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                  <text>������LA

POLYNÉSIE
ET

MARQUISES;

LES ILES

VOYACEÜ» ET MABIIVE

ACCOMPAGNÉS d’üN

VOYAGE EN ABYSSINIE
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D’Dur coiip-n’œiii

SUR LA CANALISATION DE L’ISTHME DE

PANAMA;

PAK

M.liOUIS Reybaud»
auteur
DES

ËTDDES SVli

LES RÉFOnMATEURS.

m

PARIS
A IiA UBBAIBIXi SE

GUIEEAITMIBJ,

Éditeur du Ditliomaiie du Gemierte et des Marehandises et de la Collection des principaux Économistes,'
Ealerie de la Bourse, 5, Passage des Panoramas.
—

1843

—

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���Ch.

Duriez, imprimeur à Sentis.

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LA

POLYNÉSIE
ET

MARQUISES;

LES ILES

VOYAGES ET MARIVE

ACCOMPAGNÉS d’on

VOYAGE EN ABYSSINIE
jET

D’EN COVP-n’flEIE

SUR LA CANALISATION DE L’ISTHME DE

PANAMA;

PAR

M.liOElS REYBAED,
auteur
DES

ÉTUVES suit

LES

RÉFORMATEURS.

PARIS
A Xi A IiIBBAmiE DE

GUIUAUMlIff,

Éditeur duDictionnaire du Comerce et des Marchandises et de la Collection des principaux Économistes,
Galerie de la Bourse, 5,
~

Passag;e des Panoramas.

1843

—

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\

��VOYAGES ET MARINE

COUP-»*ŒIL,
SUR

SCIENCE

LA

GÉOGRAPHIQUE.

Quelque vaste que soit le champ des sciences
qui relèvent uniquement de la pensée, il est fa¬
cile de s’assurer, après un examen attentif,
que
les anciens l’avaient déjà foulé dans bien des sens
et que les modernes n’en ont
guère reculé les li¬
mites. En métaphysique et en morale,
par exem¬
ple, ne semble-t-il pas que tout ce qu’il y avait
de pertinent à dire ait été dit en des siècles
pius philosophiques que les nôtres, et n’est-il
pas évident que, si l’on voulait interroger avec
quelque soin les origines de nos spéculations ac1

�VOYAGES ET MARINE.

2

tuelles, des plus téméraires comme des plus ti¬
mides, on retrouverait, en remontant les âges,
les preuves de leur filiation et les traces de leur
généalogie? Peu de noms récens, peu d’idées
nouvelles sortiraient intacts de cette recherche

paternité antérieure, et l’on pourrait in¬
d’abord, sur cette table ontologique,
les Orientaux avant Pythagore et Pythagore avant
Spinosa, Pyrrhon avant Bayle, Parménide avant
Emmanuel Kant, Epicure avant Helvétius, Platon
avant saint Augustin, Zénon avant saint Bernard,
et Lucien avant Voltaire. Ainsi, chaque penseur
d’une

scrire tout

ascendant direct, et, quant aux écoles,
si méritantes que soient celles d’Ecosse et d’Al¬
aurait

son

lemagne, il serait injuste d’oublier qu’elles sont
venues vingt siècles plus tard que les trois grandes
écoles grecques, l’Académie, le Lycée et le Por¬
tique. D’où l’on peut conclure que la philosophie
moderne, fille vivante de la tradition, a presque
tout emprunté à l’antiquité, tout, excepté la croix
et la ciguë.
Mais, s’il en est ainsi pour les sciences qui pro¬
cèdent de la réflexion pure, il en est autrement
de celles qui s’appuient sur l’observatic v exté¬
rieure. Ces dernières, nos aïeux n’avaiei
pas
mission pour nous les livrer toutes faites, car c’ést
le temps qui les fonde et qui les agrandit. On
peut, dans le monde des idées, nier la perfecti-

�coup-d’oeil

sur la science

géographique.

3

bililé; dans le monde des faits, il est impossible
de la méconnaître. Ici le progrès est évidejnt,

continu, quotidien; il se touche au doigt, il se
mesure, il devient une vérité mathématique.
C’est le

cas

où

se

trouvent les sciences

physiques

naturelles; c’est celui de la géographie surtout.
La géographie est une science née d’hier; elle
s’est construite de nos jours et sous nos yeux :
sa tradition sérieuse remonte à peine à trois cents
ans. L’antiquité n’en connaissait guère que les
aspects fabuleux et naïfs, et, si nous ne craignions
pas d’encourir le reproche fait aux enfants deNoé,
nous pourrions rire, sur ce point, de la nudité
paternelle. Rien n’est plus bouffon que cette cos¬

et

mographie où le ciel repose sur des colonnes
dont Atlas est le gardien; rien n’est plus curieux
que ces périples de navigateurs qui emploient
deux ans à traverser la mer Egée au milieu d’en¬
chantements

sans

nombre. Ce sont là des rêves

géographie.
n’était ni la
force, ni l’étendue qui manquaient au génie an¬
tique, c’était la base même de la science, la ré¬

de

poètes,

ce

n’est point

une

Certes, pour en créer une, ce

colte des faits. Cette récolte devait être l’œuvre

siècles, et ici l’intuition ne pouvait pas sup¬
pléer la découverte. Longtemps avant que le
globe eût obéi à la main patiente qui le dompte,
la pensée qui a des aîles avait pu visiter les sphères
des

�4

VOYAGES ET MARINE.

idéales; mais l’observation qui va lentement, soit
qu’elle chemine le bâton du voyageur à la main,
soit qu’elle ouvre la voile du navigateur à des vents
capricieux, avait besoin, pour étendre sa sphère
d’action, qu’on lui rendît les mers plus sûres et
les continents plus praticables. La civilisation lui

devait des routes, la science des instruments nau¬

tiques; c’est là

qui

retardé son avènement.
à peu l’astrolabe remplaçât le
gnomon, cet agent imparfait des mesures astro¬
nomiques, et que la boussole offrît, sur l’immen¬
sité liquide, des points de repère plus sûrs que
Il

les

a

ce

fallu que peu

chanceux

a

relèvements

d’une constellation

polaire. Ce progrès s’est continué sous nos yeux
par le chemin de fer dans la viabilité terrestre, et
par la vapeur dans la navigation maritime : le
chronomètre, ce dernier mot du calcul horaire,
complète le lot de notre temps. Qui sait ce que
les aérostats réservent à l’avenir?

Si les instruments concouraient

ainsi, par une
graduelle, à l’établissement de la
géographie, les événements historiques ne la ser¬
vaient pas moins. Tout lui était bon : les conflits
de races, les chocs dépeuplés, les invasions de
barbares, la conquête, la propagande. Elle pro¬
amélioration

fitait tout autant des désastres de la
guerre que
des loisirs de la paix, et butinait dans les
comme sur

les décombres.

palais
Voir, pour elle,, c’était

�coup-d’oell sur la. science

géographique.

5

savoir; le mouvement était son ressort, la loco¬
motion son génie. Peu lui importaient les sym¬
boles, les couleurs, les bannières: elle s’asso¬
ciait à toutes les causes sans les juger, elle se
mêlait à toutes les luttes sans en partager les pas¬
Prompte à se transformer, elle fut
successivement, commerçante avec les

sions.

ainsi et

Phéni¬

guerrière avec les
Barbares, religieuse
avec les croisés. Un jour, à la suite des lils de
l’Islam elle sortait des déserts arabiques, lon¬
geait le littoral de l’Afrique septentrionale, et ve¬
nait planter sa tente aux pieds des Pyrénées; un
autre jour, sur la foi d’un pressentiment, elle
s’embarquait avec Colomb et aventurait son pre¬
mier enjeu dans une loterie qui devait lui rappor¬
ciens, poétique avec les Grecs,

Romains, inculte avec les
,

ter

deux mondes. Tantôt elle

s’inspirait du génie

catholique de l'Espagne qui cherchait, au-delà
des mers, des âmes à conquérir ; tantôt elle
s’identifiait aux génie commercial de l’Angle¬
terre, qui voyait, surtout le globe, des colonies
à fonder. Point d’exclusion, point de fierté chez
elle : que l’on fût un grand guerrier comme César,
ou un pauvre moine comme Rubruquis, un his¬
torien éloquent comme Polybe, ou un conteur
naïf comme Marco-Polo, un infidèle comme
Aboul-Feda, ou un saint missionnaire comme le
père Yerbiest, la géographie, curieuse seulement

�VOYAGES ET MARINE.

6

de

faits,

se

préoccupait

peu

des personnes; elle
l’étape pénible

suivait d’un œil aussi bienveillant

pèlerin isolé que la marche triomphante des
qui la promenaient autour du monde
comme une reine. C’était par-dessus tout une
science collective, qui frappait à toutes les portes
du

escadres

et

d’élever ce
auquel chacun devait apporter sa

recevait de toutes les mains, afin

monument

pierre,

sans que personne
Cette phase

fût autorisé à lui don¬

d’élaboration patiente
a été longue; elle se poursuit de nos jours, elle
ne s’achèvera qu’après nous. Mais le gros de la
ner son nom.

moisson est évidemment recueilli, et, pour en
reconnaître la richesse, il importe peu que

quelques gerbes reposent encore, éparses et ou¬
bliées, dans les mille sillons de la plaine.
Pour simplifier l’histoire de la géographie, il
faut scinder les temps en deux parts fort iné¬
gales, mettre d’un côté cinquante-cinq siècles,
de l’autre trois. Avant et après Colomb, telles

sont

les divisions naturelles de la science. Dans

première époque, la géographie est à l’état
honteusement confinée
elle bégaie, elle se berce
de contes; dans la seconde, elle grandit, comme
par un prodige soudain, et s’empare du globe
d’uné'raain virile. Ainsi font, au dire des natu¬
ralistes, certains aloès qui, longtemps étiolés et
la

d’enfance ; elle semble
dans un coin de la terre,

�coüp-d’oeil suk la. science

géographique.

7

rabougris, retrouvent, à un instant donné, tout
l’arriéré de leur puissance végétative et croissent

plusieurs pieds en vingt-quatre heures.
Que de temps il a fallu pour fonder une géo¬
graphie mathématique qui méritât ce nom? Nos
aïeux ont vécu trente-six siècles sans se douter
de la sphéricité de la terre, ce principe que com¬

de

aujourd’hui les enfants. On lit bien dans
l’univers a la forme d’un
œuf; mais, quand les mêmes livres parlent de
notre globe, ils le dépeignent comme une mon¬
tagne qui a perdu son équilibre, et qu’un dieu,

prennent

les vedas hindous que

soutient sur sa carapace.
Les Égyptiens, trop vantés pour leurs connais¬
sances astronomiques, n’en savaient guère plus
que l’Inde sur les phénomènes terrestres. Les
Grecs mêmes, qui semblent avoir concentré chez
eux les rayons de ces civilisations éparses, les
Grecs ne se montrèrent d’abord ni observateurs

transformé

en

tortue,

plus intelligents, ni géomètres plus précis. Homère
fait de la terre un disque qu’entoure le fleuve
Océan; Thalés en fait une ellipse, Hérodote une
plaine, Anaximandre un cylindre, Leucippe un
tambour, Héraclide un bateau. Chacun énonce
ainsi son hypothèse, jusqu’à ce qu’Eudoxe de
Cnide, selon les uns, Philolaüs de Crotone, sui¬
vant les autres, se soit déclaré pour la forme
sphérique. Dès-lors ce système prévaut; Aristote

�.,

8

•

.

-,

-^••-

;

VOYAGES ET MARINE.

fait, Possidoniuset Eraappuient dans leurs mesures ter¬
restres ; Hipparque, Pline et Strasbon en font
sortir des déductions fécondes ; enfin Ptolémée,
père de la géographie mathématique chez les an¬
ciens, couronne cette série de travaux par une
théorie céleste, paradoxe immense qui a eu la
vertu de durer quatorze siècles.
Dans la géographie descriptive, les tâtonnements
ne sont
pas moindres. Chez les premiers Grecs,
c’est le bouclier d’Achille qui la résume. La fable
se mêle à la réalité : on connaît
déjà les noms
d’Asie et d’Europe, on distingue ces deux ré¬
gions, on les caractérise, on les décrit; mais
bientôt arrive la fiction, et alors paraissent les
Cimmériens, peupladesplongées dans d’éternelles
ténèbres, lesHyperboréens dotés d’un printemps
éternel; puis les Champs-Élysées, terre des âmes
heureuses ; enfin l’Atlantide et laMéropide, songes
de poètes sur lesquels devaient enchérir plus tard
Théopompe et Platon. Cependant, même dans
ces temps de croyances naïves, des observateurs
lui donne l’autorité d’un

tosthène s’en

sérieux sillonnaient la Méditerranée

et

visitaient

régulièrement ses cités commerçantes. Les Phé¬
niciens les Carthaginois avaient semé le littoral
de colonies nombreuses liées aux métropoles par
une navigation active. Avant tous les autres, ces
peuples franchirent les colonnes d’Hercule, for,

�coup-d’oeil

sur la science

géographique.

9

primitif, et poussèrent
Hamilcon, jusqu’aux ri¬
vages de la Grande-Bretagne; avec Hannon, le
long des côtes occidentales de l’Afrique, jusqu’à
la hauteur du cap Bojador. Les Ég}'ptiens, de leur
côté, semblent avoir poursuivi sur le littoral op¬
posé des explorations analogues, dont M. Étienne
Quatremère a exagéré, après Hérodote, l’étendue
et l’importance. Enfin, le roi des Perses, Darius ,
fit aussi exécuter, dansl’Océan indien, par Scylax
de Cariandre, un périple qui dut comprendre le
golfe Persique et une portion de la mer Rouge.
Mais les récits de ces expéditions diverses sont si
fabuleux et si confus, ils se sont si évidemment
travestis sous la plume des rapsodes, toujours en¬
clins au merveilleux, qu’on ne saurait les accueillir
avec trop de réserve et trop de défiance.
Dans les âges suivants, le monde s’ébranle, les
peuples s’entre-choquent, et il en jaillit des étin¬
celles qui éclairent quelques existences obscures.
Cambyse ouvre cette période agitée : il déchaîne la
Perse contre l’Égypte et sème les sables libyens des
midabie limite du monde
leurs découvertes, avec

cadavres de

ses

soldats. Dès-lors

alternatif s’établit entre l’Asie et

un

mouvement

l’Europe, dans

lequel le rôle d’agresseur passe incessamment de
: Xercès vient frapper aux portes
de la Grèce avec un million d’hommes; Alexandre
pousse ses conquêtes jusqu’aux limites du monde

l’une à l’autre

�10

VOYAGES ET

MARINE.

L’Inde n’est

plus un mystère; Diagnetus
décrivent; Néarque en explore le lit¬
toral; Pythéas opère sur un autre point et dé¬
couvre cette ultima Thule des
anciens, objet de
connu.

et Béton

la

de controverses. La

géographie se développe
ligne qui court du sud-est au
nord-ouest, des bouches du Gange aux îles de la
tant

ainsi

sur une

vaste

du Nord. A leur tour, les Romains arrivent
comblent d’immenses lacunes. Le peuple-roi

mer

et

met en

se

marche dans toutes les

réveiller de leur

long sommeil

directions, et va
tribus bar¬

ces

qui, plus tard, devaient lui rendre sa visite.
Grande-Bretagne, les Gaules, la Germanie, la
Scythie, la Sarmatie, l’Hybernie, les pays slavons, tout le nord de l’Afrique, l’Asie jusqu’audelà du Gange, la Baltique, l’Atlantique, l’O¬
céan indien, et les mers intérieures, tout ce ter¬
ritoire où il a envoyé ses légions, tous ces parages
où il a promené ses trirèmes, appartiennent dé¬
bares
La

sormais

bon

au

domaine de l’observation exacte. Stra-

Pline

description : Ma¬
Tyr et Ptolémée l’achèvent. C’est le monde
des anciens : de mille ans on n’y touchera plus.
La science est frappée d’engourdissement; on la
et

en commencent

la

rin de

dirait morte.

Cet intervalle est

occupé, plutôt qu’il n’est
rempli, par quelques moines chrétiens, tels que
Cosmas, Bernard, Adaman; par des faiseurs d’iti-

�coup-d’oeil sur la science

géographique. 1 l

calqués sur celui d’Anlonin; enfin, par
description générale du globe, ouvrage d’un
Golh dont le nom est demeuré inconnu, et que
néraires
une

appelle le Géographe de Ravenne. Peu à peu
pourtant, ces derniers reflets des traditions grec¬
que et romaine pâlissent, se dispersent, et dans
l’intervalle apparaît le météore vif et court de la
civilisation arabe. Bagdad, Cordoue et Caïrwan
deviennent des foyers d’études géographiques
d’où sortentles maîtres de l’époque, Aboul-Feda,
El-Maqrizy, El-Bakoui et Léon l’Africain. Les
l’on

Arabes connurent les îles Fortunées, nos

îles Ca¬

que les pirates normands devaient con¬
quérir deux siècles plus tard. Ils poussèrent leurs
excursions dans le Sahara et jusqu’au Cap Blanc
d’une part; de l’autre, jusqu’au royaume de Mélinde et à l’île de Madagascar, où ils fondèrent
des colonies. L’Inde, les provinces du Caucase,
le Thibet, la Chine, que visitèrent, vers 742 , des
ambassadeurs du kalife Walid, les îles Malaises,
où le mahométisme est encore la religion ré¬
gnante, sont dès-lors des pays familiers aux Arabes
et fréquentés par leurs vaisseaux. Leurs naviga¬
teurs abordent à Guzurate, au pays de Canoge,
le Bengale actuel, à Calicut, aux Maldives, sur
la côte de Malabar ; ils paraissent même à KanFou, dans laquelle nos savants ont cru recon¬
naître l’importante ville de Canton. Pendant que

naries

,

�12

VOYAGES ET MARINE.

l’activité arabe déborde ainsi

sur

les terres tem¬

pérées du globe, le Nord semble travaillé, de son
côté, par les premiers symptômes d’une fièvre de
découvertes. Les fils d’Odin

aventurent

orageuses leurs barques hardies et
les Scandinaves découvrent l’Islande ,
mers

sur

des

fragiles;

les îles
Féroé, et plus tard le Groënland. Les pirates
normands infestent toutes les côtes que

baigne
l’Atlantique; ils visitent les Açores, Madère et
Ténériffe. Des sagas consacrent ces expéditions
téméraires; Snorron, Adam de Brême, les re¬
cueillent et le roi Alfred ne dédaigne pas de tra¬
duire de sa main les deux voyages du Norvégien
,

Other et du Danois Wulfstan dans les pays Scan¬
dinaves. La navigation quelque peu suspecte des

frères Zeni

se

rattache à

cet

ordre de travaux et

de recherches.

placée entre la civilisation d’Odin et celle
Mahomet, que fait l’Europe chétienne, cette
héritière directe de la tradition antique? Elle som¬
meille toujours. Pourtant, vers lexni® siècle, une
pensée de propagande semble la réveiller. De
pauvres frères mineurs, comme Carpin et Rubruquis, Anscaire et Ascelin, sont lancés dans di¬
verses directions
pour gagner des âmes à Dieu.
L’un parcourt le nord de l’Europe; les autres, in¬
fatigables missionnaires, s’engagent dans le cœur
niêmedel’Asie, que vient de bouleverser la grande
Ainsi

de

�coup-d’oeil sur la science

géographique. 13

dynastie mongole. Du Dniéper au fleuve Jaune,
on ne reconnaît plus qu’un maître : c’est le khan.
11 a soumis un continent entier au joug de l’unité
la plus despotique. Soit curiosité, soit calcul, les
voyageurs se portent tous alors sur ce point. Ben¬
jamin de Tudèle a ouvert la marche; Lucimel et
Ricoldt l’ont suivi; Marco-Polo, qu’on a nommé à
bon droit le Humboldt du moyen-âge, y paraît à
son tour, pour faire place à Pegoletti, à Mandeville,
à Clavijo à Haithon, à Barbaro, à Schilderberg.
De tous ces observateurs, Marco-Polo est le seul
qui ait vu sainement et raconté judicieusement.
Son itinéraire est immense; il embrasse presque
toute l’Asie : la vallée de Kachmir {Chesimur), la
petite Boukharie, la Mongolie entière, la Chine
( Cathay ), dont il décrit les capitales Pékin ( Camielu)el Nankin ( Quinsay); le Bengale, ou pays de
Mien, nom que divers Asiatiques lui donnent au¬
jourd’hui encore ; l’archipel Malais, dontilciteSu¬
matra {Samara)-, le groupe des Andamans et de
Nicobar (Necauvery); Ceylan , la presqu’île du
Dekhan, les royaumes de Malabar et de Guzurate
dans l’Inde, les villesd’Aden, d’Ormuset de Bassora dans la Perse; puis Madagascar {Magastar),
où il place le rock, cet oiseau fabuleux ; le pays
des Zinges et des Abyssins {Abasda); enfin la
Sibérie limitrophe de ce qu’il nomme le pays des
tendres, et la Russie {Ruzia), vaste empire tri,

,

�14

VOYAGES ET MARmE.

Mongols. Quel pèlerinage, surtout
confusion et de barbarie! Mal¬
heureusement Marco-Polo, et moins que lui les
autres voyageurs cités, ne savent pas assez se dé¬
fendre de ce penchant au merveilleux, caractère
des âges d’ignorance. On voit paraître, dans leurs
récits, quelques fables qu’on dirait empruntées
aux époques mythologiques. Ce n’est plus, comme
dans Hésiode et dans Hérodote, des fourmis gar¬
diennes de sables aurifères, ou des bœufs garamantes qui paissent à reculons; mais c’est, chez
Marco-Polo, des montagnes du rubis-balai et de
lapis-lazuli; chez Carpin, une grande muraille
d’or massif; chez Oderic de Portenau, des oi¬
seaux à deux têtes; enfin, chez Mandeville, che¬
valier anglais et conteur imperturbable, un fruit
prodigieux récolté à Chadissa, fruit qui s’ouvre
de lui-même quand il est mûr, et présente un
agneau sans laine, excellent à manger. Au xv®
siècle de notre ère, la géographie en est encore
à son point de départ, aux féeries.
butaire des
dans

ces

temps de

Mais ici la science s’illumine

de rayons sou¬

dains; comme la loi hébraïque, elle se révèle au mi¬
lieu des éclairs et de la foudre. Ses deux révélateurs
sont Colomb et Vascode Gaina. Depuis longtemps
sans doute le pressentiment d’un vaste continent
avait dû s’emparer d’esprits supérieurs, et la trace
de

ces

soupçons,

plus poétiques que positifs,

�coup-d’oeil sur la science

géographique.

15

plus vagues que formels, se trouve dans Sénèque,
dans Possidonius, dans Strabon, dans Pomponius Mêla et dans Chrysippe. Il y a plus : la dé¬
couverte positive de l’Amérique aurait pu passer,
même au x® siècle, pour un fait acquis; car, dès
ce temps, des Islandais avaient colonisé le Groënland, et l’un deux, Leif Ericson, avait pu recon¬
naître, vers le sud-ouest, une côte que l’on es¬
time être celle du Canada. D’autre part, et si l’on
en croit des autorités qui se plaisent aux hypo¬
thèses scientifiques, l’Afrique, longtemps avant
l’exploration portugaise, aurait été doublée deux
fois, et relevée dans tout son périmètre; la pre¬
mière fois par les Egyptiens de Néchos, la se¬
conde par les Arabes. Mais que veut-on induire
de ces insinuations dont la valeur et la portée lais¬
sent tant de prise à la controverse? Que Colomb
et Vasco de Gama sont deux plagiaires? On ne
l’oserait pas.

qui inspira ces hardis pilotes du xv® siècle,
fut moins le bruit vague d’un succès antérieur

Ce
ce

que leur confiance dans une navigation chaque
jour plus savante et plus perfectionnée. L’art des
contructions navales commençait

alors à sortir

d’une longue enfance, et les vaisseaux,

mieux membrés, osaient perdre de vue les côtes, pour aller,

dans la haute mer, affronter la violence des vents
le courroux des vagues. Les instruments nau-

et

�16

VOYAGES ET MARINE.

tiques se ressentaient de ce mouvement; Martin
Behain, gouverneur de Fayal, venait de régula¬
riser l’emploi de l’astrolabe pour la mesure des
hauteurs solaires; la boussole était acquise à la
navigation. Ainsi, par le calcul combiné du mé¬
ridien et du parallèle, le pilote pouvait, loin de

rivage, déterminer la position précise de son
son compas, le maintenir
dans la route la plus directe et la plus sûre. L’au¬
dace soudaine qui se manifesta chez les praticiens
n’était donc pas un phénomène sans cause; les

tout

navire, et, à l’aide de

travaux

des théoriciens avaient ouvert cette voie

esprits aventureux. Depuis un siècle environ,
l’Allemagne possédaient des écoles d’as¬
tronomie et de physique, pépinières de maîtres
célèbres et d’ouvriers intelligents. Nousôvons cité
Martin Behain; il faut y ajouter le Florentin Toscanelli, qui eut quelques relations avec Colomb,
et Dominique Maria de Bologne, qui fut, à ce
que l’on croit, l’un des professeurs de l’illustre
Copernic. D’où il résulte que, s’il y eut un peu
de témérité dans l’élan de la navigation à cette
époque, il y eut encore plus de calcul. Ce fut un
hasard peut-être qui livra à Colomb l’Amérique,
sur
laquelle, assure-t-on, il ne comptait pas;
mais ce qui n’était pas douteux pour l’illustre
marin, quand il quitta les côtes d’Espagne, c’est
qu’avec du temps et des vivres il devait, en couaux

l’Italie et

�COÜP-D’OEIL

suit LA SCIENCE

GÉOGllAPHIQUE.

17

l’ouest, et aucune terre inter¬
médiaire ne se présentant, aboutir immanquable¬
ment aux Indes. C’était la
conséquence forcée
de la sphéricité terrestre.
Quoi qu’il en soit, au moment où Colomb s’é
branle, la géographie en est encore à peu près au
point où l’a laissée Ptolémée. L’Europe, l’Asie,
le nord de l’Afrique, et les îles
qui en forment
comme les satellites, sont connut tant bien
que
mal ; mais au-delà des Açores et des
Canaries,
et dans cet espace de deux cents méridiens
qui
court de l’île de Fer au
Japon, les cartes n’of¬
frent que du vide : le périmètre de
l’Afrique
rant

toujours

vers

demeure flottant
science

indéterminé. Il manque à la
complets, le monde amé¬
le monde maritime ; les trois
quarts
et

deux mondes

ricain et

monde, l’Afrique, et un nombre illi¬
génie des décou¬
vertes s’empare alors du
globe avec tant de puis¬
sance et d’autorité,
qu’en moins de trois siècles
d’un autre

mité d’accessoires, Eh bienlle

gigantesque s’accomplit presque en
entier. C’est la seconde phase de la
géographie,
celle qui fait la gloire de l’ère moderne.
ce

travail

L’élan est

donné; le problème terrestre est
poursuivi dans ses deux inconnues : Colomb cin¬
gle vers l’ouest, et y trouve un continent; Vasco
de Gaina gouverne au sud, et arrive dans l’Inde
par le cap de Bonne-Espérance. L’enthousiasme
2

�18

s’en

VOYAGKS ET MARINE.

mêlant, les continuateurs abondent. Ce sont,

Amérique, Balboa, Fernand Cortèz, Pizarre,
Vespuce, Sébastien Cabot, Walter Raleigh; en Asie, Albuquerque, Barros, Ferdinand
Perès, Barthélemy Dias, Vingt ans ne se sont
pas écoulés que Magellan double le cap Horn et
exécute le premier tour du monde. Mendana et
Quiros le suivent. Quelques groupes océaniens
son découverts. Jusqu’ici l’Espagne et le Por¬
tugal ont seuls marqué leur place dans cette
grande invasion maritime. A leur tour, la Hol¬
lande et l’Angleterre entrent dans la lice. Les
deux puissances catholiques voulaient, avant tout,
convertir le globe; les deux puissances luthé¬
riennes cherchent plutôt à le coloniser. Le génie
religieux lutte quelque temps avec le génie com¬
mercial; mais enfin ce dernier l’emporte. Le
sceptre de la mer demeure aux argonautes mar¬
chands. La France demande sa part de ces îles,
de ce littoral que l’on se partage; elle n’obtient
qu’un lot insignifiant. Cependant, si les ouvriers
changent, l’œuvre ne change pas. La civilisation
sillonne les océans, s’impose aux peuples bar¬
bares ou sauvages, les séduit par ses raffinements
ou les dompte par ses ressources. Elle tient le
globe dans ses mains, et semble vouloir le pétrir
jusqu’à ce que toutes ses aspérités s’effacent.
Vraiment, quand on assisteà ce spectacle meren

Âméric

�coop-d’oeil sur la science

veilleux,

on se

moment

donné,

géographique.

19

sent ébloui et pris de vertige.

qui débordait, à un
la civilisation; aujourd’hui
c’est la civilisation qui va au loin déborder sur
la barbarie. Le mouvement a lieu en sens inverse,
mais le résultat demeure toujours le même :
vaincue dans son foyer, ou conquérante hors de
son foyer, la civilisation s’assimile toujours les
éléments qui s’exposent à son contact; ce qui lui
résiste périt. Elle éléve, elle redresse; elle ne
descend pas, elle ne déchoit pas. Ainsi le veut la
hiérarchie des êtres. Les organisations les plus
nobles sont celles qui donnent le ton, et l’autorité
est en raison de la supériorité. L’ascendant de
l’Europe sur le monde tient à cette cause. L’Eu¬
rope n’a de force et de vertu que par le principe
civilisateur qu’elle représente ; c’est là son levier.
Voyez où en est le globe depuis qu’il a été atta¬
qué ainsi et par tous les bouts! Peut-on citer au¬
jourd’hui un seul continent où l'Europe ne re¬
vive pas, et dans ses idées, et dans ses usages, et
dans sa population ? Est-il quelque part une inlluence qui ait osé tenir devant ta sienne? L’Asie
est-elle encore l’Asie; l’Amérique est-elle encore
l’Amérique; l’Océanie est-elle encore l’Océanie,
et n’y a-t-il pas beaucoup d’Europe au milieu de
tout cela? Récapitulons : en Océanie l’Europe est
partout ; elle a fondé Sydney et les colonies péAutrefois c’était la barbarie
sur

�20

VOYAGES ET MARINE.

«aies de
est

l’Australie; elle est à Hobart-Town, elle
Malaises, aux Philippines, aux

dans les îles

Moluques, à Java; elle est dans les archipels océa¬
niens, à Hawaï, à Taïti, à Tonga, aux îles Mar¬
quises, à la Nouvelle-Zélande. En Asie, elle est souveraineausud et au nord, en Sibérie etauBengale;
elle y comprime, elle y tient en respect l’esprH
indigène; la Syrie, l’Asie mineure, s’agitent sous
son inspiration ; la Perse s’en défend mal ; la
Chine seule lui oppose sa grande muraille. En
Afrique, l’Europe a pris les clés de toutes les
positions : Alger au nord; le Sénégal, SierraLéone, Bathurst, les forts de la côte des Esclaves,
les échelles de Loanga et de Benguela à l’ouest;
le cap de Bonne-Espérance au midi, et les éta¬
blissements portugais à l’est; l’Egypte, qui com¬
plète cette ceinture, obéit-elle à une influence
africaine? Reste l’Amérique; mais y a-t-il main¬
tenant une Amérique ? Lorsque Colomb en fit la
conquête, cette vaste région nourrissait vingt
millions d’hommes cuivrés, ou d’indiens pour
parler la langue des découvreurs; combien en
reste-t-il aujourd’hui? Huit cent mille à peine;
les autres n’ont pu s’associer à la civili,sation, et
la civilisation les a dévorés. L’Amérique s’est-elle
dépeuplée pour cela? Non; l’Europe y a pourvu ;
elle a démembré le monde de Colomb, a donné
le nord à l’Angleterre, à la France et à la Russie;
,

�coup-d’oeil

sur la science

géographique.

21

l’Espagne; l’est au Portugal ;
éparpillées sur ses flancs, à diverses puis¬
sances ; et une nouvelle
Aniérique est née avec
le centre et l’ouest à

les îles

blancs, issus de la conquête.
Voilà ce qu’à fait l’Europe en trois siècles, et
sans s’appauvrir elle-même, ou
plutôt ce qu’à
fait la civilisation, dont elle n’est que l’instru¬
ment. La fable des dents de Cadmus ne
pâlit-elle
pas auprès de cette réalité contemporaine?
Au milieu de ce déplacement d’hommes et de
ce bouleversement
d’existences, on devine quelle
dut être la tâche de la géographie. Non-seulement
on découvrait
pour elle des pays inconnus, mais
encore ces
pays se modifiaient à vue d’œil ; il fal¬
lait constater, puis contrôler. Chaque jour de
nouvelles reconnaissances agrandissaient son do¬
maine. Après Dampier Anson, Wallis et Bou¬
gainville, Cook avait paru dans l’Océan Pacifique
et y avait accompli trois
circumnavigations qui
sont deschefs-d’œuvrede hardiesse et de
patience,
de science et de sagacité. Son
exemple entraîna
bientôt toutes les puissances maritimes vers ces
plages nouvelles ; la France y envoya Lapérouse
et d’Entrecasteaux; l’Espagne,
Malespina et Maurelle; l’Angleterre, Bligh et Vancouver. De nos
jours même, cet élan ne s’est point ralenti : Kruscnstern, Kotzebue, Beechey , d’ürville, Duperrey, Laplace, Freycinet, Pauldinget Morrell ont
trente

millions de

,

•

�22

VOYAGES ET MARINE.

sous des pavillons divers, ces longues
explorations autour du globe et poursuivi le re¬
lèvement des archipels océaniens. Si la carte du
monde maritime n’est pas complète encore, quant
aux détails, les lignes principales sont fixées, l’en¬
semble est arrêté. D’autres capitaines, non moins
entreprenants, cherchaient en môme temps la so¬
lution d’un problème plus ardu encore, celui

continué,

d’une communication entre les deux océans au
travers

des

mers

polaires

:

Davis, Hudson, Baf-

fin, Behring, et plus tard Parry et Ross, se dé¬
vouaient dans ce but à des dangers hors de pro¬
portion avec les résultats.
A côté de ces grandes reconnaissances collec¬

pour la plupart officielles, des voy ageurs
isolés récoltaient pour la géographie sur toute la

tives

et

surface du

globe. La Chine n’avait plus de secrets

pour les missionnaires devenus tout puissants à la
cour de Pékin ; les pères Gaubil, Verbiest, Adam

Shall, préparaient les voies aux ambassades de
Macartney et d’Amherst. L’Inde, vice-royauté
anglaise, se révélait tout entière, dans son anti- *
quité, aux savants Colebrooke et William Jones,
dans son état moderne, à l’évêque Héber, à Jacquemonlet à tous les observateurs intelligents des
Asiatic Researches; Kœmpfer voyait le Japon; Stamford Rallies et Marsden, les îles Malaises; Chardin,
Malcolm et Morier, la Perse ; Klaproth, l’Asie

�COUP-D’OEIL SDK LA SCIENCE

GÉOGKAPHIQÜE.

23

tartare; Hiram Cox et Crawford, la Bir¬
manie; Burkhardt, la Syrie; Sadler, l’Arabie.

russe

et

Voilà pour
M.

l’Asie. L’Amérique n’était

pas

moins

tête de ses explorateurs figurait
de Humboldt, le voyageur par excellence, le

favorisée,

car en

encyclopédique. M. de Humboldt s’ap¬
propriait, parl’autorité d’une science presque uni¬
verselle, toute la partie équatoriale du nouveaumonde; Bullock, Ward, Penlland, côtoyaient ou
complétaient l’illustre touriste; Spix et Martius,
le prince Neuwied et Saint-Hilaire parcouraient
le Brésil ; Pœpig, le Chili et le Pérou ; Weddel
et King, la Patagonie; Mackensie
l’Amérique
insulaire; Pike, Long, Lewis et Clarke, les step¬
pes qui s’étendent du Mississipi aux MontagnesRocheuses; Mac-Gregor, le Canada ; Hearne
Franklin et Back, la région boréale au-dessus des
lacs. L’Afrique ne s’était point dérobée à ce vaste
réseau de recherches : sans parler de l’Égypte,
foulée par tant de curieux depuis Hérodote jusqu’à
l’empereur Adrien, depuis le père Sicard Jusqu’à
Volney, ce précurseur de l’expédition française,
l’Abyssinie et l’Éthiopie voyaient Bruce, Sait,
Poncet, Rochet et Combes s’engager dans leu rs pla¬
teaux inhospitaliers; la région hottentote se révé¬
lait à Levaillant et à Barrow; le Congo à GrandPré, à Tuckey et à Cardoso ; le Sahara à Caillé;
tandis que Mungo-Park,Bowdich, Denham, Clapvoyageur

,

,

�24

VOYAGES ET

perton,
au

MAIÎliVE.

Laiiig et les frères Lancier cherchaient,

milieu de mille morts, à dérober aux
royaumes

l’Afrique centrale les mystères de leur exis¬
de leurnrganisation. Nous citons là tren te
noms, comme ils nous viennent et au hasard;
de

tence et

il faudrait

en

citer mille.

Ainsi, la situation a changé; la géographie des¬
criptive vient de décupler son domaine. De pauvre
et de stérile
qu’elle était avant ce bel essor du
XV® siècle, la voilà devenue
opulente et féconde,
opulente à ce point qu’elle en est à l’embarras
des richesses. Il s’agit maintenant d’ordonner la
science, de lui créer des allures méthodiques,
d’en trier, d’en contrôler les éléments. La théorie
de Ptolémée a été ruinée
par les découvertes de

Copernic et de Galilée; Mercator

rent sur cette

et Varéniusopè¬
base et renouvellent la
géographie

malhémathique. Keppler

rent

en

trouvant la

et Newton y concou¬
loi des mondes.
Conring

presse la statistique, Delisle et Haase cherchent à
recueillir les observations
éparses, pendant

Buache

que

jette dans le champ des hypothèses.
Mais les vrais fondateurs de la science
générale,
d’Anville et Busching, ne paraissent
qu’au milieu
du xvn® siècle.
D’Anville, esprit subtil et patient,

ouvre

la

se

la voie à

un

collationnement érudit

entre

topographie antique et la topographie moderne,
travail plus ingénieux
qu’utile et dans lequel ont

�coup-d’oeil

sur la science

géographique.

25

trop abondé, selon nous, Heeren, Voss, Mannert, Gosselin et plusieurs autres. Busching est

plutôt l’homme des faits actuels; il rassemble et
accomplies. Le tracé des
cartes, jusqu’alors arbitraire et informe, acquiert
peu à peu cette précision et cette netteté qu’on
y admire aujourd’hui. Après Mercator qui, le pre¬
mier, changea le système de projection, parais¬
résume les découvertes

sent successivement

Sanson, Blacuw et Gassini,
dépassés à leur tour par Rennel, Dalrymple, Arrowsmith, Hogsburg, Lapie et Brué,
Cependant, au milieu de ces conquêtes abon¬
dantes et imprévues, la géographie
générale voyait
à chaque instant s’agrandir ou se modifier ses
perspectives. Chaque jour, quelques données
vieillissaient, se rectifiaient, se complétaient.
L’observation prenait un caractère plus
précis,
plus rigoureux, plus scientifique. Ce fut alors
que les livres succédèrent aux livres; les auteurs
aux auteurs. Tous les
quinze ans il fallait recon¬
struire la science, et comme précis élémentaire
et comme haut
enseignement. L’œuvre la plus
méritoire en ce genre, n’était pas celle du meil¬
leur esprit, mais celle du dernier auteur
qui avait
pris la plume. C’était plutôt une question de date
qu’une question de talent. Ainsi après Mentelle
et Pinkerton
parut Malte-Brun ; après MalteBrun, le savant Rilter et M. Adrien Balbi. Venu
,

,

�VOYAGES

26

le

HT MARINE.

dernier, M. Balbi a sur les autres les avantages

qui résultent de son millésime. H a pu les copier
dans ce qu’ils avaient de plus authentique, et
emprunter ensuite, soit aux Annales et aux Re¬
vues de Weymar, de Paris, de Londres et de Cal¬
cutta, soit à des voyages récents, tout un ordre
d’observations et de faits qui échappaient forcé¬
ment à ses devanciers. C’est là le mérite le plus
réel de son livre ; quoique déjà vieilli, il est le
plus jeune. Un temps viendra sans doute où cette
mobilité, virtuellement inhérente à la géographie,
ne sera plus exagérée par des causes acciden¬
telles. Quand le globe sera connu et bien connu,
la science continuera sans doute à se

métamor¬

les faits statistiques et politiques ;
plus remise en cause à chaque
heure, dans toute son économie, dans ses divi¬
sions, dans sa terminologie, dans ses grands re¬
liefs, dans sa constitution orographique ou hy¬
drologique. Jusque-là , pourtant, nos géographes
devront se résigner, comme l’a fait M. Balbi, à
un rôle de compilation provisoire.
Didactiques
ou alphabétiques, ils sont menacés du même
oubli, et Y Abrégé de géographie ne résistera pas
plus à cette injure du temps que les diction¬
naires de Vosgien, de Macarthy , de Kilian et de

phoser

avec

mais elle

ne sera

Masselin.

On sait

beaucoup du globe; mais que de mys-

�coup-d’oeil sur la science
térieuses existences

géographique. 27

il recèle encore? Que

d’hy¬

pothèses demeurent sans preuves, d’énigmes
sans mots, de problèmes sans solutions! Sait-on
bien comment l’Amérique se découpe sur l’Océan
polaire, et si le passage cherché depuis Frobisher
jusqu’à Ross'î est ime chimère ou une réalité?
N’y a-t-il pas à préciser le pôle magnétique et à
atteindre le pôle réel? L’Asie, ce vieux berceau
du monde, n’a-t-elle plus rien ù nous révéler;
ses populations sont-elles toutes connues;
ses
plateaux, pépinières d’hommes; ses chaînes, les
plus hautes du globe, sont-ils des objets acquis
à la science,-certains, fixés à toujours? Et l’Amé¬
rique, peuplée aujourd’hui de races intelligentes,
ne laisse-t-elle pas plusieurs de ses zônes sous le
voile? Le littoral nord de l’Océan pacifique, de¬
puis la Californie jusqu’aux îles Aleutiennes, le
versant occidental des Montagnes-Rocheuses,
les vastes prairies où campent les dernières
tribus sauvages, depuis l’Indiana jusqu’à l’O¬
régon, depuis le Texas jusqu’à la région des
lacs canadiens, les steppes inondées de l’Orénoque et de l’Amazone, les pampas argentins,
la péninsule patagonienne ; tout cela n’est-il pas
à revoir, à reconnaître, même après Long,
Clarke, Franklin, Mackensie, Spix et Weddel?
L’Océanie n’a-t-elle plus d’îlots coralligènes à ré¬
véler aux navigateurs, et les lignes de la Nou-

�28

VOYAGES ET MARINE.

velle-Louisiane ne restent-elles pas indéterminées
sur toutes les cartes du monde maritime? Les
boréales ont été

explorées, on a constaté
gisements du Spitzberg et de la NouvelleZemble; mais que sait-on des régions australes,
même après Weddel et d’Urville ?"
N’y a-t-il là
qu’une immense muraille de glaces, ou faut-il
terres

les

voir dans le Nouveau-Shetland et dans les îles

Orkney les sentinelles avancées de

terres

plus

considérables? A part quelques points connus et
colonisés du littoral australien, ne vit-on pas dans

l’ignorance la plus absolue sur ce vaste continent
qui n’a pas moins de deux mille lieues de péri¬
mètre? Quant à l’Afrique, elle est encore comme
au
temps des anciens, un abyme, un labyrinthe
où s’égarent les
voyageurs quand le minotaure
ne

les dévore {jas. Les sources du Nil n’ont rien

perdu de leur inviolabilité antique; elles sont

aussi fabuleuses que du temps d’Hérodote
; Tom¬
bouctou reste à retrouver après M. Caillié, et le

Congo a besoin d’une autorité moins apocryphe
que celle de M. Douville. Centre, littoral, zone
équatoriale ou zone tempérée, depuis le revers de
l’Atlas jusqu’aux plateaux du
cap de Bonne-Es¬
pérance, depuis les cotes de la Guinée jusqu’à
celles du Zanguebar, sous tous ses méridiens et
sous tous ses
parallèles, l’Afrique demeure en¬
core un
problème que noire époque ne peut ré-

�COUP-D’OEIL

sur la

science

soudre et dont le temps
les inconnues.
C’est

ce

GEOGRAPHIQUE.

29

seul peut dégager toutes

lot réservé, cette tâche de l’avenir

condamnent la science actuelle à des

qui
synthèses

provisoires. Ce que nous en disons n’est pas pour
déprécier de tels travaux; ils sont utiles ils sont
louables, ils servent au progrès des sociétés hu¬
maines. D’ailleurs, toutes les connaissances, filles
de l’observation, en sont au même
point; elles
marchent par étapes, et Dieu seul peut dire où
,

sera

le bout du chemin.

��llIUiTOlRE ET COEOl^TÜATIOM
DE

LA

NOUVELLE-ZÉLANDE.
PRESENT STATE OF THE JSLANDS
REPORT

ORDERED

1,

—

BY

Vues

THE

BROUGHT

OF NEW-ZEALAND.

FROM THE

LORDS,

HOÜSE OF GOMMONS TO BY

PRINTED.

g^énérale sur les lies Polynésienucs.

L’hypothèse accréditée par Malte-Brun, et repi'oduite par divers géographes, que les archipels
du inonde océanien ne sont que les sommets, et
pour ainsi dire les arêtes d’un continent englouti,
semble avoir été infirmée de nos jours par des
observations plus judicieuses et plus complètes.
L’Océanie, tout invite à le croire, est la plus ré¬
cente, la plus jeune des parties du globe. Qui¬
conque l’a parcourue a pu lui dérober le secret de
sa formation. Deux agents énergiques y concou¬
rent, ici les volcans, là les madrépores. Autour

�32

VOYAGES ET MAIUiNE.

•

pics ignivomes s’agglomèrent des îles de lave,

des

onduleuses

et

travail des

lithophites,

tourmentées; dans les

centres de

vivants, la mer
Taïti, Hawaii, les îles
Marquises, appartiennent à la première de ces
origines; Tonga-Tabou (groupe des Amis), Pomotou (groupe delà
Société), procèdent de la
seconde. Ainsi, l’eau elle-même
coopère aux créa¬
tions géogoniques; ainsi, dans les
profondeurs
de la mer, la pierre
végète, se meut, s’anime, et
des myriades d’architectes
y construisent les ai¬
guilles fatales contre lesquelles viendront se briser
d’imprudents vaisseaux. On se ferait difficilement
coraux

soulève des îlots unis et bas.

une

idée de la

régularité qui préside

au

dévelop¬

pement de ces îlots de corail. On les voit s’élever,
les voit

grandir. Ce n’est d’abord qu’une cou¬
récifs, qui, graduellement exhaussée,
sort du sein de l’Océan en forme de
corbeille,
et conserve dans son centre un
petit lagon, vé¬
ritable coupe d’eau salée
; puis, quand les détri¬
tus
madréporiques ont peu à peu enrichi le sol,
une
végétation spontanée s’y manifeste, et l’é¬
cueil se pare d’une denture de cocotiers et de
palétuviers qui le signalent aux navigateurs. Alors
les agents sous-marins cèdent la
place aux agents
terrestres; ils vont soulever d’autres îlots que
ceux-ci auront plus tard la mission d’embellir. En
présence de cette loi de productions successives,
on

ronne

de

�LA

33

NOUVELLE-ZELANDE.

explication si simple et si satisfaisante,
qu’est-il besoin de poursuivre des solutions em¬
piriques et de rêver d’autres Atlantides perdues,
après celle de Théopompe et de Platon?
L’Océanie offre d’ailleurs des problèmes bien
plus graves que ne l’est celui de sa constitution
géologique. Son ethnographie est pleine de mys¬
de cette

cuivrées, les
noires, toutes inégalement douées, se
présentent distribuées comme au hasard sur ces
tères. Des

races

diverses, les

unes

autres

qu’on puisse appré¬
quelle loi de
migration, quel mouvement de proche en proche
ont déterminé ces constrastes et régi cet éparpil¬
lement. Partout la navigation, encore dans l’en¬
fance, témoigne que la haute mer n’a été pour
ces peuples que le théâtre de voyages involon¬
taires, et que leur dissémination confuse sur les
différents points de l’Océan Pacifique tient plutôt
à des causes fortuites, à des accidents imprévus,
qu’à une tendance régulière et réfléchie. Rien
qu’à voir leurs frêles pirogues, il est aisé de se
convaincre que de pareils esquifs n’ont pu servir
nombreux

archipels,

sans

cier d’une manière satisfaisante

à des fins aventureuses et à des découvertes loin¬

Cependant voici le phénomène qui frappe
Sur cinq groupes distincts, éloi¬
gnés l’un de l’autre de mille lieues en moyenne,
la même race a été retouvée, rappelant, à peu de

taines.

l’observateur.

3

�U

VOYAGES ET MAEIiNE.

prés, les mêmes mœurs, le même
type, le même idiome, les mômes préjugés, et
entre autre cet impérieux tabou ou tapou, inter¬
diction religieuse qui frappe ou temporairement
ou à toujours certains objets , certains hommes,
certaines localités. Ces cinq groupes sont ceux
d’Hawaii, de Tonga, de Taïli, des îles Marquises
et de la Nouvelle-Zélande; cette race est la race
polynésienne , celle qui va nous occuper.
Sans chercher à pénétrer des origines obscures,
domaine de l’imagination plutôt quedela science,
il suffit de dire que la race polynésienne est l’une
des plus curieuses qui se soient produites dans
l’état de nature. Tout ce qui fait l’orgueil des na¬
tions civilisées, la dignité naturelle, le respect de
la foi jurée, le courage, l’enthousiasme, le désir
de connaître, le besoin d’activité, l’aptitude à
tous les rôles et à toutes les fonctions, l’intelli¬
gence des choses nouvelles, se rencontre chez ces
tribus à un degré qui charme et qui étonne.
Limitée à Un seul de ces groupes, l’anthropo¬
phagie y est regardée moins comme une satisfac¬
tion physique que comme une excitation morale.
Il est honorable pour le vaincu d’être dévoré par
le vainqueur. C’est le sort des armes; des deux
parts on y compte. Tout prisonnier est avili s’il
ne meurt. L’anthropophagie ne règne, d’ailleurs,
qu’entre les tribus belligérantes, et seulement
de variantes

�LA

NOUVELLE-ZÉLANDE.

35

durant la guerre, ou bien encore de chefs à es¬
claves. Il est à croire que la présence des Euro¬

péens sur les parages de

la Nouvelle-Zélande,

et

toujours croissante d’une civilisation
plus humaine, feront disparaître cette horrible
coutume de toute la surface de la Polynésie. Une
passion raisonnée capitule plus facilement qu’un
appétit brutal.
l’influence

L’état social de

ces

tribus n’est autre chose

que cette organisation instinctive commune aux
peuples enfants. On retrouve chez elles les deux,

collective, l’auto¬
rité et l’obéissance, les droits de la supériorité
physique et même les privilèges de la naissance.
La population se partage en chefs et en esclaves,
et chacune de ces deux classes exprime dans son
conditions de toute existence

maintien et dans

ses

traits le sentiment de

sa

la conscience de son abjection. Le ta¬
touage est le blason des chefs; ses lignes cons¬
tituent toute une science héraldique. Entre no¬
bles, la hiérarchie s’établit un peu par le sang,
beaucoup par le courage. Les instincts guerriers
ayant, chez ces peuples, dominé et absorbé tous
les autres, le pouvoir a dû aller naturellement
vers la force en délaissant l’intelligence, et de
dignité

ou

cette investiture sont nées des mœurs intraita-

lables,

une

cessament

susceptibilité inquiète et

militante.

une

vie in-

Ce résultat s’est surtout

�36

VOYAGES ET MARINE.

produit i\ la Nouvelle-Zélande où le fractionne¬
ment infini des tribus éternise les hostilités. Les
liabitudes belliqueuses ont, en revanche, servi à
maintenir la beauté du type

polynésien, la vi¬

des formes. En effet, cette fa¬
de sujets robustes et sveltes ,
avec un teint d’un jaune plein de vie, des yeux
bien découpés, un angle facial qui rappelle celui
des Européens, des cheveux noirs et lisses, des
lignes pures et correctes, seulement trop labou¬
rées par le tatouage. Nulle part ce type n’est plus
pur que dans la Nouvelle-Zélande, moins acces¬
sible que les autres îles à une invasion d’éléments
étrangers. L’obésité, devenue commune à Hawaii
et à Taïti, est jusqu’à ce jour demeurée inconnue
dans le groupe zélandais, et les progrès de la ci¬
vilisation n’y ont pas été suivis encore de simgueur musculaire
mille se compose

ptômes d’énervement.
Partout où l’Europe passe, il faut qu’elle laisse
son empreinte, soit politique, soit religieuse.
La

Polynésie lui appartient désormais. A

Hawaii,

Taïti, l’esprit indigène n’a pas même songé à
là résistance; il s’est livré sans conditions-, il
s’est résigné au sort du vaincu. Le vêtement na¬
tional a fait place à un costume sans nom qui a
cessé d’être sauvage sans devenir pour cela euro¬

à

péen. Toute originalité s’est effacée devant des
imitations grotesques, et la race elle-même sera-

�T.A

MOUVKLLE-ZIÎLANDE.

37

dépérir sous les atteintes cio cette contagion
cjue le commerce promène autour du globe avec
ses infatigables vaisseaux. La Nouvelle-Zélande
n’a pas désarmé aussi promptement : elle a pro¬
testé à diverses reprises par des révoltes sou¬
daines et des colères imprévues. Ses mœurs mi¬
ble

litaires

se

sont

refusées à

une

as.similation immé¬

L’archipel a tenu tête à l’ascendant euro¬
péen avant de le subir, et, tout en cédant, il
s’est mieux défendu. Aujourd’hui même qu’il se
soumet en obéissant à l’admiration plutôt qu’à
la crainte, ni ses mœurs guerrières, ni ses al¬
lures indépendantes ne semblent être entamées
{îar le contact civilisateur. Le lahou y est tou¬
jours impérieux, la loi du talion toujours impla¬
cable. Ge que la Nouvelle-Zélande demande sur¬
tout à l’Europe, ce sont des mousquets, c’est-àdire les plus énergiques agents de destruction,
diate.

les derniers raffinements de la force brutale.
On

peut juger, par ce

fait, de ses tendances.
religieuse, le contraste

En matière d’influence
a

été le même.

Hawaii et Taïti sont, à

l’heure

qu’il est, deux petits royaumes gouvernés par
des missionnaires américains ou anglicans. Rien
ne
s’y dérobe à leur juridiction, pas plus le tem¬
porel que le spirituel. Quand les populations ne
sont pas au prêche, elles travaillent pour leurs
évangélistes ; elles ne quittent la Bible que pour

�38

VOYAGES ET

MARINE.

aller féconder de leurs sueurs les

champs de la

mission. Peu s’en faut que, sur ces
ces

leurs mains un
monopole, celui des cultures et celui du

apôtres n’aient réuni dans

double

deux points,

commerce.

Tout

se

quement pour eux.

fait par eux et presque

uni¬

C’est l’idéal du pouvoir théo-

cratique. A la Nouvelle-Zélande, au contraire,
les missions ont été, pendant vingt années, plutôt

Quelques esclaves for¬
de cette petite église ; les chefs,
les nobles échappaient à son action et y échap¬
pent encore. Les grands guerriers du pays se
souffertes que reconnues.
maient le noyau

protection dé¬
daigneuse, déguisant mal leur pitié pour des
hommes qui ne faisaient pas leur chemin par les
armes. Si aujourd’hui, grâce aux bras européens
et à la merveilleuse fécondité du territoire, les
établissements des missionnaires ont acquis, dans
le nord de la Nouvelle-Zélande, une valeur con¬
sidérable, le succès semble avoir porté plutôt sur
le sol que sur les âmes, plutôt sur les castes su¬
balternes que sur la classe supérieure. L’esprit
indigène n’a pas encore abdiqué ici comme il l’a
fait dans les groupes situés entre les tropiques.
La trempe était plus forte; elle a mieux résisté.
contentaient de la couvrir d’une

Telle est, dans un aperçu sommaire, la phy¬
sionomie de la famille polynésienne. On a pu voir

par

quels points ses diverses branehes se tou-

�la. nouvelle-zf.l.andl.

39

quelles nuances les séparent. C’est la
éprouvée par des modifications de
climats. Avant d’appeler l’attention sur les tribus
zélandaises, il était utile de constater rapidement
leur filiation. Nous allons maintenant passer à
client et
même

race

leur histoire.

U.

—

Premiers

Voyagres à ia j^onvelle-Kèlande.

hardi navigateur du xvii® siècle,
premier, en 1642, et nomma la
Nouvelle-Zélande. Entré dans le vaste détroit qui
sépare les deux grandes îles, et qu’il prit pour
Tasman,

ce

découvrit le

un

golfe profond, il jeta l’ancre près du rivage

envoya ses canots vers une aiguade voisine.
Pendant cette opération, des pirogues survinrent

et

chargées de naturels armés de lances et couverts
pour tout vêtement. On les invita à
monter à bord du Zechan^ ils s’y refusèrent, mé¬
ditant une surprise. En effet, peu de minutes
après, l’un des canots hollandais fut abordé de
vive force et perdit quatre hommes dans cette
attaque. Il fallut, pour se débarrasser des agres¬
seurs, faire jouer l’artillerie. Tasman quitta ces
parages inhospitaliers, qu’il nommAMoordenaar’sBay (baie des Meurtriers), et, après avoir cô¬
toyé l’ile septentrionale, il doubla le cap Nord

de nattes

�40

VOYA-GES

ET MAIIIME.

cingla versi’Eurojîe, laissant dans la mémoire
indigènes quelques souvenirs confus de son
apparition.
Après Tasman, la Nouvelle-Zélande est oubliée

et

des

durant cent trente années environ. Cook

la

re¬

t769, dans la baie
de Taone-Roa. Comme Tasman, Cook fut dès le
trouve et

vient

mouiilei',

en

premier jour obligé de recourir à la force des
armes. Les naturels ayant tenté d’enlever une
chaloupe, on ajusta le plus hardi d’entre eux et
on

l’étendit raide mort. L’effet de l’arme à feu

fut d’abord

puissant; mais, le jour suivant, les

tentatives de vol recommencèrent. Il fallut sévir,

s’engagea. Avec leurs mas¬
jade
vert, les indigènes ne pouvaient tenir longtemps
contre la mousqueteric. Ils cédèrent à la deuxième
décharge, laissant un mort et plusieurs blessés
sur le champ de bataille. Pour en finir, le capi¬
et une

nouvelle lutle

sues en

bois

ou

leurs petits casse-têtes en

taine fit enlever trois de

ces

hommes, dans l’es¬

poir de les apprivoiser par de bons traitements.
jours à bord de l’Endeavour, et
repartirent enchantés de l’accueil qu’ils avaient
Ils restèrent deux
reçu.

Cependant Cook, qui ne faisait rien à demi, se
prit à poursuivre, dès ce premier voyage, la re¬
connaissance complète de ces régions inconnues.
Avant tous les autres, il constata que la Nouvelle-

�LÎV

41

NOÜVELLE-ZFXANBK.

composait de denx grandes îles , Ikad’égale étendue à
peu près et séparées par un canal étroit. Il dé¬
couvrit et releva une foule de mouillages^ la baie
Pauvreté, la baie Tolaga, la baie des lies, la baie
Mercure, la rivière Tamise, la Ixiie de l’Amirauté
Zélande

se

na-lVIawi et Tavaï-Pounamou,

et

le canal de la Reine-Charlotte. Dans presque

tous

les lieux où il aborda,

démonstrations

il fallut

user

de

vigoureuses afin d’assurer les re¬

lations et d’intimider les mauvais

desseins. A

Teahoura, dans la baie d’Hawke, devant le cap
Run-away, dans la baie d’Abondance, l’artillerie
et les mousquets jouèrent un rôle court," mais
décisif. La baie Wangari, les îles Motou-Kovva,
furent aussi le théâtre d’exécutions
Peut-être Cook

se

montra-t-il

un

sanglantes.
à

peu prompt

employer cet argument souverain et à voir des
prises d’armes dans toutes les manifestations
bruyantes de ces sauvages. Chez un peuple qui
ne laisse rien d’impuni, et qui, sous laloi de son
oMtoM (satisfaction), exerce ses représailles n’im¬
porte dans quel temps et sur quelles personnes,
cette manière d’imposer l’obéissance, si elle est
irrésistible, devient quelquefois funeste. Il est
à croire que plusieurs des massacres qui suivirent
le passage de Cook, celui de Furneaux par exem¬
ple, furent une revanche des rigueurs du' navi¬
gateur anglais, comme l’assassinat du capitaine

�42

VOYAGES ET MARINE.

français Marion servit d’expiation aux coupables

excès de Surville.

On sait comment Cook et

exécutaient

leurs

travaux

ses

de

collaborateurs

reconnaissance.

la Nouvelle-Zélande appartint
européenne. Cook en assura la con¬
figuration et la compléta dans trois voyages sucsuccessifs. L’ethnographie, l’histoire naturelle

Explorée

par eux,

à la science

contrées, furent fixées avec autorité, avec
certitude. Dès-lors, l’identité de cette race avec la
famille de Taïti et des Sandwich fut soupçonnée et
de

ces

physique,
plus martiale, plus riche, plus vigou¬
reuse. Chez les uns comme chez les autres, la cou¬
tume du tatouage, blason vivant del’individu, sil¬
lonnait désagréablement les chairs et dénaturait
l’harmonie des lignes. C’était aussi la même sou¬
plesse de formes, la même dignité et la même
fierté dans le maintien. Les chefs portaient d’é¬
légantes nattes depAommm, espèce de lin soyeux
et lustré, particulier à la Nouvelle-Zélande. Ces
nattes, qui ressemblaient à de longues chapes,
leur recouvraient le buste et descendaient jusqu’à
mi-jambe. Les cheveux, relevés à la japonnaise
sur le sommet de la tête, étaient, chez quelquesuns
ornés de plumes flottantes d’oiseaux de mer.

dénoncée. C’était la même constitution

seulement

,

Les femmes avaient moins de distinction dans le

type que

les hommes

;

courtes, ramassées,

elles

�J.A

NOUVELLE-ZELANDE.

43

jolies que par exception et seulement
première jeunesse. Cook put recueillir,
sur divers points, des preuves irrécusables d’antropophagie; il trouva même, sur la plage du
Canal de la Reine-Charlotte, les débris d’un léstin de chair humaine. Le chirurgien Anderson
acheta une de ces têtes devenues depuis fort com¬
munes dans nos musées, et que recommande leur
parfait état de conservation, obtenue à l’aide des
procédés les plus simples.
Cependant la flore du pays se classait sous les
mains d’intelligents naturalistes. Ce n’étaient plus
ici les merveilleux paysages des tropiques où les
palmiers, les bananiers, les pandanus s’épanouis¬
sent avec une si gracieuse élégance. Dans son
aspect général, la Nouvelle-Zélande tranche
complètement sur cette naturemolle et riante, et
la plus australe de ses grandes îles reproduit plu¬
tôt les majestueuses perspectives de notre Europe.
Sur les hauteurs, les arbres rappellent le port
de nos essences, l’aspect sombre et sévère de nos
forêts. Dans les vallées, la végétation étale un
luxe inoui. On y chercherait vainement un espace
qui pût se comparer à nos pâturages et à nos pe¬
louses; mais des buissons touffus et des plantes
sarmenteuses les tapissent dans toute leur éten¬
due. A part les familles de l’organisation la plus
simple, comme les lichens et les mousses, aucun
n’étaient

dans leur

�44

VOYAGES

ET MAIUNE.

végétaux tf a d’analogues dans nos zones.
plus grands arbres appartiennent au genre
dacrydium et podocarpus, ou bien au dracœna australis, dont les équipages de Cook assaisonnaient
et mangeaient les sommités en guise de cbou-palde

ces

Les

miste. Le Mnou

sert anx

Zélandais à teindre leurs

le taioa rappelle le sycomore pour
feuillage; le reioa, le hêtre pour le grain du bois;
l’écorce du wao est une sorte de liège, ^uant aux
arbustes ils sont innombrables : dans les ravins
humides et à l’ombre de quelques myrtacées, vi¬
vent deux cyathées qui sont l’honneur du genre;
puis se déroulent des champs de fougère comes¬
tible, dontles rameaux serpentent et s'entrelaoent
de manière à former des fourrés impénétrables.
Point ou peu de mammifères à la NouvelleZélande. Avant que le cochon y eût été importé
des groupes des tropiques, on n’y connaissait
que le chien et le rat. Les oiseaux sont plus nom¬
breux, et il en est, dans le nombre, de particu¬
liers à ces îles, comme le glaucope à caroncules,
l’aptérix, sorte decasoar à bec grêle, un échassier
du genre annarynque, peut-être le sphénisque
nain, une colombe à reflets métalliques, un gros
perroquet nestor au plumage sombre , puis un
philédon à cravate blanche des plus gracieux et
des plus coquets que l’on puisse voir. Il faut citer
encore un grimpereau si familier, qu’il vient se
étoffes

en

le

,

noir ;

�LA NOUVELLE-ZELAINDE.

poser

45

jusque.surl’épauledu voyageur. Les espèces

communes aux

autres

contrées y paraissent abon¬

dantes; on J. remarque des taurterelles, des per¬
ruches, des moucljerolles,, des synallaxes, des
cormorans, des huîlriers. En fait de reptiles, on

de petits lézards. Le pois¬
son, appartenant aux familles des spares, scombre, serran et labre, est abondant sur certains
parages, rare sur d’autres. La classe des mollus¬
ques a fourni quelques sujets, importants, des
haliotides, des slruthiolaires, et un nouveau
genre ampullacère,, encore plus recherché.
Ainsi Cook avait tracé la route aux. explorateurs
qui devaient le suivre. Un capitaine français ,
SuFville, poussé par les vents, abordait toute¬

n’a

encore

a]&gt;erçu que

fois les côtes de la Nouvelle-Zélande presque en

le marin anglais, et y poursui¬
explorations parallèles. Surpris par une
tempête dans la rade d’Oudou-Oudou, il dut à
un chef du pays le salut d’une portion de son
équipage, et, par un fatal malentendu, ce fut sur
ce même chef qu’il fit peser ses vengeances pour
la perte d’un canot qu’on lui avait enlevé. Arra¬
ché de sa hutte et transporté à bord , ce malheu¬
reux insulaire, avant de s’éloigner, vit encore
incendier son village. Ces douleurs successives
le tuèrent; il succomba en vue des îles de JuanFernandez. Cette mort et ce rapt allaient être

même

temps que

vait desi

�VOYAGES Eï MARINE.

^6

expiés. Deux ans plus lard, un Fran¬
le capitaine Marion, commandant les na¬

Cruellement

çais

,

Castries, parut dans la baie
des Iles. Dès l’arrivée, les meilleurs rapports
s’établirent entre les naturels et les Européens.

vires/e Mascarin et le

pirogues accouraient échanger, le
long du bord, du poisson , des nattes et du lin
contre de vieux clous, des morceaux de fer et
quelques verroteries. Doués d’une intelligence
merveilleuse, ces visiteurs surent bientôt les noms
de tous les officiers, et voulurent, suivant l’usage
local, les échanger contre leurs propres noms.
Des milliers de

OneûtditqueZélandais et Français ne formaient
plus qu’une famille, tant la liberté des rapports
était poussée loin, même entre sexe différents.
Marion n’avait paru dans ces îles que pour y
réparer quelques avaries souffertes par ses vais¬
seaux. Quand il se vit entouré d’une sécurité suf¬
fisante, il fit établir ses chantiers dans une forêt
distante de trois lieues du rivages en assurant ses
communications au moyen de postes intermé¬
diaires. Les travaux commencèrent

au

milieu du

affectueux de la part des naturels.
se trouvaient trop fatigués
de leurs courses dans les terres, les Zélandais
les chargeaient sur leurs épaules, et les rame¬
naient ainsi à bord. Les échanges de services et
de présents étaient continuels de part et d’autre.
concours

le plus

Quand les matelots

�LA NOUVELLE-ZELANDE.

47

prodiguait les verroteries et les couteaux,
apportaient les plus beaux turbots
de leur pêche. Le capitaine semblait être l’idole
du pays. On le proclama grand-chef, et comme
insignes de sa dignité, on lui posa sur la tête une
couronne
surmontée de quatre magnifiques
plumes blanches.
Marion

les sauvages

témoignages d’affection et de défé¬
une perfidie. Un jour Marion des¬
cendit à terre sous la conduite de Tekouri, son
courtisan le plus assidu, et chef du plus impor¬
tant village de la baie. Quelques officiers accom¬
pagnaient seuls leur capitaine. Il s’agissait d’une
partie de plaisir, d’une.pêche. Le soir venu, Ma¬
rion ne reparut pas ; mais personne ne s’en in¬
quiéta à bord : les rapports étaient si sùrSj les
l'elations si bienveillantes. Au jour, on expédia
la chaloupe à terre pour y faire les provisions
d’eau et de bois. Elle revint avec un seul homme;
le reste avait été massacré, coupé en morceaux
par les sauvages. Dès-lors plus de doute : Marion
et son escorte avaient subi le même sort; la guerre
était déclarée, et s’annonçait par la trahison la
plus inattendue et la plus affreuse. Les officiers
survivants songèrent d’abord au salut de leurs
équipages. Désormais aucune opération pacifique
n’était plus possible sur cette plage souillée de
sang; il fallait seulement dégager les matelots et
Tous ces

rence

cachaient

�VOYAGES ET MARINE.

48

milieu des terres. On
forma un détachement qui marcha vers la forêt
et parvint à ramener à bord les hommes des chan¬
tiers et ceux des postes intermédiaires. Quelques
furieux essayèrent de s’opposer à l’embarque¬
ment, mais on en lit aisément justice. Une ambu¬
lance avait été improvisée sur une île de la baie ;
on l’évacua en faisant payer aux naturels une ré¬
les ouvriers

compromis

au

sistance insensée.

Cependant Crozet, qui avait succédé à Marion
commandement, ne voulait pas quitter la
Nouvelle-Zélande sans s’être assuré qu’il ne lais¬
sait aucun Français vivant sur ces funestes pa¬
rages. La mort du capitaine et de ses compa¬
dans le

gnons était une présomption, douloureusement
fondée il est vrai, mais pas une certitude. On

tristes pa¬
tué Marion);

avait entendu dans les groupes ces

roles: Tekouri mate Marmi

(ïekouri

a

matérielle du fait n’était ac¬
quise aux équipages. Un détachement bien armé
marcha donc vers le village, théâtre présumé de
la catastrophe. A l’approche des soldats de ma¬
rine, les insulaires s’enfuirent, et l’on put voir
mais

aucune

preuve

de loin ïekouri revêtu du manteau de

Marion,

qui était de deux couleurs, écarlate et bleu. En
cabanes, on trouva la chemise
ensanglantée du capitaine, les vêtements et les
pistolets du jeune lieutenant Vaudricourt, difouillant dans les

1 B

�LA

verses armes

NOUVELLE-ZÉLANDE.

49

du canot et des lambeaux de hardes

Sur le sol

gisaient le crâne d’un
depuis quelques jours, auquel
adhéraient des chairs à demi rongées, et une
cuisse humaine dévorée aux trois quarts, af¬
freux débris d’un horrible banquet. Dans un
second village, où commandait un chef complice
de Tekouri, on trouva de nouveaux vestiges, des
entrailles humaines nettoyées et cuites, des cha¬
peaux des souliers, des sabres, des ustensiles
européens. C’étaient plus de preuves qu’il n’en
fallait pour corroborer de pénibles convictions :
on mit le feu à ces cases
inhospitalières,, et les
deux villages furent réduits en cendres. Marion

des marins.

homme mort

,

eut son

hécatombe.

on put croire que le massacre de
officier et de ses lieutenants n’avait eu d’autre

Longtemps
cet

la férocité naturelle de ces peuples.
ignorait alors cette loi sauvage et terrible qui
les régit, cet outou si analogue à la vendetta corse,
et qui, perpétuant la vengeance, la rend hérédi¬
taire dans les tribus. Aujourd’hui l’on sait que
Marion expia les fautes de Surville. Le Français
paya pour le Français. Tekouri appartenait à la
môme tribu que le chef enlevé de vive force et
d’une manière si barbare par les équipages de
Surville. D’après le code des représailles, la tribu
devait avoir une satisfaction; elle l’eut par les

cause

que

On

4

�50

VOYAGES

ET

MARINE.

mains de Tekouri et dans la personne

de Marion.

Malgré cette fin malheureuse, le nom du capitaine
français est demeuré en grande vénération parmi
ces peuplades, et c’est aujourd’hui encore un
titre auprès d’elles que d’appartenir à la tribu de

Marion.
La

catastrophe arrivée

dans le canal de la

au

capitaine Furneaux

Reine-Charlotte dut aussi être

provoquée par des raisons analogues. Un matin,
yole quitte le bord du navire anglais pourâ41er
cueillir sur la plage quelques plantes comes¬
tibles : elle ne reparaît plus. On envoie à sa re¬
cherche une chaloupe armée qui, après une mi¬
nutieuse exploration, découvre, sur les bords
d’une crique déserte, les débris de l’embarcation,
quelques hardes, des souliers, des corbeilles,
les unes pleines de fougère, les autres de chair
humaine rôtie. Une main à demi brûlée portait
deux lettres, T. H. : c’était celle du matelot Tho¬
mas Hill, comme le
témoignaient ces initiales
tatouées d’après un procédé familier aux marins.
Plus loin, on reconnut encore les têtes, les cœurs,
les poumons d’hommes fraîchement égorgés;
dix Anglais avaient péri de la sorte. Furneaux,
mal servi par le temps et les circonstances, ne
put les venger, et Cook, revenu sur les lieux,
aima mieux amnistier le passé que de s’exposer
à d’interminables représailles. La tolérance, cette

la

�LA

NOUVELLE-ZÉLANDE.

51

fois, fut poussée si loin qu’elle scandalisa un
Taïtien alors embarqué sur les vaisseaux anglais.
On savait que l’auteur principal du massacre
était un chef nommé Kahoura qui, malgré ce
fâcheux précédent, n’en montait pas moins tous
les jours avec une imperturbable assurance, à
bord do la Résolution. Chaque fois que le Taïtien
apercevait cet homme, il s’élançait vers Cook et

lui disait:

«

Tuez-le! tuez-le! c’est le meurtrier

Anglais! » Puis, voyant que Cook s’obstinait
grâce : « Pourquoi ne le tuez-vous pas?
s’écriait-il; vous m’assurez qu’on pend en An¬
gleterre celui qui en assassine un autre; ce bar¬
des

à faire

bare

en

a

massacré

Tuez-le donc !

»

dix,

et de vos

compatriotes.

Le meurtrier écoutait

ces

propos

s’émouvoir, et, pour témoigner qu’il ne re¬
doutait pas la mort, il reparut un jour avec sa fa¬
mille, hommes, femmes, enfants, en tout vingt per¬
sonnes. Cook sympathisait avec de tels
courages :
il persista dans son pardon. Cependant il obtint
quelques éclaircissements au sujet de la catas¬
trophe. Une querelle pour des vivres avait amené
des voies de fait de la part des
Anglais, et les
indigènes, accourus en force, les avaient acca¬
sans

blés

sous

le nombre. Telle fut la version donnée

par les coupables. Cook s’en contenta et les rela¬
tions se maintinrent dès-lors sur le meilleur

pied.
Après le prince des navigateurs, tous les ex-

�VOYAGES ET MARINE.

52

ploraleurs s’effacent. La moisson est faite; il faut
contenter des épis oubliés. Vancou vert en 1791,
d’Entrecasteaux en 1793, longent ces îles sans y
se

constater aucun

ins, y paraît

fait nouveau. Hansen, du Déda¬

à son tour en pirate

plutôt qu’en

les expéditions
officielles ont commencé, les spéculations parti¬
culières l’achèveront. Les baleiniers, accourus

marin. La voie est ouverte ; ce que

la pêche des phoques, s’engagent dans les
haies, sondent les passes, signalent les récifs. Ils
reconnaissent le détroit de Foveaux, à l’extré¬
pour

mité méridionale de Tavaï-Pounamou,

relèvent

rectifient l’hydrographie du groupe,
éclairent les mouillages et indiquent les points
de reconnaissance. La Nouvelle-Zélande est de¬
venue le but d’armements
nombreux; lecom-.

l’île Stewart,

la livre à une notoriété plus
vulgaire et moins scientifique. La marine mar¬
chande étudie ces peuples dans des vues d’ex¬
ploitation, et l’intérêt pénètre une foule de dé¬
tails qui s’étaient dérobés aux observations les
plus intelligentes. C’est ainsi que l’on entrevit le
double coté du caractère des naturels, aussi dé¬
merce

s’eh empare et

qu’implacables dans
qu’ils étaient,
irascibles mais prompts à se calmer, violents mais
sincères, fiers mais généreux. Grâce à quelques
concessions mutuelles
les relations devinrent

voués dans

leurs amitiés

leurs haines. On connut mieux ce

,

�LA.

NOUVELLE-ZÉLANDE.

53

plus régulières, les massacres moins fréquents, et
en survint encore, on ne put les regarder que
comme les revanches de provocations odieuses.
Maîtres absolus dans ces parages, ne relevant que
de Dieu et de leur conscience, les capitaines ba¬
s’il

leiniers durent

se

livrer à des actes de violence

qui n’ont pas tous été révélés. Ce que l’on sait,
qu’à diverses reprises ils firent des rafles au
sein des tribus, et enlevèrent des hommes, qui
c’est

devenaient des marins

excellents, voués à

un ser¬

gratuit. Ils s’en servirent pour la pêche, les
épui.sèrent de fatigue, les accablèrent de mauvais
traitements, les vendirent même comme esclaves
sur d’autres archipels, couronnant ainsi ce sys¬
tème d’exploitation brutale et aggravant le rapt
par la traite. Aux abus de la force, les insulaires
ne pouvaient opposer que des massacres; et leurs
vengeances, mieux raisonnées, furent plus rares,
mais plus éclatantes et plus sûres.
L’affaire du Boyd en est la preuve. Le capitaine
de ce navire, John Thompson, avait reçu à son
bord, comme passager et contre le payement
d’une indemnité convenue, le fils de l’un des
chefs de Wangaroa, connu sur le navire sous lé
nom de
George, et dans son pays sous celui de
Taara. George, actif et vigoureux, se prêta d’abord
vice

volontairement

au

service de la manœuvre, et

remplit de bonne grâce le devoir d’un matelot

�54

VOYAGES ET MARmE.

pendant la traversée de Port-Jackson à la Nou¬
velle-Zélande. Un jour seulement, malade, souf¬
frant, il se permit quelque repos. Le capitaine
éclata en invectives, priva l’insulaire de sa ration,
le menaça de le jeter à la mer, puis, poussant la
barbarie plus loin, le fit fouetter au pied du grand
mât. En vain George se plaignit-il de ce traitement,
en vain, invoquant sa qualité de passager, ajoutat-il qu’il était chef dans son pays, et qu’on outra¬
geait son rang en le traitant comme un esclave; on
ne l’écouta point, et de nouveau on le déchira de
coups. Quand il arriva dans la baie de Wangaroa,
ses

reins étaient sillonnés de cicatrices.

peine débarqué. George raconta tout à son
père, lui montra les stigmates de sa honte, et
en demanda la réparation. Un complot fut tramé.
On profita du moment où le capitaine s’était
rendu à terre avec une portion de son équi¬
page pour surpendre le navire et massacrer
les matelots qui le gardaient. En même temps le
chef indigène attaquait sur la plage les Anglais,
qui s’y étaient imprudemment dispersés, et as¬
sommait le capitaine d’un coup de casse-tête.Tous
ses compagnons eurent le même sort : les victimèsTurent rôties et dévorées; et plus tard les
héros de ce banquet se plaignaient d’un singulier
mécompte, la chair des blancs étant infiniment
moins délicate, disaient-ils, cl moins succulente
A

�LA

que

55

NOUVELLE-ZELANDE.

celle des sauvages. Sur soixante-dix per¬
qui montaient le Boyd, il n’échappa que

sonnes

deux femmes et

un

enfant. Le

mousse

de la

grâce à l’intervention
Ce jeune homme avait eu queques at¬
tentions, quelques soins pour l’insulaire durant
la traversée. Au plus fort du carnage, il l’aperçut,
et se jetant dans ses bras : — George, s’écria-til vous ne voudriez pas me tuer, n’est-ce pas? —
Malgré l’exaltation du moment, le Zélandais sc
chambre fut aussi sauvé,
de George.

,

Non, mon garçon, lui dit-il ; vous
enfant, on ne vous fera point de mal.
En effet, il fut épargné. Cette catastrophe du
Boyd fut fatale de plusieurs manières. Dans la
sentit ému.

ôtes

un

—

bon

—

première ivresse du triomphe, les vainqueurs mi¬
rent le feu à un baril de poudre qui fit sauter
une
portion du navire et quelques naturels, parmi
lesquels se trouvait le père de George; et plus
tard quand il s’agit de tirer vengeance de cette
sanglante affaire, les Anglais en lirent retomber
la responsabilité, par une déplorable confusion
de noms, sur un chef qui y avait joué un rôle
honorable et conciliateur. Ainsi les représailles
s’engendraient les unes des autres.
A la longue, cependant, on éprouva des deux
côtés le besoin de s’entendre. Les Européens y
furent conduits par le mobile commercial, les
indigènes par le désir de posséder des armes à

�56

VOYAGES ET MARINE.

feu.

Ces

armes

devaient leur

assurer

la

supé¬

riorité dans les guerres locales, et rien ne leur
coûta pour s’en procurer, ni les sacrifices en na¬

ture, ni les avances bienveillantes, ni même
l’oubli complet des griefs passés. Le prestige guer¬

l’Europe captiva ces peuples militaires,
lesquels l’ascendant religieux ne devait exer¬
cer
qu’une faible et lente influence. Ils reconnu¬
rent tacitement le patronage de la Grande-Bre¬
tagne, non comme foyer de christianisme, mais
rier de
sur

comme

atelier de carabines

L’autorité d’un chef

nombre de

ses

se

de mousquets.
mesurant désormais au
et

fusils, la suprématie devenait

une

question d’arsenal. Aussi s’établit-il dès-lors, à
l’effet d’acquérir ce mode d’influence, un mou¬
vement alternalifde tentatives particulières. D’une
part, des guerriers indigènes se hasardaient à vi¬
siter l’Europe, dans l’espoir de lui dérober son
foudroyant secret; de l’autre, des matelots euro¬
péens étaient enlevés par surprise et transportés
au milieu des terres pour le service de quelques
tribus.. Cesavèntures isolées forment, dans l’his¬
toire de la Nouvelle-Zélande, une suite de chro¬
niques dont nous détacherons un petit nombre
d’épisodes.
us.—'Voj'agcs

Les

en

Eînropc de «luelques Sélandais.

premiers indigènes, qui s’embarquèrent

�LA

NOUVELLE-ZÉLANDE.

57

des navires

européens, soit avec Surville,
Cook, périrent misérablement clans la
traversée. Ceux qu’enleva le Dedalus furent
plus
heureux. Débarqués sur l’île de
Norfolk, ils y
trouvèrent un protecteur dans le
gouverneur
King, qui les ramena lui-même sur les côtes de
sur

soit

avec

la Nouvelle-Zélande. Cet

de

loyauté laissa de
profondes traces dans le pays, et, quelques an¬
nées après, un chef du nom de
Tépahi arriva,
avec cinq de ses
lils, dans la colonie de Sydney,
où il rencontra l’accueil le plus bienveillant et le
plus empressé. Il repartit pour son île, comblé
de présents et abondamment
pourvu d’instru¬
ments utiles. Son
exemple décida la vocation de
son neveu
Doua-Tara, que l’on peut regarder
comme un
martyr de la civilisation zélandaise.
Doua-Tara n’eut, dans sa courte
vie, qu’une
idée dominante, celle de naturaliser chez les
siens les procédés agricoles de
l’Europe. Pendant
que les autres chefs dirigeaient toute leur activité
vers la guerre, seul il
aspirait à des conquêtes
pacifiques et s’immolait à la réalisation de ce des¬
sein. Dès l’âge de dix-huit ans, il servait comme
matelot à bord de baleiniers
qui, après l’avoir
employé à des travaux pénibles et gratuits, le dé¬
posaient sur quelque côte déserte, nu, souffrant,
exténué de fatigue. Jouet des
caprices de la for¬
tune, l’insulaire persistait toujours; il voulait
acte

�VOYAGES ET MARINE.

58

acquérir l’expérience des choses nouvelles, il es¬
pérait voir l’Angleterre et le roi George. Enfin ce
vœu fut exaucé. A la suite d’une longue pêche
sur l’îlot de Bounty, où, durant six mois, il s’é¬
tait nourri de la chair des phoques et désaltéré
avec l’eau de pluie, Doua-Tara arriva enfin en
vue de Londres. Là, d’autres déceptions l’atten¬
daient. Comme il insistait pour voir le roi, on le
traita

comme un

enfant,

on

paroles. L’insulaire n’osait se
souffrait visiblement

: sa

l’amusa avec des

plaindre, mais il

santé dépérissait à vue

Enfin,

d’œil ; la fièvre et la toux le consumaient.
il repartit pour les mers australes, et rencontra,

qui le portait, M. Marsden,
chapelain de Sydney et chef de la mission de Parramatta, qui le prit en amitié, le fit .soigner, le
vêtit, le consola. A son arrivée dans la NouvelleGalles du Sud, on employa l’insulaire aux travaux
du petit domaine des missions : il y apprit à semer
et à récolter du blé, et, quand son éducation
agricole fut assez avancée, on le renvoya dans sa
patrie avec quelques sacs de semences et des ins¬

à bord du

truments

bâtiment

de laboureur.

le malheureux insulaire passe¬
les plus rudes épreuves. Au lieu de dépo¬
ser son passager sur les plages de la NouvelleZélande, ainsi qu’il s’y était engagé, le nouveau
capitaine se conduisit comme ses devanciers; il
11 était dit que

rait par

�LA. NOUVELLE-ZELANDE.

59

garda, s'en servit pour traiter le long des côtes,
l’employa ensuite à la pêche de la baleine.
Dans cette campagne, Doua-Tara donna une
preuve bien remarquable de son courage et de
le

et

dévouement. Une baleine venait d’être ache¬

son

l’eau quand le capitaine
proie par un dernier coup
harpon. L’animal conservait encore un reste

vée; elle llotlait sur
voulut s’assurer de sa
de

de vie

il

:

se

débattit

sous

le fer, et brisant d’un

de queue la fragile embarcation, il blessa
grièvement le capitaine à la jambe. Le navire
louvoyait alors à un mille de distance : la seule
chance de salut était de le rejoindre à la nage.
Tout l’équipage du canot prit ce parti à l’excep¬
tion de Doua-Tara, qui ne désespéra pas de sau¬
ver son capitaine. Avec un adresse inouie et tout
en maintenant sur l’eau ce corps presque inanimé,
il parvint à composer, des débris de l’embarca¬
tion, une sorte de radeau 'sur lequel il le déposa,
puis il poussa ce lit flottant dans la direction du
coup

navire. On accourut et

on

les recueillit tous les

deux.

objet des vœux de
l’insulaire, semblait fuir devant ses yeux comme
Ainsi la Nouvelle-Zélande,

une

illusion. Doua-Tara

ne

la revit

qu’après avoir

Sydney et à Parramatta,
complétèrent son capital
d’instruments agricoles. Il arriva dans la baie des

fait

une

où

de

dernière halte à

nouveaux

dons

�VOYAGES ET MARINE.

60

pouvoir enfin commencer ses
expériences. Sans perdre de temps, il rassembla
ses parents, ses voisins, ses amis, leur montra
son grain, ses outils, ses instruments de labour,
puis il leur expliqua comment le blé se multi¬
pliait à l’aide de cette semence, et comment avec
le blé on préparait le biscuit qu’ils mangeaient à
bord des vaisseaux européens. Les chefs se prê¬
tèrent tous à un essai; ils confièrent le grain à la
Iles, heureux de

terre.

Doua-Tara

en

fit autant de son côté, avec

plus de soin seulement et plus de sollicitude. Le
hlé poussa d’une manière merveilleuse; mais la
plupart des chefs l’arrachèrent encore vert et dans
sa première crue, s’imaginant que le produit
adhérait

aux

racines, comme pour les pommes

de

Désappointés, ils vinrent vers Doua-Tara,
.•
Parce que tu as voyagé, tu t’es
cru en droit d’abuser de notre inexpérience. C’est
mal, Doua-Tara! — Attendez, leur répliquait
celui-ci, et vous me rendrez justice. — En effet,
sa récolte étant arrivée à une maturité complète,
les indigènes purent voir de beaux épis d’or se
balancer sur leurs tiges. Restaient encore la mou¬
ture et la paniücation. Doua-Tara ne savait com¬
ment s’y prendre; il manquait d’outils. Un mou¬
lin d’acier que lui envoya M. Marsden le lira fort
heureusement de peine. Il broya son grain devant
terre.

et

lui dirent

—

les chefs assemblés, le

convertit

en

farine et en

�LA

fit

un

cause

NOUVELLE-ZÉLANDE.

61

gâteau qu’ils se partagèrent à la ronde. La
gagnée, et le blé fut déci¬

du novateur fut

dément

en

honneur dans la Nouvelle-Zélande.

Ces succès n’étaient rien

auprès de

ceux que

qu’il
compagnie d’autres chefs, il

rêvait le Zélandais. Dans

Sydney, en
disait à M. Marsden
fit à

: «

un nouveau

voyage

Je viens d’introduire le

patrie, et, avec nos récoltes de blé,
ici des pioches, des haches, des
bêches, du thé, du sucre. Mais ce n’est rien en¬
core; il faut que mon pays ait une ville. » En effet,
à son retour, il en dressa le plan et en traça les
rues. Elle devait renfermer une église, une maison
pour le chef, une hôtellerie pour les marins. Des
cultures étendues l’auraient environnée, des glacis
l’auraient défendue contre les surprises guer¬
rières. Tels étaient les projets de Doua-Tara
quand la mort l’enleva à vingt-huit ans. La Nou¬
velle-Zélande perdit en lui un de ses plus nobles
enfants, et la civilisation européenne un intelli¬
blé dans
nous

ma

aurons

gent propagateur.

du grand chef Shongui ne fut pas
inspiré par des desseins aussi pacifiques. Shongui
n’estimait que l’art delà guerre, et il ne voyait
dans l’Angleterre qu’un grand atelier d’armes à
feu. Pressé par un ennemi redoutable, il résolut
d’aller chercher au dehors les moyens de le
Le voyage

vaincre. En vain les hommes de

sa

tribu voulu-

�VOYAGES ET MARINE.

62

rent-ils le détourner de son

projet ; il fut inébran¬

partir, leur disait-il; je vous
rapporterai douze mousquets et un fusil à deux
coups. » Il s’embarqua en 1820 avec un mission¬
naire, M. Kendall. A Londres, aucun sentiment
lable

: «

Laissez-moi

de curiosité ne vint

sionné de
les

son

faire diversion

au

but

pas¬

voyage. Les évolutions des troupes,
de l’artillerie avaient seules le

manœuvres

privilège de l’intéresser. Présenté à George IV,
qui le combla de présents, il conserva, au milieu
des splendeurs de la cour, une gravité et une di¬
gnité naturelles : on eût dit qu’il était fait à ce
luxe et à cette pompe des grands états. Parmi les
présents du roi figuraient quelques armes, une
cuirasse et un magnifique uniforme : cette atten¬
tion seule le toucha, et ces objets l’accompagnè¬
rent
au

désormais dans toutes

reste, il

ses

campagnes.

Quant

l’échangea à Sydney contre des

mu¬

nitions de guerre. Ce voyage de Shongui tourna
d’ailleurs contre les missionnaires, qui, les pre¬

miers, lui

en

avaient suggéré l’idée. Le chef zé-

landais avait pu se convaincre que ces
listes n’étaient, dans leur pays, ni au

évangé¬
premier
rang ni de première naissance, et cette circon¬
stance suffisait pour les faire déchoir dans son
opinion : « Les missionnaires sont des esclaves
du roi George, avait-il coutume de dire. Quand
je lui ai demandé s’il avait défendu qu’on me

�LA

donnât des

NOUVELLE-ZÉLANDE.

fusils, il m’a répondu

missionnaires auraient voulu

63

que non. Les

qu’on m’en refusât,
Esclaves, taisez-vous; je
veux contenter mon ami
Shongui L »
Ce qu’il y a de plus singulier dans le
voyage
du chef Toupe, c’est la hardiesse avec
laquelle il
s’imposa comme passager à un capitaine anglais
qui traversait le détroit de Cook. Monté à bord,
il renvoya sa pirogue et déclara son intention d’al¬
ler en Europe. On essaya de se défaire de cet hôte
importun, mais il se cramponnas! fortement aux
mâts et fit une si belle résistance,
que le capi¬
taine se laissa toucher. Toupe était un
guerrier
célèbre de l’îledu Nord : il aimait aussi les fusils,
et se plaisait à suivre les exercices à feu. Sou¬
vent il s’écriait : « Qu’on me fournisse
beaucoup
de mousquets, et je serai aussi
grand que le roi
d’Angleterre. — Durantson séjour en Europe, il
donna une foule de preuves de son
intelligence.
Rien n’échappait à ses observations surtout en
matière do travaux mécaniques. Tl mesurait l’im¬
portance deschoses à leur utilité, et prisait avant
tout les ustensiles de fer, les instruments aratoi¬
res
les couteaux les scies, les haches, les cimais le roi leur

a

dit

:

«

,

,

'

Ce fut

,

pendant le séjour de Shongui

en

Angleterre

que se

le chef zélandais et le baron Charles de Thierry un
traité pour une concession de terre à la Nouvelle-Zélande.
passa entre

�VOYAGES ET MAKIKE.

paraissait une mervoulut la lui expliquer par sa propre
expérience; mais l’initiation fut si malheureuse
qu’il y renonça. A Liverpool, un peintre demanda
à faire son portrait. Il s’y prêta, et n’y mit qu’une
condition, celle de reproduire fidèlement son ta¬
touage. Il disait à ce sujet: — L’homme d’Europe
trace son nom avec une plume; Toupe porte son

seaux.

meille;

Un homme à cheval lui
on

visage.
l’on vient de citer ne sont
pas les seuls qui aient voulu s’instruire au spec¬
tacle de la civilisation européenne. D’autres guer¬
riers importants, d’autres chefs de tribus, ont
paru dans nos contrées, et récemment encore un
nom

écrit

sur son

Les Zélandais que

baleinier du Havre amenait en France deux Zé¬

landais que l’Angleterre a recueillis et employés à
notre refus.
Ces émigrations sont devenues si

fréquentes, qu’elles ont perdu leur premier inté¬
la société des missions

rêt de curiosité. Tantôt

expédie à Londres de jeunes sujets que l’on forme
le sacerdoce et qui succombent presque tous
sous l’influence du climat ; tantôt des individus
isolés s’embarquent sur des baleiniers, et, en
retour d’un apprentissage bien incomplet, se dé¬
vouent aux plus répugnants services. Pour satis¬
faire cette soif de connaître, l’un des personnages
les plus influents de l’île du Nord n’a pas craint na¬
guère de s’enrôler comme cuisinier à bord d’un
pour

�LA

navire marchand. Ce même instinct
tres

poussé d’au¬
s’assurer, tantôt par la ruse, tantôt
la violence, de quelques matelots européens
a

chefs à

par
dont ils

IV.

65

NOUVELLE-ZELANDE.

—

se sont

fait de redoutables auxiliaires.

Biiropéens naturalisés dans la IVonvelle-Kélande

premier Européen qui se fixa sur ces îles fut
l’Anglais Bruce, qui consentit à se laisser tatouer,
et épousa, en 1805
la fille d’un chef. Il vivait
heureux au sein de sa nouvelle famille, quand
un de ses compatriotes,
capitaine de marine, l’en¬
leva, lui et sa femme, et vendit cette dernière
Le

,

comme

esclave dans

une

île de la

mer

des Indes.

parvint cependant à gagner Calcutta, où sa
jeune compagne put le rejoindre un peu plus
tard; mais ni l’un ni l’autre ne revirent la Nou¬
Bruce

velle-Zélande.

De toutes les aventures de

la plus
dramatique et la plus romanesque, ést celle du
matelot anglais Rutherford. Il servait surl’Ag'nés,
brick américain
quand celui-ci laissa tomber
ce

genre

,

,

l’ancre au fond d’une baie de la Nouvelle-Zélande

qu’on croit être celle de Takou-Malou. A la vue
du bâtiment européen, des pirogues se détachè¬
rent du rivage, et le pont fut bientôt couvert de
naturels. Leurs intentions ne paraissaient pas hos¬
tiles, mais des vols multipliés mirent sur-le-champ

�66

VOYAGES ET MARINE.

l’aigreur dans les rapports : les hommes s’at¬
taquaient à tout, même aux clous du navire et
aux bordages des embarcations. Quant aux fem¬
mes, elles étaient si profondément versées dans
l’art du larcin, que l’idée les en poursuivait jus¬
que dans les moments où tout s’oublie. Pour
couper court à des scènes fâcheuses et éviter un
éclat, le capitaine ordonna l’appareillage. Il était
trop tard ; deux cents naturels armés de petits
casse
têtes en jade vert, encombraient alors le
navire, et leur chef, se dépouillant de sa natte,
entonna le chant de guerre. Ce fut le signal
d’un carnage affreux. Le capitaine tomba le pre¬
mier, frappé au crâne ; le maître, le timonier suc¬
combèrent à leur tour mortellement atteints.
Le reste de l’équipage fut terrassé, garotté et
transporté sur la plage. Durant le trajet, on put
voir les vainqueurs lécher le sang qui coulait des
blessures des znorts. A terre, le drame continua:
sur les douze
prisonniers, six furent assommés,
dépouillés, dépecés et rôtis par quartiers sur des
pierres ardentes. Le banquet eut lieu le lende¬
main, et les convives eurent le courage d’offrir
aux
Européens survivants des lambeaux de leurs
camarades. Cette expédition terminée, les tribus
quittèrent la plage et les prisonniers, partagés
entre les vainqueurs, furent emmenés dans l’in¬
térieur des terres. Rutherford échut, avec l’un de
de

,

-

,

,

�L4

compagnons
nommait Emaï.
ses

67

NOUVELLE-ZELANDE.

d’infortune, à

chef qui

un

se

Dans les

premiers jours de sa captivité, Ru¬
en proie à des inquiétudes mor¬
telles : il croyait son supplice seulement différé, et
que la mort l’attendait. Quand, poussées par une
curiosité inquiète les femmes et les filles de la
tribu venaient le regarder de près, le toucher
l’examiner en détail, il s’imaginait qu’elles choi¬
sissaient sur sa personne le meilleur et le plus
therford vécut

,

,

désirable

morceau.

lorsqu’on procéda à

Ses terreurs

son

ne

cessèrent que

tatouage. Quelque cruelle

que fût cet opération, il s’y résigna avec joie : elle
entraînait une reconnaissance de naturalisation et
le don formel delà vie. Le tatouage est,

d’ailleurs,
compliquée, un travail d’artiste. Voici
qu’en dit Rutherford : « On nous dépouilla de

une œuvre
ce

nos

vêtements et

naturels

on nous

coucha

sur

le dos. Qua¬

retenaient, les autres allaient
nous
scalper. Ils y procédèrent avec un os tran¬
chant comme un ciseau qu’ils trempaient au
préa¬
lable dans du charbon pilé et légèrement hu¬
mecté. L’os était aiguisé à son extrémité comme
une lancette de
vétérinaire, de sorte qu’en frap¬
pant sur le manche avec un petit bâton on ou¬
vrait la peau et on l’incisait assez
profondément.
L’instrument allant jusqu’au vif, le sang coulait
en abondance, mais les femmes
l’essuyaient avec
tre

nous

,

�VOYAGES ET MARINE.

68

des étoffes de lin. Pour ce

turels

travail délicat, les na¬
, tantôt

divers instruments
d’albatros, tantôt d’une dent de

se

servent de

requin.
L’opération est des plus douloureuses, et cepen¬
dant je ne poussai pas un cri, bien qu’elle se pro¬
longeât durant quatre heures. J’ignore quelle pen¬
sée présidait à la distribution des figures, mais
d’un

os

régulièrement
travail fut achevé, les femmes
vers la rivière, en me guidant

elles étaient harmonieusement et

dessinées. Quand le
me

conduisirent

la main , car j’étais devenu complètement
aveugle. Nous étions alors à la fois tatoués et ta¬
boues, c’est-à-dire sacrés. On ne devait pas nous
toucher, et nous-mêmes ne devions toucher à

par

seules le droit de porter
bouche. Elles se montrèrent

rien. Les femmes avaient

des vivres à notre

attentives, douces, vigilantes,

empressées. Grâce

bout de trois jours mes souf¬
frances étaient apaisées. Je recouvrai d’abord la
vue, et au bout de quelques semaines il ne me
restait plus de cette rude secousse que les traces
indélébiles empreintes sur mon corps. »
Bientôt Rutherford sut à quoi s’en tenir sur ses
fonctions auprès du chef indigène. Durant les
hostilités il était guerrier, chasseur et pêcheur
durant les trêves. Un fusil et des munitions pro¬
à leurs

soins,

venant

du dernier

il trompa

au

pillage lui furent confiés, et
l’ennui et l’oisivetéen tuantquelques ra-

�LA

NOUVELLE-ZELANDE.

69

quelques cochons sauvages. Un seul évé¬
douloureux assombrit cette première pé¬
de sa captivité. Son compagnon fut immolé

miers et
nement

riode

pour une violation
vieille parente du

puérile de la loi du tabou. Une
chef étant morte après avoir

mangé des patates pelées par inégardeavecle cou¬
teau d’un blanc, les prêtres et les médecinsdu pays
déclarèrent que ce blanc devait mourir. En vain
Rutherford essaya-t-il d’intervenir et d’excuser

son

malheureux camarade. La

loi était inflexible :

l’Européen fut sacrifié. Dans le même moment, on
célébrait avec une grande pompe les funérailles de
la morte. Le cadavre porté dans la campagne ,
avait été adossé à un poteau et revêtu de magni¬
fiques nattes. Le visage fut enduit d’une couche
d’huile de requin; la tête fut couronnée de feuil¬
les de phormium et ornée de plumes blanches.
Aux premières décharges de la mousqueterie, les
populations accoururent de tous les environs, et,
s’agenouillant devant le cadavre, elles se dépouil¬
lèrent de leurs nattes et se déchirèrent les chairs
,

jusqu’à en faire jaillir le sang. Un festin splendide
termina la cérémonie ; puis le chef congédia ses
convives en échangeant avec eux le salut du nez *.
Demeuré seul. Rutherford comprit de nouveau
que sa vie était à la merci d’un caprice ou du
’

Le salut de la

ment les nez

Nouvelle-Zélande consiste à .s’appuyei'

l’im contre l’autre.

forte¬

�70

VOYAGES ET MARINE.

plus involontaire et le plus puériL II ré¬
conjurer tout malheur, de s’identi¬
fier plus que jamais avec les mœurs, la vie, les
habitudes locales. Son costume européen, grâce
à des réparations infatigables, avait duré trois
ans; mais il était impossible de lui demander un
plus long service. Il adopta les vêtements du
pays, se couvrit de nattes et marcha désormais
sans
chapeau ni souliers. Cette métamorphose
produisit un tel effet que son protecteur l’éleva
au
rang de chef dans une cérémonie publique.
On lui coupa les cheveux sur le devant avec une
coquille d’huître, on lui donna un casse-tête en
serpentine, on passa, tant sur sa figure que sur
ses nattes, une
composition d’huile et d’ocre
rouge, tous signes distinctifs d’un rang élevé.
Pour épuiser ses privilèges. Rutherford n’avait
plus qu’à prendre deux ou trois femmes, selon
l’usage des chefs. Il choisit les deux filles de son
protecteur, qui se prêtèrent à cet arrangement
avec la meilleure
grâce du monde.
Cependant la guerre venait d’éclater. La tribu
tort le

solut,

pour

de Rutherfort devait marcher

en

auxiliaire

contre

les

peuplades de la baie des Iles, et l’Anglais fit
naturellement partie du contingent. La rencontre
eut lieu sur les bords d’une
petite rivière qui

coulait entre les deux
camps. Le

cbant de

guerre

ayant été entonné, les armées, fortes de mille

�LA

hommes

NOUVELLE-ZÉLANDE.

71

chacune, se formèrent sur un front de
d’épaisseur, tandis que les es¬

deux combattants

claves
les

se

armes

repliaient sur l’arrière pour ramasser
et recueillir les blessés. L’affaire com¬

décharge générale des mousquets
poursuivit dans une mêlée corps à corps.
Les cris des femmes, qui suivent leurs maris sur
les champs de bataille, les chants des guerriers,
les plaintes des mourants animaient cette scène
et la remplissaient d’une sauvage terreur. Les
massues, les lances, tourbillonnaient dans l’air,
maniées avec une dextérité merveilleuse ; la main
gauche des combattants cherchait à saisir la che¬
velure du champion ennemi, tandis que la main
droite armée du casse-tête, menaçait de lui fen¬

mença par une
et

se

vif, mais il dura peu :
battit en re¬
les bois. Rutherford, heureux

dre le crâne. Le choc fut

l’armée de la baie des Iles céda, et
traite à travers

jusque-là, fut blessé à la cuisse par un fuyard,
puis soigné et pansé sur le champ de bataille.
Quand vint le soir, un beau spectacle réjouit
l’âme des vainqueurs. Vingt têtes plantées sur
des lances figuraient comme autant de trophées’,
et quarante cadavres promettaient d’autres joies
pour le lendernain. Ces saturnales de la victoire
durèrent deux

jours.

approchait où Rutherford
captivité laborieuse. Quoique

Enfin le moment
devait voir ünir

sa

�72

VOYAGES ET MARINE.

depuis dix ans sur cette terre, il regrettait
patrie et n’attendait qu’une occa¬
sion favorable pour s’évader. Cette occasion
s’offrit. Un jour, dans tous les
villages de l’inté¬
rieur, le bruit courut qu’un navire venait de pa¬
raître sur la côté, et la fumée s’élevant de la
fixé

secrètement la

crête des

montagnes confirma cette nouvelle. A

signal familier, les tribus, poussées par la soif
du butin, se précipitèrent vers la
plage. Ruther¬
ford s’y rendit avec plus
d’empressement que

ce

les autres, mais dans des intentions bien diffé¬
rentes.

Quand il arriva,

quoique fort

brick était en vue,
chefs se consultèrent
l’Anglais pour attirer
piège. Rutherford accepta
un

au large. Les
et résolurent de
dépêcher

bâtiment dans

ce

un

s’embarqua dans

et

tout étonné
tes

un

:

—

sur

Voilà

un

avec

le pont du

Zélandais blanc!

aventures. Le

aux

officiers

ses

capitaine compâtit

Di¬

romanesques

aux
du matelot et consentit à le recevoir
j

la

—

Anglais tatoué, répliqua Rutherford.

Puis il raconta

—

pirogue

cinq natu¬
brick, qui
américain, le capitaine s’écria
une

rels. Quand il monta
était un baleinier

pirogue montée par les naturels,
reprit le large. Le chef zélandais

infortunes

on

renvoya

et le baleinier
ne revit
plus

gendre, et ses deux filles attendent encore
époux.
Il paraît, au
surplus, qu’unefoule d’existences

son

leur

�LA.

73

NOUVELLE-ZÉLANDE.

se rencontrent dans l’intérieur de la
Nouvelle-Zélande, peuplée de marins déserteurs

analogues
et

de convicts

Partout

où

échappés des geôles de Botany-Bay.

ces

hommes

se

sont

fixés, ils ont

spectacle d’une dépravation raffinée,
jointe à un abrutissement barbare, et ont véçu
avec les naturels dans un état de promiscuité ré¬
donné le

voltante. Rutherford

son

en nomme

deux établis dans

voisinage, l’un et l’autre tatoués et mariés à

des filles de chefs. M. de Blosseville

en

cite

un

froisièrae, matelot réfractaire, qui non seule¬
ment avait perdu le sentiment de sa nationalité
antérieure, mais qui s’était identifié avec ces
mœurs hideuses au point de devenir un cannibale
passionné. Il faut le dire à la honte de notre ci¬
vilisation elle a souvent été représentée dans ces
mers par des hommes plus dégradés que ne le
,

sont les sauvages.
V.

—

lia IVonvelle-Xélaufle depuis l’établissciucnt
des missions.

L’origine des missions de la Nouvelle-Zélande
fait remarquer par le concours des plus fortes
et des plus douces vertus évangéliques, le cou¬
rage, la patience, la résignation et le dévoue¬
ment. Quand l’apôtre qui fut la tête et le bras de
cette pieuse entreprise, le révérend M. Marsden,
songea à fonder un établissement sur ces parages.
se

�74

VOYAGES ET MARINE.

l’archipel n’était guère connu en Europe que
théâtre de catastrophes sanglantes. Des
massacres réitérés, des agressions audacieuses
attestaient les mœurs féroces et l’intrépidité na¬
turelle des tribus indigènes. Elles semblaient aussi
inaccessibles à la douceur qu’à la crainte, aux
bons procédés qu’aux voies de rigueur. Aucun
navire, si bien armé qu’il fût, n’était en sûreté
le long de cette côte, et le Boyd venait d’être en¬
levé et anéanti avec soixante hommes d’équicomme un

page.
Ce fut

au

milieu d’uii

peuple suspect et re¬

doutable à tant de titres que descendirent, au
mois de décembre 1814, trois missionnaires,

Kendall, Hall et King, avec leurs femmes,
leurs enfants en bas âge et un petit nombre de ser¬
viteurs. A cette époque et dans l’état du pays, le
succès était plus douteux que le martyre. M. Marsden seul avait la conscience d’heureux résultats,
il avait étudié le caractère zèlandais moins d’a¬

MM.

près les impressions publiques qu’à l’aide d’ob¬
servations intelligentes et personnelles. Divers
chefs s’étaient assis à ses foyers dans l’établisse¬
ment central de Parramatta, et l’étude qu’il en
fit lui permit de dire, dès 1813, que cette race
était susceptible de toute amélioration morale. Aussi
ne recula-t-il ni devant les périls de l’œuvre, ni
devant les hésitations de son gouvernement. Con-

�LA

NOUVELLE-ZÉLANDE.

75

de quelques chefs indi¬
gènes il partit lui-même avec ses missionnaires
et alla présider à leur installation.
fiant dans les promesses
,

Quand il arriva à la baie des Iles, la saison

Le ciel était pur, la
végétation puissante. Tout parut
sourire aux nouveaux venus, la nature et les ha¬
bitants. Les chefs se montrèrent tels que M. Marsden les avait jugés, méchants pour les méchants,
bons pour les bons. On traita avec eux d’un ter¬
rain qui devait servir aux premières cultures de
la mission. Deux cents acres furent cédés, dans
le district de Rangui-Hnu, en échange de douze
haches. La pieuse colonie s’y installa, construisit
quelques cases, s’occupa de ses premiers besoins,
défricha et ensemença son petit domaine. Ce fut
là le berceau des missions de la Nouvelle-Zélande,
composées d’abord de vingt-cinq membres, hom¬
d’été, animait
terre

mes

étalait

et

ces

parages.

une

femmes, maîtres et serviteurs. Dans quatre

voyages consécutifs, M. Marsden poursuivit le
développement de son œuvre avec un zèle intelli¬
gent et un courage infatigable. D’autres acqui¬
sitions furent faites sur divers points, et l’on vit
ainsi, dans un rayon de vingt lieues et au sein
des tribus principales de l’île du Nord, se fonder
des missions nouvelles qui toutes avaient leurs
jardins, leurs chapelles, leurs desservants an¬
glais et leurs protecteurs indigènes. L’œuvre de

�76

.

VOYAGES ET MARINE.

fraya une voie, surtout par des moyens
temporels. Le succès parut si probable dès ce
temps, que la concurrence s’en mêla. L’église
anglicane avait eu jusqu’alors les honneurs exclu¬
sifs de celte conversion ; les églises dissidentes
voulurent s’y ménager un rôle. Des missionnaires
wesleyens, secte de méthodistes, parurent dans
Dieu

se

Wangaroa, et, chassés de ce point par
naturels, se reformèrent sur les rives de
l’Hoki-Angaet à Mangounga. Malgré les nuances
et les intérêts qui les séparaient, la meilleure
harmonie régna constamment entre les deux
églises.
Cependant leurs progrès n’ont pas été aussi
rapides qu’on l’avait espéré d’abord. Soit que
l’élément spirituel du culte protestant ne soit
pas doué de ce prestige inhérent au catholicisme,
soit qu’absorbés dans les soins de leur ménage
les missionnaires n’aient pu agir assez efficace¬
ment sur leur grande famille, il est certain que
l’influence religieuse fut à peu près nulle dans
les premiers temps. En acceptant la supériorité
des faits, les naturels ne voulurent pas com¬
prendre la supériorité des idées. Ils .voyaient
dans les missionnaires, artisants pour la plupart,
d’excellents forgerons, des armuriers inestima¬
bles; mais il ne leur venait pas à la pensée de les
regarder comme les dispensateurs d’un royaume

la baie de

les

�LA.

NOUVELLE-ZÉLANDE.

céleste. Rencontrant chez eux
dités de la vie

quelques

77

commo¬

matérielle, ils les estimaient beau¬

cela, peu pour le reste; ils les respec¬
mais ne les écoutaient pas. Leurs tradi¬
tions guerrières, mêlées d’un vague sentiment
d’immortalité, suffisaient pour satisfaire leurs
instincts religieux. Ils y tenaient; ils ne voulaient
pas d’autre croyance. Aussi, même aujourd’hui,
quoi que les missionnaires aient pu dire ou faire
dire il n’y a pas, à la Nouvelle-Zélande et parmi
les indigènes, d’église chrétienne qui mérite ce
nom. On a gagné quelques esclaves, on a formé
quelques enfants; mais à peine cite-t-on un seul
chef qui se soit ouvertement rallié au giron des
deux missions. En exagérant les chiffres, on peut
attribuer, sur le papier, à l’une douze cents prosélites, à l’autre quatorze cents; mais qu’est-ce
que ce faible contingent auprès des cent cin¬
quante mille âmes de population que renferme
la grande île du Nord? Les missionnaires épisco¬
paux ne se sont point abusés sur un semblable
succès, et, renonçant à éveiller une foi inerte,
ils ont sur-le-champ aspiré à un autre mode d’in¬
fluence. Grâce à l’or de la société centrale, ils
se sont rendus
acquéreurs de vastes espaces de
terrains, les ont défrichés, les ont livrés à une
active culture. Aujourd’hui ils peuvent passer
pour les seigneurs suzerains de la baie des lies,
coup pour

taient ,

,

�VOYAGES ET MARINE.

78

désormais, pour gargner des âmes à Dieu,
leurs richesses seront plus éloquentes que leurs
et

paroles.
Le plus grand obstacle à la propagation du
christianisme s’est rencontré dans l’essence même

divine, incompatible avec les habi¬
belliqueuses des.tribus zélandaises. On leur
défendait la guerre, qui était leur tradition, leur
culte leur vie. On leur interdisait la vengeance
des injures, qui formait leur code d’honneur. On
leur proposait d’échanger leurs mœurs inquiètes
contre des mœurs paisibles, l’impétuosité contre
la patience, la pétulance contre la tranquillité.
Un peuple ne se refait pas en un jour ; il né se
livre pas à l’inconnu sans combat et sans résis¬
tance. Les préjugés, les usages, les lois du pays
ne se laissèrent donc pas entamer, et plus d’une
fois ils réagirent violemment contre les étrangers
qui les menaçaient par leur présence. Presque
toutes les querelles entre les naturels et les mis¬
sionnaires provinrent de l’incompatibilité des ten¬
dances et des doctrines réciproques. Les mission¬
naires refusaient des mousquets aux chefs, qui,
à leur tour
refusaient des vivres' aux mission¬
de notre loi

tude

,

,

naires. Les baleiniers

prêtant san,s aucune
à feu, devaient
obtenir et obtenaient toutes les préférences des
indigènes, qui ne pouvaient s’expliquer les scrudifficulté

au commerce

,

se

des

armes

�LA

-NOUVELLE-ZÉLANDE.

79

pilles des ministres de l’Évangile. Sous l’empire de
ces rancunes, les établissements religieux furent,
à diverses reprises, inquiétés, manacés, pillés,
dévastés. Les wesleyens de Wangaroa subirent un
sac complet ;
leur maison fut démolie, leurs
champs furent ravagés, leur vie même se trouva
en péril. A Pahia, à Waïmate, àTepuna, à WaïTangui, ces scènes se reproduisirent, mais toute¬
fois

avec

moins de violence. La

soudaines était

cause

de

ces

la mort d’un chef

rup¬

puis¬
d’armes à feu à l’occasion
d’une guerre prochaine.
La meilleure preuve du peu de succès des mis¬
sionnaires pendant les vingt premières années
de leur séjour peut se tirer de l’activité même
tures

ou

sant, ou une demande

,

des hostilités entre les tribus zélandaises durant

période. Ge fut presque une extermination
régulière et systématique. A peine une trêve étaitelle conclue sur un point, qu’une rupture écla¬
tait sur l’autre. Les grandes luttes de Shongui et
de Pômare datent dé ce temps. Quand Shongui
se rend à Londres avec un ministre de
paix, c’est
pour y mieux préparer la guerre. Les personnages
importants du pays périssent tous par les armes.
Shongui meurt des suites d’une blessure : Pômare
est dévoré par son ennemi. Entre les peuplades
du centre et celles de la baie des Iles, le combat
s’éternise sans merci et sans trêve. Chaque rencette

�m

VOYAGES ET MARINE.

80

mousquets est un encouragement à de
nouvelles tentatives. Ceux qui n’ont pas cette res¬
fort de
source

imaginent mille ruses pour en neutraliser
l’ouest fait coucher ses gens à

l’effet. Un chef de

plat ventre au moment de la première décharge,
l’esquive ainsi, et se précipite ensuite sur ses an¬
tagonistes , fort embarrassés d’armes qui ont
épuisé leur effet. Aucune des anciennes coutumes
guerrières n’a disparu ; la victoire a toujours son
horrible lendemain. Le tabou règne plus impérieu¬
sement que jamais, il vient frapper les mission¬
naires jusque dans leurs champs, leurs cultures,
leurs maisons, leurs néophytes. Les nouveaux
chrétiens respectent ce que la loi du pays tient
pour sacré. Le code des représailles n’a point
adouci ses rigueurs. Rien n’est changé, si ce n’est
qu’on souffre sur les lieux des hommes qui y ont
importé une civilisation matérielle. C’est une
question de reconnaissance, d’égards, de bons
procédés, voilà tout. Les indigènes n’ont jamais
rendu le mal pour le bien.
Si la vie locale

ne

s’est que

faiblement modi¬

il ne faut pas croire que les missionnaires
aient assisté, sans tenter aucun effort, au spec¬
tacle de leur impuissance. Les voyages de M. Marsden, les laborieux travaux de ses collègues sont
des téfnoignages d’une activité louable
bien
fiée

,

qu’infructueuse. Mais là où le zèle religieux a

�LA.

NOUVELLE-ZÉLANDE.

81

échoué, le mouvement commercial imprime déjà
de profondes traces. La baie des Iles, rendez-vous
des baleiniers, a reçu en 1836 cent cinquante-un
navires, en 1837 cent quarante-neuf, en 1838
cent

soixante-douze. C’est devenu

une

échelle im¬

portante où plus de six cents Européens forment
une sorte de
comptoir et un noyau de colonisa¬

l’esprit indigène doit être transformé,
l’influence reli¬
gieuse. Les Zélandais sont surtout un peuple
pratique; l’habitude les domptera plutôt que la
parole. Des rapports plus fréquents avec les Euro¬
péens entraîneront des besoins et des penchants
plus identiques, et déjà les naturels de la baie des
Iles ont vaincu leur répugnance pour les liqueurs
spiritueuses, que les autres tribus repoussent tou¬
jours avec dégoût. La population de ces îles gagnera-t-elle à cette métamorphose? Ceci est un
autre problème qui serait trop long à résoudre.
Un peuple ne change pas de mœurs, d’habi¬
tion. Si

c’est par ce contact et non par

tudes, de vêtements,

sans

subir de graves et

cruelles altérations. La vie sociale
vie de l’homme

est comme

la

régime l’at¬
phy¬
sique qui s’est déjà produit à Taïti et à Hawaï
n’épargnera pas sans doute la Nouvelle-Zélande. Il
se
peut môme qu’aucun de ces groupes ne résiste
à cette épreuve décisive, et ainsi se trouverait
teint dans

sa

: une

source

modification de
même.

L’énervement

6

�VOYAGES ET MARINE.

82

jutifiée cette loi qui fait succéder les races aux
races, comme les individus aux individus.
Avec les

baleiniers la Nouvelle-Zélande a vu pa¬

plus grand nombre les vaisseaux
puissances européennes, les uns chargés de
missions scientifiques, les autres d’une surveil¬
lance militaire. L’Angleterre y a envoyé quelques
croiseurs, et dans le nombre, le capitaine Hobsondu Rattle-snake.ha France n’est point demeurée
en arrière, et, dans l’espace de douze ans, cinq
expéditions successives, ont montré aux indigènes
des hommes de Marion, comme ils les nomment
encore. En 1824, la Coquille mouille dans la baie
des Iles et y exécute de beaux travaux d’hydro¬
graphie. En 1827, l’Astrolabe, après avoir exploré
raître

en

bien

des

et

relevé toute la cote orientale de la Nouvelle-

Zélande, jette à son tour l’ancre dans les mêmes

complète avec une grande autorité les
observations antérieures. La Favorite y paraît en
eaux, et

1831, et nous donne de son voyage une relation

pleine de charme et d’intérêt. L’année 1838 est
encore plus féconde : deux fois le pavillon fran¬
çais se montre dans la baie des lies, la première
fois sur la corvette VHéroïne, capitaine Cécille; la
seconde sur la frégate l'a Vénus, capitaine DupetitThouars. L'Héroïne trouva

les lieux le pre¬

catholique qui s’y soit fixé,
Pompallier, évêque de Maronée. Arrivé à

mier missionnaire
M. de

sur

�LA

NOUVELLE-ZÉLANDE.

la Nouvelle-Zélande

83

la fin de 1837, ce

digne
ecclésiastique avait eu toutes les peines du monde

à

se

soustraire

aux

vers

violences furieuses des

natu¬

rels, ameutés par les missionnaires épiscopaux.

présence de l'Heroïne^, l’appui énergique et
loyal du commandant Cécille, firent sur-le-champ
au prêtre
catholique un meilleur sort et une meil¬
leure place. La malveillance fut intimidée, les
haines s’apaisèrent. La Vénus acheva ce queffferoïne avait si dignement commencé, et le brave
capitaine Dupetit-Thouars, nom glorieux dans
notre marine, couronna sa station par des tra¬
vaux
d’hydrographie et des observations judi¬
cieuses sur l’état social de ces peuples.
Cependant, depuis 1832, les Anglais avaient
compris qu’ils ne pouvaient laisser la NouvelleLa

Zélande à la merci des criminels
de toutes les nations. Sur

et

des forbans

point si fréquenté
par les vaisseaux, il fallait établir une justice
ou tout au moins une surveillance. Les
pouvoirs
qui avaient été donnés aux missionnaires en vertu
d’une loi de George IV étaient illusoires et insuf¬
fisants. Cette écume sociale qui, dès 1813, arra¬
chait de douloureuses plaintes à M. Marsden,
ne faisait
que gagner chaque jour du terrain.
^

L'Héroïne

ne

les insulaires de
Jean

un

quitta la baie des Iles

que pour

aller châtier

Chatain, qui avaient massacré l’équipage du
Bart, bâtiment français.

�84

VOYAGES ET MARINE.

quelques années de tolérance., et la Nou¬
république de bou¬
caniers, régis par la loi d’une souveraine impu¬
nité. Il fallait aviser : on avisa, mais d’une ma¬
nière timide. L’Angleterre avait peur alors d’être
soupçonnée d’envahissements; elle se contenta
d’envoyer à la baie des lies , en 1835, un consul,
M. Busby, avec des attributions vagues et im¬
puissantes. Ce consul n’avait et n’a encore ni
juridiction définie, ni‘moyens d’action appré¬
ciables. Quelques procès-verbaux, quelques rap¬
ports , voilà à quoi s’est réduit jusqu’ici son
rôle officiel. Mais avec cette intelligence qui ca¬
ractérise les fonctionnaires anglais, il a su s’en
créer un autre, et il ne doit pas être demeuré
étranger aux dernières combinaisons commer¬
ciales qui se rattachent à l’exploitation de cet ar¬
chipel.
Ce consul venait à peine de s’installer dans la
baie des Iles, quand il apprit par la voie publique
qu’un baron français réclamait et s’attribuait la
souveraineté de la Nouvelle-Zélande. Voici à quels
faits se rattachait cette prétention. En 1820, du¬
rant le séjour de Shongui à Cambridge, le baron
Charles de Thierry avait acheté de ce chef zélandais, par l’entremise de M. Kendall, mission¬
naire, quatre-vingt mille acres de terre sur les
bords de l’Hoki-Anga et ailleurs moyennant
Encore

velle-Zélande devenait une

�LA

NOUVELLE-ZÉLANDE.

trente-six haches
comme

‘.

L’acte fut mis

85
en

règle, et,

droit, l’enquête du parlement n’a pas at¬

fait, c’est différent;
possession a été contestée,
mais elle semble avoir été refusée. Cependant,
en 1834, M. Charles de Thierry songea à donner
cours à son titre de propriétaire. Il forma à la
Guadeloupe une société qui devait poursuivre la
ténué

sa

valeur. Comme

non-seulement

la

colonisation de la

binant

avec

Nouvelle-Zélande,

en

la

com¬

la canalisation de l’isthme de Pa¬

l’appui de ses vues et pour préparer les
esprits, il lança un manifeste qui ne manquait
ni d’adresse ni d’assurance, et dans lequel, ne
retirant rien de ses prétentions sur le territoire
qui lui avait été inféodé, il déclarait cependant
reconnaître et vouloir respecter les droits des te¬
nanciers actuels. C’était à la fois juste et habile,
même en prenant la chose au sérieux. A cette
déclaration imprévue de suzeraineté, M. Busby
crut devoir répondre par une contre-déclaration
d’indépendance. Il réunit trente-cinq chefs de
nie du Nord et leur fit signer un acte dérisoire
qui ressemblait beaucoup à une constitution eunama.

A

marché, tout surprenant qu’il peut sembler, n’est pas le
ce genre. M. Marsden avait acquis
aussi, en 1814, un
assez grand espace de terrain
moyennant douze haches. Il faut
ajouter que M. Thierry se dit acquéreur à un titre bien plus oné¬
reux et parle de dix mille livres sterlings
qu’il avait données à
*

Ce

seul de

M. Kendall

comme

contre-valeur de

ses

achats.

�86

VOYAGES ET MARINE.

ropéenne, avec congrès, séances annuelles et
équilibre des pouvoirs. Rien ne manquait à cette
parodie. Muni de cette pièce, il attendit M. Char¬
les de Thierry de pied ferme. Par surcroît de pré¬
caution il voulut même que la Nouvelle-Zélande
eût son pavillon, qui fut solennellement reconnu
par l’Angleterre.
Cependant M. Charles de Thierry n’arrivait
pas; il ne venait pas assurer son droit par une
investiture réelle. Longtemps retenu à Taiti et
dans la Nouvelle-Galles du Sud, il ne débarqua
à la Nouvelle-Zélande que vers la fin de 4837 ;
amenant avec lui soixante hommes qu’il avait re¬
crutés à Sydney, et qui n’étaient pas, comme
on peut le croire, des hommes de choix. A son
arrivée, on s’occupa de ses droits et de ses pré¬
tentions. S’il faut en croire l’enquête de la
chambre des lords, une assemblée de chefs au¬
rait déclaré que la vente des quatre-vingt mille
acres, datant de 4820, était nulle et périmée.
Mais, comme compensation, un des chefs d’HokiAnga aurait cédé à M. de Thierry quatre mille
acres d’excellente terre, aux prix de 200 liv.
sterl. payables en denrées. Voilà où en étaient les
choses à cette date. Aujourd’hui, si l’on s’en
rapporte aux documents de l’enquête des lords,
M. de Thierry n’en maintient pas moins ses pro¬
testations contre touteoccupation anglaise, enpre,

�LA

nant

le titre

un

NOUVELLE-ZELANDE.

peu

.

87

ambitieux de roi de Rahaheva.

Cet incident une

fois vidé, la Nouvelle-Zé¬

partagée, vers la fin de 1838, entre
; celle de l’esprit indigène, tou¬
jours indomptable et entier; celle des mission¬
naires, qui continuaient à petit bruit et sur une
échelle réduite leur lent travail de prosélytisme;
enfin celle de l’esprit européen, envahissant le
pays pas tous les bouts, utilisant le mal comme
le bien, se propageant par le commerce et par la
politique, par les résidents et par les voyageurs.
C’est ce dernier phénomène qui a éveillé l’atten¬
tion de l’Angleterre sur un pays où elle enU’etient déjà un grand commerce sans y avoir fondé
aucune organisation régulière;
c’est lui qui a
donné naissance aux vastes projets de colonisation
dont il nous reste à parler.
lande restait

trois inlluences

VI. — Colonisation

angolaise de la

IVouvelle-îîélande.

récapitule ce que l’esprit d’entre¬
fait depuis un siècle pour l’Angleterre,
et ce que l’Angleterre a fait par lui, oh ne peut
se défendre d’un profond étonnement. Au temps
où le commodore Drake et le lord Delavvare ou¬
vrirent cette carrière de glorieuses aventures, l’un
Quand

prise

on

a

pavillon britannique autour du
globe, l’autre en portant la hache du pionnier

en

promenant le

�88

VOYAGES ET MARINE.

Nouveau-Monde, la GrandeBretagne ne possédait que ses deux îles euro¬
péennes et quatorze millions de sujets directs.
Ce quelle a réalisé depuis lors en fait de con¬
quêtes dépasse toute imagination, et la statis¬
tique de nos temps positifs prend à ce sujet la
sur

les forêts du

couleur d’une tradition fabuleuse. Comme si c’é¬

légère que d’avoir peuplé et renou¬
l’Amérique du Nord l’une des grandes
Antilles et les plus belles îles de l’Océan atlantitiques, l’Angleterre s’est attaquée à l’Asie, et y a
fondé son empire des Indes, — aux terres aus¬
trales, et s’y est adjugé un continent. Jetant en
chemin des garnisons sur toutes les plages et plan¬
tant son drapeau sur tous les rochers, elle n’a eu
pour son génie de découvertes d’autres limites
que celles du monde. Aujourd’hui la Grande-Bre¬
tagne étend son pouvoir sur une superficie de
tait

velé

une

tâche

,

775,000,000 lieues carrées et commande à cent
quarante-huit millions de sujets immédiats. La
dixième partie du globe est dans ses mains. Qu’on
parle maintenant de sa décadence!
Ce succès merveilleux tient à deux causes, à l’es¬

prit public et au génie particulier. Point de lutte,
point de rivalité entre ces deux expressions de la
grandeur nationale. L’action collective a toujours
appuyé, complété, chez nos voisins, l’initiative
individuelle, et la force de tous n’a nulle part

�LA

fait défaut

aux

NOUVELLE-ZÉLANDE.

hardiesses de chacun. Jamais

89
un

plus bel ensemble d’efforts n’a concouru à de
plus brillants résultats. Il faut ajouter que l’élé¬
vation du rôle a dû influer
beaucoup sur le cal’actère du peuple qui s’en était hardiment em¬
paré. Il est des mérites qu’une situation com¬
mande et aussi des vices qu’elle
impose. Une fois
lancée dans sa voie d’envahissement,
l’Angle¬
terre n’a plus eu ni le choix des
moyens, ni la

liberté des allures. Il fallait marcher devant soi

s’arrêter, sans regarder en arrière, entre¬
prendre toujours et toujours réussir. A défaut
du droit le fait, à défaut de l’adresse la
violence;
tout était bon,
pourvu que le succès fût au bout.
On ne saurait dire tout ce
qu'il s’est dépensé,
dans cette mission, d’égoïsme
persévérant et d’é¬
nergie impitoyable. De tels mandats n’éehoient
qu’à de fortes races, douées de l’esprit de suite et
du plus grand des
génies, celui de la patience.
Aujourd’hui même l’élan est tel qu’il emporte la
nation malgré elle, malgré un retour réfléchi sur
sans

son

état intérieur. Le gouvernement a beau se

refuser à de nouvelles

expérienees, le parlement
garde contre l’esprit remuant
des spéculations lointaines, le mouvement d’ir¬
radiation coloniale ne ce.ssera, ix)ur
l’Angleterre,
que le jour oû l’univers se dérobera sous ses
pieds ; ubi de fuit orbis. Sa foree d’expansion a
a

beau

se

tenir

en

�^6«

VOYAGES ET MARINE.

90
tous

les caractères de celle de

la vapeur : elle n’a

puissante qu’à la condition d’être implacable.
qui arrive à propos de la Nouvelle-Zélande,
est une preuve bien décisive de cette tendance vers
un impérieux entraînement. Certes, on n’igno¬
rait rien à Londres, dans les bureaux des colo¬
nies et du Foreign Office, de tout ce qui se rat¬
tache à ces deux grandes îles australes, si di¬
gnes d’intérêt et d’un si précieux avenir. On
avait pu s’assurer depuis longtemps des avan¬
tages inhérents à leur possession, et des incon¬
vénients attachés à cette espèce de déshérence
qui les frappe; on connaissait les ressources du
sol, on pressentait quel immense parti le com¬
merce pouvait tirer de ce phormium tenax, le plus
beau lin du monde, objet d’inépuisables récoltes,
et des magnifiques bois de mâture que recèlent
les forêts de cet archipel. On se disait encore que
la Nouvelle-Zélande, rendez-vous des baleiniers
anglais, ne pouvait demeurer sans péril un ter¬
rain vague, ouvert à tous les criminels, une sentine pour tous les vices, un lieu d’asyle pour
toutes les corruptions. Oui, plus d’une fois, le
gouvernement anglais a dû se poser ces ques¬

été

Ce

tions, interroger son courage, calculer sa force,
sonder ses reins. Mais le cœur lui a manqué,
comme on l’a dit : il a craint d’ajouter un tour¬
billon nouveau aux tourbillons qui l’emportent;

�Uk

NOUVELLE-ZÉLANDE.

91

défié du vertige. L’Inde et l’Aus¬
tralie, le Canada et la Jamaïque, sans compter
les appoints, lui paraissaient constituer une
somme assez forte de responsabilité coloniale et
un fardeau assez lourd, même pour les épaules
les plus vigoureuses.
il s’est sagement

Eh bien! telle

est

la loi irrésistible des desti¬

humaines, que, lorsque le gouvernement
anglais a fait une halte, étonné, effrayé de ses
succès, le génie particulier l’a repris par la main,
l’a forcé de se remettre en route, l’a rendu à la
fatalité de son rôle. En Angleterre, l’association
des forces individuelles est depuis longtemps
élevée à la hauteur d’un pouvoir public; c’est
presqu’un état dans l’état. L’empire des Indes
fut fondé par une compagnie de marchands, qui
l’administra avec une majesté et une prudence
dont peu de souverains seraient capables. L’as¬
sociation aspire encore à ces merveilles impossi¬
bles aujourd’hui, et elle a voulu tenter pour la
Nouvelle-Zélande ce que d’autres avaient réalisé
pour l’Inde. Le gouvernement semblait décidé à
oublier cet archipel, moins par indifférence que
par lassitude : l’association a offert de le sup¬
pléer dans cette tâche, de se substituer à ses de¬
voirs. Elle ne demandait qu’une jouissance tem¬
poraire, qu’un usufruit, couvrant ainsi la spé¬
culation sous le manteau de patriotisme. Pressé
nées

�VOYAGES ET MARINE.

92

le gouvernement n’a pu résister, il
sur un terrain qu’il n’avait pas
choisi, et a obéi, par contre-coup, à des pensées
d’agrandissement dont il avait d’abord cherché à
se défendre. Ainsi, ce que n’avaient pu amener
ni les sollicitations itératives de M. Busby, consul
résident à la baie des Iles, qui se chargeait de
faire toute la police de la Nouvelle-Zélande avec
soixante soldats réguliers, ni les rapports du ca¬
pitaine Hobson du Rallle-smke, ni les dépêches
du gouverneur de Sydney, ni les pétitions inces¬
santes des armateurs pour la pêche de la baleine,
une compagnie entreprit de le faire à côté du gou¬
vernement, en ne lui demandant qu’une inves¬
titure légale, mais limitée. Telle est l’origine de
la compagnie territoriale de la Nouvelle-Zélande
(New-Zealand land company), qui a excité et excite
de la sorte,

a

été entraîné

encore une

si vive attention de l’autre côté de la

Manche.
Cette

compagnie s’est, à

son

début, contituée

l’héritière d’une société commerciale fondée sous

flax company [compagnie
Nouvelle-Zélande), et dont l’existence
remonte à 1825. Le nom de lord Durham, qui a
si souvent figuré dans les entreprises de ce genre,
a servi de lien au deux spéculations. La première
avait eu une lin ridicule. Une troupe de colons,
débarquéè à la Nouvelle-Zélande et accueillie sur
le

nom

de New-Zealand

linière de la

�LA

NOUVELLE-ZÉLANDE.

93

plage par des naturels qui exécutaient une
guerrière, fut saisie d’une telle frayeur à
l’aspect de ces gestes et en entendant ces cris,
qu’elle remonta précipitamment sur ses chalou¬
pes, se croyant menacée d’une agression sou¬
daine. Les vaisseaux repartirent comme ils étaient
la

danse

laisser un seul homme à terre. Ainsi
projet prématuré. La nouvelle compa¬
gnie a opéré sur d’autres bases et avec une toute
autre puissance. L’un des secrétaires de lord
Durham, M. Wakefield, en a été le plus ardent
promoteur. Grâce à lui, de grands noms de l’aris¬
tocratie s’empressèrent d’offrir leur
patonrage;,
des banquiers, des membres de la chambre des
communes, de jeunes baronnets se chargèrent
venus, sans

avorta ce

de donner l’élan

et

mirent leur influence

au ser¬

vice de l’affaire. L’essentiel était d’abord d’ob¬
tenir

sanction

législative. Les lords Durham
chargèrent de solliciter le concours de
la.chambre haute; MM. Francis Baring, Molesvvorth, William Thompson, celui de la chambre
des communes. Un peu de charlatanisme se mê¬
lant toujours aux spéculations, la
compagnie
commença par s’emparer des deux Zélandais du
détroit de Cook, qu’un bâtiment du Havre avait
conduits en Europe. Elle les attacha à son entre¬
prise et s’en fit une sorte de prospectus. L’uii
d’eux est mort depuis; mais l’autre, nommé Hiaune

et Petre se

�VOYAGES ET MARINE.

94

kai,

a

survécu. Son témoignage a

l’enquête de la chambre

dans

d’y lire ses réponses empreintes
d’une précision judicieuse et pleines d’une intel¬
ligente réserve. Hiakai a dû être et a été l’inter¬
prète naturel de la première expédition.
Le plan de la compagnie était d’obtenir, avant
tout, la reconnaissance formelle du parlement,
et, pour dissimuler jusqu’aux apparences d’une
spéculation privée, elle se refusa à énoncer au¬
cune espèce de capital social. Cette manière de
procéder cachait un piège. Elle impliquait deux
choses, une prise de possession de la part de
l’Angleterre, et une délégation des pouvoirs à une
association commerciale. La compagnie se réser¬
vait comme moyen financier, de contracter un
emprunt qui aurait eu pour fonds d’amortisse¬
ment le premier produit des terres, et qui, émis
sous l’empire d’une investiture solennelle, se se¬
rait assuré sur-le-champ une belle place dans le
crédit public. On le voit, il y avait là-dessous
bien des primes d’encouragement à l’agiotage.
L’enquête de la chambre des lords n’avait pas à
s’en occuper ; mais, devant la chambre des com¬
munes, saisie de la question durant la session de
1838, ces dilficultés furent mises en évidence ,
ces intentions secrètes furent pénétrées. On com¬
prit qu’on allait engager le pays, avant l’heure,
vraiment curieux

,

&gt;.

î

été recueilli

des lords, et il est

�LA

dans

une

NOUVELLE-ZÉLANDE.

solidarité

mettre son

95

ne pouvait pas subir, et
service d’un intérêt par¬

qu’il

influence

au

D’ailleurs, une prise de possession, si dé¬
qu’elle fût, était un acte essentiellement
diplomatique, et, en risquant une semblable ini¬
tiative, le parlement franchissait les limites de sa

ticulier.

tournée

compétence. D’autres circonstances rnilitaient en¬
core contre l’acceptation du bill. La société évan¬
gélique de Londres, puissante par ses richesses
et par ses relations, s’était dès l’abord prononcée
contre toute colonisation civile. A l’entendre, ses
missionnaires seuls pouvaient poursuivre sage¬
ment et utilement la première éducation d’un pays
sauvage, lui inspirer des mœurs religieuses et
des habitudes- sociales. Tout autre mode d’ini¬

tiation devait non-seulement
core

échouer, mais

en¬

entraîner des résultats funestes. Les exem¬

ples pervers
littoral de la

n’abondaient déjà

que trop sur le
Nouvelle-Zélande, séjour d’une po¬
pulation nomade et corrompue, école de vices,
de crimes et d’infamies. Ainsi parla M. Coates,
secrétaire de la société des missions
Les

délégués wesleyens

sant de toutes

épiscopales.

en dirent autant, repous¬
leurs forces l’intrusion d’éléments

profanes dans la tranformation religieuse du
pays. Il est évident que ces raisonnements spé¬
cieux ne servaient qu’à couvrir des vues person¬
nelles et des jalousies transparentes : riches pro-

�96

VOYAGES ET MARINE.

priétaires du pays, les missionnaires ne pou¬
vaient envisager d’un bon œil la concurrence im¬
minente de grands capitalistes. Cependant leur
résistance fut d’un grand poids : lord Glenelg et
lord Howick, membres du cabinet, s’y associè¬
rent. Sous ces diverses influences
le bill fut
écarté ; mais il demeura constant que la princi¬
pale cause de ce rejet était la crainte d’engager
légèrement l’Angleterre dans une question de
droit international. Lord Melbourne fit à quelque
temps de là une déclaration qui résumait cette
pensée et attribuait ce sens à la conduite du ca¬
,

binet.

Enfin, avant tous les autres le comité de
lords, interrogé sur cette mesure,
,

la chambre des

répondu que « l’augmentation du nombre
anglaises était une question qui ne
relevait que de la couronne. » Voilà des faits dont
notre diplomatie doit avoir pris acte.
Ainsi la Compagnie Zélandaise n’avait abouti qu’à
un avortement. Mais
à défaut d’un caractère
officiel elle pouvait prendre celui d’une spécu¬
lation nationale. L’attention publique avait été
vivement excitée à son égard : elle était dans les
conditions des choses dont l’opinion se préoccupe,
avait

des colonies

,

,

c’est-à-dire certaine de réussir. On lui avait

elle en revêtit une autre. Elle se
Compagnie territoriale de la Nouvelle-Zélande,
capital de 250,000 liv. sterling (6,500,000 fr.).

testé
fit
au

con¬

sa

forme

,

�LA

divisé

NOUVELLE-ZÉLANDE.

97

2,500 actions de cent livres sterling
chaque. Elle eut pour gouverneur lord Durham,
pour gouverneur délégué M. Joseph Somes, pour
secrétaire M. John Ward, pour
agent principal
en

M. Wakefield. La

compagnie était déjà proprié¬
plusieurs terrains acquis par la société
précédente, et notamment de divers lots cédés
taire de

autrefois

au

lieutenant Donnell

sur

le territoire de

Kaïpara. Elle se constitua ce fonds qu’elle devait
compléter par des achats successifs, jusqu’à la
de cent dix mille

de terre,

di¬
sections, dont cent dix étaient
réservées pour les indigènes, et les neuf cent
qua¬
tre-vingt-dix autres mises à la disposition des émi¬
grants au prix d’une livre sterling l’acre. Un
quart du produit des ventes de terrain devait
amortir les dépenses de la
compagnie ; le reste se
distribuait entre des destinations
diverses, toutes
dans l’intérêt des colons telles
que les frais de
transport, les achats d’ustensiles, les débours de
premier établissement, et les améliorations locales.
La spéculation, on le voit, était
parfaitement
combinée. On comptait sur un succès, on obtint
un véritable
triomphe ; ce ne fut pas seulement
de l’assentiment, mais de l’enthousiasme. De tous
les coins de l’Angleterre et de l’Écosse arrivaient
des laboureurs, des ouvriers, des
fermiers, suivis
concurrence

visés

en onze

cents

acres

,

de leurs enfants et de leurs femmes.

L’engoue7

�98

VOYAGES ET MARINE.

môme les jeunes têtes de l’aristocra¬
et à côté de la grande compagnie se forma
un comité de colonisation qui se chargea de re¬
cruter pour la Nouvelle-Zélande des fils de famille
ment

tie

et

gagna

,

des hommes considérables. La nouvelle colonie

aura

donc,

comme

membres résidents, des

noms

qui tiennent de près aux grandes maisons d’An¬
gleterre : MM. Henri Petre, Dudley - Sainclair
Daniel Évans, Molesworth et divers autres. Ces
,

messieurs ont

vu

là

une

sorte de

gageure, une

l’originalité patriotique; même
ainsi, c’est un noble passe-temps. Malheureuse¬
ment tout n’est pas demeuré aussi pur et aussi
irréprochable dans cette entreprise. Comme on
devait s’y attendre, l’agiotage s’en est mêlé. Les
actions de terrains ont été l’objet de négociations
aléatoires ; on a spéculé sur le premier feu de
l’opinion ; on a abusé de la crédulité populaire.
Ainsi le même acre de terre que la compagnie
cédait à une livre sterling, était coté dans un
journal à quatre - vingts livres. Ce journal luimême peut être regardé comme une de ces graves
plaisanteries dont les Anglais seuls ont le secret.
manière de faire de

Il s’intitulait New-Zeaïand Gazette, et, en

lançant

premier numéro à Londres, il déclarait que le
second ne paraîtrait qu’à la Nouvelle-Zélande, ce
qui ne l’empêchait pas d’appeler les abonnements
son

immédiats. Le charlatanisme alla si vite et si loin,

�LA.

que

NOUVELLE-ZÉLANDE.

99

le Times crut devoir insérer la note suivante

sous

le titre d’Avis aux émigrants

:

Quatre mille

séparent notre pays de la Nouvelle-Zélande, et,
l’hypothèse d’un désappointement, ce nest pas là
une distance facile à franchir. Il règne, à l’heure gu il
est, une fièvre d’émigration qu’exploitent des personnes
intéressées, sans se préoccuper des souffrances qui atten¬
dent leurs victimes. C’est pour prévenir les misères qui
doivent résulter de ces calculs égoïstes et sordides que
nous conjurons le public de se tenir en garde contre
toutes les séductions de ce genre. Cette accusation est
lieues
dans

formelle pour qu’elle ne soit pas méritée.
Cependant les chefs de la compagnie , il faut
leur rendre cette justice, entraient activement et
trop

sérieusement dans les détails de la réalisation.

mai, une expédition préparatoire,
composée des navires le Tory et le Cuba, montés
par le lieutenant Smith , inspecteur-général!, et
M. Wakefield, agent principal de la compagnie,
appareillait pour la Nouvelle-Zélande. Les instruc¬
tions de M. Wakefield
qui ont été livrées à la
publicité, lui enjoignaient de se rendre d’abord
dans le détroit de Cook et d’y choisir un lieu
propice pour un établissement agricole, le port
Hardy, par exemple, sur l’île Durville , ou à
son défaut le
port Nicholson. Ce point une fois
fixé, M. Wakefield devait remonter la côte occi¬
dentale de l’île du Nord, toucher à Kaïpara et s’y
Dès le mois de

,

�'■r /1-

-^-■'

VOYAGES ET MARINE.

100

faire mettre

en

possession des terres de la

com¬

pagnie, acquises par l’intermédiaire du lieutenant

Donnell. En même temps, et sur tous les points,
M. Wakelield avait pour mission de reconnaître
et

d’acheter les meilleurs lots de

nant en

territoire, pre¬

considération les avantages

naturels des

localités, les forêts, la qualité du sol, les cours

exploration achevée, il
l’arri¬
vée des premiers colons. Ces colons sont partis
en effet de l’Europe dans les mois d’août , sep¬
tembre et octobre 1839, sur de beaux navires
de cinq à six cents tonneaux et parfaitement amé¬
nagés. Cette émigration se compose principale¬
ment d’artisants et d’agriculteurs, choisis avec le
plus grand soin et d’une moralité éprouvée. Tout
ce
qui est nécessaire à une installation durable se
trouve sur ces transports, qui forment autant de
petites bourgades flottantes. On en est même ar¬
rivé aujourd’hui à songer aux objets de luxe et
il se construit à Londres, aux frais de l’état, un
hôtel portatif en bois de Norwège, qui pourra se
monter et se démonter avec la plus grande facilité.
Ce sera, dit-on le logement du gouverneur. On
n’évalue pas à moins de trois mille le nombre des
émigrants qui vont chercher une patrie dans ces
zones australes. Dieu garde ces nouveaux pion¬
niers des mécomptes si fréquents en matière de
et

les chutes d’eau. Son

devaitretourner

au

port Hardy et y attendre

,

�LA

NOUVELLE-ZÉLANDE.

101

colonisations lointaines!

L’Angleterre et la France
deux expériences cruelles
celledu cacique de Poyais et celle du Guazacoalco.
La compagnie avait bien prévu qu’en merchant
elle entraînait le gouvernement à sa suite, et peutêtre le gouvernement ne demandait-il pas mieux
que d’être entraîné! A l’heure où nous écrivons,
le cabinet anglais s’est déjà bien départi de ses
rigueurs, et il semble que la question n’est pas
demeurée pour lui au point où le parlement l’a¬
vait laissée. En face d’un mouvement qu’il n’a
pu vaincre, même en refusant de s’y associer, il
lui a paru qu’il ne pouvait pas abandonner sans
tutelle trois mille de ses sujets émigrant en masse
sur le même
point. Déjà, au mois de juin 1839,
en
réponse à une pétition du commerce de Glas¬
gow, M. Labouchère, secrétaire d’état, déclarait
que le gouvérnement préparait les moyens d’é¬
riger la Nouvelle-Zélande en colonie anglaise.
Plus tard, et dans les premiers jours d’août, le
marquis de Normanby expédiait sur k Druid le
capitaine Hobson, déjà au fait des localités, avec
ont

eu

en

ce

genre

le titre de consul
s’il faut

en

et

,

de

lieutenant-gouverneur,

croire le Colonial Gazette. Ses instruc¬

tions, citées par le Globe, impliquent, si elles
sont

authentiques,

sion. Il

de prise de posses¬
Nouvelle-Zélande tendant
anglaise, il importe que

une sorte

dit que, la
à devenir une colonie
est

�10‘2

VOYAGES ET MARINE.

désormais les cessions de territoire se fassent au
de la

nom

couronne

britannique, et que toutes

les transactions de cette nature soient minutieu¬
sement

s’y étend avec complai¬
des considérations de cet ordre en les

surveillées. On

sance sur

les apparences d’une protection
indigènes contre les agioteurs de
terrains (land-jobbers).
Évidemment le cabinet anglais médite un chan¬
gement de front à l’égard de la Nouvelle-Zélande.
Il est vaincu par l’opinion, qui en fait un con¬
quérant malgré lui; il subit, à son corps défen¬
dant, la charge de possessions nouvelles. Mais la
France ne peut, ce nous semble, accepter la
question dans ces termes, et c’est à elle qu’il ap¬
partient de la ramener au point où elle était restée
dans le sein du parlement. La Nouvelle-Zélande

déguisant

sous

à accorder

est encore

aux

maintenant

un

terrain neutre pour

accessible à toutes
Elle se trouve dans
le même cas que Taïti et Hawaï, échelles poly¬
nésiennes avec un gouvernement local, nominal
pèut-être, mais du moins titulaire. En vain invoque-t-on un titre ancien résultant de la prio¬
tous les pavillons, une plage
les colonisations européennes.

rité de la découverte et des trois voyages
terre

par

de

priorité n’appartient pas à l’Angle¬
Cook a été, on l’a vu, devancé sur ce point
Tasman. D’ailleurs, les temps sont passés

Cook

:

,

cette

�LA

NOUVELLE-ZÉLANDE.

103

prises de possession illusoires, au moyen
desquelles cinq ou six puissances el vingt navi¬

de

ces

gateurs pourraient se disputer le même îlot. On
invoque aussi le cap. 96 des lois de George IV,

qui, fixant l’organisation des poursuites pénales
dans la

terre

de Van-Diemen et la Nouvelle-

Gnlles du Sud, étend, pour certains faits, la ju¬
ridiction de ce ressort jusqu’à la Nouvelle-Zé¬

lande, Taïti et les Sandwich. Mais cette loi ne
fait que déplacer une compétence en conférant

Sydney les pouvoirs que jus¬
qu’alors la métropole avait retenus, et en ren¬
voyant à des juges mieux informés les marins
coupables de baraterie et d’autres crimes de cette

aux

tribunaux de

nature. Au

Zélande

reste, l’assimilation de

avec

la Nouvelle-

Taïti et les Sandwich ne trancbe-

souverainement la difficulté?
du coté de
France, un
intérêt réel à ce que la Nouvelle-Zélande con¬
serve son indépendance. Depuis quelques années,
le principal rendez-vous de nos baleiniers est
dans les nombreuses rades qui l’entourent. A la
date des dernières nouvelles, on en comptait
neuf dans la seule baie des lies. C’est beaucoup,
vu l’état de notre marine marchande. Aujour¬
d’hui ces pêcheurs sont accueillis dans les havres
zélandais au même titre et sur le même pied que

t-elle pas

Non, il n’y a pas de droit sérieux
l’Angleterre, et il y a, du côté de la

�104

yOYAGES ET MARINE.

de

L’Angleterre. Que celle-ci s’approprie cet
archipel, et à l’instant même des taxes différen¬
tielles d’ancrage et de
tonnage, des droits d’en¬
ceux

trée
nos

et de

sortie, rendront ces relâches onéreuses à
bâtiments, qui déjà soutiennent mal une con¬

currence

et,

redoutable. Vienne ensuite

placés

sous

ments seront

le

canon

confisqués

une

britannique,
en un

guerre,

nos bâti¬
clin d’œil. Nous

l’avouons, une plume
projets de l’Angleterre,
les pressentir, les
caresser, presque les encou¬
rager. La hardiesse n’est pas ce qui
manque à
nos
entreprenants voisins, et ce n’est point à nous
de leur donner du cœur. Oublions
qu’il existe sur
ces îles des
Français qui invoquent quelques
sympathies d’origine, oublions qu’il y a là aussi
un
prêtre catholique, un évêque en butte aux
haines de schismes intolérants et
qui se réclame
de notre nationalité, à défaut de notre
orthodoxie'.
avons vu avec

habile aller

au

regret, nous
devant des

Ne tenons compte
que des
ont la parole haute de notre

intérêts, puisqu’ils

temps. La NouvelleZélande n’appartient encore
qu’à la spéculation
Nous avons eu sous les
yeux une lettre vraiment
touchante,
écrite par M. de
Pompallier au capitaine Villeneuve, qui com¬
mande avec une fermeté et une activité
louables notre station
des mers du sud. Cette situation d’un
prêtre isolé au milieu de
concurrents jaloux et de
sauvages fanatisés doit exciter l’intérêet la sollicitude du gouvernement.
'

�LA

NOUVELLE-ZÉLANDE.

t05

particulière; pourquoi la France en céderait-elle sa
part? Pourquoin’aurail-ellepas un lot quelconque
dans ce commerce que l’on dit
appelé à de belles
destinées, dans ces récoltes de lin, dans ces coupes
de bois de construction? En
supposant même
que rien ne soit prêt parmi nous pour d’aussi
vastes

entreprises, pourquoi engagerions-nous
Pourquoi aliénerions-nous des droits

l’avenir?

qui peuvent être réservés?
A cela on ne trouve

qu’une réponse, c’est que
l’esprit colonisateur. Ce re¬
reproduit, manque de justesse.

la France n’a pas

proche,

souvent

Dans le courant du siècle

lonisé

n’ont

nous avons co¬

empreinte

s’y est point encore ef¬
Alger, et en regard on
présente l’Inde. Mais nulle part les Anglais

et notre

facée. On
nous

passé,

Saint-Domingue, la Louisiane, le Canada,

eu

nous

affaire

ne

oppose
au

désert

et

à des cavaliers in¬

saisissables; mais l’Inde n’a été acquise qu’au
prix de quarante ans de luttes sanglantes, et pour
la soumettre il a fallu toute
l’intrépidité d’un
Clive, tout le sang-froid d’un Wellesley, toute
la sagesse d’un Cornwallis. Loin de nous la
pensée
d’encourager des spéculations hasardeuses ou de
venir en aide à de
chimériques projets. Il n’y a
plus aujourd’hui ni de Walter Raleigh, ni de Do¬
rades imaginaires. Mais
l’esprit d’entreprises
n’en est pas moins le
plus beau don que Dieu

�106

VOYAGES ET MARINE.

départir à un peuple, le signe le plus in¬
sa grandeur.
Les richesses créées
dans son propre foyer n’ont qu’une valeur di¬
recte; celles qu’il fonde au loin s’accroissent de
toute l’activité indirecte qu’elles entraînent, de
l’ascendant qu’elles procurent, du jeu qu’elles
donnent aux facultés nationales. Ayons donc la
volonté de devenir des colonisateurs intelligents,

ait pu

faillible de

et nous

le

le

serons

serons comme nous

l’avons été; nous

personnelle que
des tendances plus géné¬

d’une manière moins

l’Angleterre, et

avec

reuses.

On

assure

cidé à

que notre gouvernement

fermer les

est dé¬

yeux sur une occupa¬
tion officielle de la Nouvelle-Zélande. Les jour¬

naux

ne

pas

anglais s’en offusquent déjà et se plaignent

surtout

de la fermeté de notre ministre de la

ma¬

reproche lui fait honneur : il doit être
important que
celui d’une prise de possession doit être néces¬
sairement précédé de l’échange de notes diplo¬
matiques; il convient de les attendre. Jusqu’ici,
d’ailleurs, l’entreprise ne sort pas de la ligne
d’une spéculation commerciale, spéculation lé¬
gitime et de droit commun. Pour y répondre,
des expéditions se préparent dans nos ports de
mer, et l’une d’elles doit être actuellement sur
rine. Ce

fier de le mériter. Un acte aussi

la route deé

mers

australes. Le gouvernement

�LA

les

NOUVELLE-ZÉLANDE.

ouvertenienl

a

encouragées, il

la chambre de commerce

tant à

107

répondu,
de Dunkerque
a

qu’aux armateurs isolés, que, sur la question de
Nouvelle-Zélande, le cabinet était investi d’une
liberté entière; enfin, il est à la veille d’expédier

la

pour ces parages la gabarre r^wôe, chargée d’un
nombreux renfort de missionnaires catholiques.

périclite donc, ni la dignité du pavillon,
prétentions des tiers. ‘.Maintenant, si des
négociations s’ouvrent, on traitera. On verra s’il
n’existe pas un arrangement facile dans un grand
partage naturel; ou bien, si défiante de ses for¬
ces, la France craint d’encourir un jour le blâme
d’avoir empêché les autres d’agir, pour ne rien
faire elle-même, on recherchera si cette conces¬
sion lointaine ne peut pas être compensée par des
avantages équivalents et plus voisins de nous.
Tout est possible, parce que rien n’a été com¬

Rien

ne

ni les

promis.

Depuis la date de ce travail (1840),
l’usurpation anglaise a été consommée en dépit
des avis des hommes prévoyants. La NouvelleZélande appartient désormais à l’Angleterre; la
colonie d’émigrants s’y est établie et le capitaine
Hobson, gouverneur de cette possession nou¬
velle a déployé le pavillon britannique dans la
P.

S.

,

�106

VOYAGES ET MARINE.

baie des Iles. Comme
la France vient

à-dire
nents

onee
:

ilôts

on ne

modestes.

réplique à cet empiétement,
d’occuper les îles Marquises, c’esten

retour de

deux vastes conti¬

saurait avoir des

prétentions plus

�L’ARTÉMISE

A

TAÏTI.

(4839.)

Depuis long-temps notre commerce avait sujet
se plaindre du rôle auquel le
condamnait,
dans les archipels de l’Océanie, la prépondérance
jalouse de l’Angleterre et de l’Amérique du Nord.
Suzeraines des mers du Sud, ces deux puissances
semblaient avoir adopté, vis-à-vis des tiers, un
système d’exclusion brutale ou d’éviction souter¬
raine, et aucun établissement stable n’avait pu
se fonder à côté des leurs, ni dans un intérêt
religieux, ni dans Un intérêt maritime. Nos ar¬
mateurs, jouets de procédés odieux, avaient subi
de nombreux mécomptes sur les marchés polyné¬
siens, et les missionnaires catholiques, attirés
par l’espoir d’une moisson spirituelle, s’y étaient
de

�110

VUS,

VOYAGES

ET

à diverses reprises,

cutions

lentes.

MARINE.

en

butte à des persé¬

ombrageuses et à des déportations vio¬

situation, si elle eûf été impunémept
soufferte, aurait fait à notre pavillon un tort dont
Cette

il

serait difficilement relevé

des na¬
imposante devenait
d’autant plus nécessaire, que les
évangélistes lu¬
thériens avaient eu soin d’inspirer à ces
sauvages
une idée
peu avantageuse des forces et de la gran¬
deur de la France. C’était, suivant eux, une
puis¬
sance du second
ordre, incapable d’intervenir
dans des affaires lointaines et
disposant à peine
de quelques corvettes de guerre. Il
importait de
dissiper ces illusions, de venger ce discrédit
moral, de faire acte de présence, de rétablir l’au¬
torité de notre pavillon. L’expédition de deux
frégates fut résolue. Opérant en sens opposé,
elles devaient, chacune de son
côté, traver¬
ser l’Océanie, en visiter les
principaux archi¬
pels, prêter main-forte aux résidents français
et aux missionnaires
catholiques. L’une de ces
frégates était la Vénus, placée sous les ordres du
capitaine Dupetit-Thouars ; l’autre était VArtémise, que commandait le capitaine Laplace. L’iti¬
néraire de la première devait la conduire dans
les mers du Sud par le
cap Horn; la seconde,
doublant le cap de Bonne-Espérance, avait
pour
se

turels.

Une démonstration

aux

yeux

�l’arïémise

a

taïti.

111

parcourir les échelles de la Chine et
de l’Inde, puis d’accomplir le tour du monde à
la suite de stations intermédiaires dans les divers
mission de

groupes

de la Polynésie. C’est l’Artémise que nous

allons suivre, en

choisissant l’un des épisodes

plus intéressants de sa longue campagne.
janvier 1837, VArlémise
arriva dans l’Inde vers la lin de juillet, après
avoir successivement mouillé à Table-Bay, à
Bourbon, à Maurice et aux Seychelles. Dans le

les

Partie de Toulon en

cours

des deux années 1837 et 1838,

elle

pro¬

pavillon français dans les mers asiati¬
ques., se montra dans le Gange, où elle ne paraît
pas avoir obtenu de résultats bien décisifs, poussa
une reconnaissance plus fructueuse sur la côte
ouest de Sumatra, visita Colombo dans l’ile de
Ceylan, Cochin, Calieut, Mahé, Goa, Bombay,
mena

sur

le

la côte de Malabar, Diù et Maskat dans

le

golfe d’Oman, puisse rendit à Moka dans la mer
Rouge. L'Artémise se trouvait dans ces parages
quand l’Angleterre sut négocier à prix d’argent,
la^^cession d’Aden, et il ne semble pas que M. Laplace ait compris toutes les conséquences de ce
fait, accompli presque sous ses yeux. La pré¬
sence d’une frégate française pouvait ébranler
les résolutions du chef arabe qui vendit aux An¬
glais cette clé du golfe arabique. On n’essaya
rien dans ce but : VArtémise quitta Moka et passa

�112

VOYAGES ET MARINE.

devant Aden

préoccuper de ces négocia¬
mystérieuses. Quelques relâches dans les
ports de la presqu’île indienne et une croisière
peu significative de la mer de Chine complètent
cette partie du
voyage et conduisent l'Artémise à
Hobart-Town et à Sydney. C’est de ce dernier
port qu’elle se dirigea vers les îles polyné¬
sans se

tions

siennes.

Dès les

premiers jours qui suivirent le départ,
marquèrent la traversée.
fut emporté par les
lames; un matelot,

de fâcheux événements
Un canot

tombé à la
sous

mer

les yeux

du bout d’une
vergue, se noya

de l’équipage

,

malgré les

des embarcations.
Cependant,
de temps orageux, on

Toubouaï, île de corail
tant dans

secours

après une suite
découvrit, le 49 avril,

comme on en rencontre

l’Océanie. Une ceinture de récifs

une couronne

et

de cocotiers révélèrent cette
côte,

laquelle les vagues brisaient sourdement leurs
nappes d’écume. Le jour tombait, et le soleil
versait dans les ravins,
chargés de masses de ver¬
sur

dure, les flots d’une lumière horizontale.

On

longea rapidement le rivage, et, quarante-huit
heures après, Taïti se dessina comme une
ap¬

parition confuse au milieu des ombres de la nuit.
A l’aube, la
gracieuse fille de la mer déroulait
devant la frégate les
paysages enchanteurs qui
avaient fait l’admiration de Wallis

et

de Bou-

�l’artémise

a

TAÏTI.

113

gainville. Le ciel était chargé de brumes, l’ile en
était couronnée; on ne pouvait distinguer que
par échappées les accidents du terrain. Çà et là
des bouquets d’arbres à pain, d’hibiscus et d’aleurithes sortaient des anfractuosités du

roc

et

sol

volcanique.
végétation conservait partout un air de jeu¬
nesse et de
vigueur, des teintes chaudes, un éclat
métallique, un luxe sauvage. Bizarrement tour¬
mentée, l’île entière offrait ces aspects convuL
sifs qu’affectent toutes les formations de laves, ce
désordre particulier aux terres nées de feux sousattestaient la fécondité de

ce

Cette

marins. Tantôt

ses mornes

s’abaissaient

vers

la

grève par de molles ondulations, tantôt ils se dé¬
coupaient en vives arêtes ou en falaises verticales.
L’Artémise touchait au port : elle avait laissé
loin d’elle la presqu’île de Taïarabou, sorte d’an¬
nexe méridionale de Taïti ; elle avait
côtoyé toute
la partie nord-est de la grande île, pleine de sites
délicieux; elle allait doubler la pointe de Vénus,
sur laquelle Cook avait Jadis établi son observa¬
toire, quand un roulement sourd se fit entendre
dans les flancs de la frégate. Il n’y avait pas à s’y
tromper, elle heurtait un bas-fond, elle talon¬
nait. Tout l’équipage écouta, glacé d'effroi. Un
instant, on put croire que le bâtiment en serait
quitte pour effleurer les pointes tranchantes des
madrépores; mais une horrible secousse lit éva8

�VOYAGES ET MAIUNE.

114

nouircette illusion. Le pont bondit sous les pieds ;
l’Arlémise s’arrêta comme clouée au rocher. Elle

venait d’échouer sur un banc de
cartes ne

signalent

pas, et

dans la couleur des eaux
Ce fut

un

moment

corail,

que

les

qu’un changement

aurait pu seul trahir.

affreux; la frégate s’agitait

déjà sur son lit de douleurs, elle se tordait dans
l’agonie. Les sabords avaient
été fermés; la mâture, chargée de voiles, fouet¬
tait l’air, s’arquait à vue d’œil, et menaçait de
couvrir le pont de ses débris. Dans un fort coup
de talon, le bâtiment s’inclina même comme pour
ne plus se relever, et sembla se rendre à merci.
Qu’on juge des angoisses de l’équipage! Voir
périr aussi misérablement un noble vaisseau,
assister au spectacle de son anéantissement, en¬
tendre ses craquements lugubres et le jeu des
eaux dans ses flancs entr’ouverts; que de dou¬
leurs dans le présent, que d’incertitudes dans
l’avenir! Pour un marin, le navire est tout: il
est la patrie, la maison, la famille. Depuis trois
ans, l’Artémise promenait autour du globe cette
colonie nomade. Son pont, ses gaillards, ses
batteries, étaient encore la France; sa force
était la force de tous, son pavillon le palladium
commun. Aussi, n’était-il personne à bord dont
la vie ne fût pour ainsi dire suspendue à celle
de VArtémise. Elle périssant, quel sort attendait
les convulsions de

�L’ARTÉMISE

a

TAÏïl.

115

l’équipage? quel accueil rencontrerait-on sur ces
perdus au sein du grand Océan? quels se¬
cours y trouverait-on, quels moyens de retour?
Ces pensées rapides remuèrent tous les cœurs,
et se peignirent sur tous les visages. Il n’y eut
plus qu’un sentiment parmi ces quatre cents
hommes, celui du danger de la frégate.
Une seule chose pouvait la sauver. Si le ro¬
cher sur lequel elle était alors enchaînée for¬
mait l’extrémité du banc, on pouvait espérer
qu’une grande surface de voiles la ferait glisser
sur les coraux
et la rejeterait dans des eaux
plus profondes. On la sonda, la sonde rappor¬
tait de dix-neuf à vingt pieds; la proue du na¬
vire flottait en partie, et cherchait à entraîner
l’arrière, fortement engagé. L’équipage suivait
îlots

,

avec

cette

une

consternation muette les incidents de

lutte, où l'Ariémise semblait puiser de la force

l’énergie dans ses bles¬
gouvernail, broyé dans sa partie infé¬
rieure, flotta bientôt après avoir brisé ses énor¬
mes
gonds de cuivre. Le moment critique était
venu; quelques pieds de rochers de plus, et c’en
était fait du vaillant navire. Quelle attente! quel
triste moment! Un coup de talon ébranle la du¬
nette, fait crier les mâts : on peut craindre que
la coque s’entr’ouvre et ne sombre. Mais non ! la
quille a cédé, ses débris montent à la surface
dans

ses

sures.

Le

douleurs et de

�VOYAGES ET MARINE.

116

(le

rOc(ian; la frégate'a payé sa dette au

récif.

plan rapide, elle divise de nou¬
veau les ondes, redresse son corps gracieux, et
s’éloigne du lieu fatal de toute la vitesse de sa
Lancée

sur

un

voilure.

s’épanouirent, le premier danger
s’était dégagée des étreintes
de l’écueil; mais ce passage sur des coraux aigus
l’avait profondément atteinte. Le gouvernail était .
désemparé, et une énorme voie d’eau accusait de
Les cœurs

avait cessé.

dans les œuvres vives. Le péril
changer de nature; on pourvut
au plus pressé; on restaura le gouvernail, on
courut aux pompes. La frégate faisait de sept à
huit pieds d’eau à l’heure; cent hommes, se suc¬
cédant sans relâche, suffisaient à peine pour les
étancher. Au milieu de ces opérations, la nuit
était survenue, et il fallait prendre un parti. De¬
vait-on tenir la mer, ou gagner la baie de Matavai,
qui n’était plus qu’à quelques lieues de distance?
Le commandant assembla le conseil, qui fut una¬
nime. On résolut de passer la nuit dehors, et de
n’attérir que le lendemain. Dans l’état où se trou¬
vait la frégate, une navigation pareille, sur des
parages peu fréquentés, pouvait avoir une triste
issue. Le hasard envoya du secours à l'Artémise :
un navire baleinier, trompé par le pavillon tri¬
colore, qu’il prenait pour un signal de recongraves avaries
n'avait fait que

�l’artémise

naissance, vint

s’aboucher

avec

a

taïti.

117

ranger la frégate vers le soir, et
elle. 11 se nommait le Champion

de Dogaston, faisait route pour l’un des ports de
Taïti. On lui demanda de servir d’escorte et de

pilote au navire français; il accepta. Des fanaux
allumés furent, sur les deux bords, bissés au
haut des mâts, et les bâtiments naviguèrent dèslors de

conserve.

La nuit était affreuse. La

le vent

sifflait, la

pluie inondait le pont,

était courte et dure. UArtémise, obligée d’obéir aux manœuvres de son
guide, tenait sur pied une bonne partie de son
monde, tandis que le reste, nu jusqu’à la cein¬
ture
remuait les puissants leviers d’énormes
pompes à piston. Le bruit des brinqueballes, les
cris des travailleurs, la chaleur suffocante qui
régnait dans la batterie, ne permirent pas à l’é¬
quipage de fermer l’œil; le danger suffisait d’ail¬
leurs pour l’exciter à demeurer debout. L’eau
gagnait d’une manière sensible, et si l’une des
mer

,

deux

grandes pompes se fût trouvée hors de ser¬
vice seulement pendant une heure, l’Artémàe

l’engloutissait immanqua¬
jour venu, la situation s’a¬
méliora; le baleinier avait reconnu la terre, et il
forçait de voiles pour l’atteindre. La frégate l’i¬
mitait, et se maintenait dans son sillage. Les ac¬
était

perdue; la

mer

blement. Enfin, le

cidents de la côté taïtienne devenaient visibles

�VOYAGES ET MARINE.

118

apercevait des mamelons boisés,
des vallées pleines de fraîcheur et d’ombre, des
cascades qui traçaient leur sillon d’argent sur la
de nouveau; on

bâtiment en détresse,
n’était plus assez sûre;

verdure des ravins. Pour un
la rade foraine de Matavaï

mouillage et
cingla vers Pape-Iti, le seule havre de cette cote
auquel on pût se confier.
l’Artémise

ne

fit que passer

La formation du havre

devant

ce

de Pape-lti

appartient

grand travail madréporique dont l’Océanie
litophytes,
ces rochers vivants, ces architectes sous-marins,
ont élevé sur ce point, comme en beaucoup d’au¬
tres, des barrières de corail qui défendent contre
la vague un bassin profond et tranquille. Aucun
ouvrage humain n’égalerait en sûreté et en soli¬
dité ces digues naturelles; leur seul inconvénient
au

offre des échantillons si curieux. Les

est

de rendre les abords du havre

difficiles et

dangereux. A peine la ligne du récif de Pape-lti
ouvre-t-elle sur deux points passage à des navires
d’un fort tonnage. L’ûne de ces issues est di¬
recte; elle se trouve au milieu même de la chaîne
de coraux qui ferme le port; mais, étroite et
dangereuse, elle est en outre le siège d’un cou¬
rant violent qui devient fatal aux navires surpris
par le calme. L’autre issue, indirecte et plus lon¬
gue, débouche dans la rade de ïanoa et se pro¬
longe, pendant un mille et demi environ, entre

�L’ARTÉMtSE A TAÏTI.

la terre et la

119

ligne des brisants. Ce fut dans

ce

canal naturel que dut s’engager VArtémise après
avoir reconnu l’impossibililé d’aborder la passe
extérieure. Entre deux périls elle choisit le
moindre.

Cependant, dès le matin, la frégate avait été
secourue.

pavillon
M.

A la

vue

d’un navire de guerre portant

berne, l’agent consulaire français,
accouru à bord avec un
nommé James
pilote juré de Pape-Iti.
en

Moërenhout, était

Taïtien

,

Pauvre James ! habitué à manœuvrer de

petits
baleiniers, il paraissait fort soucieux à la
vue d’un bâtiment de guerre de 52 canons, et ne
cachait pas ses craintes sur le sort qui l’attendait
bricks

dans le canal de Tanoa. Fort heureusement

marin

un

anglais, M. Abrill, avait aussi accompagné

M. Moërenhout. Croiseur familier

de

ces

parages,

digne capitaine alliait au coup-d’œil le plus sur
l’intrépidité la plus rare. Il se mita la discrétion
du capitaine Laplace avec un désintéressement
qui égalait sa modestie, et si VArtémise se tira sans
encombres des passes dangereuses de Tanoa, ce
fut au capitaine Abrill, à son habileté, à sa pru¬
dence, à sa résolution qu’elle en fut redevable.
Jamais plus habile marin ne posa les pieds sur les
planches d’une frégate. Dès que le capitaine an¬
glais eut pris en mains le pouvoir, le pauvre Ja¬
mes sentit qu’il devait s’effacer, et il lé fit de fort
ce

�120

VOYAGES ET MARINE.

Pourtant, en sa qualité de pilote
responsable, il se crut en droit des’effrayer quand
VArtémise rasa le récif de son élégante étrave, et
lorsqu’à l’abri de la terre, la brise manqua toutà-coup. Les voiles battaient le mât, et si l’élan
antérieur n’avait pas soutenu la frégate, elle se¬

bonne grâce.

rait tombée de

nouveau sur

les arêtes du rocher.

capitaine Abrill ne s’alarma point ; il fit
prendre la remorque à treize embarcations, et,

Mais le

dans

moment où

un

VArtémise semblait de

nou¬

marche, enclouée et immo¬
bile, il agita en l’air son chapeau de paille en
veau

arrêtée dans

sa

matelots des embar¬
répétèrent le cri d’alarme, et, se cour¬

poussant trois hourrahs? Les
cations

les avirons, ils entraînèrent la masse
flottante aux acclamations des naturels rassemblés

bant
sur

che

sur

le
,

rivage. Il était temps ; de droite et de gau¬
et presque à toucher le navire, des lames

furieuses déferlaient
L’Artémise mouilla

sur
ce

le récif.

soir-là dans le canal in¬

sur des eaux tranquilles et
tolet d’une côte enchanteresse. Des

térieur,

à porfée de pis¬
pirogues char¬

gées de fruits sillonnaient ce bassin, et venaient
opérer quelques échanges le long du bord. Les
hommes qui les montaient étaient d’une belle
taille et bien conformés- Chez ceux que défigu¬
raient des haillons européens, l’aspect extérieur
n’avait rien d’avenant

:

mais les autres, couverts

�L’ARTÉMISK A TAITI.

I^l

simple pagne, se faisaient remarquer par
athlétiques, ornées d’un élégant ta¬
touage. Plusieurs jeunes gens portaient des cou¬
ronnes de fleurs ou de feuillage posées avec une
certaine coquetterie. Quoique peu réguliers, leurs
traits avaient une expression de douceur et de
gaieté qui n’était pas sans charmes. Chez tous ou
presque tous , les cheveux étaient rasés sur le
d’une

des formes

sommet et

le derrière de la tête, de manière à

laisser d’intact que la partie destinée à enca¬
drer le visage. Les premiers rapports que l’on
ne

indigènes furent pleins d’effusion,
Quelques femmes
venues dans les
pirogues, auraient même désiré
pousser les choses plus loin, et les pères, les frè¬
eut avec ces

d’intimité

res,

de

et

de bienveillance.

les maris, offraient aux matelots les services
belles, à l’aide d’une pantomine fort signi¬

ces

ficative.

Mais l’Arlémise n’étant

point hors de
danger, le commandant interdit de la manière la
plus formelle toute communication de ce genre.
Aucune femme ne fut admise à bord
et celles
qui avaient essayé de violer la consigne furent
impitoyablement chassées. C’était une privation
légère': les pirogues ne portaient guère que le
,

rebut du

sexe

taïtien.

L’horrible travail des pompes durait

toujours

et

I

r.

�J‘22

VOYAGES ET MARINE.

plus rebutant encore, et à diverses
reprises des symptômes d’insubordination firent
sentir la nécessité d’appeler le concours des bras
indigènes. A la moindre interruption dans le tra¬
vail, l’eau gagnait de nouveau en hauteur, et ré¬
veillait les inquiétudes passées. De toutes les
manières, il fallait donc gagner le port de PapeIti. Le capitaineAbriü avait sondé le chenal ; il le
déclarait praticable pour la frégate. On leva l’ancre,
les embarcations prirent la remorque, quelques
voiles furent déployées, et après deux heures
de marche, dans lesquelles l’Artémise, dirigée par
le capitaine anglais, fit des prodiges d’évolution,
on mouilla devant
Pape-lti, à une ou deux encâblures du rivage. Rien de plus calme , de plus
gracieux que ce bassin, gardé contre les fureurs
de l’Océan par son rempart de madrépores. Ar¬
rondi en demi-cercle et terminé par deux langues
de terre que couronnent des cocotiers, il offre
toutes les conditions d’ancrage et de sûreté dési¬
rables. La perspective y est charmante. Une place
service devint

couverte

d’arbres

et une

rivière coulant

sous

des

reposent agréablement le re¬
gard. La partie orientale de la plage est celle que
les Européens semblent avoir préférée : on y dis¬
tingue leurs petites maisons, composées d’un sim¬
ple rez-de-chaussée et construites en claies re¬
couvertes d’une couche de chaux. De légèresréranvoûtes de verdure

�l’artémise
das

en

a

123

TAÏÏI.

kiosques,
plus à l’ouest

feuilles de vacois leur servent de

large. Un peu
s’élèvent la belle maison des missionnaires et les
ouverts à

la brise du

églises protestantesVl’une destinée à la po¬
pulation indigène, l’autre à la colonieeuropéenne.
Toute la bande de terrain qui se développe en¬
deux

tre

la

mer et

les

mornes

boisés de rintérieur,étale

végétation la plus riche. Un air embaumé cir¬
ces vergers de bananiers , d’orangers,
de citronniers de goyaviers, couverts de fleurs
ou
chargés de fruits. Le pandanus odoratissirnus,
le bromsonetia papyrifera, le calophyllum, diverses
espèces d’aleurithes, ïartocarpus incisus, l’hibiscus
tüiaceus le tesmesia populnea, le cep/ja/anttts et plu¬
sieurs autres arbustes couvrent la zone plus re¬
culée dans laquelle s’abritent les cases des natu¬
rels, humbles réduits recouverts d’une toiture de
feuilles de palmier. Le mobilier de ces habitations
estd’une simplicité extrême. Sur le sol légèrement
exhaussé gisent plusieurs couches d’une herbe
fine plus moelleuse qu’un tapis. On y ajoute des
nattes souples et fraîches, et la famille s’y étend le
soir pêle-mêle pour dormir. De là sans doute cette
vie de licencieuse promiscuité contre laquelle ont
échoué jusqu’ici les rigueurs des missionnaires.
Quelques ustensiles de cuisine , des caisses, des
malles et des pièces de tapa , étoffe blanche tirée
d’un arbre particulier au pays, voilà de quoi se
la

cule dans

,

,

�124

VOYAGES ET MARINE.

compose
a en

le reste de l’ameublement. Chaque case
petit enclos, qu’une barrière in¬

outre son

forme défend contre les dévastations des cochons

domestiques, trop abondants pour être surveillés.
A peine l’Artémise se trouva-t-elle mouillée dans
ce hâvre sauveur, qu’on s’occupa des moyens de
réparer ses avaries. La frégate était trop profon¬
dément atteinte pour qu’un désarmement complet
ne fût pas nécessaire. On y avisa: les maisons qui
bordaient la rivière furent louées pour cet usage.

palissada une vaste enceinte qui devait servir
d’entrepôt et d’arsenal. Cent vingt Taïtiens, en¬
gagés pour le service des pompes, épargnèrent
désormais à l’équipage ce travail pénible et in¬
grat. Les matelots n’eurent plus qu’à dégréer et
à alléger le navire. La poudre fut déposée sur la
petite île Motou^-Ta résidence favorite du célèbre
Pomaré ; les canons, saisis par d’énormes pou¬
lies roulèrent à terre sur des chantiers préparés
On

,

,

recevoir ; les boulets, lancés par des
bois se rangèrent sur la plage en
pyramides ; le gouvernail, les hauts mâts, toute
cette forêt de vergues et ce réseau de cordages
disparurent peu à peu sous des mains actives, et
VArlémise, si coquette naguère , vit tomber un à
pour les
conduits

un

tous

en

,

les atours de

sa

d’eau, on essaya d’abord
les plus simples. Des plongeurs de

Pour étancher la voie

les moyens

toilette maritime.

�l’artémise a taïti.

perles
verses

125

des îles Pomotou, tentèrent à di¬
reprises d’aller reconnaître et boucher les

,

venus

ouvertures. Leurs

efforts furent vains. Il fallut

songer à un expédient plus décisif, à
carène. Les pompes redoublèrent

l’abattage

d’activité.
qui les servaient étaient jeunes, ro¬
bustes et gais; ils travaillaient en chantant un air
américain arrangé sur des paroles taïtiennes, et
quand l’eau ne venait plus, ils se rassemblaient
autour d’un danseur qui exécutait un pas natio¬
nal accompagné d’un récitatif lent et mélancoli¬
que. Dès les premiers jours, la plus parfaite har¬
monie s’était établie entre l’équipage et les natu¬
rels. Selon l’usage du pays, chacun de ces der¬
niers avait choisi un tayo parmi les matelots de
la frégate. Un tayo, pour le Taïtien, n’est pas
seulement un ami, c’est un autre lui-même. Entre
iayos, tout est commun : la propriété cesse où
cette amitié commence. L’échange des noms suit

en

Les naturels

la confusion des fortunes. Jamais compagnonnage
ne fut poussé plus loin. Les vieux dévouements de

Pylade pour Oreste, de Nisus pour Euryale, pâlis,
sent auprès de celui-là. La chose se fit d’ailleurs, à
bord del’Arlémise, de la manière la plus naturelle.
Dès l’abord, nos matelots, volontiers généreux,
avaient invité' à leur modeste ordinaire les indi¬

gènes, qui regardaient d’un œil d’envie le pain et
le vin de France. De là des

adoptions dans cha-

�VOYAGES ET MARINE.

126

gamelles, qui toutes eurent ainsi leurs
amis. Cette amitié ne s’exerça pas à titre
onéreux. Bientôt, à l’heure des repas, on vit ac¬
courir de tous les points de Pape-Iti des enfants
et des femmes portant des paniers pleins de fruits,
de cocos, d’oranges, de goyaves, de majoré et
de pastèques. Assis sur le rivage, ces messagers
attendaient que le roulement du tambour eût an¬
noncé l’heure du repas, et quand ce signal se
faisait entendre, le cri de tayo, tayo, retentissait
dans les chantiers, et chacune des offrandes al¬
lait à son adresse. Puis, quand le soir était venu,
les &lt;ai/os s’en allaient, bras dessus, bras dessous.
Français et Taïtiens, dans la case commune. Tous

cune

des

tayos ou

les matelots avaient ainsi à terre maison et

femme,

ménage complet, La jalousie étant une pas¬
ces naturels, on devine tout ce
qu’un pareil arrangement offrait de ressources et
de plaisirs à nos marins. Ils étaient ainsi logés,
nourris, blanchis à peu près pour rien. Leur ca¬
ractère avait plu tout d’abord à ces bons insu¬
laires, qui jamais n’avaient trouvé, chez les autres
peuples, ni tant de gaieté, ni tant d’expansion,
ni tant de bienveillance. La plage était continuel¬
lement en fête, au grand scandale des mission¬
naires; elle ne semblait plus avoir d’échos que
pour les chants joyeux et les longs éclats de rire.
C’est ainsi que l’on arriva au jour de l’abatun

sion inconnue à

�l’arïémise

tage. Celte

c’est-à-dire

a

taïtu

127

opération délicate eut lieu le 20 mai,
mois environ

après l’arrivée de la
frégate. La besogne avait été conduite avec une
rapidité merveilleuse. h’Arlémise est entièrement
vide, avec un petit lest seulement pour équilibrer
ses parties. Les bas mâts restent seuls
debout;
d’un côté, les haubans sont flottants, et raidis
de l’autre; d’énormes câbles s’apprêtent à sou¬
tenir l’effort de la frégate se renversant sur ellemême. Les sabords, les ouvertures, ont été her¬
métiquement fermés et calfatés; les batteries et
le faux-pont sont garnis d’épontilles pour con¬
jurer la pression; enfin des faisceaux de cordes,
allant de la plage à la tête des mâts, servent à
frapper et à maintenir d’énormes poulies d’appa¬
reil qui vont agir énergiquement sur cette masse
gigantesque. L’opération commence, le bruit des
cabestans l’annonce à Pape-Iti. Toute la
popula¬
tion accourt. UArtémüe, vivement
attaquée, se
rapproche d’abord des quais et s’arque d’une
manière effrayante. On s’aperçoit qu’elle touche
sur un
point; mais à l’aide de quelques précau¬
tions, on la maîtrise, on la dompte, et bientôt
elle

montre

un

au-dessus de l’eau

sa

carène verdâtre.

quille est toute à découvert; on peut voir les
qu’elle a reçues et s’assurer jusqu’à
quel point les roches l’ont entamée. Sur une lon¬
gueur de trente pieds, le bordage enlevé offre

La

blessures

�VOYAGES ET MARINE.

128
une

déchirure énorme,

l’étambot est broyé, la

qu’une avarie aussi
grave eût porté sur des parties moins fortes, l’^rtémise ne résistait pas au choc : elle sombrait \
Désormais la frégate, devenue inhabitable, de¬
meurait livrée aux ouvriers qui allaient la réparer.
L’équipage entier, officiers et matelots, s’installa
cale est à

de

son

jour. Pour

mieux à terre, soit dans

turels, soit dans

un

campement

tiation de cette colonie
fut des

peu

les

cases

des na¬

improvisé. L’ini¬

française à la vie taïtienne

plus faciles et des plus douces. On a vu
les matelots s’y étaient pris, et quels

comment

amis ils avaient trouvés. Les officiers n’eurent pas
des rencontres moins heureuses

;

l’île que Bou¬

gainville avait appelée laiVoure^/e Cythère ne donna
pas de démenti à son nom. Le séjour de Taïti fut
une longue suite d’amours volages et sensuels.
Pape-Iti ne formait plus qu’un sérail, moins la
contrainte. Le soir venu, chaque arbre du rivage
abritait un couple passionné, et les eaux de la
rivière donnaient asyle à un essaim de naïades
cuivrées qui venaient s’y jouer avec les élèves de
la frégate. Que de liens aussi promptement for¬
més que brusquement rompus! Que de marchés
étranges dans lesquels intervenaient les pèr&lt;^,
les frères, les maris, et sur lesquels les missionLes pompes ayant été mal installées dans le premier étage,
il fallut y revenir quelques jours après d’une manière définitive.
'

�l’artémise

^

a taïti.

129

prélevaient, sous forme de pé¬
espèce de dîme! Les sectes philoso¬
phiques qui ont si longtemps poursuivi la décou¬
verte de la femme libre, ne
s’imaginent pas que
Taïti a depuis longtemps réalisé leur
idéal, et
qu’elle conserve des mœurs à l’unisson de leurs
rêves. La réserve et la pudeur y sont des vertus
très peu comprises, et il n’est
pas un naturel,
homme ou femme, dans lequel on ne
puisse trou¬
naires eux-mêmes

nalité,

une

ver ou un

Proxénète

Identifiés à

ce

prend

ou

point

une

avec

Messaline.

la vie locale,

on com¬

que nos voyageurs purent la saisir sur le
fait et en observer les moindres nuances. Aucune

qualités de cet excellent peuple ne leur échap¬
pa, et ils s’assurèrent que leurs vices n’étaient
ni bien dangereux, ni bien enracinés. Ces
femmes,
si légères en apparence, se montraient
suscep¬
tibles de sentiments profonds; ces hommes
qui
se résignaient à de
singuliers rôles, révélèrent
dans plusieurs cas un cœur noblement
placé. A
côté d’une versatilité sans égale éclatait parfois
un dévouement réel. On
distinguait, dans cette
race, quelque chose de la naïveté de l’enfant qui
des

s’abandonne

au

mal

sans

en

calculer les consé¬

qui revient au bien, dès qu’on le re¬
voie, avec la candeur et la mobilité
de son âge. Les missionnaires auraient pu beau¬
coup sur de pareilles natures, s’ils les avaient
quences , et
dans la

met

9

�VOYAGES ET MARINE.

130

comprises. Quand ils arrivèrent à Taïti, c’était
encore l’île des plaisirs
de Bougainville, l’ile
des danses gracieuses qui charmèrent Cook luimême, l’île des amours dans lesquels Wallis joua
un

presque royal. Les jeunes
couronnaient de roses, et joyeuses s’of¬

personnel et

rôle

lilles

se

fraient à tout venant, sans

passion

comme sans

remords. Scandalisés de telles mœurs,

les mis¬

sionnaires voulurent les abolir sans transition.

désordonnée, ils opposèrent un puri¬
abandon excessif,
ils fulminèrent des interdictions absolues. Qu’en

A cette vie

tanisme inflexiblecontre cet

manquèrent le but pour avoir
dépasser, et se virent bientôt contraints
de tarifer le vice faute de pouvoir l’éteindre.
Ce contraste subit détermina d’autres phé¬
nomènes plus funestes. Libre dans ses penchants
cette race s’était prodigieusement développée.
Cook estimait, en l’exagérant, la population du
groupe de Taïti à trois cent mille âmes. N’ad¬
mettons pour rester dans le vrai, que la moitié
de ce chiffre. Les navigateurs sont venus, et avec
eux ces maladies honteuses que l’Europe pro¬
mène autour du globe sur ses infatigables vais¬

résulta-t-il? Ils
voulu le

,

seaux.

Avec eux aussi devait se manifester cette

prétention systématique d’imposer à l’univers

Sous cette double
influence, la population de Taïti s’est fondue
nos mœurs

et nos croyances.

�l’artémise

a

taïti.

131

la

neige au premier soleil. En soixante an¬
nées , du chiffre de cent
cinquante mille âmes,
elle est descendue à celui de
comme

menace

de

cules pour

quinze mille : elle

disparaître. Des prescriptions ridi¬

le costume, des châtiments sévères
pour les moindres fautes, achèvent
aujourd’hui
ce
qu’un poison secret et les boissons fermentées

avaient commencé.

L’hypocrisie pèse à ce joyeux
peuple; il ne peut vivre dans cette atmosphère
de compression
qu’on lui a créée; il y étouffe,
il

en

meurt. Tout

était

en

harmonie

avec son or¬

ganisation; tout, sa nudité, son laisser-aller, sa
folie, sa licence peut-être, et on lui atout enlevé
en un
jour. La propagande qui voulait sauver
l’âme

tué le corps.
C’est le dimanche surtout
que
comment les missionnaires
a

l’on peut voir

pratiquent à Taïti leur

système de surveillance et de contrainte. Dés
l’aube, la plage se couvre de naturels qui se sont
parés de tous leurs lambeaux européens. Rien
n’est plus curieux que cette
procession bigarrée,
où le vêtement
jure toujours avec l’individu. On
ne

saurait

se

trueux et des

dans

faire

robes

idée des

chapeaux
incroyables qui voient

une

mons¬

le jour

occasions. Des hommes marchent
gra¬
vement sans
pantalons et avec un habit noir ou¬
vert à toutes les coutures
; d’autres ont des bottés
et point d’habits. Les
femmes,
ces

empaquetées dans

�VOYAGlîS ET MARINE.

TM

leurs corsages

et s’embarassant

dans leurs jupes,

le pied et comment porter la
tête. Ces atours européens contrastent d’ailleurs
tellement avec des figures cuivrées, que toute la
grâce du type s’efface et disparaît. On a sous les
yeux des guenons habillées. A peine de loin en
loin aperçoit-on quelque jeune fille s’avançant
timidement, la tête ornée de fleurs et le corps en¬
veloppé d’une grande pièce de tapa ou de fou¬
lard. Encore si un missionnaire aperçoit la gra¬
cieuse enfant, éclate-t-il en reproches et force-til la délinquante à sortir de l’église. Telle est la
tyrannie qui pèse sur les indigènes, tyrannie de
tous les jours et de toutes les heures.
Les bains dans la rivière, les jeux, les fêtes,
sont l’objet des mêmes prohibitions. Pour trom¬
per leurs rigides mentors, les jeunes Taïtiennes
ne

savent où poser

ont

pourtant inventé une

danse qui semble échap¬

à leur contrôle. Elle s’asseoient sur des nattes,
les unes contre les autres, les jambes croisées à
la manière des Orientaux. Quand elles sont en

per

ligne, l’une d’elles entonne un chant grave et
doux que la troupe entière accompagne d’un
mouvement de genoux et de bras. Il en résulte

qui se marque en se levant
et s’asseyant tour à tour. Cette scène est un pré¬
lude qui se termine par une pantomime beau¬
coup iplus animée et fort exn'’essive. Les chan-

une

sorte

de cadence

�l’artémise

a

TAÏTI.

font alors entendre toutes à la fois

teuses

133
un son

guttural auquel, par l’aspiration et
l’expiration de la voix, elles impriment un carac¬
rauque et

plus sauvage. Pendant ce temps,
et les bras continuent à s’ébranler
dans une agitation régulière et convulsive. La
musique est aussi l’une des distractions de ces
tère de

plus

en

les genoux

naïves créatures.

instrument favori

res¬

guimbarde, et elles en tirent
parti extraordinaire. Elles vont jjusqu’à orga¬

semble
un

Leur

assez

à notre

d’ensemble, des con¬
chant, les autres accompar
gnent. En entourant d’un certain nombre de fils
la languette flexible de l’instrument, elles par¬
viennent même à en modifier le diapason et à
l’approprier à des effets voulus. D’autre fois les
naturels se réunissent, hommes et femmes, pour
niser ainsi des

certs.

morceaux

L’une fait le

ehanter des chœurs lents et mélodieux dans les¬

quels ils atteignent un fort bel ensemble. La
plupart des airs paraissent être en tierce et en
quinte; mais l’accord des voix n’en persiste pas
moins, même dans les changements de ton.
Les matelots et les officiers de la frégate me¬
naient à terre l’existence la plus heureuse. Par
une sorte d’instinct, les naturels semblaient cher¬
cher auprès d’eux un appui contre l’oppression
de leurs sombres missionnaires. L’abandon des

anciennes

mœurs

avait reparu.

Les jeunes filles

�i34

VOYAGES ET MARINE.

deTaïti arrivaient par essaims dans les cases où
s’étaient installés des Français. Tao, Ouéria,

Namoui, Loidao, Teina, Ninito

et une

d'autres étaient devenues pour eux

foule

des amies,
des femmes de ménage. De quel'quecdté qu’on se promenât, on entendait crier:
Oui! oui! oui! seul mot que les Taïtiennes aient
des compagnes,

toutes retenues avec

une

facilité merveilleuse. Il

beaucoup plus malaisé de leur appren¬
non. Nos marins s’étaient
parfaitement
habitués à la nourriture des indigènes, qui con¬
eût été

dre à dire

siste

en

tout

en

rôti dans

four à cailloux, et sur¬
pain, l’un des plus
délicieux que l’on puisse manger. Cuite à feu
étouffé, cette pulpe a le fondant de la pomme
de terre et la délicatesse du marron, et elle est
infiniment plus nourrissante que l’une bu l’autre
de ces substances. L’arbre à jjain
(pandams) ex¬
plique la vie molle et oisive de ces peuples. Il s’é¬
tend en forêts épaisses sur les versants des mornes,
couronne les
pics élevés et vient baigner ses ra¬
cines jusque dans les flots de l’Océan. Jamais vé¬
gétation plus riche et plus spontanée ne couvrit
porc

un

fruits d^e l’arbre à

le sein de la terre. Elle fournit
nourriture
pour

creuser

l’Européen,

ses

aux

naturels la

l’ombre. Le Taïtien n’a pas

vivre, de

comme

dou,

et

ou

bras fiévreux

péniblement

de
au

besoin,

un

vouer, comme

sillon
l’Hin¬

travail des-rizières. Il

�l’artémise

a

taïïi.

135

qu’à lever la main et à cueillir le fruit du
pandanus. Les bois qui entourent Pape-Iti sont
des greniers inépuisables; e’est la nature qui en
a fait les frais et qui les renouvelle incessam¬
n’a

ment.

La familiarité de

indigènes était rarement
importune. Prêts eux-mêmes à tout donner, à
exercer l’hospitalité la plus large, ils ne compre¬
naient pas, il est vrai, dans leur entière rigueur,
nos habitudes de respect pour la propriété d’au¬
trui. Les hommes, passionnés pour le tabac, en
prenaient volontiers sans permission, et les
ces

femmes usaient du rhum de leurs hôtes
assez

peu

avec

sur la moindre re¬
monde s’observait mieux et se

de scrupules. Mais

montrance tout ce

tenait sur. la réserve. Uneprivauté, plus difficile
à déraciner, est la coutume qu’ont les Taïtiens
d'emprunter à un fumeur sa pipe ou son cigare
pour en tirer quelques bouffées. Dans un pays où
les maladies contagieuses sont très communes,
on devine
que cette familiarité, outre le dégoiit
qu’elle inspire, n’est pas sans inconvénient. Nos
officiers eurent quelque peine à former sur ce
point l’éducation de leurs commensaux; quant
aux

équipages, ils
loin

tesse si

usages

et

ne poussèrent pas la délica¬
subirent toutes les chances des

indigènes.
remplir et tromper de longues soirées,

Pour

�136

VOYAGES ET MAEIÎiE.

Pape-Iti avait une petite société de choix que fré¬
quentait l’état-major de la frégate. M, Moëren-

hout

en

était le centre. Venu de Lima

en

1830,

éprouvé quelques malheurs
perles par suite de nau¬
frages et d’accidents. Accrédité depuis ce temps
par la France auprès des autorités de Taïti, il
est devenu l’un des hommes les plus importants
et les plus éclairés de l’archipel. Chez lui se
réunissaient un jeunenégociant anglais, M. Robson
et le général Freyre, ex-président de la ré¬
publique du Chili. M. Freyre, l’un des person¬
nages les plus marquants de l’Amérique du Sud,
venait d’être exilé de sa patrie à la suite d’une
réaction dirigée par le général Priato. C’était un
beau vieillard, au regard calme et doux, parlant
M. Moërenhout avait

dans le

commerce

des

,

de

ses

malheurs

sans

amertume et ne

regrettant

que l’impuissance où il se trouvait de pouvoir
servir son pays. La faction victorieuse l’avait in¬

dignement traité : jeté sans argent, presque sans
habits, sur l’îie déserte de Juan Fernandez, il
n’avait dû qu’à la pitié un asyle à bord d’un na¬
vire qui le conduisit à Sydney, puis à Taïti. Là,
dans une résignation parfaite, il attendait le jour

où
sa
se

un

retour de

famille.

fortune le rendrait à

ses

amis et à

Presque tous les soirs le général Freyre
Moërenhout, où les officiers

rendait chez M.

de VArtémise venaient de leur côté. La

conversa-

�L ARTEMISE A

tion roulait alors

Taïti, sur les mœurs cu¬
peuples, sur les intérêts politiques
commerciaux qui s’y rattachaient. Le thé ter¬

rieuses de
et

137

TAITI.

sur

ses

minait la soirée.
ün seul

Français vivait alors dans l’île, jeune

homme dont la vie était
il

se

une

nommait Louis. Son

virons de

Paris, s’était

vu

suite d’aventures

père, fermier des
ruiné

en

;

en¬

1816 par

la

faillite d’un fournisseur des armées, et avait fait
voile pour les États-Unis avec son enfant en bas-

âge. Les bords du lacErié donnèrent asyle à cette
famille, vouée dès-lors à la rude condition du
pionnier. Louis grandit à cette école. Tour à tour
patron de barque sur l’Hudson, agriculteur,
jockey, marin, baleinier, il s’était fait caboteur
à Taïti, et pêcheur de
perles dans les parages de
Pomotou. Un vieux chef de
Pape-Iti et sa femme
avait adopté le jeuneFrançais, et leur dévouement
à son égard tenait de l’idolâtrie. Louis était d’ail¬
leurs un garçon plein d’activité et
d’intelligence.
Toutes les langues des archipels voisins lui étaient
familières, et il s’était si bien identilié avec les
mœurs du
pays, que le type seul le séparait de
ces
sauvages. Rien n’était plus singulier que sa
conversation, mélange confus de souvenirs eu¬
ropéens et d’impressions polynésiennes. Nos of¬
ficiers aimaient à le faire
causer, à
pour divers services. Il devint leur

l’employer

interprète,

�138

VOYAGES ET

MARINE.

leur compagnon assidu, et, pendant tout le cours
de la relâche, il se montra d’un dévouement à
toute

épreuve.

Au milieu de cette

officiers de VArtémise

vie doucement occupée,
ne

perdaient pas de

les
vue

l’objet essentiel de leur mission. Il s’agissait d’une
réparation à obtenir des évangélistes luthériens
qui s’étaient imposés à ces populations naïves et
dociles. Mais pour l’intelligence de cette portion
du voyage, il est nécessaireéle jeter uncoup-d’œil
rapide sur les faits antérieurs.
La découverte de Taïti, longtemps attribuée â
l’espagnol Quiros, ne semble pas remonter audelà de la reconnaissance positive du capitaine
anglais Wallis, en 1767. Wallis, à l’aide de ses
canons, se fit promptement respecter sur les plages
de l’île, et à ce premier succès il joignit bientôt la
conquête de la reine Berea, dont les anciennes
relations vantent le port majestueux. Bougain¬
ville, qui visita Taïti quelques mois après Wallis,
n’aspira pas aux mêmes bonnes fortunes ; mais
son équijiage utilisa si bien cette heureuse re¬
lâche, que l’amiral crut devoir donner à l’archipel
un nom mythologique en
harmonie avec ses
mœurs amoureuses. Cook,
voyageur plus sévère
encore, ne fut point insensible aux séductions du
pays, à la candeur, aux grâces de ses habitants.
Il parut trois fois à Taïti, et chaque fois ce furent

�l’artemise

de nouvelles

fêles, de

a

taïti.

139

élans

d'affection,
témoignages de bienveillance, Lesdivers navigateurs
qui y jetèrent l’ancre à leur tour,
l’espagnol Bonechea, Vancouver, l’anglaisSever
du brick Lady Penrhyn, le
capitaine Bligh du sloop
de

nouveaux

nouveaux

Bounty, le capitaine New du Dedalus, n’eurent
qu’à se louer également des procédés de ce peuple
hospitalier et paisible. Aux fléaux que leur ap¬
portait la civilisation, ces sauvages ne surent
répondre que par la résignation la plus tou¬

chante.

Parmi les événements

période,

qui

se

rattachent à

celte

n’est d’un intérêt plus réel que la
révolte du sloop de guerre
Bounly, commandé par
Bligh, compagnon de Cook. Bligh était l’un de
ces hommes
intraitables qui amassent autour
aucun

d’eux des

tempêtes. Depuis longtemps des haines
parmi les officiers de son équi¬
page. Elles éclatèrent en-avril 4789, vingt jours
après que le sloop Bounly eut quitté les ports taïsourdes couvaient

tiens. Le lieutenant Christian était le chef
du

complot : ons’empara du capitaine et de dix-huit
hommes qui lui étaient lestés
fidèles; on les jeta
dans une embarcation avec
quelques vivres, un
quart de cercle et

pice à

une

boussole. La

mer

fut pro¬

malheureux; Bligh revit Sydney pour
devenir plus tard gouverneur de la NouvelleGalles du sud. Cependant le
sloop Bowîtj/demeuces

�140

VOYAGES ET

rail à la merci des

MARINE.

insurgés. Que faire? où aller ?

dérobera un juste châtiment? L’avis
de Christian était de gagner une île déserte. On

comment se

songea à Toubouaï ; mais
naturels rendirent bientôt

des querelles avec les
séjour inhabitable;

ce

il fallut retourner à Taïti. Alors une scission se

midsfcjpmen Stewart et Heywood de¬
Pape-Iti; Christian ne se
sûreté sur des parages fréquentés par

déclara. Les

mandèrent à rester à
crut

pas en
des navires de guerre;

il remit à la voile.

premiers expièrent bientôt leur impru¬
dence. Dix-huit mois après leur débarquement,
la frégate anglaise Pandora vint les réclamer pour
les livrer à la justice anglaise, il fallut obéir.
Douze insurgés se rendirent à bord, accompagnés
de leurs femmes qui poussaient des cris lamen¬
tables. Elles se jetèrent aux pieds du comman¬
Les

dant et demandèrent à suivre leurs maris en Eu¬

L’une d’elles surtout, Peggy, épouse de
se fit remarquer par une douleur naïve
et profonde. Quand son amant eut été [conduit à
bord, elle s’y rendit avec son enfant, se traîna
jusqu’au prisonnier, et tomba évanouie dans ses
rope.

Stewart,

bras. Il fallut l’en arracher de force et lui inter¬
dire l’accès du bâtiment. Alors la pauvre
ne

la

sur

quittant

morne,

Peggy

plage, en face de la Pandora,
instant des yeux, immobile,
silencieuse, vivant de quelques fruits à

alla s’établir

la

pas un

�I/ARTKMISK

A

141

ÏAIÏl.

pain que sa sœur lui apportait. Elle ne bougea
du rivage tant que la frégate stationna dans
la rade, et au jour du départ, après avoir vu son
dernier espoir s’évanouir à l’horizon, Peggy re¬
gagna lentement sa case et se laissa mourir. Son

pas

enfant la suivit de

près.
qui avaient suivi la fortune
de Christian n’eurent pas une fm aussi malheu¬
reuse. Embarqués de nouveau sur le sloop, ils at¬
teignirent l’île de Pitcairn, qui allait être le théâtre
Les huit révoltés

d’une colonisation fort curieuse. Pitcairn est

un

perdu au milieu de l’immensité de la mer
du Sud. Christian y descendit avec huit Anglais,

écueil

six hommes

et douze

femmes de Taïti. L’île était

heureusement inhabitée et d’un abord difficile.
On s’installa à terre

avec

tous

les

objets utiles à

l’établissement nouveau, et l’on brida le sloop.
Des habitations furent construites, des terrains
défrichés. Les

ignames, les tares, les

pommes

de terre, les bananes, la canne à sucre, réussi¬
rent à souhait. L’arbre à pain et le cocotier fai¬

partie de la végétation naturelle de l’île.,
plu à embellir ce lieu d’exil,
des falaises escarpées défendaient contre les

saient

La nature s’était

que
visites de croiseurs hostiles

ou

de voyageurs cu¬

Cependant les révoltés ne fiu’ent d’abord
qu’imparfaitement rassurés, et longtemps, à tour
de rôle, ils se posèrent en vigie sur l’un des somrieux.

�142

VOYAGES

ET

MARINE.

l’île, afin d’épier les navires qui pouvaient
paraître à l’horizon.
Les premières années de rétablissement furent
mets

de

assez

tranquilles, quoique les Anglais eussent pris

vis-à-vis des Taïtiensle rôle de maîtres et de maî¬
tres

exigeants ; mais bientôt des querelles violentes
au sujet des
femmes, dont le nombre

s’élevèrent

n’était pas proportionné à celui des hommes.
Pitcairn devint un enfer. Tantôt les blancs sur¬

prenaient les sauvages en état de conspiration
flagrante et les égorgeaient; tantôt les sauvages
fondaient à

l’improvisle

sacraient. Les femmes
ou de l’autre ou

lieutenant
avec

plus

femmes

les blancs

et les

mas¬

rangeaient d’un parti
complotaient de leur côté. Le
Christian périt dans un
guet-à-pens et

lui trois de

restait

sur
se

compagnons. En 1193, il ne
à Pitcairn que quatre Européens, dix
ses

quelques enfants. D’autres catastro¬
phes enlevèrent encore trois hommes, et, en
1800, on ne comptait dans l’île qu’un Anglais,
le nommé Alexandre
Smith, qui avait changé son
nom en

et

celui de John Adams.

Demeuré
tour sur

d’expier

seul, John Adams fit un profond re¬
lui-même. Il comprit que le seul
moyen
sa vie passée, soit devant les hommes,

soit devant

Dieu, étaitdansla conduite qu’il allait

tenir vis-à-vis de cette colonie dont il
devenait le
chef re.sponsable. Une Bible avait été
conservée

�l’ahtémise

dans l’une des
et en

a

taïti.

143

habitations; il la prit, la médita

fit la lecture

aux

enfants. John Adams était

natures droites et

simples qui trou¬
suffire aux plus vastes
devoirs. Sa parole n’était pas celle d’un théologien,
mais elle avait une gravité onctueuse, une per¬
suasion tendre, qui étaient irrésistibles. A sa
voix, celte colonie changea d’aspect; elle ne forma
plus qu’une famille, régie par la plus douce, par
la plus louchante fraternité. John Adams sut même
donner à ses pupilles quelques notions sur les
arts, sur les mœurs de l’Europe, et les voyageurs,
qui plus tard visitèrent Pitcairn furent frappés
du sens moral, de l’esprit net et pénétrant de ces
insulaires. Quant cà leur bonté, à leur
affabilité,
elles étaient au-dessus de tout éloge. Jamais de
querelles, jamais de voies de feitÿ l’ordre et la
vertu régnaient danstous les
ménages; les liaisons
irrégulières avaient disparu pour faire place à des
unions religieuses, et les mœurs idolâtres s’étaient
une

de

vent en

ces

elles-mêmes de quoi

,

retirées devant les

mœurs

chrétiennes.

Cette colonie vit s’écouler huit

ans

de la sorte,

dans le bonheur et dans l’oubli.. Aucun navire

d’Europe n’était venu troubler la paix de l’éta¬
blissement. Le Topaz, capitaine Folger, visita le
premier Pitcairn,, en 1808, et en 1814 deux fré¬
gates anglaises, passant devant cette île, se virent
abordées par des pirogues d’où, à la grande sur-

�144

VOYAGES ET MARINE.

prise des marins, on les héla en anglais. L’une
d’elles portait le fils du révolté Christian, grand
et beau jeune homme, qui monta à bord. On le
fît causer, et il s’exprima avec une convenance,
une
ingénuité, qui charmèrent tout le monde.
Les deux commandants

Adams les attendait

se

rendirent alors à terre.

le

rivage, et, dès qu’ils
parurent, il s’offrit à eux comme prisonnier. La
colonie entière entourait son chef, inquiète et
sur

désolée; la famille d’Adams était en larmes, les
poussaient des cris, les femmes éclatâient
en .sanglots. Jamais deuil ne fut
plus réel, dou¬
leur plus vraie. Les commandants s’empressèrent
de rassurer ce bon peuple. « Adams est cou¬
pable, dirent-ils mais il a expié sa faute. Nous
ne
voyons plus en lui le révolté du sloop Bounty,
mais le patriarche de Pitcairn. » Ces paroles cal¬
mèrent toutes les craintes, et les deux officiers
quittèrent cette côte chargés de bénédictions et
enfants

,

comblés de

caresses.

Le récit de

relâches, parvenu en Europe,
valut à Pitcairn de nombreuses visites. Les navi¬
ces

gateurs qui passaient à portée de l’îlot ne man¬

quaient

d’aller recueillir quelques nouvelles
sa famille.
Beechey,en 1825,
y compta soixante-six colons; le patriarche gou¬
vernait encore sa colonie. Le capitaine Waldegrave ne l’y retrouva plus; Adams était mort en
pas

du bon Adams et de

�l’artémise

a

ïaïïi,

145

1829, léguant ses pouvoirs à Édouard Young.

Quoique la petite peuplade fût encore tranquille,
quelques membres européens qui s’y étaient
mêlés avaient introduit dans les
esprits les germes
de divisions nouvelles. Un incident
imprévu vint
grossir ces premiers symptômes de désorganisa¬
tion. Sur des rapports
vagues, l’Angleterre avait
envoyé des navires à Pitcairn, dans la crainte que
le sol de l’île ne pût suffire désormais à la nourri¬
ture des habitants. Ces hommes
simples n’osèrent
pas se refuser à une expatriation qu’on avait l’air,
de regarder comme nécessaire. Ils
s’embarquè¬
rent pour Taïtl;
mais, au spectacle des mœurs
licencieuses de cet archipel, leur piété s’effa¬
roucha; ils demandèrent à être reconduits sur
leur îlot, pur de pareils scandales. On ne
put, on
ne voulut
pas les écouter d’abord, et quand plus
tard on les rendit au sol natal, ils
y rapportèrent
les impressions funestes qu’engendrent
toujours
les mauvais exemples. Aussi la discorde et les

habitudes relâchées semblent-elles s’être de nou¬
introduites à Pitcairn, et John Adams ne

veau

plus aujourd’hui son œuvre dans
au
dérèglement et à l’intrigue.
Cet épisode, qui se lie si étroitement à l’his¬
toire deTaïti, nous a conduits un peu loin dans

reconnaîtrait
cette

société livrée

l’ordre des dates. Il faut

la fin du siècle

dernier,

remonter

maintenant à

pour constater

les pre10

�VOYAGES ET MARINE.

146

propagande religieuse qui
théâtre les îles du groupe taïtien. Ce
fut en 1797 que la société des missions de Lon¬
dres envoya dans ces parages le Duff, capitaine
Wilson, qui y laissa quelques apôtres dévoués. Le
roi du pays était alors Pomaré : il régnait au nom
de son fils Otou, depuis célèbre sous le nom de
efforts de la

iniers

choisit pour

Ce chef fit aux

Pomaré II *.

missionnaires le

meilleu^accueil, et, soit par calcul, soit par suite
méprise, le grand-prêtre de l’idolâtrie in¬
digène ne se montra pas moins dévoué à leur for¬
d’une

tune. Le

culte de Taïti était alors un fétichisme

lequel les dieux Taaroa, Oro et

très tolérant dans
Manoua

jouaient un grand rôle. Les mission¬

naires, dans leurs gloses, ont eu le soin de faire
ressortir les analogies qui existent entre cette
théogonie et la trinité chrétienne. Taaroa est le
père, Oro est le fils, Manoua le saint-esprit ou
l’oiseau. Ces trois dieux, d’un ordre supérieur,
commandaient à une foule de divinités subal¬

parmi lesquelles on remarquait Hiro, le
A.toua-Maos, les dieux-requins,
qui transportaient, s’il faut en croire les tradi¬
tions locales, d’une île à une autre, à la manière

ternes,

maître de l’Océan ;

‘

un

D’après les

étaient

rang

obligés de

fonctions

en

vigueur à Taïti de temps immémorial
qu’il occupât, et le souverain lui-lnême,
dessaisir de leurs dignités ' ou de leurs

usages en

chef, quelque

se

faveur de leurs premiers nés.

I

�l’artémise

du

a

TAÏÏI.

147

dauphin d’Amphion les insulaires dévoués à
leur culte, les dieux de
l’air, les dieux du feu,
les dieux des arts, les dieux des
professions ma¬
nuelles, etc.
,

Les fétiches étaient
presque

toujours des mor¬
grossièrement sculp¬
enveloppés de lambeaux d’étoffes de tapa.

de bois de casmrim

ceaux

tés et

La dimension des idoles variait de

quelques pouces
jusqu’à sept ou huit pieds. Les plus ornées étalent
couvertes de tresses

tées de

esprits

des

en

bourre de

coco et surmon¬

plumes rouges. Les idoles des simples

se nommaient des

tous.

(iis, celles des dieux

Elles n’étaient saintes
que

lorsqu’elles

s’animaient à la voix des prêtres
; hors de là, elles
perdaient beaucoup de leur valeur. Pour
qu’un
fétiche eût droit aux honneurs
suprêmes, il fal¬
lait qu’il fût décoré avec les
plumes écarlates de

la queue

l’idole

et

du phaéton. Ces plumes consacraient
la plaçaient au
premier rang; elle de¬

venait alors

génie, esprit, talisman, amulette, et
sepénétraitd’une manière particulièrede l’essence

même des dieux. Les
temples où ces fétiches étaient

principalement adorés

se

nommaient des mordis,

vastes enclos entourés de murs

dans

pelles

lesquels
pour

on

avait soin de

les idoles

et des

chefs. Les arbres distribués
ceinte étaiçnt saqrés; on
y

de

palissades,
ménager des cha¬
ou

tombes pour les

autour de cette

en¬

voyait des casuarinas

�VOYAGES ET MARINE.

HS

feuillage mélancoli(|.ue,. clés tesmesias et des
qui forment des berceaux impénétrables
au soleil. Le culte se com.ix&gt;sait de prières, d’of¬
frandes et de sacrifices. On immolait aux dieux
des poissons, des fruits,, des porcs, des oiseaux,
et, dans les temps de guerre, des victimes humadnes. Les fouctions sacerdotales étaient hérédi¬
taires et les prêtres avaient le rang de chefs ; le
pontife était ordinairement un membre de la fa¬
mille régnante. A côté des prêtres, et en dehors
de leur influence, figurait la classe des areotis, qui
se recrutait par une sorte d’initiation et d’inves¬
titure religieuse. Les droits des.areois, véritables
chefs de l’île, leur assuraient en toutes choses
une impunité dont ils usaient largement. ■

au

coFclias

,

Telles sont les

mœurs

et

les croyances contre

lesquelles les missionnaires anglicans allaient
Trompés par la tolérance affec¬
tueuse des naturels, ils crurent à un triomphe
facile. Leur illusion ne fut pas longue. On les
écoulait, on réclamait leurs secours comme mé¬
caniciens, comme ouvriers intelligents et habiles;
mais on s’en tenait là. A peine installés, ils
avaient cherché à combattre les mœurs locales
dans ce qu’elles avaient de plus barbare ; la cou¬
tume qui existait parmi les aréois, de détruire
leurs nouveaux nés,attira d’abord leur attention’.
avoir à lutter.

’

Cette coutume barbare

prenait sa source dans la

nécessité

�l’aktkmise a taïti.

149

les apôtres s’adres¬
mères, qui parut capituler;

Pour vaincre cet odieux usage,

sèrent à l’amour des
mais les

préjugés des chefs reprirent bientôt le

dessus. Ces tentatives

infructueuses furent même

quelques persécutions. Si les intentions
toujours excellentes, son
fds ne cachait pas son éloignement pour les mis¬
sionnaires, et bientôt des guerres civiles vinrent
empirer cette situation précaire. De 1800 à 1803,
les prêtres anglicans, malgré des prédications
nombreuses et d’infatigables efforts, n’avaient
suiviesde

du vieux Pomaré étaient

obtenuaucun résultat réel. Partout où ils s’étaient

on les avait tournés en ridicule, en
disant que leur Dieu était tout au plus le servi¬
teur du grand Oro, le maître du monde. Telle

présentés,

était la situation des choses à la mort de Pomaré P*',
maré II.

qui eut

pour successeur son

fils, Po¬

effroyable suivit cet événement.
environ, Taïti offrit le spec¬
tacle d’un bouleversement complet. Il s’agissait
de l’image du dieu Oro que se disputaient divers
partis, et en l’honneur de laquelle on tua et dé¬
vora des milliers de victimes. Les équipages des
navires anglais de relâche dans les ports de Taïti
se mêlèrent, à diverses reprises, de la lutte, et
Une confusion

Pendant six années

aux aréois, comme aux autres
de leurs entants.

imposée
veur

chefs , d’abdiquer en fa¬

�iSO

VOYAGES ET MARINE.

lirent incliner le succès du côté des
Au milieu de

ces

armes

à feu.

désordres, les missionnaires

n’avaient pu se maintenir sur la grande île; ils
s’étaient retirés â Eimeo, où Pomaré ne tarda

point à paraître, vaincu, dépossédé, monarque
couronne. L’heure était propice pour une

sans

conversion. Le chef taïtien accusait Oro de

sa

défaite et commençait à douter d’une divinité qui
l’avait si mal soutenu. M. Nott, seul missionnaire

lieux, exploita habilement cette
disposition. 11 promit à Pomaré la victoire au nom
d’un dieu nouveau, et laissa entrevoir, comme
complément à l’influence céleste, le concours de
quelques équipages anglais. Pomaré n’hésita plus:
il se fit instruire et baptiser par le pasteur Nott;
puis, pour rompre avec les vieilles idoles, il
resté

sur

choisit

les

une

occasion solennelle et viola la loi du

religieuse en
usage dans toute la Polynésie, interdiction qui
frappe certains objets, certains hommes, certains
lieux; c’est le seul code formel en vigueur dans
ces îles. Aussi, en violant le tabou, Pomaré rom¬
pait-il avec tout son passé. Cet exemple retentit
tabou. Le tabou est cette interdiction

au

loin. Bientôt i’île entière d’Eimeo demanda le

baptême, et il fallut
instance de

nouveaux

L’élan était
avait

que M. Nott sollicitât avec
auxiliaires pour sa mission.

donné, le chef le plus important
abjuré le culte des idoles; le reste n’était

�l’aiitémise

a

TAÏTI.

151

plus qu’une question de temps. UneanarchieprO'
fonde dévorait la grande île; on vint
supplier
Pomaré d’y reparaître et d’y ressaisir le pouvoir.
Tous les partis l’appelaient, le regrettaient. Les
chefs vainqueurs avaient fait de Taïti le théâtre
de leurs saturnales; les champs restaient en
friche; une seule culture demeurait en honueur,
celle de la racine du ti {dracæm termimUs), dont
on tirait une
liqueur spiritueuse. L’île n’était
plus qu’une distillerie et un cabaret; la chaudière
était un rocher creux, la cornue un couvercleen
bois, le réfrigérant un conduit en roseau. Autour
de cet alambic se pressaient des naturels qui bu¬
vaient la liqueur à mesure qu’elle tombait dans
le récipient, puis, ivres et furieux, s’entr’égor¬
geaient les uns les autres. A ce récit, Pomaré
comprit que l’heure était venue de tenter de nou¬
veau le sort des armes. Il reparut à Taïti, où, du¬
rant

trois années entières,

il eut à soutenir le

choc des idolâtres. Un instant
sembla

s’effacer; mais

un

son

étoile

pâlit et

dernier effort lui fit

regagner le terrain qu’il avait perdu, et vers la
fin de 4815 il demeurait souverain absolu de tout

Pareil ipel.

propagande religieuse marchait plus rapi¬
encore. Eimeo, berceau de l’église nou¬
velle, était toute convertie. On ne-pouvait suffire
ni aux prêches ni aux baptêmes. Une chapelle
La

dement

�152

VOYAGES

ET MARINE.

inaugurée. Les chefs du
abjuraient leurs faux dieux, et le grandprêtre avait mis ^e sa main le feu aux idoles.
L’archipel entier suivit cette impulsion. Chaque
jour amenait des conquêtes nouvelles, et, vers la
fin de 1814, les îles comptaient plus de six cents
avait été construite

et

pays

chrétiens. La victoire de Pomaré acheva cette

de

patience et de persuasion. Pour porter
des fétiches, le
de ses guerriers
vers le temple d’Oro. Cette troupe entra dans le
sanctuaire du dieu, décapita son image, bloc de
casuarina grossièrement sculpté, et porta la tête
aux pieds de Pomaré. Celui-ci affecta d’abord de
s’en servir pour les plus vils usages, par exemple
cAimme billot de cuisine; puis il la jeta au feu.
Cette exécution, faite avec éclat, eut une influence
œuvre

dernier coup à la puissance
chef vainqueur détacha une élite
un

décisive

sein des îles, et fut suivie de la des¬
truction des idoles encore debout. Un an après,
au

y eût en vain
l’ancien culte.
on

cherché le moindre vestige de

Taiti chrétienne obéissait désormais à Pomaré
il la

:

plaça dans les mains de chefs dévoués, et,
l’inspiration des missionnaires, songea à la
réorganisation du pays. Dans ce travail, per¬
sonne ne voulut et ne sut tenir
compte des mœurs
antérieures qu’il importait de
ménager. La tran¬
sition fut trop brusque; aussi devait-elle
porter

sous

�l’artémise

a

taïti.

153

dans l’avenir des fruits funestes.

Cependant les
premiers jours de la propagande furent marqués
par des épisodes touchants. Un renfort d’apôtres
arriva tle Sidney avec un
évangile taïtien; on le
reçut avec enthousiasme, mais on voulut avoir
plus encore. Une imprimerie fut fondée à Eimeo
par les soins du révéï’end Ellis, connu par ses
importants travaux sur les contrées polynésiennes.
M. Ellis, débarquant avec une
presse et des ca¬
ractères, causa presque une révolution dans le
pays. Les livres de piété manquaient; on en
comptait un exemplaire à peine par_famille, et
plusieurs d’entre elles n’en avaient pas. Pour y
suppléer, ceux-ci avaient copié te syllabaire,
ceux-là, ne pouvant se procurer du papier, s’é¬

taient

contentés de tracer, à l’aide d’un

trempé dans

des Ecritures
avec

une

jonc

teinture violette, des passages

des

d’étoffe

préparés
allait rendre
combinaisons d’une ferveur ingé¬

sur

morceaux

soin. L’arrivée d’une
presse

superflues

nieuse.

ces

Quand la machine

installée, Pomaré
premiers à la voir. M. Ellis com¬
posa une page sous ses yeux, puis lui enseigna
la manière d’en obtenir une
épreuve. Le souve¬
rain de Taïti était
enchanté; il suivait de l’œil les
progrès du travail, calculait le nombre des lettres
et prenait à toutes ces
opérations un plaisir d’envoulut être des

se

trouva

�154

VOYAGES ET MARINE.

L’impression réussit à souhait. On tira deux
cents exemplaires du syllabaire, un ca¬
téchisme taïtien des extraits des Ecritures et un
Évangile selon saint Luc. Pendant ce travail, la
population se pressait aux portes de l’atelier en
poussant des cris d’admiration ; « O Angleterre,
terre du savoir! » disait-elle. Le rivage était en¬
combré de pirogues; de tous les points de l’ar¬
chipel, on venait chercher des livres.
Souvent, dit le révérend Ellis, témoin ocu¬
laire *, souvent je voyais paraître trente ou qua¬
rante embarcations
qui venaient demander et
attendre des exemplaires. Un soir, au coucher du
soleil, une pirogue arriva de Taïti, montée par
cinq hommes. Us plièrent leur voile, débarquè¬
rent, et s’acheminèrent vers mon logement. J'al¬
lai au-devant d’eux. « Luka ! le parau na Luka
(Saint Luc! donnez-nous Saint Luc), » me direntils tous à la fois en m’offrant en échange des bam¬
bous pleins d’huile de coco. Je n’avais pas d’exem¬
plaires prêts, et les engageai à se retirer dans le
village pour y passer la nuit. Le crépuscule, tou¬
jours très court sous les tropiques , venait de
finir. Je me retirai. Quelle fut ma surprise, quand
le lendemain, au soleil levant, je les aperçus cou-,
chés à terre, devant la maison ! Inquiet, je leur
fanl.

mille six

,

«

Polynesian Researches.

�l’artémise

a

taïti.

155

demandai

pourquoi ils avaient passé la nuit en
plein air : « Maître, me répondirent - ils nous
avions peur que quelqu’un ne vînt de grand matin
,

vous

demander des livres

et nous avions résolu

,

éloigner qu’après en avoir obtenu. » Je
les conduisis dans l’imprimerie, et, ayant assem¬
blé des feuilles à la hâte, je leur en donnai à
chacun un exemplaire, puis deux autres encore
pour leur mère et leur sœur. A peine les eurentils en leur pouvoir, que,
s’empressant de me re¬
mercier, ils coururent au rivage, hissèrent leur
de

ne nous

voile

,

et retournèrent

vers

avoir bu ni

leur île natale, sans

mangé, ni fait aucune provision. »
première phase du pouvoir des mission¬
naires ne rencontra que des cœurs soumis. Le
chant des hymnes , les cérémonies
religieuses
Cette

,

enchantaient les

nouveaux

catéchumènes. Le

ta¬

bou, cette loi impérieuse , avait été abolie, l’in¬
fanticide n’était plus imposé aux mères. Tout

allait

mieux

l’obéissance était

complète, les
chapelles regorgeaient de monde, la ferveur sem¬
blait générale et sincère. Malheureusement ce
n’était là qu’une piété extérieure; les dehors seuls
avaient été domptés; au fond, les
indigènes n’a¬
vaient rien perdu ni de leur goût pour le plaisir,
au

:

ni de leur nature

ardente, ni de ces instincts des
énergiques chez eux. Les missionnaires
s’en aperçurent et voulurent lutter, mais leurs

sens

si

�156

VOYAGES ET MAKINE.

efforts échouèrent. Les

conseils furent aussi im¬

puissants que les rigueurs.
tre toute son

Pomaréeut beau met¬

culte,
les plus légers délits :

autoritéau service du nouveau

créer des châtiments pour

parvint seulement ù organiser l’hypocrisie. Le
progrès dès IStO, que les mis¬
sionnaires convoquèrent une assemblée des chefs
pour promulguer une sorte de code pénal. Leroi
ouvrit la séance et lut une série de dispositions

il

mal avait fait de tel s

qui atteignaient les moindres contra¬
fit qu’accroître le
mécontentement; les procès qui en furent la suite
ne guérirent rien , ne réparèrent rien , et là où
les missionnaires croyaient avoir semé la crainte,
ils ne recueillirent que le scandale.
Pomaré lui-même résista en quelques occa¬
sions, aux empiètements des évangélistes. Sous le
titre de Sociétés auxiliaires des Missions, ils avaient
coërcitives

ventions morales. Cet acte ne

,

profit du

une perception indirecte au
culte. Les sociétaires devaient fournir une cer¬

organisé

quantité de valeurs en nature, des racines
d’arrotü-rootjpar^exemple, ou de l’huile de coco.
Cette taxe, légère d’abord, finit par devenir si
onéreuse, que Pomaré s’en formalisa. Ce fut là
d’ailleurs un éclair fugitif de résistance. Dans les
dernières années de sa vie, ce chef célèbre se
laissa abrutir par l’ivrognerie. Boire et traduire
les Écritures, telles furent les deux idées fixes
taine

�l'artémise

a

taïïi.

157

qu’il conciliait de la manière la plus singulière.
Chaque matin, il se rendait dans son petit kios¬
que, situé sur l’îlede Motou-Ta, avec sa Bible sous

le bras et sa

bouteille de rhum à la main, il y de¬

journées entières, lisant
quand il sentait sa
tête s’alourdir à la suite de libations trop copieu¬
ses : « Pomaré, s’écriait-il, ton cochon est main¬
tenant plus en état de régner que toi. » Ces excès
le minèrent ; la pensée s’en alla d’abord, puis la
vie; il mourut vers la fin de 1821. Les mission¬
naires, qui lui devaient leur puissance, lui^accordèrent peu de regrets; ils ne songèrent plus qu’à
meurait des heures, des

l’une et vidant l’autre. Puis,

élever dans leur intérêt et selon leurs vues l’héri¬

pouvoir, alors âgé de quatre ans.
Cependant, depuis la mort de Pomaré, l’in¬
fluence morale semble s’être retirée peu à peu

tier du

des missionnaires

:

ils efîraient

encore

les popu¬

lations, mais depuis long-temps ils ne les dirigent
plus. L’enfant qu’ils élevaient comme un Joas, à
l’ombre de l’autef, couronné en 1824 au milieu
d’un grand cérémonial, s’est éteint dans leurs
bras en 1827. Depuis lors les deux femmes qui
ont régné sur Taïti, Pomaré-Wahine comme ré¬
gente, Aïmata-Wahine comme reine,|ont souffert
impatiemment un joug qu’elles ne pouvaient bri¬
ser, et ont protesté plus d’une fois par leur con¬
duite. Le système de compression laborieusement

�158

VOYAGES

ET

MARINE.

poursuivi s’est écroulé devant des scandales partis
de si haut, que les missionnaires ne pouvaient les
atteindre. La cour de la jeune reine est devenue
une

elle

école de dissolution. Veuve à dix-neuf ans,

a

épousé

un

jeune homme de quinze, et réunit
ce que Taïli renferme d’hommes

autour d’elle tout

diffamés

de femmes

perdues. Les danses les
plus libres les cérémonies les plus licencieuses,
les chants les plus voluptueux, ont successivement
reparu. Les missionnaires condamneraient bien
une sujette aux travaux des
routes*, mais quelle
action pourraient-ils avoir sur une reine ? Ils se
contentent aujourd’hui de constater de loin en
loin leur autorité par quelques exemples , et de
maintenir sur tous les points de l’archipel un sys¬
tème d’espionnage permanent. Aussi les jeunes
et

,

fdles tremblent-elles devant le

chapeau depaille et

le bâton blanc du surveillant des missionnaires.

l’approche de

A

voit fuir

comme

ces insignes bien connus, on les
des colombes effarouchées; plus

danses, plus de folle gaieté; mais à peine le
surveillant est-il hors du regard, que les jeux fo¬
de

lâtres

recommencent.

Des diversions

plus

graves encore ont menacé

une des
peines les plus ordinaires
pénal des missionnaires. Le nombre des toises déroute
exécuter se trouve proportionné au délit, et les châtiments
pro¬
'

Le travail des routes est

du code
à

fitent ainsi à la viabilité de l’ile.

�I.’aRTÉMISE

la

a TAITI.

159

suprématie des missionnaires luthériens. L’une

est une sorte de

schisme né

au

sein de

l’archipel

même, et qü’on peut regarder comme une capitu¬
lation des croyances chrétiennes avec les souvenirs

mal éteints de l’ancienne idolâtrie. Ce
schisme
est celui des
mamaias, qui croient en Jésus-Christ

lisent la

Bible, mais ne pensent pas que l’on
soit tenu à autre chose
que ces pratiques exté¬
rieures. Il est très singulier de retrouver dans
l’Océanie des hérésies qui ont leurs

et

analogues

en

Europe, entre autres, chez les lecteurs, les laha^
dûtes et les memnonites. Celte
secte, issue d’un cer¬
veau
sauvage, aspire comme les nôtres à la con¬
troverse et s’appuie
pour justifier la liberté des
rapports entre les sexes, .sur l’exemple de Sa¬
lomon
qui usait largement du concubinage.
IN’est-cepas un incident curieux que cette scission
religieuse dans un pays pareil et si près du ber¬
ceau d’une
croyance ? Le schisme des mamatas
prend d’ailleurs chaque jour une importance
plus grande, et il peut devenir, dans un avenir
très prochain le culte dominant des îles
poly¬
,

,

,

nésiennes.

La seconde diversion

qui inquiète les évangé¬
quelques mis¬
sionnaires catholiques. Comme cet événement se
rapporte d’une manière directe au voyage de l’Artémise
nous en parlerons avec quelques délai'.
listes luthériens

,

est

la tentative de

�VOYAGES ET MARINE.

160

Depuis long-temps la Société des Missions dé

Picpusvoyaient
propagande protestante s’étendre
sur rOcéanie
sans que la prédication orthodoxe
s’y fût assuré la moindre conquête. Un préfet
apostolique, M. de Pompallier, et divers vicai¬
res, parmi lesquels figuraient MM. Caret et Laval,
furent dirigés vers ces contrées lointaines, afin d’y
poursuivre une première et dangereuse tentative.
Un navire déposa en passant ces deux mission¬
Paris, et surtout la maison de
douleur la

avec

,

naires

sur

les îles Gambier, groupe encore sau¬

vage, et sur

lequel n’existe aucun établissement

européen. Qu’on juge du danger que coururent
ces prêtres au milieu de peuples idolâtres et fa¬
natiques. Durant quatre longs mois, leur vie fut
constamment en danger; mais leur patience, leur
douceur, le soin qu’ils prenaient des enfants, des
malades des vieillards, finirent par adoucir ces
natures farouches. Les apôtres creusaient i des
puits et cherchaient à se rendre utiles, gravaient
des croix sur les troncs d’arbes, composaient des
alphabets manuscrits, expliquaient le mystère de
la trinité à l’aide d’une feuille de trèfle, bapti¬
saient quelques naturels plus dociles qije les au¬
tres
construisaient une chapelle dont le mur
était en roseaux et le toit en feuilles de palmier.
Ces premiers succès furent bientôt suivis de con¬
quêtes plus importantes. Les chefs des quatre îles
,

,

�l’aktémise
se

a

TAÏTI.

161

convertirent successivement, et le

plus impor¬

celui que les missionnaires nom¬
ment le roi, abattit de ses mains et brûla lesder
nières idoles. Lorsque M. de Pompallier visita,
en 1837, le groupe de Gambier, il
n’y trouva que
tant

de tous,

catholiques.
Cependant, vers 4836, deux membres de cette
mission avaient pris terre à Pape-lti. A peine le
bruit s’en fut-il répandu sur la plage,, que l’église
luthérienne trembla pour ses ouailles. Si au schis¬
me des mamaïas se
joignait la concurrence ca¬
tholique, c’en était fait de son autorité.. Elle com¬
prit qu’il fallait agir. Procédant d’une manière
des

indirecte, elle ameuta contre les

nouveaux venus

la

une

population de Taïti, et excita

meute

espèce d’é¬

dont ils faillirent tomber victimes. M. Moë-

renhout, alors chargé d’affaires des États-Unis,
Mais le chef de la
n’était pas homme

intervint à temps et les sauva.
mission anglicane, Pritchard,

à s’arrêter à mi-chemin. Cumulant les fonctions

de ministre du culte et celles

d’agent commercial,

il réunit les hommes dévoués de

sa

double clien-

telle, fit entourer la maison dans laquelle se trou¬
vaient les prêtres français
les en arracha après
avoir enfoncé la toiture, et les rembarqua de vive
force sur la goélette qui les avaient amenés. Vai¬
nement M. Moërenhout essaya-t-il de défendre ces
malheureux ; il ne réussit qu’à se faire destituer
,

11

�1(^2

VOYAGES ET MARINE.

États-Unis, qui lui repro¬
intérêts de la foi luthé¬

par le gouvernement des
cha d’avoir agi contre les

plus mystérieuse et
plus cruelle attendait à quelque temps de là ce
digne négociant. Assailli nuitamment dans sa de¬
meure et réveillé en sursaut, il se trouva face à
face d’un homme qui le renversa d’un coup de
hache, et tua sa femme d’un second coup. Cet
assassin était un sujet anglais qui échappa à la
justice locale , et qui, en assassinant M. Moërenhout, croyait sans doute servir les haines de ses
coreligionnaires. Tant de services rendus aux su¬
jets français, et si cruellement expiés, méritaient
quelque retour de la part de notre gouvernement.
M. Moërenhout fut accrédité par la France auprès
rienne. Une autre vengeance

des autorités

de Taïti.

pareils ne pouvaient pas de¬
impunis. Les îles Sandwich avaient été le
théâtre de scènes à peu près semblables, et l’in¬
tolérance religieuse appelait une répression écla¬
tante. La Vénus et l’Ârtémise reçurent toutes les
deux des instructions à ce sujet. La Vénus, capi¬
taine Dupetit-Thouars, arriva la première à Taïti,
et par un singulier hasard elle s’y croisa avec l’ex¬
pédition du capitaine Dumont-D’Urville, com¬
posée des corvettes l'Astrolabe et la Zélée. A
l’aspect de cette force imposante, grande fut la
surprise des naturels, et grand aussi l’effroi des
Mais des outrages

meurer

�l’artémise

a

TAÏTI.

163

missionnaires. Le capitaine Dupetit-ïhouars entra

hardiment dans le bassin de

avoir mis le
il demanda

village

Pape-Iti, et après
son artillerie,

le feu de

4® le libre accès de Taïti
pour tous

:

les Français

sous

prêtres ou laïques ; 2® une amende
gourdes ; 3° un salut de vingt-un
coups de canon pour le pavillon national. A une
signifiation ainsi appuyée on ne pouvait qu’o¬
béir. La jeune reine Aïmata entra dans une vio¬
lente colère contre les missionnaires, et leur
signi¬
,

de deux mille

fia de s’exécuter promptement et
pour

l’argent

pour le salut. La somme demandée fut portée à
bord de la frégate, et Pritchard alla mettre de ses
et

mains,

l’île de Motou-Ta le feu au canon qui
hommage aux couleurs françaises. Mais le
révérend ne devait pas en être quitte
pour si peu.
A son tour, le commandant D’ürville se rendit
chez lui, accompagné de M. Moërenhout, et en
sur

,

rendait

entrant il lui dit

êtes

consul,

;

«

Monsieur Pritchard

,

vous

l’Angleterre, et c’est
anglais que je viens rendre une visite.
Quanta M. Pritchard, ministre protestant et
juge
taïtien,je l’aurais, s’il n’avait pas d’autres titres,
fait transporter de force à mon
bord, où il de¬
meurerait aux fers jusqu’à notre arrivée en
France. » Le révérend ne
répondit rien et l’on
passa outre. Jamais leçon ne fut plus complète.
Cependant, la Kénus partie, il essaya de pren-

au

consul

reconnu par

,

�VOYAGES ET MARINE.

IG4
sa

revanche^ et berça de nouveaux contes l’esprit
croire, les Français

crédule des naturels. A le

qu’une seule frégate qui ne reviendrait
jamais. La reine avait rendu une loi qui assurait
à nos missionnaires l’accès de Taïti j cette loi fut
révoquée. LArtémise apprit cela à Sydney et cingla
à l’intant même pour Pape-Iti, afin d’inspirer de
nouveau une terreur salutaire. Quand elle arriva,
le révérend Pritchard était en tournée dans les
îles voisines. Les avaries de la frégate ne permet¬
taient pas de parler haut tout de suite : on atten¬
dit que les réparations fussent achevées. Alors le
commandant Laplace fit inviter la reine et les
principaux chefs à se réunir en conseil pour rece¬
voir les propositions qu’il allait faire. A cette ou¬
verture
une terreur générale se répandit dans
l’île; on crut d’abord que la reine résisterait,
qu’elle n’obéirait pas. Mais le principal chef du
pays, Tati, se porta garant pour elle, et le 49
juin , Pomaré-Wahine, souveraine de l’archipel,
parut au grand conseil qui se tint dans le temple
protestant. Un prodigieux concours de peuple ob¬
struait les avenues. Dans la salle étaient rangés
tous les chefs, et derrière eux plusieurs mission¬
n’avaient

,

naires.

Le

commandant

français s’avança

au

accompagné du consul,
Moërenhout, et du capitaine Henri, qui lui
servait d’interprète. Après avoir exposé ses griefs
milieu de l’assemblée,

M.

�t’ARTÉMISE

A

TAÏTI.

165

qualifié sévèrement la violation du traité con¬
avec le capitaine Dupetit-Thouars, il de¬
manda : i® que les Français fussent traités dans
l’île à l’égal de la nation la plus favorisée ; 2® qu’un
emplacement fût désigné pour la construction
d’une église catholique, avec toute liberté aux
prêtres français d’y exercer leur ministère. Quand
ces
propositions eurent été répétées à l’assemblée
par l’interprète, le commandant se retira avec
et

senti

tous

ses

officiers.

congrès demeurait livré à lui-même ou plu¬
inspirations du chef Tati. Tati était le vrai
de l’archipel ; rien ne se faisait que par ses

Le

tôt

roi

aux

conseils. C’était

un

vieillard de soixante-douze

d’une constitution d’athlète, haut de six
pieds, et admirablement proportionné dans ses
formes. Tayo ou ami de M. Moërenhout, il avait
su, durant le court séjour de la frégate, apprécier
le caractère, la bravoure, la générosité de nos
officiers, et il s’était pris pour eux d’une amitié
véritable. L’influence française allait donc domi¬
ans

,

Quelques chefs timorés avaient
pris d’abord la parole, opinant pour une accep¬
tation immédiate de Vultimatum, quand Tati, ja¬
loux de sauver la dignité de l’assemblée, monta à
la tribune. A l’instant le plus profond silence s’éta¬
blit. Tati déplora l’aveuglement dans lequel les
chefs avaient vécu jusqu’alors sur le compte de
ner

dans le débat.

�166

VOYAGES ET MARINE.

France^ il parla de la nécessité d’accorder une
réparation à une nation puissante; puis,'par un
mouvement oratoire du plus grand effet, il dé¬
clara que voter à l’étourdie serait justifier la ré¬
putation de légèreté que les Taïtiens avaient trop
souvent méritée par leur conduite. « Songez,
dit-il en frappant sur la tribune que vous déli¬
bérez aujourd’bui sous les yeux des représentants
de très grandes puissances; ne tranchez rien sans
y avoir mûrement réfléchi. Vous demandez qu’on
vote par acclamation, et moi je demande qu’on
se sépare sans avoir rien décidé. Que chacun mé¬
dite cette nuit dans le silence, et demain nous
nous prononcerons avec maturité, avec
sagesse,
pour ou contre la loi.. » C’était donner à la fois à
l’assemblée: une leçon et une impulsion. On se
sépara sur ces paroles, et malgré les intrigues des
missionnaires qui s’agitèrent vainement, les chefs
déclarèrent le lendefnain, à l’unanimité, qu’ils
acceptaient les conditions posées par le comman¬
dant français. Seulement ils demandaient que
l’oii assignât une résidence au clergé catholique.
M. Moërenhout s’y refusa ainsi que M. Laplace.
Ce dernier eut peut-être le tort de consentir à une
condition additionnelle qui déclarait que nos misla

,

"■sionnaires
les

ne

s’immisceraient

en aucune

manière dans

affaires de Tdüi. Quand les lois s’interprètent à

des distances semblables et

sous

l’influence de

�l’artémise

conseils malveillants,

porte à de
Ainsi

eut tous

a

taïti.

167

il faut éviter d’ouvrir la

misérables chicanes.

se

termina cette affaire dont l’Arlémise

les honneurs. Désormais nos mission-

jiaires seront

respectés

lations commerciales

se

sur ces plages, et les re¬
ressentiront certainement

leçons successives que les naturels ont re¬
çues. La jalousie des évangélistes luthériens ne
des

s’attaque pas seulement aux intérêts spirituels,
les biens de ce monde ne leur sont pas plus
indifférents que les palmes de l’autre. Ainsi, dans
bien des occasions, nos navires baleiniers avaient
eu à subir des injures et des dommages que le
passage de nos frégates leur épargnera désormais.
La fermeté de M. Moërenhout et quelques croi¬
sières de bâtiments légers achèveront le reste.
Quant à l’introduction de missionnaires catho¬
liques, nous n’y voyons qu’un avantage, celui de
faire prévaloir, en fait comme en droit, la volonté
et

et

l’influence de la France. Sous l’action d’un

incompatible avec les mœurs du pays et le
ses peuples, nous avons vu ces gé¬
nérations d’insulaires dépérir et marcher vers un
anéantissement graduel. Que sera-ce lorsque
deux églises rivales se disputeront les âmes à l’aide
d’arguties théologiques? Taïti est-il bien en état
de comprendre les subtilités de la présence réelle
culte

caractère de

et

les' contradictions de cet

anthropomorphisme

�168

VOYAGES ET MARINE.

qui, attribuant à Dieu

figure humaine, in¬
Vierge et des Saints? Si
les deux camps du christianisme engagent la ba¬
taille sur ce terrain, qui ne comprend que le
schisme des mamaïas intei'viendra pour recueillir
les blessés des deux parts? Que la lice soit ou¬
verte au catholicisme dans rarchipei de Taïti,
rien de mieux; mais qu’il use discrètement de la
position qu’on lui a faite et qu’il n’aspire pas au
plus déplorable des triomphes, à un triomphe sur
terdit l’adoration de la

une

des ruines.

Cependant l’Artémise était entièrement restau¬

rée. De

ses

blessures récentes il

ne

lui restait

qu’une courbure légère, résultat du premier abat¬
retrouvé sa grâce et
son aplomb : sa mâture, son réseau aérien, ses
voiles, ses canons, son lest, tout était remis en
place. Le 21 juin, elle se pavoisa pour recevoir la
reine de Taïti, qui, après bien des hésitations,
tage. Le noble navire avait

avait consenti à l’honorer de

sa

visite. Au moment

s’embarquer dans le canot du commandant,
paraissait peu rassurée; elle je¬
tait des regards craintifs sur M. Moërenhout, qui
avait répondu sur sa tête des suites de cette dé¬
marche. L’air affable des officiers et de l’équipage
la rassurait à peine. Enfin elle se décida. Sa ma¬
jesté taîtienne n’était pas ce jour-là vêtue à son
avantage. Gracieuse et vive sous son costumé inde

Pomaré-Wahine

�l’artémise

a

ïaïïi.

169

digène, elle semblait fort mal à l’aise dans les ha¬
billements européens dont on l’avait surchargée.
Son corps souple et élégant se noyait dans une
robe mal taillée; ses beaux cheveux noirs, sa
figure expressive et spirituelle, étaient écrasés
sous un chapeau ridicule, et des souliers
rouges
complétaient cette singulière toilette. Une jeune
princesse d’Eimeo portait en revanche son cos¬
tume avec plus de naturel et plus de goût.
Derrière la reine venait

son

mari

avec un

cha¬

peau de paille, en veste et en pantalon blanc.
C’était un fort bel homme, bien pris, découplé

dégagé qui semblait
justifier les jalousies de la jeune Aïmata. Le cor¬
tège se composait de quelques femmes de la cour
bizarrement accoutrées, et d’un petit nombre de
chefs fort simplement vêtus, à la tête desquels on
distinguait Tati. En arrivant à bord, la pauvre
princesse se crut perdue. Les tambours qui bat¬
taient aux champs, une garde nombreuse qui
présentait les armes, le bruit d’une musique as¬
fortement et affectant

un

air

sourdissante, tout ce cérémonial, tout ce tapage,
surprirent, l’inquiétèrent visiblement. Cepen¬
dant elle se remit de son hésitation et présenta
la main au commandant de la manière la plus
gracieuse. Une collation attendait cette cour po¬
lynésienne, elle y fit amplement honneur. Quand
elle quitta la frégate, un salut de vingt-un coups

la

�170

VOYAGES ET MAUINE.

l’accompagna' sur le rivage. La reine
plus effrayée que flattée de tous ces té¬
moignages de considération. Elle alla se remettre
chez M. Moërenhout des alarmes de la journée.
Cette soirée était la dernière que l’Artémise etit
à passer à Taïti. L’heure des adieux avait sonné.
Pour reconnaître les services que le brave capi¬
taine Abrill avait rendus à la frégate, le comman¬
de

canon

semblait

dant lui avait remis

un

des fusils-Robert que

portait l’expédition; mais les officiers voulurent,
laisser à ce généreux marin un té¬
moignage d’estime, un gage de reconnaissance,
un souvenir. L’un des enseignes avait une longue
vue
plaquée en argent, instrument de prix. On la
lui envoya au nom de l’état-major, après avoir
gravé sur le tube l’inscription suivante : Les offi¬
ciers de la frégate VArtémise au capitaine Abrill. L’ex¬
cellent homme parut plus touché de cette preuve
d’affection qu’il ne l’avait été du cadeau officiel.
Le gouvernement français aura sans doute en¬
core quelque chose à faire pour un étranger à qui
il doit en partie la conservation d’une frégate.
à leur tour,

Les services rendus à VArtémise

ne

sont

pas

pleine de traits
d’héroïsme et de dévouement. Il y a quelques an¬
nées, le capitaine Abrill commandait eu second
un brick pécheur de
perles], quand il rencontra
à Toubouaï une goélette chilienne armée de douze
d’ailleurs

un

fait isolé dans

une

vie

�l’artémise
canons

C’était
avertit

taïti.

171

nombreux équipage.
pirate ; Abrill ne s’y trompa point; il
son capitaine en premier, qui se prit à
et

montée par un

un

membres.

Que voulezchef. — Mais la
impossible; il faut se rendre, ré¬

trembler de tous
vous

a

ses

faire, demanda Abrill à

résistance est

pondit celui-ci.

—

—

«

son

Se rendre! je ne connais pas
du pirate.—Vous êtes
» Ces mots échangés,
pont, exposa son projet et de¬

mot-là ; emparons-nous
fou. —Vous allez le voir.
ce

Abrill monta

sur

le

manda des hommes de bonne volonté.

Sept mate¬
présentèrent ; il les arma jusqu’aux dents,
se jeta dans un canot avec eux, et cingla droit vers
la goélette. On le héla, il répondit « capitaine
Abrill, » nom populaire dans ces parages ; on le
laissa accoster, croyant qu’il venait traiter des
conditions de la prise. A peine sur le pont, le
vaillant capitaine saisit à la gorge le lieutenant,
et le menaça de lui faire sauter la cervelle s’il
poussait un cri. L’équjpage du pirate était alors
couché; Abrill ferma les écoutilles et en tint ainsi
une portion en
respect. Les autres, qui étaient à
terre, avertis de l’événement, cherchèrent à re¬
prendre leurs avantages; mais Abrill avait chargé
les canons, et menaçait de couler les chaloupes
au moindre mouvement.
Il fallut capituler, et
grâce à cet audacieux fait d’armes, le brick mar¬
chand ramena à Pape-Iti son glorieux trophée.
lots

se

�VOYAGES ET MARINE.

172

départ de l’Artémise, toute la
européenne de Taïti se trouva réunie sur
le rivage. Le capitaine Abrill ne vonlait se sépa¬
rer de la frégate qu’au dernier moment; il s’em¬
barqua avec M. Moërenbout nt ne la quitta qu’à
plusienrs milles au large. Le pilote James remplit
aussi sondevoir jusqu’au bout. Le général Freyre,
M. Robson, le jeune Louis, cet officieux serviteur
de nos enseignes, étaient sur le môle, suivant de
l’œil les préparatifs de l’appareillage, tristes,
muets, ne cherchant pas à cacher leur émotion.
La population indigène gardait elle-même une
attitude de tristesse et de douleur. On ne voyait
plus les sentiers de la plage animés par des groupes
joyeux, s’appelant, se répondant. Le petit arse¬
nal, si vivant naguère, avait un air d’abandon
qui faisait mal à voir ; les habitations discrètes de
la vallée étaient vides et désertes. Ces jeunes
filles
à moitié Françaises déjà, accouraient
une à une, la larme à l’œil, le cœur plein
Au moinonl du

colonie

,

d’amertume.

Tant de

liens si librement

for¬

més, si heureux, si naïfs, allaient donc se
rompre ! Se reverrait-on jamais, après avoir
échangé de si doux noms ? La grève se garnissait
de cet essaim d’Arianes, inconsolables jusqu’au
lendemain. Des pirogues légères, chargées de
tayos, d’amis des deux sexes, venaient se presser
autour de

la

frégate,

pour

obtenir

un

dernier

�l’artémise a taïti.

173

regard, une dernière expression de tendresse.
gabier du haut de sa hune, plus d’un
matelot, de l’embrasure de sa batterie, saluèrent
de la main ou avec le mouchoir leurs compa¬
gnons, leurs compagnes de logement. C’était la
dernière heure de ces unions improvisées que le
départ allait dissoudre. — Il n’y a qu’une Taïti
au monde, disaient les marins. Peut-être les in¬
digènes disaient-ils de leur côté : Il n’y a qu’un
peuple français.
Cependant la frégate se couvrait de voiles, et
la brise l’emportait rapidement. Les pirogues l’es¬
cortèrent jusqu’à la ligne de brisants qui ferme
la rade. Là, il fallut se dire adieu, et, donnant
un dernier regret à cette côte aimée, VArtémise
alla chercher, sous d’autres deux, de nouvelles
Plus d’un

émotions et de nouvelles aventures.

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“

�EXPÊDITIOIV
DE

L’ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE.

navigateurs contemporains qui peu¬
prétendre à la succession des Cook et des
Lapérouse, il n’en est point dont les titres soient
plus sérieux que ceux de M. Dumont-d’Urville.
L’Angleterre, très compétente sur ce point, a
Parmi les

vent

elle-même

reconnu

cet aveu a

dû coûter

vale. On sait tout

ce

l’autorité de

ses

travaux, et

beaucoup à une marine ri¬
que la science géographique

premier voyage de l’Astrolabe. Des relève¬
laborieux qui embrassent quatre -cents
lieues de côtes sur la Nouvelle-Zélande et trois
cent cinquante lieues au nord de la NouvelleGuinée, l’hydrographie de l’archipel Viti, des îles
Loyalty, de Vanikoro, d’Hogoleu et de Pelew; la
découverte d’une soixantaine d’îles, îlots ou
doit

au

ments

�176

VOYAGES ET MAUINE.

écueils

signalés à la navigation, tel est l’ensemble
de trois

des résultats obtenus clans une campagne
années.

Les sciences accessoires

partagées

moins bien

i

n’ont pas été

les dialectes des tribus

océaniennes, fixés et comparés, sont désormais

acquis à la philologie ; l’histoire naturelle de ces
régions, fondée par les deux Forster, Pérou et
Solander, a reçu de nouveaux développements et
donné lieu à des observations plus approfondies,
tandis que l’étude des races s’est simplifiée par
un classement lumineux, emprunté à la différence
des

moeurs

et

au

contraste des

Sans doute d’autres travaux

types.

estimables, quoi¬

moins étendus, ont été exécutés de nos jours
partie du monde. Sans remonter plus
haut que le début du siècle, nous trouvons l’ami¬

que

dans cette
ral

russe

Krusenstern, dont la relation répandit

grand jour sur la configuration de l’Australie,
Japon et des îles de la mer de Chine.
Son élève Kotzebue, commandant le Rurick, armé
aux frais du comte de Romanzoff, lui succéda dans
ces
parages, et opéra sur les îles Carolines des
reconnaissances pleines d’intérêt. Il eut en outre
le bonheur d’avoir pour interprète le savant Chamisso, esprit délicat et orné, qui jeta quelque
charme dans le récit de ce voyage. En même
temps, l’américain Porter éclairait la géographie
des îles Marquises, comme son compatriote Paul-

un

des cotes du

�EXPÉDITION

DE

L’ASTROLABE

ET DE LA

ZÉLÉE.

177

ding le fit plus tard pour les îles Mulgrave. Parmi
les Anglais, nous ne voyons guère que le
capi¬
taine Beechey qui mérite une mention : cet in¬
trépide navigateur dirigea son vaisseau, en 4826,
vers le nord-ouest de
l’Amérique, et pénétra, en
longeant la limite extrême des glaces, sur des
points que personne n’avait visités avant lui. La
France a fait aussi quelques efforts. En
1821,
M. Freycinet sillonna les mers du Sud sur la fré¬
gate VUranie, et nous lui devons une scrupuleuse
monographie des îles Mariannes. M. Duperrey y
parut à son tour, en 1823, sur la corvette la Co¬
quille, et il est à regretter que la relation de ce
curieux voyage se fasse encore attendre. Plus ré¬
cemment, MM. Laplace et Dupetit-Thouars,, en¬
voyés en mission spéciale et pour un but déter¬
miné
ont su donner une valeur scientifique
à des campagnes plus particulièrement militaires.
Enfin, King et Lütke, hydrographes si conscien¬
cieux, Billinghausen et Morrell, recommandables
,

à d’autres

titres, ont chacun laissé dans le monde

quelques traces de leur passage. Certes,
nous ne voulons
pas dire que le nom de M. d’Urville doive être placé au-dessus de tous ces
noms;
mais il nous semble que les travaux de la
pre¬
mière expédition de l’Astrolabe dominent ces tra¬
vaux par des vues
plus complètes et des observa¬
tions plus concluantes..
savant

12

�VOYAGES ET MARINE.

J78

exploration que celte corvette vient
d’achever, en cbmpagnie de la Zélée, promet à la
science une moisson non moins abondante. L’idée
principale de M. d’Urville, en reprenant la mer,
était de s’assurer du crédit que méritaient les
renseignements de Weddell. Ce capitaine ayant
trouvé les régions australes entièrement dégagées
de glaces par le 70® parallèle, il était naturel de
croire que les abords du pôle offraient moins de
difficultés dans cet hémisphère que dans le nôtre.
Recherchant la théorie de ce fait, M. d’Urville
La

seconde

grands

avait pu l’entrevoir dans l’absence de
continents du côté du sud et dans l’action

plus
efficace dès vents sur des mers plus vastes. Quoi
qu’il en soit, la solution de ce problème était
assez
intéressante pour aborder l’entreprise,
même en courant le risque d’un échec. Les ten¬
tatives de Uarry et de Ross, dans la zone boréale,
ne sont pas restées sans éclat, quoique infruc¬
tueuses. Ici d’ailleurs le champ était plus nou¬
veau, moins circonscrit, moins embarrassé. Tout
le monde le crut à bord des corvettes, et les équi¬
pages

quittèrent Toulon le 7

septembre 4837,

pleins d’ardeur et d’espérance. Le capitaine
d’Urville montait VAstrolabe, le capitaine Jacquinot

commandait la Zélée.

Les

premiers mois du voyage n’offrirent qu’un
On iraversait alors des

très médiocre intérêt.

�EXPÉDITION

DE

L’ASTROLABE

trop connues.
dans le détroit de
mers

ET DE LA

La curiosité

ne se

ZÉLÉE. 179

réveilla que

Magellan et au mouillage du
vigoureux, une nature
vierge encore, fixèrent sur-le-champ l’attention.
On retrouva quelques traces du séjour du
capi¬
taine King et de deux baleiniers américains. Ces
circonstances rendirent les
équipages au senti¬
Port-Famine. Des paysages

ment

de leur mission aventureuse. On
commença

les travaux, soit à terre, soit à

bord, et la carte
plusieurs points à l’aide
de relèvements précis. Cependant les tribus voi¬
sines s’étaient familiarisées avec nos
marins; on
avait aperçu des Patagons et des Pécherais. Ces
premiers n’ont rien des mœurs farouches que les
anciens géographes leur ont attribuées. De haute
taille sans être gigantesques, ils montrent un ca¬
ractère doux et sociable, des mœurs
simples et
indolentes. Les Pécherais, bien
plus dégradés au
physique, onjt également des habitudes paisibles.
du détroit fut rectifiée en

Toute la différence entre les deux
races,

sorties

doute d’une souche commune,
provient de
leur manière de vivre. Le
Patagon est
sans

chasseur;
pêcheur ; celui-ci ne quitte pas sa
pirogue, celui-là son cheval. Les uns et les autres
le Pécherai

est

sontid’une bienveillance extrêmeenvers les étran¬
gers, et deux matelots américains , abandonnés
sur

an,

plage, avaient trouvé pendant plus d’qn
chez les Patagons, une hospitalité fraternelle.

cette

�VOYAGES ET MARINE.

180

malheureux, qui, après
antarctique, furent débarqués au

d’Urville recueillit ces

M.

la croisière

Chili.
On

se

trouvait alors à la fin de

décembre, et il

de se diriger vers le pôle. De tous les
navigateurs qui avaient pris cette route, Weddell
était le seul dont on pût suivre les traces. Cook,
en 1775, avait sur ce point rencontré les glaces
par le 60® degré; Powell, en 1721, n’avait pas
pu aller au-delà de 62“ 30’ ; Biscoë s’était élevé
avec beaucoup de peine à 63“ ; mais Weddell as¬
surait qu’il avait trouvé la mer libre jusqu’au
71® parallèle. Les corvettes naviguèrent donc dans
était temps

unies ;
mais, le 18 janvier, un bloc de glace, de quatrevingts pieds de haut, se montra devant VAstrolabe.

cette direction et sur

Le

lendemain,

des eaux parfaitement

ces masses

flottantes allèrent en

le 22, par 65“ environ, une im¬
déroula sur toute la ligne de
l’horizon. On se ferait difficilement une idée de la
magnificence sinistre d’un tel spectacle. Abusé
par un effet d’optique, l’œil découvre dans ces
blocs inégaux des merveilles monumentales.
Tantôt ce sont des clocbers de cathédrales go¬

augmentant, et,
mense

barrière

se

thiques bizarrement sculptés, tantôt des forêts
d’obélisques lumineux ou bien des temples gi¬

gantesques comme ceux d’Ellora, ou
carrières de marbre

étincelant,

ou

d’immenses

enfin une

�EXPÉDITION
vaste

DE

L’ASTROLABE

ET DE LA

ZÉLÉE. 181

capitale hérissée d’édifices et dans la forme

vaporeuse et
du matin.
Sans les

confuse

que

lui donne le brouillard

dangers qu’elle recélait, cette scène

aurait pu longtemps captiver le regard ; mais il
fallait songer à des soins plus sérieux, on avait
l’ennemi en face. Pendant quelques jours, on cô¬

éternelle muraille,- en cherchant si elle
étendue quelque solution,
on la retrouva, toujours
plus compacte et plus menaçante. A diverses re¬
prises, les deux corvettes se trouvèrent resserrées
entre d’énormes glaçons, et le 3 février, une bar¬
rière de deux cents toises de large les sépara de
la haute mer. Qu’on juge des craintes qui vinrent
assaillir les équipages! Il fallait s’ouvrir violem¬
ment un passage, tantôt à l’aide du vent, tantôt
au moyen de
pioches, de leviers et de pinces. A
toya cette

n’offrirait pas dans son
de continuité. Partout

force de bras et de

cordes, on
de manière à leur faire tracer
des

tirait les bâtiments

un

sillon

au

milieu

glaces. Pendant cinq jours, les équipages fu¬

occupés à cette rude manœuvre. Le 9 au
matin, les vents ayant passé au sud , lés corvettes
déployèrent toutes leurs voiles pour livrer à l’ob¬
stacle un dernier combat. Contenues par les
rent

glaces, mais chassées
la Zélée

se

sur ce

lit

la brise, VAstrolabe et
s’agitaient en bondissant
inégal. Ces secousses faisaient gagner
roulaient

et

par

�VOYAGES ET MAUINE.

182

de chemin, mais tout s’arrêtait quand la
haute. Alors il fallait em¬
ployer les machines et les bras, coucher les vais¬
seaux sur le flanc pour les faire glisser avec plus
de facilité et les traîner ainsi au risque de les
voir se briser en mille éclats. Enfin cette angoisse
eut un terme : après avoir creusé leur route pen¬
dant une lieue, la Zélée et VAstrolabe touchèrent
de nouveau à la pleine mer. Elles étaient sau¬
vées, non sans blessures; elles sortaient de cet
étau qui les avait tenues comprimées pendant une
un

peu

barrière devenait trop

semaine.

épreuve si concluante, il
n’y avait plus à se lancer dans de nouveaux périls,
sur la foi de Weddel. Cependant il répugnait à
M. d’Urville de n’emporter de ces parages qu’un
désappointement. Il prolongea encore la barrière
polaire pendant trois cents milles sans pouvoir
trouver d’issue, et ne s’arrêta que lorsque la di¬
rection des glaces l’eut éclairé sur l’inutilité de
ses efforts. Alors il se rabattit sur les îles Orkney,
dont il compléta la géographie, puis sur la par¬
tie orientale du Shetland, qu’il rectifia et réta¬
A la suite de cette

point, il y avait à s’assurer de l’exis¬
pitons neigeux qu’avaient aperçus des
pêcheurs de phoques, et qu’ils avaient désignés
sous les noms de Terres de Palmer et de Trinité.

blit. Sur
tence

ce

de

Foster, Biscoô et Morrell en

avaient eu vaguement

�EXPÉDITION

connaissaace

DK

L’ASTIîOLABE

ET DE LA

ZÉLÉE. 183

imposé divers noms.
l’expédition française voulut
fixer l’état réel de ces terres mystérieuses. Il les
attaqua dans une partie qu’aucun navigateur n’a¬
vait encore aperçue, et en traça la configuration
sur une étendue de cent
vingt milles à peu près,
entre le parallèle de 63® et 64°, et les méridiens
de 58° et 62°, à l’ouest de Paris. Ces terres, cou¬
ronnées de pics nombreux, sont couvertes d’un©
couche de glaces éternelles. La principale fut
appeléè Terre de Louis-Philippe-^ les autres reçu¬
rent divers noms.
Cependant, au milieu de ces pé¬
nibles travaux, la saison avançait, et les
équipages
el

leur avaient

Le commandant de

commençaient à souffrir du scorbut. Il fallut
quitter ces tristes contrées en toute hâte, et re¬

l’un des ports du Chili. A l’arrivée devant
Conception, quarante hommes à bord de la

gagner

la

Zélée étaient hors de service. L’Astrolabe

tait que

ne

comp¬

quinze malades; mais déjà le mal faisait
des progrès, et l’état-major lui-même commen¬
çait à en éprouver les cruels symptômes. Des
soins attentifs, un régime salubre et l’air du
rivage
eurent bientôt combattu les atteintes du
fléeau,
et ramené la santé sur les
visages. Quand on
mouilla dans la baie de Valparaiso, il ne restait
plus que trois scorbutiques à bord.
Ici allait

tre série

commencer

pour

d’études. L’Océanie

l’expédition une au¬
l’attendait; les cor-

�184

VOYAGES ET MARINE.

réparées, mirent leur proue sur ses ar¬
chipels. A part don Juan Fernandez, célèbre par
les aventures du matelot Selkirk qui inspirèrent
le Robinson Crusoé, on n’aperçut aucune terre
avant les îles Gambier, foyer intéressant d’une
mission catholique. Il y a cinq ans de cela, ce
petit groupe, qui forme l’extrémité orientale de
l’archipel de la Société, était en proie aux misères
et aux dérèglements de l’état sauvage. La polyga¬
mie, le fétichisme, l’anthropophagie, y régnaient
sans
partage, et la condition des naturels appro¬
chait beaucoup de celle de la brute. Quelques
prêtres des missions de Paris ont changé tout
cela. Déposés sur ces îles, ils se virent, pendant
six mois, chaque jour à la veille d’être tués ou
dévorés. La foi les soutint; ils attendirent. Quel¬
ques procédés industriels enseignés à propos, quel¬
ques médicaments distribués avec intelligence,
leurs soins pour les malades, leur bonté envers
les vieillards, leur tendre affection pour les en¬
fants, adoucirent ces cœurs farouches et domp¬
tèrent ces natures rebelles. Un petit nombre d’in¬
digènes se laissa d’abord baptiser, puis d’autres
suivirent, enfin les chefs eux-mêmes abjurèrent
leurs croyances, et mirent de leurs mains le feu
aux idoles. Ce fut le signal d’une conversion gé¬
nérale. Aujourd’hui la population des îles Gam¬
bier est entièrement catholique.
vettes,

�EXPÉDITION

DE

L’ASTROLABE

ET DE LA

Quand l'Astrolabe et la Zélée

se

ZÉLÉE. 185

trouvèrent

en

terres; une embareation se détacha
rivage et se dirigea vers les corvettes; trois
Français et plusieurs insulaires la montaient. On
les admit sur le pont; les Français étaient des
de

vue

ees

du

matelots attachés

au

service de la mission. Quant

indigènes, ils n’avaient rien de cette curiosité
enfantine, de cette cupidité instinctive, qui ca¬
ractérisent ces tribus ; on voyait qu’une discipline
religieuse s’était emparée de leurs esprits et com¬
aux

penchans. Ils ne touchaient à
permission, et répon¬
daient avec intelligence aux questions qu’on leur
adressait. Un officier voulut mouler la figure de
l’un d’eux, qui se prêta fort patiemment à cette
opération délicate, et se montra enchanté des
bagatelles qu’on lui donna en retour. Le teint de
mandait à leurs

rien

ces

sans en

demander la

hommes était fortement cuivré; leurs

sans

être

traits,

réguliers, n’avaient rien de repoussant ;

membres, bien conformés, accusaient de la
vigueur. Ce groupe de Gambier, le plus impor¬
tant théâtre de la propagande catholique dans
l’Océanie, se compose de cinq ou six îles peu dis¬
tantes les unes des autres, et dont la plus consi¬
dérable, Mangareva, est couronnée par un pic,
le mont Duff, qui s’élève à une hauteur de douze
cents pieds au-dessus du niyeau.de la mer. Le
meilleur mouillage est à Kamaran, entre Mangaleurs

�186

VOÏAGliS ET M VUINE.

fut là que les deux cor¬
jetèrent l’ancre, le 4 août 4838.
Le principal chef des îles Gambier était alors
Mapou-Taona ; mais son influence paraissait su¬
bordonnée à celle de son oncle Matoua, ancien
grand-prêtre des idoles, aujourd’hui catholique
reva

et

Karavaï, et

ce

vettes

fervent. L’un et l’autre obéissaient d’ailleurs

aux

quatre membres delà mission, MM. Caret, Laval,

l’évêque de Nilopolis. Deux mille
peuplent ce petit état insulaire, et
relèvent de ce double pouvoir temporel et spiri¬
tuel. C’est un noyau d’église qui, sans les jalou¬
sies de la société biblique de Londres, se serait
bientôt étendu dans toute la Polynésie. Le com¬
mandant d’Urville avait quelques instructions au
sujet de cet établissement. Il expédia d’abord à
l’évêque les ballots qui lui étaient destinés, et alla
ensuite lui rendre visite dans l’île d’Aokena, lieu
de sa résidence. Le lendemain, l’évêque vint à
bord en grand costume, et le roi des Gambier
Guillemard et

âmes environ

crut à son tour

devoir honorer les corvettes de

présence. Chacun de ces dignitaires se vit sa¬
de canon, et le pavillon de
l’archipel fut hissé aux mâts des navires. Cet
échange de bons procédés continua des deux cô¬
tés. Le roi envoya aux corvettes ce qu’il avait de
meilleur, des fruits à pain, des poules, des cocos,
des bananes, le commandant se fit un plaisir de
sa

luer de neuf coups

�EXPÉDITION

lui offrir des

DK

l’ASTROLABE ET

DE LA

ZÉLÉE. 187

objets qui le comblèrent de joie :
poudre, des étoffes

fusil à deux coups, de la
et Un habillement complet.
un

jour avait été fixé pour une messe solen¬
qui devait se célébrer en plein air sur le
rivage. Elle eut lieu le 12 août. Dès le matin, les
corvettes avaient été pavoisées; vers les neuf
heures, l’état-major en grande tenue et les équi¬
pages en armes descendirent sur la plage de
Mangareva. L’évèque officia, et tous les person¬
nages des îles Gambier parurent à la cérémonie.
Au premier rang figurait l’ancien grand-prêtre
Matoua, géant de six pieds; puis venaient la reine
et sa tante, coiffées toutes les deux d’un chapeau
de paille et vêtues d’une robe d’indienne. Le roi,
assis sur une sorte d’estrade, avait endossé une
redingote en drap bleu et portait pour la pre¬
mière fois des souliers et des bas qui semblaient
l’inquiéter beaucoup, et dont il se débarrassa
après le service. Les princesses n’avaient pas
poussé si loin l’étiquette; elles étaient demeurées
pieds nus. La population s’échelonnait à quelque
distance, les hommes d’un côté, les femmes de
l’autre, tous accroupis sur leurs talons. Aux
chants du prêtre, ils répondaient en chœur avec
beaucoup d’ensemble et avec un accent guttural
des plus prononcés. Quand l’office fut terminé
l’évêque adressa un petit sermon en français aux
Un

nelle

,

�VOYAGKS ET MAUINE.

188

équipages, et un autre en langue indigène aux
insulaires de Mangareva,

qui l’écoutèrent dans le

plus profond recueillement. Ce spectacle était
plein d’émotion et d’intérêt; il rappelait les pre¬
mières scènes de la conquête du Nouveau-Monde,
quand des milliers d’indiens s’inclinaient devant
le crucifix d’un moine et signalaient leur sou¬
mission par de grandes abjurations publiques.
Le triompbe du catholicisme a même été sur ces
plages plus pur et plus glorieux : l’Évangile n’y a
point eu le bûcher pour auxiliaire.
Les missionnaires de

Gambier racontèrent aux

officiers des corvettes par quels prodiges de pa¬
tience ils étaient venus à bout d’établir leur em¬

les naturels. Chez ces tribus, ce n’est
pas le fanatisme qui domine, mais l’indifférence.
Elles ne tiennent pas à leur culte, mais elles ne se
passionnent pour aucun. Avec une pareille dis¬
position des esprits la ferveur arrive lentement,
et, sans la ferveur, point de néophytes. Ce n’est
pas tout : il fallait rendre intelligibles à ces races
abruties des mystères religieux que la plus haute
raison ne saurait pénétrer. Les apôtres y épui¬
sèrent toutes les ressources de leur piété, tous
les trésors de leur persévérance. Ils fabriquaient
de petites croix en osier et venaient les planter
devant la case des chefs, afin de les familiariser
avec la vue de cet emblème. Pour expliquer le

pire

sur

�EXPÉDITION

DE

l’ASTROLABE ET DE LA ZÉLÉE. 189

dogme de la trinité, ils avaient adopté la feuille
du trèfle, qui semblait résumer ce symbole des

trois personnes en une seule. Chaque jour c’é¬
taient de nouveaux efforts inspirés par la dévotion

plus ingénieuse. Rien ne réussissait pourtant.
appelèrent à leur aide des
moyens plus profanes. Ils avaient apporté quel¬
la

Alors les missionnaires

ques
tout

une petite pharmacie : ils mirent
service des naturels, ne se réservant

outils et

cela

au

eux-mêmes. De leurs mains ils creu¬
puits, bâtirent des cases et entreprirent
de construire une chapelle en bambous. Pendant
ce temps, leur chétif bagage s’épuisait sans se
renouveler; leurs vêtements s’usaient, et ils
étaient obligés d’en surveiller attentivement la
conservation. Qu’on juge de leur embarras! Eux
qui blâmaient la nudité chez les indigènes, ils
étaient à la veille de n’avoir plus rien pour se
couvrir, et d’énormes solutions de continuité
rien pour
sèrent des

dans leur costume les mettaient en

infraction

journalière avec les préceptes qu’ils enseignaient.
Enfin, tant d’héroïsme, tant de patience, furent
couronnés de quelque résultat. Des secours ar¬
rivèrent d’Europe, et l’abjuration d’un grand
chef décida du sort de l’archipel.
Depuis ce temps, les îles de Gambier ont changé
d’aspect. A la promiscuité on a vu succéder les
unions régulières; des mœurs réservées ont rem-

�VOYAGES ET MARINE.

190

placé la licence d’autrefois. Quelques Français,
fixés sur les lieux, se sont empressés de donner
l’exemple en choisissant des femmes parmi les
naturels et

en

élevant leurs familles à l’euro¬

péenne. Une sorte de civilisation

introduite

avec

le culte

nouveau

matérielle s’est

et l’a rendu

cher

par des bienfaits aisément appréciables. Avant
l’arrivée des missionnaires, ces peuples se fai¬
saient la guerre pour avoir des cadavres et se li¬
vrer

plus de
dépravation , et la concorde règne

à d’horribles

traces

de cette

festins. Il

ne reste

des
écoles où les enfants viennent s’instruire : le beaufrère du roi commence à écrire passablement, et
entre

les chefs des îles. La mission a ouvert

grand nombre d’insulaires lisent très couram¬
leur catéchisme! Déjà les cases, plus soli¬
dement construites, prennent un air de propreté
et d’aisance; les cultures sont mieux entendues,
la canne à sucre a été naturalisée, et l’on va jus¬
qu’à tisser le coton. La race elle-même semble
s’améliorer. Le type plat et écrasé de ces tribus
fait peu à peu place, chez les enfants, à des lignes
plus gracieuses et plus pures. Au lieu de vivre
seulement de pêche , les naturels élèvent mainte¬
nant des poules et des cochons, et sur leur .ter¬
rain volcanique toutes les céréales réussissent à
souhait. Avec des moyens plus puissants, cette
civilisation microscopique serait certainement
un

ment

�EXPÉDITION

DE

L’ASTROLABE

ET DE LA

ZÉLÉE.

191

plus avancée; mais telle qu’elle

est, et si près de
et charme à la fois.

berceau, elle surprend
plus curieux que ces chrétiens qui mar¬
chent à demi-nus, s’embarquent sur des
piroguès
à balancier, et brandissent leurs lances armées
d’os de poissons. Sous cet aspect, en
apparence
farouche, ils cachent une docilité parfaite, et
jamais on ne les vit rebelles à la voix de leurs
son

Rien n’est

pasteurs.

ici

Ce n’est pas sans

de

avec

terre.

intention

que nous

quelque développement de
L’avenir de la

parlons
ce

coin

propagande catholi¬
dans les archipels de l’Océanie tient plus
qu’on ne le suppose au succès de cette église

que

naissante. Les missions

anglaises et américaines,
presbytériens et les wesleyens, se partagent
des îles importantes et les défendent contre le ca¬
tholicisme avec une inquiétude
ombrageuse. Vai¬
nement nos missions de Paris ont^elles
engagé la
les

lutte
aux

envoyant de courageux apôtres à Taïti,
Sandwich et dans la Nouvelle-Zélande. Les
en

luthériennes, investies de toute la puis¬
agitant à leur gré les indigènes,
ont suscité aux
évangélistes français des dilBcultés sans nombre, et, ne
pouvant les intimider,
ont eu
recours, sur plusieurs points, à des dépor¬
sectes
sance

locale et

tations violentes. Pour mettre

oppression,

un

notre gouvernement a

terme à cette

fait quelques

^

�VOYAGES ET MARINE.

192

efforts

venger

envoyé deux frégates chargées de
les outrages dont nos prêtres avaient à se

:

il

a

plaindre. Mais le fanatisme religieux ne capitule
pas facilement, et la leçon-, si sévère qu’elle ait

pu être, sera bien vite effacée. La propagande lu¬
thérienne, s’appuyant d’un côté sur l’Union amé¬
ricaine de l’autre sur l’Angleterre j n’acceptera
,

jamais, sur les lieux où elle règne, une lutte
franche et sincère avec la propagande catholique.
Sûre de ses avantages, elle préférera anéantir
toute concurrence au moyen des armes tempo¬
relles. C’est beaucoup si elle souffre le voisinage
de quelques établissements précaires, tels que
oeux des Gambier et de l’archipel de Samoa.
Comme foyer et comme point de départ, ces
églises au berceau ont donc une valeur réelle;
elles peuvent devenir une pépinière d’apôtres et
un lieu de refuge où ils viendront s’abriter contre
la persécution.
Après quinze jours de station sur cet archipel,
l'Astrolabe et la Zélée remirent à la voile, et le 24
elles étaient en vue des îles Marquises (NoukaHiva). En aucun lieu de l’Océanie, le paysage
n’est plus beau, plus riche, plus varié. Les val¬
lons sont couverts d’une magnifique robe de ver¬
dure, que traversent de loin en loin, comme au¬
tant de sillons d’argent, de larges et éblouissantes
cascades. Le cocotier, le bananier, l’arbre à pain,

�EXPÉDITION

DE

L’ASTROLABE

ET DE LA

ZÉLÉE. 193

long des plages; les pandanus et les
régnent à mi-côte; les sommets sont nus
et stériles. Parmi les groupes qui se rattachent à
la Polynésie, celui-ci est l’un des plus arriérés.
Les naturels y -vont presque nus, et quand les
corvettes mouillèrent dans la baie d’Anna-Maria,
plusieurs femmes, venues du rivagë à la nage,
montèrent sur le pont sans aucune espèce de vê¬
tement. Le tatouage est l’ornement
obligé de ces
peuples : l’importance d’un individu se mesure
au nombre et à la nature des
lignes qui le sil¬
lonnent. Chez les femmes, cet ornement ne se
compose que de dessins légers et superficiels; les
jeunes filles n’y sont point assujéties.
Le séjour des deux corvettes devant les îles
Marquises ne dura qu’une semaine, et pendant
ce
temps les rapports se maintinrent avec les ha¬
bitants sur le pied le plus amical. Les naturels
de la baie d’Anna-Maria appartiennent à la tribu
des Toupias, constamment en guerre avec les
Hoppas et les Taïpiis, qui occupent le reste de
ces îles. Ils obéissent à une reine
qui dirige un
conseil de chefs. Cette princesse honora de sa vi¬
site l’Astrolabe et la Zélée, et parut flattée de quel¬
ques cadeaux qui lui furent offerts. L’exercice à
feu l’étonna sans l’intimider, et elle fit même en¬
tendre qu’elle serait bien aise d’avoir de sem¬
blables instruments de guerre pour s’en servir
dominent le

hibiscus

13

�VOYAGES ET MARINE.

contre ses
vue

,

ennemis. Le lendemain de cette entre¬

les corvettes quittaient le

mouillage. Après

suite de,petites îles, elles pa¬
rurent devant Taïti le 9 septembre et relâchèrent
dans la rade de Matavaï. Dans le même moment,

avoir

reconnu une

frégate la Vénus se trouvait à Pape-Ifi,

la

baie

réparation de quel¬
ques griefs. Les deux corvettes concoururent à
la négociation qui intervint et qui fut terminée par
l’Artémise quelques mois plus tard. Cet incident,
2)lus politique que scientifique, était une sorte
de hors-d’œuvre pour l’expédition : aussi le sé¬
jour à Taïti fut-il abrégé et suivi d’une reconnais¬
sance hydrographique de tout le groupe. Il s’a¬
gissait de rectifier les cartes de Cook, dont les
voisine, afin d’y poursuivre la

indications fautives faillirent causer la perte

l’une des corvettes

sur

les récifs de Mopélia.

de

l’archipel de Taïti, on se dirigea sur celui
que Bougainville avait nommé îles des
Navigateurs. Ces parages ont une triste célébrité
dans l’histoire des voyages : ils furent témoins de
là catastrophe du capitaine Delangle, compagnon
de Lapérouse. Lapérouse venait de mouiller sur
l’île de Maona en décembre 1787, et deux jours
De

de Samoa

,

de relations bienveillantes

l’avaient rassuré

sur

dispositions des naturels. Les pirogues af¬
long des bâtiments et s’y livraient à
des échanges paisibles. Une petite rixe entre un
lës

fluaient le

�EXPÉDITION

DE

L’ASTR0L4BE

ET DE LA

ZÉLÉE.

195

sauvage et un matelot avait seule troublé la bonne
harmonie ; mais le commandant avait cru assez

la sûreté des équipages en montrant
indigènes, dans un tir aux pigeons, la puis¬
sance des armes à feu. Confiant dans sa
force,
Lapérouse se hasarda même à parcourir les ha¬
meaux de la plage, et l’accueil
qu’il y reçut ne
fit qu’accroître sa sécurité. Cependant une cata¬
strophe se préparait.
Le troisième jour, le capitaine
Delangle se
rendit à l’aiguade avec deux
chaloupes et deux
faire pour

aux

canots

montés par

La marée étant

soixanle-une personnes armées.
basse, on échoua les chaloupes ;

les canots seuls restèrent à flot. Dans les
pre¬
mières heures, l’opération se fit

tranquillement;
le nombre des naturels aug¬
mentait, et il s’éleva bientôt à plus de mille.
D’abord curieux et importuns, ils finirent
par
devenir turbulents.
Delangle voulut les apaiser
avec
quelques cadeaux ; mais il plaça mal ses fa¬
veurs, et ne fit qu’aggraver la situation. Sous
peine d’un désastre, il fallait opérer la retraite :
Delangle l’ordonna trop tard. Le premier grapin
venait d’être levé, quand une
grêle de pierres an¬
nonça les hostilités. Le capitaine, désireux d’é¬
viter une affaire sanglante,
n’y fit répondre que
par un coup de fusil déchargé en l’air. Ce fut
seulement peu à peu

assez

pour provoquer une attaque

générale. Mille

�J96

VOYAGES ET MARINE.

dans la mer, ayant de
Les mousquets ne les
arrêtèrent pas; ils allèrent droit aux embarca¬
tions. Delangle tomba le premier, renversé par
un coup de casse-tête. A ses côtés périrent les
officiers qui cherchaient à le défendre. Doués
d’une vigueur athlétique, les naturels engagèrent
une lutte corps à corps dans laquelle tout l’avan¬
tage leur resta. Les pierriers des chaloupes por¬
taient à faux ; les mousquets, avec leurs amorces
mouillées, faisaient mal leur service. Ce fut une
sauvages se précipitèrent
l’eau jusqu’à la ceinture.

horrible boucherie. Heureusement, par un mou¬

spontané, les équipages compromis se
chaloupes pour se
réfugier dans les canots. Cette diversion sauva une
partie de nos marins. Ramenés par cette retraite
à l’instinct du pillage , les sauvages se précipitè¬
rent à l’envi sur les embarcations qu’on leur
abandonnait, les mirent en lambeaux, les dépe¬
cèrent et s’en disputèrent les débris. Dans cet in¬
tervalle, les canots, un instant arrêtés dans leur
marche, purent s’éloigner et regagner les fré¬
gates; mais vingt-cinq hommes étaient restés sur
cette plage fatale, et longtemps on crut que leurs
vement

décidèrent à abandonner les

cadavres avaient été dévorés.

des corvettes à Opoulou, sur le
de Samoa, contribua à éclaircir ce qu’il y
de mystérieux dans cette affaire. D’après

Le passage

groupe
avait

�EXPÉDITION

UE

L’ASTUÜLABE

ET DE LA

ZÉLÉE. 197

renseignements qui furent donnés, ce dé¬
d’un malentendu, et non
d’un complot formel. Les naturels de Samoa sont
d’origine polynésienne, et rien chez eux ne ré¬
les

sastre fut le résultat

vèle des habitudes de cannibalisme. Les corps
des victimes furent donc inhumés, et quelques

blessés, qui survécurent à la catastrophe, purent
finir tranquillement leurs jours dans ces îles. La
conduite des insulaires à l’égard de VAstrolabe et
de la Zélée ne démentit pas d’ailleurs ce qu’une
explication semblable peut avoir de favorable pour
eux. Durant le cours de la relâche, ils se montrèrént fort pacifiques. Un jour seulement il arriva
qu’un élève, qui s’était aventuré dans l’intérieur,
fut dépouillé par son guide. A l’instant, le com¬
mandant voulut donner au pays une leçon sévère.
Cinquante hommes armés débarquèrent sur la
grève, et une réparation fut demandée. Le chef
du village l’accorda sans délai. Il fit restituer les
objets volés, et y ajouta douze petits cochons;,
forme d’amende.

.sous

recueillit, dans celte relâche, quelques dé¬
les îles du groupe de Samoa. Le chris¬
tianisme les a déjà visitées. Des missions luthé¬
riennes et catholiques y ont successivement paru.
Le littoral semble à peu près converti ; l’intérieur
seul est idolâtre. Le type y est beau, les femmes
surtout ont des formes remarquables. Au premier
On

tails

sur

�198

^

VOYAGES

ET

MARINE.

coup-d’œil, il est facile de distinguer un chrétien
d’un idolâtre. Le chrétien se coupe les cheveux j
l’idolâtre les laisse croître, et comme la chevelure
est fort crépue, on le dirait chargé d’une énorme
perruque. Le pays offre un aspect de richesse et
d’abondance. Les cases, propres et symétriques,
ressemblent à des ruches à miel; les pirogues,

ajustées, ont jusqu’à cinquante
pieds de long et sont manœu vrées avec une adresse
infinie. Habiles et industrieux, les habitants excel¬
lent dans la fabrication des nattes, dont ils four¬
nissent les archipels voisins. C’est en somme un
peuple avancé, intelligent, prêt pour la civili¬
merveilleusement

sation

.

Vavao, dans l’archipel de Tonga-Tabou , où se
rendirent ensuite VAstrolabe et la Zélée, est une sta¬

plus intéressante. Les missions luthé¬
riennes, si promptes à s’emparer de toutes les posi¬
tions, n’ont pas négligé ce groupe, qui s’étend du
18® au 22® parallèle, et comprend deux grandes îles
et une infinité de petits îlots. L’archipel de TongaTabou marche presque de pair, pour l’importance,
tion

encore

avec ceux

de la Nouvelle-Zélande, de

Sandwich. Il

appartient, comme

polynésienne et

aux

Taïti et des

eux,

à la race

tribus les plus intelligentes

religieuses, son
grands hommes, sa généa¬
logie de souverains. A Tonga-Tabou, l’autorité

de cette

race.

Il

a ses

histoire militaire, ses

traditions

�EXPÉDITION

DE

l’ASTROLABE ET pE LA ZÉLÉE. 199

jours se perpétue; mais aux des jBapaï et à Vavao l’influence des missionnaires sem¬
ble avoir prévalu sur les pouvoirs idolâtres. Pe
là une guerre intestine qui ne cessera qu’avec la
conversion totale de ce groupe. Vavao est entiè¬
rement chrétien ; les missionnaires Thomas et
Brooks y tiennent les rênes du gouvernement, en
même temps qu’ils dirigent les âmes. TongaTabou est plus rebelle : à diverses époques, les
wesleyens ont tenté de s’y établir, et la persécu¬
des anciens

chassés. La résidence du roi et de la
Vavao, devenu ainsi le vrai chef-lieu
de l’archipel, et tôt ou tard cette circonstance
tion les

en a

reine est à

ramènera les îles dissidentes à l’obéissance

et à

l’union.

peine les deux corvettes étaient-elles mouil¬
cette baie que le couple royal se rendit à
bord en compagnie des chefs de la mission- L’en¬
trevue fut des plus amicales. M. d’Urville et l@
missionnaire Thomas n’eurent qu’à renouveler
connaissance, lis s’étaient déjà vus en 1827. Une
rencontre plus inattendue fut celle d’un matelot,
nommé Simonet, qui avait déserté de l'Astrolabe
dans le cours de sa première campagne. Poussé
par une tempête violente, la corvette, onze ans
auparavant, s’était débattue pendant quatre jours
contre les écueils, et, sauvée de ce’péril, elle avait
eu ensuite à se défendre d’un complot tramé par
A.

lées

sur

�200

VOYAGES ET MARINE.

deux marins donl le résultat fut

l’enlèvement d’un

qui le montaient. Il fallut
pour obtenir satis¬
faction de cette injure, et encore la satisfaction
demeura-t-elle incomplète, puique le principal
coupable ne fut pas rendu à ses supérieurs et
livré à la justice navale.
Ce coupable était 1© même Simonet que l’on
retrouvait à Vavao. Depuis le jour de sa désertion,
il avait essuyé des fortunes diverses. Proscrit par
les chefs indigènes, il avait quitté Tonga-Tabou,
et s’était promené d’île en île sans pouvoir se fixer
nulle part. Turbulent et débauché, la mission

canot avec

les hommes

alors avoir

recours au canon

l’avait mis à l’index

;

on

l’accusait d’être catho¬

lique et de vendre de l’eau-de-vie aux naturels. A
quelque temps de là, ce fut bien pis encore. Un
missionnaire français ayant paru sur ces rivages ,
Simonet crut devoir se constituer son défenseur,
son interprète. La partie était trop inégale ; le
missionnaire catholique fut forcé de se rembar¬
quer précipitamment ; mais avant de partir, ce
prêtre laissa entre les mains du matelot une lettre
adressée au premier capitaine de la marine fran¬
çaise qui relâcherait sur ces côtes. Naturellement
cette pièce pouvait amener des représailles. Les
missionnaires luthériens voulurent l’anéantir: Si¬
monet la leur refusa. Alors

Enlevé

et

déporté dans

une

on

résolut

sa

perte.

île inhabitée, il

ne

�EXPÉDITION

DE

L’ASTROLABE

ET DE LA

ZÉLÉE.

201

qu’après avoir payé une
de vingt piastres d’Espagne, et quand pa¬
rurent l’Astrolabe Ql la Zélée, on l’envoya garotté à
bord des corvettes comme un malfaiteur. Là Simonet chercha à atténuer ses torts, à expliquer sa
conduite ; mais le commandant le fit mettre aux
fers et ne le relâcha qu’à la Nouvelle-Zélande, où
fut arraché à cet exil

rançon

,

il fut

débarqué.

Pendant que

l’expédition

se

reposait à Vavao,

voyageurs mirent leur temps à profit pour
étudier l’archipel de Tonga et ses races, fort cu¬

nos

rieuses.

Déjà, dans

ville avait recueilli

un
sur

séjour antérieur, M. d’Drcette contrée

des notions

étendues ; il les compléta dans sa l’elâche nou¬
velle , et on nous saura gré de résumer ici rapi¬
dement le travail du

navigateur le plus exact peut-

être que l’Océanie ait inspiré.
Le type est beau dans ces îles.

Les hommes y
ils ont le nez acquilin, les
lèvres minces, les cheveux lisses, le teint d’un
jaune animé. Les femmes sont gracieuses, et dans
sont de

haute stature ;

le nombre il s’en rencontre de vraiment belles. Le

buste chez les deux

sexes

est

ordinairement

nu :

des étoffes de tapa ( broussonetia ) leur couvrent le
reste du corps
jusqu’à mi-jambe. Le caractère de

peuples a été l’objet des jugements les plus
opposés, ce qui prouverait chez eux une grande
mobilité d’humeur, ou une dissimulation raffinée.
ces

�202

VOYAGIÎS ET MARINE.

Leur état social est fort

avancé. La famille y obéit

régulières , et les femmes y sont
l’objet de plus d’égards que dans les autres grou¬
pes. On peut même dire que ces naturels possèdent
des qualités d’un ordre supérieur, et entre autres
une puissance sur eux-mêmes qui suppose une

à des coutumes

raison élevée et réfléchie.

remarquable de retrouver sur ces
quelque chose qui rappelle la
société romaine. Les chefs tongas ont des clients,
de vrais clients, qui, au moyen de ce patronage,
tiennent un rang intermédiaire entre les patri¬
ciens et le peuple. Chacune de ces trois classes
obéit à des lois qui lui sont propres et qu’on en¬
freint rarement. Le plus grand droit de la no.
blesse est ce même tabou, que l’on retrouve dans
toutes les contrées polynésiennes. Un chef frappe
de tabou, c’est-à-dire interdit à tous l’uàage de
denrées dont il craint l’épuisement; il suspend,
à l’aide de ce mot sacramentel, la pêche dans
certaines baies, dans certaines criques, afin que
le poisson puisse s’y renouveler; il empêche de
traverser les champs avant que la récolte soit faite,
de toucher aux arbres avant que le fruit soit mûr.
A ce point de vue, ce veto s’exerce tantôt pour
l’utilité particulière, tantôt pour l’utilité com¬
mune. D’autres fois, il ne s’agit plus que de de¬
voirs d’étiquette. Ainsi, il est défendu de manger
Il est

assez

écueils lointains

�EXPÉDITION

DE

E’ASTROLABE ET

DE LA

ZÉLÉE. 203

aux vivres qu’il a en¬
puériles se multiplient
à l’infini et ne semblent faites que pour maintenir
la sévère distinction des rangs. Les classes peu¬
vent se mêler par le mariage; mais l’homme qui
épouse une femme d’un rang supérieur vit tou¬
jours avec elle dans des conditions d’infériorité.
Les enfants prennent la position du conjoint le
plus noble. Les mariages se contractent avec une
grande liberté; les enfants des chefs seuls sont
fiancés d’avance et astreints à une fidélité rigou¬
reuse. Dans un cas d’adultère, la loi livre les
deux coupables à l’époux outragé, qui peut se
faire justice lui-même. Ordinairement il se borne
à répudier sa femme. Peu de formalités accom¬
pagnent la cérémonie du mariage; l’époux va
devant

un

chef, de toucher

tamés. Ces interdictions

chercher

sa

future dans la maison de

ses

parents

amis des deux
familles. Il n’y a pas d’autre consécration.
Les maisons des Tongas, d’un ovale allongé,
se composent d’un toit soutenu sur un assem¬
blage de poteaux et de solives proprement ajustés
et réunis par des liens. Le plancher, en terre
battue, est recouvert d’une couche d’herbe sèche,
au-dessus de laquelle sont étendues des nattes en
feuilles de cocotier. L’intérieur peut se diviser en
plusieurs pièces au moyen de compartiments.
D’autres nattes, roulées sur le talus du toit,
et

donne ensuite

un

repas aux

�204

VOYAGES ET MARiNE.

l’habitation de
pluie, ou se relèvent, dans les ardeurs de l’été,
pour donner accès aux brises fraîches de la mer.
Dans ce logis, les maîtres seuls occupent une
pièce distincte; le reste de la famille couche dans
la grande salle, et les serviteurs ont de petites
cellules séparées. Les nattes servent de lits, et
s’abaissent

au

la

besoin pour garantir

les vêtements de couvertures. Quant aux

meubles

nombreux : ce sont des bols pour
kava, boisson favorite des naturels, des gourdes
pour contenir l’eau, des vases de coco remplis
d’huile pour la toilette, des escabeaux et des
ils

ne

le

sont pas

coussinets

en

bois. Entourées d’un verger, ces

petits villages bien décou¬
pés, bien tenus, palissadés dans un but de dé¬
habitations forment de
fense et

ombragés

de verdure.
Les

par

d’impénétrables berceaux

principales occupations qui animent l’inté¬
ces cases consistent,
pour les hommes,

rieur de

des filets et des
les femmes, dans celle des étoffes.

dans la fabrication des armes,

pirogues; pour
Les procédés employés pour ce dernier travail
sont fort ingénieux ; les ouvrières vont d’abord
cueillir les plus jeunes baguettes du broussonetia,
dont elles enlèvent adroitement l’écorce, qui,
nettoyée et plongée dans l’eau, s’y macère dans
un sens opposé à sa courbure naturelle. A la suite
de celte préparation, on étend l’écorce sur un

�EXPÉDITION

DE

L’ASTUOLXBE

ET DE LA

ZÉLÉE. 205

d’arbre

qui sert d’établi, et on la bat avec
prismatique à quatre faces, tantôt uni,
tantôt garni de rainures. De temps à autre, la
matière est repliée sur elle-même pour être bat¬
tue et étendue de nouveau; puis,
quand elle est
arrivée au degré de finesse et de fermeté conve¬
nable, on la fait sécher. Les pièces obtenues par
ce procédé ont une
longueur qui varie de sept à
huit pieds, sur une largeur moitié moindre. Ainsi
préparée, l’étoffe est blanche; quand on veut
la teindre, on la place sur une large planche
garnie de substances fibreuses très serrées, et, à
tronc
un

maillet

l’aide d’un bain de teinture de l’écorce du koha,

répand sur la pièce une couleur brune et lus¬
trée. Un autre travail essentiel du
ménage, c’est

on

la

cuisine, très raffinée dans l’archipel de Tonga.
préparation d’un porc entier dans un four de
pierres incandescentes est une recette dont nos
marins ont pu apprécier le mérite. Le
porc est
la base de tous les repas. Autour de ce mets de
résistance figurent des fruits de toute sorte, des
ignames bouillies et écrasées dans une émulsion
de noix de cocos, des gelées faites avec des
plantes
saccharines, des racines de tare accommodées de
diverses manières. Au moment du repas, ces di¬
vers
objets sont étalés sur des feuilles de bananier,
et le chef de la famille
découpe les parts ; des ser¬
viteurs debout derrière les convives, leur préLa

,

�VOYAGES ET MARINE.

206
sentent

de temps

d’eau de

à autre des courges remplies

coco.

objet essentiel
pour les Tongas, et les cheveux sont surtout chez
eux l’objet d’un entretien de tous les instants.
Autant de têtes, autant de coiffures. Quelques
élégants laissent croître leur chevelure dans toute
sa
longueur, d’autres la portent absolument rase;
il en est qui, à l’aide de mordants, la teignent en
blanc, en rouge ou en blond, et la frisent ensuite
avec une patience exemplaire. Quand ce chefd’œuvre de l’art est achevé, ils ne bougent plus,
de peur d’en déranger l’économie. Les femmes
ne font pas autant d’apprêts, mais elles se cou¬
ronnent de fruits de pandanus ou de fleurs odo¬
rantes. Dans les lobes de leurs oreilles, percés
de larges trous, elles introduisent des cylindres
de trois pouces de long, et des articulations de
roseaux remplies de poudre jaune. Des colliers
de coquilles, d’ossements d’oiseaux, de dents de
requins, d’arêtes de baleine complètent ces or¬
nements. L’usage des bains joint à des frictions
constantes d’huile de coco, donnent à leur peau
une douceur et un lustre remarquables.
L’usage le plus caractéristique de ces pays est
celui du hava, boisson particulière aux peuplades
polynésiennes et produit de la fermentation des
racines du piper methyslicum. La préparation du
Les soins de la toilette sont un

�EXPÉDITION

DE

E’ASTROLABE

kava esl ordinairement

un

ET DE LA

ZÉLÉE,

i207

plaisir de famille; mais

celle d'un kava solennel s’élève à la hauteur d’une

publique. Dans cette occasion, tous
rond sur une vaste pelouse,
le haut du côté du cercle,
les inférieurs se rangeant auprès d’eux dans l’or¬
dre de la hiérarchie. Le peuple n’est pas acteur
dans ces scènes, il n’y assiste qu’en témoin, et a
cérémonie

les chefs se placent en
les supérieurs tenant

seulement le droit de circuler autour de l’en¬
ceinte. Quand tout le monde est

assis, les servi¬
apportent les racines du kava;
le président les passe à un préparateur, qui les
nettoie et les livre ensuite à ceux
qui offrent de
les mâcher. Cette opération est nécessaire
pour
que l’eau puisse plus facilement absorber les par¬
ties épicées de la substance fibreuse. Ainsi tritu¬
rées, les racines sont réunies dans un vase où
teurs entrent et

l’on

l’eau, puis le préparateur
agite, les presse, les pétrit, afin d’en exprimer
tout le suc; après quoi, jetant le tout dans un filet
à larges mailles, il le tord de nouveau avec une
grande force, de manière à ce que la partie éner¬
gique de la racine en découle entièrement. Un
kava bien confectionné fait le plus grand hon¬
neur au
préparateur : le kava a ses artistes. Quand
la boisson est prête, le chef en règle la distribu¬
tion avec un grand cérémonial. Chaque convive a
préparé une coupe naturelle, à l’aide de feuilles
les

verse

d’abord de

�208

VOYAGES ET MAUINE.

peut servir qu’une
y avoir bu, on la jette pour en fabri¬
quer une autre. L’étiquette la plus sévère préside
à l’appel des noms, et ce serait insulter grave¬
ment un Tonga que de le faire décheoir de son

de cocotier

:

fois; après

cette coupe ne

numéro d’ordre dans

une

distribution solennelle.

de tribus qui aient autant de fêtes
publiques , de bals, de tournois, que les Tongas.
Les voyageurs ne tarissent pas sur ce sujet; Cook
ne se lasse point d’admirer les danses gracieuses
de ces insulaires; Maurelle en parle avec enchan¬
tement, d’Entrecasteaux leur consacre de longs
récits, et Waldegrave renchérit encore sur ces
peintures voluptueuses. Aujourd’hui ce n’est
guère qu’à Tonga-Tabou, où les mœurs anciennes
survivent, que l’on peut retrouver quelques ves¬
tiges de ces traditions. L’une des plus grandes
fêtes du pays a un caractère belliqueux; on y voit
deux partis de guerriers qui, arrivés dans une
sorte de champ clos, y exécutent quelques ma¬
nœuvres, et, après avoir échangé un défi bruyant,
détachent de part et d’autre un champion déter¬
miné. Ainsi de couple à couple l’action s’engage,
et la bataille est un long duel. A chaque triomphe,
quelques vieillards, juges du camp, proclament
le nom du vainqueur, toujours accueilli par un
Il est peu

cri d’enthousiasme. Des bouffons animent la scène
et

remplissent les intermèdes. Les femmes ne

�EXPÉDITION

DE

l’ASTROLABE

ET DE LA

ZÉLÉE.

209

pas repoussées de ces tournois, et souvent,
les mains garnies d’un ceste, elles se livrent à un
sont

pugilat qui n’est ni

danger, ni sans gloire.
place à une danse.
Les musiciens qui l’exécutent sont armés de bam¬
bous dont le son est plus ou moins
grave, suivant
la longueur des tubes, ou bien de tambours com¬
posés d’un bloc de bois à demi évidé par une
sans

Ordinairement le combat fait

fente centrale. On

se

ferait difficilement

une

de l’harmonie

idée

qui résulte d’un pareil orchestre;
indigènes sont habituées à ce dia¬
pason. Au premier appel du tambour, quatre
groupes d’hommes s’élancent, tenant à la main
une
pagaïe d’un bois mince et léger qu’ils font
voltiger autour d’eux d’une manière prestigieuse,
la portant tantôt à gauche, tantôt à
droite, ou la
faisant passer rapidement d’une main à l’autre.
Rien de plus vif que ces évolutions combinées
avec des mouvements de danse et des
poses d’en¬
semble. Parfois ce ballet se complète
par le chant,
et l’un des acteurs vient réciter un
prologue au¬
quel ses compagnons répondent comme dans les
chœurs du théâtre antique; puis l’orchestre et
les comédiens alternent, l’un avec un redouble¬
ment de tambours, les autres avec des chansons
mélancoliques, tandis que l’auditoire s’associe à
tous ces efforts et
joue lui-même un rôle en
mais les oreilles

criant: Bien! bien! encore! encore!

14

�VOYAGES ET MARINE.

210

La danse aux tlambeaux a un autre caractère;
les femmes seules y figurent, et c’est le soir seu¬
i,

lieu. Le coup-d’œil en est char¬
palmiers de la place publique
sont garnis de torches de résine, qui répandent
sur cette scène des clartés joyeuses. Les éclats de
rire des jeunes filles préludent à la fête et .ne
cessent que quand les tambours ont donné, le
signal. Alors vingt, danseuses, demi-nues, les
cheveux garnis de rosés de la Chine et le corps
enveloppé de guirlandes, se répandent au milieu
de l’enceinte et y décrivent des ondulations gra¬
lement

mant.

qu’elle

a

Tous les

de ces femmes sont
elles pivotent sur elless’inclinent toutes dans le même sens

cieuses. Les mouvements

d’abord lents et mesurés :

mêmes,
avec une

ou

précision merveilleuse. D’autres fois elles

élèvent ensemble leurs mains au-dessus de leurs
têtes de manière à se

auréole, puis
sorte de pudeur sur

former

elles les ramènent avec une

une

poitrines nues. Par moments elles bondis¬
pied et se replient ensuite en imitant
balancement de la vague. Cette danse calme

leurs

sent sur un

le

laisse ressortir tout le luxe de la
bandes de tapa

colliers et la

drapées

avec

toilette, les

goût, les fleurs, les

verroterie; aussi la coquetterie la

prolonge-t-elle volontiers. Mais peu à peu le mou¬
plus vif, et les poses s’animent
avec la musique. Dans l’orchestre comme parmi
vement devient

�EXPÉDITION

DE

L’ASTHüEABE

ET DE LA ZELEE.

211

figurantes, la symétrie fait alors place au dé¬
sordre, et cette danse peu édifiante ne finit pas
même quand les flambeaux se sont éteints.
Les traditions religieuses des
Tongas se ré¬
duisent à quelques croyances vagues. Ces insu¬
les

.

laires adorent les

esprits

sous

le

nom

A’Hotouas,

çà et là, dans l’intérieur des terres, on trouve
des chapelles qui leur sont dédiées et qu’entourent
des, casuarinas, arbres sacrés du pays. Ainsi l’i¬

et

dolâtrie de

insulaires

plus emblématique
réelle, et l’on n’a pas retrouvé chez eux les
fétiches qui ornaient les temples de la Polynésie
orientale. Peut-être faudrait-il plutôt regarder ce
culte comme un naturalisme analogue à la doc¬
trine des esprits, si répandue sur le continent
asiatique. Une circonstance fort singulière, c’est
qu’une légende locale rappelle l’histoire biblique
de Caïn et d’Abel dans des termes
auxquels il
est impossible de se méprendre. Voici ce curieux
ces

est

que

morceau :

Le dieu

Tangaloa et ses deux fils &lt; allèrent
avait demeuré long-temps
quand il parla ainsi à ses deux fils : — Allez avec
vos femmes et habitez dans le monde à
Tonga.
Divisez la terre en deux et peuplez-la
séparément.
Us s’en allèrent. Le plus jeune des deux fils
était fort habile. Le premier, il fit des
haches,
«

habiter Bolotou. Il y

—

des colliers de

verre,

des étoffes

et

des miroirs.

�Î12

V0Y4GES ET MARINE.

L’aîné était tout autre

:

c’était

un

fainéant. Il

ne

dormir, et convoiter les
ouvrages de son frère. Ennuyé de les demander,
il pensa à le tuer et se cacha pour cette mauvaise
action. Il rencontra un jour son frère qui se pro¬
menait, et il l’assomma. Alors leur père arriva
de Bolotou, enflammé de colère, et l’interrogea :
Pourquoi as-tu tué ton frère? fuis, malheu¬
reux, fuis! — Ensuite Tongaloa adressa la parole
à la famille de la victime. Lancez vos pirogues,
dit-il, faites route à l’est vers la grande terre.
Votre peau sera blanche comme votre âme, car
faisait que se promener,

—

habiles, vous fe¬
haches, toutes sortes de bonnes choses

votre âme est
rez

et

des

de

belle. Vous

grandes pirogues.

frère aîné

:

—

Vous

serez

—

serez

Puis Tangaloa dit

noir

car

au

votre âme est

dépourvu de tout. Vous
point de bonnes choses, et vous n’irez
pas à la terre de votre frère. Comment pourriezvous y aller avec vos mauvaises pirogues? Mais
votre frère viendra quelquefois à Tonga pour
mauvaise, et

vous serez

n’aurez

commercer avec vous. »

légendes de l’archipel de
Tonga, s’il est vraiment authentique, comme
l’assure Mariner, serait des plus précieux, car il
renfermerait à la fois une analogie frappante avec
les livres sacrés et une prophétie singulière tou¬
chant les voyages de découvertes des Européens.
Cet échantillon des

�EXPÉDITION

DE

l’ASTROLABE

ET DE LA

ZÉLÉE. 213

Pour leur

culte, tout idéal, les Tongas n’ont
point de prêtres proprement dits. Le sacerdoce
est un fait accidentel, qui se manifeste
pour un
homme à un jour, à une heure donnée. Le dieu
l’inspire, aussitôt il est prêtre; il sort de la con¬
dition humaine, il passe à l’état de
pure essence.
Tant que l’extase dure, ce caractère
persiste; il

cessequand le souffle divin n’anime plus l’hommC;
Aussi les prêtres appartiennent-ils, dans ces îles,

à la classe inférieure. Aucun crédit

ne

s’attache

fonctions, qui exigent une grande habi¬
leté de mise en scène, et rappellent les phéno¬
mènes extérieurs par lesquels se révélaient les
anciennes pythonisses. Un prêtre tpnga doit d’a¬
bord s’abandonner à une profonde mélancolie;
à leurs

il lutte

avec

le dieu

à

tour

,

son

et

cherche à le vaincre : vaincu

il laisse échapper des révélations

confuses et tombe dans

une

crise

nerveuse

dont

faire un excellent repas.
rôle; il n’est pas fait pour exciter l’envie.
Les prêtres sont également consultés au sujet des
malades que l’on promène de chapelle en cha¬
pelle. Ils paraissent encore, quoique d’une ma¬
nière secondaire, dans les fêtes publiques et dans
les funérailles, qui sont les plus belles de ces
fêtes. C’est là qu’on voit accourir des populations
entières chargées d’offrandes et prolongeant leup
deuil pendant des mois entiers.
il

ne se

Voilà le

relève que pour

�214

VOYAGES ET MARINE.

Quatre

jours s’étaient à peine écoulés depuis

rarri\ée de l’Astrolabe et de la Zélée à Vavao

,

et

déjà les deux corvettes tournaient leurs proues vers
d’autres rivages. Les missionnaires anglicans ,

MM. Brooks et Thomas

,

avaient obtenu du com¬

jusqu’aux îles Hapaï, où
déposa deux jours après. Le nom des îles
Hapaï rappelle involontairement celui de Finau,
le premier homme de guerre qu’ait produit l’ar¬
chipel de Tonga. Finau joignait à un courage in¬
domptable une sagacité surprenante. Il devinait
notre civilisation européenne et en faisait la criti¬
que avec beaucoup de justesse. Deux chefs de
Tonga-Tabou, qui avaient passé quinze mois dans
la colonie anglaise de Sydney, lui racontaient
un jour qu’on pouvait y mourir de faim en face
de magasins l’egorgeant de vivres. — Est-il pos¬
sible ! disait ce grand chef. — Sans doute, répre¬
nait son interlocuteurY^pour se nourrir, il faut
de l’argent. — L’argent, s’écriait alors Finau,
de quoi est-ce fait? Est-ce du fer? Peut-on en
fabriquer des armes ou des instruments utiles ?
Si l’on peut en fabriquer
pourquoi chacun ne
s’occupe-t-il pas à faire de l’argent pour l’échanger
contre les objets qu’il désire ? Et son indigna¬
mandant leur passage

on

les

,

très-vifs. Le chef tonga
cherchait à le calmer et à l’éclairer,
Voici ce

tion s’exhalait

en

termes

—

que

c’est, disait-il

:

l’argent est moins embarras-

�EXPÉDITION

DE

l’ASTROLABE

ET DE LA

ZÉLÉE. 215

les biens; il est très commode de chan¬
ger ses biens pour de l’argent, puisqu’en retour
on peut changer son
argent contre des biens
toutes les fois qu’on le désire. Les biens
peuvent
se gâter, surtout les
provisions, mais l’argent ne
peut s’altérer. — Malgré cette explication Finau
persistait et répliquait: — Non cela ne doit pas
être ainsi; il est absurde d’accorder à un métal
une valeur
qu’il n’a pas. Si l’on employait à cela
du fer, ce serait bien : on pourrait en faire des
couteaux, des ciseaux, des haches ; mais de l’ar¬
gent à quoi bon ? Si vous avez des ignames de
trop, vous les troquez contre des étoffes. L’argent
sans doute est
plus commode ; il ne peut se gâter
ou s’user, mais alors on
l’enterre, au lieu de le
partager avec ses voisins, comme il convient à un
noble chef. On devient avare et égoïste. On ne
peut le devenir avec des provisions; il faut les
échanger ou les donner.
Voyez-vous ce roi polynésien parlant la langue
de nos économistes, et défendant les valeurs en
sapl que

,

,

,

nature

contre

les valeurs monétaires! Ce n’est

plus là un sauvage, mais
fesseur, un philosophe.

un

théoricien,

Cette famille des Finau fut féconde

en

un pro¬

hommes

remarquables de plus d’un genre. Le père avait
porté la guerre dans les moindres îlots de l’archi¬
pel : sans redouter les représailles, il avait sUr-

�216

VOYAGES ET MARINE.

pris plusieurs navires européens, enlevé les équi¬
pages, brûlé les coques des bâtiments, massacré
des hommes. Guerrier redoutable, il devait sa
fortune à sa passion pour les armes. Monté sur
le trône, son fils ne se laissa point égarer
..par
l’exemple de son père. Il vit le pays dévasté, les
populations affaiblies les campagnes en friche.
Son plan de conduite fut bien vite arrêté ; il ras¬
,

sembla les chefs

et

leur tint le discours suivant:

Chefs et

guerriers, mon ame a été attristée
parles guerres continuelles de celui dont le corps
repose actuellement dans la tombe. Nous avons
beaucoup fait ; mais quel est le résultat ?. La terre
est envahie par la mauvaise herbe, il
n’y a per¬
sonne pour la défricher. La vie n’est-elle
pas déjà
trop courte? C’est une folie que de vouloir abréger
ce qui est
trop court. Qui parmi vous peut dire :
Je désire la mort ; je suis fatigué de la vie!
Voyez;
n’avez-vous pas agi comme des insensés ?
Appli¬
quons-nous donc à la culture de notre sol, puis¬
que c’est là le seul moyen de sauver et de faire
prospérer notre pays. Pourquoi serions-nous ja¬
«

loux d’un accroissement de territoire ? Le nôtre
n’est-il pas assez grand pour nous
procurer notre
subsistance? nous ne pouvons
jamais consommer

qu’il produit. Mais je

ne vous

auprès de moi; je les prie de

me dire

tout

ce

être pas avec sagesse...

parle peut-

Les vieux chefs

sont

assis

si j’ai tort.

»

�EXPÉDITION

DE

l’ASTROLABE

Cependant les deux
une

brise favorable

ET DE DA

corvettes

ZÉLÉE. 217

poussées

,

s’éloignaient du

par

groupe de
Hapaï, siège du pouvoir des Finau. A la hauteur
des îles Hoïa et Oleva, elle
quittaient la Polynésie

et

entraient dans la

traste bien tranché

sines

,

zone

mélanésienne. Un

sépare

ces

la carte. D’un côté

deux

races

con¬

si

vow

se trouvaient ces
tribus que nous venons de
décrire, tribus dont
le teint est jaune, et
qui reconnaissent la loi du
sur

tabou;

en un

mot, la tête de la civilisation océa¬

nienne. De l’autre côté

allaient paraître des peu¬

plades à peine distinctes de la brute et caracté¬
risées par une couleur
fuligineuse, des yeux mous
et faux, des membres
grêles et difformes des
cheveux laineux et crépus. Parmi
elles, rien de
fixe, rien de suivi; point de gouvernement, point
de lois, mais seulement une haine
profonde et
générale pour l’étranger. Ici la femmene tientplus
,

le même rang que dans les îles orientales: elle vit
dans i’abjectionet la dégradation la

plus complète.
L’homme, de son côté, est farouche, impitoyable.
La loi du
plus fort est son code; ses besoins sont

toute

En

science.

sa

pénétrant dans ces parages, VAstrolabe et la
remplir une mission périlleuse et

Zélée avaient à

délicate. Un navire de
l’un de
Bureau

,

commerce

appartenant à

l’ouest, la Joséphine, capitaine
avait été surpris par l’un des chefs de

nos

ports de

�218

,

.

VOYAGKS liT MARIKK.

massacré avec son équipage. De
pareils événements ne sont pas rares sur ces
côtes, au milieu de ces tribus farouches, et la
baie de Sandal-Wood *, dans les îles Viti, a déjà
l’île de Piva, et

bien des aventures de ce genre.

vu

Celles de la

plus dramatiques.
En 4809, la Favorite, capitaine Campbell, était
venue couper du bois sur ces îles, dans un mo¬

Favorite et du Hunter sont les

les

guerre d’extermination en agitait
tribus. Dès les premiers jours de son arrivée ,
deux officiers de ce navire tombèrent, avec quel¬

ment où une

les mains d’un chef vitien,
la terreur de l’archipel.
Pour sauver leur vie, ils furent obligés de l’ac¬
compagner dans une expédition décisive, et il est
à croire qu’ils n’échappèrent à la mort qu’à cause
du concours qu’ils lui donnèrent. Ce fut une cam¬
pagne horrible dont ils ont raconté plus tard les
détails.: Après une bataille acharnée , un grand
village fut prisd’assant, pillé et livré aux flammes.
Les femmes, les vieillards, les enfants s’étaient
réfugiés non loin de là dans un enclos qu’entou-

ques matelots, entre
nommé Boullandam

’

On

,

appelle ainsi une baie où les bâtiments

de commerce
eii Chine,

viennent couper du bois de sandal pour le transporter
où l’on en fait des cercueils. La spéculation consiste

à obtenii

qui puissent servir à confectionner un cer¬
cueil d’une seule pièce. Dans ces conditions , les Chinois opu¬
lents attachent au bois de sandal un prix excessif, et achèten!
leur caisse mortuaire de leur vivant.
des blocs énormes

�KXPÉDITION

DE

l’ASÏROEABE

ET DE LA ZELEE.

219

haie de

palétuviers. Bouliandam les y
surprend; il pénètre dans l’enceinte et abat de sa
main la première victime. Ses soldats achèvent
l’œuvre, égorgent tout, jusqu’aux nourrissons, et
transportent ces cadavres, chauds encore, dans
leurs pirogues de guerre. Sur la plate-forme
qui
couronnait celle du chef vainqueur, on en entassa
quarante-deux. Bouliandam se montra flatté de
rail

une

hommage, et ayant remarqué, parmi ces corps
inanimés, celui d’une jeune fille, il la désigna surle-champ pour défrayer sa table particulière. Cependaut le festin ne devait pas avoir lieu sur la
terre ennemie. C’était une fête
que les vainqueurs
voulaient célébrer dans leurs
foyers. La flotte ap¬
pareilla et regagna la grande île. Des cris de joie
accueillirent son retour. On se
précipita sur les
pirogues, on s’arracha les cadavres pour les dé¬
cet

pecer, et ces débris humains dezneurèrent pen¬
dant deux jours suspendus aux arbres du
enfin

on

rivage;

les apprêta, et deux cents convives

prirent part à

banquet. Comme témoignage
l’égard des Anglais captifs
Bouliandam crut devoir leur envoyer
quelques
morceaux.de sa table, qui furent repoussés avec
horreur. Le chef vitien ne
s’expliquait pas cette
répugnance, et il dut prendre une opinion peu
ce

de bienveillance à

,

favorable du goût des Européens. Néanmoins,

voulant

se

montrer

généreux jusqu’au bout, il

�220

VOYAGES ET MARINE.

prisonniers, qui purent rejoindre leur
après neuf jours de privations et d’an¬

relâcha les
navire

goisses.

Hunier, non moins lugubre, a
par le récit de Dillon, officier sur ce
bâtiment. Le Hunier, en station dans la baie de
Wâïlea, sur l’une des îles Viti, entretenait des
rapports avec un chef qu’il seconda dans ses ex¬
péditions. Grâce aux Européens, ce Vitien écrasa
son ennemi; mais, se refusant à tenir ses pro¬
messes, il ne,"voulut plus, après la victoire, don¬
L’aventure du

été

ner

connue

au

besoin.

navire le bois de sandal dont

on

avait

équipages dé¬
barquèrent en armes et marchèrent droit aux
Vitiens. Malheureusement, surpris par des masses
de naturels, ils purent à peine se servir de leurs
armes à feu, et furent en un instant entourés,
coupés, anéantis. Un seul détachement restait
sous les ordres de M. Uillon,
qui put gagner un
rocher à pie, où, avec quelques hommes, il tint
tête à l’armée des sauvages. Quoique sa troupe
fût réduite à trois combattants, il persévéra néan¬
moins dans sa résistance. D’ailleurs, en jetant un
regard sur la plaine, il pouvait se convaincre que
ces cannibales ne faisaient de
quartier à per¬
sonne. Les cadavres de ses compagnons étaient
dévorés sous ses yeux; et deux de ses marins,
ayant voulu capituler, avaient été massacrés sans
Une lutte s’ensuivit. Les

�EXPÉDITION

DE

L’ASTEOLABE

ET DE LA

ZÉLÉE. 221

pitié. Il était difficile de prévoir comment on
pourrait se tirer de cette position désespérée.
Dillon, qui connaissait les mœurs de ces peuples,
eut recours à un
stratagème : il s’empara d’un
prêtre, personnage sacré pour les Vitiens, et le
soir, quand le camp ennemi fut plongé dans le
repos, il le traversa précédé de son prisonnier,
qu’il faisait marcher en lui tenant le pistolet sur
la poitrine. Ainsi il
put parvenir jusqu’à la cha¬
loupe et regagner le Hunter.
Tel est le peuple auquel VAstrolabe et la Zéle'e
allaient demander une réparation. Les circon¬
stances de la
catastrophe du capitaine Bureau

étaient

encore

que cet
de Pi va

peu connues. On savait seulement

officier était
avec

son

phine, et

mouiller devant l’île
bâtiment marchand, la José¬
venu

que des relations s’étaient établies entre
lui et l’un des chefs les
plus farouches et les

plus

redoutés du pays, Missi-Maloa, surnommé Nakalassé. Quoique le pouvoir de ce
sauvage fût su¬
bordonné à celui de VAbouni-Valou, ou
empereur
résidant sur la grande île de Viti-Lebou, sa féro^

cité lui avait valu

Comblé de faveurs

une

et

de

d’indépendance.
présents par le capitaine
sorte

Bureau, il n’en résolut pas moins sa perte, et,
moyen d’une surprise, il fit tomber sous ses
coups le capitaine et les matelots. Ce massacre
appelait une expiation, et elle était d’autant plus
au

�222

VOYAGES ET MARINE.

nécessaire, que, depuis cet attentat, Nakalassé
portait des défis continuels à notre pavillon, en
répétant avec arrogan.ce qu’il attendait un navire
de guerre français.afin de se mesurer avec lui.
Le

pillage de la Joséphine lui avait procuré des
poudre et des canons, et les peuplades

fusils de la

tremblaient devant

voisines

chute de
de notre
dans

ce

barbare

marme et

ses

menaces.

La

importait donc à l’honneur

à la sécurité de

parages.
détails furent

nos

relations

ces

Ces

donnés

au

commandant

chef nommé Latsiska, qu’en
l’île de Laguemba on avait pris en
qualité d’interprète. Cet homme, qui appartenait
à l’une des premières familles de Tonga-Tabou,
jouissait d’une grande influence dans les îles Viti.
Son concours était précieux à ce titre. L’expédi¬
tion contre Nakalassé offrait plusieurs difficultés.
La première était d’aborder les rivages de Piva,
qui sont environnés d’écueils à une distance assez
considérable. Avec beaucoup de peine, et après
avoir plus d’une fois labouré les pointes aiguës
des coraux, les corvettes se trouvèrent enfin
mouillées devant le village de Piva et à deux
milles environ de sa forteresse. On pouvait de là
distinguer cet ouvrage, qui ne manquait pas d’un
certain art et qui tenait de sa position une grande
force naturelle. Sur-le-champ, M. d’Urville expéd’Urville par un

passant devant

�EXPEDITION DE

(lia

son

L’A.STIÎOLABE

interprète Latsiska

de l’Aslrolabeyers le chef

ET DE LA

avec un

ZÉLÉE.

223

des officiers

suprême, le roi, dont la

résidence était à Pao. Ce personnage se nommait
Tanoa; c’était un vieillard de soixante-dix ans,

remarquable par sa longue barbe.'Il reçut les
envoyés du commandant avec toute sorte de pré¬
venances, et

pour les
kalassé :

protesta de son dévouement sincère

Français. Quand il fut question de Na« Ne me
parlez pas de cet homme,
s’écria-t-il, il me fait horreur; je désavoué ses
crimes, et je fais des vœux pour qu’il en soit
puni. Mais que voulez-vous? il est jeune, il est
fort, et moi je ne suis plus qu’un vieillard. Il a
des fusils, il a des canons, et
je n’aie que des
zagaies. Je suis son maître, son souverain, et
pourtant il m’a vaincu, il m’a forcé souvent à
chercher un asyle dans les îles voisines. » Comme
les envoyés insistaient pour
que le vieux chef fît
(iause commune avec les
Français, Tanoa ajouta
avec une tristesse
qui semblait sincère : « Je ne
le puis; Nakalassé amn
parti dans ma capitale;
je suis entouré, surveillé par ses amis. Mais, con¬
tinua le vieillard en s’animant, marchez contre
lui, chassez-le de ses états, je dirai : c’est bien;
et s’il cherche un
asyle sur mon territoire, il n’y
aura
pas de grâce pour lui. Quoiqu’il ait épousé
ma nièce,
je le tuerai de mes mains et le man¬
gerai. » Après ces paroles, il n’y avait plus à in-

�224

,

VOYAGES ET MARINE.

envoyés se retirèrent et retour¬
les corvettes. On tint conseil à bord,

sister. Les deux
nèrent

vers

l’attaque du village de Piva fut résolue pour le
lendemain, 17 octobre.
A cinq heures du matin, les embarcations dé
barquaient sur les récifs cinquante marins armés

et

sous

les ordres d’un lieutenant de vaisseau. Pres¬

que tous les officiers des deux navires
demandé à faire partie de l’expédition en

de volontaires. On s’attendait à une
tance

de la part

avaient
qualité

vive résis¬

de Nakalassé. La veille encore il

capitulerait pas
ferait enterrer
sous ses ruines plutôt que de se rendre. Cepen¬
dant, quand le détachement marcha vers le vil¬
lage, aucun préparatif n’indiqua qu’on s’oppo¬
serait à ses efforts. C’est qu’au moment décisif,
avait déclaré que sa forteresse ne
devant les Français, et qu’il se

Nakalassé avait

vu

sa

férocité naturelle

se

chan¬

profond découragement. Son audace
l’abandonna, et fuyant le péril, il ne songea plus
à disputer la victoire. Nos marins trouvèrent la
plage déserte. Pour laisser dans ces contrées un
exemple éclatant, ils incendièrent le village de
Piva et le palais de Nakalassé, orgueil de son
maître. Deux heures après, il ne restait plus sur
ger en un

emplacement qu’un monceau de cendres et
qu’il se fût soustrait à la ven¬
geance des Français, le chef ennemi n’en était

cet

de décombres. Bien

�EXPÉDITION

DE

L’ASTROLAIÎE

ET DE LA

pas moins un homme perdu. Un
lui interdisait de rebâtir son

ZÉLÉE. 225

préjugé religieux
village sur le même

point, et partout ailleurs il se trouvait à la merci
de rivaux implacables. Ainsi son
châtiment aura
été complet.

Le vieux chef de Pao
parut
foi au succès de cette affaire

s'associer de bonne

la ruine de Nakalassé le débarrassait d’un voisin
turbulent, que
les conseils de déserteurs
anglais auraient tôt ou
tard poussé vers la
conquête de toutes ces îles.
r

En retour de

ce service, il voulut
que les Fran¬
çais vinssent le voir dans sa
capitale et au milieu
de tout
l’appareil de sa grandeur. M. d’Urvillese
prêta à ce désir. Dans l’après-midi,

presque tout entier et
des

nue.

un

équipages
Le

l’état-major

nombreux détachement

se rendirent à Pao en grande te¬
vieux chef attendait ses hôtes
sur la

grande place du lieu, entouré des anciens de la
tribu, rangés sur deux files et
accroupis comme
lui. A une distance
plus grande se tenait la foule

des

insulaires, également

Le silence le

assis

sur

leurs talons.

plus profond régnait dans

cette

as¬

semblée. On eût dit une des
scènes si bien dé¬
crites par Cook. Le détachement
défila devant le

roi, qui était nu comme ses sujets, et ne se distin¬
guait que par un bonnet de laine, de
fabrique

anglaise, qui lui tenait lieu de
le monde fut en
place, le

tout

couronne.

Quand

commandant
15

prit

�226

VOYAGES

ET MAIUiNE.

parole; il tlil au roi que ses navires ne faisaient
pas la guerre aux peuples de l’Océanie, mais que,
sur leur route, ils avaient dû châtier un barbare,
un meurtrier de sujets français; que le crime de
Nakalassé était d’autant plus odieux , qu’il n’avait
été amené par aucune provocation de la part du
malheureux Bureau. « Yoilà pourquoi, reprit le
capitaine, j’ai ruiné Piva de fond en comble, et
le même sort est réservé à tout chef vitien qui
la

insulterait

sans

motif un navire de

ma

nation. La

punition pourra être lente à cause des distances,
toujours et tôt ou tard les
coupables. » En terminant, M. d’Urville ajouta
que la France n’avait qu’un ennemi sur ces îles,
Nakalassé, et qu’elle désirait être l’amie, l’alliée
du roi Tanoa et du peuple de Pao.
Cette allocution, courte et précise, avait pu

mais elle atteindra

durer de six à
en

la

huit minutes; Simonet la traduisit

Latsiska, qui se chargea de
langue vitiennei Jaloux de mon¬

dialecte tonga à

développer

trer ses

table

en

talents, cet interprète en fit

une

véri¬

harangue, qui dura près de trois quarts

d’heure. Toutes les finesses du geste et de la voix,
toutes les ressources de la parole, furent mises

jeu par l’orateur, qui se recueillait de temps
soit pour préparer ses arguments, soit
pour observer les impressions de l’auditoire. Le
morceau produisit un effet profond, et dans tous
en

à autre,

�EXPÉDITION

DE

l’ASTROLABE

ET DE LA

ZÉLÉE.

227

les yeux,

l’éloquent Latsiska pouvait lire la preuve,
intervalles, les chefs inter¬
rompaient le discours pour s’écrier : Saga! (c’est
juste), ou bimka! (c’est bien). Quelques hommes
seulement semblaient, au milieu de l’assentiment
général, conserver un air triste et contraint.
C’étaient les partisants de Nakalassé, consternés
de

de

son

sa

succès. Par

défaite. Mais ils formaient

une

minorité im¬

perceptible; tous les autres se déclaraient fran¬
chement pour les Français. Ce qui avait surtout
frappé ces peuples, c’était la rapidité du châtiment;
on s’était figuré
'que Nakalassé opposerait une
grande résistance, et Tanoa lui-même n’en pou¬
vait croire ses yeux,
lorsqu’il vit, au point du
jour, le fort de ce chef conquis et livré aux
flammes.

Quand les discours furent terminés,

on

donna

indigènes le spectacle d’un exercice à feu.
et à chaque coup heureux les
sauvages témoi¬
gnaient leur admiration par des cris. L’échange
de quelques cadeaux suivit ce divertissement mi¬
litaire; puis on servit un grand kava. Les chefs
se rangèrent en
cercle; on prépara la liqueur
dans un immense plat en bois et de la manière
que nous avons décrite. La première tasse fut
offerte à un vieillard confondu dans la
foule, et
comme M. d’Urville s’étonnait de cette
préfé¬
rence :
C’est notre grand-prêtre, notre dieu,

aux

—

�228

VOYAGES ET MARINE.

lui dit le roi. La seconde tasse fut pour

Tanoa,

qui la fit passer au commandant. Celui-ci feignit
d’y porter les lèvres et la renvoya à Simonet, qui
la vida d’un trait. Les chefs indigènes burent en¬
suite; le reste fut distribué aux matelots, qui
s’aecommodèrent sans peine de cette liqueur épi¬
cée. Après le kava, on apporta des fruits, du
poisson, des ignames, et ce repas termina la
fête.

De la

place publique, le roi se rendit à son palais,

dont il fit les honneurs à M. d’Urville et

aux

offi¬

palais est une case vaste et belle de plus
quarante pieds de haut. Les habitants de
trente villages y ont travaillé sans relâche pendant
un mois. Elle a deux
portes, dont l’une est exclu¬
sivement destinée au roi et à la reine; la franchir
est un crime que la mort seule peut expier. En
général les habitations de Pao sont assez bien
ciers. Ce

de

construites, et leurs toitures

bambous recou¬
manquent pas d’une certaine
élégance. Il est vrai que l’archipel de Yiti renferme
le peuple le plus intelligent de toute la Mélanésie,
et Pao, l’une des tribus les plus civilisées de l’ar¬
chipel de Viti. Le voisinage des races polyné¬
siennes et les relations qu’il entraîne ont con¬
vertes de nattes

tribué

sans

en

ne

doute à

ce

résultat. Les naturels de

fuligineux; ils sont grands, ro¬
bustes, bien musclés, marchent presque nus,
Pao ont le teint

�EXPÉDITION

DE L ASTROLABE ET DE LA

ZÉLÉE.

229

disposent leurs cheveux sur leur tète en forme de
turban, ne se tatouent pas, mais se pratiquent
sur la
peau des incisions profondes. Les femmes
et les filles, tenues dans une condition
inférieure,
s’occupent surtout des travaux du ménage. Guer¬
riers et anthropophages, les naturels ont
pour
armes le casse-tête, la
lance, l’arc, les flèches,
et les manient avec une adresse
remarquable.
Habiles dans l’art de la navigation, ils exécutent
des voyages de trois cents lieues sur de frêles
pi¬
rogues; en fait d’industrie, ils connaissent la fa¬
brication des paniers et des nattes, et celle de
poteries grossières.
Comme chez tous les
cannibales, la guerre
parmi ces tribus ne se fait que dans un seul des¬
sein, celui de faire des prisonniers. A diverses
époques de l’année, on célèbre des réjouissances
publiques qui exigent un certain nombre de vic¬
times. Malheur alors aux naturels
qui n’ont point
d’asyle, comme, par exemple, les habitants de
Piva, errants depuis le matin, et leur chefNakalassé. On fait la chasse aux vagabonds comme à
une sorte de
gibier, et on ajoute ce supplément
au
produit de la guerre. Enfin, quand tous ces
moyens sont insuffisants, on sacrifie quelques
femmes de la tribu, qui sont ainsi dévorées par
leurs proches. Dans une occasion semblable
j le
vieux

Tanoa

avait

(ait

récemment

assommer

�230

VOYAGES ET MARINE,

femmes, pour défrayer

un repas public.
plaignaient pas, et en prirent
leur part : c’était la coutume. La population mâle
trente

Les familles

ne

assiste seule à

s’en

ces

festins.

Après la visite au palais du roi, le commandant
signal de la retraite. Le vieux Tanoa
voulut accompagner les Français jusqu’à bord
des corvettes, et ne les quitta que fort tard.
M. d’Urville lui fit encore quelques présents ainsi
qu’à l’interprète Latsiska, dont le concours dans

donna le

intelligent.
des autres,
et le lendemain VAstrolahe et la Zélée quittaient
cette plage, après y avoir assuré, par une leçon
prompte et sévère, le respect du pavillon fran¬

c^te

On

se

affaire avait été si utile et si

sépara fort satisfaits les

uns

çais.

navigation, à travers les îles
employé à des
travaux hydrographiques. On reconnut le 20 oc¬
tobre l’ile deLavouka, où les naturels ont pres¬
que tous les petits doigts coupés à la première ou
seconde phalange. Par suite de la mort d’un
grand chef, cette île se trouvait alors placée sous
la loi d’une continence rigoureuse, ce qui dé¬
rangeait les relations ordinaires des femmes avec
les équipages étrangers. L'Astrolabe et la Zélée
n’en aperçurent aucune.'Plus loin, les corvettes
relevèrent successivement l’île Aurore, qui tient
Le reste de cette

Viti et les Nouvelles-Hébrides fut

�EXPÉDITION

DE

L’ASÏROLABK

ET DE LA

ZÉLÉE.

231

l’archipel des Hébrides, Vanikoro, tombeau de
Lapérouse et l’un des titres de l’Astrolabe, l’ar¬
chipel de Santa-Cruz, puis Saint-George et Isabella, dans les îles Salomon. La nature étale
beaucoup de puissance sur ces terres, et la ri¬
chesse y est grande dans tous les règnes. On y

à

trouva

des insectes très variés, des cacatois, des

perroquets de mille couleurs, des tourterelles et
un très beau coq sauvage. Les naturels étaient
fort empressés à visiter les corvettes. Leurs mou¬

rappellent ceux des singes : petits, noirs
crépus, ils ont pourtant le caractère jovial; ils
mâchent du bétel et se barbouillent le visage avec

vements
et

une

teinture blanche.

novembre, les corvettes changèrent
d’hémisphère en coupant l’équateur pour la se¬
Le

42

Quelques Jours après, on était devant
Hogoleu, centre de l’archipel des Carolines, et
pendant plusieurs jours on assura les positions
de ce groupe. La race qui peuple ces terres est
des plus abruties, et on pourrait la classer au-

conde fois.

dessous des tribus mélanésiennes.

Seulement,

ici, le cannibalisme cesse; ces sauvages ne vi¬
vent que de fruits et de pêche. Quelques carac¬
tères du type chinois et malais, par exemple, les
yeux

bridés, le

nez

épaté, la bouche grande,

se

chez eux, mais à l’état de dégénéra¬
tion. Ils marchent vêtus d’une sorte de puncho on

retrouvent

�232

VOYAGES ET MARINE.

libres de coco, et portent

Leurs

jaune,
leurs

figures

les cheveux très longs.

sont barbouillées de rouge et de
et leur malpropreté est extrême. Jaloux de

femmes, ils les cachent

yeux de l’étranger,.et cette circonstance les distingue encore
des autres peuplades
océaniennes, si accommo¬

dantes

sur ce

aux

chapitre.

Les deux corvettes venaient de

parcourir les

archipels les plus mal famés, sans avoir eu à re¬
pousser aucune voie de fait, aucune violence :
Hogoleu leur réservait cette épreuve. Depuis un
ou deux
jours, on envoyait les canots sur divers
points pour faire des relèvements. L’un d’eux,
engagé dans les bancs de coraux, se vit assailli à
l’improviste par une vingtaine de pirogues, qui
lancèrent d’abord une grêle
d’oranges et finirent
par envoyer des zagaïes. Surpris par cette atta¬
que, le canot ne se trouvait pas dans une situa¬

tion

assez

libre pour se

défendre

avec tous ses

avantages; il quitta l’écueil et navigua vers le
large. A ce mouvement, qui ressemblait à une
fuite, les sauvages poussèrent des cris de joie;

ils poursuivirent l’embarcation et célébrèrent leur

triomphe

des gestes insultants. Le canot
manoeuvre; mais, une fois au large,
il vira de bord et tira un
coup d’espingole à mi¬
traille, tandis que les matelots commençaient la
continua

par

sa

fusillade. Plusieurs insulaires furent
atteints, les

�EXPÉDITION
autres

DE

L’ASïROLABE

ET DE LA

ZÉLÉE.

233

sauvèrent à la nage;
quatre

pirogues,
qui voulaient persister dans leur agression, fu¬
rent presque anéanties. Le
lendemain, les mêmes
hostilités se reproduisirent sur le
rivage. Nos
marins ayant été assaillis à
coups de pierre, il

fallut

se

encore

avoir

recours aux
mousquets.
L’année 1839 trouva VAstrolabe et la Zélée à

les Mariannes, où elles venaient d’ar¬
river. Pour l’expédition ce fut là un millésime
Guam,

sur

fatal. Le lléau des
tait

,

tropiques, la dyssenterie, s’é¬

emparée des deux corvettes, où elle laissa des
son
passage. De longues relâ¬
ches dans des ports
salubres, les soins les plus
minutieux, tant pour le choix des vivres que pour
le maintien delà
propreté, ne purent arrêter ses
ravages. Le mal frappa indistinctement l’équipage
et l’état-major; le commandant de
l’expédition
traces cruelles de

subit lui-même la loi

que les na¬
logèrent dans leurs flancs cet hôte fâcheux,
il fut difficile
d’apporter la môme ardeur aux en¬
treprises scientifiques et de s’exposer à des re¬
connaissances dangereuses
qui demandent le
concours de toutes les
intelligences et de tous
vires

commune. Tant

les bras. Un nouvel ordre de travaux
commença
alors, travaux non moins utiles, bien qù’exécutés
dans des conditions moins
périlleuses. Outre le

groupe de Pelew,

extrême

de

la

(pii semble former la limite
océanienne
l’expédition

zone

,

�234

VOYAGES

ET

MAKINE.

étudia le vaste ensemble des

archipels asiatiques,

Moluques, les Philippines, les îles de la
Quoique très fréquentées, ces mers of¬
frent encore bien des points sur lesquels la
science hésite, et qui sont plutôt fixés dans la
pratique que dans la théorie. Ces divers groupes
exigeraient, dans leurs nombreux détails, une
étude de plusieurs années, car, pour être plus
voisins des grands continents, ils n’en sont guère

les

Sonde.

mieux

connus,

promenèrent d’Amboine
à Batavia leurs marins décimés en visitant sur
cette route une foule de points intermédiaires.
Durant les six derniers mois de 4839, l’état sa¬
nitaire des équipages ne fit qu’empirer. Une re¬
lâche à Batavia en octobre n’améliora pas la
situation, et à l’arrivée à Hobart-Town, en Tas¬
manie *, l’Astrolabe et la Zélée ressemblaient à des
hôpitaux flottants. Le séjour dans ce port austral
put seul amener une amélioration notable et ar¬
rêter les progrès du fléau. Les malades furent
débarqués, et des secours bien entendus en sau¬
vèrent le plus grand nombre. Dans cette longue
et douloureuse campagne, le dévouement du chef
de l’expédition et de ses officiers ne se démentit
pas un instant. Toujours à leur poste, même
L'Astrolabe et la Ze’/e'e

,

‘

Terre de ^■al^-Dicmelt

�EXPÉDITION
r

DE

l’ASTROLABE

ET DE LA

ZÉLÉE.

235

quand leurs forces semblaient les trahir, ils lut¬
tèrent entre eux de courage et de zèle, et soutin¬
rent le moral de ces hommes vaincus par la dou¬
leur.! Le service médical se surpassa : il chercha
à suppléer au nombre par l’activité; plusieurs
traits d’un héroïsme simple et modeste marquè¬
rent ces jours d’épreuve.
Cependant, à mesure que la vie renaissait
parmi les équipages, le sentiment de leur mission
se réveillait aussi
parmi les chefs. L’air d’Hobart-Town avait opéré des prodiges : il ne restait
plus dans l’hospice de la ville que sept à huit
malades, et la vigueur était revenue à bord avec
la santé. Le commandant tenait surtout à
signa¬
ler son expédition par un succès du côté du
pôle
antarctique, et il avait résolu de tenter un der¬
nier effort dans cette direction. Le

VAstrolabe et la Zélée tournèrent de

avril
nouveau

1840,

leurs

proues vers ces zones glaciales, où depuis deux
siècles viennent se briser les effoPts humains. Le
désir d’atteindre à l’impossible est si vif dans nos

les échecs ne nous détournent pas de
poursuite. Le problème des pôles est,
comme le
problème de l’existence, impénétrable
peut-être, et c’est pour cela que l’on s’obstine

cœurs, que
cette

dans
de

ce

sait à

sa

recherche. L’homme n’est curieux que

qu’il ignore. L’expédition australe obéis¬
cet

instinct.

�236

i

VOYAGES ET MARINE.

Jusqu’au 60“de latitude, la navigation, pénible
lente, n’offrit pas un grand intérêt; niais à
partir de ce point jusqu’au 65“ parallèle, les
glaces parurent; des blocs énormes passaient k
côté des corvettes, et on navigua un instant entre
deux murs de soixante pieds de haut.
Cependant
divers indices annonçaient depuis
quelques jours
le (Voisinage d’une côte. Des
pingouins volaient
autour des mâts, on
apercevait des phoques, des
baleines; l’eau se décolorait, et une ligne bru¬
ot

meuse

se

montrait à l’horizon. Enfin, le 19

au

soir, la terre fut signalée. Plusieurs officiers dou¬
encore et n’y
voyaient qu’une masse com¬
pacte de glaces; mais le surlendemain, les hési¬
tations cessèrent. A dix milles de distance, et
par 66® 30’ sud et 158® 21’ de longitude ouest,
on
aperçut très distinctement une longue côte se
développant à perte de vue du sud-sud-ouest à
taient

l’est-sud-ouesl. C’était
à

pic, de deux à trois

recouverte

une

falaise presque

taillée

cents toises d’élévation et

d’un manteau de

dant lui donna le

nom

glaces. Le comman¬
de terre d’dde'fe. Pour ne

point laisser de prétexte à l’incrédulité, un canot
débarqua sur le rivage un petit nombre d’offi¬
ciers et des naturalistes. On recueillit
quelques
algues et des échantillons de roches, on tua
quelques pingouins. Cette position était d’autant
plus précieuse à constater, qu’elle semble très

�EXPÉDITION

DE

L’ASTIîOLABE

ET DE LA

ZÉLÉE.

237

voisine du

pôle magnétique. Les observations de
l’aiguille aimantée ne laissèrent pas de doute à
ce
sujet. A la suite de cette reconnaissance,

VAstrolabe

et la

Zélée

reprirent leur route vers
l’ouest; mais les glaces opposèrent bientôt de
tels obstacles, qu’il fallut
gagner une mer plus
libre. Cependant le 30
janvier on retrouva, par
64“ 30’ sud et 429® 34’ de
longitude orientale,
une terre
qui fut nommée Côte Clarie et recon¬
nue sur une étendue de
vingt lieues. Ce double
succès suffisait pour une
campagne. Aussi, quand
la barrière de
glaces se présenta de nouveau, les
corvettes renoncèrent à la lutte et
cinglèrent vers

la Tasmanie.
Par

un

rapprochement

même moment,
vernement

singulier, dans le
trois navires envoyés par le gou¬
assez

américain croisaient dans

ces

parages,

jour les deux expéditions se trouvè¬
rent en vue. La corvette le
Vincennes, qui, sé¬
parée de ses conserves, exécuta seule, sous les
ordres du lieutenant Wilkes, des
opérations im¬
portantes, reconnut la terre à diverses reprises
entre les 65® et 67®
degrés de latitude, et du 95®
au 452®
degré de longitude orientale, ce qui con¬
et tout

un

duit à supposer que ce sont là des rameaux dis¬
tincts d’un même continent
qui

soixante

degrés environ. Telle

pinion du lieutenant Wilkes.

occuperait

est du moins l’o¬
Les

rapports du

�238

VOYAGES ET MARINE.

capitaine Kerilp, qui existent à Londres dans les
archives de l’amirauté, confirmeraient cette hy¬
pothèse en reculant les limites de cette terre
jusqu’au 70® méridien, et les découvertes du ca¬
pitaine Balleny, poussées jusqu’au 164® méri¬
dien, donneraient, dans un autre sens, un appui
et une extension nouvelle à ces conjectures. De
tout cela, on pourrait induire que le pôle antarc¬
tique, à la hauteur du 66® parallèle, est occupé
par un continent considérable qui embrasse d’un
côté les terres de Balleny, de Fautre celles de
Kemp et de Wilkes, et dont les terres Adélie et
Clarie de M. d’Urville seraient les saillies

cen¬

comprendrait dix-sept cents
longitude, et avec un peu de goût pour
les explications imaginaires on pourrait le pro¬
longer de neuf cents milles encore jusqu’aux
terres Enderby.
Les explorations prochaines
éclairciront ces questions confuses. Peut-être le
capitaine James ClarckRoss, qui navigue main¬
tenant dans les eaux antarctiques, a-t-il obtenu la
solution de ce problème. Il est donc sage d’at¬
tendre et de se garder de toute hypothèse chimé¬
rique.
Vers la fin dé février, après avoir touché à Hobart-Town, VAstrolabe et la Zélée remirent à la
voile, et, dans une patiente navigation autour de
la Nouvelle-Zélande, en complétèrent l’hydro-

trales. Ce continent
milles

en

�EXPÉDITION

DE

E’ASTROLABE

ET DE LA

ZÉLÉE. 239

graphie. Ces travaux durèrent jusqu’au 28 avril,
jour où les corvettes parurent dans la Baie des
Iles. Sur l’un des cotés de cet immense hâvre, est
située Korora-Reka, qui est maintenant une ville
européenne. Beaucoup de navires en rade, une
ligne de maisons bien construites et régulièrement
alignées, des quais, un débarcadère, des maga¬
sins, voilà l’aspect de cet entrepôt du commerce
zélandais. Grâce à l’activité anglaise, ce pays se
métamorphose à vue d’œil. Chaque jour le nom¬
diminue, et celui des colons
prévoit quel sera le résultat de cette

bre des naturels
s’accroît. On

double tendance. Pour

plus vite, on ex¬
guerrier des tribus qui s’entredé¬
truisent. Nous avons eu l’occasion naguère de
parler avec étendue de ce paysÿ M. d’Urville y
troùva les choses à peu près au même point où
notre récit les laissait
La prise de possession au
nom de l’Angleterre venait de
s’accomplir; la
Nouvelle-Zélande avait une garnison anglaise et
un
gouverneur. M- d’Urville y vit quelques mem¬
bres de la mission catholique, et entre autres
le curé Petit, qui officia dans une messe solen¬
nelle à laquelle assistait une portion des équipages
des deux corvettes. Trente Zélandais, hommes
ou femmes, composent la clientelle
indigène de
en

finir

cite l’instinct

‘

Voyez ci-dessus, page 51, Colonüalîon de la Nouvelle-

Zélande.

�240

VOYAGES ET MARINE.

église, et quelques Irlandais s’y sont joints,
se plaignent plus que jamais de l’in¬
tolérance des missionnaires anglicans, dont la for¬
tune scandaleuse
grandit chaque jour. Il n’y a
point d’autres banquiers à Karora-Reka que les
capitalistes de la société biblique de Londres, et
l’agiotage sur les terres, ne compte pas de spécu¬
lateurs plus acharnés.
L’itinéraire que s’était tracé M. d’Urville se
trouvait à peu près épuisé; l’expédition touchait
à sa fin. Avant de rentrer en France, le com¬
mandant voulut couronner sa navigation par un
travail depuis longtemps attendu, et
ajouter quel¬
ques délinéations précises à la carte du globe.
Le tracé de la Louisiade,
depuis d’Entrecasteaux,
était demeuré incertain. En quitant la NouvelleZélande, les corvettes allèrent reconnaître ces
terres, et il fut constaté que la Louisiade adhère
à la Nouvelle-Guinée, et n’en est
séparée par
aucun bras de mer. Une
grande partie de la côte
fut relevée; puis, cette tâche
accomplie, on entra
dans le détroit de Torrès, la terreur des
naviga¬
teurs. Il ne semble
pas que depuis Cook cette
syrte hérissée de récifs ait été l’objet d’aucune
reconnaissance digne de ce nom. UAstrolabe et
la Zélée ne tinrent pas
compte du danger à courir;
elles ne virent que le service à rendre. Ce dévoue¬
cette

Nos

ment

prêtres

faillit leur coûter cher.

�EXPÉDITION
La

DE

L’ASTROLABE

ET DE LA ZELEE.

première station dans le détroit

devant l’île

rendit

d’Aroub-Dornely. Une

eut

241

lieu

embarcation

rivage, où l’on trouva des naturels,
qui tiennent le milieu entre les Papous et les
Australiens, doux, mais défiants, nus, misérables
et vivant de
coquillages. Le jour suivant, on
remit à la voile
pour atteindre un espace libre
qui, suivant les cartes, doit former canal entre
se

au

les brisants de file Tonda

On

et ceux

de l’île

Tehegne.

croyait être dans la bonne voie quand tout à
coup la sonde à bord de l’Astrolabe annonça trois
brasses d’eau. Il
n’y avait pas un moment à per¬
dre, on était sur l’écueil. L’ancre fut
jetée, mais
elle touchait à
peine le fond que le navire talonna.
LaZélée venait d’échouer
aussi; elle signala qu’elle
était en danger de se
perdre. Ainsi, les deux cor¬

étaient compromises à la fois de la manière
plus grave. La marée qui baissait empira encore
la situation : laissés
presque à sec, les navires se
couchèrent sur le liane. On
pouvait craindre à
chaque minute de les voir s’entrouvrir ou chavi¬
vettes

la

Im, Zélée,

plus voisine des brisants, était plus
mâture, violemment secouée, me¬
naçait de se rompre. Pioulant sur les coraux
qui
déchirèrent ses bordages, TAstro/aôe avait
gagné
un
demi-mille, et, assis sur la limite même du
récif, le bâtiment comptait, à la mer basse, quatre
pieds d’eau d’un côté et quatorze de l’autre.
rer.

exposée;

sa

16

�VOYAGES ET, MARINE.

249,

Quand le reflux fut arrivé à son
il s’inclina

jusqu’à 38®.

,

dernier point,

coup-d’œil tout le
péril de la situation. Ses mesures furent promp¬
tement prises. Les embarcations stationnèrent le
long du bord : les unes étaient destinées à rece¬
voir les équipages et les papiers les plus précieux
de l’expédition; les autres devaient aller sonder
les passes et reconnaître la ligne du canal navi¬
gable. Ces divers ordres s’exécutèrent. On élongea des câbles, et, au moyen de cabestans, on
Le commandant

vit d’un

chercha à tirer les malheureux

des

navires du milieu

madrépores. Pendant deux jours, tous

efforts furent vains ; ces masses

les

restaient immo¬

biles et semblaient adhérer au roc. Que

le vent

fraîchit, que le ressac augmentât, c’en était fait de
l’Astrolabe et de la Zélée. Enfin, le 3 au soir, le
mouvement du flux sembla agir sur les corvettes;

dégagea la première, et se remit à flot.
plus lente, et le concours des deux
équipages suffit à peine pour la traîner sur les
tranchants des coraux, où elle laissa une grande
partie de son cuivre. Rendus à des eaux plus
profondes, les deux bâtiments franchirent le dé¬
troit de Torrès et gagnèrent l’Océan indien.
Cet incident dramatique fut le dernier épisode
du voyage. Le reste de la traversée n’offrit plus
rien de curieux. L’expédition relâcha à Toupong

la Zélée

se

LAstrolabe fut

�EXPÉDITION

DE

l’ASTROLABE

l’île de Timor, passa à

ET DE LA

ZÉLÉE.

243

Bourbon vers la fin
juillet, et visita Sainte-Hélène un mois avant
l’exhumation des cendres de l’empereur. Le 9 no¬
vembre, VAstrolabe et la Ze7ee, compagnes insépa¬
rables, ramenaient dans le port de Toulon, après
trente-huit mois d’absence, leur colonie flottante
de marins, de dessinateurs et de naturalistes.
Pour apprécier les travaux d’une campagne si
variée, une simple énumération suffit. Deux croi¬
sières au pôle, l’une sur les traces de Weddel,
l’autre dans une direction plus nouvelle et plus
féconde; une exploration presque simultanée de
quatre grands archipels polynésiens, Nouka-Hiva,
Tonga-Tabou, Taïti, la Nouvelle-Zélande; une
étude hydrographique poursuivie, au milieu de
dangers infinis, sur tous les points douteux de
l’Océanie occidentale, aux îles Yiti, aux NouvellesHébrides, aux îles Salomon, Hogoleu et Pelew,
le long de la Nouvelle-Guinée et de la Louisiade
comme dans les
labyrinthes du détroit de Torrès;
une vérification attentive des
positions les plus
essentielles de l’archipel asiatique; trois décou¬
vertes importantes ; une
expédition heureuse
contre un chef sauvage coupable du massacre
d’un équipage français; une riche collection
d’objets d’histoire naturelle et des observations
précieuses à l’appui, voilà une récapitulation in¬
complète des fruits de ce long voyage et des trasur

de

�244

'i

■

VOYAGES ET MARINE.

.

' .‘ i 0

,

qui ont figuré activement dans ce
long itinéraire.
&gt;
’
, ir
De semblables entreprises n’honorent pas seu¬
lement les hommes qui y concourent; elles de¬
viennent aussi des titres précieux pour les na¬
tions, elles propagent l’éclat de leur nom, elles
importent .à , leur grandeur. Même au seul point
de vue scientifique, il est digne, il est généreux,
de se dévouer ainsi pour ajouter quelque chose
vaux

au

de

ceux

faisceau des connaissances humaines. Ce sont

qui échoient aux peuples marqués
mieux : dans le
sens de l’intérêt le plus étroit, ces croisières loin¬
taines se justifient. Pour se créer quelqu’ascendant, un: pavillon a besoin de se déployer dans
ta des tâches
du

sceau

toutes

les

de l’initiative. Il y a

mers sous

des conditions d’autorité et

de force. On fonde ainsi sans

tudes de respect, on

violence des habi¬

donne des gages à la sécu¬

rité des relations commerciales. Personne ne veut

puissances absentes et à une influence
qui ne se fait jamais voir. L’Angleterre et l’Union
américaine ont compris cela, et leurs corvettes
de:guerre fatiguent toutes les plages. Aussi, ces
états n’ont-ils pas, comme nous, des insultes à
venger, ni des blocus onéreux à poursuivre. Me¬
nacer plutôt que sévir, prévenir plutôt que ré¬
primer, telle est leur politique. C’est la moins
coûteuse et la plus sûre.
croire

aux

�EXPÉDITION
Les

DE

L’ASTROLABE

ET DE LA

ZÉLÉE.

expéditions scientifiques ont donc

245

cet in¬

térêt réel de porter le pavillon là où il est
peu
connu et d’en manifester au besoin la
puissance,

l’a fait le

capitaine d’Urville avec tant
d’à-propos et de succès. On peut les multiplier
utilement en y ajoutant des instructions
plus
étendues et plus de latitude dans les destinations.
Tout y gagnerait, l’art nautique que perfectionne
cette vie d’aventures, la politique
qui désormais
aurait moins de griefs à venger, le commerce
heureux d’obtenir une protection plus suivie et
plus efficace, enfin la science déjà si fière des
efforts de nos marins, et redevable de tant de
comme

matériaux
Zélée.

au

commandant de l’Astrolabe et de la

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�VOYACÎE

DANS

L’ABYSSINIE

JOURNAL

INÉDIT

DE

MÉRIDIONALE.

M.

ROCHET

D’HÉRICODRT.

prospérité et de décadence,
d’éclipses et de retours de fortune, qui affectent
la vie des peuples et des individus, semblent aussi
atteindre parfois et transformer certaines zones
de territoire. On croirait les voir, après un long
sommeil, se réveiller et tressaillir, comme si elles
avaient, dans le repos des siècles, retrouvé les
Les alternatives de

éléments d’une nouvelle fécondité. Plusieurs
trées

nos

jours le phénomène de

renaissance, et dans le nombre il faut placer
premier rang la mer Rouge et l’isthme de Suez.

cette
au

présentent de

con¬

Le rôle que joua le bassin arabique, dans l’en¬
fance de la navigation, ne fut pas sans éclat et

importance. En dehors même des souvenirs
bibliques et des traditions miraculeuses qui s’y

sans

�248

VOYAGES

ET

MAKINE.

mer fut le siège d’un grand mou¬
commercial et maritime. Les flottes de

rattachent, cette
vement

Salomon la sillonnèrent dans toutes les directions.

partaient d’Assiongaber pour se rendre à
Ophir, pays de la poudre d’or, dans les ports sabéens, où elles recueillaient l’encens et les aro¬
mates, aux îles de Tyros et d’Arados, célèbres
par leurs pêcheries de perles. Par Adulis, le
golfe arabique se mettait en communication avec
Axoum et le royaume de Méroë, par Thapsacus
avec le Haut
Euphrate, par Occenis, Cané et
Aden avec toute la presqu’île asiatique, par Az&lt;aElles

-

nia et Ptolémaïs

le littoral africain. Les voiles

avec

de Juda et d’Israël franchirent même

s’il faut

en

croire Mannert et Heeren ;

tèrent les bords du

limites,
elles visi¬

ces

Gange et les grands archipels
avec quel faste la reine

de l’Océan indien. On sait

rivages, et quels riches pré¬

de Saba parcourut ces
sents
et

encombraient

vaisseaux. Les Pharaons

à leur tour
inactive, et Arsinoë, la Suez actuelle,

les Ptolémées

cette mer

ses

laissèrent pas

ne

point de départ de divers périples, qui eu¬
pour objet tantôt les côtes de l’Asie, tantôt
celles de l’Afrique. Sous les kalyfes, ce mouve¬
ment de navigation ne s’arrêta point, et la jonc¬
tion des deux mers
devant laquelle le génie
moderne semble hésiter, fut réalisée, assure-t-on,
par un souverain fatimite, à l’aide d’un canal qui
fut le

rent

,

�VOYAGE DANS

unissait Suez

au

l’ABYSSINIE

Nil.

MERIDIONALE.

249

Ainsi, l’activité du bassin

arabique semblait survivre aux chutes d’empires
et aux révolutions de
dynasties. Pour le frapper
d’impuissance il fallut que Vasco de Gaina,
doublant le cap des Tempêtes, ouvrit aux flottes
,

marchandes la route maritime de l’Inde.
Voici qu'aujourd’lîui, la
vapeur aidant, les
chances tournent de nouveau. Les deux mers

qui

baignent l’isthme arabique se couvrent de paque¬
bots rapides. Une seconde fois les habitudes com¬
merciales se déplacent, et un
agent mécanique bou¬
leverse la carte routière du
globe. L’Europe a re¬

noué

ses

de la

mer

communications

l’Inde par

les eaux
Rouge. Les dépêches, les passagers, les
marchandises précieuses ont déjà
adopté cette
voie; le cap de Bonne-Espérance est condamné
au service le
plus vulgaire. Le vrai lien entre
l’Angleterre et le Bengale est désormais l’isthme
de Suez : la fortune
passe de ce côté ; les plans de
Leibnitz et d’Albuquerque
triomphent des décou¬
vertes de Vasco.
Bombay est à quarante jours de
Londres, et la vie entre la métropole et sa gigan¬
tesque vassale a redoublé d’énergie avec les moyens
de circulation. Le
temps ne peut qu’ajouter à ce
résultat. Le perfectionnement des
transports, l’a¬
mélioration de la viabilité, les travaux d’art venant
avec

,

en

aide à la nature, enlin l’union de deux
mers,

compléteront

une

révolution que nous

avons yu

�250

VÜY .\GV.S-»K r

commencer et

que

M A K IN 1'.

consacreront les

siècles. On

peut déjà deviner quelle activité merveilleuse ré¬
gnera dans ces parages quand ils seront témoins de
tout le mouvement de l’Europe vers l’Inde^, de
l’Inde

vers

l’Europe. Les prévisions les

plus poé¬

tiques seraient ici au-dessous de la réalité.
Avec quelle intelligence l’Angleterre a pressenti
cet avenir, et comme elle cherche à le faire in¬
cliner dans le sens de son intérêt ! A peine pou¬
vait-on entrevoir la possibilité d’une communica¬
tion régulière par l’Égypte et la Syrie, que des
agents anglais étaient sur les lieux , les uns au
nom

et sous

les ordres de leur gouvernement,

inspirations particulières
et à cet instinct d’entreprises qui n’abandonne
jamais le peuple le plus remuant du globe. Dès
1828
le colonél Chesney remontait l’Euphrate
avec un bateau à vapeur, en éclairait la naviga¬
tion, puis reconnaissait le cours de l’Oronte et
son embouchure dans les mers de Syrie. Le plan
du pays, avec ses reliefs, ses accidents, ses moin¬
dres détails, était dressé par des ingénieurs qui
y ajoutaient le tracé des lignes navigables et des
lignes de fer. En même temps de grands travaux
d’hydrographie se poursuivaient dans la mer
Rouge et donnaient naissance à une carte, chefd’œuvre de méthode et de patience, dont l’ami¬
rauté a voulu vainement se réserver l’usage exles autres obéissant à des

,

�VOYAGE DANS

E’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.

251

l’Angleterre cher¬
positions. Depuis ce premier
éveil, chaque année a été marquée d’un empiète¬
ment nouveau. Vers l’Euphrate, deux villes im¬
portantes, deux riches entrepôts, Mascate et
Bassora, n’ont pu résister à son influence et re¬
pousser son patronage. Vers la mer Rouge, elle a
pris possession d’Aden, qui en est la clé, et qu’un
chef arabe lui a cédé, sans coup férir, à prix
d’argent. Le pavillon anglais a bientôt flotté sur
tous les comptoirs du bassin arabique ; et, si ré¬
cemment le schérif de Moka a eu le courage de
protester contre cet emblème d’oppression pro¬
chaine, il est à croire qu’il expiera cruellement
ce moment de révolte, et
l’expulsion d’un consul
que Calcutta et Londres lui imposaient.
Il ne faut pas chercher ailleurs le mobile qui a
fait agir l’Angleterre dans le traité du 45 juillet.
L’autorité que -la France et les idées françaises
s’étaient ménagée en Egypte pesait au cabinet de
Londres et inquiétait sa politique. Si l’occupation
clusif. Ainsi, des deux cotés,
chait à

assurer ses

armée de l’isthme de Suez n’était pas encore

possible, il importait du moins à nos rivaux que
son gardien fût un homme dévoué, un de ces
souverains médiatisés et nominaux

comme ceux

qui régnent dans les Indes. Méhémet-Ali se refu¬
sant à accepter ce rôle,
l’Angleterre ne pouvait
hésiter. Son intérêt lui conseillait de faire

un

�252

VOYAGES E7r

MAUINE.

exemple, et le triomphe de sa politique a été d’y
intéresser trois puissances de l’Europe. Il se peut
que cette alliance soit éphémère, mais le coup n’en
est pas moins porté. Saint-Jean-d’Acre a encore
(1841) une garnison anglaise qui chaque jour en
améliore l’armement et les ouvrages de défense;
des colonels, des majors de l’armée d’invasion
parcourent le pays, examinent les fortifications,
relèvent les points stratégiques. C’est surtout vers
le littoral arabique que se dirige le principal ef¬
fort, et, aujourd’hui que Méhémet-Ali a évacué
les villes saintes, on peut dire que les échelles
maritimes situées entre Yambo et Moka n’ont

réellement

plus de maître. Une tentative violente
bordent le chemin de l’Inde,
est donc à la fois indiquée par la politique et fa¬
vorisée par la circonstance. Elle aura lieu, et,
négligé par la France, dominé par l’ascendant
anglais, Méhémet-Ali n’y opposera sans doute
qu’une résistance inefficace.
Jusqu’ici les vues des Anglais semblent toute¬
fois s’être concentrées sur le littoral arabique; ils
ont négligé la côte opposée, la côte abyssine. Sur
ce point, par une exception assez rare, notre in¬
fluence domine, notre nom passe avant le leur.
Cela tient à divers voyages aventureux que de¬
puis dix ans des Français y ont exécutés. Le
gouverneur du Tigré, Oubi, semble avoir gardé
sur ces

ports, qui

�VOYAGE DANS

l’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.

253

impression favorable,
et, s’il est vrai que quinze jeunes Abyssiniens
soient maintenant en route pour la France on
pourrait croire à la réalité et à la sincérité de ces
dispositions. Les races qui habitent les plateaux
élevés du Samen, de l’Amhara et du Tigré ont
d’ailleurs plus d’un point d’affinité avec les races
européennes, et leur caractère se rapproche sur¬
tout du nôtre. Le christianisme,
tempéré par des
coutumes bibliques, y
règne depuis un temps
immémorial. Les moeurs sont douces, faciles, le
caractère grave et sûr. Oubi, qui commande à
dix mille cavaliers et à
vingt mille fantassins, se
chargerait, dit-on, d’assurer la tranquillité de la
côte, et de protéger les comptoirs européens qui
pourraient s’y fonder. Il l’a offert, il tiendra pa¬
role. La plage est fiévreuse ; mais quelques soins
conjurent le danger, qui d’ailleurs n’existe plus
à un mille dans les terres. Les
mouillages abrités,
les rades spacieuses, les hâvres naturels, abon¬
dent, surtout à l’ouverture de la mer Rouge. On
pourrait s’y établir, créer un commerce avec
l’intérieur, et attirer, par la perspective de dé¬
bouchés certains, les caravanes qui sillonnent le
milieu de l’Afrique. Oii tiendrait ainsi en
respect
la cupidité anglaise, et à
l’occupation de l’un des
côtés du canal arabique, on répondrait
par l’oc¬
cupation de l’autre côté. Peut-être est-ce là un
d’eux

et

de leur nation

une

,

�254

VOYAGES ET MARINE.

projet hardi et qui a besoin d’être éclairé par
des études plus sérieuses que ne le sont les im¬
pressions des voyageurs ; mais il est digne de
fixer l’attention du gouvernement. Nos agents
consulaires dans la mer Rouge, et l’un d’eux sur¬
tout, M. Fresnel, observateur si judicieux, se¬
raient d’un précieux secours pour la direction de
cette enquête.
L’Abyssinie septentrionale n’est plus, d’ail¬
leurs, couverte d’un voile impénétrable. Depuis
un siècle elle a été traversée à peu près dans tous
les sens : des missionnaires luthériens s’y sont
fixés, des Européens l’habitent. Les premiers
voyages connus remontent aux Portugais et à
Pierre de Govilham, qui demeura à Gondar et ne
revit plus sa patrie. Le père Alvarez séjourna à
son tour près de six années dans les états abys¬
sins, et de retour en Europe, vers 4540, y publia
une relation dans laquelle
il ne faut puiser
qu’avec défiance. Pendant le cours de ce siècle,
l’Abyssinie fut livrée, pour ainsi dire, à des auxi¬
liaires portugais dont ses rois avaient accepté les

services contre les musulmans. A la suite des
soldats avaient

marché des

missionnaires de

jésuites, qui s’étaient emparés du
pouvoir religieux pendant que les généraux im¬
posaient une dictature militaire. C’est à cette
époque qu’il faut rattacher plusieurs édifices d’un
l’ordre des

�VOYAGE

DANS

e’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.

256

Style évidemment européen qui se rencontrent
dans les principales villes du Tigré et du Samen.
D’autres monuments appartiennent à une civili¬
sation antérieure, qui, suivant les uns, coïncidait
avec celle de l’Égypte, et, suivant d’autres, re¬
montait à l’établissement des Juifs en Abyssinie
vers

l’an 600 avant notre ère. Il est inutile d’a¬

jouter que ce sont là de simples hypothèses,
quoiqu’elles aient donné lieu à des recherches
curieuses et à d’ingénieuses analogies.
Parmi les explorateurs qui se rattachent à la
période portugaise, il en est trois qu’il serait in¬
juste d’oublier. L’un, le père Fernandez, poussa
ses découvertes jusque dans l’Anaria ou Narea,
le Djingiro et le Cambat, c’est-à-dire vers des
états de l’Afrique centrale que personne n’a revus
après lui. Il espérait rejoindre ainsi l’Océan
indien et aboutir à Mélinde, mais des obstacles
insurmontables le forcèrent à revenir

sur

ses

Le second, le père Paëz, découvrit le pre¬
sources du Nil bleu ; le troisième, le père
Lobo, erra longtemps chez les Gallas pour se
dérober aux recherches des rois abyssins, et a

pas.

mier les

laissé

un

intéressant

récit

de

ses

aventures.

Ap rès eux il se fait une lacune, et il faut arriver
à la dernière année du xvii® siècle pour retrouver

Abyssinie un Européen, le médecin Poncet,
envoyé par le consul de France pour guérir le
en

,

�256

VOYAGES ET MARINE.

'

roi de Gondar d’une maladie cutanée. Poncel

remplit l’objet de

mission et parcourut le pays
sauveur du prince.
Sur son récit, Lenoir du Roule voulut partir en
4704, mais il fut massacré, dans le Sennaar,
avec toute sa suite, devant le
palais du melek ou
roi du pays. De du Roule à Rruce il y a un nou¬
veau vide, mais de Bruce
jusqu’à nous les tenta¬
tives abondent. Le célèbre voyageur écossais n’a
pourtant été surpassé ni par ceux qui l’ont pré¬
cédé ni par ceux qui l’ont suivi : sa relation est
encore le document le
plus exact, le plus com¬
plet qui existe sur l’Abyssinie. Le principal mé¬
avec

sa

tous les honneurs dus au

rite de MM. Combes et Tamisier est de l’avoir

copié quelquefois; leur plus grand tort est de ne
l’avoir pas copié plus souvent. Bruce entra en
Abyssinie par le Tigré, franchit le Tacazzé, af¬
fluent du Nil, traversa les montagnes de Lamalinon, les plateaux de Woggora, et arriva à
Gondar. Le souverain qui y résidait l’accueillit
avec

bienveillance

et

lui donna

toutes

les facilités

nécessaires pour explorer la contrée. Bruce
visita le lac de Tazna, la plus vaste nappe d’eau

qui existe dans ces montagnes, et, gagnant les
rives du Nil, il crut avoir trouvé la source de ce
fleuve près du village de Ghich. C’était en effet
la source du Nil h\eu
'{Bahr-el-Azrek)-^ mais la
source du Nil blanc (
Bahr-el-Abiad), c’est-à-dire

�L’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.

VOYAGE DANS

257

plus importante et la plus lointaine, restait
à trouver. Le mystérieux problème sub¬
siste donc, même après Bruce. Le voyageur fut
plus heureux dans son travail sur les chroniques
abyssines, travail dont l’érudition a défrayé
presque toutes les relations postérieures.
Sait succéda à Bruce, et ne fit guère que suivre
le même itinéraire à deux reprises différentes.
Seulement, averti par les dangers que son de¬
vancier avait courus, il évita de retourner par le
la

encore

Sennaar et de

se

confier

aux

sables du désert li-

byque. Ses excursions ne dépassèrent pas le
Tigré, et son livre se compose plutôt de com¬
mentaires que de découvertes. Les détails en sont
pourtant finement touchés, et l’observation n’y
manque pas de délicatesse. A son voyage se rat¬
tachent ceux de lord Valentia, de Nathaniel
Pearce et de ColBn

:

ces

deux derniers

se

fixèrent

1810. Coffin y vit encore :
indigène, il habite tantôt Adoua,

dans le pays vers

marié à

une

Devra-Damo, tantôt Gondar. M. Samuel
Gobât, missionnaire de la société biblique de
Londres, le rencontra en 1830, et en 1838,
MM. Dufey et Aubert eurent avec lui des relations
tantôt

fréquentes. Durant ces dix dernières an¬
nées, les voyages dans ces plateaux africains se
sont succédés, presque sans interruption. Nous
venons de citer M. Gobât, qui y séjourna trois

assez

17

�VOYAGES ET MARINE.

258

MM. Dufey et Aubert, dont la relation
été imprimée; il faut y ajouter M. Rüppel, savant géologue et minéralogiste, M. Schimans, et

n’a pas

naturaliste allemand, le baron de Katte,
Graffs et Isenberg, pasteurs anglicans,
Lefèvre, officier de marine, M. Kilmayer,

per,
MM.

M.
M.

WeUsted, M. d’Abadie, dont les vues sont

plus particulièrement tournées vers la propa¬
gande catholique, enfin MM. Combes et Tamisier, qui ont récemment écrit sur l’Abyssinie un
livre de compilations mêlées à diverses observa¬

personnelles.
Puisque le nom de

tions

deux jeunes voyageurs
permettra d’exprimer
le regret qu’ils n’aient pas pris leur rôle plus au
sérieux. Avec un sentiment plus vrai des choses,
ils n’auraient pas entrepris de corriger Bruce et
Sait, et auraient rendu plus de justice à ces voya¬
geurs intelligents qu’ils ne faisaient guère que
reproduire. La jeunesse n’excuse pas les appré¬
ciations légères, surtout quand elles portent sur
des autorités respectables et consacrées. Plus
d’une fois, pour donner plus de relief à leurs
aventures, MM. Combes et Tamisier ont exagéré
les obstacles qu’ils rencontraient, les difficultés
qu’ils avaient à vaincre ; ils ont pris souvent les
se

rencontre

ici,

ces

on nous

démonstrations inoffensives des naturels pour
menaces

des

réelles, leurs petites ruses pour de la

�VOYAGE DANS

e’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.

159

violence, et donné à l’invention une part trop
grande dans les scènes de leur itinéraire. Le
succès d’une relation ne se puise que dans les
faits mêmes, et c’est surtout quand on n’a
pas
à son service de grandes ressources de
style
qu’il faut se défier des écarts de l’imagination.
MM. Combes et ïamisier

ne se

sont

pas assez dé¬

écueil, et un coup-d’œil jeté sur
des rapports plus récents prouve combien leur
observation a été superficielle. Ainsi ils assurent
fendus de cet

avoir

à Arkeko

vu

un

naïb du

nom

bel homme,

d’Hetman,

disent-ils, et plein do majesté. »
H n’y a jamais eu à Arkeko de naïb de ce nom ;
celui qui y commandait lors de leur passage se
nommait Yaha-Aga, vieillard sec, maigre et ma¬
ladif. Ainsi, dans le chiffre de six mille habitants
qu’ils donnent à Gondar, après M. Rüppel, ils
«

demeurent de deux tiers

au moins au-dessous de
la ville musulmane seule compte près
de dix mille habitants. Tout l’ouvrage est semé

la vérité

:

d’erreurs

pareilles. Les parties les plus irrépro¬
copient Sait et

chables sont celles où les auteurs

Bruce, et encore ont-ils le tort de défigurer,
d’une manière tout-à-fait arbitraire, l’ortographe

n’avaient adoptée
qu’après des études approfondies et un long sé¬
jour sur les lieux. La carte de Sait elle-même n’a
été appropriée à leur livre qu’avec des travestisdes noms,

que ces savants

�260

VOYAGES ET MARINE.

sements dont aucun

n’est sérieusement justifié.

voit, les parties de l’Abyssinie qui con¬
mer Rouge n’ont pas manqué de visi¬
récents, vrais ou colorés, exacts ou pitto¬

On le

tinent à la
teurs

resques.

Mais l’Abyssinie méridionale, celle qui

connue.

Limitée

débouche, par le pays des Adels, sur le golfe
d’Aden, était bien moins fréquentée et bien moins
au

nord par

des

annexes

de

l’empire de Gondar, au sud par les états de
l’Afrique centrale, entourée sur presque tous les
points d’une ceinture de tribus indépendantes,
Gallas, Saumalis ou Adels, cette portion de l’A¬
byssinie est le siège d’un royaume important,
celui de Choa, dont le souverain balance en au¬
torité les rois ou les chefs qui régnent dans la
zone supérieure du Beghemder, du Samen et du
Tigré. Ni Bruce, ni ceux qui le suivirent, ne
se sont avancés jusque-là.
L’un des titres de
MM. Combes et Tamisier est d’avoir osé y péné¬
trer sur les traces des Portugais ; mais, soit pour
l’aller, soit pour le retour, ils ont suivi la route
de Massouah et des plateaux intermédiaires, et
ils n’ont pas cru devoir s’aventurer au travers du
pays des Adels pour aboutir à l’un des trois ports
arabes situés au sud du Bab-el-Mandel, Barbara,
Zeïla et Toujourra. Cette prudence s’explique.
L’opinion locale s’accordait à représenter cette
voie comme in)praticable, infestée de meurtriers,

�l’^BYSSINIE MÉRIDIONALE. 2'6t
pleine de périls. Les tribus qui occupent cette
zone sont de race danakile ou adel, nom que les
Portugais ont composé des deux mots ad-ali. Il
VOYAGE DANS

restait doncà s’assurer si cet itinéraire était aussi

ces peuples aussi farouches qu’on le di¬
problème géographique séduisit le cou¬
rage de M. Rochet d’Héricourt, qui résolut d’en¬
trer dans le Choa par ce chemin, presque au
même moment où le jeune Dufey le prenait pour
en sortir. Dufey est mort en Arabie, à son re¬
tour
en ne laissant que des notes tracées à la
hâte; M. Rochet d’Héricourt a écrit un journal
que nous avons sous les yeux, et qu’il compte
livrer à la publicité.. C’est à ce document, inédit
encore, que nous empruntons les détails qui vont

sombre,
sait. Ce

,

suivre.

le 25 février 1839, M. Rochet
n’y séjourna que le temps nécessaire pour trou¬
ver une
caïque arabe qui le conduisit à Moka.
Cette navigation sur des barques non pontées
n’est pas sans périls, mais elle permet de mieux
saisir, de mieux reconnaître les paysages de la
côte. Le passage des paquebots anglais est d’ail¬
leurs fixé à des prix si excessifs, que beaucoup
Arrivé à Suez,

caboteurs indigènes,
plus discrètes. Il en
coûta à M. Rochet vingt-neuf talaris ( le talari
vaut 5 francs), pour aller de Suez à Moka. Les

de voyageurs préfèrent les
dont les conditions sont

�262

VOYAGES ET MARINE.

diverses échelles du littoral

arabique se succédè¬
Il vit El-Torra, ha¬
meau composé de
vingt maisons en ruines qu’ha¬
bite une population mêlée, mais dont le port
doit jouer un rôle dans le'mouvement de l’Inde
vers
l’Europe; il toucha à Yambo, station des
pèlerins qui se rendent à Médine, et arriva le 13
avril à Djedda, la ville la plus importante du
golfe Arabique. L’activité de ce marché ne
semble pas suivre une progression ascendante,
et les revenus de la douane, qui, en 1831, s’é¬
rent

bientôt

sous ses

yeux.

taient élevés à 450,000

talarisenviron (2,100,000
francs), n’ont pas dépassé, en 1838, 260,000
talaris (1,300,000 francs). A Djedda, M. Rochet
changea de bâtiment, et après avoir mouillé à
Hodeïda, entrepôt qui acquiert de l’importance,
il aborda au port de Moka, où il devait séjourner
pendant un mois. Toute cette ligne du littoral
arabique est trop connue, elle a été trop souvent
décrite pour nous arrêter longtemps : il faut se
hâter d’arriver à la partie du voyage où M. Ro¬
chet marche sur son propre terrain.
Cependant il n’est pas sans intérêt de constater
ici à l’aide de quels procédés les Anglais cherchent

prépondérance com¬
politique. Comme une intervention
directe de leur part effraierait les chefs turcs ou
arabes qui se partagent le gouvernement du pays,

à fonder dans ces mers leur

merciale

et

�VOYAGE DANS

L’ABYSSINIE MÉUIDIOINALE.

263

d’y envoyer, comme représentants et
précurseurs, des banians l|indous, race d’hommes
doués au plus haut degré de l’esprit de com¬
merce, et qui, membres d’une sorte de corpo¬
ration marchande, disposent de vastes ressources
et d’un immense crédit. Au moyen de tels agents,
l’Angleterre s’empare des affaires de la contrée
ils ont soin

et les soumet à son

influence. Ces banians,

en

qualité d’armateurs, salarient et gouvernent
population maritime, à l’aide des raïs ou ca¬
pitaines qui leur sont dévoués. En même temps,
des briksde guerre promènent le pavillon anglais
sur toutes ces eaux, et, quand il le faut, en im¬
posent le respect par l’emploi de la force. C’est
ainsi que nos rivaux savent, de longue main,
ménager leur avènement et préparer leur domi¬
leur
la

nation.

séjour à Moka, M. Rochet avait
pris des renseignements sur les moyens de pour¬
suivre son voyage. Parmi les routes qui condui¬
sent au royaume de Choâ, on lui cita celle du
pays des Adels comme la plus courte, mais aussi
comme la moins sûre. Des caravanes arabes la
Durant

son

parcouraient de temps à autre; mais on ne citait
point encore d’Européen qui eût pris cette voie.
Loin de détourner notre voyageur, cette considé¬
ration l’affermit dans

son

dessein. Il loua une

barque qui allait mettre à la voile pourToujourra,

�264

VOYAGES ET

MARINE.

l’un des ports

qui servent d’entrepôt à l’Abyssinie
méridionale, franchit le célèbre détroit de Babel-Mandel, et, le 4 juin, après trois jours de tra¬
versée débarqua sur la plage africaine. L’aspect
du paysage n’avait rien d’encourageant : jamais
grève plus morne ne s’offrit au regard. Quelques
huttes sur un sol blanchâtre au premier plan, et
,

dans le lointain des monts

volcaniques disposés
gradins dépouillés, voilà
Toujourra. Du reste, peu ou point de végétation;
quelques arbustes étiolés se montraient seuls de
loin en loin comme pour faire ressortir cette ari¬
de l’est à l’ouest

en

dité désolante.

Toujourra obéit à un sultan qui gouverne en
maître les trois cents huttes de ce village. M. Rochet fut conduit

en sa

présence, et eut à s’expli¬

quer sur ses projets. Quand le sultan les connut,
il éleva objections sur objections, et déclara

qu’avant le retour des pluies, le chemin du pays
des Adels n’était pas praticable. En effet, les
sources du désert se trouvant taries, il
y aurait
eu de l’imprudence à s’y aventurer. Notre
voya¬
geur s’installa donc tant bien que mal dans une
cabane à peine close et sous une atmosphère de
40 à 48 degrés de chaleur. Toujourra est
peuplé
de musulmans livrés

au

commerce et

à la navi¬

gation des côtes : les caravanes de l’Abyssinie
viennent échanger les denrées afri-

méridionale y

�VOYAGE DANS

L’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.

265

produits de l’Arabie. Le prin¬
cipal trafic est celui des esclaves. La rade est vaste
sans être sûre : cependant le fond est de bonne

caines contre les

Aucune culture n’anime les

tenue.

environs,

ce

qui oblige les habitants à tirer les denrées de
première nécessité, soit de l’intérieur de l’Afri¬
que, soit de l’Yémen.
Les naturels de ïoujourra se rapprochent
moins par leurs habitudes, delà turbulence pas¬
sionnée des Arabes que de l’esprit calculateur du
,

banian hindou. Une sobriété extrême, une

éco¬

proscrit
plaisir de la pipe comme trop coûteux, mais ils
se permettent, de loin en loin, la prise de tabac.
Leur générosité va parfois jusqu’à offrir quelques
grains de la pincée qu’ils retiennent fortement
entre les doigts, jamais jusqu’à mettre à la dis¬
crétion du prochain la bourse qui leur sert de
tabatière. Leur costume, des plus simples, con¬
siste en deux pièces d’étoffe, l’une pour se dra¬
per
l’autre pour se couvrir : ils ne se coiffent
pas du turban et laissent croître leur chevelure
naturellement frisée. Les femmes, qui jouissent
d’une liberté inconnue dans presque tous les
pays musulmans, portent de vastes blouses et
nattent leurs cheveux avec un certain soin ; elles
vont le visage découvert. L’intérieur des habita¬
tions offre peu de meubles : quelques vases pour
nomie sordide les caractérisent. Us ont
le

,

�266

VOYAGIÎS ET MARllVE.

lait, des plians en osier ou en cour¬
roies de cuir que l’on nomme serir, parfois aussi
des nattes de diverses couleurs, ouvrage des
recevoir le

femmes, enfin le bouclier et la lance, armes obli¬
gées des naturels, voilà le luxe ordinaire de leurs
chaumières. Le sultan lui-même n’est guère plus
favorisé sous ce rapport que ses administrés, et
la cabane qu’il loua à notre voyageur ne se dis¬
tinguait point par l’élégance de son mobilier.
Il est vrai qu’après avoir élevé ses prétentions
jusqu’à trois cents talaris, il finit par réduire à
huit le prfx de son hospitalité. Soüs un chef qui
possède à ce point l’instinct du commerce, il est
impossible que les sujets ne soient pas d’habiles
brocanteurs.

Quelques formes tutélaires limitent le pouvoir
ce sultan ; quand il s’agit d’un cas grave, le
village entier délibère, et la majorité fait loi. Toujourra s’attribue en outre une part de suzerai¬
neté sur le royaume des Adels; mais ce n’est là
qu’une autorité nominale. Les Adels ou Danakiles forment une collection de tribus indépen¬
dantes les unes des autres, et qui n’ont de com¬
mun que le nom. Chacune d’elles obéit à son ras,
de

comme
verses

les Bédouins obéissent à leurs cheiks. Di¬

analogies rapprochent ces nomades afri¬
asiatiques. La loi du sang ou

cains des nomades
du talion

se

retrouve chez eux avec son caractère

�VOYAGE DANS

L’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.

267

implacable. Ils ont aussi horreur de la vie séden¬
taire et promènent leurs tentes sur les divers
points de ce désert, toujours à la recherche des
eaux ou des pâturages. Du reste, ils sont plus
avides que sanguinaires, plus fourbes que cruels.
Les environs de Toujourra semblent porter
l’empreinte d’un grand bouleversement volca¬
nique, surtout vers une gorge qui conduit à la
montagne de Debenet. La plus grande partie des
arbrisseaux qui parent cette gorge aride sont des
goramifères très chétifs, dont le sommet se ter¬

aussi l’arbre
a reçu des indigènes le nom
de Soummi. Sa grosseur est celle de nos chênes
d’Europe ; son écorce est raboteuse et rougeâtre,
ses feuilles elliptiques ressemblent à celles du
citronnier. Un animal qui broute ce feuillage, ce
qui arrive quelquefois, meurt dix minutes après,
mine

en

éventail. On y rencontre

empoisonneur, qui

dans d’horribles convulsions. Cet arbre fournit

poison de leurs flèches. Us en
pilent les racines, les font bouillir avec de l’eau,
puis ils en tirent une sorte d’extrait. Quand la
substance vénéneuse est bien préparée, elle doit
décomposer le sang à vue d’œil et en changer la
couleur. Les Bédouins trempent leurs flèches
dans cette matière, et une seule immersion suffit
pour les rendre mortelles.
Dans les premiers jours d’août, quelques orages
aux

Bédouins le

�268

VOYAGES ET MARINE.

ayant rempli les réservoirs du désert, M. Rocliet
put enfin quitter Toujourra et s’acheminer vers

l’Abyssinie méridionale. Deux guides l’accom¬
pagnaient; l’un était un Bédouin danakile, l’autre
un musulman du littoral. A une
grande distance
du rivage, le paysage garde encore toute sa sévé¬
rité : une suite de sommets nus fatigue l’œil par
leur monotonie et semble enchaîner le voyageur

Toujourra au royaume de
Choa, la direction générale est sud-sud-ouest.
La petite caravane franchit ainsi Ambabo, Doulloule, Gabtima et Daffaré, sans que la végétation
et la configuration de là contrée eussent subi de
grands changements. La pluie commençait à tom¬
aux

mêmes sites.

De

ber par torrents, et

plus d’une fois elle força
voyageur à suspendre sa marche. Étendant
alors deux peaux de bœuf, l’une comme matelas,
l’autre comme couverture, il attendait que le ciel
notre

eût fermé

il

ses

écluses et retrouvé

son azur.

Plus

avançait dans la direction d’un grand lac salé

fréquentent les caravanes danakiles, plus la
prenait le dessus dans la formation des ter¬
rains. Après une halte sur les borcl^ de ce lac,
où [quelques Bédouins grossirent sa caravanes,
M. Rochet poursuivit son voyage et arriva à l’em¬
que
lave

branchement des chemins de Choa et d’Aoussa.

Aoussa, qui

de distance

ne se trouvait alors qu’à treize lieues
la ville principale du pays des

est

�VOYAGE DANS

l’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.

Adelsou Danakiles. Au dire des
compose de quinze
six mille âmes de

169

naturels, elle se

cents chaumières et compte
population. Les habitants,

l’agriculture, trouvent
moyen d’irrigation naturelle dans les débor¬
dements périodiques d’un grand lac qui, à l’in¬
star du Nil, féconde et engraisse les terres. On
ajoute qu’à l’extrémité du lac se trouve une écluse
pour retenir les eatix jusqu’à ce que le sol soit
adonnés

au commerce

et à

un

convenablement imbibé. L’excédant

va se

déver¬

étang situé à trois lieues plus bas.
système, les champs environnants se
couvrent de magnifiques récoltes, et Aoussa peut
fournir du dourah presque^à toute la contrée.
ser

dans

Grâce à

un

ce

M. Rochet laissa à

vint coucher à

sa

droite le chemin d’Aoussa

ja route de Choa.
qui marque
55“ au thermomètre de Réaumur. Plus loin, à
Segadarra, existe une mine de cuivre carbonaté
dans une couche d’argile ferrugineuse. A AbiJoussouf, le voyageur reçut la visite du chef de
la tribu Debenet, qui lui fit présent de quelques
provisions et reçut en échange des pièces d’étoffes,
et

Nehellé

Nehellé,

a une source

sur

d’eau chaude

des rasoirs, un couteau et un miroir. Cet homme

dons, qu’il voulut lui-même
servir d’escorte à l’Européen. Rien de curieux
jusqu’à Haoullé, où se trouvent, au pied d’une
fut si enchanté de

ces

montagne composée de granit, de trachite et

�270

de

VOYAGES ET MARINE.

basalte, quatorze sources d’eau thermale

pointque les Bédouins
font cuire leurs aliments au bain-marie. Ces

dont quatre bouillonnent au
y

naturels attribuent à

ces

eaux

sulfureuses de

grandes vertus médicinales, ils les croient souve¬
raines pour toutes les maladies. La plus grande
source a cent soixante-sept pieds de circonfé¬
rence sur trois à quatre de profondeur.
Dans ces solitudes, les journées se suivent et se
ressemblent. Les seuls êtres vivants qu’on y ren¬
contre sont des hyènes tachetées qui rôdent sans
relâche autour des caravanes. La nuit, elles vien¬
nent enlever les provisions, sous la tête même
desBédouins endormis. A Hasen-Mera, le chef de

l’endroit conseilla
escorte, afin
Itou
avec

au

d’éviter

voyageur
une

de prendre

une

embuscade de Gallas-

qui l’attendaient à quelques lieues de là

des intentions hostiles. M. Rochet

fusait pas

ne se re¬

à accepter ce secours, mais il voulait

que les marchands de sel qui faisaient partie de
la caravane contribuassent à la dépense dans la

proportion de l’intérêt qu’ils avaient à la sécurité
commune. Les débats de cette grave affaire du¬
rèrent deux jours, au bout desquels il fut décidé
que l’on accepterait l’escorte et que les frais en
seraient prélevés à raison de tant par tête de cha¬
meau. Le séjour à Hasen-Méra fut d’ailleurs
marqué par une suite de fêtes. Le campement se

�VOYAGE DANS

L’ABYSSINIE

MERIDIONALE.

271

composait de trois à quatre cents individus, et
chaque soir, au coucher du soleil, la danse com¬
mençait. Les Bédouins s’étant formés en cercle,

les autres
répétaient en chœur. Alors, se serrant l’un contré
l’autre, ils trépignaient des pieds et battaient des
mains; puis ils allaient recueillir les témoignages
d’approbation des femmes et des jeunes filles
qui assistaient à ce spectacle.
Au-delà de ce point, la caravane de M. Rochet
présentait une masse imposante. Elle s’accrut
encore à Bourdouda de vingt-une personnes, ce
qui la portait à cent individus environ. Ce
nombre était suffisant pour conjurer toutes les
attaques. La physionomie du pays avait changé.
Ce n’était plus la région aride et volcanique des
environs de Toujourra, mais des plaines cou¬
l’un d’eux entonnait

vertes

une

chanson que

d’une riche verdure naturelle. Ces terres,

les Bédouins négligent, se prêteraient aux
plus magnifiques cultures. Aujourd’hui elles sont
le domaine des éléphans, des zèbres et des cha¬
mois. Rien ne saurait donner une idée du gibier
qu’elles recèlent. On y voit des gazelles, des
lièvres, des autruches, des troupeaux de pinta¬
des, des franco!ins
pigeons verts d’Abys¬
sinie, plusieurs rolliers africains à longue queue,
des veuves du Cap, des cardinaux de plusieurs
variétés, des pernoptères et autres oiseaux maque

,

�272

VOYAGES ET MARINE.

on les traverse, on croirait, au
luxe de créatures vivantes, assister

gnifiques. Quand
milieu de
au

ce

premier réveil de la création ; l’homme seul y

manque. ’
Sur le territoire des

‘

Moléitos, l’une des plus
farouches tribus de la contrée, on retrouve les
couches de basalte, et la nature change encore
d’aspect. Cependant tous les arbustes n’ont pas
disparu, et çà et là on remarque, tantôt une
'

filamenteuse, tantôt un aloès, tantôt un de
grevias dont les fruits jaunes et rouges, de la
grosseur d’un pois, contiennent un miel végétal
excellent. Ce fut aussi sur ce plateau que notre
voyageur tua une antilope comparable, pour les
dimensions, à un beau cerf d’Europe. A la halte
dii soir, ce magnifique gibier fut dépecé et rôti
sur un gril improvisé. Les bifteeks d’antilope,
préparés de cette façon, sont, au dire de M. Rochet, un met exquis. Il faut l’en croire, sauf
toutes les réserves qui accompagnent désormais
les bifteeks inconnus. Cette chère homérique
agave
ces

semble d’ailleurs avoir été l’occasion d’une

aven¬

attirèrent ce
plus grand nombre que de coutume,
les hyènes ou les loups-tigres , pour adopter la
dénomination du voyageur. La lune éclairait ce
spectacle, et c’était le cas de faire payer à ces
animaux les insomnies qu’ils avaient occasionnées

ture nocturne.

soir

là,

en

Les reliefs du repas

�VOYAGE DANS

l'ABYSSINTE MÉRIDIONALE.

273

depuis le commencement du voyage. M, Rochet
ajusta le premier qui s’offrit à lui et le tua ; il
voulut aller le ramasser, mais
déjà trois compa¬
gnons du mort se disputaient cette proie. Le
voyageur fit feu de nouveau et ne fut pas moins
heureux ; une seconde hyène tomba et alla mou¬
rir dans les broussailles, où elle fut sans doute
aussi dévorée par le reste de la bande. Notre
adroit chasseur désirait

un

couronner

troisième succès. Il tenait

énorme que

cachait

en

cette

arrêt

lutte par

une

hyène

buisson touffu, lorsque
l’animal, trompant .sa vigilance, s’élance pour le
surprendre par derrière. Le cri d’un Bédouin
avertit heureusement M. Rochet; il se
retourne,
tire et frappe, à trois pas de
distance, la hyène,
qui tomba raidie morte : c'était une nuit féconde
en

trophées.

La

caravane

l’Hawache,

un

arriva enfin

sur

les

bords de

cours d’eau important qui peut
la limite naturelle des états de Choa.
A l’époque des
grandes pluies, l’Hawache dé¬
borde et couvre le pays; mais dans son
étiage,
il ne conserve pas au-delà d’un mètre de
profon¬
deur. Rien n’est plus beau
que la vallée où coule
cette rivière, et la
magnificence du site frappe
surtout comme contraste,
quand on vient de tra¬
verser le triste désert du
pays des Adels. L’as¬
pect d’une végétation vigoureuse donne un avant-

passer pour

18

�VOYAGES ET JIAUINE.

274

goût (les cultures du territoire de
première fois on entendit rugir le

Choa. Pour la
lion, et M. Ro-

déguise pas l’impression profonde que fit
sur lui ce rugissement. Les animaux de la cara¬
vane semblaient, à cette voix, agités d’un trem¬
blement convulsif. Dans ces plaines où le gibier
abonde, le lion se défend contre l’homme, mais
ne l’attaque pas. Il se promène devant les carava¬
nes d’un air majestueux et d’un pas tranquille;
puis, quand il a fic^rement passé sa revue, il dis¬
paraît. L’Abyssin est habitué à ces allures impé¬
riales; il s’en accommode, et moyennant ce pacte
tacite, lions et naturels vivent fort bien en¬

chet

ne

semble.

L’Hawache

n’ayant ni ponts ni barques, ce

n’était pas une petite besogne que de
franchir à une nombreuse caravane. On

le faire

impro¬

petits radeaux avec du bois sec que l’on
parvint à maintenir au-dessus de l’eau au moyen
d’outres gonflées. Des nageurs poussèrent les
radeaux d’une rive à l’autre, et, de cette façon,
les bagages comme les marchandises traversèrent
la rivière sans avarie. Restaient encore les fem¬
mes. On leur plaça des outres sous les aisselles;
puis, à l’aide d’une corde passée autour des
reins, on leur donna la remorque exactement
comme à des navires. Ce devait être un curieux
visa de

spectacle,

que

celui de ces amphitrites, dont le

�VOYAGE DANS

buste

L’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.

275

s’élevait au-dessus de

l’onde, et que
des nageurs, faisant l’olïice de tritons, entraî¬
naient sous des voûtes de verdure. M. Rochet as¬
nu

qu’à lui seul il a ainsi promené sur les flots
Abyssiniennes. Il ne pouvait faire un plus
galant début et une entrée plus chevaleresque
dans le Choa. Le lendemain, la caravane se re¬
posait de ses fatigues à Tiannou, village dépen¬
dant de ce royaume. C’était le 29
septembre
4839, cinquante-sept jours après le départ de
Toujourra.
Notre voyageur venait de
parcourir les cent
lieues de désert qui forment ce que l’on nomme
le royaume d’Adel. Huit tribus,
comprenant une
population de soixante-dix mille âmes, occupent
ce territoire. Les Bédouins de la tribu
Ad-Ali,
qui campent aux environs de Toujourra, sont
sure

dix

noirs et de taille moyenne :

ils ont les cheveux
crépus et le front découvert comme la plupart
des Danakiles; ce sont des musulmans fort relâ¬
chés. La tribu Debenet se rapproche
davantage
delà zone centrale; la loi du
sang est strictement

observée chez elle. La tribu Achemali vient

suite, et

se

distingue

celle de Buéma
rattache

en¬

aux

a

par des mœurs plus douces ;
des habitudes farouches et se

Ad-Ali par

le type; les Hasen-Meras

composent la plus belle race de cette contrée,
et pourront un
jour la dominer; les Ras-Bidar

�VOYAGES ET MARINE.

276

cuivrés et de ba¬
sanés; les Takaïdes, qui boiTlent les rives de
l’Hawache, passent pour fort enclins au vol et à
l’assassinat; enfin, les Saumalis, qui occupent
les montagnes situées au nord du désert d’Adel,
sont un

mélange de noirs, de

les avantages que
donne une organisation supérieure unie à un
courage éprouvé. Les Danakiles sont des peuples
pasteurs; ils n’ont aucune industrie, et leur
commerce se borne à la fonction de conducteur
de caravanes. Les femmes sont fort belles dans
ces tribus; elles n’ont, dans leurs traits, aucune
trace du caractère nègre. L’ovale du visage est
régulier, les lignes sont assez pores; les yeux

ont sur

les autres tribus tous

l’éclat; les dents sont

ont de

éclatante. Une peau
de vêtement, et

d’une blancheur

de bœuf assouplie leur sert

laisse presque toujours le
habitants du pays

découvert. Tous les

buste à
d’Adel

parlent le même dialecte, dialecte particulier
qui n’est ni l’arabe, ni l’arnharic, ni le galla. On
retrouve chez eux le mot de kabile formé de gobayl
(tribu), mot usité dans l’Atlas comme dans l’A¬
rabie, et qui pourrait rattacher ces nomades

que soient les distances qui les
séparent, à une origine commune.
M. Rochet touche enfin au but; il entre dans

épars

,

quelles

le royaume de Choa;
vains. A la richesse, à

ses efforts n’ont pas été
la symétrie des cultures,

�VOYAGE DANS

L’ABYSSINIE MÉRIDIONAEE.

277

il reconnaît sur-le-champ un pays civilisé. La
main de l’homme y est non-seulement patiente,
mais intelligente, et l’art a beaucoup ajouté à la

plus admirable nature. Tiannou élève ses toits
coniques du sein d’un massif verdoyant, la plaine
loin

richesses, et des montagnes
chargées de forêts occupent toutes les lignes de
l’horizon. A quelque distance du village, le
voyageur vit venir à lui un chef abyssin : c’était
étale

au

ses

qui le conduisit, avec
plus grands égards, dans une habitation où il

le lieutenant du gouverneur
les

devait attendre les ordres du roi de Choa. Dès

ce

jour la table de l’Européen fut largement dé¬
frayée; on tua un bœuf en son honneur, on lui
servit de l’hydromel, du très bon pain et du miel
excellent. Son habitation, comme toutes celles de
l’Abyssinie, était construite en palissades de
bois parfaitement jointes et crépies à l’intérieur
à l’aide d’un mélange de terre et de sable blan¬
châtre. Ces demeures sont cylindriques : le
chaume qui les surmonte se termine en cône.
Basses, quoique assez spacieuses, elles n’ont
point de fenêtres et reçoivent le jour par une
large porte d’entrée. Au-delà du seuil régne une
galerie circulaire qui fait le tour de la maison;
le corps de logis se divise en compartiments qui
,

débouchent
une

sur ce

corridor. Au centre

se trouve

espèce de rotonde qui sert à la fois de salle

�VOYAGES ET MARINE.

278

réception, de salle à manger et de cuisine.
plus grande simplicité :
le sérir, pliant en cuir qui sert à la fois de lit et
de siège, en est le principal élément. Des armures
suspendues aux murailles, des vases en terre
cuite d’une forme très élégante, des paniers en
osier finement tressé, complètent ce mobilier.
Un petit jardin clos de haies accompagne ordi¬
nairement les habitations 5 des bananiers, des
mimosas les ombragent, et cette verdure les pare
mieux que ne pourrait le fairela main des hommes.
Les ordres du roi étaient arrivés. Sahlé-Salassi,
souverain de Choa, attendait le voyageur euro¬
péen ; le gouverneur du district devait lui servir
d’introducteur et de guide. On partit le lende¬
main et l’on parcourut le pays le plus accidenté,
le plus pittoresque du monde, des Alpes sous le
tropique. Tantôt les mules se frayaient un chemin
au milieu des montagnes de basalte ou de ravins
qu’animaient des eaux vives, tantôt elles traver¬
saient des champs dethèfle (petite graine dont on
fait un pain mucilagineux), des carrés de dourah,
d’orge,de lin, de fèves, de coton, ou de cannes à
sucre gigantesques. Sur bien des points, la plaine

de

L’ameublement est de la

,

ressemblait à une immense corbeille de fleurs. Les

jasmins, les roses emplissaient l’air de parfums;
des plantes grasses, prodiguées le long des sen¬
tiers, récréaient l’œil par leurs beaux fruits rouges

�VOYAGE DANS

l’aBYSSINIE MERIDIONALE.

271»

jaunes. Sur les hauteurs, des bouquets de cousoffraient, à cette époque de l’année, un
spectacle merveilleux. Haut et vaste comme un
chêne, cet arbre produit de longues .grappes de
fleurs, grappes coniques, de toutes nuances,
vertes, pourprées, fauves, se mêlant et foison¬
el

sotiers

nant sur

les mêmes branches.

Vers la fin du deuxième

jour, M. Hochet arriva
Angolala, résidence du roi. L’habitation du
souverain ne se distingue de celles de ses sujets
que par ses dimensions. De vastes cours, fermées
par de hautes palissades, lui servent d’avenue.
Cet espace était alors occupé par les oflîciers.,
les gouverneurs, les soldats et l’essaim des
curieux. Le voyageur traversa cette foule, et
fut introduit dans une salle circulaire, où se
pressaient deux cents individus armés d’é¬
normes flambeaux
qui inondaient l’enceinte de
torrents de lumière. Le roi, à
l’approche de
M. Hochet, se leva, lui prit les deux mains, les
serra affectueusement, et lui demanda des nou¬
velles de sa santé. Sahlé-Salassi, souverain de
Choa, est dans la maturité de l’âge : son port a
delà majesté; sa figure est d’une régularité par¬
faite; sa chevelure lioire, frisée avec soin, est
à

relevée et fixée

sur

fâcheux seulement

l’ait

le

sommet

de

sa

tête. Il est

qu’une ophthalmie incurable
privé de l’œil gauche. Un air de bienveil-

�280

VOYAGES ET MARINE.

lance et de

gravité respire dans les traits de ce
prince.'Son costume, drapé à la romaine, ajou¬
tait encore à cet ensemble plein de dignité. Une
pièce d’étoffe de coton, d’une blancheur éclata;nte, et bordée de bandes rouges, l’enveloppait
de ses plis et flottait avec grâce. Quand M. Rochet
se fut assis
auprès de lui, Sahlé-Salassi lui adressa
plusieurs questions, lui parla de la France et de
son roi, de nos lois, de notre
système de gouver¬
nement, de notre état militaire, de nos arts
mécaniques. Ce dernier point semblait surtout
l’intéresser. Après une heure d’entretien, il con¬
gédia son hôte, et le fit ramener dans la maison
qu’il lui avait destinée. Là, un excellent souper
et un bon lit formé de peaux
d’hippopotame ache¬
vèrent de remettre le voyageur et de réparer les
fatigues du désert.
Désormais M. Rochet était le commensal, l’ami
de Sahlé-Salassi. Le lendemain, le roi le reçut
sur son trône,
qui se compose de peaux de bœuf
superposées, et d’une espèce d’appendice qui
sert à

la fois de dôme

de satin rouge

et

de dossier. Une étoffe

à bandes jaunes

le siège,
garnit le
baldaquin. La Conversation fut reprise au point
où on l’avait.laissée la veille. Le roi parla à son
hôte de l’infortuné Dufey, qui avait quitté le
Choa quelques mois auparavant et qui se mouune

autre de soie bleue

recouvre

brochée d’or

,

�VOYAGE DANS

rait alors

sur

les

L’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.

281

los côtes d’Arabie. Il revint ensuite

procédés industriels de l’Europe, sur la
on
fabriquait les canons, les fusils,
les sabres. Ses questions étaient toujours
posées
de la manière la plus judicieuse, et il paraissait
entrer parfaitement dans
l’esprit des explications
qui lui étaient fournies. M. Rochet se donna
même le souci de l’initier au jeu de notre méca¬
nisme constitutionnel, en lui détaillant le rôle
des deux chambres et l’équilibre des trois
pou¬
voirs. C’étaient là de très graves problèmes pour
un
Abyssin : il paraît que le roi de Choa y prit
quelque intérêt. Cependant il apprécia mieux
encore divers
présents que notre voyageur s’était
empressé de lui offrir ; un moulin à poudre,
trois fusils doubles, six pistolets, deux sabres,
des instruments de chimie et de
mathématiques.
En retour de ces objets, le soir même le roi envop à son hôte trois chevaux et une mule sellés
et bridés. Sahlé-Salassi ne s’était
pas montré
moins généreux envers le jeune
Dufey. Au mo¬
ment des adieux, il l’avait conduit dans la casauba
où il dépose ses trésors, et lui avait dit : « Que
veux-tu pour ton
voyage? demande. » Dufey hé¬
sitait; enfin il.parla de cent talaris, qui lui furent
comptés sur-le-champ. Le roi ne se contenta pas
de cela; il y ajouta un anneau d’or d’une valeur
au moins
double, et il reprit : « Tu vas traverser
sur

manière dont

�282

VOYAGES ET MARINE.

pays de voleurs. Attache cet anneau à ta
jambe, et entoure-le de bandes imprégnées de
miel; on croira que tu as une plaie; personne
n’y touchera. » Voilà comme on allie en Abys¬
sinie la générosité à la prudence, et un riche pré¬
un

sent à un

bon conseil.

magnificence de Sahlé-Salassi ne s’exerce
seulement vis-à-vis des étrangers; elle défraie

La

pas

encore

les officiers de

sa

maison dans des festins

qui rappellent ceux d’Homère. Notre voyageur
plusieurs de ces galas de cour dans les¬
quels la poudre de piment rouge jouait un rôle
essentiel. Le repas était servi sur de grandes tables
en osier, élevées de deux pieds au-dessus du sol.
Sur ces tables figuraient sept ou huit vases
énormes, remplis de viandes diversement apprê¬
tées; puis, entre les plats, des piles gigantesques
de galettes, faites les unes avec de la farine de
blé, les autres avec celle de thèfle. Parmi ces
vases, les uns contenaient de petits morceaux de
bœuf découpés et saupoudrésdepiment; d’autres,
des gigots de mouton qui, détachés par petites
bandes retenues à l’os, ressemblaient à un marti¬
net à plusieurs branches. Ailleurs des quartiers
de veau nageaient dans une sauce pimentée ou
dans de la graisse fondue. Quelquefois même
on remplaçait ces viandes à demi-cuites par de la
viande crue on brondo, que les Abyssins mangent

assista à

�VOYAGE DAJNS
avec

délices

boisson,

on

en

l’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.

la trempant dans du

283

piment. Pour

servait de l’hydromel et une autre

liqueur fermentée assez semblable à la bière.
Dans ces repas, les convives s’accroupissent
autour de la table, sur le sol tapissé d’herbe
fraîche, les jambes croisées à la manière des
Turcs. Le banquet dure près de quatre heures et
comprend trois séries de convives qui s’en ap¬
prochent à tour de rôle. La première série se
compose des principaux officiers et gouverneurs
de province, la seconde des officiers subalternes
et gouverneurs de village, la troisième des sol¬
dats, ouvriers, laboureurs, hommes de peine.
Ainsi Salîlé-Salassi donne à dîner à tout

son

peu¬

ple. Quant à lui, assis sur son trône, il préside
au repas sans y prendre part. A ses côtés, des mu¬
siciens entretiennent un tapage infernal en jouant,
les uns de la trompette, les autres de la flûte;
des chanteurs et chanteuses ajoutent au bruit en
y mêlant leurs voix, tandis que le bouffon du
prince égaie l’auditoire par ses saillies.
M. Rochet habitait Angolala depuis trois se¬
maines, lorsque le roi lui offrit de l’accompagner
dans une expédition fiscale vers le pays des Gallas
de l’ouest. L’armée abyssinienne se trouva bientôt
en
campagne. Vingt mille cavaliers armés de
lances et cinq cents soldats avec des fusils à pierre
la composaient. Le roi, monté sur une magni-

�284

VOYAGES ET MARINE.

üque mule, couverte d’un caparaçon d’or, mar¬
portait de larges braies de

chait à leur tête. Il

ceinture de satin muge à
laquelle était suspendu un sabre recourbé dont

soie verte, avec une

garni en argent. Drapé dans une
pièced’jetoffe que recouvrait une peau de lionne,
il avait l’aspect le plus noble, le plus martial.
Douze écuyers portant un bouclier garni d’ar¬
gent, et six prêtres que distinguait le turban sa¬
cerdotal, s’avançaient à ses côtés. La maison du
roi, les femmes, les eunuques, la musique, le
bouffon, venaient ensuite. C’était la guerre an¬
tique. Il n’y avait pas jusqu’aux livres sacrés qu’on
ne crût devoir faire figurer dans ces circonstances.
Un cheval, entouré d’un peloton de fantassins,
ouvrait la marche portant, dans un panier re¬
couvert d’un drap rouge, les livres saints des
trois églises d’Ankobar : Séné Mariam (SainteMarie), Séné Marquose (Saint-Marc), Séné Mikaël
(Saint-Michel). Ainsi défilaient les phalanges
d’Aaron sous la sauve-garde de l’Arche d’alliance.
Cette armée abyssinienne , montée sur d’ex¬
cellents chevaux, offrit un beau coup-d’œil quand
les premiers rayons du matin vinrent dorer ses
vingt mille lances. Elle se dirigea vers le nordouest, traversa une petite rivière, puis entra sur
le territoire des Gallas qui s’empressèrent de se
soumettre aux approches de cette formidable cale fourreau était

�VOYAGE DANS

L’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.

2&amp;5

l’excursion jusqu’au Nil. Sur
point, le fleuve coulait dans un lit de soixantedix mètres de large sur trois mètres de profondeur.
On visita le couvent de Devra-Libanos; puis, re¬
venant sur, ses pas, le roE fit sa rentrée solen¬
nelle à Angplala. Ces tribus Gallas, qu’on venait
de visiter, sont des idolâtres qui ont emprunté
diverses pratiques à l’islamisme et à l’évangile.
Ils observent scrupuleusement le dimanche, et
invoquent Dieu ce jour-là pour obtenir d’abon¬
valerie. On poussa
ce

dantes moissons. Les formes extérieures de leur

culte

bizarres. Ils

placent sous leurs bras,
femmes, quelques poignées d’herbes
vertes, puis ils; prennent un petit bâton que
l’homme tient par un bout, la femme par l’autre;
après quoi les couples ainsi liés dansent en rond
autour d’un arbre sacré en criant : Aouqué, c’està-dire : « Dieu, veille sur nos troupeaux, sur nos
moissons,, etc. » Les Gallas passent d’ailleurs
pour la plus belle race de l’Afrique. D’une haute
taille, cuivrés plutôt que noirs, avec le front large,
le nez aquilin, les traits réguliers, les lèvres bien
proportionnées, ils sont aussi bons cavaliers que
bons agriculteurs, et se rendraient bientôt maîtres
de la contrée, s’ils pouvaient s’entendre; mais,
isolés et attaqués en détail, il se voient obligés de
subir la loi des rois abyssins. Les femmes gallas
sont de fort belles créatures, renommées dans
sont

hommes

et

�f

28G

VOYAGES ET MARINE.

plateaux par leurs formes à la fois élégantes
vigoureuses.
.
La rentrée du roi à Ângolala, au retour de sa
pacifique campagne, ne s’accomplit pas sans de
grandes cérémonies religieuses. Aux portes de la
ville, il ceignit son diadème en argent incrusté
d’or, et dans cet appareil il fut reçu par le clergé,
qui bénit ses armes. Les soldats, à leur tour, dé¬
filèrent devant les prêtres et retournèrent dans
leurs quartiers. La religion chrétienne, domi¬
nante en Abyssinie, y a conservé des formes
simples comme celles qui prévalurent dans les
premiers âges de l’Église. Elle y est si profondé¬
ment enracinée, que le nom même d’une grande
division du pays, Amhara, est synonyme de chré¬
tien. Le rite local est le rite cophte, et se rattache
au
schisme des monophysites. Les Abyssins
croient à la Trinité, mais ils ne reconnaissent en
Jésus-Christ qu’une nature, la nature humaine.
Leur culte d’adoption est celui de la vierge {Séné
Mariam), qui, en qualité de mère du Christ, a,
disent-ils, plus de droits que son fils à la véné¬
ration des fidèles. Ils baptisent les enfants en les
lavant de la tête aux pieds dans de l’eau bénite,
et leur passent ensuite une chemise blanche : ce
baptême est renouvelé chaque année, et le 18
janvier toute la population va se baigner à cette
ces

et

intention dans la rivière. La circoncision se pra-

P

ï

�VOYAGE DANS

L’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.

287

tique sur les hommes et sur les femmes. Quoique
le mariage soit ordinairement béni par les prêtres,
il n’est pas rare que les naturels se passent de
cette

cérémonie. Le samedi

et

le dimanche sont

deux jours fériés consacrés aux exercices

religieux.

dans ce rite deux carêmes, l’un de qua¬
jours qui précède Pâques, l’autre de dixhuit jours pendant l’Avent. L’un et l’autre sont
observés avec une fidélité scrupuleuse; tant qu’ils
durent, les fidèles ne font qu’un repas par vingtquatre heures et après le coucher du soleil ; la
viande, le laitage, les œufs sont interdits; il faut
se contenter de
légumes à l’huile ou au piment.
Les prêtres sont ordonnés
par un évêque cophte
que le patriarche du Caire envoie à Gondar, et de
qui relève tout le clergé local. Aujourd’hui ce
poste est vacant, et l’église n’a plus de supérieur.
Cela vient de ce qu’à chaque extinction
l’Abys¬
sinie devait, de temps immémorial,
payer un tri¬
but au patriarche du Caire, afin d’obtenir de lui
l’installation d’un nouveau prélat. Or, au décès
du dernier évêque, le patriarche a voulu élever
des prétentions exorbitantes, et les
Abyssiniens
ont refusé de
s’y soumettre. Les chrétiens de
l’Amhara se résignent à recevoir un chef spirituel,
mais ils ne veulent pas être rançonnés à cette oc¬
casion. Pour peu que celte lutte dure encore,
l’Abyssinie apprendra sans doute à se passer de
Il y a
rante

�288

VOYAGES ET MARINE..

Caire, et organisera dans son
église indépendante. Comme architec¬
ture, les édifices consacrés au culte n’ont pas
une
grande valeur : ceux qui sont dignes de quel¬
que attention ont été bâtis par des ouvriers por¬
tugais, à l’époque où les jésuites gouvernèrent
les plateaux de l’Amhara. Les autres se compo¬

la médiation du

sein

une

sent

de constructions

circulaires,

avec un

toit

conique surmonté d’une croix, le tout bâti dans
style que les autres habitations. Une
vaste salle au fond recouvert d’une nappe d’é¬
toffe desoie, tel est l’intérieur d’une église. Quel¬
ques-unes de ces églises sont crépies de plâtre
blanc ou badigeonnées de peintures grossières.
On n’y voit de sièges d’aucune espèce; le sol est

le même

en terre

battue.

temps après l’expédition vers les bords
Nil, M. Rochet fut invité à se rendre, avec le
roi, à Ankobar, qui a été longtemps la capitale
du Choa. Cette ville, comme son nom l’indique*,
formait jadis l’extrême limite du royaume du
Peu de

du

côté de l’est

;

à la suite d’une extension de terri¬

toire, elle est devenue presque centrale. Son site
est des
une

*

plus heureux : bâtie en amphithéâtre sur
elle présente, avec ses toits

montagne boisée,

Anfeo, bois ; bar, péage. Cest à Ankobar qu’on percevait les
péage. Presque toutes les géographies écrivent Anko-

droits de
ber

au

lieu d’Ankobar. C’est

une erreur

à rectifier.

�VOYAGE DANS

L’AÈYSSINIE MÉRIDIONALE.

289

coniques, Taspect d’une agglomération de ruches
encadrées dans

un

fond de verdure. Les maisons

du roi dominent cet

ensemble; on découvre dè là
mollement ondulé, coupé de bouquets
d’ifs vigoureux qui ont le portde nos sapins d’Eu¬
rope. Notre voyageur s’établit dans l’un de ces
belvédères contigu au palais même du souverain.
Cependant Sahlé-Salassi songeait à tirer parti
de la présence du visiteur
européen. Parmi les
cadeaux qu’il avait reçus se trouvait un moulin
à poudre, et il était
impatient de voir fonctionner
un

pays

cette

machine. M. Rochet alla au-devant de ses
: avec le secours de
quelques charpentiers

désirs

du pays,

il fit construire un hangar propre à
manutention, se procura facilement du nitre,
qui abonde sur divers points, et du soufre d’une
qualité excellente, puis il se mit à l’œuvre. Au

cette

bout de

quelques jours, il obtint de la,poudre
fine, ce qui jeta le roi dans une joie inexprimable.
Jusqu’alors les artificiers arabes n’avaient pu,
faute de connaître les
moyens de purification
fabriquer que de la grosse poudre; le procédé de
^

M. Rochet était donc
pour eux une
couverte. Une seconde

véritable dé¬
surprise fut la fabrication
du sucre en pain. Roi d’une contrée où la canne
atteint les plus beaux
développements, SahléSalassi se voyait obligé de tirer de Moka sa
petite
provision de sucre raffiné. Notre voyageur voulut
19

�290

VOYAGES Eï WAIUNE.

fabriquer
les potiers d’Ankobar vingt formes en terre.
On coupa les cannes, on les écorça, on les pila
dans des mortiers, et le roi mit lui-même la main
à la besogne. La trituration achevée, on plaça
le tout dans de fortes toiles de coton que l’on
soumit à la presse. Le jus coula, fut filtré dans
u«capuchon de laine, puis soumis à l’évaporation
et à la cuisson, enfin versé dans les formes à cris¬
talliser. Quelques jours après, la matière fut re¬
tirée des formes, et, quoique médiocrement
blanche, elle n’en avait pas moins la solidité vou¬
lue et toutes les qualités essentielles pour un
bon emploi. Ces deux expériences frappèrent
d’étonnement le roi et ses sujets, et dès ce moment
l’industrieux étranger fut placé dans l’opinion à
un haut
degré d’estime.
Il n’y eutpf us dès-lors de fête où il ne fût prié.
Un jour, le roi lui dit : « Rochet, nous allons
mettre ton adresse à l’épreuve. Viens avec moi
chasser aux gourezas^. » Ces gourezas sont des
singes d’une agilité extrême, et qui semblent
l’affranchir de cette servitude. Il lit

par

mettre

le chasseur

au

défi. Or, Sablé-Salassi se

pique d’être un tireur adroit, et, en effet, il fil
plus d’une fois ses preuves devant son hôte. La
partie, comme on le pense, fut acceptée, et il en
résulta une sorte de gageure. Le rendez-vous de

chasse était dans

une

forêt de cèdres et d’oliviers

�VOYAGE

DANS

L’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.

291

située à trois lieues d’Ankobar. On y
le milieu de la matinée. Les singes
abondaient, on les voyait de loin s’élancer d’un
arbre à l’autre, grimper, effrayés, vers le sommet
des cèdres, avec la conscience du danger qui les
sauvages
arriva

vers

menaçait. La chasse fut ouverte, et chacun eut
la liberté de la suivre à sa fantaisie ; seulement, à
un signal donné, il fallait se retrouver au point
du départ. Quand ce moment fut venu, les chas¬

présentèrent avec leur gibier. Le roi
Rochet apportait deux singes, et
Sahlé-Sçdassi n’eii avait qu’un à lui opposer.
seurs

se

était vaincu ; M.

Aussi

ce

dernier

s’exécuta-t-il

donnant à l’heureux tireur

Telle

est

la

sur-le-champ,

une

en
fort belle mule.

règle des chasses royales

en

Abyssinie.

excursion, M. Rochet reconnut un
arbuste saponifère nommé indote, qui sert à la
Dans cette

fabrication d’un

dans le pays.
végétal peu élevé, dont les branches
commencent à un demi-pied du sol, et s’éten¬
C’est

savon

en

usage

un

dent horizontalement. L’écorce
lisse

en

est

d’un

vert

argentin, les feuilles sont elliptiques; les

grappes, allongées, sont pleines de graines atta¬
chées au pédoncule commun et assez semblables
à la

graine de pavot. Quand le fruit est mûr, on
récolte, on le fait sécher, on le pulvérise dans
un mortier en bois,
pour en tirer une pâte qui
écume comme le savon, et blanchit le linge.
le

�392

VOYAGES lîï

MAIUNÈ.

Le roi emmena alors M. Rochet avec lui dans

les Gallas du sud-ouest, sur
ligne de l’Hawache, où nul Européen n’avait
encore pénétré. L'armée se mit en marche le 24
janvier 4840, et eut à essuyer en route un de ces
ouragans de sauterelles qui interceptent les
rayons du soleil, et rappellent l’une des sept
plaies historiques de l’Égypte. Quatre jours après,
une

ia

campagne contre

elle était
lui

une

en

face de l’ennemi, et

affaire

engageait avec
d’avant-garde. Des deux parts, les

combattants montrèrent de la fermeté et du

cou¬

Les cavaliers de Choa entonnèrent leur
national, puis, brandissant leurs lances,
s’élancèrent au petit galop sur les Gallas. Arrivés
à quatre-vingts pas l’un de l’autre, les deux partis
se précipitèrent au combat avec un acbarnement
sans exemple. Une grêle de javelots siffla dans
les airs, et de nombreuses victimes jonchèrent le
champ de bataille. Mais ce n’était pas. tout : aux
yeux de ces peuples, une victoire n’est complète
que lorsqu’on possède un trophée qui en fasse
foi. Les Arabes de l’Atlas coupent les têtes, les
Kabyles les oreilles; les Abyssins tiennent à cons¬
tater la virilité des vaincus, et ils pratiquent de

rage.
chant

temps immémorial l’émasculation des ennemis

insignes vont ensuite parer la porte
sans que la pudeur publique
blessée. C’est l’ùsage. Un guerrier qui

morts. Ces

de leurs
en

soit

demeures,

�VOYAGE

DANS

l’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.

293

possession au moins une de ces dé¬
pouilles est fort peu considéré dans le pays. Il
n’a pas en sa
est

astreint à

se

faire

raser

les cheveux tous les

mois; il n’est qu’un homme incomplet. Celui, au
contraire, qui fournit cette preuve de courage
personnel, acquiert le droit de porter les che¬
veux longs, la chevelure tressée ou nattée, tous

signes distinctifs d’une certaine position militaire
et

sociale.

soutenir le choc :
se replièrent,
laissant sur la place quarante-trois des leurs : il
est vrai que l’armée de Choa comptait de son côté
trente morts. Enfin, une capitulation fut conclue,
et, au lieu de donner la chasse aux hommes, le
roi et ses officiers purent poursuivre les buffles
sauvages. M. Rochet profita de cette diversion
pour se rendre avec une escorte aux sources de
l’Hawache, qu’il trouva et reconnut au milieu de
marais situés au sud d’Ankobar. Ainsi, il y aurait
erreur dans les cartes, qui font dériver ce cours
Les Gallas n’avaient pas pu

à la suite de cette

escarmouche, ils

d’eau du lac de Saouë. L’armée devait d’abord

point éloigné, où se trou¬
naturels, les manuscrits les plus
précieux de toute l’Abyssinie; mais la soumission
complète des Gallas arrêta les vainqueurs à miporter

la

guerre vers ce

vent, au dire des

chemin.

Après

ces

reconnaissances de détail, il ne reste

.

�294

VOYAGES ET MARINE.

plus qu’à examiner,

avec

M. Rochet, le royaume

provinces qui
composent cet état forment une contrée à peu
près circulaire, ayant cent lieues environ de dia¬
mètre. Cette surface présente cinq principaux
systèmes de montagnes : la première chaîne,
celle d’Ankobar, allant du sud au nord, pénètre
dans la province des Gallas-Ouello, enclave de
Gondar, et s’abaisse progressivement du côté du
pays des Adels; la seconde, parallèle à celle-ci et
distante de quarante lieues, est la chaîne des
Garogorfou; une troisième chaîne, oblique à
l’égard de celles qui précèdent, va de l’est-sudest à l’ouest-sud-ouest ; elle paraît renfermer les
pics les plus élevés du"système; une quatrième
chaîne, les monts Moguère, court de l’est à l’ouest
sur une étendue de vingt lieues; enfin, une der¬
nière chaîne, celle des Soddo-Gallas, complète
cette orographie.
Parmi les cours d’eau du royaume de Choa, on
compte le Nil, qui en effleure la frontière;
l’Hawache, la plus importante rivière du pays,
qui va se perdre dans le lac d’Aoussa; le Robie
Ouanze qui s’échappe du pied de l’Tndotto, et se
jette partie dans l’Hawache, partie dans le Nil;
enfin, le Thia-Thia et l’Aaoudé, affluents de
l’Hawache. Les lacs deSaouë, Leado, El-Lobellou et Mafoute, sont aussi des réservoirs qui ne
de Choa dans

son

ensemble. Les

�VOYAGE

l’ABYSSINIK MÉRIDIONALE.

DANS

295

manquent pas d’importance. Le terrain du royaume

général, de formation primitive5
mais, vers le pays des Adels, les accidents volca¬
niques se présentent. A dix-neuf lieues à l’est
d’Ankobar, existe un volcan en combustion, ap¬
pelé Dofané; à huit lieues vers le sud-sud-est, on
de Choa est, en

trouve

des

sources

d’eau bouillante; il s’en ren¬

divers autres points, et la
parsemée. On doit en in¬
duire que cette portion de l’Afrique a été le siège
d’un feu interne qui n’est point encore éteint. La
population entière du royaume de Choa peut
s’évaluer à quinze cent mille âmes.
Les Abyssins de Choa forment une belle race,
d’une taille élevée et d’une constitution vigou¬
reuse. Leur figure bronzée et presque noire se
djstingue par des traits réguliers, des yeux ex¬
pressifs, un front bien modelé, une chevelure
bien fournie. Leur physionomie, douce en gé¬
néral ne manque ni de fermeté ni de noblesse.
Leur costume se compose, comme on l’a vu, d’un
large pantalon, d’une ceinture et d’une taube,
grande pièce de coton dans laquelle ils se dra¬
pent. Les femmes ajoutent à cette beauté du type
la grâce et la délicatesse des formes : leurs dents,
d’un blanc de lait, tranchent avec le corail de
leurs lèvres et la couleur de leur peau. Une
blouse et des caleçons composent tout leur ajuscontre

également

des Adels

route

,

sur

en est

�296

VOYAGKS

ET

MARINE.

tement; le grand luxe est d’y joindre des bracelets
d’étain, un collier de verroterie et des boucles

d’oreille

composées de petites sphères d’argent.
portent la tunique bleue et les
cheveux tressés; les chrétiennes, la chevelure
courte et frisée, avec la
tunique blanche.
Les manières d’un Abyssin de haut
rang sont
celles d’un Européen bien élevé; il y a en lui une
distinction naturelle qui supplée au travail de
l’éducation. Grave, sincère, judicieux, il a con¬
servé quelque chose de cette raison
supérieure
qui régna si longtemps dans le mondé antique.
Auprès d’une civilisation matérielle fort arriérée,
il s’est ménagé, comme
contre-poids, une culture
intellectuelle qui étonne. Bloqué par l’islamisme
et replié sur
lui-même, ce peuple a su garder sa
foi intacte, comme les oasis conservent leur ver¬
Les musulmanes

dure

au

milieu des sables du désert. Quand

un

Européen arrive sur ces plateaux, après avoir
populations fanatiques et farouches
de l’Asie et de l’Afrique
musulmanes, il est à la
fois surpris et charmé de rencontrer cette tolé¬
rance, cette sûreté de relations, cette bienveil¬
lance, cette franchise, cette sérénité. Ce peuple
constitue dans l’Orient une anomalie
vivante, ou
plutôt il y représente le vieil Orient, à qui nous
devons tant de choses., la
religion., l’histoire, la
poésie.
traversé les

�VOYAGE DANS

L’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.

297

Ne flattons personne : ce

il est
de

lui

peuple a ses defauts ;
intéressé, avide de gain, parfois indolent et

mœurs

très relâchées. Cette dernière tendance

reprochée surtout. Il est vrai que, dans
l’Abyssinie septentrionale, la vertu d’une femme
n’est pas une chose qu’on évalue bien haut, et les
peuples du Tigré la croient, dit-on, suffisamment
indemnisée par le simple don d’une chemise.
Nous pensons que, même pour cette zone, les
aventures galantes ont été l’objet de beaucoup
d’exagérations^ mais, ce qu’il y a de certain dans
tous les cas, c’est qu’à Clioa les choses ne se
passent point ainsi. Sans affecter du rigorisme,
on y
respecte du moins les convenances; les ma¬
riages se contractent régulièrement, et le roi seul
a

été

le droit d’avoir des concubines.

a

Quant

liaisons

aux

secrètes, il en existe sans doute à Choa
et comment pourrait-il en être autrement, dans
un pays où il n’y a pas de courtisanes \ et où ce
nom même n’a point
d’équivalent? Mais ces liai¬
sons sont moins
fréquentes qu’on ne le croit, et
le mystère dont on cherche à les couvrir indique
seul le caractère qu’on y attache.
Le gouvernement de Choa est absolu dans
'

MM. Combes et Tamisier ont commis

,

une erreur en

tradui¬

le mot de courtisane. Ouiçhema est un nom
amical, que l’on peut donner à toute femme sans que la chose
se prenne en mauvaise part.

sant ouichema par

�298

VOYAGES ET

l’acception de

toute

MARINE.

ce mot.

La seule autorité

réelle réside dansle souverain et dans les hommes

qu’il

substitue. Il n’y a point de grand sei¬
à proprement parler; l’aristocratie de
sang est inconnue. Le roi seul fait et défait les
nobles, c’est-à-dire s’entoure de dignitaires dé¬
voués et congédie ceux dont les services ne lui
conviennent plus. Ce régime, qui paraît, au pre¬
mier coup-d’œil, despotique, est tempéré par
des habitudes populaires qui ont de profondes
racines dans le pays. Le rôle du roi est celui
d’un patriarche, et sa puissance est avant tout
paternelle. Le chef de l’état n’est en réalité que
le chef d’une grande famille; et l’on a vu que,
quand il donne un festin, c’est son peuple entier
qu’il traite. Cependant, à côté du roi, existe un
pouvoir constitué à l’état de caste, celui du
clergé; mais il est l’objet d’une surveillance sé¬
vère. Les prêtres sont chargés de l’enseignement,
et cette fonction leur assure une
grande influence
dans la direction des esprits.
Les Abyssins de Choa écrivent avec des ro¬
seaux, comme les Arabes. Très ignorants en fait
se

gneur,

,

de science, ils cultivent

avec

Sahlé-Salassi passe pour

ardeur Ja littéra¬

l’un des meilleurs
les bons improvisateurs
ne sont pas rares à Ankobar et à
.Angolala. L’or¬
ganisation militaire est très simple dans le pays
ture.

poètes de

son royaume, et

�VOYAGE DANS

de Choa

: on

L’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.

299

n’y compte qu’un petit nombre de

troupes permanentes, formées en grande partie
d’esclaves achetés par le roi. Le reste de l’armée
se

compose de tous les hommes qui peuvent
à cheval. Sur un ordre du souverain, on

monter
en

voit accourir

vingt, trente, quarante mille;

cavaliers se lève¬
véritable passion
pour ces peuples belliqueux. Ces escadrons im¬
provisés sont soutenus par la troupe d’élite qui
forme la garde du roi, corps d’hommes choisis,
disciplinés et d’un courage à toute épreuve.
Parmi les chefs abyssins, celui de Choa est in¬
contestablement en première ligne pour la puis¬
sance militaire. Le Tigré compte plus de fantas¬
sins, mais ils sont encore armés de fusils à mèche,
qui se posent sur une fourchette volante comme
autrefois les mousquets de rempart. Sahlé-Sadans

un cas

raient

lassi

a

,

car

urgent, cent mille
la guerre est une

elle est exercée
pierre. Quant à la cavalerie,

moins d’infanterie, mais

et se sert

de fusils à

de Choa marche sans rival sur ce
point, et les Gallas .seuls, s’ils se liguaient, pour¬
raient balancer son armée pour le courage et
pour le nombre.
La propriété est reconnue dans le Choa, con¬
sacrée, entourée de toutes les garanties. Des con¬
tributions perçues au nom du roi servent à l’en¬
tretien de sa maison, de ses dignitaires , des
le royaume

�300

VOYAGES

officiers de

ET

MAIUNE.

garde. Quand ses revenus présen¬
excédant, Salilé-Salassi le distribue aux
pauvres. M. Rocbet le vit donner un jour sept
mille bœufs à ses sujets. Sa fortune particulière
est colossale pour le pays; son domaine est im¬
mense. Ses produits en denrées et en bétail suf¬
fisant et au-delà à ses dépenses, il thésaurise
chaque année et recueille trois cent mille talaris
en
impôts et en droits de passage sur les cara¬
vanes.
Ces sommes reposent dans un caveau
creusé dans la montagne, et situé à trois lieues
au nord d’Ankobar. Sahlé-Salassi
y conduisit le
voyageur français. L’argent y esX entassé dans des
jarres placées sur deux rangs; à vue d’œil, on
pouvait y compter deux cents jarres, contenant
chacune de cinq à six mille talaris. Jusqu’ici les
souverains faisaient fondre les écus quand la jarre
était pleine, de manière à convertir en lingots
l’argent monnayé, mais Sahlé-Salassi n’a pas
tardé à comprendre que c’était là une perte gra¬
tuite, un anéantissement de valeurs, et il conserve
maintenant les talaris tels qu’on les verse dans
tent

ses

sa

un

coffres.

La richesse véritable du
royaume

c’est

de Choa,

agriculture. Grâce au climat,, on y fait
chaque année deux moissons de céréales. Tous
les six mois, des pluies abondantes viennent fé¬
conder les plaines, et le soleil achève ce que l’eau
son

✓

�!

VOYAGE DANS
a

e’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.

301

commencé. Les arbres sont toujours verts sur

plateaux; deux fois par an ils portent des
culture du sol y est d’ail¬
leurs partout dans l’état- le plus élémentaire ; les
terres sont naturellement si fécondes, qu’elles
n’ont pas besoin d’engrais. Les Abyssins labou¬
rent avec la charrue antique, qui ouvre à peine
un léger sillon. Les produits bisannuels sont le
blé, l’orge,, le thèlle, le dourah, les fèves et le lin.
Le coton et le lin que L’on recueille pour le tis¬
sage sont de la plus belle qualité. L’indigo croît
naturellement à l’état sauvage, et le caféier réus¬
sirait à souhait. Les étoffes se tissent par les mé¬
thodes les plus simples; le fer se forge à la cata¬
lane, et les femmes excellent à tresser des paniers,
ces

fruits et des fleurs. La

d’osier.

Choa, limité à des échangesi
intérieurs, n’a pas encore pu prendre un grand
essor. Son
éloignement de la mer et les difficultés
du chemin qui l’en séparent sont les motifs les
plus réels^dé:cette langueur. Cependant au sudLe

commerce

de

musulman, l’Harrar,
qui entretient avec la côte, et surtout avec les ports
de Barbara et|de Zeïla, un mouvement très actif
de caravanes. Depuis que ce débouché a été ou¬
vert, les marchands de l’intérieur de l’Afrique
ont négligé les marchés du Choa et pris le che¬
min de l’Harrar. La population industrieuse de

ouest

du Choa existe

un

pays

�302

VOYAGES ET MAIUNE.

petit état s’est ainsi emparée du commerce
l’Afrique; chaque jour elle visite le Cambat,
le Djingiro, l’Anaria, et pénètre, à ce que l’on
assure, jusqu’à la région équatoriale. De quel in¬
térêt ne serait-il pas de nouer des relations avec
un peuple qui
fraie des voies si nouvelles au
ce

de

commerce

et à

la science!

plus fréquentes que l’on ren¬
l’Abyssinie méridionale sont la
lèpre, la syphilis et le ténia. La lèpre est assez
Les maladies les

contre

dans

commune

dans le

Choa, à

cause

de la tolérance

qui n’interdit pas l’entrée de ses frontières
malheureux atteints de cette affection hi¬

du roi
aux

syphilis y est fréquente sans être dan¬
gereuse. La variole y exerce aussi quelques ra¬
vages; mais l’affection la plus singulière de ces
deuse. La

contrées, c’est le ténia

solitaire. Tous les
Abyssins y sont sujets. On attribue cette endémie
à l’usage de la viande crue, du piment et du pain
dethèfle, qui est très mucilagineux. Heureuse¬
ment la nature a placé le remède à côté du mal.
ou ver

Une infusion de la fleur du coussotier suffit pour

expulser îe ténia ; seulement il faut
sur

de

nouveaux

Ainsi la vie de
dans

gers

une

frais

recommencer
bout de deux mois.

au

l’Abyssin s’écoule tout entière

lutte contre le

ver

qui séjournent dans le

versent ne se dérobent pas

à

solitaire. Les étran¬

qui le tra¬
atteintes.

pays ou
ses

�VOYAGE

et

DANS L ABYSSINIE MERIDIONALE.

303

Depuis cinq mois, M. Rochet habitait le Ghoa,
la bienveillance du roi à son égard ne s’était

pas un instant démentie. Cependant rien ne le
retenait plus d’une manière sérieuse, et il résolut

partir. Le Clioa n’était pour lui qu’une pre¬
étape vers l’intérieur de l’Afrique, et il
voulait retourner en France pour y préparer
cette entreprise. Il s’ouvrit donc à Sablé-Salassi,
qui essaya d’abord de le retenir, et qui, le trou¬
vant inébranlable, voulut au moins le charger de
divers cadeaux jiour le roi des Français. M. Ro¬
chet fit ses adieux à tous ses amis de l’Abyssinie,
puis il alla voir la reine-mère dans sa résidence
de Debrabrame, vieille capitale ruinée comme
Tegoulet, et qui n’offre pas plus que cette der¬
nière de traces des édifices dont parle la relation
très suspecte du père Alvarez.
Quand les préparatifs du départ furent ache¬
vés, Sahlé-Salassi fit remettre au voyageur les
présents qu’il destinait à sa majesté Louis-Phi¬
lippe. C’étaient deux beaux manuscrits in-folio,
sur parchemin, ouvrages écrits en
gnèse ( éthiopique), dont l’un, intitulé Sankesar, renferme
l’histoire des saints de l’Abyssinie, et l’autre,
appelé Fatâ Negueuste,, c’est-à-dire le jugement
des rois, est tombé du ciel, à ce que prétendent
les Abyssins, sous le règne de l’empereur Cons¬
tantin;, puis, avec ces deux ouvrages, un très
de

mière

�304'.

'

VOYAGES ET MARINE.

beau cheval sellé et

bridé, un bouclier en cuir
d’hippopotame, garni- en argent, deux lances
royales, un. sabre courbe avec un fourreau
plaqué d’argent un bracelet et un cercle en
argent, une peau de mêlas ou panthère noire,
doublée de satin rouge, et une peau de lionne
sans doublure, toutes deux servant de
manteau;
enfin une pièce d’étoffe. Ces divers cadeaux
étaient accompagnés d’une lettre adressée au roi
des Français, et qui fut dictée
par Sahlé-Salassi
à un officier de sa cour, en
présence de M. Rochet. Quand cette missive fut
prête, on l’enve¬
loppa d’une couverture de satin rouge, et on la
remit au voyageur; en voici la traduction ‘ :
,

Negueusle Sahlé-Salassi, roi de Choa,
lippe,toi des Français.
«

Je

vous

envoie

ce

à Louis-Phi¬

message après avoir en-

^^^endu parier de votre grandeur

par M. Rochet;
déjà porté vers vous et désire votre
amitié. Il est d’usage
qu’entre personnes éloi¬
gnées les présents en soient les premiers gages.
Je vous envoie donc
quelques objets de mon
pays. Ces objets sont un.bouclier, un sabre, un

ifiori

'

cœur est

Cette traduction

rine, qui
roi.

a

a été faite
par M. Lefèvre, officier de ma¬
habité l’Abyssinie ; e’ést eelîe qui a été présentée au

�VOYAGE DANS

l’aBYSSINIE MÉRIDIONALE.

305

d’argent et un bracelet de guerrier, une
taube, une peau de panthère noire, une peau de
lionne, deux lances, un cheval, deux livres ap¬
pelés, l’un Sanicesar, l’autre Fatâ Negueuste. Je ne
regarde pas ces choses comme des présents dignes
de vous, mais comme des objets de curiosité. Ce
sont des produits de notre industrie
que je vous
fais parvenir.
Je ne puis contracter avec vous l’amitié qui
naît du regard et de la parole, mais seulement
celle de l’écriture, puisque nous ne pouvons
nous voir. Mais nos
yeux seront les caractères
tracés par la plume, et .notre parole
celle de
Rochet à qui j’ai confié ma pensée.
Renvoyez-lemoi bientôt, et lorsqu’il viendra, dites-lui ce
que
vous voulez avoir de mon
pays et que l’on ne
trouve pas dans le vôtre. Je
m’empresserai de
satisfaire vos désirs et de vous renvoyer à mon
anneau

«

,

tour cette personne.
«

Que la bénédiction de Dieu

celle de Jésus-Christ

notre

notre

sauveur

père,

soient

que
avec

nous.

Saulé-Salassi,

«

«

Roi de Choa.

»

lettre, dont l’authenticité est hors de
doute, atteste chez le monarque abyssin un sen¬
Cette

timent réel des convenances, un

grand fonds de
20

�VüYAGKS ET MAlilNE.

3ü(&gt;

bon sens,

de gravité, de

dignité. Ses procédés

M. Hochet furent jusqu’au bout, d’une déli¬
catesse extrême. La veille du départ, il le fit ap¬
pour

peler, et, se mettant à sa discrétion, il lui demanda
qu’il désirait pour som voyage. M. Hochet n’a¬
busa pas de la générosité royale, et se contenta
d’accepter deux cents talaris en espèces et une va¬
leur de trois cents talaris en ivoire qu’il réalisa
ce

sur

le marché de Moka. Notre voyageur

états de

Choa le A avril 1840.

quitta les

dans le pays stérile et dé¬
signalé par aucun incident

Son second passage
sert

des Âdels ne fut

remarquable. La caravane dont il faisait partie
se composait de.750 Bédouins, de 240 esclaves
1,250 chameaux chargés de blé, de dourah,
café, de cire, d’ivoire et de peaux de bœuf :

et de

de

déployait sur une ligne immense et présen¬
spectacle imposant. Sur le lac d’El-Lobellou on vit des hippopotames que l’on chercha
vainement à tuer : la balle glissait sur leur peau
comme sur une cuirasse. Ni le bruit, ni le choc
des projectiles ne semblaient les troubler; ils
continuaient à fendre les flots du lac par esca¬
drons, et reparaissant par intervalles, et lançant
en l’air de petites colonnes d’eau qui retombaient
elle

se

tait

un

gerbes. Plus loin on rencontra la rivière de
l’Hawache, alors dans son étiage, et que l’on,
franchit facilement..

en

�VOYAGE DANS

On

l’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.

307

trouYait dans la saison sèche et les réser¬
voirs du désert étaient
presque tous taris. Ce fut

là

se

des souffrances les

plus cruelles de cette
Heureusement, à peu de journées de
l’Havvache, cette grande caravane se sépara : le
gro.s des Bédouins prit la route de l’Harràr, et il
ne resta
plus autour du voyageur que trenteune

traversée.

deux compagnons

de route. Si M. Rochet n’avait
arrêté, il aurait pro¬
précieuse pour visiter le
pays d’Harrar, curieux à connaître, et dont l’émir
semblait favorablement disposé en faveur de l’Eu¬
ropéen. La ville d’Harrar, au rapport des Bédouins
pas suivi un itinéraire bien
fité d’une occasion aussi

de la caravane, peut
compter quarante mille ha¬
bitants. Ses maisons, construites avec
que celles
vées d’un

plus d’art
des pays abyssins, sont en pierres, éle¬
étage, blanchies à la chaux, et cou¬

ronnées d’une terrasse à l’orientale. Elle est
à
distance de cinquante lieues de Barbara et

une

de trente seulement de Zéïla.
Dans les dix derniers

jours de route à travers
âpres solitudes, l’eau manqua absolument, et
il fallut creuser le sable
jusqu’à dix pieds de
profondeur pour se procurer quelques verres
ces

d’une boisson bourbeuse. M. Rochet
demeura
soixante heures sans porter une
ses

sa

goutte d’eau à
Enfin, quittant la caravane et forçant
marche, il parvint à Toujourra, exténué de
lèvres.

�:î'()8

A^OYAGtf.S ET MAtltlNK.

liuigiie.. Quelques jours après, il s’uibarqua pour
où il comptait trouver une
barque qui pût le conduire à Aden. Zeïla est un
point important de cette côte : quatre mauvais
canons la défendent. Elle a deux ports, l’un,
Zeïla et Barbara

J

lès embarcations du pays, placé sous la
ville,- l’autre, pour les gros navires, situé un
,peu plus au sud, et où des bâtiments de trois
cents tonneaux trouvent un bon mouillage. Cin¬
quante Bédouins, armés de fusils à mèche, com¬
posent la garnison de Zeïla. Naguère ce port re¬
levait du gouverneur de Moka, qui y percevait
un tribut; mais dans l’état de désorganisation où
se trouvent aujourd’hui les pouvoirs de l’Yémen,
Zeïla demeure abandonnée à elle-même. C’est un
marché intéressant où les caravanes de l’intérieur
de l’Afrique versent quelques marchandises. Ce¬
pendant, sous ce rapport, Zeïla est bien infé¬
rieure à Barbara, qui, d’octobre en février, offre
le spectacle d’une foire importante, fréquentée
par les banians de l’Inde. Dix à douze gros bricks
sous pavillon anglais viennent y prendre des car¬
gaisons, et l’on assure que ce cornmerce donne
lieu à des transactions nombreuses, source d’un
bénéfice considérable. C’est l’Harrar qui appro¬
pour

Barbara,
il Arrivé à Aden, le 2 mai, M. Rochet ne

visionne le marché de
pas y.

avoir éprouvé les tracasseries

semble

auxquelles

�VOYAGE DANS
un

autre

L’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.

309

Français, M. Lombard, s’est trouvé ré¬
butte. Le

capitaine Jenkins, com¬
place, se montra bien¬
veillant et affable à son égard. La ville d’Aden est
défendue dans une portion de l’enceinte par des
rochers volcaniques qui forment un rempart na¬
turel. Le gouverneur, le capitaine Hains, y a
ajouté au nord une muraille crénelée. Une cita¬
delle imposante, placée sur un îlot, complète ce
système de défense. La population d’Aden est de
sixcents âmes; la garnison anglaise compte deux
mille soldats. Avec une force pareille et une puis¬
sante artillerie, cette ville n’a rien à redouter des
escarmouches des Arabes. Le plus cruel ennemi
de l’occupation anglaise, c’est le climat. Les fiè¬
vres des
tropiques déciment les cadres des régi¬
ments, l’affreuse plaie de l’Yémen ulcère les
jambes des soldats. C’est à peine si l’on parvient
à se procurer pour boisson une eau malsaine et
saumâtre. Hors des murs de la ville, il n’y a de
sûreté pour personne : les Arabes massacrent im¬
pitoyablement les promeneurs isolés. Conserver
Aden est donc pour l’Angleterre une tâche labo¬
rieuse; mais ce point importe à sa domination,
et l’on peut être assuré qu’elle s’y maintiendra
cemment

mandant

en

en

contre tous

second de la

les obstacles.

Après un court séjour dans cette forteresse,
anglaise, notre voyageur regagna la mer Rouge,

�310

VOYAGES ET MARINE.

dernier port, il
plus bienveillante
par M. Fresnel, notre agent consulaire, dont la
distinction égale l’érudition. Au dire de M. Rocbet, les connaissances de ce consul dans la langue
arabe sont telles, que les chérifs des villes saintes
viennent parfois le consulter sur les passages
du Koran qui présentent un sens obscur et se
prêtent à des interprétations douteuses. On com¬
prend quelle influence doit donner à un fonc¬
tionnaire une science si éprouvée, unie au carac¬
tère le plus honorable. Djedda fut la dernière
halte de M.-Rochet dans la mer Rouge, il s’em¬
barqua pour Suez, et remit les pieds sur le sol
de l’Egypte, après douze mois de courses aven¬
et

revit Moka et

Djedda. Dans

fut accueilli de la manière la

ce

tureuses.

mérite, à
étudié, et fournira sans

Tel est l’itinéraire de M. Rochet. Il

divers titres, d’être

géographie. Rien
plus incertain, dans les traités et sur les
cartes, que la position de ce royaume de Choa,

doute des documents utiles à la

n’était

dont l’existence est entièrement distincte de celle

de

l’Abyssinie septentrionale, et qui a sa force

propre, sa physionomie, son caractère. Ce qu’en
disent Maltebrun et M.'Balbi est à la fois erroné

incomplet. On peut s’en assurer par une sim¬
ple comparaison avec les renseignements que
renferme ce travail. La carte de Sait, qui semble

et

�VOYAGE DANS

avoir servi de

L’ABVbSINIE MÉRIDIONALE.

calque

311

plus récentes,
fantaisie, quant à la dé¬
limitation générale et au gisement des villes. Sait
n’était point allé dans le Choa, et il a dû tracer
ses lignes géographiques un peu au hasard, en
s’aidant des vieux auteurs portugais. Ainsi, le
cours de l’Hawache, que M. Rochet a éclairé, se
est une œuvre

trouve

aux cartes

de pure

entièrement fautif chez Sait. La latitude

d’Aoussa, dans lequel cette rivière va se
perdre, doit être reportée à deux degrés environ
vers le nord. M. Rochet a
pu s’assurer de cette
différence et il l’eût mieux précisée, s’il avait eu
à sa disposition des instruments astronomiques.
Mais ce voyageur n’est pas homme à s’en tenir là.
Dans une première excursion, il a indiqué la to¬
pographie, à peu près inconnue, du dé.sert des
Adels; il veut retourner dans cette contrée encore
pleine de mystères. Au sud du Choa s’étend une
suite de plateaux dont le père Fernandez semble
seul avoir eu connaissance. Ce sont le
Cambat,
du lac

leDjingiro, l’Anaria, improprement nommé Narea, qui, en acceptant comme vraies les indica¬
tions actuelles des cartes, devrait toucher aux
fabuleuses montagnes de la Lune. Vers le sudouest du Choa gît un pays
beaucoup plus connu,

celui

d’Harrar, dont il

le fanatisme
geurs.

a

été question; mais d’où

religieux a jusqu’ici éloigné les voya¬
M. Rochet veut parcourir ces régions igno-

�312

VOYAGES ET MARINE.

rées, et asseoir enfin cette portion de la carte

d’Afrique sur autre chose que sur des hypothèses.
Cette fois, il part avec des instruments de préci¬
sion, que l'Académie des sciences lui a fait re¬
mettre à la suite d’un rapport où les résultats géo¬
logiques de son voyage sont savamment appréciés.
Notre voyageur rêv« plus encore; il ose se promettre
de traverser l’Afrique dans sa largeur, en allant de
l’Abyssinie à la côte de Gabon. C’est une ambition
bien grande, bien dangereuse; mais une semblable
disposition d’esprit n’en mérite pas moins les sympathiesde l’opinion et lesencouragements de l’état.
Il est aussi d'une bonne politique d’accréditer,
à l’aide de nos voyageurs, l’influence française
dans cette contrée. En retour des présents que le
roi du Choa a envoyés au roi des Français, M. Rochet portera d’autres présents. Notre gouverne¬
ment a songé déjà à une alliance avec les souve¬
rains dont les états débouchent

sur

la mer Rouge.

nous semble dévoué,
Alexandre Deboutin,
occupe la résidence de Massouab. La corvette Za
Favorite est en route pour la station des mers ara¬
biques et de l’Océan Indien ; notre commerce luimême s’éveille, et des armements se préparent
pour cette destination; enfin la propagande reli¬
gieuse se mêle à ces divers efforts, et M. d’Abadie,
actuellement sur les lieux, y oppose l’apostolat ca-

Oubi,

et un

gouverneur

du Tigré,

agent consulaire, M.

�VOYAGE DANS

L ABYSSINIK

MÉRIDIONALE.

3l3

tholique à la prédication luthérienne. Pour que
l’Abyssinie entière soit influencée dans le même
sens, il importe qu’on agisse également sur le
royaume de Choa, qui, par l’Harrar et le pays
des Adels, aboutit au golfe d’Aden. Réunis dans
un intérêt commun, ces divers états
pourraient
armer

deux cent mille

cavaliers,

et descendre au

l’Égypte pour s’y opposer
empiètements de la politique anglaise.
Un but commercial des plus
importants pour¬
rait en outre se rattacher à cette négociation. On
a
parlé d’établir des paquebots à vapeur entre
besoin dans la vallée de
aux

l’île Bourbon

grand effort

et

l’isthme de Suez. Ce serait ün

résultat limité. Il faut ac¬
l’importance de nos colonies dans les mers
des Indes, avant de songer à ce dispendieux ser¬
vice, et il serait puéril d’avoir le luxe d’un com¬
merce dont nous n’avons
pas les éléments. Que
cette ligne de paquebots se fonde,
soit, mais
qu’elle se féconde en même temps. Madagascar
est à nous : la date, les souvenirs, les
sacrifices,
les traités politiques, tout y protège nos établis¬
sements. Le climat seul nous en a
éloignés jus¬
qu’ici; mais en cherchant une zone salubre, et
Madagascar en renferme plusieurs, cet obstacle
disparaîtrait. Cette île, dont le sol est des plus
riches, offrirait à la fois un grand foyer de pro¬
duction, un entrepôt considérable et une suite
croître

pour un

�314

VOYAGES ET MARINE.

mouillage qui suppléeraient à l’in¬
Barbara et
Zeïla, entrepôts des pays d’Harrar et de Clioa,
pourraient à leur tour ressortir de ce mouvement

d’excellents

suffisance des rades de l’îîe Bourbon.

d’affaires et entrer dans cette combinaison : Mas-

souah,

comme

port du Tigré et du Samen, com¬

pléterait le nombre des échelles intermédiaires.
Ainsi, d’une part tous les produits coloniaux, de
l’autre les objets précieux que fournit l’intérieur
de l’Afrique, défraieraient avantageusement cette
ligne qui aboutirait, par l’isthme de Suez, à la
Méditerranée et à nos ports français.
Il est temps d’y songer ; quand le monde en¬
tier s’agite, notre pays ne peut pas demeurer
seul immobile. Au milieu des grandes ambitions,
des prétentions insatiables qui se produisent, il
est impossible de mettre sa gloire à regarder les
autres agir. Les puissances de l’Europe rêvent
toutes ou un agrandissement de territoire ou un
développement de commerce; plusieurs aspirent
à ces deux eonquêles. Loin de cacher leurs pro¬
jets, elles les poursuivent à visage découvert,
sans tenir compte des existences qu’elles doivent
briser sur leur chemin. L’Angleterre assure par¬
tout ses positions; c’est à la France de songer
aux siennes. La politique l’exige, les intérêts le
commandent. Un cordon de surveillance

britan-

niqueenlace aujourd’hui l’Égypte et la Syrie; on

�VOYAGE DANS

L’ABYSSINIE MÉRIDIONALE.

315

bloque ces deux provinces à la fois par la mer
Rouge et par la Méditerranée. Si notre gouverne¬
ment pouvait rompre, sur
quelque point, par des
alliances politiques ou commerciales, les mailles
de ce réseau, il agirait dans la limite de son droit
et dans une juste prévision de l’avenir. Comme
représailles de la brusque occupation d’Aden, on
pourrait acheter à vil prix, sur la cote abyssi¬
nienne, un îlot facile à fortifier, et qui devien¬
drait le siège d’une station navale. A l’ombre de
cette protection, le commerce de nos
ports irait
tenter avec plus de confiance la fortune de ces
marchés lointains, et notre pavillon deviendrait
familier à ces parages. Contenir l’Angleterre dans
l’Orient, la suivredap,»j les mers dentelle rêve la
suprématie, voilà quel doit être aujourd’hui notre
principal effort; et si l’empire de l’islamisme
n’est plus qu’une dépouille, prouvons par notre
attitude qu’on n’en disposera pas sans compter
avec

la France.

��AVEMIR

DE NOTRE MARINE.

Rapport

I.

sur

le matériel de la Rarine, par M. le baron

Tupinier, membre du conseil d’amirauté, etc. *

II.

État général de la Rarine et des Colonies an
l^rjanTier &lt;840.2

publications officielles qui emprun¬
grand intérêt aux débats de prépondé¬
rance maritime,, si fréquemment soulevés de
l’autre côté du détroit. Il est utile de s’en inspi¬
rer quand on désire apprécier sainement l’état de
nos flottes, leurs éléments, leur importance rela¬
tive; et cette étude, faite sans passion, peut con¬
tribuer à éloigner des esprits autant lés idées de
jactance que les impressions dé découragement.
Grâce au ciel, les temps nesontplus aux défis
belliqueux. Le désir du repos est aujourd’hui
dans lésâmes; lé besoin dé l'a paix est dans les
Voici deux

tent

‘

un

In-go^ Imprimerie royale. —In-i»,,

�318

VOYAGES ET

MARINE.

quelque agitation à la surface,
tranquille et sûr. D’une part, les na¬
tionalités ne se montrent plus ni aussi jalouses,
ni aussi turbulentes; de l’autre, le commerce et
l’industrie étendent leur réseau sur le globe et
rendent les ruptures plus difficiles en les rendant
plus douloureuses. L’esprit de conquête semble
s’être retiré des mœurs des peuples et des con¬
relations. S’il y a

le fond est

seils des souverains. On

commence

à entrevoir

que la fortune d’un état ne correspond pas tou¬
jours à l’étendue de son territoire, et qu’un déve¬
loppement exagéré s’expie par de cruelles repré¬
sailles. Peu à peu les dissidences s’effacent, les
préjugés capitulent, les barrières s’abaissent. On
se fie moins à la force et
davantage à la modéra¬
tion. On ne veut ni du rôle d’opprimé; ni de celui
d’oppresseur; on place quelque grandeur dans
la justice, quelque gloire dans le respect de tou¬
tes les situations légitimes ; on ne se joue plus lé¬
gèrement du sang et de la fortune des hommes.
Ce sont là de bons instincts, d’heureuses tendan¬
ces, et il faut croire à leur énergie et à leur durée,
puisqu’ils résistent avec succès à tous les embar¬
ras

du

moment.

Quelle guerre pourrait-on faire aujourd’hui ?
de rivalité nationale? On sait ce
qu’elles coûtent et ce qu’elles rapportent. De¬
mandez à l’Angleterre si elle voudrait, au même
Une guerre

�AVENIR DE NOTRE MARINE.

319

prix,

recommencer ses victoires de 1814 et 1815.
Une guerre d’équilibre européen 1 Mais quelle
est la prétention, quelle est l’ambition
qui ne
reculerait pas

devant l’embrasement de l’Europe,
quelqu’un est-il vraiment de taille à reprendre
l’œuvre avortée de Napoléon? Une guerre de
principes, une croisade, soit au nom de la liberté,
soit au nom do despotisme? Le
temps en est
passé. Personne ne songe plus à faire faire aux
institutions leur chemin par la violence, et
et

mettre

les baïonnettes

Enfin,

une guerre

au

service des doctrines.

d’intérêts? Dans l’état des
rapports commerciaux, c’est l’incident le plus à

craindre, celui qui se reproduira le plus fré¬
quemment. Mais, pour un différend où l’hon¬
neur n’est point
engagé, une transaction est
toujours facile. Entre les diverses solutions, il
n’en est pas de plus coûteuse qu’un
appel aux
armes, et avant de poursuivre une réparation
partielle on calculera nécessairement si elle ne
doit pas compromettre d’une manière
trop sé¬
rieuse les intérêts généraux. C’est une affaire de
prévoyance et de discussion. Or, est-il une guerre
qui puisse résister dès qu’on la discute? Il n’en
est qu’une seule, c’est celle de la civilisation
,

contre

la barbarie. Celle-là peut se

s’avouer.

De cette

poursuivre et

disposition plus calme et moins in-

�320

VOYAGES ET MARINE.

quiète des esprits, il ne faudrait pas tirer cette
conclusion, que la conscience de leur dignité
sommeille chez les peuples. Non, bien loin de là.
Une offense réelle les trouverait debout, et l’élan
serait d’autant plus vif que la cause en serait
plus profonde. Une nation qui aime la paix et
qui la veut doit être toujours en mesure de

prouver qu’elle ne craint pas la guerre. Il vau¬
drait mieux, à la rigueur , qu’elle laissât douter

de son courage. On ne
s’attaque pas imprudemment aux forts, à ceux
qui ont fait leurs preuves; on pousse au contraire
à bout et l’on accule volontiers ceux qui ont la
réputation de mollir. Ainsi , quand la fermeté ne
serait pas un devoir et une vertu, elle serait un
bon calcul. Des peuples qu’on ne saurait ni inti¬
mider ni surprendre dictent des conditions plutôt
qu’ils n’en subissent, et se font eux-mêmes leur
place, librement, dignement, sans qu’on en
de

sa

modération' que

marchande les

termes.

C’est

surtout

dans

ce

grandes forces militaires
déi&gt;enses que puisse faire
un
pays. Les armées modernes justifient et réa¬
lisent l’axiome antique. En répondant à toutes
les éventualités guerrières, elles assurent le
repos du monde; elles-contiennent toutes les
ambitions et toutes les violences. Leur puissance,
avant tout préventive, est une
garantie pour les
que l’entretien de
l’une des plus utiles

sens

est

�AVENIR DE NOTRE MARINE.

321

intérêts, qui comptent moins sur ce quelles
pourraient faire que sur ce qu’elles empêchent
et conjurent. Des économistes
enclins aux réfor¬

mes

se

duisait

sont

une

quelquefois demandé

ce

armée. Une armée

que pro¬

produit la sécu¬
rité, cette source de toutes les autres richesses.
Est-ce donc là un
rapport qui soit à dédaigner?
11 était utile

trer

dans

occuper ;

à

d’exprimer ces idées avant d’en¬
l’examen comparatif
qui va nous
elles serviront à en éclairer

l’intention,

préciser les tendances. Ainsi
préparée,
l’étude de nos ressources militaires se
dégage de
ce qu’elle
peut avoir d’irritant, elle ne ressemble
plus à un dénombrement avant 1» bataille. L’al¬
liance anglaise est
précieuse comme instrument
de civilisation, comme
garantie de la paix du
en

monde'. Nous

n’ignorons rien

de ce
elle n’est utile

qui se dit
qu’à titre
onéreux, elle vend ce qu’on croit qu’elle
donne;
elle est hautaine,
inégale,, capricieuse, elle a tou¬
jours l’air de vouloir traiter de serf à maître. Il
contre cette

alliance

du vrai dans

ces

:

y a

reproches ; il faudrait s’en préoc¬
cuper, si ces divers symptômes tenaient à des
causes profondes.
Mais, quand on observe les faits,
on s’assure
que les pointes de révolte de
l’orgueil
britannique vis-à-vis de la France n’ont rien de
vraiment sérieux. On tient à

'

Ceci

a

nous

été écrit avant le traité du 13

plus qu’on

juillet 1840.

21

ne

�322

VOYAGES En' MARINE.

le dit; on nous
Ce sentiment va

respecte plus qu’on ne
même si loin, que l’on

l’avoüe.
s’en ef¬

qu’on cherche à le tromper par des
vieux partis anglais ne peu¬
vent passe résigner à l’idée que’toute animosité
s’éteigne, et ils soulèvent, en y mêlant le nom de
la France, des querelles insensées dans lesquelles
on aurait tort de voir autre chose que des inspi¬
rations de tactique. A ces causes politiques se
joignent aussi des susceptibilités commerciales.
L’Angleterre est dans la position d’un malade qui
s’en prend volontiers à ce qui l’entoure de ce
qu’il ressent et de ce qu’il souffre. Son organisa¬
tion civile est un non-sens à côté de ses déve¬
loppements industriels, et ce défaut d’équilibre
réagit à son insu sur son humeur, sur sa raison,
sur sa justice.
En s’emparant des besoins du
globe, en les excitant outre mesure afin de pré¬
sider à leur satisfaction, elle a un instant trompé
et détourné l’activité nationale, mais elle a créé
en revanche dans son propre foyer des besoins
nouveaux qui tôt ou tard se montreront impla¬
cables. Aujourd’hui, quoique son rayon de dé¬
bouchés soit immense, l’Angleterre n’en peut
rien sacrifier sans angoisse et sans douleur. C’est
l’histoire de tous les excès ; ils modifient la vie
normale à tel point, qu’on ne saurait y renoncer
impunément. De là naissent ces plaintes qui ne

fraie et

colères feintes. Les

�323

AVENIR DK NOTRE MARINE.

jamais jusqu’à une rupture, cette conduite
passionnée et prudente, ce bruit à propos
de griefs imaginaires qui tombe devant le besoin
de maintenir un travail organisé par la paix et
pour la paix. Tel est le caractère général des ré¬
criminations qui nous arrivent de l’autre coté dé
vont

à la fois

la Manche. Quant

aux

déclamations et

aux

coléres^

partis, elles n’engagent qu’eux-mêmes.
parlement an¬
glais, pour une augmentation de l’état naval,, a
surtout fait éclater cette disposition des esprits.
Dans le cours des débats, on a tout plaidé,
excepté le vrai. Les chiffres n’ont été qu’une
fiction dérisoire, variable au gré des passions de
chaque orateur. D’une part, on a dit que l’An¬
gleterre marchait à sa décadence navale; de
l’autrè,, on a affirmé que sa seule marine balan¬
çait les marines réunies du globe. Contradictions
flagrantes, accusations puériles, rien n’a été mé¬
nagé, et le cabinet lui-même n’a pas craint de
descendre dans ces thèses de convention, souvent
au
mépris des faits. Dans l’appréciation com¬
parée des forces de la France et de l’Angleterre,
nous allons rétablir la sincérité de la
statistique,
des

Lebill récemment voté dans le

peu compromise par cette discussion. Pour
l’état de nos flottes, l’excellent travail de M. le
un

baron

Tupinier,

et la

publication officielle du
guides, et l’on n’en sau-

gouvernement seront nos

�324

VOYAGlîS ET MARINE.

plus sûrs.. Pour les flottes anglai¬
ses, {'Amuaire naval et V United service journal
nous fourniront des documents qui se contrôle¬
ront et se compléteront les uns les autres. Ainsi
on échappera aux données systématiques pour
rait choisir de

rentrer

dans la réalité.

qui dominent aujourd’hui notre
organisation navale sont de dates récentes. L’une,
concernant le matériel, est de 1837 ; l’autre,
concernant le personnel, est de 1839. Toutes les
deux n’ont fait que modifier et coordonner les
Les deux lois

lois

ou

ordonnances antérieures de 1824, 1831

qui régie le matériel li.xe nos
temps de paix à 40 vaisseaux,
50 frégates et 220 bâtiments de moindre dimen¬
sion. Sur les 40 vaisseaux et 50 frégates, 20
vaisseaux et 25 frégates doivent être entretenus à
flot, tandis qu’un nombre égal demeure sur les
chantiers, avancé aux 22/24®. En excédant de cet
état naval, une réserve de 13 vaisseaux et de 15f
frégates doit être ménagée et maintenue aux
10/24® d’avancement. Toute cette flotte est des¬
et 1836.

forces de

La loi

mer en

tinée à porter une artillerie du calibre uniforme
de 30. Les vaisseaux sont de quatre rangs, 120,

100, 90 et 80 canons; les frégates de trois rangs,
60, 50 et 40 canons'; les bâtiments inférieurs

proportions analogues. La loi qui
régie le personnel fixe le cadre de l’armée navale
suivent des

�325

AVENIR DE NOTRE MARINE.

de la manière suivante

amiraux, 40 vice-arni20 contre-amiraux, 30 capitaines de pre¬
mière classe, 50 de seconde classe, 53 capitaines
:

3

raux;

première classe, 107 de seconde,
première classe,
400 dé seconde, 600 enseignes de vaisseau 200
élèves de première elasse, et un nombre d’élèves
de seconde classe qui devra être déterminé cha¬
que année par une ordonnance du roi. Quant aux
équipages, les lois dereerutement et d’inscription
maritime qui régissent la matière n’ont pas été
depuis longtemps l’objet de modifications sé¬
de corvette de

100 lieutenants de vaisseau de

,

rieuses.

Les faits

pas encore complètement en
législation, mais chaque jour ils
tendent à s’en rapprocher. On compte
aujour¬
d’hui à la mer 21 vaisseaux de ligne', dont 14
armés, 4 en disponibilité et 3 désarmés Leur

harmonie

ne

avec

sont

la

'
Voici leurs noms, leur force et leur âge :
Montebello (1822), Océan (1818), Souverain (1819), tous les
trois de 120 canons.
Hercule (1855), de 100 canons. — léna
—

(1852), Inflexible (1859), Sulfren (1829), de 90 canons. — Dia¬
dème (1829), Santi-Petri (1820), Jupiter
(1851), Neptune (1818),
Algésiras (1824), de 86 canons. — Trident (1820), Généreux
(1851,) Alger (1815), Triton (1825), Marengo (1822), Ville de
Jlarseille (1825), Scipion (1825), Couronne
(1824), Nestor (1825),
de 80

canons.

le Nestor et
le

—

Les trois vaisseaux désarmés sont la

l’Algésiras.
Ainsi, durant la restauration

Majestueux,

que

Couronne,

on a lancé 17 vaisseaux, plus
l’on démolit; l’Austerlilz, te IVagram, lo
,

�326

VOYAGES Eï MARINE.

force totale s’élève à 1,794 canons.

Sur les chan¬

figurent 25 vaisseaux de ligne, parmi les¬
quels 42 seulement sont avancés aux 22/24';
l’ensemble de ces vaisseaux comporte 2,490 ca¬
nons *. Quant aux frégates, tant du nouveau que
de l’ancien modèle, leur nombre total à la mer
est de 34 : il armées en guerre, 2 armées en
flûte, 24 désarmées, en tout 4,594 canonsLes
chantiers en offrent 48, formant un ensemble de
4,410 canons, mais sur lesquelles une dizaine
seulement sont arrivées aux 22/24' ^ Les bâti-

tiers

Duquesne, le Magnifique, qui ne figurent plus sur les états olliciels de la marine ; le Trocadero, qu’un incendie a détruit ; le
Superbe qui s’est perdu dans le Levant : en tout 24 vaisseaux.
Depuis 1830, on n’en a lancé que i et on en a perdu 2.
^
Friedland, Ville de Paris, Louis XIV, Valmy, de 120 canons.
Fleurus, Tage, Navarin, Henri IV, Eylau, Austerlitz, Jemmapes, Annibal, Dugay-Trouin, Ulm, Turenne, Wagram de
100 canons.
Tilsitt, Breslau, Bayard, Donawerth, Duguesclin,
Fontenoy, Hector, Sceptre, Castiglione, de 90 canons. —
,

—

—

Total 23.

Belle-Poule, de 00 canons. — Minerve, de 38 ca¬
Amazone, Atalante, Artémise, Andromède, Gloire, de
32 canons.
Hermione, Thétis, Armide, Magicienne, de 46 ca¬
nons.— Junon et
Médée, armées en flûtes. — Désarmées :
Iphigénie, Indépendante, Melpomène, Didon, Uranie, de 60
canons. —Guerrière, Pallas, de 38 canons. — Sirène, Néréide,
^

Armées

nons.

—

—

canons.
Cléopâtre,Danaé,Reine-Blanche, de30canons.
Flore, Bellone, Aurore, Victoire, Proserpine, Astrée, de 46
canons.
Africaine, de 40 canons. — Total 54.
Surveillante Renommée, Androraaque, Sémillante, Forte,
Persévérante, Vengeance, Entreprenante , Sérairamis, Duchesse

de52

—

—

—

^

,

�AVENIR DE NOTRE MARINE.

327

également au-dessous du
l’ordonnance de 1837. En tout

ments inférieurs restent

nombre fixé par

comptant, corvettes de guerre, corvettes-avisos,
bricks, bricks-avisos, bricks-canonnières, goé¬
lettes, cutters, lougres, bâtiments de flottille,

gabarres de charge, on n’arrive pas
qui
est appelée à jouer de nos jours un rôle dont
l’importance est plutôt pressentie que détermi¬
née. Elle compte à la mer 39 bâtiments , dont 3
de 220 chevaux, 20 de 160 chevaux, 6 au-des¬
sous de 150 chevaux, enfin 10 paquebots-poste
de 160 chevaux employés au transport des cor¬
respondances du Levant, mais propres au besoin
à un service de guerre ‘. L’ensemble de ce ma¬
tériel représente une force de 6,050 chevaux. En
construction, on n’a guère que 7 bâtiments d’une
force totale de 1,980 chevaux, 2 de 450, 1 de

corvettes et
au

chiffre de 200. Reste la marine à vapeur,

,

d’Orléans, de 60 canons, — Poursuivante, Virginie, Némésis,
Zénobie, Alceste, Pandore, Sibylle, de 60 canons. — Pénélope,
lléliopolis, Chaste, Jeanne d’Arc, de 40 canons. Total IS.
‘
Caméléon, Lavoisier, Véloce, de la force 2^0 chevaux. —
Sphinx, Crocodille, Fulton, Chimère, Styx, Météore, Vautour,
Phare, Achéron, Papin,Cerbère, Tartare, Etna, Cocyte, Phaéton,
Ardent, Tonnerre, Euphrate, Grégeois, Grondeur, de 160 chev.
Ramsès, de 160 chev. —Castor, de 120 chev. — Brasier et
Flambeau, de 100 chev. — Coursier et Érèbe, de 60 chev. —
Plus 10 paquebots de 160 chevaux, appartenant à l’administra¬
tion des postes. — Total 59.
—

�328

VOYAGES ET MARINE.

320, 2 de 220, 2 de 160

chevaux

i.

Les bâtiments de 160

uniformes; ils ont été «construits
d’après les dessins venus d’Angleterre et sur le
modèle du Sphinx. Les autres ont été
l’objet de
sont

tâtonnements

qui n’ont pas tous été heureux.
personnel appelé à monter cette imposante
flotte se compose d’éléments variables et
qu’il
Le

est

difficile

et ce
ment

que

d’apprécier. L’inscription maritime
l’on nomme le régime des classes en for¬

la base. En dehors du recrutement ordi¬

naire, l’état

a

le droit, dans

un

besoin urgent,

de réclamer pour son service tous les marins

lides qui

figurent

commerce.

sur

Tantôt

taires, tantôt ils

litaire n’use de

va¬

les rôles des bâtiments de
engagements sont volon¬
forcés; mais la marine mi¬

ces

sont

dernier moyen qu’avec une
grande réserve, et elle y apporte des ménagements
qui éloignent toute idée de comparaison avec la
presse des matelots usitiîe en Angleterre.
D’après
ce

les calculs de M. le baron

Tupinier, l’armement
complet de 40 vaisseaux et de 50 frégates exige¬
rait 58,000 hommes,
plus 42 à 13,000 hommes
pour le service des bâtiments légers. On
pourrait
demander ces 70,000 marins,
jusqu’à la concur¬
rence de
58,000, aux équipages de ligne et aux
“

Asraodée, Gomère, de 4S0 chevaux.
Infernal, de 520
Gassendi, Pluton, de 220 chevaux.
Brandon, Te-

chevaux.

—

—

nare, de 160 chevaux.

—

—

Total, 7.

�AVENIR

DE

NOTRE MARINE.

329

équipages du commerce, à la grande navigation
au
cabotage; le surplus se trouverait aisément
dans les 7,000 hommes de recrutement qui se
renouvellent par septième chaque année. Du
reste, cet armement complet ne serait jamais si¬
multané, et 60,000 marins pourraient suffire à
toutes les prévisions et à toutes les éventualités
de guerre. Pour le moment, nous n’en sommes
pas là. Malgré le déploiement imprévu et inac¬
coutumé qu’ont exigé les affaires d’Orient,
48,000 hommes de l’inscription maritime et
7,000 hommes du recrutement répondent aux
besoins du service. Nous craignons même, et
nous insisterons
plus tard sur ce point, que ce
ne soit là notre côté
faible, et que les ressources
de notre personnel ne soient
pas à la hauteur
d’un matériel imposant. Le commerce français
ne forme
guère plus de 27,000 marins, dont il
faudrait destiner une part, et la meilleure, à l’ar¬
mement des corsaires. Quant au
reste, il néces¬
siterait un triage qui le réduirait au moins d’une
bonne moitié, et dans ce cas nous ne voyons pas
comment on pourrait remonter au chiffre
que
fixe M. le baron Tupinier pour le
déploiement
complet de toutes nos forces
et

'

D’après les calculs de iVl. Tupinier, la valeur totale de noire
naval, dans les conditions de l’ordonnance de 1837,

armement

�330

VOYAGES ET MARINE.

Voyons maintenant où en est l’Angleterre sur
divers

ces

points. Si l’on

se

fiait

aux

chiffres offi¬

ciels pour le matériel naval et l’état de la flotte,
la disproportion entre elleetnous serait effrayante.

Depuis longtemps on s’habitue, chez nos voisins,
à faire figurer en ligne de compte une foule de
bâtiments qui, par leur âge ou par d’autres mo¬
tifs, sont devenus complètement impropres au
service. De là l’erreur dans laquelle sont tombés
beaucoup de statisticiens. Ainsi M. Balbi n’accorde

Anglais moins de 165 vaisseaux de ligne
frégates. Quoique plus réservé, V Abrégé
de Malte-Brun porte encore ce chiffre à 111 vais¬
seaux et 104 frégates. S’il en était ainsi, la France
n’aurait plus qu’à désarmer et à confesser son
impuissance. Jamais sa marine ne pourra se mettre
sur un pied pareil : on y épuiserait sans fruit les
ressources nationales. Mais cette flotte anglaise,
si formidable par le nombre, cet état naval exor¬
bitant, n’existent guère que sur le papier. Ce qui
en constitue l’élément principal, ce sont de vieux

pas aux
et

de 117

qui datent des premières an¬
siècle, des prises faites sur nos esca-

vaisseaux invalides
nées de

ce

doit s’élever à SSa.S'SaiOOO francs. Le matériel en
de 298,468,000, en 1857, ce qui constitue une

41,56f,000. Divers crédits ont depuis contribué à ni¬
portée au budget de 1840 pour
différents services de la marine monte à 72,013,800 francs.

moins de

veler cette situation. L’àllocàtion
les

magasin était
différence en

�AVENIR DE NOTRE MARINE.

331

dres, des trophées d’Aboukir et de Trafalgar^

impuissants de la vanité na¬
tionale. Image exacte du parti qui s’en va, ces
vaisseaux n’ont de valeur que par leurs souvenirs

hochets désormais

respectés que comme des l’eliques
d’archéologie navale. Cette conservation serait
légitime s’il n’en résultait un inconvénient. Con¬
fiante dans ce matériel immense qui se perpétuait
sur les annuaires et dans les statistiques, l’An¬
gleterre a peu construit, peu lancé de vaisseaux
depuis 1815. Les méthodes d’équipement et d’ar¬
mement sont restées stationnaires chez elle; elle
n’a pas suivi la France et les États-Unis sur le

et

sont

ne

terrain des essais et des innovations. Aussi les

bâtiments neufs sont-ils

glaise et
,

core sur

rares

dans la flotte

an¬

ses plus beaux échantillons sont-ils en¬
le chantier. D’après les documents les

plus exacts, il ne semble pas que la Grande-Bre¬
tagne ait maintenant plus de 22 vaisseaux de ligne
armés, formant un ensemble de 1728 eanons i.
Le nombre des vaisseaux

en

d’une force totale de 1528

construction est del7

canons

°. Les frégates

Britannia, Howe, de 120 canons. — Imprenable, Princess
Charlotte, de 104.—Rodney, de 92. — Asia, Powerfiill, Ganges,
de 84. — Yanguard, Bellerophon, de 80. —Donegal, de 78. —
Revenge, de 76. — Implacable, de 74. — Belle-Isle, Bembow,
Blenheim, Edinburg, Hastings, lYellesley, Melville, Pembrock,
Minden, de 72. — Total 22.
Trafalgar, Victoria, Saint-George, de 120 canons.—Algiers,
‘

“

�332

VOYAGES ET MARINE.

et corvettes armées vont à 25 et

portent 694

ca¬

nons; on n’en compte guère plus de9en construc¬
tion
Quant aux bâtiments à vapeur, 16 seule¬
font leur

service; 8 sont sur les chantiers
Maintenant,à ces divers nombres qui constituent
la partie active du matériel, il faudrait ajouter les
vaisseaux de ligne, frégates et corvettes désarmés,
dont la quantité est beaucoup plus facile à établir
que l’état réeh 61 vaisseaux, 82 frégates, 259
ment

corvettes ou

d’asile

bricks conservent

encore

un

droit

les

registres de l’amirauté, mais com¬
est-il, parmi ces bâtiments, qui soient
en mesure de
prendre la mer? C’est ce qu’aucun
document ne précise. L’amirauté a trouvé plus
économique de vivre sur sa réputation incontestée
de supériorité maritime que de l’exagérer au
bien

sur

en

de iro.

—London, Aboukir, Albion, de 90. — Centurion, Collingwood, Colo.ssus, Goliatb, Majestic, Mars, Superb, de 80. —
llindostan, de 78. — Cumberland, Boseawen, de 70.—Total 17.
Armées ; Winchester, Président, de 50 canons. —Druid,
Stag, de 44. — Blonde, Seringapatnam, de 42. — Inconstant,
Pique, Castor, Cleopatra, de 56. — Carysford, Actéon, Alligator,
Andromache, Calliope, Conway, Crocodile, llerald , North Star,
Samarang, Talbot, Tyne, Vestal, Volage, Curaçoa, de 26. — En
construction : Worcester, Chichester, Alexander, de 50. —Araphion, Active, Chesapeake, Constance, Flora, Sibylle, de 56.
Armes : Cyclops Firebrand Flamer
Goi’gon Spittfire,
Stromboli, Ve.suvius, Medea, Phœnix, Salamander, Lucifer, Mé¬
dusa, Merlin, Meteor, Shearwater, Urgent. —En construction:
Alecto, Ardent, Uower, Lizard, Locust, Médina, Polypheinus.
'

^

,

,

,

,

�AVENIR DE NOTRE MARINE.

prix de

333

sacrifices. Sans doute, dans un
pressant, une portion de cette flotte pourrait
être restaurée, rajeunie et utilisée, mais il
y a un
décorapteà faire, elrienn’en fournit les éléments*.
Restons convaincus toutefois
que le génie anglais
ne serait
pris au dépourvu par aucun besoin et
nouveaux

cas

ne

resterait au-dessous d’aucune situation.
Pour le personnel, âme de tout

service, l’An¬
gleterre retrouve son importance. Notre cadre
d’officiers, fixé par l’ordonnance de 1839 à 1,700
titulaires environ, n’a pas encore atteint ce chiffre.
Au lieu de 200 élèves de
première classe, il n’en
existe que 50; les élèves de deuxième classe ne
montent pas à 150. C’est donc sur un
personnel
de 1,500 officiers que roule le commandement de
nos flottes.
L’Angleterre en compte 6,226. Nous
amiraux, vice-amiraux ou contre-ami¬
raux, elle enn 160, et ainsi du reste. 11 est vrai
que dans l’état-major anglais, comme parmi les
vaisseaux dont on parlait tout à l’heure, se ren¬
contrent beaucoup de vieux serviteurs et de
glo¬
rieux vétérans, complètement retirés du service.
avons

'

33

l'United service Journal porte

naval de

l’Angleterre

la valeur totale du matériel
à 40 raillions liv. sterL, chiffre qui nous

paraît exagéré. Dans le budget de 1840, présenté parM. Charles
Wood, et soutenu par M. O’Farral, les divers services de la ma¬
rine figurent pour une allocation de
639,051 livres sterling

(141,476,275 fr.).

�334

VOYAGES ET MARINE.

La moitié des cadres se trouve dans cette caté¬

gorie, qui est ainsi une charge sans pouvoir lui
devenir d’aucun secoiirs *, Cependant, cette éli¬
mination faite, il reste encore à TAngleterre 3,000
officiers d’élite qui suffisent pour tous les besoins
ordinaires et extraordinaires. Si Ton y joint les
24,165 matelots, les 9,000 soldats de marine et
les 2,000 mousses ou pilotins qui, d’après les
états présentés au parlement par M. O’Farral,
composent aujourd’hui l’effectif des équipages,

hommes pour
l’Angleterre contre celui de 25,000 hommes pour
arrive

on

au

chiffre de 38,000

la France.

Telle

est

la véritable situation. L’énorme dis¬

proportion du matériel entre les deux puissances,
est plus fictive que réelle; celle du personnel a
une toute autre gravité. On construit prompte
ment des vaisseaux; on n’improvise pas des ma¬
rins. Certes, jamais, à aucune époque, le per¬
sonnel de

nos

flottes

ne se

recommanda par

des

qualités plus solides, par une instruction plus
profonde, par un courage plus réfléchi. La France
peut s’^en enorgueillir à bon'droit. Mais ne nous
aveuglons point: la qualité, dans une guerre, n’a
jamais supplée le nombre. Une marine militaire,
En retraite ou à la demi-solde , l’Angleterre compte 1,065
capitaines, 877 commandants, 849 lieutenants, 500 maîtres, 510
*

quartiers-maîtres. Total 5,571.

�AVENIR

DE NOTRE MARINE.

3S5

être vraiment forte, a besoin de s’appuyer
vigoureuse marine marchande. C’est là
pépinière, son école préparatoire. Tout s’en¬

pour

sur une
sa

chaîne dans la vie des nations, et les instruments
de leur richesse sont aussi les instruments de leur
force. On atout fait

en

France pour se
auxiliaire. L’Angleterre

fait

en

Angleterre, on n’a rien
ménager cette ressource
comprend

les déve¬
loppements de son commerce concourent à la
grandeur de sa politique; la France est sollicitée
par d’autres intérêts à ne placer ses intérêts com¬
merciaux et maritimes qu’en seconde ligne. Qu’en
résulte-t-il? Pour recruter ses armées navales,
l’Angleterre peut puisera pleines mains dans une
que

réserve de cent soixante mille matelots formés

par la marine marchande, tandis que la France,
réduite à exercer ce droit vis-à-vis de trente-

cinq mille hommes de l’inscription maritime, ne
peut rien demander au commerce sans le froisser
et sans l’épuiser. Durant l’été
dernier, h Montehello demeura enchaîné cinq semaines dans la
rade de Toulon, faute d’un équipage suffisant, et
pour le compléter il fallut opérer des enrôlements
forcés dans tous les ports du littoral. C’est dans
ce fait décisif
que réside la supériorité de l’An¬
gleterre. Son pavillon couvre sur les mers une
navigation de trois millions de tonneaux; le nôtre
n’en protège que six cent mille, chiffre station-

�VOA'AGES ET MARINE.

:m

depuis douze ans. Le commerce anglais fait
chaque jour de nouvelles conquêtes; le nôtre
va s’appauvrissant, et les tendances d’un vicieux
système fiscal ne sont pas la moindre cause de
uaire

cette

décadence.

Point de fausses crainttes,

mais aussi point de

espoir. Les forces navales des deux états se
balancent, mais il y a inégalité dans les ressources
fol

particulières qui les alimentent. Cette situation
pensées de découragement et
les illusions de l’amour-propre; elle démasque ce
qu’il y a de perfide au fond des attaques des par¬
tis anglais, qui n’exagèrent notre développement
maritime que pour soulever à son occasion des
animosités jalouses. Maintenant y a-t-il quelque
initiative à prendre pour élargir les bases du re¬
crutement naval et assurer à l’avenir d’impo¬
santes réserves d’hommes ? Y a-t-il quelque chose
à faire pour doter la France de cette population
amphibie qui est l’orgueil et le nerf de l’Angle¬
terre? Voilà quels sont les points intacts du dé¬
bat, dégagé des passions qui l’envenimaient. Mais
ici se présente un autre côté de la question.
Une nation, si grande qu’elle soit, n’élève pas
exclut à la fois les

à la même hauteur la manifestation de ses deux

impunément
prépondérance, continentale

forces militaires. Elle
viser à
et

une

double

ne

peut pas

maritime. L’Angleterre semble avoir résumé

�AVENlll

337

DE NOTRE MARINE.

prétentions dans l’empire des mers ; elle a
cherché, au prix des plus grands sacrifices, à s’y
assurer la suprématie. Dans tous les
temps, sur
tous les points, ses efforts ont été
dirigés de ce
coté. Aussi l’organisation de ses troupes de terre
a-t-elle dû s’en ressentir. Son armée, dont l’ef¬
fectif en Europe ne s’élève guère au-dessus de
soixante mille combattants, est tout au plus une
milice de surveillance et de police intérieure. La
tactique et l’instruction y sont très arriérées,
l’esprit de corpsy manque, la discipline y est en¬
core celle du bâton. En
agissant de la sorte, l’An¬
gleterre a eu la conscience du rôle qu’elle est ap¬
pelée à jouer. Sa topographie insulaire paraissait
si bien la défendre contre les entreprises conti¬
nentales, qu’elle a dû placer dans ses flottes ses
plus importants moyens d’attaque et de défense;
elle a cru qu’elle pouvait porter ses vastes res^
sources sur un point sans se découvrir sur les
ses

autres.

La France n’a ni les

nients de cette assiette

avantages ni les inconvé¬

exceptionnelle. La place
qu’elle occupe sur le continent lui affecte une
destination dont elle n’a jamais décliné ni les de¬
voirs ni les périls. L’histoire de l’Europe est dé¬
sormais inséparable des grandeurs militaires de
notre patrie, et l’instinct de la grande
guerre
s’est transmis dans nos familles comme un glo22

•Ni»'

f

�VOYAGES ET MARINE.

338

héritage.. C’est là l’honneur du pays, ce
titre dans les siècles; les autres expres¬
sions de sa force pâliront nécessairement devant
celle-là. Faut-il maintenant imprimer à cette ten¬
dance un caractère exclusif, et, se concentrant
rieux

sera son

dans
toute

prépondérance continentale, déserter
prétention à un établissement maritime?

une

Personne n’oserait

scinder
ment

Tout

sérieusement donner ce con¬

ne peut pas diviser son action,
influence, enchaîner systématique¬
les modes dé manifestation de ses facultés.

seil. Un

peuple

son

empire

ne

vit

que par un commerce

étendu,

devenir florissant, pour
échapper au bon plaisir du voisin, nécessite une
imposante protection armée. De là une marine
militaire, et aussi le désir de l’élever au niveau

et tout commerce,

pour

des autres marines.

Convient-il alors de céder à

d’aspirer à la fois au sceptre de la
cela d’autres
obstacles. D’abord il est impossible que l’un des
rôles ne nuise pas à l’autre, et que d’énormes sa¬
crifices d’argent ne soient pas la conséquence de
tous les deux; ensuite il faut éviter par-dessus
tout d’épuiser la sève d’un pays dans les soins de
sa défense, et de tendre ses ressorts les plus éner¬
giques vers un but stérile de supériorité mili¬

ce

sentiment et

terre et

des mers? On rencontre à

taire. Ainsi la France roulerait dans ce

impérieux de

ne

dilemme

pouvoir se passer d’une marine

�AVENIR DE NOTRE MARINE.

considérable et de

339

pouvoir la maintenir sans
douleur; elle serait condamnée peut-être au rôle
de dupe qu’elle a joué de 1790 à 1815, et
qui se
réduit à ceci

:

ne

construire des vaisseaux
pour que

l’Angleterre les confisque, supporter les charges
d’un armement

qui doit, à un moment donné et
résistance glorieuse, tomber entre les
mains de l’ennemi. Comment
échapper à cette
douloureuse alternative? comment
éloigner le re¬
tour de ce qui s’est vu sous
l’empire, le contraste
d’une gloire exorbitante sur terre et d’une im.puissance radicale sur les mers? Est-il quelque
après

une

remède à cela? Nous

ne
savons; mais, s’il en
existe un, il est dans le cœur même des choses.
Le théâtre des
guerres maritimes ne nous est pas
favorable : que ne le déplace-t-on? La
séparation
de nos forces de terre et de mer nous est funeste :

que n’essaie-t-on de les identifier?
On ne se
préoccupe pas assez, en

France, des

modifications profondes que la
vapeur est desti¬
née à imprimer à toutes les relations
humaines.
Elle a déjà bouleversé la constitution de l’indus¬

trie; avant qu’il soit peu, elle aura transformé
les combinaisons de l’art de la
guerre. L’une de
premières victimes sera nécessairement la
voile, cet agent imparfait et capricieux de la na¬
vigation actuelle. La révolution est flagrante, iné¬
ses

vitable. La voile

se

sent

vaincue; elle

oppose à

�3-iO

’

VOYAGES ET

MAR INK.

peine, comme dernier obstacle, la raison d’éco¬
nomie, tandis que la vapeur dompte les lleuves,
accapare le service des côtes et s’empare victo¬
rieusement du globe. Le principe est triomphant;
il ne reste plus qu’à en dégager les applications.
Or, pour qui a la moindre expérience des guerres
maritimes, il est évident que leur plus grande
complication naît de l’usage de la voile. Cette mâ¬
ture menacée par la tempête ou par les projec¬
tiles ennemis, ces toiles qui obéissent à des vents
indociles, ce gréement lourd et confus, ce ré¬
seau aérien dont un boulet compromet l’harmo¬
nie, tout cet ensemble constitue moins une force
qu’un embarras, et nécessite un personnel qui
s’annule dans un rôle purement passif. Que les
vaisseaux s’approprient un moteur moins pré¬
caire, plus sûr, moins chargé d’accessoires, et à
l’instant même tous ces hommes, perdus pour la
bataille, se retrouvent et s’utilisent. (1 ne reste à
bord que des artilleurs et des fusiliers. L’écouvillon ou le mousquet sont dans toutes les mains.
Plus de ces accidents subits qui changent l’as¬
pect d’un combat et qui composent l’imprévu de
la lactique navale. La guerre devient sur les
océans beaucoup plus simple qu’en terre ferme.
On va vers l’ennemi ou bien on l’évite; on s’a¬
borde quand on le veut, et à peu près comme
l’on veut. Le courage et les canons font le reste.

�AVENIR DE NOTRE

MARINE.

341

gagné, c’est une économie d’hom¬
car tous sont à bord pour la guerre et non
pour la manœuvre, et par suite un avantage évi¬
dent pour la nation, qui compte plutôt sur la
qualité que sur le nombre. L’appauvrissement
de l’inscription maritime trouve là son correctif.
Cette thèse du renouvellement complet de la
science et de la tactique navales nous conduirait
trop loin. Il suffît qu’elle s’agite dans la tète des
hommes compétents, d’où tôt ou tard, elle sor¬
tira gomplètement armée. La diffîculté de défen¬
dre convenablement les parties vulnérables d’un
vaisseau à vapeur, la machine et les roues, est
un obstacle dont se
jouera l’esprit humain. Les
routines, les habitudes, seront plus opiniâtres,
mais elles céderont devant la grandeur et l’éner¬
gie des résultats. La guerre n’a pas encore vu la
vapeur à l’œuvre : il est probable que ce mer¬
veilleux agent ne s’y montrera pas inférieur à
lui-même, et qu’il nous y ménage de nouvelles
surprises. Le sentiment de ce fait existe déjà dans
la conscience de l’Angleterre, qui paraît le crain¬
Ce

qu’on

mes

y a

,

,

Telegraph
parlait dernièrement de la transformation d’un
vaisseau de ligne en vaisseau à vapeur, et le paque¬
bot Gorgon, qui fait le service du Levant, peut,
avec ses canons-Paixhans du calibre anglais de
120, passer pour l’un do ces essais qui se font
dre tout

en

lui cédant. Le Devonporl

�342

VOYAGES ET MARINE,

sourdement et à

insu. Dans cette

voie, l’Angleterre rencontre aussi son commerce qui s’i¬
dentifie toujours avec les intérêts généraux du
pays, et qui rend en ressources ce qu’on lui ac¬
corde en protection. Le commerce
anglais, aidé
du concours de l’état, a frayé la voie à la
naviga¬
tion transatlantique. En 1841, il aura sur les
diverses lignes de l’Océan 34 bâtiments à va¬
peur d’une force de 15,438 chevaux, et qui peu¬
vent être regardés, à cause de leurs
dimensions,
notre

,

,

comme autant

voulait

Si donc on
côté de la question, les faits

de navires de guerre

développer ce

Ces

paquebots se distribuent ainsi qu’il suit : — 4 apparte¬
compagnie Clunard, de 420 chevaux de force chaque,
desservant la ligne de Liverpool à Halifax, avec une subvention
de un million et demi ; —20 appartenant à la grande compagnie
des banquiers, sur lesquels 2 de 500
cjievaux, allant de Glasgow
à Boston ; — 13 de 400 chevaux
desservant la ligne de Falmouth ou Southampton à l’Amérique centrale, la
Havane., le
Mexique, la Nouvelle-Orléans et la Jamaïque ; — S à 500 chev.,
nant à la

,

allant de Londres à Alexandrie et de Londres

tales, le tout_,avec

une

aux

Indes orien¬

subvention annuelle de 6 millions.—Les

autres steam-ships sont : Great-Western
(450 chev.),, BritishQueen (500 chev.), Liverpool (460 chev.), New-York (600 ch.),
Ünited-Kingdom (600 chev.). President (600 chev.). Company of
New-York, paquebot.en fer (700 chev.), Cleopàtra, à la compa¬
gnie des Indes (400 chev.), Queen of tlie East, Vernon(220 ch.),
Victoria (500 chev.).
Outre ces gros bâtiments, l’Angleterre compte 500 paquebots
de petite dimension sur son littoral ou sur ses fleuves, présen¬
tant un tonnage total de 175,650 tonneaux et une force collec¬
tive de 68,145 chevaux.

�AVEI'IIR DE NOTRE
ne

MARINE.

343

manqueraient pas plus que les arguments;

ailleurs.
Si l’on modifie la science navale, il faut se

mais notre

.

vue

est

garder de retomber dans les erreurs du passé.
Pour tout homme de sens, n’est-ce pas un dou¬
loureux spectacle que celui de ces vaisseaux et de
ces frégates qui ont pourri dans nos ports et sur
nos chantiers, sans avoir vu seulement la mer,
sans avoir rendu le moindre service? Au bout de

vingt-cinq ans et même moins, un bâtiment est
perdu; il est à refondre ou à refaire’. La coque
du Friedland, qui vient d’être lancé à Cherbourg,
a

été renouvelée trois fois

coûte

: ce

vaisseau seul nous

déjà 3 millions. On ne peut pas évaluer à
matériel sans

moins de 200 millions le total de ce
cesse

dépérissant,

sans cesse

renouvelé. Jamais

la fable du tonneau des Danaides ne trouva une

application plus vraie. Dans l’état des habitudes
et des traditions, ce sacrifice est nécessaire, nous
le savons; il est compris au nombre de ceux que
la France fait à sa grandeur et à son repos. Mais
doit-il être éternel? Voilà ce qu’il est permis de
refonte 121 bâtiments de
la valeur des coques , supposées neuves , est de
29,576,000 fr. On compte parmi ces bâtiments 8 vaisseaux, 18
frégates, 15 corvettes ; les autres sont des bâtiments d’un ordre
inférieur. La somme consacrée à leur restauration, en 1840, est
'

Nous avons en ce moment en

guerre ;

de

725,000 fr.

�344

VOYAGES ET MARINE.

plus loin. L’idéal de la tac¬
tique navale a été jusqu’ici de s’élancer en mer,
tantôt par escadres, tantôt par vaisseaux déta¬
chés, et d’y chercher l’ennemi. Ces rencontres
sont glorieuses, brillantes, remplies d’émotions,
se

demander. Allons

mais elles sont rarement concluantes dans les

puissance à puissance. Elles ont
plus de retentissement par les douleurs qu’elles
causent, que par les dénouements qu’elles amè¬
hostilités de

nent.

Un combat

sur mer

provoque rarement un

n’agit que par contre-coup; il
s’il est une guerre possible de
nos jours, c’est une
guerre prompte, qui aille au
but, qui tranche vite les questions. Les intérêts
ne s’accommoderaient plus ni d’hostilités éter¬
nelles, ni de blocus implacables. Économie de
moyens, célérité d’action, voilà ce qu’exigent les
temps, ce que nous cherchons, ce que la vapeur
résultat direct ; il
n’aboutit pas. Or,

doit atteindre.

L’invasion de la vapeur dans la marine mili¬
taire ne se proposerait donc pas pour fin suprême

passé dans sa lactique et avec un
matériel; mais elle poursuivrait avant tout
ce double but décisif pour la France :
de dé¬
placer le théâtre de la lutte, et d’identifier nos
forces de terre et de mer. Ce que l’on demande¬
rait à la vapeur, ce ne sont pas des services di¬
rects, mais indirects. Même avec le plus vif désir
de continuer le

autre

.

�345

AVENIR DE NOTRE MARINE.

de

de n’intimider

menacer,

ne

personne;

il im¬

complètement

porte que nulle part on ne se croie

à l’abri de notre action continentale. La vapeur,

de transport, accréditera cette
pensée. Elle aura aussi pour mission de réaliser
moyen

comme

la fusion de toutes les armes,

leur assimilation

,

leur solidarité. Nos deux armées n’ont pas assez
de liens, pas assez de points de contact; elles
sont

trop circonscrites dans un service spécial;

confondent pas
identification,
si elle s’opère, constituera l’unité des forces
françaises et les élèvera à leur plus grande puis¬
elles

ne

mêlent, elles

se

ne se

elles le devraient. Cette

comme

L’armée de

sance.

mer

à l’armée de

assurera

la

rapidité des mouvements et de nouveaux
moyens stratégiques, en la portant à jour fixe
sur les points
qui appelleront sa présence ;
l’armée de terre, par son concours, empêchera
que les triomphes de l’armée de mer ne demeu¬
terre

rent

stériles

seaux.

et

On devine

rents à cette

sentiel de
mesure

limités dans l’enceinte des vais¬

tous

peine les avantages inhé¬
simultanée; mais le plus es¬

sans

action

sera

de mettre la France

de choisir le théâtre de

ses

luttes

fixer autant que possible sur la terre
de combats sur mer, si ce n’est par
dans
un

un cas

forcé

:

la

mer

est un

champ de bataille. C’est l’idée

et

en

de le

ferme. Point
exception et

chemin
que

et

non

Napoléon

�VOYAGES ET MARINE.

346

poursuivait au camp de Boulogne ; mais la vapeur
lui manquait.
Ainsi, tout concourt à conseiller l’organi¬
sation de la vapeur, sur une grande échelle, et
surtout comme moyen de transport- Seule, la
vapeur réalisera ce que l’on peut nommer des
armées flottantes, toujours^îr&amp;es à se jeter sur
les points menacés où à surprendre les côtes dé¬
garnies. Dans sa liberté d’allures, la vapeur
choisit à son gré les lieux propices, rase le rivage
sans danger, trompe les croisières et
attérit
avec confiance. Elle est devant Alexandrie ou les
Dardanelles en sept jours, en huit sur les côtes
de la Baltique, en Italie dans vingt-quatre heures,
au Canada dans quinze jours, en Afrique dans
trois. Avec elle, plus de ces fatigues inséparables
des étapes militaires, plus de lourds convois, plus
d’inutiles bagages. On ne promène plus la guerre
chez des alliés suspects ou mécontents; on va
droit au cœur du territoire ennemi. Grâce à des
équipages mi-partie de marins et de troupes de
débarquement, aucun succès n’avorte, aucune
victoire n’est perdue. Santa-Anna nous fait grâce
de

ses

insolents manifestes, et Rosas ne nous

plus deux ans en échec avec sa poignée de
gauchos à demi sauvages. La France peut disposer
de toute sa force ; elle est libre de se porter en
'tout lieu, sur toutes les plages, et il n’est point
tient

�AVETNIR DE

NOTRE MARINE.

347

qui ait le droit de se croire à l’abri de
privilèges de topographie dis¬
paraissent; aucun peuple ne peut dès-lors con¬
de nation
ses

atteintes. Les

centrer ses ressources

dans

une

seule

arme sans

devenir vulnérable quant aux autres. Deux ac¬
tions s’exercent ainsi, l’une préventive, l’autre

répressive ; on est à même de se faire respecter
d’agir vivement, de fonder son influence et
de ne point éterniser les querelles.
Cet emploi de la vapeur et cette identification
des deux armées, en donnant du jeu à nos
masses militaires, entraîneraient forcément une
grande économie d’hommes et de matériel. L’in¬
fériorité numérique des équipages actuels., et
l’insuffisance de leurs moyens de recrutement,
appellent, à ce titre, cette innovation , et la ren¬
draient précieuse. Quant au matériel dormant,
il est évident qu’il pourrait, sous ce régime com¬
biné, subir des réductions importantes. Dans un
cas
pressant, un appel au commerce pourvoirait
aux nécessités d’un transport étendu.
La mer
n’étant plus un but, mais un moyen, n’étant plus
une destination,
mais une route, il s’ensuit
qu’on n’aurait besoin ni d’autant de vaisseaux ni
d’autant de marins pour des fins purement
expectantes. Si d’ailleurs la voile gaspille les
hommes, la vapeur permet de les choisir et de
et

�348

VOYAGES ET MARINE.

ménager. Plus on sonde les faits, plus il en
jaillit de conséquences heureuses.
Loin de nous la prétention de donner à ces
idées le caractère absolu d’un système. Nous
savons qu’elles peuvent soulever des objections
les

nombreuses;

nous savons

surtout que rien n’est

prêt en France pour leur réalisation. Laissonsmûrir; le temps est le premier élément des
réformes. Les habitudes prises, les positions
faites ne cèdent pas la place sans combat, et cette
résistance est utile, car elle éclaire les questions.
Les idées triomphent alors par l’évidence. Ce¬
pendant, comme préparation même éventuelle,
peut-être serait-il avantageux dès à présent de
faire entrer, d’une part, dans l’instruction des
troupes une tactique complète de l’embarque¬
ment et du débarquement, et de fixer cette
science si elle ne l’est point encore; d’autre
part, d’encourager, par toutes les voies, les dé¬
veloppements de la navigation à vapeur. Ces
deux vues se défendent et se justilient d’ellesmêmes. Déjà en Afrique on a pu comprendre le
les

besoin d’exercer les soldats

aux

descentes et de

les habituer à la vie du bord. Ce mouvement,
existence alternée forment les courages et
familiarisent l’ânie avec tous les périls. C’est un
cette

apprentissage fécond et qui, mieux dirigé, pour-

■

.

�AVENIR

rait l’être

349

DE NOTRE MARINE.

davantage. La manœuvre des débar¬

quements n’a eu

jusqu’ici pour théâtre que des
de la guerre. La double
Égypte en 1797, et'dans

pays arriérés dans l’art
invasion des Français en

régence d’Alger en 1830, eut lieu sans ob¬
stacle et s’exécuta presque par instinct. On ne
rencontra sur le littoral aucune résistance sé¬
la

positions plus disputées il
méthodiques,
complète. Un rivage peut se prendre

Pour des

rieuse.

,

faudrait avoir des données fixes et
une

théorie

d’assaut

comme un

fort

:

tlont il faut démêler les

c’est

un art

tout entier

rudiments, ordonner

l’ensemble, étudier les applications. Les divers
modes

d’attérage, la formation des chaloupes de

descente, leur construction, le rôle de l’escadre

qui protège ces mouvements, l’ordre des lignes,
la disposition des colonnes à terre, tout doit être
combiné avec soin, enseigné, pratiqué, en lais¬
sant le moins possible à l’imprévu et au hasard.
Quelques règlements mixtes pour éviter les con¬
fusions de compétence entre les officiers de terre
et de mer compléteraient ces mesures. Ainsi,
sans poursuivre hardiment et systématiquement
la fusion, on en préparerait du moins les moyens
élémentaires.

l’impulsion à donner à la navigation
saurait y prêter une attention
trop sérieuse. Sur ce point encore, le commerce
Quant à

à vapeur, on ne

�350

VOYAGES Eï MAKINE.

anglais précède son gouvernement et lui ménage
de puissantes ressources. Cent cinquante gros
steamers d’une force de vingt-cinq mille chevaux
pourraient, dans un cas donné, passer en Angle¬
terre d’un service particulier au service de l’état.
Notre commerce n’a rien à nous offrir de pareil :
en dehors des bateaux de rivières, c’est à
peine
s’il entretient trente paquebots de moyenne di¬
mension '. Cependant la vapeur, employée comme
transport, exige un grand ; matériel qui peut et
doit être fourni surtout par les armateurs natio¬
naux. La
guerre utiliserait ainsi ce que, sous tout
autre régime, elle eût condamné à l’inaction, et
l’état s’épargnerait l’entretien de deux cents bâ¬
timents de convoi empruntés à ses ports de com¬
merce. Quelques vaisseaux,
quelques frégates à
vapeur seraient l’âme de ces flottes leurs guides,
leur escorte, ils opéreraient des diversions puis¬
santes afin de masquer les opérations et de favo¬
,

riser les mouvements des

transports. Peu nom¬
breuse, mais compacte, cette marine agirait si¬
multanément et toujours dans un but de descente.
Il nous semble que c’est là un système'qui déLe nombre total de

nos bateaux à vapeur, destinés tant à un
fluvial qu’aux services du littoral, est de 163 , repré¬
sentant une force de 16,000 chevaux. Le total de l’Angleterre
dans les mêmes catégories est de 351, représentant 68,000 che¬
’

parcours

vaux

.

�AVENIR DE NOTRE

concerterait

351

MARINE.

bien des résistances. Malheureuse¬

ment, il implique la nécessitéde grandes existences
en bâtiments à vapeur de commerce, et c’est pré¬

quï nous manque aujourd’hui. Ajou¬
qu’mon n’a rien su faire pour exciter dans ce
sens la spéculation particulière, et qu’on a tout
Ihit au contraire pour la décourager. Depuis dixhuit mois, les Anglais sillonnent l’Atlantique

cisément

ce

tons

leurs moteurs à feu, et nous en sommes

avec

à

encore

Un seul
trer

nous

demander si la France

port de mer,

les y suivra.

Marseille, avait offert d’en¬

hardiment dans cette

voie

en

mettant six

enjeu, et, au lieu de s’associer à
élan, le gouvernement hésite encore, moins
préoccupé de nos grands intérêts maritimes, que
de petites querelles de rivalité topographique

millions pour
cet

On

sait rien trancher, rien

ne

finir dans notre

Les affaires ont besoin surtout de décisions
promptes. La vig^ieur, la célérité d’action des

pays.

‘

le seul. M. le président du conseil est
le désir de. s’assurer si on ne pourrait pas

Cet obstacle n’est pas

retenu

en

faire dès

outre par

paquebots transatlantiques une véritable

escadre à va¬
des frégates

peur, assez forte d’échantillon, pour prêter le flanc à
ou à des vaisseaux de ligne. Nous craignons que ce ne

soit là

trop poursuivre, trop embrasser à la fois. L’essentiel pour la
France est de demander d’abord à la vapeur une escadre de

transport. Le reste est une idée grande et belle, mais elle ap¬
partient à l’avenir, aux futurs contingents. Les moyens de réa¬
lisation

manquent; on ne sait comment on pourra

conditions de force et de vitesse.

concilier les

�352

VOYAGES ET MARINE.

pouvoirs publics n’ont pas été les moins éner¬
giques mobiles de la fortune de l’Angleterre.
Souvent aussi l’intérêt fiscal vient

se

mettre à

politique et régner là où

la traverse de l’intérêt

il devrait obéir. Naturaliser

en

France la fabrica¬

feu, c’était non-seulement
émanciper notre industrie, mais assurer notre
défense. Tributaires des Anglais pour les ma¬
chines à vapeur, que serions-nous devenus dans
un cas de guerre? Qui aurait armé nos bateaux?
qui aurait entretenu leurs appareils? Tout con¬
seillait alors d’éveiller, de protéger, de doter les
entreprises de ce genre. Quelques essais avaient
eu lieu et se continuent : à Arras, M.
Hallette; à
Mulhouse, M. Kœchlin; à Paris, M. Gavé; à La
Ciotat, M. Benet; au Creusot, M. Schneider. Des
capitaux particuliers s’étaient courageusement
engagés dans une question d’utilité générale. Il
ne s’agissait plus que de seoender franchement
cette initiative. L’administration ne l’a fait qu’à
demi; elle n’a pas su, pour une exception aussi
méritante, renoncer à ses soupçons, déroger à
tion des moteurs à

ses

tendances.. On

d’un droit excessif

l’exemption
l’outillage. Elle a refusé.

lui

sur

demandait

On lui demandait la faculté de travailler à l’en¬

trepôt la tôle anglaise, moins coûteuse que la
nôtre, et de la réexporter enrichie de la plusvalue que lui aurait donné la main d’œuvre na-

�AVENIR

tionale. Elle

UE

NOTRE

refusé. Il

MARINE.

353

fallu que

l’opinion lui
forçât la mainpour la restitution du droit sur les
a

machines destinées à

a

un

service entre le littoral

français et le littoral étranger. En un mot, l’at¬
titude du gouvernement vis-à-vis des nouvelles
usines n’a pas signifié la protection, mais la dé¬
fiance. Lesadministrations fiscales ont, en France,
des qualités précieuses, de l’ordre, de la loyauté,,
du dévouement; mais nous ne croyons pas
que
sur tous les
points leurs lumières soient à la

hauteur de leur zèle. Dans les limites étroites où
elles se meuvent, que de progrès n’ont elles
pas

étouffés, que de sources de richesse n’ont-elles
pas taries! L’Angleterre' ne se suicide pas de la
sorte. Sa

bienveillance vis-à-vis des établissements

qui intéressent la grandeur du pays n’est ni étroite

ni conditionnelle. Elle fait noblement et

large¬
lignes de grande vapeur,
on ne la voit
pas marchander, même les millions,
et quand il s’agit d’introduire dans les machines
des perfectionnements chanceux, elle intervient
et supporte les frais d’expérience. Aussi améliore-telle chaque jour ses types, soit dans la disposition,
soit dans l’ajustage, tandis que nos ateliers en
sont encore à copier servileinent les modèles du
Sphinx.
ment

les choses. Pour les

Il faut le dire : les habitudes de l’administration

ne

sont pas

le seul obstacle

que rencontre

l’essor

�ET

MARINE.

354

VOYAGF.S

(le la fortune

nationale, et les pouvoirs publies

■

de responsabilité.
députés sur
les questions d’influence extérieure^ de mouve¬
ment commercial et maritime, est encore à faire.
Le sentiment des grands intérêts de la France
n’a pas pénétré dans tous les esprits. Los intérêts
les plus voisins sont les seuls qui touchent vive¬
ment; on n’a pas la conscience complète des
autres, on se défie de l’inconnu, on ne veut rien
livrer au hasard. Dans de certaines limites, c’est
là une réserve louable; mais systématiquement
exercée, elle exposerait le pays à une déchéance.
Ce serait, par exemple, une grave imprévoyance
que de dire : La B’rànce est essentiellement agri¬
cole, on peut sans danger négliger le soin de
son commerce; la France est surtout continen¬
tale, on peut placer en seconde ligne les destinées
de sa marine. Le résultat d’un calcul pareil serait
l’anéantissement de l’un de nos modes d’influence
et l’énervement de l’autre. Tout se tient dans la
fortune des états. L’agriculture, qui s’est habi¬
doivent encourir leur part

L’éducation de notre chambre des

tuée à voir dans le commerce un

ennemi,

ne pour¬

lui; le commerce à son tour a
besoin, pour prospérer, d’une grande et loin¬
taine irradiation, et la marine militaire ne pour¬
rait vivre

sans

rait tenir

son

lui

ménageait

si la marine marchande ne
de précieuses réserves de ma-

rang,
pas

�AVENIR DE NOTRE MARINE.

355

lelots.

Commerce, état naval, colonies, voilà des
qui ne peuvent se diviser, et qu’il ne faut
pas frapper en aveugles, car ce serait un sacrifice
sans compensation.
Depuis quelques années, il circule en France
des préventions sourdes, mais
actives, contre
toute colonisation lointaine et contre la
marine,
que l’on accuse de complicité dans les tendances
intérêts

coloniales. On semble croire que notre nationalité
peut, sur tous les points, se suffire à elle-même,

et

qu’elle n’a pas besoin d’aller chercher au-dehors
ressources qu’elle trouve dans son
rayon con¬

les

tinental. Qu’est-ce à dire? La nature aurait donc
donné

lieues de côtes
territoire,-et un magnifique littoral sur
deux mers : sur l’Océan j
l’espace sinueux qui se
prolonge de Dunkerque à Bayonne; sur la Médi¬
terranée, celui qui se développe entre Antibes et
Port-Vendres; elle lui aurait donné inutilement
des hâvres, des rades bien
abritées, des rivières
praticables pour les plus grands vaisseaux, et
en

à notre

pure perte quatre cents

de marins

qui rivalise avec les plusfortes
l’on connaisse. Tous ces
avantages qui sont sous notre main, à notre por¬
tée, nous y renoncerions gratuitement, systéma¬
tiquement. Des deux ascendants, l’un continental,
l’autre maritime, nous déserterions
leplus fécond,
le seul qui; dans l’ère
tranquille que traverse
une race

et

les

plus braves

que

�35(&gt;

VOYAGES ET MARINE.

l’Europe, puisse tenir en haleine l’activité natio¬
nale, éprouver les courages, agrandir les idées;
celui qui. embrasse et résume tous les intérêts
pacifiques sans exclure un seul de nos grands

guerriers, celui qui crée les ressources
l’autre doit détruire, et qui, au moment dé¬
cisif, lui sera un énergique et puissant auxiliaire.
Ce serait de la démence. A l’appui de ce sacri¬
fice, on invoque les souvenirs de l’empire, et l’on
rappelle ce que Napoléon, fit de la France com¬
primée par un blocus. Mais Napoléon, surpris
par les circonstances, leur opposa un système
qui ne devait, qui ne pouvait pas survivre aux
nécessités dont il était issu. 11 savait d’ailleurs,
il comprenait où était son côté vulnérable, et il
exagéra l’une des deux manifestations de la force
intérêts

que

déguiser l’absence
complète de l’autre. Quand il le put, il rêva des

française, précisément pour

gloires maritimes. Cefutluiquilepremier nomma
la Méditerranée un lac français, ce fut lui qui im¬

d’Égypte, cette

posa au directoire l’expédition
brillante témérité coloniale, lui enlin

qui

ne

dés¬

espéra pas de reconquérir Saint-Domingue sur la
jaune et les populations noires. Entre
toutes les puissances qu’il combattit, sa plus
grande haine fut pour celle qu’il ne put jamais
atteindre; et n’est-il pas avéré aujourd’hui que
le fantôme ennemi qu’il poursuivait à travers les
lièvre

�AVENIR DE NOTRE MARINE.

357

champs de bataille de rAllemagne et les steppes
désolées de la Russie, c’était la prépondérance
navale de l’Angleterre?
Ce qui effraie surtout les esprits méticuleux
et timides dans les expériences coloniales, ce
sont les dépenses qu’elles occasionnent. On cal¬
cule par francs et centimes ce que coûte un
établissement lointain ; on lui ouvre un compte
par doit et avoir, on fixe son prix de revient,
et, suivant le résultat, on l’absout ou on le
condamne. Une pareille arithmétique n’est pas
seulement d’une politique étroite, elle repose
en outre sur un
procédé erroné. Elle n’atteint
que les chiffres ostensibles ; l’ensemble d’une
évaluation lui échappe. Ainsi, une colonie oné¬
reuse à l’état
peut être très fructueuse pour ses
administrés. Le trésor en souffre peut-être, mais
qu’importe, si la richesse générale du pays s’en
accroît? L’état retrouvera tôt ou tard, à l’aide de
l’impôt, les avances qu’il aura semées : il les re¬
trouvera fécondées par le génie particulier. Cette
guerre de centimes est celle que l’on a faite et
que l’on fait encore à la colonisation d’Alger.
Chaque année, la dignité, la grandeur militaire
du pays, courent le risque de se trouver à la
merci d’une addition, et l’avenir de notre con¬
quête peut dépendre du moindre crédit supplé¬
mentaire. C’est là une situation fâcheuse et qui

�358

VOYAGES ET

MARINE.

à quel point l’on manque, en France,
d’esprit de suite et de grandeur de vues. La pos¬
session d’un royaume dans le nord de l’Afrique
est-elle donc si peu de chose qu’on refuse de
l’acheter au prix de quelques sacrifices? Où
trouverait-on, pour nos soldats, un meilleur
théâtre d’apprentissage, pour nos populations
exubérantes une issue plus utile, pour notre ac¬
tivité nationale un plus beau terrain? Nous nous
plaignons de ce que coûte notre établissement
d’Afrique; mais sait-on bien ce qu’a coûté l’Inde
aux Anglais? La seule guerre des Birmans,
liqui¬
dée par la compagnie, figure sur ses registres
pour 110 millions, et ces 110 millions n’ont
abouti qu’à l’occupation stérile de la ville de
Rangoun, qui va être prochainement évacuée.
On ne nous a pas encore pris Alger. En 1756, le
sultan Chigari-el-Doulad s’empara de Calcutta,
que Clive reconquit avec peine dix-huit mois
après. Nous n’avons eu encore qu’Abd-el-Kader
à combattre; les Anglais eurent à réduire succes¬
sivement Hyder-Aly en 1776, Tippoo-Saëb de
1784 à 1798, Mahadi-Scindia de 1800 à 1806.
En 1818, un siècle et demi après l’installation
définitive de la compagie, les Maharattes résis¬
taient encore dans les plaines de Pounah. Six
ans après, c’était le tour des Birmans; hier on
se battait devant Kaboul ; demain on se canonprouve

�AVENIR

fiera

dans les

DE NOTRE

mers

MARINE.

35!)

de-Chine. En dehors des

charges ! de i l’occupation armée, Alger n’a pas
présenté celle de désastres commerciau.x. La
compagnie des Indes suspendit trois fois ses
payements, et, en 1773, il fallut que le gouver¬
nement

vînt à

son

secours^ Que

l’on compare

occupations, et que l’on dise
quelle est la plus coûteuse et la plus militante.
Si l’on veut savoir quelles compensations pré¬
sentent de tels sacrifices, l’Angleterre est encore
là.pour en témoigner. Certes, si, comme on l’as¬
sure, la passion d’agrandissements lointains était
onéreuse et fatale, l’Angleterre devrait en être,
à l’heure qu’il est, au repentir et aux regrets :
elle devrait pleurer sur ses ruines. Il est peu de
contrées où elle n’ait mis les pieds, peu de terri¬
toires où elle ne se soit maintenue. Elle a poussé
ce système jusqu’à l’abus, jusqu’à l’excès, sans
témoigner un seul instant qu’elle fût lassé ni as¬
souvie. Qu’en est-il résulté? Qu’elle couvre au¬
jourd’hui les mers de son pavillon, qu’elle com¬
mande à la dixième partie du globe, dont elle est
maintenant les deux

.

à la fois la manufacturière et la tutrice. A

cha¬

répondu un succès
industriel, et ses moyens de production se sont
toujours ainsi tenus à la hauteur des besoins
qu’elle avait à satisfaire. Le métier à tisser
d’Arkwright, l’immortel mécanisme de James
cun

de

ses

succès coloniaux

a

�VOYAGES ET MAKINE.

360

Watt, tout est venu

servir à point les intérêts de

grandeur et l’essor de sa fortune. Elle a été har¬
die, téméraire, dira-t-on ; non, elle n’a été que
patiente et courageuse. Il suffit de vouloir aussi
fortement, aussi obstinément pour maîtriser le
succès. En toutes choses, le pire des expédients,
c’est de s’arrêter à mi-chemin. Qu’on ne s’engage
sa

légèrement, rien de mieux; mais, une fois
engagé, il faut marcher résolument devant soi,
sans se défier du but, sans épiloguer sur les
moyens. Ainsi se conduisent les peuples qui ont
quelque maturité dans l’esprit, quelque étendue
dans le regard, quelque décision dans le caractère.
C’est dans cette ligne d’efforts que nous de¬
vrions nous tenir pour la colonisation d’Alger,

pas

en

laissant là des discussions énervantes

,

en ou¬

passé , en songeant à l’avenir. Il y va de
honneur, et non pas seulement de cet hon¬

bliant le
notre

qui consiste à persévérer, sous peine d’hu¬
dans une fin que l’on s’est proposée.
Il y va de notre honneur, comme agents néces¬
saires dans le mouvement de la civilisation géné¬
rale. Quelles que soient les vues mercantiles et
personnelles de l’Angleterre, il est évident qu’à
son insu et |)ar la force des choses, elle exerce
aujourd’hui une grande influence sur l’éducation
du monde. Ses mœurs, sa langue, sa civilisa¬
tion pénètrent partout avec ses produits. L’Asie
neur

miliation

,

,

�AVENIR

DE

361

NOTRE MARINE.

anglaise; l’Océanie l’est aux trois
quarts; la moitié de l’Amérique a ce caractère. Il

est presque
ne

reste à

d’action,

l’influence française, comme théâtre

que

le nord de l’Afrique. Comment

pourrait-on penser à l’abandonner, à le discrédi¬
ter, à l’amoindrir? Ce n’est pas tout que de pas¬
ser pour un peuple doué d’initiative, pour d’ex¬
cellents conducteurs d’idées
culté trouve

sa

:

il faut que cette fa¬

sanction dans les faits et

se prouve

les résultats. Si le terrain est ingrat, la gloire
sera que plus grande. De semblables tâches
n’échoient d’ailleurs qu’à des races dignes de les
remplir : la France en cela hérite directement de
par

n’en

Rome. Habituons-nous donc à

voir

sous un

jour

propagande lointaine , qui a valu
l’Angleterre de si belles destinées; persuadonsnous qu’un grand peuple a besoin de se manifes¬
ter au dehors, d’y verser les inspirations de son
génie, les fruits de son activité; qu’il n’y a ni
honneur ni profit pour un empire à concentrer
péniblement son action, à opérer laborieusement
sur lui-même, à s’entourer d’une grande mu¬
raille. L’isolement social est un système plus fu¬
neste encore que ne l’est l’isolement politique.
On voudrait en vain nous effrayer des jalousies
de l’Angleterre. En fait d’entreprises coloniales,
l’Angleterre a aujourd’hui tout ce qu’elle peut
supporter, et elle commence à comprendre qu’elle
favorable cette
à

�362

'■VOYAGES ET

MARINE.

suffire seule à l’entière civilisation du
globe. Le rôle qu’elle a majestueusement soutenu
jusquMci est un peu lourd pour ses épaules; elle
sent qu’elle a à la fois charge de besoins et charge
d’âmes; elle reconnaît que tout n’est pas bénéfice
ne

peut pas

dans

ce

travail, elle convie des auxiliaires au par¬

de sa magnifique mission. Le champ ne man¬
guères aux pas humains. Si le vieux continent
regorge d’hommes, le reste de la terre est encore
dépeuplé- Le sol le plus fertile qui soit sous le
ciel, les plaines de l’Orénoque et des Amazones
sont incultes et désertes. Il y a foule sur un point,
vide sur tous les autres. N’est-ce pas la justifica¬
tion de cette loi d’unité qui lie les diverses par¬
ties du globe, et l’explication de ce mouvement
qui, après avoir appelé sur l’Europe l’excédant
des populations asiatiques, pousse aujourd’hui
vers l’Afriquej l’Amérique et l’Océanie, la par¬
tie aventureuse et entreprenante des populations
européennes ?
Ce mouvement extérieur, cet esprit d’entre¬
prises, bien servis, bien appliqués, seraient de
tage
que

nature à

influer d’une manière décisive sur

les

grandeurs maritimes de la France. L’intérêt co¬
lonial, l’intérêt commercial, dominent la ques¬
tion navale et ne sauraient s’en séparer. On ne
peut pas avoir des flottes considérables sans un
grand réservoir de marins, et ces marins, la na-

TT—rV

�.AVENIR DE NOTRE MARINE

363

vigation marchande seule les prépare. Or, la na¬
vigation marchande, c’est le rayonnement au
dehors, c’est un état colonial. Répétons ces vé¬
rités vulgaires, alin qu’on n’ait aucun prétexte
pour les méconnaître ou les ignorer. Sans doute
l’emploi de la vapeur, mieux approprié, peut
suppléer à quelques-unes de nos nécessités mili¬
taires ; mais le besoin d’expansion ne se fera alors
que plus vivement sentir dans l’ordre des rela¬
tions pacifiques. A l’organisation guerrière des
nations semble succéder

une

condition purement

quelques al¬
grandeur; transportons dans le domaine
des faits tout ce qu’ils peuvent admettre d’ins¬
tincts généreux et de nobles mobiles. C’est le
moyen de relever notre nouveau rôle et de con¬
server quelques étincelles de cet idéal qui se re¬
laborieuse. Tâchons de lui donner

lures de

tire de la vie humaine.

�,K

lïci ni
lu;

,

t0

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oJxoJü'fq- aoyirn Jifi'a no'op niltr , aéirngifJT a^Jiu
yjijof) 0fHi8'.nqi^Agi s’i! uo O'ilîcnnqyàm'aé'i ‘)iiO{.
Jiiyq çôiiqo'iqqn zooim /myqcv cl sb ioiqitiy
-iltm ayjiaëyoàï! 80Ü ali sanu-aanplatip é'iaàlqqui
?.-iôic (na*! aia.an noiantHjza'b biogod al ^icfn'jaai'i/u
-cla'i aal) a'dno'l éanb lîjnaa laacfio'/iz aulq o«;aab a'iôi'moj^ iioilcaincg'to'i A .gaopfliàcq'an&gt;ib
Jfiama'iuq noiJibnoo anü lobàaaua aklmsè arioilcii
-b: aoupianp lonnob iuf ab gfiôdoÉT .aapbi'iodcl
anièffiob àl ancb aribJipqanfiiJ' ; 'luabnc'tg biB''a9'iu!
•80i'b aaJJéiîibc inaVbèq aUrop ob 3»o3 aiicl aab
a! Jao'O .aalidorn aaidoü ob ’Ja'zua'iàïiag alanîl
-hoj ab' i'j àlôi fjcazaôn auon 'lavalo'i ob ria/om
-an 98

iüp Icàbi jaa ab galiaanila aaaptanp
.atiicfiiud

an/

cl ab a'iîi

�LA

FLOTTE FRANÇAISE
BTV 1841.

Une sérieuse étude à faire

serait celle du rôle

marine dans la vie des nations et de
qu’elle exerce sur leurs destinées.
Pour le prestige et l’éclat, rien ne la surpasse,
rien rie l’égale ; partout où elle acquiert quelque
développement, de brillants résultats l’accompa¬
gnent. A diverses époques de l’histoire, la marine
a eu la vertu d’élever au niveau des puissances
du premier, ordre plusieurs villes, plusieurs
états, qui ne tenaient qu’une place impercep¬
tible sur la carte du globe : ainsi Tyr et Sidon
dans l’antiquité, Venise et Gènes dans le moyenâge. Sotn action sur la grandeur d’un pays ne
semble dépendre ni du chiffre de la population,
ni de la superficie du sol. Longtemps la Hollande
que joue la
l’influence

�366

VOYAGES ET MARINE.

domina, du sein de ses canaux, toutes les mers
connues, et la fortune de l’Angleterre est évi¬
demment hors de proportion avec l’étendue de
son territoire européen et le nombre de ses su¬
jets originaires.
(
Ce phénomène tient à plusieurs causes, à
deux surtout. L’unë est la prospérité financière
qu’une navigation considérable détermine tou¬
jours. La richesse est un grand élément de force,
surtout depuis que les guerres sont devenues des
questions de crédit public. Le mouvement mari¬
time assure donc des ressources pour les jours de
lutte. En outre, il affermit la trempe du carac¬
tère natiopal. Les peuples voyageurs puisent dans
une, vie aventureuse des qualités inconnues aux
peuples sédentaires, la persévérance, la résigna¬
tion, le besoin d’activité. Leur courage se forme
par les hasards, leurs idées s’agrandissent par
l’observation. De là, leur rôle si brillant, leur
puissance d’initiative et ces titres de supériorité
qui doublent la valeur du nombre.
Quand ce caractère entreprenant s’affaiblit
chez un peuple, on peut présager avec certitude
,

y

décadence. Le

Portugal a eu sa période d’ex¬
pansion lointaine. Son pavillon est le premier
qui se soit déployé dans l’Océan indien, et Albuquerque sut longtemps en maintenir le prestige.
sa

Cabrai

et

Juan de Barros

le firent reconnaître

�TA

FLOTTE

FRANÇAISE EN 1841.

467

l’Amérique du sud et y fondèrent un vaste
empire. Que reste-t-il aujourd’hui de tout cela?
Qu’est devenu le Portugal,, depuis que, désertant
son rôle actif, il s’èst, pour ainsi dire, replié sur
lui-même? Chacun peut le voir et calculer ce que
l’esprit national a dû perdre de vigueur dans
cette abdication graduelle. L’exemple de l’Es¬
pagne n’est pas moins décisif. On se souvient de
ce que fut sa marine dans la période de décou¬
vertes, honneur éternel du xvi®^ siècle. Cette for¬
tune si rapide, si merveilleuse, qui la mit, pen¬
dant un siècle, à la tête de tant de royaumes et
de tant de trésors, n’a pas survécu à l’agent qui
l’avait conquise. A mesure que la navigation dé¬
clinait, on voyait s’en aller les mines du Mexique
et du Pérou, les galions et les capitaineries.
Sous le coup de ces pertes, l’Espagne s’est peu
à peu éteinte : la paralysie, mal combattue aux
extrémités, a fini par gagner le cœur. Cette bril¬
lante existence s’est évanouie le jour où l’effort
extérieur a cessé, et l’on dirait que le génie espa¬
gnol s’est brisé sur les récifs anglais en même
temps que les vaisseaux de la célèbre Armada.
La marine élève donc les petits états, et, quand
elle manque aux grands, ils déchoient. Ces deux
faits suffisent pour fixer son importance. Les
nations qui veulent tenir leur rang doivent dèslors, parmi leurs moyens défensifs, faire figurer

dans

�368

VOYAGES

ET

MARINE.

première ligne une Hotte imposante^ une or¬
ganisation navale placée à l’abri des caprices de
l’opinion et des intermittences de la politique. La
puissance n’est complète qu’à ce prix. Fût-il
maître du continent entier, un peuple serait
faible encore, si les mers lui étaient interdites.
Jusqu’ici la France ne semble pas avoir apporté
un
grand esprit de suite dans la gestion de ses
en

intérêts maritimes. L’histoire de

nos

Hottes

se

compose d’une succession de triomphes éclatants
et de grands désastres^ de périodes lumineuses et

L’esprit public obéit à cette alternative.
la marine l’a¬
venir entier du pays, tantôt il s’en éloigne comme
d’une arme impuissante et inutile. Il ne sait
garder de mesure ni dans l’engouement ni dans
le délaissement. Aucune persévérance, aucun
effort soutenu! Avec Colbert et Seignelay, nos
escadres atteignent des proportions inouïes. On a
sombres.

Tantôt il semble faire reposer sur

activité, 100 vaisseaux à la
d’autres sur le chantier. La bataille de La
Hogue arrête cet essor, et Dubois, complice de
l’Angleterre, lui sacrifie les débris de nos esca¬
60,000 marins

en

mer,

dres. Machault cherche à les

réorganiser

vers

le

siècle, mais une intrigue le
ren.ver.se du ministère, et des amiraux de cour,
tels que Laclue et ConHans , compromettent nos
armes d’une manière irréparable. Des échecs
milieu du dernier

�LA FLOTTE

honteux

FRANÇAISE EN 1841.

3G9

succèdent. Sous de

Boyne, l’abaisse¬
tel, que l’on fait vendre aux enchères
les approvisionnements et les agrès. Sous d’Ai¬
guillon, il va plus loin encore. Le cabinet de
Londres exige le désarmement de nos derniers
vaisseaux et une frégate anglaise vient mouiller
dans la rade de Toulon pour appuyer cette in¬
jonction impérative. La guerre de l’indépendance
se

ment est

,

américaine donne à

nos

lution

sont

flottes l’occasion d’une
revanche ; elles y effacent leurs échecs antérieurs
et balancent la fortune de nos rivaux. La révo¬
et

le consulat

grands désastres les
vales

anéanties

moins heureux. Deux

traversent ; nos

armées

na¬

quelques succès brillants
et isolés protestent seuls
pour l’honneur du pa¬
villon. Sous l’impression de ces événements, Na¬
poléon désespère de notre marine, et, tout entier
à ses gloires continentales, il la contine désor¬
sont

mais dans

un

r

rôle secondaire.

On voit par

quelles alternatives

établissement maritime.

d’une manière constante,

équivalait à
on

création :
recommençait de fond
une

énormes

a

passé notre

Faute de le maintenir

chaque effort nouveau
au lieu de continuer,
en

comble. Des

som¬

été ainsi

prodiguées sans profit
l’existence d’un état
naval est si inséparable du jeu régulier des forces
françaises, que la marine s’est toujours relevée
mes

et sans

ont

honneur. Cependant

24

�VOYAGES ET MARINE,

370

d’elle-mêrae, par sa propre vertu, en

dépit des

préventions et des obstacles. La nature, qui nous
donné un magnifique littoral sur trois mers,
nous condamne à ce souci et à cette gloire. Il est
des tâches qu’on ne peut pas déserter, si ingrates
qu’elles soient, des devoirs qu’il faut remplir,
même au prix de quelques mécomptes. L’empire
appartient tôt ou tard aux peuples qui ne s’aban¬
donnent pas; c’est à cette condition seulement
que le destin leur ménage des diversions impré¬
vues et des réactions inespérées.
Depuis la paix de 1815, et depuis quelques
années surtout, la marine tend à reprendre en
France la position qu’elle n’aurait jamais dû
perdre. Quand l’empire croula, nos blessures
étaient profondes. Quinze années de blocus
avaient pour ainsi dire aboli la navigation mar¬
chande, et les registres de l’inscription maritime,
sur lesquels figurent tous les matelots disponi¬
bles
comptaient à peine quelques milliers de
a

,

noms.

La

renaissance du commerce,

les arme¬

auxquels il se livra, l’essor du cabotage,
remplirent peu à peu les vides occasionnés par
la guerre, et c’est ainsi que l’on put arriver au
chiffre de soixante mille marins valides qui for¬
ment aujourd’hui le noyau de nos flottes. En
même temps les cadres de nos officiers se renou¬
velaient se rajeunissaient. L’esprit de corps se

ments

,

�LA FLOTTE

FRANÇAISE ïiN 1841.

371

réveillait dans leurs rangs, et

des études plus
prix à leurs ser¬
vices. Lenjatériel s’améliorait aussi, quoique plus
lentement. L’enîpire avait laissé un grand nombre
de vaisseaux ; mais ces vaisseaux construits en
régie, dépérirent presque tous sans faire aucun
service. Au lieu de les réparer, on se contenta
d’abord, faute de ressources suffisantes, d’entre¬
prendre des constructions plus légères, telles
que des bricks et des corvettes. Ce fut une faute :
on le sentit bientôt, et après
quelques essais
fortes

ajoutaient

un

nouveau

,

malheureux

on

renonça aux

navires de flottille

sérieusement aux vaisseaux de ligne
et aux frégates, qui seuls forment la base d’une
marine. L’armement et l’équipement firent des
progrès rapides, et, vanité nationale à part, on
peut dire qu’aujourd’hui personne ne marche
avant nous pour l’installation des bâtiments de
guerre. A aucune époque, les améliorations de
détail ne furent poursuivies avec plus de pa¬
tience, et introduites avec plus de sagacité
pour songer

Parmi les

perfectionnements introduits dans l’armement et
vaisseaux, il faut placer en première ligne l’u¬
sage des percuteurs , pour les bouches cà feu, qui donnent une
énergie au moins doublé à chaque pièce..Les câbles enfer, les
caisses à eau, les caisses à poudre, sont aussi des améliorations
précieuses. Il faut citer, en outre, les cabestans de MM. Barbotin et Lavergne
les expériences de MM. Janvier et Béchameil
pour les bateaux à vapeur, les crémaillères à ridage, leslinguets
'

l’installation des

,

�372

VOYAGES ET MAUINE.

A mesure que la marine se frayait ainsi de
nouvelles voies, il s’opérait dans les esprits une
réaction en sa faveur. La France n’est pas,
comme

tant

l’Angleterre,

dont la

mer

est

une sorte

de vaisseau flot¬

le seul appui. Nous tenons

continent par une longue étendue de fron¬
tières , et le Rhin nous inquiète plus que la

au

plus vifs des généra¬
côté. Le siècle
bruit des clairons du consulat et

Manche. Les souvenirs les

tions actuelles inclinent de ce
s’est ouvert

au

l’empire, et tout se ressent encore de cette
odyssée militaire qui promena nos aigles à tra¬
vers l’Europe. L’action continentale fut si prodi¬
gieuse alors, qu’elle laissa le reste dans l’ombre.
Les bulletins impériaux ne parlaient pas de nos
armées de mer; c’était assez pour les vouer à
l’indifférence. Cette impression a longtemps sur¬
vécu aux circonstances qui l’avaient fait naître ;
peut-être ses traces ne sont-elles pas encore en¬
tièrement effacées. La marine française a eu à
lutter contre ces préventions, contre ce dédain.
Ceux qui ne l’avaient pas oubliée doutaient ou¬
vertement d’elle. Sur le littoral, on ne croyait
de

pas

à

son

succès; dans l’intérieur, on

de sûreté pour

ignorait

les câbles, les appareils distillatoires et les

de MM. Sochet etPironneau,

fours

le système de ridage de M. Cam-

paignac, les projectiles de MM. Jure
MM. Legofî et Joffe, etc.

etBillette, les stoppeurs de

�LA FLOTTE

FRANÇAISE EN 1841.

373

efforts. C’était une situation assez
triste; la marine en a triomphé par ses services.
Portant avec dignité le poids d’une déchéance
antérieure, elle en a peu à peu conjuré l’effet,
et a fini par obtenir grâce pour le passé, justice
pour le présent. Quoiqu’on lui mesurât les fonds

jusqu’à

ses

d’une main avare, elle n’en a pas marché avec
moins de résolution vers son but, et l’attitude

qu’elle a prise devant Lisbonne, sous
d’Ancône et de Saint-Jean-d’ülloa,
que la conscience de sa force lui est reLa faveur publique a salué ces glorieux

délibérée

les remparts
prouve

venuç.
débuts et remis la marine dans le chemin d’une

popularité nouvelle.

guère que depuis 1839, et
dans l’armement nécessité parles difficultés orien¬
Toutefois

ce

n’est

tales, qu’on a enfin trouvé le moyen d’en faire
un instrument militaire de quelque valeur. Avant
ce

fatal des intermittences ré-^
legs du passé, il semblait survivre

temps, le système

gnait
aux

encore :
désastres dont il fut

cause.

Quand

on

avait

quelques vaisseaux, de quelques fré¬
gates, on les armait ; on les désarmait quand leur
mission était remplie. Il en résultait deux graves
inconvénients : l’un de condamner les équipages
à des apprentissages successifs et incomplets sans
qu’ils parvinssent jamais à acquérir une instruc¬
tion réelle; l’autre d’absorber en frais d’armebesoin de

�374

VOYAGES ET MARINE.

lesquel¬
obtenir un bon service continu.
Ainsi ce système sacrifiait notre force à de faux
semblants d’économie; il était à la fois coûteux
et impuissant. Tandis que dans l’armée de terre on
admettait la permanence des cadres comme la
base indispensable d’une bonne organisation,
dans l’armée de mer on ne procédait que par so¬
lutions de continuité. A peine un équipage était-il
exercé, qu’on le brisait, soit pour le congédier,
soit pour le reconstituer autrement. Dès-lors la
valeur des hommes était diminuée ; la valejir de
ment et

les

on

de désarmement des

sommes avec

aurait pu

l’ensemble était anéantie. On avait

une

marine

viagère et non une marine stable. Avec ces arme¬
ments interrompus, plus de grandes manœuvres,
plus d’évolutions d’escadres : l’instruction navale
restait à son premier degré, et la guerre pouvait
nous
surprendre sans que nos officiers en eussent
fait l’apprentissage. La longue campagne d’Orient
nous a fait entrer dans un meilleur
système, ce¬
lui de l’armement permanent. Ne lui dût-on que
ce
progrès, elle aurait assez fait pour la réforme
navale. De cette campagne est sortie une flotte
dont la valeur se multiplie par trois années de
service suivi, et qu’on n’énervera pas, il faut
l’espérer, par une dislocation inopportune.
Il faut avoir vu les rades d’Hyères et de Toulon
dans le cours des trois mois qui viennent de s’é-

�LA

FLOTTE

FRANÇAISE EN

1841.

375

idée exacte de la puis¬
Aucun spectacle n’est
plus imposant que celui-là; l’imagination la mieux
inspirée n’en saurait concevoir la grandeur ni le
couler,
sance

pour se faire une
ce bel armement

de

charme. Quinze

vaisseaux de ligne, se couvrant

signaux ou s’enveloppant de fumée, ouvrant à
pyramides de toile, ou les
faisant disparaître comme par magie, offrent un
ensemble qui éveille un sentiment d’orgueil mêlé
d’enthousiasme. Un œil exercé comprend sans
de

la brise leurs blanches

*

Voici l’état de notre flotte dans la Méditerranée

Océan, Souverain^ Friedland^ Monlebello,
4 vaisseaux, portant ensemble. .
Jemmapes, Hercule, de 100 ;
2

léna

,

:

de 120 canons ;

.

vaisseaux

Inflexible, Suffren , de 90 ;
5 vaisseaux

480 canons.
200

—

270

—

544

—

360

—

Diadème^ Jupiter, Santi-Pelri., Neptune,

de 86;

4 vaisseaux

Trident, Généreux, Marengo, Triton^
de Marseille , Alger, Scipion, de 80 ; .
7 vaisseaux

Ville
.

vaisseaux, portant ensemble. . . 1,834 canons,
18,000 marins environ.
Cette flotte est commandée par le vice-amiral Hugon, le viceamiral La Susse et le capitaine de vaisseau Leray. Trois vaisseaux
sont à Tunis, deux dans le Levant, le reste à Toulon ou en ser¬
vice sur les côtes de l’Algérie.
k ces vingt vaisseaux il faut ajouter dix frégates armées et une
vingtaine de bateaux à vapeur. Dans ces forces ne sont pas com¬
prises celles qui se trouvent dans nos ports de la Manche.
En tout 20

et montés par

�376

VOYAGES ET MARINE.

ce qu’il y a d’énergie dans ces instru¬
de destruction qui peuvent vomir plus de

peine tout
ments

dix mille livres de fer par

minute, et continuer

pendant dix heures cette formidable besogne.
Rien de plus émouvant que les grandes scènes du
combat maritime simulées par cette armée flot¬
tante, depuis l’épisode du branle-bas jusqu’à ce¬
lui de l’abordage. Quel ordre et quelle précision!
On croirait que chaque vaisseau prend une âme
dans laquelle toutes les volontés viennent se con¬
fondre. A un signal, les vergues se peuplent ; à
un autre
signal, elles se dégarnissent. On ne sau¬
rait dire d’où sort cette nuée d’hommes qui paraît
et se dissipe avec la rapidité d’une vision. Mille
matelots se croisent sur le pont, dans les airs,
au sein des batteries, sans
s’embarrasser, sans se
heurter et sans se nuire ; et quand la voix du com¬
mandant les lance sur un vaisseau ennemi, on est
effrayé de voir par quels chemins ces démons ai¬
lés arrivent jusqu’à leur proie.
L’esprit qui a présidé à l’organisation de cette
Hotte est, comme on l’a dit, tout nouveau parmi
nous. Les brillants
exploits de l’amiral Roussin
dans le Tage, et du vice-amiral Baudin au Mexi¬
que, ont préparé les voies à cette renaissance,
et

le

les événements récents l’ont sanctionnée. C’est

produit d’efforts nombreux et de circonstances
diverses. Avant 1839, MM. Lalande et La Susse,

�LA FLOTTE

FRANÇAISE EN 1841.

377

quelques vaisseaux parcouraient
déjà la Méditerranée : ils allaient prévenir dans
la baie de Tunis les entreprises de la Porte con¬
tre cette régence, ou paraissaient devant Naples,
comme autrefois La Touche-Préville, pour y de¬
mander compte, sous les canons du château de
rOEuf, des restrictions onéreuses que l’on y im¬
posait à notre commerce et à nos paquebots
à la tète de

d’Orient. Mais

bien peu

ligne,

,

nos

forces navales étaient alors

considérables. En fait de vaisseaux de
le Triton , dont

on n’avait que
Suffren ei
l’installation remonte à 4837, et

VHercule, prêt
premiers ordres donnés pour un ar¬
mement sérieux datent de la fin de 1838, et dans
le cours de 1839 dix vaisseaux prirent la mer :
en janvier le Jupiter et l'Iéna, en mai le Trident et
le Généreux, en juin le Diadème et le Santi-Petri,
en août le Neptune et le Montebello, en
septembre
■VAlger, en octobre VOcéan. Au 1” janvier 1840,
treize vaisseaux étaient en activité de service,
quatre en disponibilité, le Souverain, le Marengo.
la Ville de Marseille, le Scipion. Dans les huit mois
qui suivirent, on compléta la flotte telle que nous
la voyons aujourd’hui, en achevant l’équipement
des vaisseaux placés en commission de port, et
en
y ajoutant les trois beaux vaisseaux neufs,
l'inflexible, le Jemmapes et le Friedland. Tel a été
en

1838. Les

le mouvement matériel et successif de l’armement

�378

VOYAGES Eï MARINE.

actuel; il est facile d’en dégager la part qui re¬
vient à chaque ministère. L’initiative de l’envoi
d’une flotte dans les mers du Levant appartient
au 15 avril, qui y expédia le contre-amiral La¬
lande; le 12 mai poussa les travaux avec quel¬
que zèle ; le 1®'' mars les compléta avec une ré¬
solution qui lui fait honneur.
Deux officiers-généraux, MM. Lalande et Hugon j qui se sont succédés dans le commandement
de cette flotte, ont apporté à son instruction les
soins les plus attentifs, les plus assidus. Une ému¬
lation féconde a régné, grâce à eux, dans toutes
les parties du service, et, s’étendant jusqu’aux
chefs, a produit les meilleurs effets. Dans la
longue campagne d’Orient, les Anglais eux-mê¬
mes ont pu reconnaître l’habileté de nos équi¬
pages dans les manœuvres de la voile et du canon.
En croisant les rades de

Métélin

aux

Dardanelles,

golfe d’Ourlacà Bezica-Bey, nos vaisseaux ont
acquis, en temps de paix, une portion des qua¬
lités pratiques de la guerre. Secondé par d’ex¬
cellents capitaines , M. Lalande a donc contribué
à donner à la marine française l’impulsion heu¬
reuse qui l’anime aujourd’hui. M. Hugon n’a
montré ni moins de persévérance ni moins d’ac¬
tivité. Sous l’empire de circonstances politiques
plus ingrates, il a su entretenir dans la flotte
celte vie et ce mouvement dont elle a besoin; il
du

�LA

FLOTTE

l’a maintenue

en

FRANÇAISE EN

haleine par

1841.

de fréquentes

379

sor¬

des évolutions en corps d’armée, par
appareillages et des mouillages renouvelés
souvent. Pour rendre justice à cette suite d’ef¬
forts, il suffit d’avoir vu nos vaisseaux, leur bril¬
lante tenue, l’ordre qui y régne, la discipline
des équipages, et la merveilleuse intelligence qui
préside aux exercices. Un vaisseau est un micro¬
cosme, un monde en miniature; tout y a sa place
rigoureusement assignée, et l’existence de ce bel
ensemble tient surtout à la précision des détails.
Chaque pièce de canon a ses servants; chaque
hune a ses gabiers. Ces longues batteries, à un
moment donné, vont servir de dortoirs, et l’on
verra de longues files de hamacs s’y balancer au
gré de la vague. Mais qu’un signal se fasse enten¬
dre, à l’instant ces hommes sont debout, ces ha¬
macs disparaissent, la batterie n’est plus qu’un
champ de combat. Il en est ainsi de tout le reste.
Chacun à bord a le sentiment de sa fonction; la
vie y est méthodiquement ordonnée; les usages,
les devoirs, les relations, y sont aussi formelle¬
ment réglés que la distinction des logements et
ties,
des

par

des tables. La force de l’arme est dans cette

or¬

ce point de vue, la Hotte ne laisse
rien à désirer. Jamais le personnel de notre ma¬

ganisation. A
rine
à

un

de qualités plus réelles et n’eut,
plus haut degré, cette valeur combinée qui

ne

fit preuve

�380

VOYAGES ET MARINE.

qualité des hommes et de leur éduca¬
acquise.
Peut-être le matériel offre-t-il un peu plus de
prise à la critique. La Hotte ne compte qu’un
très petit nombre de vaisseaux neufs : le Fried¬
land et le Jemmapes, lancés en 1840; VInflexible,
en 1839; l’Hercule, en 1836. Parmi les autres,
il en est qui remontent au temps de la républi¬
que, commet'Océan, magnifique trois-ponts, sur
lequel M. Hugon a mis son pavillon d’amiral. Il
est vrai que l’Océan, lancé en 1790, a été en 1836
l’objet d’une refonte à peu près complète. Huit
vaisseaux datent de l’empire ; le Montehello, re¬
fondu en 1822; l’Iéna, refondu en 1834; le Dia¬
dème, en 1836; le Trident, en 1820; la Ville de
Marseille, en 1825; le Scipion, en 1823, l'Alger,
en 1834; le Marengo, en 1832. Les sept autres
vaisseaux armés, le Santi-Pétri, le Neptune, le Ju¬
piter, le Triton, le Généreux, le Souverain, appar¬
tiennent à la restauration ou au régime actuel.
Dans le nombre il n’en est que deux, le Généreux
et le Jupiter, qui n’aient pas encore subi de re¬
fonte. On le voit, ce matériel n’est pas très neuf
dans son ensemble, et sur bien des points il fau¬
drait le rajeunir. L’Iéna et le Triton, fortement
éprouvés par la campagne d’hiver, doivent être
prochainement réformés. Le Scipion, le Trident,
la Ville de Marseille, le Marengo, ont accompli,
naît de la

tion

�LA FLOTTE

FRANÇAISE EN 1841.

381

depuis leur dernier radoub, les seize années d’âge
qui sont, pour les vaisseaux, la limite d’un bon
service. Le Montebello, dont les réparations datent
de 4822, est dans le même cas. Dix vaisseaux à
peine sur vingt présentent toutes les conditions
désirables de solidité et de durée. Il serait donc

temps de mettre la main à ceux qui dorment sur
nos chantiers, et dont seize au moins se trouvent
entre dix-huit et

vingt-deux vingt-quatrièmes d’a¬

vancement.

C’est là

un

de

nos

côtés faibles, et nous ne

voyons pas qu’on fasse
On dirait que la pensée
encore

rien pour y remédier.
du baron Portai, survit

dans l’administration. Refondre de vieux

neufs, voila
quelle semble être la marche constamment sui¬
vie. On a pu voir cependant, dans une série

vaisseaux

au

lieu d’en construire de

d’épreuves, combien elle est funeste aux ar¬
en même temps dispendieuse. Des
vaisseaux ont été refondus jusqu’aux dix-neuf
vingt-quatrièmes, c’est-à-dire qu’à cinq vingtquatrièmes près on a refait un ancien vaisseau,
mements et

au

lieu d’en installer

un

neuf.

Les

chantiers

vaisseaux commencés :
vingt-six, et pourtant on n’en a
lancé que quatre depuis neuf ans, dont trois
en 4839 et
4840. Même après les événements
d’Orient, le budget de la marine portait cette
ne

manquent pas de

nous en

avons

�382

VOYAGES Eï MARINE.

affligeante : « Les2,62i,000 fr. qu’on
d’affecter, en 1841, aux constructions
navales ne seront appliqués, quant aux vais¬
seaux et aux
frégates, que pour la somme de
343,000 fr., avec lesquels on fera quatre vingtquatrièmes de vaisseau et trois vingt-quatrièmes
de frégate. » Ainsi, au milieu même des incer¬
titudes de la politique, le gouvernement se ré¬
signait à ne construire qu’un vaisseau et une
frégate dans le courant de huit années. Cette si¬
tuation ne saurait se prolonger. La flotte a besoin
de vaisseaux neufs : il est temps qu’on le sente et
qu’on y pourvoie.
Les moyens de renouvellement de ce matériel
ne sont
pas non plus à la hauteur de nos besoins.
Nos arsenaux militaires ne contiennent
pas, il
s’en faut de beaucoup, les approvisionnements
nécessaires pour l’armement fixé par l’ordon¬
nance du l®"^ février 1837.
D’après des calculs
qui paraissent fort exacts ', il manquait, il y a un
an, dans nos magasins, 21,000 stères de bois,
300,000 kilog. de cuivre et de bronze, 700,000
kilog. de chanvre, 2 millions de kilog. de poudre
de guerre, 4 millions de mètres de
cordages,
400,000 boulets, 2 millions de balles de mitraille,
déclaration
propose

'

Rapport de M. le baron Tupinier, directeur des ports.—

lirochure de M. Maissin. lieutenant de vaisseau.

�LA FLOTTE

9,000 affûts, 3,000
des

FRANÇAISE EN

1841.

383

pièces d’artillerie, et dans

proportions équivalentes, de la toile à voile,

des câbles de

fer, des caisses à eau, et autres ar¬

d’équipement. Le dernier budget a sans
niveler une portion de ce déficit,
mais la distance qui existe entre l’approvisionne¬
ment actuel et l’approvisionnement normal est
encore très grande. La qualité des matériaux a
aussi plus d’une fois excité des plaintes, et dans
les existences figurent particulièrement des fers
et des bois qui doivent être regardés comme de

ticles

doute contribué à

rebut. Au lieu de 80 cales de construction que

nécessitent des travaux actifs, on

n’en compte

que 53, 10 bassins de carénage quand il en fau¬
drait 20. Tous nos ports militaires manquent de

forges, et Toulon, faute d’ateliers suffisants, ne
peut pas utiliser tous ses vieux fers, dont l’em¬
ploi offrirait une grande économie. Les scieries
de bois sont encore dépourvues, dans plusieurs
ports, de machines perfectionnées. Enfin les ate¬
liers accessoires restent ce qu’ils étaient avant
qu’on eût songé à faire de notre marine un élé¬
ment de force respectable et sérieux. Pour ce qui
concerne la navigation à vapeur, les choses ont fort
pemchangé depuis l’époque où il en a été question
dans cette suite

d’études

Voyez ci-dessus, page 318

,

'.

Le bateau le Ténare,

Avenir de noire Marine.

�384

....

VOYAGES ET MARINE.

essayé, n’a pas eu des destinées
heureuses, et le Pluton, malgré des résultats plus
satisfaisants, laisse encore beaucoup à désirer. Il
faut attendre maintenant l’épreuve des paquebots
transatlantiques, dont la construction se pour¬
suit dans divers ports militaires ou marchands.
Mais avant tout il importe que l’état ait enfin,
pour la construction et la réparation des machines,
des ateliers plus importants que l’ébauche ridicule
qui figure dans l’arsenal de Toulon.
Ainsi l’impression qui naît du spectacle de nos
dernièrement

juge¬
que l’on peut porter sur leur mécanisme.
Cependant, en ceci encore, il faut se défendre
de l’exagération, et ne pas pousser les choses à
l’extrême, comme l’a fait un organe accrédité du
gouvernement. Les imperfections du matériel
naval ne sont pas irréparables, et chaque jour
elles tendent à disparaître. Déjà, grâce à l’élan
donné par le dernier ministère et à la dotation
généreuse qui l’a suivi, de grandes améliorations
flottes

ne

saurait désarmer la sévérité des.

ments

ont

été réalisées dans divers services. Les maga¬

dégarnis sans doute, mais pas autant
qu’on affecte de le dire, et s’il y a insuffisance
pour l’armement de quarante vaisseaux et de
cinquante frégates , fixé par l’ordonnance de
4837, il y a excédant sur les besoins de l’effectif
actuel. N’outrons rien, ni notre faiblesse, ni notre
sins sont

�LA

FLOTTE

FRANÇAISE EN 1841.

385

force. Quant au
son

ne

personnel, il est évident que
instruction pour les manœuvres d’escadre
date que de ces trois dernières années; mais

puéril d’y voir un motif réel d’infériorité,
rapprocher cette situation de celle d’Aboukir
et de Trafalgar est une
injustice gratuite. Vingtsept années de paix ont mis, sous le rapport de
la grande tactique, toutes les marines sur le même
niveau. A l’étranger comme en France, les équi¬
pages ont été renouvelés à diverses reprises, et si
la tradition survit encore dans les
réglements,
elle n’existe plus dans les hommes. Les cadres
de l’amirauté anglaise comptent sans doute des
vétérans nombreux; mais à vingt-sept ans d’in¬
tervalle, un pareil avantage se transforme presque
toujours en inconvénient ’. Il n’y a donc pas lieu
de s’alarmer aussi haut de ce
que nos officiers de
marine n’ont pas fait la
guerre comme Nelson.
Les Nelson sont rares de tous les
temps, et après
un
quart de siècle de paix ils sont impossibles.
Loin de nous la pensée d’exciter
l’orgueil na¬
tional et de le pousser vers des entreprises téméil serait
et

*

Les

journaux anglais le sentent eux-mêmes. L’un d’eux di¬

sait dernièrement
to make the

d’amiraux
nemi.

: « Our lût
of admirais û belter calculaled
counlry tremble than the ennemy. » (Notre liste

est

de nature à faire trembler le pays

)—Sur 139 amiraux, il n’y en
plus de 80 ans, et 48 plus de 70.

a que

plutôt

que

12 en activité

25

;

l’en¬

10 ont

�386

VOYAGRS ET MARINE.

a des ressources navales que
semble pas destinée à posséder. Sa
marine militaire s’alimente dans une réserve de
raires.

L’Angleterre

la France

ne

480,000 matelots,, tandis que la nôtre roule dans
cercle de 50,000 hommes. Que chaque nation

un

génie et à sa fortune : notre pays
aspirer à l’empire des mers, mais il
faut qu’il soit assez fort pour en assurer la liberté.
Ce n’est pas pour nous une question d’ambition,
mais d’indépendance. Notre commerce appelle
une protection chaque jour plus nécessaire; nos
possessions coloniales, si réduites qu’elles soient,
ne sauraient se passer de l’appui du pavillon na¬

obéisse à
ne

son

peut pas

tional. Laisser de semblables intérêts à

la merci

peuple rival, ne paraître sur les mers que
bon plaisir et relever entièrement de
son caprice, serait une abdication si formelle,
que personne en France, il faut le croire, ne se
résignerait à la subir. Cette abdication, d’ailleurs,
n’est plus possible depuis qu’une province nou¬
velle a été fondée dans le nord de l’Afrique. La
libre circulation de la Méditerranée importe à la
conservation d’Alger, et si nous ne nous sentions
pas la force de défendre, en tout temps, par tous
les moyens, une conquête si chèrement payée, il
vaudrait mieux l’abandonner sur-le-champ aux
d’un

sous

son

dévastations des Arabes.
ïl faut que nous soyons

respectes sur les mers :

�LA

FRANÇAISE EN 1841.

FLOTTE

3H7

plus grandes questions de notre époque n’au¬
pas d’autre théâtre. Mille difficultés, sou¬
vent signalées, toujours présentes, dominent
encore la politique et enchaînent les états à des
mesures de précaution.
L’Orient est ce qu’il
était, ce qu’il sera tant que les ambitions qui mé¬
ditent sa ruine ne seront pas satisfaites; la Grèce,
la Crète, Tunis, l’Espagne, offrent des embarras
qu’il est plus facile d’ajourner que de faire dis¬
les

ront

paraître. Une surveillance active est donc com¬
mandée sur divers points, pour diverses causes.
Nos flottes seules peuvent y pourvoir.
Toujours dis¬
ponibles et prêtes à se porter vers les points com¬
promis, elles sont l’arme de la situation. Leurs
n’ébranlent pas

l’Europe comme le
bataillons; elles ne por¬
nécessairement la menace dans leurs

mouvements

ferait la marche de
tent

pas

flancs,

nos

réduire leur rôle à une pro¬
pacifique. Une flotte, c’est la paix, mais
la paix vigilante, et par
conséquent durable;
la paix fondée sur la puissance, la force dans le
repos. Vingt vaisseaux de ligne ne sauraient en

tection

et peuvent

aucun cas

être considérés

comme

guerre ; ce nombre est à peine
former les marins nécessaires à

L’Angleterre peut désarmer
cadres

ses

un

effectif de

suffisant
notre

flottes,

pour
défense.
car son

matelots congé¬
diés, les salarie, les perfectionne, et les lui rend

commerce ouvre ses

aux

�388

VOYAGES Eï MARINE.

premier appel. Le personnel
change ainsi de destination et de service, mais
sans s’appauvrir, sans se dissoudre. En France,
les choses vont autrement. Notre navigation mar¬
chande ne s’exerce I]lie dans des limites fort
de

nouveau

au

étroites. Les moindres secousses l’affectent, son

travail n’est pas soutenu,
nisation actuelle, ne

.\ussi, dans son orga¬

saurait-elle assurer de l’em¬

ploi aux équipages que l’état licencie. Ces hommes
prennent alors une autre direction et sont presque
tous perdus pour nos vaisseaux. De là cette né¬
cessité d’un armement permanent, qui forme
constamment des sujets, et ne les libère qu’aprés
les avoir renouvelés. La pénurie des matelots se
trouve ainsi balancée. C’est pour la même raison
qu’il convient de ne pas disloquer, éparpiller les
escadres. Quand on a des forces restreintes, il
faut les multiplier par la cohésion, par la simul¬
tanéité. Les plus grands désastres de notre marine
tiennent à ce que nos forces se sont partagées
entre les grands ports militaires de la France.
Prises isolément, nos divisions ont presque tou¬
jours été écrasées, et pour ne citer que ce fait,
la bataille de la Hogue n’eut un résultat funeste
que parce que d’Estrées ne fit pas à temps sa
jonction avec Tourville. Que la flotte entière fût
sortie de Brest, et nous restions maîtres de la mer
au

moins pour un

demi-siècle.

�LA

FLOTTE

FRANÇAISE EN

1841.

389

esprits que la conscience de notre
décourage, et qui, au lieu d’y puiser
le devoir de persévérer, pencheraient pour la
résignation. Les chances de la lutte les effraient,
et ils s’en remettraient volontiers à la magnani¬
mité du plus fort. Ils se défient de la hardiesse
que peuvent donner des préparatifs imposants ,
et redoutent encore, de la part de notre marine,
quelques-unes de ces déceptions dont son his¬
Il est des

infériorité

Capituler leur paraît plus sage
que de courir vers la défaite. A ces conseillers ti¬
toire

est

semée.

répondre que la France ne serait
prise au dépourvu. Une ruptures
injuste y ferait éclater tout ce que l’esprit na¬
tional renferme d’énergie et de ressort. Les
duels inégaux ne tournent pas toujours à l’avan¬
tage des provocateurs et la bonté d’une cause
ajoute beaucoup à ses chances. Si jamais notre
pays en était réduit à recourir à la fortune des
armes, il trouverait, qu’on n’en doute pas, de
quoi suffire à la situation qu’on lui aurait faite.
La France représente en Europe un grand prin¬
cipe, celui de la liberté des mers. On la sait cou¬
rageuse, on la sait désintéressée : elle ne fait pas
acheter son concours ; elle n’exploite pas ses al¬
mides il faut
dans

aucun cas

,

liances.

Les

marines

secondaires n’attendent

qu’un signal pour se rallier à une marine du
premier ordre qui leur donnerait une valeur

�390

VOYAGES ET MAKIiNE.

puissance fédérative. Lorsqu’elles
point d’appui,
elles viendront ranger leur pavillon à l’ombre du
nôtre, ! jalouses de venger enlin ces avanies de
détail qu’on ne leur a jamais épargnées, et de
fonder, à l’aide d’une association, ce respect des
faibles, qu’elles n’ont jamais pu faire prévaloir
combinée,

une

croiront rencontrer chez nous ce

dans

leur ! isolement.

Une semblable coalition

pourrait embrasser l’Europe et l’Amérique, afin
qu’une fois au moins dans les siècles il fût dé¬
cidé si la mer est l’apanage exclusif d’une nation
ou la propriété de toutes.
Cette ressource défensive ne serait pas la
seule ; notre ' pays en aurait d’autres sous la
main.^ Une arme nouvelle, la vapeur, semble
destinée à faire désormais une diversion puis¬
sante dans les guerres navales. Quoique son em¬
ploi ne soit encore ni bien défini ni bien déter¬
miné, on pressent que les privilèges de topogra¬
phie s’amoindriront devant elle, et qu’elle peut
devenir, jusqu’à un certain point, un pont jeté
entre les terres que la mer sépare. Un pays ex^
posé à une surprise continentale cesse d’être,
dès-lors aussi fier de son inviolabilité ; il lui
faut une armée de terre pour se défendre; il est
astreint à une double dépense et à un double
,

effort. Plus vulnérable, il devient moins acces¬
sible

aux

inspirations de l’orgueil

ou

de l’intérêt

;

�FLOTTE

L\

il

ne

force pas son

FlîANÇAISlî EK

1841.

391

ennemi jusque dans son hon¬

il sait que des représailles pourraient
l’atteindre jusque dans son existence.
Dieu merci, personne n’en est là aujourd’hui.
Nous vivons dans une époque de tempéraments,
de concessions mutuelles
et on ne place aucun

neur, car

,

peuple dans la nécessité de vaincre ou de périr.
Sans doute l’Angleterre a plus d’une fois, dans
le

cours

des

siècles, abusé de

ses

succès et écrasé

qui faisait obstacle à son ambition. Vis-à-vis
France, sa politique n’a pas toujours été
juste ni loyale; une jalousie profonde semblait
surtout l’animer. Ainsi, tant que nos ports mili¬
taires étaient déserts, nos ports marchands inac¬
tifs, l’Angleterre nous abandonnait à nos desti¬
nées et nous honorait d’une majestueuse indiffé¬
ce

de la

rence.

Mais notre

commerce se

réveillait-il,

nos

reprenaient-ils quelque vigueur, à
susceptibilité renaissait, et avec
elle l’aigreur et les mauvais procédés. Alors tout
devenait prétexte à une rupture. La guerre com¬
mençait par une brusque confiscation de nos

armements

l’instant même la

terminait par une
coalition continentale. Par trois fois les hostilités

bâtiments marchands et

même caractère et les
première fois, sous
Louis XIV, à la rupture de la paix de Nimèguê;
la seconde
sous Louis XV, à l’origine de la.

se

sont

reproduites avec

se

mêmes circonstances

,

:

ce
la

�392

VOYAGES

ET

MARIINE.

dite de Sept-Ans; la troisième, sous le
consulat, quand la paix d’Amiens fut inopiné¬
ment violée. Trois coalitions, la ligue d’Augsbourg, la guerre avec le grand Frédéric, et la
sainte-alliance, caractérisèrent ces trois époques:
elles furent toutes l’œuvre de l’Angleterre. Ce
n’est pas nous qui l’accusons, c’est l’histoire.
Ce qu’elle a été dans le passé, nous ne croyons
guerre

pas que l’Angleterre puisse l’être de nos jours.
Il est des rôles qui ne sauraient se soutenir

longtemps, et

une heure sonne où l’on revient
de soi-même à des sentiments de modération et

de sagesse.

La turbulente croisade de lord Palfaire croire au retour
des procédés anciens et à un nouvel épisode de
cette politique mêlée de ruse et de violence qui a
tenu une si grande place dans nos relations;
mais du sein même de cet incident il s’est dégagé
la preuve que rien ne ranimera plus désormais,
dans toute leur vigueur, les longues haines qui
divisèrent les deux peuples. Le réseau des inté¬
rêts, des habitudes, des idées, est trop serré
maintenant pour qu’on puisse le briser avec im¬
punité. La situation de l’Angleterre lui conseille
d’ailleurs de la prudence : elle porte avec fermeté
le poids des embarras qui
l’assiègent, elle y
suffit, elle les conjure ; mais elle est arrivée à un
point où la mesure serait facilement comblée.
merston

a

pu un moment

�LA

FLOTTE

FRANÇAISE EN 1841.

393

de la France qu’est
entreprises : ja¬
mais longanimité plus grande et tolérance plus
complète ne furent données en exemple au
monde. Aucun des empiétements réalisés dans
ce n’est pas du côté
le moindre obstacle à

Certes,

venu

les Indes

ne nous a

arraché

laissé arborer le

ses

une

remontrance;

pavillon anglais sur
Nouvelle-Zélande, au
préjudice des droits antérieurs ; nous avonsassisté
à l’exécution du pacha d’Égypte, notre allié natu¬
rel, nous avons même aplani, par une médiation
efficace, les difficultés survenues entre le gou¬
vernement napolitain et le cabinet de Londres.
Que de preuves d’abnégation fournies dans le
cours de
quelques années !
Ces preuves auraient dû suffire à nos voisins,
et empêcher qu’ils ne prissent le moindre om¬
brage du maintien de notre armement naval. Ce¬
pendant l’Angleterre insiste sur la nécessité d’une
réduction réciproque de ses forces de mer et des
nôtres; elle fait valoir des raisons de concorde et
d’économie, elle nous invite à ménager nos finan¬
ces, peut-être à cause des inquiétudes que lui
donnent les siennes. On a vu pour quels motifs,
dans toute hypothèse, une ouverture pareille de¬
vait nous trouver extrêmement circonspects. Mais
ici se présente en outre une circonstance au
moins singulière. En même temps qu’il nous
nous avons

les deux continents de la

�394

V0Y4G1ÎS

invite à

ET

MAHINE.

désarmer, le cabinet anglais envoie des

renforts à

qu’il nous
propose une dislocation navale, il réorganise ses
escadres et donne avec quelque solennité sir
E. Owen, choix bien caractéristique
pour suc¬
cesseur à lord Stopford dans le commandement
de la Méditerranée. Les proportions d’ailleurs
sont encore toutes à l'avantage de l’Angleterre,
et, dans l’état des deux effectifs, les réclamations
devraient plutôt partir de notre coté que du sien.
La flotte anglaise, dans ses diverses stations,
compte 32 vaisseaux de ligne, portant 2,572 canons“; la nôtre n’en offre que 20, armés do
4,854 canons. La différence est au moins la
même pour les frégates et les bâtiments de flot¬
tille. Dans l’armement à vapeur, notre infériorité
est plus grande encore, non-seulement pour le
nombre des navires, mais encore pour leur force.
54 steamers de guerre figurent dans le service
anglais, tandis qu’en y comprenant même les
ses

flottes. En même temps

Sir Édouard Oweii passe

dans les cercles maritimes pour un
antagoniste de la France. Eu 1885,il sé présenta comme
candidat aux hustings de Sandwich, et le début de son discours
fut ceci : n Je suis de l’école de Pitt, et je résume ma politique
‘

acharné

dans

ma

haine contre la France.

»

Le

capitaine Towhridge

concurrent, prit le théine contraire, et fut élu.
Voici l’état actuel de la flotte anglaise :
Dans la Méditerranée, sous les ordres de

,

son

“

.

l’amiral Omanney

;

Brilannia, Howe do 120 canons; Rodney ^ de92;4s«rt,
Powerfuil, Thunderer, Ganges, Calcutta, Bellcro'pkon, Van^

�ii-iii»aM*KiOjaii

FLOTTE

LA

deux bâtiments

n’en

nous

FKANÇAISE EN

395

1841.

qui viennent d’être mis à la mer,
que 32. Les paquebots-

avons encore

les ajoutait à cet effectif, ne suffi¬
niveler les situations, et l’Angle¬
terre d’ailleurs pourrait se prévaloir, à bien plus
juste titre, des magnifiques paquebots de 450,
500 et 600 chevaux que ses ports de commerce
expédient à travers le grand Océan. Ce n’est pas
tout : parmi ses steamers militaires, la flotte an¬
glaise en présente 7 de la force de 220 chevaux ,
c’est-à-dire de véritables frégates pour les di¬
mensions : Vesuvius, Stromboli, Salamandre Rhaposte,

si

on

raient pas pour

,

gtiard, de 82 ; Implacable

*mg's,de72;

IS vaisseaux

,

,

Benbow , Monarch, Indus , Has-

portant ensemble.

1,266 canons.

.

ports de l’Angleterre, sous les
ordres de l’amiralOwen : Queen^ de 110; PrinDans les divers

Imprenable, de 104. ; Formi¬
de 84 ; Cambridge, de 78 ; fielle-Isle ,
Edimbourg^ Hercule, Illuslrious, de 72;
Warspile, Dublin, de SQ-.,

ccss

Charlotte

dable

,

,

11

vaisseaux, portant ensemble. .
du Portugal : Donegal, do 78 ;

Dans la station

Revenge, de 72 ;
2

Dans les

vaisseaux.

Indes orientales et occidentales

Magnificent, Melville

,

de 72;

4

En tout 52
sans

868

—

I.ï9

.—

288

—

:

Wellesley, Blenheim ,

vaisseaux

vaisseaux, portant ensemble.

.

.

2,572 canons,

compter les frégates à voiles et à vapeur, et une

considérable.

tlotlille

�396

VOYAGES ET MARINE.

damanthe, Prometheus, Phénix, Dee, et un de 320

chevaux, qui a l’aspect d’un vaisseau de ligne,
Goryon. Nous n’en avons que trois de 220 clie^
vaux : Véloce, Caméléon, Plulon; aucun au-dessus.
Les distances respectives sont donc bien gardées
quant au matériel. Le personnel maritime de
l’Angleterre est de 37,000 hommes et c’est à
peine si nous en comptons aujourd’hui 25,000
sous notre
pavillon. Ainsi même disproportion, et
toujours contre nous. Les ressources des bud¬
gets ne sont pas moins inégales ; dans les années
1811 et 1812, la marine anglaise a été dotée do
111,200,000et de 171,310,000 francs, sans pré¬
judice des crédits extraordinaires. Ce ne sont
d’ailleurs là pour elle que des allocations très
modérées, si on les compare au temps où les
flottes britanniques absorbaient annuellement un
demi-milliard '. Notre marine n’a jamais eu ni
,

‘

de

Voici les budgets de la m;
l’empire. A la progression

faire

une

poléon.

rine

idée des efforts que ui

ANNEES.

LIV.

1805.

—

1804.

—

1805.

—

1806

—

1807.

—

1808.

—

a

12,5.')0,606
15,055,650
18,864,541
17,400,557
18,087,547

—

—
—

1809.

—

—

1810.

—

—

—
—

—

1812.

,

EIV.

—

—

guerres

on pourra se
coûtés la résistance de NaANHÉES.

STERE.

10,211,578

anglaise durant les

de leurs chiffres

—

1815.

—

1814.

—

STERE.

19,578,467
18,975,120
19,595,759
20,096,709
19,512,070.

—

.Ainsi, pendant cinq ou six a niées, rAiigleterre a dû alfecter

�LA

FLOTTE

FRANÇAISE EN 1841.

397

prétentions ni les mêmes besoins. Il
dépenses figurent, dans le budget
pour une somme de cent vingt-cinq
environ, mais dans ce chiffre sont com¬

les mêmes

est vrai que ses

de 1842

millions

,

pris les débours imprévus causés par les événe¬
ments de l’an dernier, débours qui ont dû s’ag¬
graver de l’insulBsance de tous les budgets anté¬
rieurs
De 1815 à 1841, la dotation de notre
marine n’a pas dépassé en moyenne soixantecinq millions, somme insuffisante pour la faire
plus de SOO millions de francs au budget de sa
a calculé que les deux guerres de 1773 à
1802, et de 1805 à 1813 ont coûté à la Grande-Bretagne 40 mil¬

annuellement

marine. Le Boucher

liards 300 millions.

quelques-uns des budgets de la marine française, an¬
budget extraordinaire de 1842 :
ANNEES.
FRANCS.
ANNÉES.
FRANCS.
‘

Voici

térieurs

au

1820.

—

1822.

—

49,421,000
60,818,000

—
—

—

1830. (Conquête d’Alger) :
90,436,000
1851. — 70,874,000

(Guerre d’Espagne) :
73,345,000 —
—
1832. — 61,000,000
1826.
38,615,000 —
— 1839. — 68,000,000.
1828.
80,907,900 —
En 1840 seulement, la dotation commence à s’élever par suite
de la nécessité d’entretenir une escadre dans les mers du Le¬
vant. Cette année-là, le chiffre est de 72,013,000; l’année sui¬
vante, de 74,013,000.
On peut voir par ce tableau que l’allocation pour les dépenses
de la marine a été plus éleyée sous la restauration que sous le
régime de juillet. La moyenne de 1822 à 1851 est de 69,300,000
francs, celle de 1832 à 1841 n’est que de 66,110,000 francs.
1825.

—

—
—

Cette diminution

,

il faut le remarquer, a eu lieu dans une pé¬

riode où la dotation de tous les autres services

s’est

accrue.

�398

VOYAGES ET MARINE.

vivre, mais qui a du moins servi à l’empêcher de
périr. A ce point de vue, aucun régime n’a moins
fait que le nôtre pour la marine, si ce n’est celui

de l’indépendance
américaine,-la France consacra à l’entretien et à
l’augmentation de ses flottes 200 millions par
an; la république française y employa 140 mil¬
lions, le consulat 92, l’empire 127. L’empire et
le consulat, qui souscrivaient à de tels sacrifices,
avaient pourtant désespéré de la niarine. Nous
sommes moins prodigues de moitié, nous qui
avons repris confiance en elle.
Voilà, sans exagération comme sans déguise¬
ment, les deux situations. Si l’une des parties a
le droit de réclamer contre un défaut d’équilibre,
ce n’est évidemment pas celle qui a fait entendre
les premières plaintes. U y a mieux ; tout en nous
proposant un désarmement, l’Angleterre n’est
pas certaine de pouvoir l’opérer de son côté.
N’accusons pas les intentions ; les reproches de
perfidie ont été trop longtemps échangés entre
les peuples, et souvent on a fait peser, sur les
hommes les torts des situations. L’Angleterre est
sur la pente d’une prospérité pour ainsi dire
fatale; le succès auquel elle a tant sacrifié, est
une divinité implacable, on ne l’apaise qu’à force
de Dubois. Pendant la guerre

de victimes. La vie intérieure de la Grande-Bre¬

tagne s’est arrangée à

l’unisson de ses agrandis-

�LA

FLOTTE

FRANÇAISE EN 1841.

399

extérieurs, et avec la rapidité du mou¬
qui emporte ce peuple, toute halte serait

sements
vement

choc mortel. Dans cette vaste usine, que tour¬
mente la fièvre d’une production sans cesse ac¬

un

chaque débouché qui se ferme au-dehors
provoque une douleur, détermine une soulFrance.
L’industrie anglaise est inquiète quand on ne lui
donne pas sa proie, elle cherche alors de nouveaux
pays à dévorer. Un triste jour sera celui où, le
dehors lui manquant, elle regardera autour d’elle.
Jusqu’ici on a eu constamment quelque chose à
offrir à cette avidité croissante, tantôt les Indes,
tantôt le Canada, l’Australie ou le cap de BonneEspérance, un jour le bassin entier de l’Indus,
le lendemain la Chine, sans compter les privi¬
lèges de pavillon, et des avantages commerciaux
sur tous les points du globe. Mais ces besoins
sont du nombre de ceux qui s’excitent par leur
satisfaction même, et leur intensité empire à
chaque succès. La politique de l’Angleterre, au
crue,

lieu de commander

situations, leur est ainsi
subordonnée; elle est devenue une politique d’in¬
térêt, une politique manufacturière. Dès-lors elle
ne
peut plus répondre de rien, elle nepeut pas en¬
gager l’avenir, il ne lui appartient pas. Les mé¬
tiers, les martinets de forge vident les questions de
aux

paix ou de guerre, la diplomatie se règle sur l’état
des marchés, et la justice des décisions est à la

�400

VOYAGES

ET MARINE.

merci des comtoandes. De toute évidence, un gou¬

conditions n’a pas l’en¬
il peut arriver
qu’il soit contraint à attaquer les autres pour n’a¬
voir pas à se défendre lui-même. Une force sé¬
rieuse, permanente, lui est donc nécessaire; il faut
qu’il ait constamment les moyens de provoquer
vernement

placé dans

tière liberté de

une

diversion

ses

aux

fluctuations de

ces

mouvements, et

misères de

son

ses

ouvriers

et aux

industrie.

Le désarmement est donc moins facile pour

l’Angleterre qu’elle

ne le croit, qu’elle n’affecte
proposition fût-elle plus sé¬
rieuse, il faudrait encore se garder d’y adhérer.
On ne saurait trop le répéter, il n’y a pas, entre
les deux pays, de parité possible, et un équilibre
apparent pourrait au fond n’être qu’une dispro¬
portion effrayante. De ce côté de la Manche, les
armements se poursuivent avec une lenteur mor¬
telle; de l’autre côté, ils s’improvisent. Woolwich, Sheerness, Plyinouth, Deptfort, Chatam,
Portsmouth, sont encombrés d’objets d’équipe¬
ment et d’approvisionnement; Toulon, Brest,
Cherbourg, ont souvent manqué des choses les
plus usuelles, les plus indispensables. La créa¬
tion d’une flotte est un jeu pour l’Angleterre;
pour nous, c’est un travail pénible, un long en¬
fantement. Nous avons aujourd’hui les éléments
d’une organisation viable, laissons-les se dévede le dire.' Mais

sa

�LA

FLOTTE

FUANÇAJSE EN 1 S'il.

40’f

lopper. Assez longtemps'on a fait de ta marine
une toile de
Pénéloppe où les uns s’ingéniaient à

détruire ce que les autres avaient créé. Le sys¬
tème de l’armement permanent nous a ramenés
dans une bonne voie : ne nous laissons troubler

essai, ni

les séductions, ni par les
expédient et comme conces¬
sion, on a proposé de désarmer les vaisseaux et
de garder les hommes, mais quel serait le rôle
dans cet

menaces.

par

Comme

des hommes hors des vaisseaux? La vertu du
sys¬
tème actuel est toute dans cette identification, si

s’exprimer ainsi, des marins et des
matelots, on les
constamment en haleine, constamment

l’on peut

bâtiments. On forme ainsi des
tient

exercés, et

on

les renouvelle

en

les exerçant

encore.

La

question étant ainsi vidée, quant

aux

offres

peu intéressées du pays voisin, il reste à
l’examiner du seul point de vue national et dans
un

ses

rapports avec une administration prudente

de la fortune

publique. De politique qu’il était,
financier, et, quoiqu’à un
degréplus secondaire, tout aussi digne d’attention.
Le problème a déjà été posé, et il est des
plus
simples. Nos ressources nous permettent-elles
le débat devient alors

d’entretenir à la fois
une

une

armée considérable et

imposante marine, de prétendre à

influence continentale

et

une

double

navale? N’est-ce pas
26

là

�4()‘2

VOYAGKS ET MAIÎINE.

grand effort pour notre budget? N’y a-tà s’alarmer de ces bilans en déficit qui se
succèdent depuis quelques sessions? Voilà les
craintes que fait naître la perspective du maintien
de nos armements, et le sentiment qui les inspire
est, dans une certaine mesure, respectable. L’a¬
mour des situations régulières tient une place
parmi les devoirs de l’homme politique, et le
bon ordre des finances importe à la richesse du
pays, au crédit public, à la sécurité générale.
Loin de nous la pensée de méconnaître un pareil
intérêt : il est essentiel, il mérite qu’on le pèse;
mais autant il y aurait de légèreté à l’abandonner,
autant il y aurait de péril à lui sacrifier des inté¬
rêts plus graves. Les pertes d’argent se réparent,
les pertes d’honneur ne se réparent pas. En plus
d’une occasion, des économies mal faites furent
l’origine de sacrifices ruineux. C’est là surtout que
le détail ne doit pas emporter l’ensemble, et qu’il
faut savoir subir un petit mal pour préparer un
plus grand bien.
Les dépenses que peut occasionner le maintien
de notre état naval ne sont pas, du reste, aussi
considérables qu’on se le figure. Pendant quelques
années encore, on aura à porter la peine des né¬
gligences antérieures, et à essuyer les sacrifices
qui s’attachent à toute création. Mais, quand une
fois les bases du nouveau système seront solideun

trop

il pas

�LA

FLOTTE

FRANÇAISE EN 1841.

403

assises, quand la permanence de l’arme¬
racines, quand les arsenaux
renfermeront le matériel fixé par les ordonnances,
quand les améliorations partielles auront été réa¬
lisées, l’entretien de cet ensemble ne sera plus"
qu’une charge légère pour le pays, et la dotation
ment

ment aura toutes ses

de la marine

sera

ramenée sans effort à des termes

s’apercevra-t-on alors
le système énervant des intermittences était,
au fond, plus dispendieux qu’un effort constant
et soutenu. Les dépenses faites à propos sont
surtout essentielles pour un matériel qui tend à
dépérir; il est une foule d’objets qu’un usage mo¬
déré conserve et que l’inaction ruine. On ne se
fait pas d’ailleurs une idée exacte de ce que coû¬
tent les bâtiments de guerre,, et de l’économie
qui résulterait de leur désarmement. Quelques
chiffres éclairciront ce point, et donneront la
mesure des avantages pécuniaires attachés à un
abandon que combattent tant de motifs politiques.
très raisonnables. Peut-être

que

Un vaisseau de 90

canons,

monté par 8i0

hommes, coûte annuellement à l’état 480,000 fr.
pour le matériel, et 488,520 fr. pour le person¬
nel, en tout 968,520 fr.
Une

frégate de 50 canons, montée par 440

hommes, coûte 210,000 fr, pour le matériel,
285,480 fr. pour le personnel, en tout 495,000 fr.
Un brick de 20 canons, monté par 113 hom-

�VOYAGKS KT M‘R[NK.

^04

coûte 00,000 francs pour le matériel, et
84,600 fr. pour le personnel, en tout 144,600 fr.
Un bateau à vapeur de 160 chevaux de force,
monté par 92 hommes, coûte 40,000 fr. pour
le matériel, et 72,000 pour le personnel, en tout
112,000 fr.
Ainsi, en portant à 1 million l’entretien d’un
vaisseau en activité, et à 500,000 fr.: celui d’une
mes,

frégate, la suppression de 10 vaisseaux et de 10
frégates n’aboutirait, en définitive, qu’à une éco¬

millions, et encore faudrait-il dé¬
chiffre les frais qu’exige tout bâtiment

nomie de 15

duire de

ce

à l’état de désarmement. Voici donc
présence, d’un côté 12 ou 15 millions d’éco¬
nomie, de l’autre l’avenir maritime du pays,; sa
grandeur, son salut peut-être. Il serait même
possible que ces 15 millions, ainsi arrachés au
soin de notre véritable défense, fussent gaspillés
en petits armements de corvettes et de bricks,
proportionnellement plus coûteux, comme on
peut le voir, mais qui offrent l’avantage de pro¬
curer à des officiers favorisés les commandements
en chef qu’ils ambitionnent.
Après de tels calculs, il n’y a pas à hésiter.
Maintenons notre flotte : l’intérêt est vital, le sa¬
crifice minime, nul argent n’est mieux placé que
celui-là. Souvent, en matière de comptabilité,

de guerre
en

nous

nous

sommes

montrés magnifiques; cette

�FLOTTE

L4

FRANÇAISE EN 1841.

403

prévoyants. Ne laissons
pas s’échapper cette arme de nos mains, tout le
conseille, même les réclamations dont elle est
l’objet. Si elle est une inquiétude à l’étranger,
c’est qu’elle est une force pour le pays. Une seule
éventualité pourrait faire renoncer la France à la
permanence d’un armement naval, ce serait celle
où notre commerce prendrait un essor assez grand
pour nous créer des ressources en personnel ana¬
logues à celles que possède l’Angleterre. Sans
prétendre à devenir les facteurs de l’univers,
nous devons
espérer pour notre navigation mar¬
chande, dans un temps plus ou moins prochain,
des destinées moins précaires que celles dont elle
subit aujourd’hui l’inüuence. Si jamais nos flottes
pouvaient compter sur cent à cent vingt mille ma¬
telots empruntés aux ports de commerce, elles
seraient, comme les flottes anglaises, en position
fois

nous ne serons

d’alfronter

sans

que

crainte

un

désarmement. C’est

qui nous
oblige à suivre une autre ligne de conduite.
11 n’est pas sans intérêt de savoir au juste où
nous en sommes pour notre marine marchande,
cette auxiliaire indispensable de la marine mili¬
taire. Cette recherche n’a rien que de triste, mais
il est des illusions qu’il faut détruire. Nous fai¬
sons fausse route, et la statistique, si nous vou¬
lons l’écouter, nous donnera de sévères leçons.
l’absence de

cet

élément nécessaire

�VOYAGES ET MAÏUJXE.

406

qu’autour de nous itlusieurs marines
se développent à vue d’œil et s’em¬
parent du mouvement commercial, la nôtre est
non-seulement stationnaire, mais encore en voie
de décroissance. En 1663, sous Charles II,;la na¬
vigation nationale de la Grande-Bretagne ne rou¬
Pendant

marchandes

chiffre de 95,266 tonneaux, qui
s’éleva successivement à 243,693 sous la reine
Anne, à 609,798 dans les premières années du
règne de George III. En 1787, le total avait at¬
teint 1,101,711 tonneaux; aujourd’hui il flotte
entre 2,900,000 et 3,000,000 de tonneaux, c’està-dire que, dans le cours du dernier demi-siècle,
la navigation anglaise a triplé d’importance. La
lait que sur un

fortune des

États-Unis

a

été plus rapide encore,

chaque jour elle se rapproche de celle de l’An¬
gleterre. De 1789 jusqu’à nos jours, le tonnage
commercial de l’Union américaine a décuplé.
Présentant à son début un chiffre de 200,000
tonneaux, elle a déjà dépassé celui de 2 millions
de tonneaux, et ses progrès sont si rapides, qu’il

et

devient presque impossible de les suivre. Par
deux voies difféi’entes, l’Angleterre et l’Union
sont

arrivées

au

même résultat.

L’une,

par

l’acte

navigation de Cromwell, s’est appuyée sur le
monopole; l’autre a invoqué la liberté. Pour fon¬
der son monopole, l’Angleterre s’est vue obligée
de conquérir par les armes les marchés du globe;

de

�LA

FLOTTE

FllANÇAISE EN 1841.

407

l’Union américaine, moins

exclusive, les a con¬
quis par son activité pacifique. Il est évident que,
dans cette lutte des deux principes, ce sont les
États-Unis qui ont eu le dessus. La liberté s’est
montrée plus féconde que le monopole, et l’An¬
gleterre a dû tempérer l’acte de Cromwell par
des traités de réciprocité.
La France n’a su prendre ni l’une ni l’autre
voie, et c’est ce qui constitue sa faiblesse. Elle ne
veut pas que l’étranger vienne la chercher, et
elle ne fait rien pour l’aller trouver. Sa naviga¬
tion marchande repose sur un privilège étroit qui
n’a ni la grandeur de l’exclusion anglaise, ni l’at¬
trait de la tolérance américaine. Ce sont des

en¬

compensation
des chaînes sans
profit. Ses ports de commerce ne sont ni bien
ouverts ni bien fermés; ils n’attirent ni ne re¬
poussent d’une manière absolue; ils semblent cé¬
der en se défendant et retenir tout en ayant l’air
d’accorder. Ce faux système se résout en impuis¬
sance, et les chiffres de notre mouvement mari¬
time l’attestent suffisamment. Pendant qu’en un
traves

sans

,

demi-siècle les autres marines manifestaient leur

des développements inouïs, la marine
en restait toujours à peu
prés au même point. En 1789, avant les désastres
que les guerres acharnées de la république et de
l’empire firent peser sur notre commerce, nos di-

vitalité par

marchande de la France

�408
verses

VOYAGES ET MARINE.

ports réunis présentaient une navigation
500,000 tonneaux, et aujourd’hui, à

d’environ

cinquante-deux ans d’intervalle, ce chiffre s’est
à peine élevé à 680,000 tonneaux. Depuis quinze
ans, une immobilité inquiétante semble avoir
marqué le terme de cet essor; il y a même eu,
jusqu’à un certain point, déchéance. Ainsi, en
1835, notre effectif se composait de 15,599 na¬
vires jaugant 680,631 tonneaux, et l’année der¬
nière, on n’a plus compté que 14,800 navires;
c’est le chiffre de 1829. Si l’on décompose les élé¬
ments de cet effectif, les choses se présentent
sous un aspect plus affligeant encore.
Sur ces
15,000 navires, on en trouve 10,600 au-dessous
de 30 tonneaux, et 3,000 entre 30 et 100 ton¬
neaux. Qu’on juge de ce qu’il reste en bâtiments
de quelque importance.
C’est là une situation qui appelle de prompts
remèdes. Dominé par des idées de protection,
notre

gouvernement a cru trouver un

palliatif ef¬

primes qu’il alloue aux pêches
lointaines; mais ce ne sont là, les faits le témoi¬
gnent, que de vains expédients. Le principal
obstacle au progrès de la marine marchande de
la France, c’est qu’elle s’exerce sur une naviga¬
tion exclusive, celle de nos colonies. Cantonnée
dans ce privilège, elle manque d’audace pour
engager de front une lutte avec les marines étraiificace dans les

�LA.

FLOTTE

FRANÇAISE EN 1841.

409

se contente des bénéfices qu’elle glane
terrain réservé. Cette erreur de système

gères, et
sur ce

provient surtout du culte aveugle de la tradition.
Dans le cours du xvm® siècle, nos possessions
coloniales formaient

un

riche lot de notre

pire : la plus belle des Antilles

nous

em¬

appartenait;

le Canada et la Louisiane relevaient des lois fran¬

instant, grâce à Dupleix, nous eû¬
mes un véritable royaume dans les Indes. Avec
ces dépendances lointaines, une navigation ré¬
servée pouvait se fonder utilement et suffire à l’es¬

çaises, et

un

Saint-Domingue
pourvoyait au commerce le plus étendu. Il
y avait quelque bénéfice à recueillir à l’ombre
de ce privilège. Mais, à la paix de 1815, quand
il fut bien constaté que la guerre ou la révolte
nous avaient
dépossédé de ces opulentes annexes,
quand il ne nous resta plus en fait de colonies
que quelques îles à sucre ou des établissements
sans importance en terre ferme, il fallait com¬
prendre que le système d’une navigation réservée
avait fini son temps, et qu’on devait songer à se
faire une place sur les mers avec d’autres res¬
sources, par d’autres procédés. On avait un exem¬
ple frappant de ce que peut l’audace dans la ma¬
nière dont les Américains s’étaient emparés des
marchés du globe, malgré la jalousie anglaise et
les avantages de la priorité. C’était dans ce sens
sor

de

seule

notre

activité maritime.

�VOYAGES ET MAIUNE,

4iO.

qu’il fallait marcher, et non sur les traces des
lentes routines d’autrefois.
Si le

gouvernement s’élève un

jour à l’intelli¬

complète des intérêts généraux, il com¬
prendra ce que vaut la marine marchande et son¬
gera sérieusement à elle. Les petites faveurs dont
elle a été l’objet n’ont servi qu’à l’endormir dans
une indolente sécurité et à circonscrire son ef¬
fort dans un cercle d’opérations timides. L’esprit
de nos lois, la nature de nos habitudes, sont
même antipathiques à son essor. On dirait que
nous ne travaillons qu’à pouvoir nous passer du
gence

reste

le dernier terme de nos suc¬
sei’ait de tout produire, de tout

de l’univers, et

cès dans cette voie

place , sans rien demander au de¬
hors, sans rien lui fournir. Bien des symptômes
feraient croire que c’est là l’économie politique
la plus populaire en France. N’a-t-on pas dit, à
la tribune, qu’une invasion de bestiaux étran¬
gers serait une calamité publique, et que fortuné
serait le jour où chaque paysan pourrait lui-même
confectionner son sucre? Vouloir tout faire de ses
consommer sur

tribut continuel à la nationa¬
produits, tel est le régime qui règle la

mains et payer un

lité des

pourtant pro¬
inverse; elle place une denrée

fortune de la France. La nature
cède dans

un sens

nord, une autre dans le midi, et convie
ainsi les deux zones à des échanges incessants.

dans le

�LA

FLOTTE

FRANÇAISE EN 1841.

41!

l’Amérique eût besoin de l’Eu¬
l’Europe de l’Amérique, et que les pays,
même les plus voisins, même les plus identiques,
continssent des éléments assez divers pour s’atti¬
rer les uns les autres. Ce sont là des liens
mysté¬
rieux auxquels il est presque impie de se sous¬
Elle

a

voulu que

rope,

traire.

de l’infériorité de
précisément à ce
que les lois fiscales nous empêchent de demander
à l’étranger des objets qu’il offre en meilleure
qualité et à meilleur compte que ne le sont ceux de
nos
fabriques ou de notre sol. Ainsi, pour le fer et le
bois, ces deux bases desconstructions navales, nos
armateurs sont contraints de subir les produits
inférieurs que fournit la France, ou bien de sup¬
porter les droits excessifs qui frappent les simi¬
laires exotiques. Qu’en résulte-t-il? Cela se de¬
vine. Des navires, établis à plus grands frais, ne
peuvent supporter la concurrence de la navigation
étrangère, et l’on retombe nécessairement dans le
giron des petites entreprises, où le pavillon na¬
tional trouve un abri. Ainsi la protection fiscale
est occupée à guérir d’une main les blessures
qu’elle a faites de l’autre. Il en est de même par¬
L’une des

principales

causes

notre marine marchande tient

tout

: aucun

ments

des matéi'iaux nécessaires

n’échappe aux atteintes du ta¬
chanvre, suif, chaque article est

maritimes

rif. Goudron,

aux arme¬

�412

VOYAGES ET MARINE.

un droit qui en élève le prix. Les choses
si loin, qu’on a calculé que deux navires
construits à Trieste ne coûtaient pas plus cher

assujéti à
vont

qu’un seul navire, de même dimension , cons¬
truit dans l’un de nos ports de l’Océan ou de la
Méditerranée. Ce fait dit tout; il explique à la fois
et la langueur de notre marine marchande et l’é¬
lan qu’a pris celle des commerces rivaux.
Ainsi nous sommes en retraite, même avec les
marines secondaires, et l’Adriatique gagne aussi
du terrain sur nous. Dé nos 60,000 matelots, il
faut en déduire 40,000 environ, et des meilleurs,
que l’appât d’un salaire élevé et l’attrait d’une
navigation plus active retiennent sous le pavillon
étranger. C’est là un triste abaissement, un ma¬
rasme déplorable. Comme remèdes partiels, on
pourrait bien supprimer une portion des droits
de douane qui pèsent sur les éléments de con¬
structions navales, de manière à ce que nos bâ¬
timents ne nous coûtent pas plus cher que les bâ¬
timents suédois, hollandais ou autrichiens. Mais
ce ne

serait là

qu’un premier pas dans une ré¬

qui a besoin, pour prouver sa fécondité,
d’une application complète et d’une sanction gé¬
nérale. Les expédients de détail ont toujours un
tort, celui de ne soulager un mal qu’en détermi¬
nant ailleurs une souffrance, et de déplacer la
plainte au lieu de l’apaiser. Il s’est fait depuis
forme

�LA

FLOTTE

FRANÇAISE EN

1841.

413

vingt-cinq ans de nombreuses tentatives dans
qu’aucune amélioration réelle
s’en soit suivie. Substituer un équilibre artifi¬
ciel à l’équilibre naturel des intérêts, c’est vouloir
gouverner la mer à l’aide d’écluses. Dons le tra¬
cette direction, sans

vail humain

comme

dans celui de la nature, il

lesquelles les er¬
prévalent jamais : le génie
de ceux qui gouvernent est de deviner ces lois et
de leur obéir, au lieu de les combattrel
La plus grande partie des hommes qui sont
appelés à régir la fortune de la France ne com¬
prennent guère que l’activité agricole : ils tiennent
au sol, et l’on dirait qu’ils en ont l’immobilité.
Cependant un peuple ne saurait être enchaîné
ainsi dans ses facultés les plus énergiques, languir
faute d’essor, et cesser de se tenir au niveau
existe des lois éternelles contre

reurs

des hommes

ne

du mouvement extérieur. Poussée à ses

dernières

conséquences, cette situation est celle de l’em¬
pire chinois se défendant, par des institutions
et par des murailles, contre les idées et les pro¬
duits du dehors, habité par une race qui professe
surtout l’horreur du contact étranger. Or, on

voir où aboutit cette nationalité exclusive et
systématique. Faute d’issue, les populations meu¬
rent étouffées sur ce territoire, et quand les ré¬

peut

coltes des céréales viennent à manquer,
libre entre

l’équi¬

les bouches et les subsistances se

�414

VOY/VGES ET

iMAKlNE.

d’épouvantables épidémies. Mais la
glorieuse; elle n’a pas été tributaire

rétablit par
Chine est

quand les barbares
frappent à ses portes, elle ne sait se défendre
qu’avecdes monstres peints, et laisse une poignée
de soldats rançonner une ville de cinq cent mille
âmes. Quelle leçon pour les peuples casaniers
qui se retranchent volontairement de l’huma¬
des barbares. Il est vrai que,

nité 1

Une réforme dans toute l’économie du

système
marine
directe
ne vaut pas l’élan indirect que la liberté imprime
toujours aux relations. On a vu les États-Unis
improviser une formidable puissance en ouvrant
leurs ports à Tunivers entier, en se livrant à lui
avec la même ardeur que l’on met ailleurs à s’en
défendre. Il se peut que les positions ne soient
pas les mêmes, et il est hors de doute que nous
sommes astreints à plus de ménagements. Mais il
n’en est pas moins évident que la générosité ap¬
parente du système américain cachait un calcul
profond, et qu’à tout prendre, dans leur intelli¬
gent cosmopolitisme,, les États-Unis ont plus
reçu qu’ils n’ont donné. Cette invasion de toutes
les marines du globe n’a pas empêché leur mariné
(le se former, de se placer au premier rang, tant
il est vrai que la concurrence, dont on médit de

extérieur peut seule venir en aide à la
marchande de la France. La protection

�LA FLOTTE

FRANÇAISE EN 1841.

415

jours^ est l’aiguillon le plus vif pour pousser
peuples vers la fortune.
La régénération de notre marine marchande
lient ainsi à un ensemble de réformes qui ne pré¬
vaudront pas de longtemps, parmi nous, à cause
des préjugés de riiabitude et des conseils de
l’intérêt. Chacun voit sa ruine dans la prospé¬
rité du voisin; on s’^efTraie moins d’un dépéris¬
sement qu’il partage. Nos forces s’épuisent dans
cette lutte stérile. On ne saurait done prévoir le
temps où te commerce ofifriraànos flottes450,000
nos

les

Américains, 480,000
Anglais ...Il ne reste plus dès-lors
à notre marine militaire qu’à former de ses mains
les éléments que la navigation marchande lui re¬
fuse. Sans doute il vaudrait mieux que les mêmes
hommes pussent contribuera ta richesse du pays
en temps de paix, et à sa défense en temps de
guerre; mais ce cumul nous étant interdit, il
convient de pourvoir à notre sécurité et au soin
de notre indépendance. C’est là le mérite
matelots
comme

et

comme

chez les

chez les

le but d’un armement

exercé, toujours

naval constamment

la défensive. En égali¬
il la prévient, il
l’empêche :on ne s’attaque pas légèrement à ceux
qu’on n’a pas l’espoir de surprendre. Cette flotte
permanente est en outre une école ouverte à l’in¬
struction maritime, et le recrutement, sagement
sant

sur

les chances de la guerre,

�416

VOYAGES ET MARINE.

étendu

]&gt;ôurrait

,

y amener

des sujets nombreux

parties de la France. Le service de
mer se populariserait ainsi en se mettant en con¬
tact avec un rayon plus vaste, et le côté attrayant
des épisodes dont il est semé lui ferait bientôt
une
place dans les veillées du soir et au foyer des
de toutes les

chaumières.

Maintenons
le redire

:

ils

nos

ne

saurait trop
que comporte l’état

armements, on ne

sont que ce

depuis vingt-cinq ans, ils auraient
que les mauvaises
consciences. La mer tend à devenir le siège d’é¬
vénements chaque jour plus décisifs : on ne peut,
sans déshonneur, déserter ce théâtre, et la poli¬
tique commande d’y prendre une position, sinon
menaçante, du moins respectée. Tous les partis
ont compris combien cette question engage l’ave¬
nir; notre flotte a eu en sa faveur cette unani¬
de

paix,

dû être ;

ce que,

ils

ne

doivent troubler

qui se rencontre si rarement. On assure
aussi que l’amiral chargé du département de la
marine a défendu son arme avec une grande
mité

chaleur de

conviction, et que le maintien du

système actuel devra beaucoup à ses efforts. C’est
nouveau pour le marin dont les débuts
furent si brillants, et ce succès, s’il parvient à
le rendre complet et définitif, lui sera compté un
jour à l’égal de sa plus belle campagne dans les
là un titre

mers

des Indes.

�ILES MARQUISES.
.

r

gouvernement français vient de prendre
possession d’un petit groupe d’îles situées dans
l’Océan Pacifique. Un rapport du contre-amiral
Dupetit-Thouars, en date du 20 juin 1842, con¬
state cet acte important et en transmet les détails
au ministre de la marine. Vers le mois d’avril,
une escadrille composée de la frégate /o Reine
Blanche, et des corvettes la Triomphante et l'Em¬
buscade, a paru dans les eaux de cet archipel
Le

plus que suffisantes pour le con¬
quérir. L’emploi des moyens de rigueur n’a pas
été nécessaire. Les chefs sauvages n’ont fait au¬
cune difficulté de reconnaître notre pavillon et
d’accepter notre suprématie. Sur-le-champ deux

avec

des forces

établissements ont été fondés

i

l’un dans la baie
27

�418

VOYAGES ET MARINE.

Yaï-ïahou,

de

sur

dans la baie de

l’île de Tahou-Ata; l’autre
sur l’île de Nouka-

Taïo-Haë,

équipages on tracé l’enceinte de deux
qui doivent être déjà en état de défense et
pourvus d’une garnison formée de troupes d’ar¬
Hiva. Les

forts

tillerie et d’infanterie de marine.

Ce fait décisif assure donc à la France

.

i

une co¬

plus. Il importe dès-lors d’examiner ce
que sont les îles Marquises, et de quelle utilité
peut être cette accession d’un territoire nouveau.
Un coup-d’œil rapide sur l’histoire de la décou¬
verte forme une préparation nécessaire à cet
lonie de

examen.

qui, le premier, aperçut en
S.-E. des îles Marquises, qu’il
nomma Marqueras de Mendoça, en l’honneur de la
femme du gouverneur du Pérou. Le navigateur
espagnol jeta l’ancre dans la haie de Tahou-Ata
et envoya des chaloupes à terre. Les naturels se
C’est Mindana

4595 le groupe

montrèrent d’abord animés des intentions les

plus pacifiques; les femmes venaient le long (ïu
bâtiment pour offrir leurs faveurs aux matelots
et aux

officiers. Les relations

se

maintinrent dans

les insulaires ne donnèrent
pas carrière à leur penchant pour le larcin; mais
bientôt les vols devinrent si multipliés et si au¬
dacieux, qu’il fallut sévir. Une décharge de mous¬
quets suffit pour amener une Soumission sans
ces

termes tant

que

�LKS

réserve. Rien

ILES

MAHQUISES.

419

peut dépeindre l’effroi

qu’inspi¬
qui frappaient
comme la foudre et à de
longues distances. Le
rivage fut dès-lors pacifié. On put célébrer une
messeen plein air,
parcourir l’île avec sécurité, et
échanger quelques vivres contre des objets d’Eu¬
rope. Après un séjour de trois semaines, Mindana
quitta ce groupe après avoir reconnu diverses
îles auxquelles il donna les noms de la
Dominica,
Santa-Christina. San-Pedro et la Magdalem.
rèrent

ces

ne

instruments de

mort

De 1595 à 1774, personne ne

revit

ces terres.

Gook, à cette dernière date, retrouve le
découvert par Mindana et vient mouiller
,

lui à Tabou-Ata. Cette reconnaissance

groupe
comme

ne

servit

qu’à ajouter sur la carte de Mindana la petite île
de Fatougou. Les rapports de Cook avec les in¬
sulaires furent ce qu’avaient été ceux du navi¬
gateur espagnol. On n’obtint d’eux quelque res¬
pect qu’après leur avoir fait éprouver la force
des armes européennes. Quand Cook
passa à
Tahou-Ata, le chef du pays était un nommé Honou, qui portail pour insigne une espèce de dia¬
dème et un manteau en étoffe
papyriforme. Du
reste-, les naturels ne semblaient pas faire un
grand cas de lui, et son autorité était souvent
méconnue.

Jusqu’ici

avait

partie seulement de l’archipel'
été’aperçue, et le groupe dn N.-O. restait à
une

�VOYAGES ET MARINE.

420

découvrir. Deux
neur :

navigateurs se partagent cet hon¬
capitaine américain Ingraham

l’un est le

mai 1791, reconnut les îles Roua-Poua,
Roua-Honga, Motoua-Ri, Hiaou et Fatouhou;
l’autre est le capitaine français Marchand, expé^
dié par la maison Raux et appartenant au port de
Marseille, qui stationna huit jours dans la baie de
Tahou-Ata, et exécuta une reconnaissance géné¬
rale de l’un et de l’autre groupe. L’Américain et
le Français imposèrent, comme l’avaient fait
Mindana et Cook, divers noms aux terres qu’ils
qui,

en

c’est pour éviter cette sy¬
nonymie qu’il convient de s’en tenir aux noms
indigènes sur lesquels, sauf quelques variantes,
les diverses relations s’accordent.
avaient découvertes, et

foule de navigateurs ont
1792 , l’anglais
Hergest, lieutenant de Vancouver, y mouilla et
se
vit obligé de se défendre à coups de fusil
contre les déprédations des indigènes. A son tour,
Depuis

abordé

il

ce temps, une

aux

nomma

îles Marquises. En

les terres dont il se

découvreur. Des

croyait le premier

navires baleiniers lui succédè¬

rent, et l’un d’eux débarqua un américain du
nom de Roberts qui vécut quatre mois sur ces
lies. Mais de toutes ces expéditions la plus impor¬
tante, sans

contredit, fut celle du Duff. Ce bâti¬

ment, commandé par le capitaine Wilson, était
au service de la Société des Missions de Londres ;

�LES

ILES

MARQUISES.

421

il devait

déposer sur ces parages deux prédicants
luthériens nommés, l’un Crook, l’autre Harris.
Ce dernier eut à se défendre contre une singu¬

lière violence. Le roi

du pays était alors un
nommé Tenaï, personnage fort hospitalier comme
on va le voir. Pour faire
complètement les hon^

il y laissa

sa

îles

le

femme qu’il mit à
disposition de l’étranger. Celui-ci ne comprit
pas d’abord toute la portée de ce rôle de suppléant,
neurs

de

sa

case,

la

connue

du

dans

ces

sous

nom

de Vallumeur

feu du roi; mais la princesse connaissait trop
ses devoirs pour ne pas aider à l’interpréta¬

bien

pauvre missionnaire des avances
auxquelles celui-ci opposa des remon¬
trances et des sermons. C’en fut assez pour faire
naître des doutes dans l’esprit de la reine; elle
suspecta le sexe de Vaîter ego que son mari lui
avait donné, et une nuit que l’Anglais était enendormi, elle procéda sur sa personne à la véri¬
fication la plus minutieuse et la plus étrange.
Réveillé au fort de l’opération, Harris cria au
scandale ; éperdu, égaré, il s’enfuit dans les bois,
et ce fut seulement quelques jours après iju’il
reparut sur la plage où les chaloupes le recueil¬
lirent, exténué et à demi-fou. Le missionnaire
Crook resta seul dans l’archipel, où il fit quel¬
ques prosélytes. L’arrivée d’un marin italien,
qu’un navire de passage avait Jeté sur la grèvç,^
tion. Elle fît

réitérées

au

�4-22

VOYAGES ET MARIINE.

troubler la situation du missionnaire.
plus de repos pour lui, plus de sécu¬
rité; il fut contraint d’abandonner la place à cet
antagoniste turbulent et débauché.
Les îles Marquises furent, à diverses reprises,
visitées par des aventuriers de ce genre. Quand
Krusenstern parut; en 1804, dans la baie de
Taïo-Haë, deux blancs y étaient fixés. L’un était
ce Roberts dont il a déjà été question ; l’autre
un français nommé
Joseph Cabri. Joseph Cabri
avait pris, dans un long séjour, les habitudes
et les moeurs de ces peuples sauvages; il se
fit tatouer et devint bientôt un grand guerrier,
un foudre de
guerre, célèbre dans la contrée.
Seulement il ne put jamais surmonter son dégoût
pour la chair humaine, et après la bataille il
échangeait volontiers un prisonnier contre un
cochon. Ce Cabri n’est pas mort aux îles Mar¬
quises ; il revit la France où il promena son ta¬
touage dans les foires du département du Nord,
et vécut jusqu’à sa mOrt du produit de cette ex¬
hibition publique.
Krusenstern, dans le cours de sa relâche, re¬
cueillit beaucoup de renseignements de la bouche
de ces aventuriers. Le chef avec lequel il eut des
relations se nommait Keata-Nouï, personnage qui
ne
jouissait que d’une autorité fort contestée.
C’est d’ailleurs un fait général dans toutes ces
put seule
Dès-lors

�LES

ILES

MARQUISES.

423

îles, OÙ le pouvoir des chefs ne consiste guère
que dans le droit d’imposer le tabou, formule
d’interdiction commune à toute la Polynésie.
Krusenstern vit bien les îles Marquises, et en
donna une description que l’Américain Porter
devait compléter. Ce commodore choisit, en 4813,
cet archipel pour le siège de ses croisières contre
le commerce anglais et le dépôt temporaire de ses
prises. Keata-Nouï régnait encore à Taïo-Haë,
mais il s’y défendait mal contre des tribus voi¬
sines. Porter embrassa la cause de ce chef, dé¬
barqua quarante hommes armés, et fit monter à

force de bras

un .canon sur

le sommet d’un

morne

qui dominait le champ de bataille. Contre de
pareils moyens de destruction, les sauvages ne
pouvaient pas tenir longtemps; ils cédèrent et
achetèrent la paix au moyen d’un tribut en
nature.

plus d’adversaires; il
ce groupe d’îles.
Un petit village fut bâti et prit le nom de Madisonville : pour le défendre contre les surprises
des naturels, on l’accompagna d’une redoute
qui fut nommée le fort Madison. Quand les pre¬
Dès-lors Porter n’eut

devint le véritable souverain de

miers travaux eurent été

achevés, le commodore

prit solennellement possession, au nom des ÉtatsUnis, de toutes les îles Marquises, et dans une
déclaration pompeuse, il donna les noms des

�4'24

VOYAGES ET MARINE.

qui avaient fait acte de soumission.
pièce. Porter disait :
En conséquence de ces motifs, et pour que
la possession de cette île ne puisse nous être
disputée par la suite, j’ai déposé, dans une
bouteille enterrée au pied du fort Madison,
une copie de la présente déclaration, et en
outre plusieurs pièces de monnaie au coin des

trente

tribus

En terminant cette
«
«

«

«
«

«

États-Unis.

«

»

singulier que rUnion américaine invo¬
quât cette prise de possession pour contester les
Il sei'ait

droits de la France. Cette

déclaration était

men¬

songère et la suite le prouve. Parmi les tribus que
Porter regardait comme soumises, il s’en trouva
deux qui protestèrent ouvertement contre cette
prétention. A la première sommation du com¬
modore, elles répondirent que sa demande était
une dérision
et qu’elles n’avaient aucun motif
pour désirer l’alliance des blancs. A une seconde
ouverture faite par Keata-Nouï, elles tinrent un
langage plus fier encore. « Le roi Keata-Nouï et
ses sujets sont des lâches , disaient les tribus :
quant à Porter et à ses compagnons, ce sont
des lézards blancs qui tomberont à la première
fatigue , qui ne pourront ni gravir les montagnes, ni supporter le manque d’eau. Qu’ils
viennent donc, ces lézards blancs; nous ne
craignons pas leurs bouhis (fusils), bons tout
,

«
«

«

«

«

«
«

�LES
&lt;(

ILES

MARQUISES.

425

plus à effrayer des hommes sans cœur. »

au

Ge défi

rendait la guerre

inévitable; elle éclata.

les tribus rebelles avec cinq mille
auxiliaires et quarante soldats de marine : une
corvette, cinq chaloupes et dix pirogues secon¬
daient le mouvement. Ce déploiement de forces
ne suffit pas; les Américains furent obligés de se
rembarquer à la suite d’un avantage douteux;
mais revenus à la charge avec deux cents fusils,
ils restèrent enfin maîtres du champ de bataille.
La paix fut conclue; les peuplades réfractaires
consentirent à payer un tribut annuel, outre une
rançon de guerre de quatre cents cochons. Dèslors
l’autorité de Porter ne rencontra plus
d’obstacles, et pendant un mois il demeura le
souverain absolu de l’archipel. A cette époque,
ses opérations étaient terminées, et il avait à
craindre la rencontre de forces imposantes que
l’Angleterre venait d’envoyer dans ces mers. Il
quitta donc les îles Marquises avec sa flottille de
guerre et ne laissa sur les lieux que trois de ses
prises amarrées sous le fort, et un détachement
de vingt-deux hommes aux ordres du lieutenant
Gamble. La situation de cet officier et de ses sol¬
dats devint bientôt fort difficile. Un anglais,
nommé Wilson, naturalisé à Nouka-Hiva, y sou¬
Porter attaqua

,

leva les insulaires contre l’établissement nouveau.

Non-seulement l’obéissance cessa,

mais la sûreté

�426

VOYAGES ET MARINE,

garnison fut menacée. En même
temps, l’indiscipline éclata dans les rangs des
même de la

Américains, et Gamble vit

son

autorité mécon¬

prises, la révolte éclata d’une
les officiers furent chargés de
fers, et les mutins, après avoir hissé le pavillon
anglais, procédèrent à rappareillage et prirent le
large. Le lieutenant Gamble resta avec dix
hommes fidèles et deux navires. Attaqué par les
indigènes, il parvint à les battre, mais voyant
qu’ils allaient revenir en nombre il brûla l’un
des bâtiments, s’embarqua sur l’autre avec sa
petite troupe, et parvint à regagner les îles
Sandwich, où il fut capturé par une corvette an¬
glaise. C’est ainsi que finit cette colonisation de
Porter, si heureusement commencée. Elle n’a pas
même laissé de traces sur le sol ; le fort et le
village ont été détruits de fond en comble, et la
vigoureuse végétation de.ces zones tempérées a
déjà envahi l’espace sur lequel cet établissement
avait été improvisé.
Après Porter, peu d’épisodes saillants se sont
passés aux îles Marquises. En 1825, Paulding,
du navire le Dolfin, mouilla dans la baie d’Oumi
et y reçut un excellent accueil de la part des
naturels; en 1829, la frégate américaine le Vincennes, parcourut les deux groui&gt;6S, et le mission¬
naire Stewart, qui se trouvait à bord, écrivit,
nue.

Sur l’une des

manière ouverte;

,

�LES ILES

MARQUISES.

427

relation pleine de
était alors en révolu¬
de Keata-Nouï, avait
peine à faire reconnaître son pouvoir; les

retour de ce voyage

au

,

une

vérité fit d’intérêt. Le pays
tion ^ le jeune Mouana, lils

delà

armes

américaines vinrent à

roi mineur eut raison de

son

ses

secours, et

le

adversaires. Les

quand le capitaine anglais
Waldegrave y passa, en 1830, avec le navire Seringapatnam.
Depuis lors, la marine militaire de la France a
fait de fréquentes apparitions sur ces parages;
elle y a préparé l’acte décisif qui vient de changer
la nationalité de l’archipel. Au mois d’août 1838,
le capitaine de vaisseau Dupetit-Thouars se di¬
rigea sur les Marquises avec la frégate la Vénus,
reconnut l’île de la Magdalena, et eut des commu¬
choses

en

étaient là

nications à la voile

avec

les insulaires*. Il était

aisé de voir que ces peuples avaient perdu , dans
contact avec les baleiniers, toute l’origina¬

leur

primitif. Plusieurs d’entre
parlaient un mauvais anglais et montraient
avec orgueil des certificats de
service délivrés
par des capitaines marchands. La frégate, après
un relèvement exact des côtes,
poursuivit sa route
et
opéra diverses reconnaissances à la voile au¬
tour de l’île de la Dominica, puis vint mouiller

lité de leur caractère
eux

Voyage autour du monde sur la frégate la Venus, de 1836
1839, par Abel Dupetit-Thouars ; chez Gide, éditeur.
*

à

�428

VOYAGES ET MARINE.

enfin dans celle de Madré
de Dios, devant l’île Christina. Deux anglais, Ro¬
binson et Tom Gollins, servirent de pilotes au
capitaine Dupetit-Thouars. A peine avait-on
laissé tomber l’ancre, que le roi du pays, Yotété,
se présenta. C’était un colosse presque noir, nu
et tatoué des pieds jusqu’à la tête. Sa figure est
avenante, et à le voir on ne l’eût pas pris pour
sur

la baie d’Amanoa, et

guerriers qui l’accom¬
pagnaient étaient comme lui tatoués à plusieurs
couches. Loin de paraître intimidé par la pré¬
sence d’un bâtiment de guerre, le roi Yotété ne
quittait presque plus le bord de la frégate. Il ar¬
rivait chaque matin à l’heure du déjeûner, re¬
tournait à terre après le repas et reparaissait
un

chef de cannibales. Les

très exactement à l’heure du dîner. Fidèle à

l’é¬

tiquette, le premier ministre ne quittait pas son
souverain, et ainsi le capitaine Dupetit-Thouars
avait tous les jours à sa table deux colosses en¬
tièrement nus et doués d’un appétit remarquable.
Il est vrai qu’en revanche le roi offrit au com¬
mandant

un

échange de

noms

à la manière

polynésienne. Désormais Yotété fut DupetitThouars, et Dupetit-Thouars fut Yotété, et par
suite de cet échange, la reine fut mise à la dispo¬
sition du Yotété européen qui n’abusa pas de ses
avantages et ménagea la magnanimité d’un prince
si débonnaire.

�LES ILES

Dans

une

MARQUISES-

de ïeurs visites à bord, leurs

429
ma¬

jestés s’affublèrent de ieurs plus magnifiques
costumes. Le roi portait les cheveux liés en touffes
sur le sommet de la tête ; un immense maro, dont
les bouts tombaient jusqu’à terre, lui couvrait la
ceinture et les hanches; un manteau en molleton
rouge, dans lequel il se drapait avec une certaine
dignité, lui couvrait les épaules et une partie du
buste. Madame Yotété n’avait pas une toilette
moins brillante. Ses cheveux étaient relevés avec

espèce de réseau en étoffe dé tapa
qui avait la finesse d’une gaze; une robe d’un mé¬
rinos vert-pomme la couvrait tant bien que mal,
et un manteau de tapa, jeté négligemment sur
le tout, complétait le costume. Dans cette visite,
le capitaine O'ffrit au roi quelques cadeaux qui
parurent lui faire plaisir; entre autres un sabre à
fourreau doré; malheureusenaent, le ceinturon,
de dimension ordinaire, ne pouvait faire le tour
du colosse. La reine eut aussi son présent; un
rideau ponceau, en colonnade croisée, fut pour
elle une délicieuse surprise. En outre, comme elle
passait devant le four au moment où on en retirait
le pain, elle en demanda un qu’elle emporta sous
son bras. Cela complétait son lot et elle s’en re¬
soin

sous une

tourna

heureuse de tant de bonnes aubaines.

qui venaient de s’éta¬
le commandant crut pouvoir ouvrir avec le

Dans l’état des relations,

blir

j

�430

VOYAGES ET MARINE:

négociation importante. H avait
frégate d^ux missionnaires catho¬
liques, MM. Devaux et Borghella, qui étaient
venus aux îles Marquises avec l’intention de s’y
fixer. L’occasion paraissait favorable, on traita.
M. Dupetit-Tbouars, proposa au chef sauvage de
lui laisser les missionnaires qiii se chargeraient
roi Yotété
à

une

bord de la

de l’éducation de
ouverture avec

son

fils. Le roi accueillit cette

empressement et offrit même aux

son propre palais jusqu’à ce qu’ils
faire bâtir un logement. Cette halte,
parmi des peuplades perfides n’était pas sans
danger, et les habitudes de cannibalisme, bien
constatées dans ce groupe, devaient rendre à nos
inissionnaires la perspective d’un séjour bien
plus sombre encore. Cependant ils n’hésitèrent
pas; le dévouement religieux l’emporta sur les
considérations de prudence. Il y avait dans File
plusieurs Européens d’établis. Anglais, Français,
Américains, écume des équipages, déserteurs de
toutes les nations. Tout dépravés qu’ils étaient,
ces
gens-là pouvaient au moins servir d’inter¬
prêtes. Les missionnaires s’installèrent donc à
terre; le roi leur donna un terrain au milieu
duquel se trouvait une maison suffisamment
grande et en assez bon état : des cocotiers, des
arbres à pain couvraient l’emplacement. On en¬
toura cette petite propriété d’un mur en pierres
deux

prêtres

eussent

pu se

�LES ILES

sèches et les

431

MARQUISES.

prêtres catholiques purent s’y abri¬

Le commandant leur Confia une collection

ter.

plantes potagères destinées à propager d’utiles
végétaux; on sema du café; oivconfia à la terre de
petits orangers que l’on avait apporté du; Chil4
enfin on chercha à entourer de quelques commo¬
de

dités rétablissement de la mission naissante. La

tâche devait être rude et le succès douteux. Les

presbytériens et les wesleyens avaient échoué
analogues.
Pendant cette relâche, le capitaine DupetitThouars ne négligea rien pour s’initier aux usages
dans des- tentatives

et aux

mœurs

de

ces

insulaires. Il alla rendre

palais, qui est tout simple¬
grande case de vingt mètres de long
quatre ou cinq mètres de large, érigée sur

visite

au

roi'dans

son

ment une
sur

plate-forme rectangulaire , formée de pierres
construite en bambous,, est
située auprès du rivage, sous de grands arbres
qui y versent de l’ombre et de la fraîcheur.
L’intérieur de la case se divise en plusieurs par¬
ties, dont une destinée au roi, une autre à la fa¬
une

sèches. Cette case,

mille

et une autre

aux

visiteurs. Les

cases

du

village, au nombre de trente environ, sont plus
petites, mais distribuées de la même manière.
Dans les excursions que fit aux environs M. Dupetit-Tliouars, il ne vit de remarquable qu’un
morai nouvellement construit. On appelle indiffë-

�VOYAGES ET MARINE.

432

Polynésie les temples et les
inhumations des chefs. Celui-ci

remnient moraï en

lieux destinés

aux

dépouilles mortelles d’une des
femmes du roi, morte depuis huit jours : il ne
différait guères des cases ordinaires, seulement
il était ouvert sur deux côtés; le toit reposait sur
des piliers peints en rouge et en jaune. Ce moraï
était taboué, c’est-à-dire, que l’approche en de¬
meurait interdite. L’odeur affreuse qui s’en exha¬

renfermait les

lait

ne

donnait

aucune

envie de violer cette inter¬

diction.

L’industrie de

ces

îles est fort arriérée;

les ha¬

construites, les pi¬
rogues y sont plus grossièrement travaillées, les
nattes y sont moins ornées et moinsfinesque dans
les autres archipels polynésiens. Les naturels des
Marquises retrouvent cependant quelque supé¬

bitations y

sont moins bien

combat,
pieds sculptés, dans la
bois où se prépare le

riorité dans la fabrication des massues de

dans celle des évantails à

fabrication des

vases en

bouillie faite avec désignâmes.
avec le bois de casuarina,
recherchés dans les archipels voisins.

popoë, sorte de
Ces vases,

sont

fort

fabriqués

Le même bois sert à la

construction des pirogues,

des pagaïes et de diverses armes. Du
l’usage de plus en plus répandu des fusils
fait tomber peu à peu en désuétude les anciens
instruments d’attaque et de défense qui ne de-

des cases,
reste

�LES

ILES

433

MARQUISES.

îles qu’à l’état
population ellemêirie se ressent de cette métamorphose. On re¬
marque aujourd’hui que la pratique du tatouage
n’est plus aussi universellement répandue, surtout
parmi les jeunes gens. Les filles n’ont que les
pieds et les mains tatoués; on en rencontre beau¬
coup de jolies, quoiqu’elles soient d’une horrible
malpropreté et d’une constitution souvent mala¬
meureront

bientôt

plus dans

ces

de curiosité et de souvenir. La

dive.

le capitaine Dupetitquitté les parages des Marquises, le
capitaine Dumont-d’Urville y arrivait avec les
Quinze jours après que

Thouars eut

deux corvettes VAstrolabe et la Zélée. Au lieu d’a¬

Christine, les cor¬
passèrent dans le canal qui la sépare de
l’île Dominica ou Hiva-Hoa, à la hauteur de la¬

border à l’île Tahou-Ata

ou

vettes

quelle ils furent accostés par plusieurs pirogues.
L’une d’elles portait un singulier personnage qui,,
dans un jargon moitié espagnol moitié anglais,
dit avoir navigué longtemps à bord des baleiniers,
être allé en Angleterre et même à Gouham dans
les Mariannes. Dans la langue du pays on le
nommait Moë; mais il avait un nom anglais, celui
de Ouram Malbrouk, probablement William Malborough. Du reste, il offrait au capitaine la protec¬
tion du roi de

que

Hiva-Hoa, dont il était l’ami et pres¬

l’égal. L’île de Hiva-Hoa était alors en

guerre

28

�434

VOYAGES ET MARINE.

loin les in¬
de lance et de
houhi, fusil. D’après Moë, le roi de Taïo-Haë se
nommait alors Keata-Nouï, celui de Tahou-Ata
Yotété, celui de Fatou-Hiva, Taï-Hio-Hio. Le
avec

celle de Tahou-Ata, et de

loin

en

sulaires s’administraient des coups

capitaine d’ürville
qu’en dedans de la pointe ouest de Hiva-Hoa et
sur la bande nord se trouve un mouillage aussi
commode que celui de Taïo-Haë, fait qu’il serait
précieux de constater. Pendant le séjour qu’il fit
à bord de la corvette, Moë chercha à obtenir quel¬
ques cadeaux, mais tout en gardant une certaine
dignité dans ses demandes; il finit par se con¬
tenter d’un échange, et donna, en retour d’un
rasoir, deux pendants d’oreille composés d’osse¬
sauvage assura en outre au

ments de

baleine et de cochon,

travaillés d’une

manière délicate et ornés de petites têtes humaines

sculptées. Comme la brise fraîchissait et que les
s’éloignaient de son île, Moë prit enfin
congé du capitaine d’Urville et regagna sa pirogue.
Le lendemain, l’Astrolabe et la Zélée mouillèrent
corvettes

dans la baie de Taïo-Haë

sur

l’île de Nouka-Hiva.

peine avait-on laissé tomber l’ancre que le
plus curieux spectacle s’offrit aux yeux de nos
A

matelots. La rade était couverte d’un essaim de

qui arrivaient à la

babillant et
fréquente à NoukaHiva; Marchand, Porter, Paulding et divers autres
naïades

en

folâtrant. Cette scène est

nage en

�LES ILES

MAUQLISES.

435

navigateurs en parlent dans leurs relations. Four
empêcher un premier moment de désordre, le

commandant d’ürville fit hisser les filets d’abor¬

dage au moyen desquels
devenait impossible. Les

l’accès des corvettes
nymphes de l’île ne
se laissèrent pas rebuter
par cet obstacle; elles se
cramponnèrent à tout ce qui pouvait faciliter l’es¬
calade et

se

montrèrent bientôt à la hauteur des

bastingages, entourant les navires d’une ceinture
de beautés dans l’état de nature. Ces femmes sont

général plus blanches que les autres Polyné¬
siennes; chez elles, les pieds et les mains sont
petits, la gorge bien placée, les yeux vifs et ex¬
pressifs, les formes heureuses et arrondies. Qu’on
juge de l’effet que devait produire sur nos marins
cette exhibition vivante. Cependant l’interdiction
durait encore; les filets d’abordage élevaient tou¬
jours une barrière entre l’équipage et ce sérail
qui venait offrir ses faveurs. Vers le soir seule¬
ment les communications furent permises et
cette première nuit fut consacrée à une suite de
en

faciles
La

amours.
race

parut, au commandant d’ürville, un

peu dégénérée, eu égard à la description qu’en
avaient faite Porter, Krusenstern et les autres

navigateurs. En général les hommes sont mieux
que les femmes ; on rencontre chez beaucoup
d’entr’eux de la régularité et de la beauté dans

�VOYAGES ET MARINE.

436

grande vigueur de constitution
malheureusement,
les deux sexes sont sujetsà des maladies de peau
du plus mauvais caractère; des ulcères dégoûtants,
des plaies hideuses les dévorent sans qu’ils fassent
rien pour s’en garantir.
La partie de l’île devant laquelle étaient mouil¬
les formes, une
et souvent

de l’intelligence;

lées les corvettes se trouvait

alors

sans

souverain,

suite de l’absence du jeune Temo-Ana ou
avait quitté l’île avec un missionnaire
américain. Trois chefs principaux se partageaient
le pouvoir, et sur le rivage étaient établis divers
blancs qui y avaient acquis une certaine influence.
Dans le nombre figurait un nommé Hutchinson,
qui servit d’interprète aux équipages français.
Le commandant d’Urville le prit pour guide dans
une excursion qu’il fit à terre. On visita le prin¬
cipal village, composé de cases éparses, qu’om¬
bragent des voûtes d’arbres, et qui sont établies
sans ordre au fond de la vallée. Quelques naturels
plus prévoyants que les autres avaient entouré
leurs demeures de petits vergers on ils cultivaient
des patates douces, du tara, des ignames et même
quelques pommes de terre. Auprès des habitations
on remarquait quelques cochons
et un petit
nombre de poules. Du l’este, ces insulaires sont
désormais habitués à la vue des Européens : même
quand les officiers des corvettes passaient à leurs
par

Mouana, qui

�LES

ILES

MAUQUISES.

437

côtés, ils ne se dérangeaient pas et témoignaient
fort peu de curiosité. Leur seul souci était de
réaliser quelques échanges, et ils apportaient,
dans ces sortes de marchés, une iînesse et une

âpreté incroyables.
En effet, le penchant dominant de ces peuples
est la rapacité. Toutes leurs relations en sont
empreintes. L’apparition de navires européens
ou américains n’a pour eux
que cet intérêt, de
leur olfrir des occasions de petits larcins. En di¬
verses circonstances où ils se
voyaient surveillés
de trop près, on les a surpris plongeant dans la
mer
pour voler le cuivre des bâtiments, les fer¬
rements du gouvernail et jusqu’aux clous des bordages. Cet instinct est poussé si loin, que les
femmes y songent môme dans les moments d’a¬
bandon

amoureux.

On

en a vu

dérober les hardes

petits objets placés à la portée
séjour des navires de guerre
est surtout pour les insulaires l’occasion de bonnes
aubaines. Ce sont presque toujours des cadeaux
de la part des commandants et de la part des officiers ; il y a même à gagner quelque chose avec
les équipages. C’est ainsi que M. Dupetit-Thouars
avait trouvé sur-le-champ une créature dévouée
dans le roi Yotété; le sauvage s’était montré sen¬
sible aux présents du capitaine français et n’avait
eu à son
départ qu’un regret, celui de ne pouvoir
des marins et les

de leur couchette. Le

�■i;58

VOYAUES ET MARINE,

davantage. Un missionnaire an¬
glais^ qui s’était établi dans la vallée, avait pu se
convaincre des dispositions des insulaires à con¬

lui

çn

extorquer

voiter le bien d’autrui. A l’aide

ruses,
ses

d’une infinité de

ils parvinrent à lui voler ses papiers et
le peu

livres dont ils faisaient des cartouches,

qu’il avait, puis ils en vinrent jus¬
qu’à vouloir lui dérober sa femme. Pour cela ils
de meubles

connaissaient

ne

aucun

obstacle

;

ils enlevaient

les portes et détruisaient les murailles de bam¬
bous et même de pierres quand ils ne pouvaient

les franchir.
reste, à Nouka-Hiva, il ne semble pas
qu’on ait à redouter les violences dont l’île de
Tabou-Ata a ottért récemment un triste exemple.
Le commandant d’Urville assure qu’on peut se
promener sans danger dans l’intérieur, et l’un
des chirurgiens des corvettes poussa cette incur¬
sion jusqu’à plusieurs lieues dans les terres. Les

pas

Du

habitants de la vallée de Taïo-Haë dévorent les
cadavres de leurs

ennemis, mais ils respectent

Européens. Cependant un Américain, qui s’y
vers 1836, ayant volé les patates d’un
chef puissant, fut assommé par ses ordres. On
ne lui mangea d’abord que l’œil droit, puis on
l’enterra ; mais deux joursaprès les cannibales eu¬
rent du remords, ils exhumèrent les restes de ce
les

était établi

malheureux

et

les dévorèrent

en

entier.

�ILES

LES

Les

cases

439

MARQUISES.

de l’île de Nouka-Hiva

ressemblent,

de chose près, à celles de Tahou-Ata.
Presque toutes sont situées au milieu d’un petit

à peu

pierres sèches. L’ha¬
plate-forme et assez
la porte en est très basse, et

clos formé de murailles
bitation est élevée
solidement bâtie

:

sur

en

une

pour monter jusqu’à la plate-forme, on se sert ou
d’escaliers ou d’échelles, quelquefois même

simple rampe, ménagée dans le massif. Le
ces cases n’est pas considérable;
il se compose de deux poutres qui servent, l’une
d’oreiller, l’autre d’appui pour les pieds; de cor¬
beilles, de sacs, de vases en cocos, de nattes sus¬
pendues au plafond ou le long des murailles.
Quand on jette les yeux dans ces huttes, on y voit
les hommes nonchalamment assis ou plongés
dans le sommeil. Les femmes seules travaillent;
elles supportent tous les soins et tous les soucis
du ménage. Les jeunes filles s’enveloppent de
nattes enduites de poussière de curcuma, qui
teignent leur corps en jaune; cette poussière,
dont l’odeur est très forte, donne à la peau de la
souplesse et du poli.

d’une

mobilier de

Dans l’une de

ses courses au

sein de la vallée,

jour au pied
grand figuier que les naturels nomment
/lOMrt, arbre gigantesque de vingt-cinq mètres de
le commandant d’Urville s’assit

un

d’un

circonférence et couvrant

un

espace

circulaire

�440

VOYAGES ET MARINE.

plus de cinquante mètres de rayon. Près de ce
figuier se trouvait un moraï où venait d’être déposé
le corps d’un homme mort récemment.Le catafal¬
que se composait d’une sorte de piédestal, auprès
duquel étaient plantés debout et en ligne plu¬
sieurs faisceaux de rameaux blancs, surmontés de
longues banderolles blanches. Non loin de là,
sur la plate-forme d’une case, des hommes réci¬
taient des espèces de litanies en l’honneur du
défunt. Des vieillards psalmodiaient le récitatif,
tandis que deux naturels vigoureux frappaient
avec force sur deux tambourins. Des offrandes de
fruits et de pâtes préparées étaient disposées sur
la plate-forme et semblaient être destinées au
repas qui devait suivre les cérémonies. Cette fête
se prolongea durant plu.sieurs jours, avec l’ac¬
compagnement obligé des cris et des tambours.
A un instant donné, le repas des funérailles com¬
mença. On déterra quatre beaux cochons cuits au
four, d’après la méthode polynésienne. Plusieurs
individus du cortège montèrent sur la plate¬
forme où se trouvaient les vivres, et plongèrent
leurs doigts dans \Qpoïpoi, préparation de fruits
à pain, légèrement fermentés et réduits à l’état
de pâte blanche. Mais le partage des vivres ne
commença que lorsqu’un naturel, coiffé d’un
diadème en plumes de coq et enveloppé d’un,
grand drap blanc, fût monté sur l’estrade et eût

(Je

�^

■

lÆS ILES

.

MARQUISES.

.

-=-.

......

--

44l

frappé un grand coup sur lés tamtams. A ce si¬
gnal les cochons furent dépecés et distribués à
l’assistance. Quant au cadavre, on le plaça sous
un
hangar, au centre duquel se trouvait une es¬
,

trade élevée de deux mètres au-dessus du sol.

Enveloppé de pièces de tapa, de manière à ce
qu’on n’apperçût que les extrémités des doigts
des pieds et des mains, le cadavre était désormais
à l’état de touï-papao, nom consacré dans le pays.
Aux alentours étaient
suspendus, en abondance,
des guirlandes de fruits de pandanus, quelques
poissons, une mâchoire de cochon et des rouleaux
de tapa. Ce sont probablement des offrandes ou
des provisions pour le défunt.

De l’ensemble des documents recueillis dans

ces
se

divers voyages,

il résulte

que

les Marquises

composent de onze îles ou îlots courant dans

la direction du N.-O.

S.-E., et divisés en
distincts. Les évaluations que l’on
pu donner, soit sur la superficie du terrain,
au

deux groupes
a

soit

le chiffre de la

population, ne doivent
acceptés qu’avec une certaine défiance. Deux
hydrographes attachés, l’un à l’expédition de la
sur

être

Vénus, l’autre à celle de VAstrolabe, MM. de Tes-

Vincendon-Dumoulin, ont exécuté les tra¬
plus exacts que nous possédions. Encore
doit-on désirer une hydrographie et une statisti¬
que plus scrupuleuses de cet archipel. Ainsi, l’île
san et

vaux

les

,

,

..^.,

�442

VOYAGES

ET MARINE.

principale, à laquelle on accorde communément
de quinze à dix-huit lieues de périmètre, semble
avoir un développement beaucoup plus considé¬
rable. On s’exposerait également à trop de mé¬
comptes si l’on acceptait, comme divers géogra¬
phes , le chiffre de vingt mille âmes pour la
population totale de ces îles. Rien n’est plus
merveilleux que l’assurance avec laquelle on
émet certains chiffres, si ce n’est toutefois la
candeur avec laquelle ils sont reproduits et répé¬
tés. Voici un pays où l’américain Porter a seul
séjourné jusqu’ici d’une manière un peu suivie,
au

milieu

de relations fort troublées

avec

les

indigènes. Ce navigateur n’a d’ailleurs très con¬
nu
qu’une seule de ces îles, celle où il avait,
en 4813,
fondé un établissement. Toutes les
autres observations faites sur les Marquises n’ont
été que superficielles et hâtives. Malgré cela, on
cite des calculs de dénombrement

avec

la même

d’une ville d’Europe.
statistique et la géo¬
montrassent plus réservées et moins

confiance que s’il s’agissait
Il serait bien temps que la

graphie

se
crédules.
En

général, le sol, dans ces îles, est très acci¬
qui en forment la char¬

denté. Les montagnes

l’intérieur et donnent naissance
qui se dirigent vers la mer. Les
plus fertiles sont naturellement les plus recher-

pente occupent
à des vallées

�LES ILES

443

MARQUISES.

chées, el les diverses tribus s’en disputent la
jouissance comme aussi celle des bois les plus
riches en arbres à pain, et les ruisseaux les plus
abondants. Le régime de ces tribus consiste en
une anarchie complète :
ils ont des chefs ou
artkis, qui semblent posséder un titre héréditaire
conférant une autorité équivoque, et des grands
chefs ou arikis-nouïs, qui se sont élevés à cette
dignité par de grands services rendus à la guerre,
et qui sont toujours consultés pour ce qui touche
le tabou ou interdiction à frapper. Du reste
la
religion du pays ressemble aux divers fétichismes
de la Polynésie : les naturels ont, commeàTaïti, à
la Nouvelle-Zélande et à Tonga-Tabou, des devins
ou sorciers qui sont à la dévotion des chefs et qui
participent au pouvoir d’une manière indirecte.
Ces peuples, de temps immémorial, se livrent
des guerres continuelles. Mindana, en 1595,
Porter, en 1813, les trouvèrent aux prises pour
les causes les plus légères. Tous les visiteurs qui
occupent les années intermédiaires, reconnurent
,

el constatèrent le même état

d’hostilité. Du reste,

les batailles entre tribus sont conduites

sans au¬

espèce de tactique ; la tribu marche au ha¬
sard, et les chefs s’occupent moins à diriger leur
troupe qu’à faire preuve de bravoure indivi¬
duelle. Le grand but de la guerre, c’est de faire
quelques prisonniers, afin de pouvoir les rôtir et
cune

�444

VOYAGES ET MAIUNE.

S’il ne tombe entre leurs mains
qu’un seul ennemi, ils l’offrent en sacrifice à
leur dieu et se le partagent ensuite. Quand le
nombre des victimes est plus grand, la fête a
lieu sur une plus grande échelle : ils assomment
les prisonniers et les exposent à un très grand
feu, puis, quand ils sont cuits à point, ils les dé¬
vorent. Ces habitudes d’anthropophagie ont ré¬
sistée tous les efforts des missionnaires, et malgré
la présence fréquente des Européens, ces sacri¬
fices Jiumains ont encore lieu sur divers points
de ces îles, surtout à Hiva-Hoa. Du reste, les
guerres deviennent chaque jour plus meurtrières,
les manger.

les insulaires étant presque tous pourvus
à feu.

d’armes

le mariage n’existe pas à
d’institution; c’est tout au plus une cou¬
tume. Un couple se prend et se quitte à son gré,
sans aucune autre formalité qu’un consentement
mutuel. Quelques hommes ont deux femmes,
mais le plus souvent une femme a plusieurs
hommes. Loin de se formaliser de cette promis¬
cuité, le mari est le premier à la provoquer. Les
jeunes filles disposent librement d’elles-mêmes;
quelquefois même elles quittent, avant l’âge nu¬
bile, la case paternelle pour se livrer à leurs ca¬
prices et à leurs fantaisies. Le plaisir est la
grande affaire de ces tribus presque la seule. Ils
Dans

l’état

ces

groupes

,

,

�LES ILES

MARQUISES.

445

qui rappellent les bacchanales de
l’antiquité. Souvent des hommes se réunissent
au nombre de trente ou quarante dans des mai¬
sons tabouées, ou s’embarquent pour des îles dé¬
sertes avec une seule femme, qui devient la seule
compagne de débauche de toute cette compagnie.
Celles qui sont choisies pour des orgies pareilles
ont des

se

fêtes

montrent

fières d’un tel honneur.

La nourriture

principale des îles Marquises se
compose de poïpoï, préparation fermentée de
l’arbre à pain, de taro, de patates douces, de
poisson, de cocos et de bananes. Les indigènes
mangent le poisson vivant à mesure qu’il sort de
l’eau; ils commencent par la tête^ et tout y passe.
Le cochon est abondant sur ces îles; ils sont
libres dans les montagnes et paraissent y multi¬
plier. La manière de cuire les aliments est la
même que dans toute la Polynésie : on fait chauf¬
fer des pierres, sur lesquelles on dépose les ali¬
ments, que l’on recouvre avec d’autres pierres
incandescentes. Les mets préparés dans ces fours
à feu étouffé sont d’une saveur parfaite. L’un des
goûts les plus affreux de ces peuples est celui
qu’ils montrent pour les insectes vermineux qui
habitent leurs chevelures touffues. Rien de plus
commun que de voir des hommes et des femmes
se livrer à cette chasse
dégoûtante et s’offrir l’un
l’autre une part de ce singulier régal.

�446

VOYAGES ET MARINE.

L’industrie de

ces

insulaires est fort arriérée

:

de leurs ennemis, ils
fabriquent' des harpons; avec les plus petits, ils

avec

les plus gros ossements

manches d’éven¬
tail, des hausse-cols et des armes de guerre, ou
bien encore de petites idoles. Leurs divertisse¬
ments consistent en chants et en danses : le tam¬
bour est leur seul instrument de musique. La
danse se réduit à sauter constamment sur la môme
confectionnent des colliers, des

place, en élevant les mains et en imprimant aux
doigts un mouvement rapide. Le tatouage, aujour¬
d’hui en désuétude, était autrefois poussé à un
haut degré de perfection. On trouve encore au¬
jourd’hui des personnages qui sont couverts de
lignes de tatouage de la tête jusqu’aux pieds. Ce
tatouage consiste en un ensemble concentrique de
figures, de bandes variées, telles qu’au premier
abord un insulaire paraît couvert d’un justau¬
corps d’étoffes de toutes sortes et de toutes
formes, ou d’une cotte de mailles décorée de
ciselures délicates. Le degré du tatouage indique
le rang.
L’un des

objets les plus recherchés parmi ces
naturels, ce sont les dents de baleine. Porter af¬
firme qu’ils y attachent un prix extraordinaire et
que rien ne balance à leurs yeux la valeur de cet
article. La langue des Marquises est l’un des dia¬
lectes les plus doux de la Polynésie; par les dé-

�LES

sinences

ILES

MARQUISES.

447

la douceur de la

prononciation, il sè
rapproche beaucoup de l’italien.
Telles sont, dans un coup-d’œil
rapide, les
îles Marquises, tel est le pays où nous venons de
fonder un établissement. Cette
prise de posses¬
sion a eu lieu dans les mois de mai et
juin 1842.
Le capitaine Dupetit-Thouars, montant la fré¬
gate la Reine Blanche, a mouillé sur l’île de Ta¬
bou-Ata vers la fin d’avril, et y a retrouvé la
mission catholique qu’il y avait laissée. Seule¬
ment elle avait alors
pour supérieur M. François
de Paule. Le roi Yotété revit avec
plaisir le com¬
mandant français, et se prêta facilement à une
cérémonie d’investiture. Le 1®'^ mai, le
pavillon
français fut arboré sur l’île de Tabou-Ata, de¬
vant une garde de soixante hommes et l’étatmajor de la Reine Blanche. Cependant, au bout de
quelques jours, les dispositions du roi parurent
et

moins bienveillantes. Les travaux d’un fort et le

débarquement des troupes lui avaient sans doute
Quelques symptômes d’insu¬
bordination se révélèrent, et il fallut que le com¬
donné à réfléchir.

français menaçât Yotété des vengeances
France, pour qu’il revint, en apparence du
moins, à de meilleurs sentiments. Ce n’était là
d’ailleurs que de l’hypocrisie car c’est sur son
territoire qu’ont été lâchement assassinés
plus
mandant
de la

,

-

�VOYAGES ET MARINE.

448

capitaine de corvette Haliey et le lieute¬
Lafon-Ladebat.
Cependant le capitaine Dupetit-Thouars de¬
vait achever l’accomplisseraent de sa mission en
s’emparant du groupe N.-O. Il laissa garnison à
Tahou-Ata, et mit à la voile pour Nouka-Hiva,
où il mouilla dans la baie de Taïo-Haë, le 31 mai.
La cérémonie d’investiture eut également lieu
devant le roi Temo-Ana, qui parut très satisfait
tard le
nant

du

de vaisseau

patronage d’une grande puissance européenne.

ce point nos armes ne rencontrèrent point
d’obstacles. Le roi céda à la France un vaste em¬

Sur

placement destiné à bâtir un fort qui fut appelé
le fort Collet, du nom du capitaine chargé de
fonder l’établissement. Dès ce moment même on
se

mit à l’œuvre. Le roi avait donné au comman¬

dant, en échange d’un uniforme

complet, de très

qui servirent à construire un han¬
gar de vingt mètres de long sur sept à huit de
large. On fabriqua de la chaux; on trouva une
argile propre à faire des briques; enfin on cher¬
cha à tirer parti, soit des ressources locales, soit
de celles que des bâtiments de transport appor¬
taient d’Europe. En même temps le commandant
français cherchait à assurer la pacification de la
contrée, que troublait alors une rupture entre le
beaux arbres

roi Temo-Ana et

sa

femme. Grâce à l’interven-

�LES

ILES

MARQUISES.

449

tion de M. François de

rangea

Paule, cette affaire s’ar¬
et l’on put croire à la fusion de toute l’île
même chef. Depuis lors, aucun
incident

,

sous un

n’est

nouveau

Le

venu

modifier

cet

état de choses.

gouverneur, M. Bruat, capitaine de
l’un des officiers les
plus distingués
de notre marine
militaire, va maintenant
nouveau

vais.seau

et

partir

pour assurer l’avenir de cette possession loin¬
taine, y poursuivre des représailles nécessaires
contre les assassins de la haie de
Tahou-Ata, et
asseoir notre autorité dans ces îles d’une
manière

durable

et

Quant

cupation

incontestée.

aux

il

motifs

qui

ont amené cette

oc¬

difficile de les connaître tous,
mais on peut dire pourtant
qu’ils sont de deux
sortes : les uns
politiques, les autres religieux.
,

est

D’un côté il

s’agissait d’assurer au loin la protec¬
de notre pavillon, tandis qu’on
ménageait de l’autre un point d’appui aux mis¬
sions catholiques, qui ont récemment
entrepris
tion permanente

de

lutter, dans les

fluence ancienne
tantes.

et

du

Sud, contre l’in¬
établie des missions
protes¬
mers

.

Depuis quelques années l’Océan Pacifique a
pris une grande importance en matière de pêche
lointaine.; La baleine s’y montre en
plus grande
abondance que dans les eaux du
Nord, et y attire
des bâtiments de toutes les nations et
de tous les
‘29

�VOYAGES ET MAIUNIÎ.

d’Amérique et d’Europè. On n’évalüe pas
cinq cents le nombre dès navires, ba¬
leiniers qui sillonnent les mers du Sud : les Amé¬
ports

à moins de

ricains fournissent à

eux

seuls la moitié de

ce

nombre; la France n’y ligure que pour une qua¬
rantaine d’armements, année moyenne; l’Angle¬
terre pour une centaine. Malheureusement ce
n’est là qu’une industrie éphémère, les éléments
de reproduction ne répondant pas à l’activité de
la destruction. Une pêche heureuse nuit néces¬
sairement à la pêche suivante, et le nombre des
baleines tend à diminuer à mesure que celui des
baleiniers s’accroît. Notre système de primes ne
peut que précipiter ce résultat.
Quoi qu’il en soit, l’essor de nos grandes pê¬
ches devait frapper l’attention du gouvernement.
Chaque année, on voyait en outre s’accroître le
nombre des navires français qui doublent le cap
Horn, pour visiter les diverses échelles du Chili,
du Pérou, de la Colombie et du Mexique de¬
puis la Conception èt Valparaiso jusqu’à Guayaqnil et au golfe de Californie. L’isthme de Pa¬
nama est devenu
également le siège d’un transit
tous les jours plus considérablèi et pour la pro¬
tection de ces divers intérêts, là France m’a pas
,

cessé de maintenir

sur

les diverses rades dé l’A¬

mérique du Sud une station composée d’une ’ôu
deux frégates'et dé plusieurs corvettéâl ’Ce'dé-

�LES

ILES

45l

MARQUISES.

ploiement de forces pouvait seul garantir à
commerce une

notre

sécurité suffisante dans des pays

troublés par des révolutions sans
livrés aux caprices d’un pouvoir
tristes

sence

fin, et souvent
arbitraire. De
événements justifiaient d’ailleurs la pré¬

.d’une division navale. Sur les côtes du

Chili,!l’équipage d’un baleinier français, nau¬
fragé en 1834, s’était vu en butte aux outrages
de la peuplade inhospitalière qui habite les pla¬
teaux de l’Araucanie. Cinq matelots avaient seuls
échappé à ce désastre. Les îles de Chatam, si¬
tuées à l’est de la Nouvelle-Zélande, avaient servi
de théâtre à une catastrophe plus horrible en¬
core.
L’équipage entier d’un baleinier du Hâvre
avait été massacré par les naturels, et dévoré dans
un repas de cannibales. Aux îles Viti, plus
rap¬
prochées de la zone équatoriale, le capitaine
Bùréau, appartenant au port de Bordeaux, avait
trouvé, avec tous ses gens, une fin dont les dé¬
tails n’ont jamais été bien: connus. Des attentats
pareils ne pouvaient rester impunis : le capitaine
de vaisseau Cécille a tiré vengeance des sauvages
de Chatam ; le contre-amiral Dumont-Durville a
châtié ceux de Viti et mis le feu à deux villages.
Partout le pavillon français a obtenu des répara¬
tions éclatantes.
.

-

.

i

Ces faits ont dû toutefois démontrer la néces¬

sité d’un ôtablisscmen't

permânent qui

surveillât

�VOYAGES ET MARINE.

m

à la fois les

groupes

de la mer du Sud et les ri¬

le monde

vages de l’Amérique Occidentale. Tout
sentait le besoin d’une position militaire
à

destinée
jouer dans le grand Océan le rôle de nos'An-

Atlantique. Le gouvernement
français avait d’abord songé à l’île sud du groupe
de la Nouvelle-Zélande, ce qui eût été un choix
tilles dans l’Océan

préférable à celui qui a été
L’Angleterre a malheureusement pris les de¬
vants; elle a envoyé sur ces terres vastes et fé¬
condes un essaim d’agriculteurs écossais, des
instruments d’exploitation, des missionnaires et
incontestablement
fait.

le capitaine Hobson. Le-pavillon
britannique flotte dans la baie des Iles, et la Nou¬
velle-Zélande est désormais anglaise. Un petit
comptoir français, déjà fondé sur la presqu’île de
un

gouverneur,

Banks, s’est vu contraint, tout en protestant,
d’accepter cette suprématie. Peut-être eût-il été
possible de faire deux lots de ce groupe, en ad¬

jugeant l’île du nord à l’Angleterre, l’île du sud
à la France; mais cette division et ce voisinage
offraient quelques périls que notre gouvernement
aura voulu éviter. Comme contre-poids à l’occu¬
pation anglaise, il a pris possession des îles Mar¬
quises. On ne pouvait pas faire preuve de préten¬
tions plus modestes.
Les considérations religieuses n’ont pas peu
contribué à cette résolution. L’histoire des mis-

�LES

sions

ILES

463

MARQUISES.

catholiques dans la Polynésie,
demanderait à être racontée

peu connue

plus de
développements qu’on ne peut lui en accorder ici.
Les efforts de cette propagande, dont le
foyer est
à Paris, ne remontent pas au-delà de&lt;1834 ou
encore,

1835. Sous la

vait paru

avec

restauration, le catholicisme n’a¬

dans ces mers qu’en voyageur. Le cha¬
pelain de la frégate l’Uranie baptisa, en 1821, le
frère du roi des Sandwich ; ce, fut la seule con¬
quête de cette époque, et elle ne laissa point de
traces. En revanche, des missionnaires
protes¬
tants de diverses sectes, anglicans ou wesleyens,
s’emparèrent peu à peu des îles les plus impor¬
tantes du Monde

Maritime. Les Sandwich échu¬

wesleyens; Taïti, Tonga et la Nouvelleépiscopaux. Ils y fondèrent des
églises, y bâtirent des chapelles, et substituè¬
rent graduellement leur influence a l’autorité des
chefs indigènes. Un travail lent et continu amena
la transformation des coutumes locales, qui firent
place à des pratiques de dévotion trop rigou¬
reuse pour ces peuples, si libres et si insouciants
jusqu’alors. En même temps, l’intérêt du culte
n’était pas oublié. Les évangélistes frappèrent
des impôts au profit de
lai^ssion, et les insu¬

rent aux

Zélande

aux

laires de Taïti et des Sandwîcnse virent contraints
de payer

des redevances en huile de coco, en

arrow-root et en

bois de sandal. Ainsi tous les

�464

VOYAGES

avantages de la souverai¬

honneurs et tous les
neté

se

ET MARINE.

concentraient dans les mains des apôtres

luthériens, et les rois

ou

reines du

pays

n’étaient

que des instruments dociles dont ils dispo¬
saient à leur gré, tantôt contre les indigènes j
tantôt contre les visiteurs européens.

plus

parfaitement assise lorsque
songèrent à opposeréglise
à église, croyance! à croyance. Il faut rendre jus¬
tice aux efforts de nos prêtres catholiques: jamais
plus de désintéressement ne s’allia à plus de cou¬
rage. Quelques-uns d’entr’eux, comme MM. de
Pompallier, François de Paule, Carret et Laval j
ont affronté bien des dangers et bravé de cruelles
misères avant de pouvoir trouver dans ces nom¬
breux archipels une occasiori d’exercer leur
Cette situation était

les missions de France

ministère. Partout où ils
les

se sont

rencontrés

luthériens, des persécutions sourdes

rieuses sont

venues

ou

avec

fu¬

les assaillir^ A la Nouvelle-

Zélande, M. de Pompallier n’a pu se maintenir
qu’en s’établissant hors de la zone des missions
protestantes. A Taïti, deux de nos prêtres ont été
enlevés de force la nuit et embarqué contre le
droit des gens; aux Sandwich, les mêmes vio¬
lences ont

signaléa^riséjbur, et une déportation

éèi^galement suivie. Ce n’est
guère qu’aux îles Gambier, dans un tout petit
groupe de l’archipel de la Société, que les mis-

arbitraire s’en

�lÆS ILES

MAUQUISHIS.

455

sionnairç^ catholiques GBl pu jeter les bases d’un
établissement durable. Il y a sept ans environ, un
bàtimerit de pommerce J déposa deux ppêtres qui

entreprirent la conversion d’une peuplade ido¬
lâtre et fanatique. : Pendant six mois, leur vie fut
tous les: jours en danger, mais leur patience,,
leur douceur, le soin qu’ils prenaient des en¬
fants, des vieillards, des malades, finirent par
adoucir ces natures farouches. L’un des chefs se
convertit; les autres suivirent cet exemple. Au¬
jourd’hui les quatre îlots qui composent ce

entièrement catholiques. Lorsque
1839, il assista à
à l’office divin, célébré en plein air et en pré¬
sence de toute la population. Depuis lors, nos
missionnaires ont pu construire une chapelle, où
les cérémonies du culte sont du naoins à l’abri
des intempéries des saisons.
Le gouvernement français a suivi avec quelque
intérêt les progrès de cette propagande. Deux
frégates, la Vénus et VArtémüe, ont exigé la ré¬
paration des mauvais traitements que nos mis¬
sionnaires avaient eu à essuyer de la part des
groupe sont

l’amiral d’ürville y passa, en

frappé une.contribution
gourdes sur les chefs de Taïti; l’Artémise, a imposé au souverain de Sandwich une
garantie de 20,000 gourdes. On a traité avec les
indigènes, qui, sous l’empire de la terreur, ont
cultes rivaux. La Vénus a
de 2,000

�456

VOYAGES ET MARINE,

souscrit à toutes les conditions

qui leur ont été
pouvait être là
que des concessions fugitives, fruit de la néces¬
sité, des engagements contractés sous la volée des
canons de nos
frégates, et qui devaient être violés
aussitôt qu’elles auraient quitté ces rivages. Le
gouvernement français l’a compris , et cette
considération n’a pas été sans influence sur
l’occupation des îles Marquises comme centre
d’action et point d’appui permanent du catholi¬
cisme dans toute l’étendue de l’Océan Pacifique*.
dictées. Mais évidemment

ce ne

Nos missionnaires recueillent le fruit d’un
pre¬

mier

dévouement, et l’on pourra voir désormais,
îles lointaines, le dévouement désintéressé
de nos prêtres aux prises avec l’esprit calculateur
des prêtres luthériens.
Ainsi la pensée qui a présidé à l’occupation des
îles Marquises peut se résumer en peu de mots ;
protection maritime et influence religieuse. A la
sur ces

-

colonisation de la Nouvelle-Zélande et

aux

entre¬

prises des missionnaires protestants, la France a
répondu par une tentative analogue, quoique sur
une bien
plus petite échelle. 11 a été en outre
question de convertir quelques-unes des îles con¬
quises en colonies pénitentiaires; mais ce ne sont
'

Ce résultat est

principalement dû aux sollicitations de la
l’appui bienveillant qu’elle a trouvé auprès

Maison de Picpus et à
de la reine.

�LES ILES

457

MARQUISES.

jusqu’ici

que des bruits vagues, et il est au
oiseux de discuter des hypothèses.

moins

Quant à l’intérêt commercial attaché à

cette

occupation, il est impossible de se dissimuler
qu’il manque d’importance. En dehors de la
pêche de la baleine, dont il a été question plus
haut, les mers polynésiennes n’offrent rien qui
puisse faire présager des relations suivies et fruc¬
tueuses avec l’Europe. Vînt-on à bout de natura¬
liser dans ces pays le goût de nos arts et de nos
industries, qu’une autre difficulté se présenterait,
celle des retours. Le sol de l’Océanie

ne

fournil

aujourd’hui

que peu d’articles, l’arrow-root, le
sandal, l’huile de coco, dont l’écoulement
a lieu dans un
rayon limité. La mer donne les
holothuries, ou tripangs, assez recherchés en
Chine; les nacres de perle, dont les prix sont
très avilis; enfin les perles de l’archipel de la
Société, qui ne peuvent rivaliser, ni pour l’éclat
ni pour les dimensions, avec celles de l’Inde.
Tout cela ne forme pas la base d’un
chargement
bois de

et ne saurait

suffire à

une

suite

d’expéditions. La
un
produit, le

Nouvelle-Zélande seule renferme

phormium tenax, espèce de lin d’une blancheur et
d’une force merveilleuses qui pourrait desservir
un service fructueux et
étendu; mais la NouvelleZélande

est à

l’Angleterre,

et nos armements

n’y

paraîtront qu’au second rang. Là où les Anglais

�458

VOYAGES ET MAIUNE.

les itiPiéricains passent, on peut

être assuré
très peu de chose à faire.
Une autre question doit s’agiter, celle de
savpir si les produits des tropiques, le sucre, le
café, le coton, ne pourraient pas se,naturaliser
avec
avantage aux îles Marquises, et dans le reste
de l’Océanie. Sans contredit, .ces cultures y
réussiraient, le climat s’y prête, le sol aussi.
Mais dans l’état actuel des communications, les
et

que

la France

a

frais de transport absorberaient, et aur-delà, la
valeur de ces denrées. Le prix de revient d’une

marchandises s’accroît

en

raison des distances,&gt;

Marquises, si jamais on y en ré¬
colte, ne luttera contre celui de nos Antilles que
dans la proportion de 24,000 kilomètres de par-r.
cours à 6,000. Les assurances, les risques dans

et

le

sucre

des

contribuerait à rendre
impossible. Il faut donc renoncer à
voir les cultures des Tropiques se propager dans
les archipels de l’Océanie, si ce n’est pour la
consommation locale. Les colonies trop éloi¬
gnées ne sont jamais qu’une charge, témoin les
Moluques, très onéreuses au gouvernement hol¬
landais. Il ne faut pas Se bercer d’illusions : les
îles Marquises coûteront à la France beaucoup
plus qu’elles ne pourront jamais lui rendre. C’est
une occupation politique; rien de plus.
Pour l’envisager sous un aspect plus favorable.

des

mers

le combat

orageuses, tout

�LES

ILES

450

MARQUISES.

beaucoup parlé,' depuis un- mois,&gt;de la ca¬
nalisation de l’Isthme dé Panama. Notre temps a
on,a

goût des problèmes,'et celui-ci est l’un des
plus grands que puisse aborder le génie humain:
Sans; doute il n’est pas insoluble, mais de longues
années s’écouleront peuUêtre avant que la commüle

nication entre les deux océans soit tentée d’une

lieux, l’état
politique du pays, les rivalités des grandes puis¬
sances, la difficulté de réunir les capitaux néces¬
saires, éloigneront longtemps encore cette gigan¬
tesque et désirable entreprise*. D’ailleurs des deux
isthmes qui font aujourd’hui obstacle à l’activité
commerciale, ce n’est pas celui de Panama qui
trouble le plus d’intérêts, et arrête le plus de re¬

manière sérieuse. L’insalubrité des

lations. L’isthme de Suez est à

nos

portes; il nous

sépare, par une barrière peu considérable, des
eaux
asiatiques. C’est de ce côté qu’il faut di¬
riger le premier effort, et quand cet obstacle
sera

vaincu,

ce ne sont pas

seulement quelques

îlots, comme les Marquises, qui seront à notre
portée, mais un fertile royaume, comme Mada¬
gascar.
Toute

exagération écartée, l’occupation des îles
Marquises reste donc un fait de quelque impor¬
tance, une démonstration qui sert de réponse
'

Voyez le chapitre suivant.

�400
aux

VOYAGES ET MAKINE.

empiètements de l’Angleterre. Nos pêcheurs

et nos

marins sauront désormais où trouver

un

lointaines, et les mission¬
protestants n’oseront plus maintenir, par
la violence et les sévices, leurs prétentions au
monopole des travaux apostoliques.

appui dans
naires

ces mers

�ni:

CAMAIilSiATIOlV

L’ISTHME DE PANAMA.

étudie, même avec l’esprit le plus
plus philosophique, le mouvement
général des races et la tendance des diverses ci¬
vilisations à s’attirer, à se pénétrer, à se con¬
fondre, on ne peut s’empêcher de reconnaître
que le globe est en marche vers une sorte d’assi¬
milation et d’unité. Ce que la nature avait pré¬
paré, le commerce, la propagande religieuse,
l’ont poursuivi, et aujourd’hui la politique le
continue. Dieu n’a pas créé le monde pour l’iso¬
lement; il en a rattaché les parties par des liens
puissants et mystérieux; il les a douées de charmes
qui les convient à un hymen perpétuellement fé¬
cond. Sur le sein de la terre il a jeté la variété
des produits; dans le cœur de l’homme il a mis
Quand

on

défiant et le

�4m

VOYAGES ET MARINE.

inépuisable. Depuis les
premiers âges historiques, un flux et un reflux se

l’instinct d’une curiosité
sont

établis :d’un continent à

lation à

un autre et

population. L’Asie a dégarni

ses

de popu¬

plateaux

pour peupler les solitudes de l’Europe; l’Europe
a tiré de son sein les races
intelligentes qui se

aujourd’hui l’Amérique. L’Ooéanie
successives, elle y
obéit aujourd’hui et ne s’appartient plus. L’Afri¬
que elle-même s’en défend mal : l’influence fran¬
çaise en a entamé la zone septentrionale, tandis
que l’Angleterre l’attaque, du côté du sud, par la
colonisation patiente qui rayonne autour du cap
de! iBo ri nè-Espérance.
Ainsi üéducation dit globe se fait dé contittént
partagent

résistait â cette loi d’invasions

.

coatinerit,-.et ^initiative passe sans cessé d’un
peuple à un &gt;autre. L’A.sie a dépuis longterripé
résigné ) ses pouvoirs iau profit de l’infatigable
Europe ,! iefc l’ Amérique du Nord aspiré .déjà âu
partage de Gette:fonGtioll gloriéusë. La civilisation
est eojnriîé la fortune; elle change volontiers
d’insi^ruments et brisé sans pitié céux qui lui Ont

ài

ser.vi.'iJamaisiee inôüvefnénf ain'biiIatoiré

ne

s’ar¬

etehaqué race-y troui^é sôn èmplôî. Lës
vuesâtidi-vidUéllés; iës-irité'rêts passàgéés idéutàvigàtion'iietlI'déi'ébfntriët'éèv^èOnéourërit'; dé*' léur
côté'3 ééS'Sgrands résultats",- lés coinpTèfenL, lés
aehèventiiSUir touSdes pointSll’îdéë laplds’rivancéè

rête!,

�CANALISATION

DE

l’ISTHME

DE

EANAMA.

463

dompte et absorbe celle qui l’est moins; la natibh

raffinée soumet et s’assimile la nation sauvage ou
barbare. La fusion s’accomplit de la sorte!’En¬

quelques années, et il ne restera plus un
sur notre planète qui puisse se dire
étranger à l’ensemble de ses destinées. La civili¬
sation a pris le globe dans ses puissantes mains,

core

seul coin

elle semble vouloir le

pétrir de manière à ce
que toutes ses aspérités s’effacent. '
-:tComme pour préparer de la besogne à cet ave¬
nir, la nature a ré.servé des questions géogra¬
phiques dont l’intérêt ne saurait se limiter ni à
un seul peuple, ni à une seule
puissance. Par
une
singulière disposition des lieux, ces questions
et

affectent l’économie entière des relations humai¬
nes, et ne peuvent se

résoudre

longs contre-coups et avoir
ment.

Telles

sont

sans imprimer

de

un vaste retentisse¬
les canalisations des isthmes

de Suez et de Panama. Il suffit

de'jeter un long
coup-d’œil sur la carte pour s’assurer des résul¬
tats attachés à ces gigantesques entreprises. Pour
la navigation et pour le commerce ce serait une
révolution véritable. L’A;sie gangétique et ma¬
laise, mise à vingt jours de distance du bassin de
la Méditerranée, d’une part; de l’autre, le golfe
de Galifornie et la mer Vermeille, les échellès de
l’Amérique du Sud, depuis Guayaquil jüSqu’à
Valdivia;'Lima, Callao, les Intermedios/Vàlpa-

�464

VOYAGES ET

MAlUiS'E.

raiso, la Conception, toute la Polynésie et les îles
Marquises, entrant dans un nouveau cercle d’ac¬
tivité et rattachés par un lien puissant au vaste
foyer des affaires que l’Europe crée et alimente :
tels pourraient être les effets immédiats
sou¬
dains, irrésistibles, de ces nobles travaux. Cette
Inde, si paresseuse et si opiniâtre; ce Céleste
Empire, type d’immobilité; ces vastes états qui
ne se défendent
plus que par l’inertie et la dé¬
composition, appartiendraient désormais à l’in¬
fluence européenne, au génie européen. Ainsi
pourrait se réveiller ce vieux monde enlacé dans
,

ses

inflexibles coutumes

tien dans

ses

comme un

cadavre

bandelettes.

Sur la canalisation de l’isthme de

Suez,

égyp¬
nous

de chose à dire : c’est là pourtant une
pensée qui germa dans de fortes têtes depuis les
Ptolémée jusqu’à Albuquerque, et
naguère en¬
core Napoléon. A diverses
époques une commu¬
nication fut ouverte entre la mer
Rouge et la
Méditerranée. Les Pharaon, à qui l’on doit des
merveilles monumentales, comme les
pyramides,
les colosses de la plaine de Thèbes le Memnonium, les obélisques, les temples de Karnak et
de Louqsor, ne durent pas borner leur
gloire à
ces érections
splendides et vaines. Dans un pays
où l’on avait si peu de
respect pour les sueurs de
l’homme, il est impossible qu’une jonction indiaurons

peu

,

�CANALISATION DE L’ISTHME DE PANAMA.

465

quée par la nature, imposée par les besoins de
populations nombreuses, n’ait pas été exécutée
et maintenue longtemps. Aussi
présume-t-on, en
s’appuyant sur des textes assez précis d’Eusèbe
et de Jules Africain,
qu’un Aménophis fit creuser,
vers le
dix-septième siècle avant notre ère, à huit
lieues au-dessous de Thèbes, un canal de navi¬
gation entre le Nil,.à la hauteur de Coptos, et la
mer
Rouge à Cosséir. Comblé en grande partie
à la suite de l’invasion brutale de
Cambyse, ce
canal fut dégagé et rouvert, vers l’an 263 avant
Jésus-Christ, par Ptolémée-Philadelphe, à qui
l’on doit aussi la célèbre version des livres sacrés,
connue sous le nom de version des
Septante. Les
Lagides, dynastie glorieuse et intelligente, réali¬
sèrent

en

outre une

seconde communication entre

les

deux.mers, au moyen d’un canal dont la prise
était à Suez et le débouché dans le Nil, à sa bouche

Pélusiaque. A leur tour, les kalifes mirent la main
capi¬
tale, ils songèrent à l’unir à un port arabiijue. Un
général des Abbassides, Ebn-Touloun, commença

à l’œuvre. Quand le Kaire fut devenu leur

les travaux du canal du Prince des Fidèles, et le

lieutenant, le bras droit des Fatimites, Djouhar,
les acheva. Cette

œuvre

d’art aboutissait à Suez

en longeant la Vallée de l’Égare¬
jonction vers le Nil existe encore
Khalygy qui traverse le Kaire et va se

Hadjeroud,

par

ment.

Sa tête de

dans le

30

-

?!:k'-

�VOYAGES ET MARINE.

46C

perdre dans \e Birket-el-Hagg, ou
lerins.

Lac des Pè¬

conduits par l’é¬
occupèrent l’Égypte, une
commission, composée de savants et d’ingénieurs,
explora l’isthme de Suez dans tous les sens, soit
pour reconnaître les vestiges de la canalisation
A

l’époque où les Français,

toile de Bonaparte,

antérieure, soit pour préparer les voies à une
communication exécutée d’après les données de
la science moderne. On put constater alors que
l’isthme de Suez n’est, sur presque tous les

points, qu’une plaine unie et mouvante, dont les
couches solides se dessinent sous les sables par
de légères ondulations. En d’autres endroits,
cette plaine est hérissée de dunes de deux à trois
mètres de hauteur, fixes, quoiqu’on partie sa¬
blonneuses; et, au milieu de cette nudité géné¬
rale, toutes couronnées d’un peu de végétation.
Le seul accident essentiel de ce terrain, est celui
qui résulte d’une suite de lacs connus des Latins
sous le nom de lacs Amers [lacus Amari), et que
les Arabes appellent indistinctement BirketTemsâh (lac du Crocodile), ou Bahr Ebn-Menegy
(mer d’Ebn-Menegy ). Tout indique, qu’en des
temps éloignés, ces bassins d’eau salée, situés en
partie au-dessous du niveau de la mer, étaient
navigables, et qu'ils servaient de lien et d’aliment
au canal des deux mers. Aujourd’hui ils sont

�CANALISATION DR

L’ISTIIME

DE

PANAMA.

467

peine y décou\re-t-on çà et là
quelques cunettes remplies d’une eau extrême¬
ment salée. C’est sur l’un des côtés de leur
péri¬
phérie que les ingénieurs français reconnurent
une tête des
digues du canal, qui d’un côté venait
se perdre dans les lacs
Amers, et de l’autre se
prolongeait du côté de Suez pendant cinq lieues
jusqu’à la hauteur d’Hadjeroud. Son lit fut dé¬
couvert dans une
largeur de trente-cinq à qua¬
rante mètres. Sa profondeur, très
variable, pou¬
vait s’évaluer, en
moyenne, à quatre ou cinq
mètres, en tenant compte de la hauteur des di¬
gues ; mais elle avait dû, en s’éloignant du golfe,
s’accroître jusqu’à sept ou huit mètres. D’autres
vestiges retrouvés dans l’ouady, ou vallée du Nil,
offraient des caractères analogues et complétaient
la ligne navigable entre les lacs Amers et la bouche
Pélusiaque.
presque à sec ; à

Ainsi l’existence d’une ancienne route

l’isthme même

marine,

ligne directe, ne peut
plus former l’objet d’un doute. Elle résulte d’une
reconnaissance officielle, authentique, scientifi¬
que. Mais il est ju.ste d’ajouter qu’un pareil tracé
serait aujourd’hui inadmissible, tant l’état des
lieux a subi des modifications profondes. D’un
sur

et en

côté le dessèchement des lacs Amers
canal futur de

réservoir

a

privé tout

d’alimentation; de
l’autre, la disparition de la bouche Pélusiaque,
son

�SfeYAGES

468

qui, à la suite

ET MAIUNE.

d’ensablements successifs, semble

le grand étang Menzaleh, a
communication maritime son issue
naturelle vers la Méditerranée. Si l’on ajoute à
cela l’absence de toute ville importante qui puisse,
sur ce littoral, suppléer à l’antique et florissante
Péluse, on n’aura encore qu’une portion des obs¬
tacles qui s’opposent de nos jours à une ligne de

s’être absorbée clans

enlevé à la

navigation directe. La ligne

de

ces

indirecte, par le

Nil, ne présente en revanche aucun
inconvénients. Outre qu’elle dessert les

Kaire et le

capitales de l’empire Egyptien , elle ren¬
dans le fleuve une voie naturelle et peut
s’appuyer, pour le reste, sur le tracé de l’ouvrage
des kalifes. Quel que soit d’ailleurs le moyen
qu’empruntent les relations entre les deux mers,
que l’on adopte un canal ou un chemin de fer,
un système unique ou un système combiné, la
seule direction possible, réalisable et féconde,
est celle qui réunira Alexandrie et le Kaire au
golfe de Suez. C’est celle qu’adopte M. Waghorn,
qui voudrait faire du transit de l’ithsme l’objet
d’une spéculation privée, et à diverses reprises,
les gouvernements de Londres et de Calcutta ont
envoyé sur les lieux des ingénieurs chargés de
poursuivre d’unemaniére officielle, quoique mys¬
térieuse, des études préliminaires. Si l’on voulait
trouver la cause des empêchements insurmon-

deux

contre

�CANALISATION

DE

l’ISTHME DE PANAMA.

469

tables que soulève la question orientale, il ne
faudrait pas la chercher ailleurs. Le cabinet de

Londres
ou

non

s’inquiéterait

un

peu que

Méhémet-Ali fût

vassal rebelle, s’il tenait dans ses

mains la clef de

l’isthme, et si l’Egypte n’était pas

sur le chemin des Indes. La dif¬
politique, mais topographique.
plus facile de l’ajourner que de la ré¬

désormais

placée

ficulté n’est pas
Il

sera

soudre.

L’isthme de Panama n’est pas

de nature à éveil¬
susceptibilités semblables. Les états du
Nouveau-Monde, absorbés jusqu’ici dans les soins
de leur organisation intérieure, ayant tout à im¬
proviser, lois, institutions, mœurs, industrie,
commerce, gouvernement, n’ont pas encore pu
mettre à leur service ces jalousies transcendantes
qui caractérisent la politique européenne. C’est
pour eux une question de civilisation générale et
ler des

non un

Le

intérêt de nation, de zone, de continent.
du monde doit y gagner de nouveaux

commerce

débouchés, la colonisation de nouvelles terres.
La

somme

des relations humaines s’en accroîtra

infailliblement, et chaque peuple y trouvera la
part que lui auront faite son activité et son in¬

telligence. C’est là ce qui importe. Que le bien
s’opère, que le monde marche, voilà l’essentiel.
Empêcher pour ne rien faire soi-même, est-ce
un rôle
qui puisse s’avouer, se soutenir long-

�470

VOYAGES

ET

JIAKINE.

temps? Ce rôle est pourtant celui que jouent, de¬
puis quarante siècles, les nationalités humaines,
tantôt par la diplomatie, tantôt par la guerre. Il
serait temps de mettre un terme, à cette lutte
énervante et stérile. Dieu n’a pas livré pour tou¬
jours le monde aux querelles et à la jalousie.
D’excellents esprits se sont, à diverses épo¬
ques, occupés de l’isthme de Panama et de sa
canalisation, les uns à cause des avantages, les
autres à cause des grandeurs de l’entreprise. Sé¬
parer ce que la nature a joint, trancher le lien
qui unit deux continents est une tâche qui de¬
vait subjuguer l’imagination ; supprimer par un
travail humain deux mille lieues de navigation
orageuse autour de l’Amérique du sud est un ré¬
sultat qui devait satisfaire la raison et sourire
aux intérêts. Tant que la race espagnole régna
seule dans le Nouveau-Monde, les instincts de
mollesse, et peut-être les préjugés religieux,
écartèrent toute initiative de ce genre. Cepen¬
dant il semble que, meme vers ce temps, il y eut
des reconnaissances faites par des ingénieurs eu¬
ropéens soit entre le Guazacoalco et la mer Paci¬
fique, soit entre le lac de Nicaragua et le golfe du
Mexiquef mais aux premières études le gouver¬
nement prit ombrage, et s’appliqua dès-lors à
laisser cette
bandon. Il

zone

ne se

dans

un

état de solitude et d’a¬

départit jamais de

ce

système

�CANALISATION

DE

L’ISÏHME: DE PANAMA.

471

ef¬
mi¬
Paris, sous les dates de 1787 et 1788, les

divers documents le prouvent. On trouve en
fet dans la correspondance de JelFerson, alors
nistre à

deux lettres suivantes

adressées à M, William

Carmichaël, à Madrid.
1.

Pai'is, 11 décembre 1787.

le gouvernement espa¬
gnol s’est occupé d’une manière sérieuse du per¬
cement de l’isthme de Panama. Des études ont
été faites sur les lieux ; mais il semble qu’elles
n’ont servi qu’à prouver les immenses difficultés
«

On m’assure ici que

de cette

entreprise.

»
il.

Paris, 27 mai 1788.

sujet de l’isthme de'Panama, Bourgoin
(et il désire ne pas être nommé) que des
études de nivellement ont été poursuivies, qu’un
«

Au

dit

des raisons politiques
s’opposent seules à son exécution. Vous compre¬
nez de quel prix est cette communication et com¬
canal est praticable, et que

bien d’intérêts

s’y rattachent.

»

le gouvernement espagnol
puissance
coloniale. Placée entre la Nouvelle-Grenade et le
Il est de fait que

considérait l’isthme comme la clé de sa

�472

VOYAGES ET

MAKINE.

Guatemala, le Pérou et le Mexique, cette langue
formait, pour ainsi dire, le centre de ses
possessions, et lui offrait, comme point d’appui
militaire, Panama d’une part, Porlo-Bello de
de terre

l’autre. Une communication maritime entre
deux sections de

son

empire devait

flottes rivales et la blesser

au cœur.

y

ces

attirer les

Du moins le

pensait-elle. Aussi la vit-on négliger de soumettre
les Indiens qui occupaient la partie septentrionale
de

tail

l’isthme, afin de laisser subsister un épouvan¬
qui éloignât les visiteurs curieux.. Les me¬

précaution allaient plus loin encore, s’il
géographe Thomas Jeffry, qui
écrivait en 1782. D’après cet auteur, le gouver¬
neur de San-Juan de
Nicaragua avait pour ins¬
truction formelle de ne jamais laisser un seul
Anglais pénétrer dans le rayon du lac, afin que
l’Europe ne se fit point une idée précise de son
importance topographique.
Avant l’exploration de M. Alexandre de Humboldt, la canalisation de Pisthme ne se présentait
donc que sous la forme d’une idée confuse et mys¬
térieuse. Le savant voyageur fut le premier en
faveur de qui le gouvernement local se départit
de ses rigueurs, et à défaut d’études personnelles,

sures

faut

de

en

croire le

il fut'admis du moins à connaître les résultats

généraux des explorations antérieures. Sa science,
son coup-d’œil sûr et pénétrant, firent le reste.

�CANALISATION

DE

L’ISTHME

DE

PANAMA.

473

porta d’une manière si juste,
qu’elle fait encore autorité après trente-cînq ans;
les découvertes plus récentes ne l’ont point in¬
firmée. M. de Humboldt constata que le perce¬
ment de l’isthme pouvait s’effectuer sur cinq
points; sur l’isthme de Darien; dans la province
colombien-ne de Choco; entre le golfe de Tehuantepec et la rivière du Guazacoalco ; par le lac de
Nicaragua; enfin sur l’isthme de Panama.
Le percement de l’isthme de Darien, qui, dans
sa partie la plus étroite, offre une
largeur de
soixante milles, semble présenter de grandes dif¬
ficultés d’exécution. On aurait bien jusqu’au tiers
de l’isthme une navigation naturelle dans la ri¬
vière de Santa-Maria et dans le sinus profond
que forme le golfe de Saint-Michel; mais, outre
que la rivière exigerait d’énormes travaux de ca¬
Son observation

on rencontre, dans l’intérieur même
l’isthme, une chaîne de montagnes si élevées
qu’il faudrait y pratiquer des tranchées gigan¬
tesques. L’insalubrité du climat ajoute encore à
ces obtacles et les complique. Quand à la com¬
munication par la province colombienne de Choco,
M. de Humboldt ne se borne pas à la regarder
seulement comme possible, il assure qu’elle existe.
S’il faut en croire les versions locales, le ravin de
la Raspadura, creusé aux frais d’un curé du
pays, unirait les eaux du Rio Atrato, qui se jette

nalisation
de

,

�VOYAGES ET MAIUNE.

474

dans la

mer

des Antilles, à celles du Rio Noanama,

qui débouche dans la mer du Sud, et dans les
fortes crues, des barques chargées de cacao aul'aient souvent passé d’une mer à l’autre. Alors
même que ce fait serait aussi prouvé qu’il l’est
peu, il est évident que cette communication fac¬
tice et temporaire ne pourrait offrir qu’un intérêt
de curiosité, et ne serait d’aucune utilité réelle
La solution du problème est ailleurs. L’isthme

Tehuantepec ne semble pas un terrain plus
favorable. MM. de Humboldt et Robinson ont

de

bien

cru

que

le Guazacoalco pouvait être

facile¬

Rio Chimalapa, par un canal de jonc¬
tion creusé au travers des forêts de Tarifa; mais

ment

lié

au

l’approfondissement des deux cours d’eau, la
distance qui les sépare, les difficultés du terrain,
et surtout

l’insalubrité du climat, sont autant

d’obstacles que

le.voyageur Pitman a signalés, et

qui seraient à peu prés invincibles.
Ces trois points étant mis hors de cause, il ne
reste plus que la jonction par le lac de Nicaragua
ou par l’isthme de Panama, seuls projets dignes
d’uné attention sérieuse, et vers lesquels se sont
de son voyage, publiée en 1827,
retiré ce que son assertion au sujet de cette
communication fluviale pouvait avoir de formel. Il n’a maintenu
*

Dans la seconde édition

M. de Humboldt a
que

la possibilité de son exécution à ta

dérables.

suite de travaux consi¬

�CANALISATION

BE

LTSTHME

DE

PANAMA.

475

dirigés lesefForls les plus récents. C’est là-dessus
que roulent les divers documents auxquels nous
emprunterons une partie de cette étude, entre
autres une

brochure de M. William Radclilf de

New-York, profondément versé dans ces matières,
et un rapport fait au congrès par une commission
spéciale que présidait l’honorable M. Mercer de
la

Yirginie. L’historique des projets de canalisa¬

tion, leur valeur, leurs chances probables se
trouvent consignés dans cette dernière enquête,
qui emprùnte à son origine même une impor¬
tance particulière.
A peine l’Amérique espagnole eut-elle pro¬
clamé sur tous les points son indépendance et
séparé ses intérêts de ceux de la métropole, que
l’union des deux océans, Atlantique et Pacifique,
devint l’une des pensées dominantes des gouver¬

nements nouveaux. La

confédération de l’Amé¬

rique Centrale (Guatèmela), pacifiée et organisée
première, prit l’initiative de ce vaste projet,
et fit un appel aux capitaux étrangers qui seuls
pouvaient le réaliser. De son côté, la république
de la Nouvelle-Grenade (Colombie) ne voulait pas
déserter les honneurs et les avantages de l’entre¬
prise : elle promit son concours aux spéculateurs
d’Amérique et d’Europe. Ainsi les deux états en¬
trèrent dans une voie de rivalité pour la canalisa¬
tion de l’isthme, l’un lui donnant pour théâtre le
la

�476

lac de

VOYAGES Eï

MARINE.

Nicaragua et la rivière deSan-Juan, l’autre
Chagres et Panama. La

le terrain situé entre
lutte devait désormais

se

limiter entre

ces

deux

suivre les incidents pafallèles.
septembre 1824 , la nouvelle répu¬
blique de l’Amérique Centrale reçut des propo¬
sitions de la part d’une compagnie anglaise que
représentaient MM. Barclay et compagnie, et le
2 février suivant, d’une société anonyme des
États-Unis, en tète de laquelle figuraient le colo¬
points. On

va en

Dès le 18

nel Charles Bourke et M. Mathieu Llanos. Ces

jusqu’à annoncer que la société
était à la veille d’acheter un brik de guerre, à
derniers allaient

duquel on mettrait des ingénieurs chargés
poursuivre les éludes nécessaires, tant sur le
lac de Nicaragua que sur la rivière do San-Juan,
mais aux conditions suivantes : 4" Privilège ex¬
clusif de navigation à vapeur sur le lac, sur la
rivière et sur le canal ; 2“ permission de couper
dans la pi’ovince tout le bois nécessaire pour les
travaux; 3“ immunité de droits d’entrée pour
bord
de

toutes

les marchandises destinées

au

service de la

compagnie jusqu’à l’achèvement complet du
privilège d’exploitation du canal moyen¬

canal ; 4“

nant une

redevance. En retour de

ces

conces¬

sions, la compagnie accordait au gouvernement
de Guatemala vingt pour cent de droit sur le
montant

brut des recettes, et

après l’expiration

�CANALISATION DE

du
la

L’ISTHME DE PANAMA,

477

privilège, la remise du canal, qui serait devenu
propriété de l’état.

Sans statuer sur

le mérite d’aucune de

ces

offres, le gouvernement de l’Amérique Centrale
rendit un décret en date du 12 juillet 1825, dans

lequel, conviant les capitaux étrangers à cette
entreprise, il promettait son concours pour l’exé¬
cution en offrant de convertir les sommes qui se¬
raient dépensées en titre de dette publique. Les
revenus du canal devaient être appliqués au ser¬
vice des intérêts et à l’amortissement du capital,
déduction faite des frais de réparations, d’exploi¬
tation, d’entretien et de défense, ta navigation
de

canal était d’avance déclarée libre, sans

ce

qu’on pût en exclure ni les neutres, ni les nations

amies.

temps l’attention du gouvernement
États-Unis était attirée sur le même sujet, par

En même

des

premières communications diplomatiques du
chargé d’affaires de Guatemala. Sous la date du
8 février 1825, ce fonctionnaire écrivait au secré¬

les

taire d’état de l’Union
«

Je dois

sentant de
ne

naissantes
deux

dire, monsieur, comme repré¬

la Confédération Centrale, que

rien

prouverait mieux votre intérêt pour nos
républiques que votre intervention
la grandiose entreprise de la jonction des
mers. Ce travail pourrait ainsi émaner de

lui

dans

vous

:

�478

VOYAGES ET MARINE.

l’initiative des deux états et devenir leur

propriété

commune.

point où en sont les choses et d’après les
plans que j’ai l’honneur de vous soumettre, la
jonction est possible, réalisable. Mon gouverne¬
ment est disposé à en faciliter l’exécution par tous
«

Au

les moyens, et une compagnie américaine
de mettre la main à l’œuvre, dès que les
états

se

seront

entendus à

ce

offre

deux
sujet. L’envoi d’un

diplomatique auprès de notre Confédération
pourrait qu’aider beaucoup à la solution de
cette importante affaire. »
A quoi M. Clay répondit en date du 48 avril
agent
ne

4825:;

m:

projet de réunir nos deux mers est une de
ces pensées qui doivent faire époque dans les
siècles et modifier profondément les relations
commerciales du globe. Il est hors de doute que
c’est un projet exécutable. Diverses lignes ont été
proposées, et tout porte à croire que la meilleure
est celle qui a pour base le lac de Nicaragua. Ce¬
pendant, pour une entreprise d’une telle gran¬
deur, il importe de procéder avec prudence et de
ne pas
compromettre le succès final par un pre¬
mier faux pas. Le président de l’Union a en con¬
séquence confié à son chargé d’affaires auprès de
la république du Centre le soin de prendre tou¬
tes les informations nécessaires à ce sujet. Si ses
«

Le

�si.

CANALISATION DK

L’ISTHME

DE PANAMA.

479

confirment l’opinion avantageuse qui
sur cette ligne, il restera encore à
consulter le Congrès pour savoir quelle nature de
coopération il entend apporter à ce grand ou¬
vrage. Le chargé d’affaires des États-Unis aura à
témoigner à la Confédération du Centre tout l’in¬
térêt que le gouvernement américain prend à une
si magnifique initiative. »
Le résultat de ces ouvertures fut la signature
d’un contrat passé, le 46 juin 4826, entre le
gouvernement de l’Amérique Centrale d’une
part, et d’autre part une association projetée de
capitalistes américains, dont l’agent ostensible
était M. Charles de Beneski, et le principal inté¬
ressé, M. Aaron H. Palmer de New-York. Le
chargé d’affaires des États-Unis, le colonel Wil¬
liams, signa et certifia cet acte dont il avait été le
principal intermédiaire. Dans ce traité reparais¬
saient les clauses que l’on a déjà détaillées ci-des¬
sus, la liberté de navigation pour toutes les na¬
tions, moyennant une redevance fixée par le gou¬
vernement central, le droit de couper le bois pour
les travaux, les facilités et le concours nécessaires
pour les études, pour les achats de terrains, pour
les enrôlements d’ouvriers. La compagnie devait
retenir les deux tiers des produits; l’autre tiers
était dévolu au gouvernement. La république se
réservait toutefois de pouvoir racheter le canal.
rapports

s’est accréditée

�480

VOYAGES ET MARINE.

moyennant le payement des sommes déboursées,
de l’intérêt à raison de dix pour cent l’an.

accrues

privilège, M. Palmer plaça d’a¬
entreprise sous les auspices des noms
les plus respectables de Nçw-York. Il forma un
comité dans lequel figuraient MM. de Witt-Clinton, Stephen Yan Rensselaer, C.-D. Golden, Phi¬
lippe Hone et Lynde Catlin, puis le mit à la tête
d’une société qui s'intitulait : Compagnie du canal
entre l’océan Atlantique et l’océan Pacifique, et qui se
constituait au capital de cinq millions de dollars,
divisé en quinze mille actions de cinq cents dol¬
lars chacune. L’acte portait que les ingénieurs
chargés de suivre les études seraient dans le Ni¬
caragua sept mois après les souscriptions closes,
et que les travaux commenceraient au bout de
l’année révolue. La compagnie s’engageait, en
outre, à faire l’avance au gouvernement central
de deux cent mille dollars pour les premiers tra¬
vaux de fortification et d’exploration du terrain.
Cette affaiVe, grandement montée et commencée
sous les plus brillants auspices, n’aboutit qu’à
un avortement. La crise financière de cette épo¬
que et les troubles politiques de Guatemala lui
furent funestes. Après avoir obtenu en Amérique
des souscriptions conditionnelles pour un mil¬
lion de piastres, M. Palmer se rendit à Londres,
où il sollicita vainement, durant dix mois, le conInvesti de

bord

son

ce

�CANALISATION DE

l’ISTHME

DE PANAMA.

48î

capitalistes anglais. C’était alors un
découragement pour ces sortes de
spéculations, et la déconvenue du cacique des
Poyais rendait les bourses défiantes. Quelle que
fût la solidité des garanties que présentait
M. Palmer, il ne put vaincre cette situation des
esprits et surmonter la répugnance générale.

cours

des

moment

de

Le même échec attendait

qui fut faite,

une

seconde tentative

des auspices plus brillants en¬
compagnie hollandaise dont l’intel¬
ligent roi de Hollande, Guillaume, était l’âme et
le principal souscripteur. Il paraît que, dans le
sous

core, par une

moment même où M.

Palmer obtenait la

conces¬

parler, les Hollandais
avaient, de leur côté, cherché à profiter des
avantages promis par le décret du 12 juillet 1825.

sion dont

Une

on

vient de

compagnie s’était formée

au

capital d’un

roi s’était réservé la
de M. Palmer, elle se
décida à agir. Un envoyé spécial, le général Verveer, se rendit en Amérique avec une mission du
roi des Pays-Bas, pour conclure un traité de
commerce et
poser les bases d’un autre traité
concernant la jonction des deux mers. Ces bases
étaient des plus libérales. Le canal devait être

million de florins, dont le
moitié. Après l’avortement

ouvert

à tous les navires marchands

sans

distinc¬

tion ; les navires de guerre devaient obtenir l’au¬
torisation de la république, et elle n’était accor31

�482

VOYAGES ET MARINE.

dée, dans un cas de guerre, à aucune des parties
belligérantes. Le canal était un passage neutre,
et on voulait le faire reconnaître comme tel par
les

fgrandes puissances maritimes. Le projet,

d’ailleurs, lui attribuait des conditions de largeur

profondeur capables d’admettre les plus
navires de commerce en plein chargement.
Un port franc devait être fondé à l’embouchure
ou dans le voisinage.
Les négociations en étaient là, quand la révo¬
lution belge de 1830 vint en paralyser l’essor et
en détruire tout l’effet. Get événement changeait
la position du roi des Pays-Bas; il ne pouvait
plus désormais aventurer ses ressources dans des
spéculations lointaines. Il retira son patronage,
et la compagnie fut obligée de se dissoudre sans
avoir pu s’organiser. Cependant de nouvelles ou¬
vertures ont eu lieu depuis lors, et il est à croire
que si quelque association sérieuse se formait
pour la jonction des deux mers , la Hollande n’y
demeurerait pas étrangère et répondrait au pre¬
mier appel.
Pendant que la République Centrale provoquait
ainsi, par tous les moyens en son pouvoir, la
réalisation de cette entreprise gigantesque, la
Colombie semblait oublier qu’elle avait aussi
quelque chose à y prétendre. Des troubles inté¬
rieurs, des guerres civiles, absorbaient son attenet

de

gros

�.

CANALISATION DE

l’ISTHME

DE

PANAMA.

483

lui laissaient pas la liberté d’esprit
s’occuper de conquêtes pacifi¬
ques. Bolivar, le premier, vers 1829, songea à
faire exécuter quelques études du côté de Pa¬

tien, et

ne

nécessaire pour

deChagres, avec la pensée d’appliquer
plus tard son armée aux travaux définitifs. Mais
déjà la main de la mort pesait sur lui. La
chambre provinciale du district de Panama prit
alors l’initiative. A deux reprises, en juin 1831
et en octobre 1833, elle appela sur cette impor¬
tante question l’attention du congrès général,
qui, pressé et mis en demeure, finit par rendre,
le 27 mai 1834 un décret à peu près semblable
à celui que la république du Centre avait adopté
en 1825. Seulement cet acte ne stipulait rien de
précis au sujet de la nature du travail, et, tout en
admettant la possibilité d’une jonction inter-ma¬
nama

et

,

rine, il autorisait toute autre voie de communi¬
cation, telle que chemins ordinaires où chemins
de fer. Quoi qu’il en soit, aucune proposition

formelle

ne

semble avoir été la

conséquence de

décret avant celle que fit, le 25 mai 1835, ce
même baron de Thierry, dont les destinées aven¬
ce

occupé récemment la curiosité pu¬
blique. M. de Thierry demanda et obtint la con¬
cession d’un privilège pour un cartal de dix pieds
de profondeur, qu’il devait exécuter au moyen
des rivières de Chagres et de Quebra-Grande.
tureuses ont

�VOYAGES ET MARINE.

484

d’exécution étaient de deux ans pour
les éludes et de trois autres années pour les tra¬
vaux. Le canal faisait retour à la république après
Les délais

cinquante ans de jouissance.
fense militaire étaient à la

Les ouvrages de dé¬
charge du baron de

Thierry, qui, en revanche, devait recevoir de la
république tous les terrains nécessaires pour ses
môles, darces, magasins, etc. Un tarif des droits
de péage accompagnait le décret. Quelques jours
auparavant, et à l’appui de cette concession, une
loi rendue par le congrès avait affranchi de toute
espèce de droits de douane, et pour vingt-cinq
années, les districts de Porto-Bello et de Panama;
ce
qui en faisait des pays de franchise, librement
ouverts au commerce
mesure

était d’une

libérale.

de toutes les nations. Cette

politique à la fois habile et

question, tant dans le
qu’à Bogota, quand les États-Unis
crurent devoir faire une démarche officielle qui
intéressait les deux républiques espagnoles au
même point de vue. Le 3 mars 1835, le sénat de
rUnion prit la résolution suivante :
Arrête : Que le président sera prié d’ouvrir
des négociations avec les gouvernements du
Centre-Amérique et de la Nouvelle-Grenade, à
l’effet de protéger, dans les stipulations à inter¬
venir, tous individus ou compagnies qui se proVoilà où en,était cette

Guatemala

«

�CANALISATION

DE

L’ISTIIME DE PANAMA.

485

poseraient d’ouvrir une communication inter¬
marine entre les deux océans, Atlantique et Pa¬
cifique, et en outre de faire prévaloir, dans un
contrat de ce genre, le droit que doivent avoir
toutes les nations du globe à la jouissance de ce
passage, contre le payement de droits modérés
et équitables. »
A la suite de cette résolution, on dut choisir

spécial et officiel pour en faire sortir
quelque résultat. Le choix du gouvernement s’ar¬
rêta sur le colonel Charles Biddle, frère du célèbre
agent des banques et de l’antagoniste actif du
parti démocratique. Ce choix semblait réunir
toutes les conditions désirables de position et de
capacité. D’ailleurs, ce délégué emportait des
instructions détaillées qui ne lui permettaient pas
de se méprendre sur la nature de sa mission. Il
lui était enjoint de se rendre, par la route la
plus directe, au port de San-Juan de Nicaragua,
un

agent

de remonter la

rivière de San-Juan et de par¬

s’assurer des points
sur lesquels la communication inter-marine pou¬
vait s’ouvrir et se poursuivre. » A la suite de
cette exploration sur les lieux, il lui était indiqué

courir ensuite le lac, afin de

jusqu’à Guatemala, ca¬
pitale de la république du Centre, où, soit par
lui-même, soit par l’influence de M. de Witt,
chargé d’affaires de l’Union, il pourrait se pro-

de continuer son voyage

�486

’

curer

tous

VOYAGES ET MARINE.

les

renseignements, documents, ma^
s’édifier complètement
de l’entreprise. Son enquête une
sur ce point, ses instructions lui

tériaux nécessaires pour
sur

la valeur

fois terminée

ordonnaient de

se

rendre dans la Nouvelle-Gre¬

nade, afln d’y procéder avec la même sollicitude
la même persévérance à l’étude du second

et

projet, celui d’une communication inter-marine
sur l’isthme de Panama. M. Mac-Afee, chargé
d’affaires à Bogota, avÿit l’ordre de l’aider dans
cette recherche et de ne lui épargner ni son con¬
cours, ni ses conseils. Ainsi rien n’avait été né¬
gligé de la part du gouvernement de Washington
pour que cette tentative eût une heureuse issue.
Malheureusement les lumières de l’agent n’étaient
pas à la hauteur du mérite des instructions, et
le colonel avait eu le soin d’y faire introduire une
clause

q^ui le laissait à peu près maître de modifier

gré son itinéraire. Cette faculté discré¬
tionnaire fut l’une des principales causes qui

à

son

rendirent cette mission

impuissante et infruc¬

tueuse.

quittant les États-Unis,
Jamaïque, d’où il fit
voile directement pour l’isthme de Panama. C’é¬
tait supprimer la moitié de sa tâche, l’étude de
la communication par le lac de Nicaragua. Quand
plus tard, à son retour aux États-Unis, M. ForLe colonel

se

Biddle,

en

rendit à Cuba et à la

�CANALISATION DE

L’ISTHME

DE PANAMA.

487

sjilh lui demanda des explications sur cet oubli,
le colonel lui répondit assez cavalièrement, « que
des informations sûres prises à Cuba, à la Jamaïdans la

et

Nouvelle-Grenade, l’autorisaient à

point serait
de cette opi¬
nion, il invoquait les études faites par Bolivar,
l’opinion d’une société scientifique de Bogota, et
penser que toute entreprise sur ce
insensée et chimérique. » A l’appui

surtout

celle du docteur Pierre

hommes les

Gual, l’un des

plus considérés de la Nouvelle-Gre¬

nade, enfin le cri de la notoriété publique. Il

résultait de

ces

impressions diverses, que l’ou¬

d’un canal maritime par la rivière de
San-Juan et le Nicaragua devait rencontrer comme
verture

rapidité des eaux de
rivière, les tempêtes du lac, l’insalubrité du

obstacles insurmontables, la
la

climat et la considération

des distances trois

plus considérables que sur l’isthme de Pana¬
Au lieu de vérifier par lui-même si ces em¬
pêchements étaient réels, ces difficultés sérieuses,
le colonel Biddle accepta comme vrais tous les
bruits, tous les rapports qui lui parvinrent, et ce
fut sur la foi de pareils errements qu’il condamna
fois

ma.

d’une manière irrévocable l’une des deux

loca¬

qu’il avait pour mission d’explorer.
qu’il en soit, il arriva à Panama le
dé¬
cembre, et y reçut un accueil enthousiaste.
L’objet de sa mission et l’échec récent du bacon

lités

Quoi

�488

VOYAGES ET MARINE.

Tliierry concouraient à rendre sa présence
précieuse aux populations. Dès l’instant même
de

mit à l’œuvre. Il parcourut l’isthme
remontant les eaux du Chagres jusqu’à Cru-

le colonel
en

se

se rendit ensuite par terre à Panama.
L’examen des lieux le satisfit pleinement. Il n’hé¬

cès, et

l’isthme
théâtre,
navigation, soit d’un chemin

sita pas à dire et à écrire officiellement que
de Panama pouvait devenir facilement le
soit d’un canal de

de fer, exécutés de manière à ce qu’on pût désor¬
mais passer en six heures des eaux de la mer des
Caraïbes dans celles de la mer du Sud. Il constata

la rivière de Chagres était navigable dans
les saisons de l’année, pour des bateaux
à vapeur tirant de cinq à six pieds d’eau et que
le courant n’y excédait pas trois milles à l’heure.
De Chagres à Crucès, disait-il, on peut remonter
en cinq heures et réunir ensuite Crucès à Panama,
par une voie de fer qui ne serait pas d’une exé¬
cution plus difficile que celle de Washington à
Baltimore, sur un développement de cinq à six
que

toutes

«

lieues.

»

Telles furent les

impressions que fit naître chez
un
séjour de six semaines à
Panama. Il partit donc pour Bogota avec des idées
très arrêtées, et y arriva le 13 mars 1836, après
un
pénible voyage de cinquante-quatre jours.
Sans perdre de temps, il s’aboucha avec le goule colonel Biddle

�CANALISATION DE

l’iSTHME DE PANAMA.

489

grenadin par rintermédiaire du chargé
d’affaires, M. Mac-Afee. On ouvrit des négocia¬
tions qui aboutirent à la présentation d’une loi au
congrès. Mais, dans l’intervalle, avertie par cet
éveil, une compagnie grenadine s’était formée
et demandait d’entrer en participation dans le
projet, en offrant des conditions meilleures.
Cette concurrence soudaine fut l’objet de pour¬
parlers assez vifs et d’explications orageuses.
Enfin on parvint à concilier tous les intérêts, et
un décret fut rendu, qui accordait le privilège
verneraent

d’une communication inter-marine par

l’isthme

colonel Biddle en nom propre
qu’à une société de capitalistes de Bogota. Un
compromis passé entre les parties affectait au co¬
lonel et à ses futurs intéressés des États-Unis les
deux tiers de l’affaire; l’autre tiers demeurait la
propriété des Grenadins. Philadelphie était dési¬
gnée comme le siège de la société. Le personnel
des directeurs devait être puisé dans l’un et dans
l’autre état dans la proportion de l’intérêt stipulé
pour chacun d’eux. On avait fixé à trois années
le délai réservé aux études, et à trois autres an¬
nées le temps nécessaire pour l’achèvem-ent des

de Panama, tant au

travaux.

joua à Bogota le colonel
le gouvernement des Étatsd’investigation précise, dé-

Tel fut le rôle que

Biddle; investi par
Unis d’une mission

�490

VOYAGES

ET

MARINE.

terminée, circonscrite, il en dénatura le carac¬
tère et se présenta au gouvernement grenadin
comme
l’agent d’une spéculation particulière.
C’était là évidemment

prévarication, une in¬
terprétation abusive, et le chargé d’affaires eut le

tort de mettre

son

une

influence oflîcielle

au

service

d’une semblable combinaison. Le gouvernement

Washington ne pouvait pas demeurer sous le
coup d’une responsabilité aussi compromettante;
il désavoua son agent et se déclara entièrement
étranger à ce qui avait pu se conclure. Des expli¬
cations furent demandées à M. Mac-Afee, qui
parvint à se justifier tant bien que mal en rejetant
de

les torts

sur

le colonel Biddie. Quant à ce der¬

nier, il fut tellement affecté de l’issue de

négociation qu’il mourut
,

retour aux

États-Unis.

Les choses

en

peu

restèrent là

société Biddie^existait

encore

cette

de mois après

son

jusqu’en 1838. La
de

droit, mais de

fait elle était dissoute. Les intéressés

grenadins
sortir de ce cercle vicieux.
Une maison française de la Guadeloupe, MM. Jolly
et Salomon, s’étant offerte pour continuer l’en¬
treprise on renoua les négociations, et un nou¬
veau décret
ampliatif fut rendu par le congrès,
firent

un

effort pour

,

en

date du 29 mai. Ce décret consacre la déchéance

du colonel Biddie et investit MM.
mon

et

Auguste Salo¬

compagnie du privilège de la communica-

�CANALISATION DK

lion inter-marine

sur

L’iSTHME

DK

PANAMA.

491

l’isthme de Panama. Les

concessionnaires y ont

liberté entière
d’exécution, soit qu’ils adop¬
tent un
carrossable, une voie de fer,
un canal à écluses, une canalisation des rivières;
le tout pratiqué d’une manière mixte ou absolue.
Seulement, un canal de dix pieds de profondeur
ne donne droit qu’à un
privilège de cinquante
ans, tandis qu’un canal de quatorze pieds recule
ce terme
jusqu’à soixante années. Une foule d’a¬
méliorations et d’avantages de détail complètent
nouveaux

pour

les

moyens
chemin

les diverses clauses de cette concession. Il y a
mieux ; par un arrêté de 1838, le cabinet grena¬

din, s’appuyant sur une délimitation faite en 1803
par le gouvernement de Madrid, a dénoncé ses
prétentions à la souveraineté de la côte des Mosquitos, ce qui la rendrait maîti’esse de l’embou¬
chure de San-Juan, et paralyserait toute tentative
de communication par le lac de Nicaragua. La
Nouvelle-Grenade se trouverait, si cette interpré¬
tation était fondée, dans la position de pouvoir

ligne rivale au projet de celle qui
intégralement son territoire. Ainsi le
choix ne serait plus possible entre les localités,
et l’isthme de Panama deviendrait le seul point
qui pût réunir aux convenances topographiques
la sécurité politique si nécessaire pour une exé¬
cution pareille.

neutraliser la

traverse

�49-2

VOYAGES ET MARINE.

l’historique exact des diverses tenta¬
des deux océans a été l’ob¬
jet. Les gouvernements intéressés d’une manière
directe et locale à cette entreprise ont l’un et
l’autre fait des appels aux capitaux étrangers, et
Tel est

tives dont la jonction

ont

contracté successivement

;

celui du Centre-

M. Palmer et avec la compagnie
hollandaise, celui de la Nouvelle-Grenade avec le
baron de Thierry, le colonel Biddle et MM. Salo¬
mon et Compagnie. De ces expériences succes¬
sives, la dernière seule est encore à l’état de
germe; les autres ont complètement avorté. Il

Amérique

avec

maintenant, pour compléter ce résumé
historique, à jeter un coup-d’œil sur l’état des
lieux et à s’assurer, par une étude des meilleurs
documents, de la valeur fondamentale de ces di¬

reste

point de vüe de l’exécution.
délier
des forces du génie humain. Après ce qu’il a fait
depuis un demi-siècle, on peut tout attendre de
lui. Les moyens mécaniques qu’il a mis à son
service, la vapeur qu’il a domptée, les sciences
exactes qu’il a poussées dans une magnifique voie
de développement, les gigantesques travaux qu’il
a réalisés naguère, et entre autres ce canal Calé¬
donien, qui baigne les rampes des montagnes
écossaises, tout permet de croire que la canalisa¬
tion de l’isthme américain n’est point une oeuvre
verses

entreprises,

au

Le moment serait mal choisi pour se

�CANALISATION DE

l’ISTHME

DE PANAMA.

493

portée, et que dès à présent il
d’y atteindre. Jusqu’ici l’action de
l’homme sur le globe semblait s’être bornée à la
simple défensive. Un obstacle se présentait-il, on
le tournait, on n’osait pas l’aborder de front. Ce
rôle passif, ce système d’inertie, doivent faire
place tôt ou tard à une attaque dans les règles.
Au lieu d’obéir, l’homme commandera; il fera
passer les fleuves dans les vallées arides, et
tranchera les continents qui se prêteront mal à
ses relations. Chaque jour la nature livre un de
au-dessus de

sa

est en mesure

ses

secrets à

la méditation humaine, comme au¬

plus tard on se servira contre
il est écrit dans
,les faits. Les canaux qui sillonnent les territoires
européens, les voies de fer qui impriment jusque
sur le sol même la loi de nivellement qui s’impose
aux sociétés, ne sont qu’un prélude à des modi¬
fications plus profondes et plus grandioses. Le
monde physique a été longtemps un despote; il
se peut que, dans les âges futurs, il ne soit plus
qu’un esclave.
Spéculativement, et abstraction faite d’études
plus positives, on peut dire que la jonction des
deux océans est une chose réalisable. En exagé¬
rant même la somme des obstacles, il n’en est
tant

d’armes dont

elle. Ce mouvement est évident;

aucun

qu’aujourd’hui le travail humain ne puisse

vaincre

r

avec

le

concours

de deux éléments déci-

�494

VOYAGES ET MAUHNE.

sifs, le temps et les capitaux. Voyons si ce résul¬
tat, dont on a le sentiment à priori, ne trouve
pas de sanction dans les recherches faites sur les
lieux mêmes, tout incomplètes qu’elles soient
encore.

Ligne
sur ce

du

point

lac

une

de

Nicaragua.

—

On

a vu

canalisation naturelle

que

et inin¬

terrompue existe déjà, tant par la rivière de SanJuan que par

le canal de Nicaragua, communi¬

quant au petit lac de Léon. La rivière de San-

Juan, qui a prise dans le grand lac, descend vers

l’Atlantique

large et sinueux, qui
peut avoir cent milles de long. Quant au lac luimême, sa navigation est saine comme profon¬
deur, puisqu’on trouve, dans presque toute son
étendue, de trois à huit brasses d’eau. Quelques
tempêtes violentes, nommées dans le pays papagayos, le dévastent bien par intervalles; mais il
est évident que ce n’est point là un inconvénient
sérieux pour les paquebots à vapeur. La navigabi¬
lité de la rivière de San-Juan est un problème
moins éclairci. Les versions diffèrent, et ce qui
en ressort le plus clairement, c’est qu’aucune
reconnaissance hydrographique n’a encore été
faite avec quelque détail. Robinson, dans sesüfemoîres sur

par un cours

la Révolution Mexicaine^

assure

que sur

point delà barre on a trouvé vingt-cinq pieds
d’eau, et que le reste du lit est sain jusqu’au lac.

un

�CANALISATION DE

L’ISTHME

DK

PANAMA.

495

Thompson est moins hardi : il n’admet pas qu’on
puisse compter, en remontant la rivière, sur une
profondeur de plus de quatre pieds. Le marquis
de Yeineni, M. G. Bolton, M. de Canaz, agent
diplomatique du Guatemala, s’accordent tous
pour signaler des difficultés dans la navigation de
San-Juan, des hauts-fonds de sables et de ro¬
chers, contre lesquels il faudrait employer, inu¬
tilement peut-être, les ressources de l’art. D’où
l’on peut conclure que le San-Juan'ne doit être
regardé que comme le réservoir alimentaire d’un
canal latéral et non comme un fragment naturel
de la ligne navigable.
Cet obstacle vaincu, il en reste un second,
celui de la communication du lac de Nicaragua
avec l’océan
Pacifique. D’après toutes les rela¬
tions, il semble que la haute cordilière du Gua¬
temala s’arrête sur cet isthme pour faire place à
un
système de petits mamelons coniques entre
lesquels on trouverait sans peine le tracé d’un
canal. La plus grande difficulté consisterait, d’a¬
près Thompson, dans la différence des niveaux
entre les eaux du lac et celles de l’Océan; cette
différence est de cent quarante pieds. Quant à la
hauteur du sol, elle varie de soixante à cent
‘

Les études de

croire que le
cours d’eau.

r

tracé

ce

en

canal n’ont pas

été faites ; mais il est à
une ligne parallèle au

serait facile dans

�496

VOYAGES ET

MARINE.

pieds au-dessus du niveau du lac. La
d’après M. Bolton, un roc
maniable et qui formerait un excellent lit pour

soixante
nature

du terrain est,

le canal.

composerait donc d’une grande
qui, pendant deux milles environ, au¬
rait plus de cent trente pieds de hauteur, puis
s’abaisserait durantsixautres milles pouratteindre
un
espace propice et naturellement nivelé. La
distance totale serait d’une vingtaine de milles.
Dans ce cas, l’eau du lac servirait elle-même d’a¬
limentation, mais peut-être, avec un système
d’écluses, serait-il possible de diminuer l’impor¬
tance de la tranchée, surtout si l’on faisait dériver
une prise d’eau du lac de Léon
qui se trouve de
trente pieds plus élevé que celui de Nicaragua.
D’autres projets ont embrassé le lac Léon luimême, et ont voulu placer le théâtre de la com¬
munication maritime, au nord-ouest de ce bassin
et dans la direction de Realejo, le meilleur port
que la Confédération possède sur l’océan Pacilique. De son côté, la compagnie hollandaise avait
jeté ses vues sur la partie sud-ouest du lac de
Nicaragua, avec l’intention de faire aboutir son
canal au port de Nicoya, l’un des bons havres de
la même côte. Ces deux issues vaudraient mieux,
en effet, que celle du golfe de Papagayo qui
n’offre guère comme mouillage que San-Juan de
Ce travail

tranchée

se

�CANALISATION DE

L’ISTHME

Brito, rade foraine ouverte

DE PANAMA.

497

aux ouragans.

Du

l’Atlantique, le hâvre de San-Juan
semble réunir les avantages désirables. Du reste,
toute la contrée riveraine, sur cette ligne de com¬
côté de

munication, offre des ressources de tout genre.
On parle de riches mines d’or, de cuivre, de
plomb, de fer, de zinc et de mercure. Les bois y
sont abondants et de la plus belle espèce. La vé¬
gétation étale partout les plus beaux produits.
Nulle part la vie alimentaire n’est plus abon¬
dante plus facile, meilleure. La population de
,

l’État

de

de deux millions d’âmes

mélange
nègres, et pourtant la main-d’œuvre s’y main¬
est

tient à

un

taux très

dition locale

sans

raisonnable. La seule

con¬

laquelle on n’ait pas des rensei¬
gnements complets, c’est la salubrité du climat
sur la côte des Mosquitos et le long de la rivière
de San-Juan. Il est à craindre que ce ne soit là
l’obstacle le plus sérieux et le plus difficile à com¬
sur

battre.

ligne a le pré¬
d’être la plus
courte et la plus directe. M. de Humboldt évalue
la distance à vingt-huit milles à vol d’oiseau ; elle
pourrait se doubler par les exigences du terrain.
La ligne praticable aboutirait d’un côté de l’Atlan¬
tique à l’embouchure du Chagres ou la baie de
Limon, du côté de la Mer du Sud à la baie de
Ligne

de

Panama.

—

Cette

cieux et incontestable avantage

�498

VOYAGES ET MARINE.

Panama

ou

l’isthme

se

à celle de la Chorera. Sur
renfle

ce

point,

déjà; de Chagresà Panama on

compte quarante milles. Le terrain n’est pas,
le croit

généralement en Europe, une
cordillère, mais une suite de collines sé¬
parées par une vallée transversale et maréca¬
geuse. Deux ou trois tranchées un peu profon¬
des, principalement'du côté de l’océan Pacifique,
sulBraient pour établir le niveau sur tous les
points. Des communications existent d’ailleurs,
et pourraient être mises à profit. La rivière de
Chagres, une fois la barre franchie, a une profon¬
deur de vingt à vingt-cinq pieds sur une largeur
de trois cents pieds jusqu’à la ville de Crucès et
même jusqu’à l’endroit où le Chagres reçoit les
eaux de La Trinité,
qui s’unit elle-même à une
comme on

haute

autre

deux
un

rivière nommée la Quebra-Grande.

cours

d’eau peuvent

Ces

être remontés jusqu’à

point où la Quebra-Grande

passe

à

peu

de

distance du Caïmitillo, affluent du Caïmito, qui

jette dans l’océan Pacifique vers la baie de la
point est à douze milles de
Panama. Le Caïmitillo présente dans son cours
plusieurs chutes dont les hauteurs réunies for¬
ment un total de quatorze mètres. Un vaste
étang, situé sur la rive droite de La Trinité,
pourrait être disposé pour le service des eaux du
canal, qui à la rigueur s’alimenterait encore par
se

Chorera. Ce dernier

�CANALISATION DE

l’ISTHME DE PANAMA.

499

dés rivières Bernardino et
Araïacinto. Le territoire offre d’ailleurs diverses
ressources. Le sol argileux ou vaseux se prête

des dérivations tirées

partout à la fabrication de la brique :
abonde, on trouve même du plâtre sur

la chaux

plusieurs

points. Des bois de construction et d’ébénisterie
couvrent les versants de l’isthme. Les habitants
en comptent plus de cent espèces. On annonce
en outre des mines de plomb, de cuivre et de
mercure, et des houillères d’une exploitation fa¬
cile. L’insalubrité du climat ne semble pas offrir
des empêchements insurmontables, et les sai¬
gnées dont le canal serait’ l’occasion et l’objet
contribueraient beaucoup, on peut l’espérer, à
l’assainissement du pays.
Ainsi voilà deux lignes
sont

de communication qui
objections

matériellement exécutables. Les

tirées de la différence des

niveaux des deux

plus aucune valeur depuis les re¬
qu’exécuta le capitaine Sabine, secrétaire
de la société royale de Londres, par les ordres de
Bolivar. Cet hydrographe constata que la diffé¬
rence des hauteurs ne provient que de la diffé¬
rence des marées, nulles dans le golfe du Mexi¬
que et très fortes sur les côtes de l’océan Pacifi¬
que. Ainsi, toutes les douze heures, en commen¬
çant avec la marée haute, l’océan Pacifique est de
13
pieds plus élevé que l’Atlantique : à la

océans n’ont
levés

�500

marée
môme
fi

VOYAGES ET MARINE.

descendante, il se trouve un instant à la
hauteur, enfin, à la marée basse, il est à
pieds au-dessous.

Des deux

qui
est

lignes dont il

est ici question,

la seule

ne serait l’objet d’aucun conflit politique,
celle de Panama. Elle est aussi la plus courte;

peut-être n’est-elle pas celle qui offrirait le plus
de ressources pour l’alimentation d’un canal.
C’est un point qui reste à vider. La ligne de
l’isthme, pourvue d’une voie d’eau naturelle, se¬
rait aussi la seule qui se prêterait à un système
de communication provisoire, et sur petite
échelle reliée par un chemin de fer. Dans l’un
et l’autre cas
une tranchée profonde serait né¬
cessaire dans une étendue de plusieurs milles.
Mais il ne faut pas qu’un travail semblable effraie
l’imagination. Sur les plateaux mexicains existe,
sous le nom de Desague de
Huehuetoca, un ouvrage
exécuté par les Espagnols, et non moins colossal
que le percement de l’isthme. Tl eut pour but
de préserver la vallée de Mexico des inonda¬
tions, en donnant un écoulement aux eaux des
divers lacs, par une galerie souterraine creusée
dans les collines de Nochistongo. Ouverte le 28
novembre fl 507, cette galerie (^ocaôon) fut achevée
en douze mois sur un
développement de 6,600
mètres. En 1608, lè vice-roi la parcourut à che¬
val. Huit mille Indiens avaient péri à la tâche.
,

,

�CANALISATION

DE

L’ISTHME DE PANAMA.

oOt

meuble; il céda
plafond formé de

Malheureusement le terrain était
bientôt. Il fallut soutenir le
couches alternantes de
Les

eaux

minèrent les

d’argile durcies.

marne

et

murs

latéraux et

encom¬

des sédiments successifs. La
galerie fut bouchée et de nouvelles inondations
menacèrent Mexico. Alors ce travail gigantesque
recommença sur de nouveaux frais. Une tranchée
à ciel ouvert dut remplacer la galerie. Cette fois,
la besogne, mal dirigée, se prolongea durant
brèrent leur lit par

deux siècles. Dans
est

une

son

plus prodigieuses qui exis¬
remplie d’eau à une profon¬

des choses les

tent. Si la fosse était

état actuel, cet ouvrage

deur de dix mètres, des vaisseaux de guerre pas¬
seraient au travers de la rangée des montagnes

qui ceignent le bassin de Mexico. Quand on a vu
\eDesague delluehuetoea, la canalisation de l’isthme
de Panama n’est plus un problème, mais seule¬
ment une question de temps.
En fait d’ouvrages analogues, on ne peut guère
citer, en Europe, que les canaux d’Amsterdam
et le célèbre canal Calédonien '. Quoique ces
deux travaux n’aient pas la grandeur du projet
Calédonien, qui réunit les deux mers d’Écosse et
d’Irlande, a'coûté 24,675,000 francs. Il donne passage à des
bâtiments de 1,000 tonneaux et à des corvettes de 52 canons.—
Il a environ dix milles de plus en longueur que n’aurait la com¬
munication entre Chagres et Panama. L’achat de.s terrains a
*

Le canal

�502

VOYAGES ET MAKINE.

qui nous occupe, ils doivent être regardés comme
une preuve de ce que peut le génie humain dans

telle voie. Par les résultats obtenus, on a

une

comprendre que des réalisations
seulement glorieuses,
mais encore souverainement utiles. La jonction
des deux océans laisserait bien loin tous ces pré¬
cédents, et sei’ait pour l’univers entier un titre
de grandeur et une source de richesses
La na¬
vigation périlleuse et souvent fatale du cap Horn
serait à l’instant même supprimée et les républiété à même de

de

ce

genre ne sont pas

coûté 1,200,000 francs , les bois de construction 1,800,000 fr.
Ces deux dépenses se trouveraient annulées pour un travail ana¬

logue sur l’isthme américain.
*

D’après des documents officiels , l’Angleterre et les Étatsexpédié, en 185S, 203,000 tonneaux de marchandises

Unis ont

; W France, 50,000 ; la Hollande, 48,000 ; l’Es¬
le Danemarck et la Suède, 17,000 environ ; en tout
300,000 tonneaux. L’aller et le retour se compose donc , dans
l’état actuel, de 600,000 tonneaux. Or, le transport, par le cap
Horn, a dû occasionner en frais extraordinaires, 1« une assu¬
rance exorbitante ; 2° un intérêt de deux mois et demi de tra¬
versée sur la valeur de la cargaison et de la coque du bâtiment;
3« un excédant de dépenses en traitements d’officiers, gages
d’équipages, etc., tous déboursés forcés qu’éviterait le passage
au travers de l’isthme, et qu’on ne peut pas évaluer à moins de
2S francs par tonneau , en moyenne ; c’est-à-dire, à 13 millions
pour les 600,000 tonneaux. En estimant les droits de péage à la
moitié, c’est-à-dire à 7 millions 1 /2, les 30 millions que coûte¬
rait un canal seraient amortis au bout de quatre années d’ex¬
ploitation active, sans compter le développement que cette voie
nouvelle imprimerait nécessairement à la navigation.

par

le cap Horn

pagne

,

�I
CANALISATION DE

l’ISTHME

DE PANAMA.

503

naissantes de l’Amérique Occidentale entre¬

ques

raient d’une manière

soudaine et active dans le

giron commercial du monde européen. Il est inu¬
tile d’ajouter que l’Union, plus qu’aucune autre
puissance, les attirerait dans son centre d’ac¬
tion tant à cause des affinités de régime que par
,

le fait d’une activité presque limitrophe.
Il ne semble pas d’ailleurs qu’une entreprise

puisse être le fait d’une spéculation
particulière. Les gouvernements seuls auraient
qualité pour l’aborder avec des moyens d’exécu¬
tion capables de maîtriser les obstacles et de faire
prévaloir les résultats. En supposant l’œuvre ac¬
complie qui s’arrêtera sérieusement à la pensée
qu’une voie de communication aussi précieuse,
aussi indispensable, soit livrée à la merci d’une
compagnie d’actionnaires, quelquefois capri¬
cieuse toujours avide ? La confiera-t-on davan¬
tage à la politique d’un gouvernement? D’au¬
tres écueils sont attachés à une délégation de ce
genre. Que le gouvernement investi d’un si ex¬
orbitant privilège soit précisément celui qui le
tient de sa position géographique, ou que ce soit
l’un de ceux qui se partagent l’empire maritime du
globe, toujours est-il qu’à l’instant même ce geô¬
lier, quel qu’il puisse être, aura dans ses mains
l’une des plus importantes clefs du commerce
du monde? Sera-t-il possible aux autres nations

aussi vaste

,

,

�l
604

VOYAGES ET MARIJNE.

des fourches caudines semblables ?
Non; l’abdication serait trop dangereuse, trop
buiniliante. Pour leur part, les États-Unis et la
de passer sous

France

ne

souffriraient pas

qu’une puissance eu¬

ropéen ne vînt s’établir comme une sorte de colosse
de Rhodes sur les deux parties disjointes du vaste

continent Américain et

faire le

pivot néces¬
système maritime et commercial.
La neutralité rigoureuse, absolue, inviolable d’un
canal de passage, sa liberté dans tous les temps,
dans toutes les circonstances, seraient des condi¬
tions impérieuses de son existence et de son
se

saire de tout le

maintien. L’univers entier

sera

mander là-dessus de solennelles

autorisé à de¬

garanties.

gouvernements, et peut-être même les
grands gouvernements réunis, peuvent donc seuls
Les

préoccuper d’une exécution si pleine

utilement

se

d’abus

d’embarrâs.

et

Le travail excéderait les

spéculateurs ordinaires. Il est évident
que l’intérêt général demande que l’opération se
fasse sur-le-champ, d’une manière grandiose, et
qu’on n’adopte pas les demi-mesures d’un che¬
forces de

min de fer combiné

,

avec un

double service de

paquebots à vapeur, ou tout autre système qui
ne serait
qu’incomplet et précaire. C’est un profond et vaste canal qu’appelle l’isthme de Panama,
un canal de navigation maritime, pour les plus
grands bâtiments, même pour les vaisseaux de

�CANALISATION

DE

L’ISTHME

DE PANAMA,

505

guerre. Eh bien ! cette œuvre est trop lourde pour
une société particulière. De deux choses l’une,

succomberait faute de moyens suffisants,
l’ayant réalisée, elle voudrait en retirer des
bénéfices proportionnés à ses risques. Les deux
ou

elle y

ou,

issues seraient funestes. Il est à croire d’ailleurs

que des spéculateurs procéderont plutôt par la
voie des tâtonnements, et que sous peu ils auront
établi un service de transports par tei're à l’aide
d’une communication

provisoire *. L’intérêt des

gouvernements locaux doit les faire incliner vers

expédient, qui attirerait sur l’isthme de
grands dépôts de marchandises et le peuplerait
bientôt de comptoirs florissants. Sur cet espace
qui s’étend d’une mer à l’autre, s’organiserait un
roulage actif, combinée avec économie, conduit
avec rapidité, et l’idée cosmopolite d’une grande
communication maritime périrait étouffée dans
ce nouveau développement de relations.
En résumé, une œuvre pareille ne peut res¬
sortir que d’un gouvernement, et même du
concours pacifique des gouvernements. L’opi¬
nion publique applaudira à cette mesure, et
l’avenir réserve une belle gloire à l’homme d’état
qui en aura pris l’initiative.
cet

La maison Salomon et compagnie, de la Guadeloupe, songe en
effet, comme concessionnaire du privilège, à exploiter ce service.
*

��0
TABLE DES

MATIÈRES.

Coup-d’œil sur la science géographique
Histoire et colonisation de la
I.

■11.
III.

IV.
V.

Nouvelle-Zélande

1

....

générales sur les îles polynésiennes . . .
Premiers voyages à la Nouvelle-Zélande ....

Vues

Voyages en Europe de quelques Zélandais ...
Européens naturalisés dans la Nouvelle-Zélande. .
La Nouvelle-Zélande depuis l’établissement des mis¬
sions

51

id.
59
89
65
75

L’Artémise à Taïti.

109

Expédition de l’Astrolabe et de la Zélée, de 1857 à 18-40.

175
247

Voyage dans l’Abyssinie

méridionale

.

517

Avenir de notre marine
La flotte

française

Les îles

Marquises

en

De la canalisation de

1841

'
l’isthme de Panama

FIN OE

LA TABLE DES

MATIÈRES,

565
417
461

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ADAM SMITHi —Recherches

sur la nature

et les causes de la

richesse des nations , par
Adam Smith, traduction du comte G. Garnier, en¬
tièrement revue et corrigée, et précédée d’une no¬
tice biographique par M. Blanqui, membre de
l'Institut, avec les commentaires de Buchanan,
G. Garnier, Mac Culloch, Mallhus, J. Mill, Ricardo,

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du commerce et des marchandises,

qui concerne le Commerce, la
les Douanes l’Economie politique,
commerciale et industrielle j la Comptabilité, les
Finances
la Jurisprudence commerciale, la Géo¬
graphie commerciale, la Connaissance des produits
naturels et fabriqués , leurs caractères spécifiques,
leurs variétés, leur histoire j le Mouvement des excontenant tout ce

Navigation

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Bortations
etMonnaies,
des importations
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sances, les
les Poids, etles
les Changes
Mesures de

tous les pa]fs, etc., etc., par ilfM. Blanqui aîné (de
l’Institut), J. elA.Buratt Chevalier^ Ed. Corbière
(du Havre), E. Cortambert, Denière, Duhrunfaut,
Dujardin-Sailly, H. Dussard, Th. Fix, Eug. Flachat, Step. FlachaFMomj, Francœur, J. Garnier
aîné, Ed. Halphen, Kauffmann (de Lyon), Louis
Leclerc, Ch. Legeniil, Mac Culloch, Maumj de
Mornaij, Th. de Morville, A. Mignot, B. Pance,
Payen, Pelouze père, Pclouze V\\slPerpîgna, Pommier, Bamon de la Sagra, Rey, L. Reybaud, Rodet, Horace Say, Simon (de Nantes), Wanizel, etc.
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                <text>Livres libres de droit qui proviennent de la Bibliothèque de l'Université de la Polynésie française (BUPF), du Service du Patrimoine Archivistique et Audiovisuel (SPAA) de la Polynésie française ou de collections privées.</text>
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              <text>La Polynésie et les îles Marquises : voyages et marine, accompagnés d'un voyage en Abyssinie et d'un coup-d'oeil sur la canalisation de l'isthme de Panama</text>
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