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                  <text>11.\ IJUIL LI U

�1

C. DE VARIGNY

L'OCÉAN PACIFIQUE
LES
ILES

DERNIERS
ET

LA

TERRES

RACE
SAN

CANNIBALES

OCEANIENNES

POLYNESIENNE
fRANCISCO

•

P'ARJ S
LIBRAIRIE HACHETTE ET' C·
7�,

BOUr.lèVARD

S,UNT-GEIUL\I:l, 79

�L'OCÉAN PACIFIQUE

�L6783

-

PARIS, IMPlllMEIUE
'9, Rue de Fleurus,

A.

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9

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c. DE VARIGNY

L'OCÉAN PACIFIQUE
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LES
ILES

OERNIERS
ET

LA

TERRES

CANNIBALES

OCEANIENNES

POLYNESIENNE

RACE

FRANCISCO

SAN

PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79,

BOULEVARD

S�INT-GERMAIN,

•

1888
DrOIL. de

,&lt;

proprUlt6

III

d. traducUon t'he: ... ,,"

79

�·L'OCÉAN PACIFIQUE

.

CHAPITRE

1

ÎLES FIJI, TONGA, PITCAIRN,

NORFOl K

1

Quinze jours suffisent maintenant pour
des côtes de la Manche

aux

rives du

rendre

se

Pacifique,

pout'
franchir à toute vapeur les onze cents lieues de mer
qui séparent Le Havre de New-York et traverser l'Amé­

rique

du Nord. Il y

a

trente ans, il n'en était pas ainsi.

exigeait près de six mois. Il nous en prit
davantage, cent quatre-vingt-dix-neuf jours.

Ce voyage
même

aux courtes traversées, les navires à
vapeur
s'aventuraient pas alors à de grandes distances; ils
n'affrontaient ni les furieux coups de vent du Rio de

Réservés

ne

la Plata, ni les tempêtes de l'océan Antarctique. Cette
navigation lointaine était l'apanage exclusif des navires
à

voiles, qui, haut mâtés, lourdement chargés, descen:1

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

2

daient

l'Atlantique, fuyant devant les fortes brises du
nord. Péniblement, ils débouquaient de la Manche,
assaillis par les coups de vent au travers du golfe de
Gascogne' et du cap Finisterre, louvoyant pour aUeindre
les îles Canaries. Là enfin ils rencontraient les vents
parcours de douze cents lieues,
d'ordinaire calme et bleue, et

alizés, qui, dans

un

règnent

mer

portent

sur
au

une

plus de cent
impalpable des déserts

de l'Océan, à

large

distance, la poussière

lieues de
africains.

Elle floUe, invisible dans l'air, retombant sur le
pont, couvrant d'une légère couche grise les voiles et
la mâture humides. Le vent de nord-ouest la chasse

J'Océan, qu'elle comble lentement dans

vers

incessant et silencieux du Sahara

îles du

en

ce

marche

travail

vers

les

Cap-Vert.

Aux bises froides et rudes du nord succèdent alors
une

brise

légère

et

constante,

une

température

idéale.

La nuit, le ciel étincelle d'innombrables étoiles; tantôt
elles scintillent avec éclat dans un azur sombre ct pro­
tantôt elles

fond,

diffuse dans
de

un

répandent

l'alizé, le navire, incliné,

silencieusement de

son

rescentes; il semble

pierreries
teuses

que

comme

une

lumière blanche et

firmament d'un bleu

Au souille.
toutes voiles dehors, fend

pâle.

taille-mer les vagues
sans efforts sur

glisser

phospho­
un

lit de

proue fait ruisseler devant lui, lai­
des perles, brillantes comme des dia­
sa

mants.

Capricorne franchi, adieu aux jours
régulière, aux constellations de
boréal!
Vénus
disparaît de l'horizon, la
l'hémisphère
Le

tropique

embrasés,

du

à la brise

Gr.ande-Ourse fuit, ·la Voie lactée s'évanouit, JJa Croix
se lève au loin. Les vents redeviennent varia­

du Sud

bles; plus

on

avance,

plus

ils

fraîchissent; de brusques

�ILES FIJI, TONGA, PITCAIRN, NORFOLK.

5

rafales enflent les voiles, faisant
tures
ver,

sous

puis

plier les hautes mâ­
qui les gonfle à les cre­
flasques ct molles au long

l'effort de la bise

les laisse retomber

des mâts,
subits, le

qu'elles battent paresseusement; des orages
grondement du tonnerre, le crépitement de
la pluie, secouée par une bourrasque folle qui fouette
les vagues et chasse le navire éperdu.
Au large du Rio de la Plata, les redoutables pampe1'08 annoncent le voisinage du cap 1I0rn, distant de
quatre cents lieues. Ils descendent, rapides et furieux,
du versant oriental des Andes, dévastant sur leur pas­
sage les pampas dénudées qui s'étendent de la Cor­
dillère à l'Océan, refoulant

devant

eux

de

grands

nuages gris déchiquetés qui s'entre-choquent dans
la tourmente, s'illuminant d'éclairs livides; ils rasent
la surface de la mer, balayant l'embrun des vagues,
avec un bruit striùent dans les vergues qui
craquent, les cordages qui vibrent et les haubans rai­

sifflant

dis. Dans
au

l'ouragan déchaîné,

sud, de l'est à l'ouest,

dans

une

lutte

suprême,

le vent saute du nord

comme
avec

affolé,

un

se

débattant,

ennemi

invisible,

retombant tout à coup, vaincu, avec un hurlement de
fureur. Interminablement s'allongent les côtes de la

Patagonie.

terre rude

et

froide, voilée de hancs de

nuages aux formes bizarres et fantastiques, colorés de
toutes les teintes du prisme, offrant à l'œil un tableau
mouvant et

changeant, d'indescriptibles

effets de mi­

rage.
A l'est, les îles Malouines dessinent leurs flancs
abrupts, leurs blanches parois de rocs durs et lisses.
A l'ouest on commence à discerner l'entassement
monstrueux de la Terre de Feu, 'les puissantes assises
du cap 1I0rn amoncelant à cette pointe extrême du

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

4

Nouveau Monde

rir, dans

un

ses masses

granitique�.

dernier effort, dans

un

Ici vient

mou­

renflement

su­

Grande-Cordillère, qui, de l'océan Glacial
Arctique au pole Antarctique, déroule, sur deux mille
sept cents lieues de longueur, sa puissante ossature,
ses cimes étincelantes, ses
volcans gigantesques, ses

prême,

la

arêtes dentelées.

On

sent

se

mité du
un

au

'globe.

seuil d'un monde nouveau, à l'extré­
sud, plus' rien que l'inconnu, et

Au

inconnu sinistre. Tous

cap redouté,

ont subi cette

qui l'ont franchi, ce
impression lugubre dont la
ceux

jusque dans les noms donnés à ces
régions
mystérieuses. A droite, la Terre de
les
à
Shetland méridionales; puis, au
Feu;
gauche,
très
delà, loin,
loin. derrière l'horizon embrumé,
derrière d'inaccessibles barrières de glace, défendues
elles-mêmes par des banquises énormes, un amonccl­
lement de glaciers soudés par un froid terrible, plon­
gés pendant des mois dans une nuit intense qu'illumi­
trace

retrouve

se

désolées et

nent
reur,

seules les lueurs blafardes de l'Érèbe et de la Ter­
volcans entrevus dans

ce

royaume

de la mort.

C'est bien la fin de notre monde, le vestibule sombre
et froid d'un autre océan. A cette pointe extrême, entre
cap sourcilleux et le pole figé, il semble que l'Atlan­
tique et le Pacifique se livrent un éternel combat, lut­
ce

tant de tout l'effort de leurs flots soulevés et de leurs
vents déchaînés. Plus
est aussi le

vaste,

plus puissant.

plus étendu,

le

Il défend cette

Pacifique
porte qui

donne accès chez lui; il refoule au large son rival qui
s'acharne, il entasse comme d'infranchissables ob­
stacles
murs

ses

vagues monstrueuses, espacées d'une lieue,
qui -se dressent en masses liquides

mouvants

devant le

navigateur

audacieux. Du

Pacifique

à

l'Atla�.

�ILES FIJI,

TONGA, PITCAIRN, �ORFOLK.

5

le passage est, sinon facile, du moins de comte
durée; les vents et le courant permettent de doubler le

tique,

cap en
mais de

quelques jours, parfois en quelques heures;
l'Atlantique dans le Pacifique il n'en est plus

de même, et, pour forcer

prend

ces

mesures

science du

danger,

Que reste-t-il de
cée et

passage redoutable, on
que dicte, avec la con­
la résolution de l'affronter.
ce

suprêmes

ce

de toile

navire

coquet,

à la mâture élan­

ya quelques jours à peine,
courait, toutes voiles dehors, devant les grosses brises
de l'Océan, refoulant devant lui les vagues frangées

chargée

d'écume,

secouant'

tous les ris de

ses

qui, il

gaiement,

à la

première embellie,
carguées, ses

huniers? Ses voiles

dépassés, ses écoutilles fermées, la barre amar­
n'est plus qu'une épave sur laquelle la mer se
brise, balayant le pont de ses lourdes vagues; le vent le
pousse, l'orientant comme il lui plaît. Sous les coups
redoublés des paquets de mer qui s'écrasent sur elle,
sa membrure résonne et
gémit; ses étais de chêne
dans
ses
raidis
:
câbles
et couverts de givre, le
grincent
vent fait entendre sa plainte éternelle. Sous le coup de
la tempête déchaînée, irrésistible, il s'est fait petit,
désert et silencieux: mais une pensée l'anime et une
volonté le guide. Que le vent faiblisse, et SUi' son pont
soudain ,animé la vie reparaît; on largue les basses
voiles, on pousse vers l'ouest; puis de nouveau le ciel
s'obscurcit sous les nuages, la tempête reprend, et le
terrain, lentement, péniblement conquis; est reperdu
en
quelques heures.
Pendant' quarante-cinq jours nous luttâmes ainsi.
mâts

rée,

ce

Pour doubler le cap, il nous fallait franchir un espace
de trente lieues; cela fait, peu importaient le vent, la

tempête, la

mer

furieuse,

on

avait

l'espace

devant soi,

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

6

le Pacifique immense; on remontait au nord, vers le
jour, le soleil, la chaleur. Pendant six semaines, la
lutte incessante, le vent nous rejetant toujours plus au
sud, plus au froid, au milieu des banquises de glace,
grands fantômes blancs détachés du pôle austral, el'­
rant

au

hasard

sur ces mers

solitaires. Mais lentement

poussions dans l'ouest, jusqu'au jour où, en dépit
de la tempête, nous pûmes faire route vers le nord sans
nous

risquer de nous briser contre les rochers du cap.
Malgré la bise furieuse. la mer démontée, le navire largue
ses basses voiles;
l'ouragan les crève, on les remplace,
les double,
coque tremble
on

du vent, mais
dans le

La mâture craque et plie, ln
l'effroyable pression des vagues et

on avance.
sous
on

est hors de

l'Atlantique,

on

s'élève

delà du cap dépassé et
là-bas,
Pacifique,
des froids brouillards, on entrevoit des cieux plus clé­
et

au

ments.

Voici donc enfin l'océan
baignent les côtes d'Asie et

Pacifique, dont les flots
d'Amérique, l'océan aux
îles innombrables dont les noms étaient à peine connus
alors, et dont déjà les nations européennes se disputent
la possession. Encore peu visitées, elles étaient, comme
aujourd'hui, habitées pal' une race autochtone dont
nous avons pu étudier de près quelques types curieux,
et qui, dans l'infinie variété qui la distingue, offre à la
fois les tribus les plus réfractaires à noIre civilisation
et les plus ardentes à se l'assimiler, les cannibales les
plus féroces et les Polynésiens les plus sociables. Ce
n'est pas leur histoire que nous entreprenons d'écrire
ici. Nous nous bornerons àpuiser dans nos' souvenirs,
à les rapprocher des observations de ceux qui ont connu
celle même race sur d'autres points que nous n'avons
pu visiter, et à les montrer tels qu'ils sont. Il importe

�ILES FIJI, TONGA, PITCAIRN, NORFOLK.

de

7

hâter; bientôt il sera trop tard. Le flot montant
de la civilisation envahit même l'Océanie. Quand l'isthme
se

de Panama

sera

percé,

nos

navires oublieront la route

du cap Horn. Ces mers inhospitalières redeviendront
solitaires, 'mais l'Océanie se peuplera de colons euro­

anthropophages d'hier dis­
parlement de ses pairs les problèmes
les plus compliqués de notre économie politique.
Déjà ce jour est venu pour quelques-uns d'entre eux.
Aux iles Sandwich, un souverain indigène, David Kala­
kaua, gouverne, roi constitutionnel, son royaume, avec
le concours d'une chambre des députés, d'une chambre
des nobles et d'un ministère responsable. A mille
lieues au sud des Sandwich, Tahiti, les Marquises, la
Nouvelle-Calédonie voient diminuer leur population ct
s'accroître la population étrangère. Bien qu'encore im­
parfaitement exploré dans certaines de ses parties, le
péens,

et le descendant des

cutera dans

un

continent australien est colonisé, sur les côtes tout au
moins, et la civilisation envahit lentement l'intérieur.
année est

marquée par quelque prise de pos­
l'Europe, qui pénètre enfin dans ce dédale
d'îles, dans cette poussière de continent de la mer de
Corail, de la Iller des Célèbes, de la Malaisie, refuge
des vieilles races indigènes et des derniers cannibales.

Chaque

session de

La civilisation les étreint sûrement et lentement, les
sur
place, les détruisant ou les déraci­

convertissant

nant du sol natal. Les navires d'

désigne

ceux

qui

«

engagés

», comme on

battent les îles de l'Océanie afin

d'.y

recruter des

travailleurs pour les plantations des
Nouvelles-Hébrides, des Sandwich ou de l'Australie,

transplantent chaque année un nombre croissant,
Comme les races condamnées à disparaître, à céder lem
place à d'autres, elles se désagrègent et s'émiettent.
en

�L'OCÉAN PACIFIQUE,

8

tes hasards de leur vie aventureuse et

précaire, des
conflits inattendus avec la race blanche en rejettent des
épaves jusque dans les grands archipels de la Polynésie
et sur les côtes de l'Amérique du Nord.

II

vingt ans, je me trouvais en séjour chez un de
compatriotes, M, D,." propriétaire d'un vaste rancho

Il y
nos

a

dans l'île de Kauai, l'une des Sandwich. Mon hôte avait
Polynésie et la Malaisie. Dans le cours de ses

visité la

nombreux voyages, il avait eu souvent maille à partit'
avec les tribus indigènes, notamment avec les anthro­

pophages, pour lesquels il professait une rancune de
bon aloi. Lors d'une rencontre fortuite avec eux à la
Nouvelle-Zélande, il avait réussi, aidé de

tiques, interrompre
prisonniers qui attendaient,
liste, leur
niers

se

autre

île,

ses

domes­

leur festin et à délivrer

à

tour de cuisson. Au

trouvait
et

qui

une
ne

plusieurs
résignation fata­
nombre de ces prison­

avec une

femme

jeune

appartenant

à

une

savait ni où ni comment retrouver

les siens, Mon hôte la

prit

Mme D

en

pitié

et la

à la former

ramena

à

sa

soins du

femme, engageant
ménage et à en tirer le meilleur parti possible. Wenga,
c'est ainsi que s'appelait la Canaque, était intelligente,
bien que fort paresseuse,

...

comme

ses

aux

semblables; elle

apprit assez docilement à balayer, laver et repasser;
elle apprit en outre, mais non sans peine, un français
baroque dont elle se montrait très fière,
Wenga était grande, bien faite; parmi les Canaques,
elle passait pour une beauté; mais chaque pays
� son

�ILES FIJI, TONGA, PITCAIRN, NORFOLK.

genre de beauté. Je causais
à

parfois

qu'elle parlait couramment,
prendre. Je la questionnais

nous

elle, ct, grâce

avec

bizarre et surtout à la

français

son

o

langue indigène

arrivions à

nous com­

tribu,
pays,
les coutumes et le mode de vie de ses compatriotes.

sur

sur son

sur sa

A l'occasion, eux aussi, ils mangeaient leurs
quand ils pouvaient s'en procurer; et, malgré les
d'horreur dont

gestes

racontant leurs

Wenga se montrait
diaboliques festins, j'avais

qu'elle n'en eût peut-être pas autant fait
prétendait, et qu'un gigot humain, bien

captifs
grands
prodigue en
dans l'idée

il
à

l'eût pas effarouchée. Elle s'en défendait

qu'elle le
point, ne
fort, j'en

conviens.

Un

jour, après

qu'elle
qu'elle

l'avoir fait

de

parler

son

père, qu'elle

pas bien connaître, vu les noms divers
lui donnait et les portraits très dissemblables

semblait

ne

en

faisait; de

sa

mère et de

deux

frères, qui
chenapans parce qu'elle m'en
quel âge les jeunes filles de sa
ses

firent l'effet d'affreux

me

dit, je lui demandai
tribu
«

se

A

à

mariaient.

partir

de dix ans,

Et toi,

-

A cette

me

dit-elle.

Wenga,
question fort simple

mais la contraction de

la tension de

»

es-tu mariée?

ses

elle

répondit

ne

sourcils, le pli de

son

pas,

front,

traits

indiquaient qu'elle se livrait
compliquées. J'at­
patiemment qu'elle eût retrouvé dans quelque
ses

intérieurement à des recherches très
tendis

casier de

Après

un

son

cerveau

silence de

tin fil conducteur: mais

quelques instants,

dirent, elle souffla bruyamment
me
«

-

traits

un

Moi pas savoir,

se

point.
déten­

c'était sa manière de
et elle

après
gros effort intellectuel
ces mots, qui m'ont souvent hanté
répondit

remettre

se

ses

-

massa:

moi

perdu

mon

depuis:

ficelle!

�10

L'OCÉA� PACIFIQUE.

Quelle ficelle? » lui dis-je.
m'expliqua alors, ct non sans peine, qu'il est
d'usage, dans sa tribu, de noter tous les événements
Elle

un

peu

importants

différentes,
autour de

de la vie à l'aide de nœuds de formes

sur une

sa

ficelle de lianes que l'on attache
qui constitue à la fois l'état civil

taille et

runique vêtement de l'individu. Les chefs, eux, sc
d'ajouter, sont plus habillés: ils portent un
collier .de petits coquillages autour du cou.
Or Wenga avait, parait il, perdu cette bienheureuse
ficelle dans la bagarre à la suite de laquelle elle avait
failli être mangée. La seule chose dont elle parut bien
se souvenir, c'est
qu'un des nœuds de cette ficelle con­
statait ce qu'elle appelait sa sexe. Estimant qu'elle
n'avait plus besoin de cet ornement, puisqu'ils allaient
la faire cuire, ses ravisseurs l'en avaient dépouillée.
Mais enfin, Wenga, tu n'as pourtant pas besoin
d'une ficelle, dont je corn prends que tu déplores la
perle, pour te: souvenir si tu as eu un mari ou non.
Elle souflla bruyamment, perplexe, cherchant à venir
en aide à sa mémoire rétive, et, comme la première fois,
elle me répéta :
.:\Ioi pas savoir, massa.
Puis, sur un ton plus
lamentable:
�Ioi
perdu mon ficelle!
aigu,
de
sortir de là; je n'en tirai rien
la
faire
Impossible
de plus.
ce
que je soup­
J'appris depuis par mon hôtesse
l'embarras
de
d'ailleurs
çonnais
Wenga provenait
que
et

«(

hâla-t-elle

»

...

II:

»

...

«

»

»

«

-

-

moins de l'incertitude de

sion de

rappeler

ses
un

souvenirs,
mari, les

pas bien fixée
choix.

au

sa

mémoire que de la confu­

qu'elle avait, pour ne pas se
mêmes raisons que pour n'être
et

sujet

de

son

père:

l'embarras du

�ILES FIJI,

Avant de
a

trouve

TONGA, l'ITCAIl\N, NORFOLK.

dispnraitre complètement,

son

11

le cannibalisme

historien, historien sincère

et de bonne

successivement parcouru les îles Fiji, Tanna,
les Nouvelles-Hébrides, la Nouvelle-Guinée, d'abord en

foi, qui

a

vagabond globe troller, comme il s'intitule lui-même.
puis comme correspondant de journaux anglais et aus­
traliens 1. M. Julian Thomas appartient à cette catégorie
d'infatigables explorateurs sortis des rangs de la presse
anglaise, comme Stanley, O'Donovan et tant d'autres
que le démon du

reportage

ct des

travers les

passions jumelles, entraîne à
vierges ct les mers inexplorées.
Le cannibalisme serait-il
l'homme civilisé

decouvertes, deux

un

goût

puisse revenir,

une

continents

naturel

auquel

fois débarrasse

des liens et des entraves de notre ordre social? On serait
tenté de le croire. te reverend Thomas Williams, l'un
des premiers missionnaires des Fiji, raconte comment,
en

1804, vingt-sept détenus anglais, ayant réussi à
pénitentiaire de la Nouvelle-Galles du Sud,

s'évader du

gagnèrent

l'île Ilewa, l'une des

Fiji.

Grâce à lems

armes

feu, ils inspirèrent aux indigènes une terreur super­
stitieuse telle, que ces derniers leur obéissaient comme
à

à des divinités et que leurs

même les

plus

odieux, étaient immédiatement satisfaits. Livrés
passions les plus honteuses, aux convoitises les

aux

caprices,

plus

ils étonnaient par leur perversité les sauvages
milieu desquels ils vivaient, greffant sur leurs vices

abjectes,
au

d'hommes blancs les vices de la

barbarie, ivres

de leur

toute-puissance succédant à l'esclavage du pénitentiaire,
assoiffés d'orgies après des privations de toute sorte.
Comme les sauvages, ils

en

arrivèrent à

sc

nourrir,

eux

1. Julian Thomas, Calillibais mid COI/viels, i vol. in-Ss, London i CUl'­
dell et Cio.

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

12

aussi, de chair humaine, par bravade d'abord, puis par
goût, tuant et mangeant leurs captifs, leurs esclaves, et
s'enivrant de kava. Peu d'années

après

ils

ne

restaient

plus que deux: les uns avaient succombé à leurs
excès, les autres s'étaient entre-tués ou avaient péri
empoisonnés par les indigènes. Quand, vingt ans plus
tard, on retrouva leurs traces, un seul vivait encore,
au

milieu de

ses

douze femmes et de

ses

cinquante

enfants.
Ce

patriarche fut sourd à toutes les sollicilations que
capitaine d'une goélette' anglaise, dési­
reux probablement de se faire bien venir des autorités
en
rapatriant cet intéressant personnage, et se refusa
obstinément à rentrer dans le giron de la civilisation,
Il se méfiait de l'accueil qui lui serait fait, ct les souve­
nirs qu'il avait gardés du pénitentiaire de la Nouvelle­
Galles du Sud n'étaient pas pour le séduire. Il signifia
donc au capitaine qu'il eût à partir au plus tôt, s'il ne
voulait pas se trouver exposé, lui ct son équipage, à une
attaque des indigènes, et le capitaine se le tint pour
dit. Le dernier argument dont se servit Paddy Connor
lui adressa le

pour décider son interlocuteur à le laisser en repos fut
que les Canaques appréciaient fort la chair des hommes
blancs. Il

en

préférences,

.avait

et de bananes

moins

qu'ils

goûté

cette chair

lui-même et

mûres, tandis

ne

fussent très

bœuf et contenait

comprenait leurs
un
goût de thon
que celle des indigènes, à
jeunes, rappelait le vieux

ayant, disait-il,

trop de tendons. On croirait entendre

disserter Brillat-Savarin.

,

�ILES FIJI, TONGA, PITCAIRN, NORFOLK.

15

III

toujours un sujet d'étonnement quand on côtoie
archipels si riants, si riches et si fertiles de l'océan
Pacifique, de penser qu'on a sous les yeux les dernières
citadelles de la barbarie; qu'elle s'est cantonnée là, dans
ces forêts
verdoyantes. qu'elle y règne depuis un temps
immémorial. et que, sous ce climat voluptueux et doux.
où tout semble il souhait pour la vie indolente, règnent
les passions les plus 'violentes et les appétits les plus
brutaux. Les côtes sont poissonneuses, la terre sc cou­
vro de
légumes ct de fruits; pour vivre, l'indigène ri'a
qu'à recueillir sa nourriture: le sol produit sans tra­
vail et l'homme récolte sans efforts. On s'imaginerait
que l'histoire de ces peuplades, ignorantes du froid, de
la faim, des privations et des convoitises, n'est qu'un
long poème de paresse, d'amour et de vie contempla­
C'est

ces

tive. Peu d'histoires, au contraire, contiennent autant
de récits dramatiques, de crimes ct d'excès, de vices et
de misères, de tortures et de souffrances que celle de
ces
pays aimés du soleil et privilégiés entre tous. Il
semble

qu'affranchi

de la nécessité de

pourvoir par un
multiples et quotidiens,
l'homme n'applique son intelligence qu'à nuire à ses
semblables, à les asservir aux exigences des monstrueux
caprices d'une imagination oisive et cruelle.
L' histoire des îles Fiji et de leur roi cannibale en
fait foi: Situé entre le 15° et le 22" degré de latitude
sud, sous les tropiques, l'archipel des Fiji comprend
deux cent à deux cent cinquante 'îles ou îlots, dont
labeur incessant à

quatre�ving(s

ses

besoins

seulement sont habités. Perdues dans cet

�L'OCEAN PACIFIQUE.

·14

Pacifique, elles font, SUI' la carte, l'effet
peine visibles; mais Viti-Levu,
points
l'une d'elles, est aussi grande que la Jamaïque; Vanna
est trois fois plus étendue que l'île Maurice et dix fois
plus que la Barbade; la superficie de cet archipel dépasse
celle de toutes les îles anglaises des Indes Occidentales,
y compris la Trinité. SUI' les flancs arrondis des col­
lines, d'épaisses forêts aux nuances variées déroulent
tout au long de la côte leur verdure éternelle : dans les
vallées, à l'humus riche et profond, sillonné de nom­
immense océan

minuscules à

de

breux

d'eau, croissent en abondance bananiers,
pain, caféiers, orangers, citronniers. Çà et là,
des anses sablonneuses, couvertes de cocotiers, servent
cours

arbres à

d'estuaires à des rivières

navigables jusqu'à

une eer­

taine distance dans l'intérieur, offrant des havres natu­
rels, faciles d'accès. Par ces portes toujours ouvertes,
la civilisation

a

fini par

pénétrer

dans

ce

royaume du

cannibalisme, dont un capitaine marseillais me racon­
tait, il y a quelques années, les mœurs étranges ct les

singulières

coutumes.

Le hasard

me

l'avait fait rencontrer à Lahaina,

capi­

tale de l'île Mauï, l'une des Sandwich. C'était, comme
il s'intitulait lui-même avec une nuance. d'orgueil, un
vrai chien de

rondi,

aux

mû, tanguant des épaules,

jambes arquées, marchant,

au

dos

ar­

même à terre,

balancé par un perpétuel roulis; il avait le verbe
la faconde méridionale, ponctuant ses récits de

comme

haut,

gesticulations fréquentes et de jeux de physionomie
expressifs. Pendant de longues années il avait com­
mandé un navire baleinier français, puis une goélette
havaïenne,
son

océan

levards;

et fait

un

Pacifique

son

peu tous les métiers. Il connaissait
aussi bien qu'un Parisien ses bou­

humeur curieuse et

son

amour

du

gain

�15

ILES FIJI, TONGA, PITCAIRK, NORFOLK.

l'avaient entraîné dans

foule d'aventures dont il

une

trop d'avaries. Il avait connu Thakarn­
Lau ct dû faire avec lui de singuliers négoces, sur
était sorti

sans

lesquels il gardait d'ordinaire un silence discret. Ce
jour-là, il se montrait plus expansif, mieux disposé à
satisfaire ma curiosité

sur ce

conversion faisait alors

roi des

grand

cannibales,

dont la

bruit.

Lui n'y croyait guère, à cette conversion: il est" vrai
qu'il était sceptique par nature.
«
Thakambau est un malin, disait-il; je le connais
de longue date. S'il renonce à l'anthropophagie, c'est
qu'il a perdu ses dents ou que sa digestion sc fait mal.
S'il renvoie ses femmes, c'est qu'il n'en a plus que
faire. En

cent; il passe à d'autres
continuer
les anciens, et
pouvoir
des
mais
on ne me
trouve
per­
avantages;
y

un

mot,

comme en

exercices, faute de
parce qu'il
suadera jamais que

gaillard-là va au prêche pour son
plaisir préfère un plat d'ignames à un baby gras. Il
avait à peine dix ans lorsqu'il assomma à coups de
cc

et

bâton

un
jeune captif que son père, le vieux Tanoa, lui
avait donné, et le fit cuire pour s'en régaler avec ses
amis. Quand Tanoa, menacé par l'insurrection de ses

chefs, dut quitter Bau, Thakambau, qui s'appelait alors
n'avait encore que quinze ans. Il ne s'occupait
de
chasse, de pèche et de femmes: aussi les chefs,
que
satisfaits de l'expulsion du père, ne firent-ils guère

Séru,

attention à lui. On le laissa

tranquille, pensant

n'avoir

rien à redouter. C'est alors que je le vis pour la pre­
mière fois. Il faut vous dire que l'hiver les froids nous
chassent des

régions nord, les

descendais alors

augmenter

l'autre,

mes

achetant

baleines

se

font

rares.

Je

sud, et, pour passer le temps et
petits profits, je naviguais d'une île à
au

aux

sauvages des écailles de

..

-_

tortue, de

�16

L'OCÉAN PACIFIQUE.

l'ambre, des tripangs, du bois de sandal et autres pl'O­
duits variés, que je revendais en Australie à bon compte,
et que je leur payais en verroteries, en foulards, en
cotonnades, dont j'emportais à mon bord une petite

pacotille particulière. Je me souviens encore d'un assor­
timent de foulards imprimés représentant le Champ­
d'Asile, qui eut un succès fou. Les indigènes s'appli­
quaient cela sur l'estomac, les femmes sur les épaules
aux
jours de fète, et ils étaient heureux.
« Séru en achetait comme les autres, mais il
préfé­
rait les armes, les couteaux, le fer, et, quand il venait à
mon bord, il se montrait curieux de tout ce
qu'il voyait
et s'en faisait expliquer l'usage. Ma petite pharmacie
paraissait l'intéresser tout particulièrement. Il examinait
longuement les flacons. Un jour qu'il en maniait un con­
tenant un poison énergique, je lui fis comprendre qu'il
pût à s'abstenir, et qu'un �rain du contenu suffisait. à
tuer un homme. Il comprit si bien qu'après son départ
je constatai que le flacon avait disparu, et qu'à mon
voyage suivant j'appris, sans trop d'étonnement, que
les deux principaux chefs révoltés étaient morts subi­
tement, à la suite d'un repas auquel les avait invités
Séru. Quand je le revis, je lui donnai à entendre que
je le soupçonnais fort de m'avoir dérobé mon flacon et
d'en avoir fait goûter à ses hôtes; il sourit silencieuse­
ment, et le lendemain matin revint dans sa pirogue,
m'apportant de superbes écailles dont il me fit cadeau. Il
m'invita aussi à aller manger chez lui, mais je m'excusai.
Il m'expliqua alors qu'il était très malheureux de ne
plus voir son père, le vieux Tanoa, réfugié dans une
autre île, et qu'il me récompenserait largement si je
consentais à l'aller chercher et à le

l'insu des

indigènes.

ramener

à

Bau,

à.

�ILES FIJI, TONG.I, PITCAIRN, NORFOLK.

17

Je m'étonnai bien

un peu de cette soudaine affec­
vieux Tanoa, le plus abominable
sacripant que j'eusse jamnis vu, et je lui remontrai que
Tanoa avait toutes chances d'être kiki, c'est-il-dire mis
«

tion filiale pour

cc

mangé, s'il débarquait à Bau; mais il sourit
significatif, et, pour me convaincre que je me
trompais, il doubla la quantité d'écailles qu'il m'avait
d'abord offerte. Il devait avoir raison; après tout, cela
ne me
regardait pas: j'avais fait mou devoir en lui
exposant mes scrupules, et, s'il arrivait malheur il
Tanoa, c'était son affaire. Je fis donc ce qu'il me de­
mandait. Huit jours après, je revenais avec le vieux
Tanoa, solidement arrimé dans l'entrepont, et ne le
lâchai qu'à la nuit, après avoir reçu les écailles pro­
mises; puis j'attendis tranquillement à mon bord ce qui
allait se passer. Le lendemain je remarquai sur la plage
une
grande agitation; les indigènes allaient, venaient,
à mort et

d'un air

couraient
une

en armes

fourmilière

il la lisière de la forêt. On eût dit

en rumeur.

Le soir seulement,

j'appris

par Séru qu'une insurrection avait éclaté, que les
rebelles étaient vaincus, Tanoa remis en possession du

pouvoir, et que lui, Séru, qui avait mené toute l'affaire.
avait reçu le nom de Thakambau, qui signifiait « mal­
hem à Bau» ; en outre, il était reconnu comme héritier
de Tanoa. Inutile

d'ajouter que ce dernier vécut peu, et
Thakambau
entra
que
promptement en possession de
son
«

héritage.
C'était

un

client il

ménager,

et

je

le

ménageai,

d'autant que ses manières d'agir vis-à-vis des gens dont
il estimait avoir à se plaindre laissaient fort à désirer.
Je

citerai

qu'un exemple. Ayant appris qu'un
petit
indigène s'était permis de le blâmer, parce
qu'après lui avoir enlevé une de ses femmes il l'avait
ne vous en

chef

.

2

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

18

tuée et

mangée,

avala toute

qu'il
tiquera plus

son

Thakarnhau lui lit couper la langue,
disant : « Celte langue ne cri­

crue en

maître

ll.

L'homme fut ensuite mis à

mort et servit de festin à Thakambau et à
«

Je n'ai

avait de

jamais

su,

femmes; il

ajouta-t-il,

ne

ses

amis.

combien Thakambau

le savait pas exactement lui­
présents et les

même. Tour à tour il les comblait de

rouait de coups. C'était la coutume de son pays; il s'y
conformait scrupuleusement. Ce que je puis dire, c'est
que nous avons fait beaucoup d'affaires ensemble et
qu'il payait ponctuellement. Une seule fois, nous eûmes
des difficultés j j'étais à terre, dans sa hutte, à sa dis­
crétion. Il me rappela qu'il appréciait fort la chail'
des blancs, et je n'insistai pas. Depuis, je n'ai jamais
traité aucune affaire avec lui qu'à mon bord, et tout a

bien marché.

»

1854 Thakambau fit profession publique de
christianisme et abjura le cannibalisme. Il tint bon toute­
En

fois pour la polygamie, et ce ne fut que trois ans plus
tard qu'il y renonça et reçut le baptême. En changeant

de vie il voulut, une fois encore, changer de
adopta celui d'Ébénezer, donnant à sa femme

nom

et

favorite,
qu'il conservât, celui de Lydia. Peu après, l'in­
fluence des étrangers séduits par sa conversion le faisait
reconnaître par l'Angleterre roi des îles Fiji, et le
vieux païen cannibale octroyait à ses sujets une consti­
tution des plus libérales, dont ces derniers se gardè­
la seule

rent bien,

septembre

et pour cause, de réclamer les bénéfices. En
1874 il abdiquait et cédait officiellement

royaume à l'Angleterre. Cet acte d'abnégation, mo­
tivé par les sérieuses appréhensions que lui inspirait
Maafu, roi de Tonga, qui menaçait de le détrôner, fut
son

récompensé

par

une

pension

libérale que lui alloua le

�ILES FIJI, TONGA, PITCAIRN, NORFOLK.

Hl

gouvernement anglais. Affranchi des soucis du pouvoir,
Thakamhau accepta l'invitation que lui adressa sir Her­
cules Robinson de visiter Sydney. Il s'y rendit à bord
d'un bâtiment de guerre mis à sa disposition, et passa
un

Sydney, fort étonné de tout ce qu'il y vit,
il rentra chez lui. Mais la civilisation devait lui être

mois à

puis

fatale; il revint d'Australie

la

rougeole et mourut
peu après,
communiqué son mal à son
entourage. L'épidémie importée par lui sévit avec vio­
lence dans tout l'archipel et coûta la vie à plus de qua­
rante mille Fijiens. Les survivants estimèrent que Tha­
non sans

kambau

se

avec

avoir

donnait là de belles

funérailles, et que, s'il
cannibales, on n'eût,

s'était contenté de rester roi des

que dix-huit femmes pour l'escorter
dans l'autre monde.

après tout, égorgé

Ce Maafu, roi de Tonga, l'ennemi intime de Tha­
kambau, est un autre type curieux de la race qui
peuple ces archipels. Maafu, lui, se tenait pour un
homme civilisé; il se croyait protestant, de la secte

wesleyenne, ce qui ne l'empêchait pas de passer la
plus grande partie de sa vie, étendu sur des nattes, à
contempler les évolutions de ses danseuses. Il en entre­
tenait tout un corps de ballet. En outre, il avait toujours
à ses côtés, par suite d'une manie assez bizarre, plu­
sieurs femmes à la chevelure épaisse et crépue. Sa
manie consistait à plonge!' ses mains dans leurs cri­
nières et à leur cogner la tête contre le plancher quand
quelque chose le contrariait. Un ordre était-il mal
compris, tardivement exécuté, Maafu cognait comme
sourd pour hâter ses serviteurs. C'était sa sonnette
son tam-tam, son
gong. Il va sans dire qu'on
devait les remplacer souvent.

un

d'appel,

Maafu mesurait six

pieds

de hauteur; il était robuste

�L'OCEAN PACIFIQUE.

20

et

fort, malgré

son

indolence, dont il

ne

s'arrachait

grandes occasions, mais alors il déployait
une
énergie et une activité physique peu communes.
Il n'était pas naturellement sanguinaire; il s'estimait
même bon et doux, facile à vivre; cependant, quand
il frappait, il frappait fort. Il laissait à son peuple une
assez
grande liberté, mais se montrait intraitable pour
ce qui lui était dû, et n'entendait
pas raillerie sur le
le mieux compris
des
taxes.
Ce
avait
qu'il
payement
à la civilisation, c'était la perception des impôts. Re­
connu par l'Angleterre comme vice-roi du groupe des
que dans les

îles Lau, il se rendait une fois par an à Levuka pour y
toucher son traitement de 15 000 francs et pour faire
son rapport au
gouverneur, rapport d'un laconisme
rare,
un

qui

se

résumait

mauvais

(tout
tale,

plaisant
serein). Puis

est

retrouver

piraient

en son

ses

il revenait à

danseuses et

ses

Lakemba, sa capi­
femmes, qui res-

absence.
,

Sollicité à maintes

anglais

deux mots que lui avait appris
midshipman anglais: ail serene

en

de

de donner

un

par les missionnaires
meilleur exemple à son peuple,

reprises

de modifier

quelque peu son genre de vie et d'user de
influence pour hâter la réforme religieuse, Maafu
s'y refusait énergiquemenl, alléguant qu'il n'y avait
rien à reprendre à sa manière de vivre, qui lui con­
son

qu'il n'entendait pas
propagande. Une fois, cependant,
venait,
et de

et

son

Dans

du tout

se

il crut de

mêler de
son

devoir

intérêt d'intervenir.

une

dos îles soumises à

descendu du ciel pour

son

allait de

gène,
prétendant inspiré,
prêchant une religion nouvelle
se

et

annoncer

pouvoir, un indi­
village en village,

disant un ange
la fin du monde.

se

Averti par les missionnaires, Maafu répondit qu'en

ce

�ILES FIJI, TONGA,

PITCAInN,

concernait la fin du monde toutes les

qui

étaient

libres; que, quant

à

lui,

femmes et

ses

se

opinions

il n'en avait pas d'ar­
daigna pas les écouter,

rêtée. Ils insistèrent i Maafu ne
étouffa leurs voix en cognant sur le
têtes ete

21

NORFOLK.

avec

les

remit à boire du kava

en

parquet

danseuses. Mais, peu de jours après,
contemplant
il apprit que le prophète affirmait entendre des voix
d'en haut, et qu'une de ces voix lui avait dit: « Prêche
ses

que la fin de toutes choses est proche; qu 'i 1
donc de planter de l'igname et du taro, ainsi que

peuple

au

cesse

de payer la taxe à Maafu », et que le peuple se mon­
trait disposé à obéir. Du coup Maafu jugea qu'il était
temps d'agir. La fin du monde le préoccupait peu,
mais la taxe lui tenait fort

Sans

plus tarder,
yacht,
Xarifa, ct vint
s'embarqua
jeter l'ancre en vue de l'île, puis il fit comparaître
devant lui les principaux du village. Ils le trouvèrent
il

à bord de

sur

le pont,

«

occupé

le

à tresser

une

corde.

Qu'est-ce que j'apprends, Fijiens? On

plantez plus
prochaine. On ajoute,
vous

au cœur.

son

ne

me

dit que

ignames ni taro pour J'année
mais cela j'ai peine à le croire,

ni

que vous vous refusez même à payer la taxe? »
Ils lui exposèrent humblement que, puisque le
monde allait finir, il était bien inutile de planter et de

cultiver;
.

que,

quant

à

l'impôt, lui, Maafu,

n'en aurait

que faire là-haut; qu'un ange du Seigneur leur etait
apparu et les avait invités à consacrer leurs derniers

jours

à la

prière

et à la

repentance.

Amenez-moi votre ange, répondit
Maafu : j'aimerais bien à le voir. »
«

s'empressa d'obéir. L'ange vint, accompagné de
femme, qui allaitait un baby. Maafu continuait à

On
sa

brusquement

tresser

sa

corde.

�L'OCÉAN PAClFIQl'E.

22
«

C'est toi

devoirs,

et le

qui invites le peuple 11 négliger tous ses
plus sacré de tous: le payement de la

taxe?

Je suis
éclairer.
-.

un

ange

par le

envoyé

les

Seigneur pour
•

Un ange, toi? Et qui est cette femme?
La mienne. Elle est aussi un ange.

-

-

-

Ah! Et le

-

Oui.

-

Tu

ange et tu

es un

Oui.

-

c'est

baby,

un

as

ange, lui aussi?

femme et enfant?

»

Sur ce, Maafu se leva:
Comment cela se peut-il,
Fijiens? N'est-il pas écrit qu'au ciel il n'y a pas de
mariages et qu'on n'y donne pas en mariage? Ce que
j'ai appris de ma Bible, je le sais bien. Allez, imbé­
ciles, ajouta-t-il en ponctuant chaque mot d'un coup
de sa lanière, p:Jyez la taxe, plantez des ignames et
du taro; surtout, je vous le répète, payez la taxe, ou
malheur à vous! Quant à toi, femme, au large, et
donne à teter à ton baby. Pour ce qui est de ton mari,
«

tu

ne

le

pas de sept ans, et le monde durera
Mettez à la 'voile! »

verras

jusque-là.

Et Maafu

emmena

l'ange et le garda sept ans pri­
indigènes se résignèrent,

sonnier à Lakemba. Les

voyant que le monde
Maafu mourut
mort il étouffait

frances

en

femmes et

en

ne finissait
pas.
1882. On raconte

ses

plongeant
en

plus d'énergie

leur
que

gémissements
ses

qu'à

son

et calmait

lit de

ses

souf­

mains dans la crinière de

cognant la tête

jamais.

sur

le

parquet

ses

avec

�ILES FIJI,

TONGA, PITCAIRN, NORFOLK.

25

IV

Tout
îles

océan

Basses, il

équinoxa! est semé d'archipels
pointe extrême de l'Asie jusqu'aux
semble qu'une puissante convulsion

ait

détaché de la terre ferme des conti­

grand
Depuis

ce

et d'îles.

volcanique

la

entiers, comme l'Australie, des territoires con­
sidérables, comme Sumatra, les Célèbes, la Nouvelle­

nents

Guinée, la Nouvelle-Zélande, puis

tout

d'îles peu connues, visitées de loin
ques rares trafiquants. Ce n'est, du

un

émiettement

loin par quel­
tropique du Cancer
en

tropique du Capricorne, qu'un fourmillement de
verdoyantes, une voie lactée d'îles et d'îlots
séparés par des détroits sans nombre et sans noms,
affectant toutes les formes mathématiques connues,
tantôt s'allongeant, comme dans l'archipel de la Sonde
et celui des Salomon, en longues bandes étroites,
tantôt dentelées, comme aux Philippines et aux Célèbes,
ou compactes et arrondies, comme aux
Navigateurs et
aux Fiji. D'histoire, la plupart n'en ont
guère: récits
de meurtres, de rapts, de guerres obscures, de pillages,
au

cimes

de monstrueux sacrifices humains, suivis de scènes de
cannibalisme et d'orgies. Puis, çà et là, des contrastes

étranges,

des

situations

imprévues,

singuliers

nous

et

montrant,

bizarres,
comme

nés de

dans l'île

humanitaire réalisé dans une prison
en
substituant,
peu d'années, une sorte de paradis

Norfolk,
et

romans

un

rève

terrestre à l'enfer du

plus

odieux

pénitentiaire qui

fut'

jamais.
On sait
et

qu'avant d'être ce qu'elle est, une ville
prospère comptant plus de deux cent mille

riche
habi-

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

24

Sydney debuta par être le grand exuLoire
l'Angleterre, le lieu d'internement des convicts.
nombre de ces déportés s'accrut rapidement, mais
tants,

Ainsi que la vertu le vice

a

ses

de
Le

degrés.

Parmi ces malfaiteurs, que l'Angleterre expediait aux
extrémités du monde, se trouvaient des criminels tel­
lement endurcis et corrompus qu'aucune discipline,
même la

plus rigoureuse,

n'avait

prise

sur

eux.

Ils

tuaient pour tuer ou se faire tuer; ils assassinaient
leurs gardiens et suscitaient parmi leurs compngnons
de misère des révoltes terribles. Pour

en

avoir

raison,

le gouverneur Philipps fit transporter les plus dange­
reux à l'île Norfolk. Là, courbés sous le fouet de
.geô­
liers

impitoyables,

peine nourris,

on

fusillés à la
les

employa

première
aux

menace, à

travaux les

rudes; ils durent construire leur propre prison
casernes

de la

garnison.

Traités

comme

plus
et les

des bêtes de

somme, punis pour la moindre faute avec une rigueur
implacable, ils vivaient peu de temps; mais de nou­
veaux

envois comblaient les vides. La

menace

de Norfolk terrorisait à

d'être

Sydney
envoyes au penitentiaire
les plus récalcitrants: ils savaient qu'on n'en revenait
jamais; pour eux, c'était l'enfer avec toutes ses horreurs.
On se racontait en frémissant qu'exaspérés par les mau­
vais traitements qu'ils subissaient, à bout de forces et
sans espoir, les convicts de Norfolk tiraient entre eux
au sort à qui tuerait son compagnon de chaîne, l'as­
sassin se poignardant ensuite auprès de sa victime.
L'Angleterre a la main lourde et cruelle. Ce regime
de compression farouche et de répression sans merci
ne
régnait pas seulement alors dans ses penitentiaires,

�ILES FIJI, TONGA, PITCAIRN, NORFOLK.

25

mais

jusque dans son armée, soumise aux châtiments
corporels, et à bord de ses navires, où le capitaine,
maître après Dieu, se livrait à tous les excès d'une
nature brutale, surexcitée par le sentiment du pouvoir
absolu. Insultés, frappés, mis aux fers, privés de nour­
riture, souvent pour le plus léger délit, les équipages
se soulevaient parfois, affolés par la
tyrannie, et peu­
de
déserteurs
les
îles
de
la
Polynésie. ASSUl'és
plaient
d'être pendus s'ils étaient repris, ils préféraient une
existence misérable ct précaire au milieu des indigènes
à la certitude du sort qui les attendait.
Ainsi raisonnèrent les marins du bâtiment de guerre
Bounuj, quand, après leur révolte, ils sc virent maîtres
du navire et de leur

capitaine Bligh, dont les violences
épuisé leur résigna­
tion. Ils se sentirent perdus et n'eurent plus qu'une
pensée: disparaître. Mais où se cacher, si cc n'était
parmi ces îles sans nombre, encore inconnues, peuplées
et les mauvais traitements avaient

de sauvages farouches et cannibales? Abandonnant à
leur sort, en haute mer, dans une embarcation appro­
visionnée de vivres et d'eau, le capitaine etles officiers,
qu'ils ne voulurent pas tuer, ils naviguèrent de leur
mieux à travers l'océan Pacifique et abordèrent aux
îles de la Société. Là ils enlevèrent de force
nombre de femmes et

s'engagèrent

avec

un

certain

leur navire

dans le dédale des îles Pomotou, au débouché des­
quelles ils découvrirent l'ile Pitcairn, îlot inhabité, aux

abords escarpés, aux côtes dénudées, à l'aspect mena­
çant. Ici, du moins, on ne viendrait pas les chercher.
lit;

antipodes de l'Europe, hors de toule
route maritime, Ils débarquèrent avec leurs, captives,
déchargeant le navire de tout ce qui pouvait leur être
utile; puis, pour anéantir tout indice de leur existence,
se

savaient

aux

�L'OCÉAN l'ACIIIIQUE.

26

rien voir ni savoir du l'este du monde,
à s'enlever tout moyen et toute tentation d'y reparaître,

résolus à

plus

ne

ils incendièrent leur navire et les embarcations.
Au début. les rixes, les

furent

querelles

fréquentes;

elles durèrent, dirent les survivants, aussi longtemps
que dura l'eau-de-vie débarquée du navire. Ils se dis­
la possession des femmes, le partage des
vivres, le droit de commander. Puis, quand l'eau-de-vie
fut épuisée, les vivres réduits, force fut bien de se
mettre au travail, et tout changea d'aspect. Les pauvres

putaient

Canaques
lèrent

violemment arrachées

qu'elles
douces, auxquelles
ce

fit sentir

se

sité leur

sur ces

apprit

sol natal

au

étaient: des créatures

population
Longtemps

se

natures rudes et

plantèrent j

et

violentes. La néces­

ils

se

en

abondance.

construisirent des

donnèrent des lois. En peu d'années

s'accrut
on

rapidement.

les chercha

était donné de les traiter

malgré

résignées

à s'entr'aider. L'intérieur de l'île était

Ils défrichèrent et
la

révé­

ils s'attachèrent et dont l'influence

fertile; le sol, bien cultivé, produisait
demeures et

se

toutes les

enquêtes,

la trace d'aucun d'eux

sur
en
on

toutes les

mers.

Ordre

pirates mais comme,
ne retrouva nulle
part
:

plus que du navire, on en
conclut que, dirigé par des mains inexpérimentées, le
Bounty avait dû sombrer sur quelqu'un des innom­
non

brables récifs de l'Océan et s'était
On

n'était
récits

perdu corps

et biens.

à eux, et la révolte du Bounty
de ces légendes qui défrayent les

pensait plus
plus qu'une
du gaillard d'avant, quand

ne

apprit, longtemps
après, que l'îlot de Pitcairn, que l'on avait cru inhabité
jusqu'ici, contenait une population assez nombreuse
et d'apparence métisse. Elle était gouvernée, ajoutait-on,
par un vieillard d'origine européenne, patriarche obéi
on

�ILES FIJI, TO�GA, PITCAIRN, NOllFOLK.

ct

respecté

27

de la communauté. On sut enfin que

vieillard était le dernier survivant de

ce

du

l'équipage
Bounty. Le temps avait passé et l'on ne songea pas à
l'inquiéter. Puis, quand les faits se précisèrent, quand
on connut l'ordre
parfait qui régnait parmi cette popu­
la
et
la pureté de ses mœurs, le respect
douceur
lation,
dont les enfants y entouraient leurs parents, l'égalité
complète qui existait entre tous, on s'émut en Angle­
terre de cette étrange série d'événements, de ce roman
océanien né d'un drame maritime, de cette idylle
ébauchée par des matelots en révolte accouplés à des
,

femmes sauvages, et réalisée par leurs descendants.
D'autre part, les mœurs s'adoucissaient en Angle­

L'opinion publique s'était enfin prononcée contre
infligés aux détenus de Norfolk;
le gouvernement avait: ordonné l'évacuation de l'île, et
inaugurait à la Nouvelle-Galles du Sud un régime plus
humain. Aussi, lorsqu'on apprit que, par suite de l'ac­
croissement de la population à Pitcairn, la terre man­
quait et ne pouvait nourrir ses habitants, eut-on l'idée,

terre.

les atroces traitements

en

1856, de leur offrir de coloniser Norfolk abandonnée.

Ils

acceptèrent.

Plus de deux cents d'entre eux vinrent
établi!', le gouvernement leur faisant l'abandon

s'y
gratuit

du sol, de quatre-vingts constructions qui y
étaient édifiées, et leur fournissant en oulre des vivres,
des semences et des instruments d'agriculture.

JI y

a

trente

ans

de

cela,

et

déjà

la

population

a

plus

que triplé. Avant peu, force lui sera, à elle aussi, d'es­
saimer ailleurs. On retrouve à l'île Norfolk les tradi­

tions de l'île Pitcairn, le même mode de vie, la même
hospitalité cordiale et simple. Comme à Pitcairn, les
familles sont nombreuses et unies, ct leurs descendants
y portent avec orgueil les noms de leurs ascendants,

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

28

des matelots révoltés du

Bounty

:

les

Young,

Chris­

tian,
Quintel y abondent. La race est belle,
de haute taille, bien découplée, aux yeux et cheveux
noirs, au teint olivâtre. Les femmes surtout sont d'une
Adams et

beauté

elles ont

remarquable;

conservé

l'usage

des

femmes de leur race, à Tahiti comme aux Sandwich,
d'orner leurs cheveux ct leurs épaules de guirlandes de
fleurs naturelles. Leur costume est le même:

long
jusqu'au
singu­
lière, les enfants, malgré des mariages fréquents entre
parents assez proches, sont forts et vigoureux; rie�
n'indique encore une dégénérescence de la race.
Certaines particularités frappent tout d'abord l'étron­
ger qui visite l'île Norfolk. Les maisons sont. ouvertes;
elles ne ferment qu'au simple loquet : le vol est in­
connu, et nul ne songe à mettre ce qu'il possède à
l'abri des convoitises. Puis une indifférence complète
à ce qui se passe en dehors de l'île. Les événements exté­

peignoir

flottant montant

rieurs n'intéressent

cou.

un

Chose

descendants d'hommes
monde, cloîtrés
dans leur îlot et détachés brusquement de la vie com­
mune, de cette vie active ct fiévreuse dont la vapeur
et l'électricité transmettent à toutes les parties de
l'univers les pulsations quotidiennes, qui mettent New­
York et San Francisco, Calcutta et lIong-kong, Saint­
Pétersbourg et Bombay à dix minutes de Paris et de

qui, résolument,

en

se

rien

ces

sont isolés du

Londres, qui apportent

aux

rives

le récit

asiatiques

d'une séance du

parlement,

ou

d'un

incident

à l'heure même où le lecteur

euro­

péen

le

politique

parcourt dans

son

journal.

Ils ont aussi conservé le

leur

magistrat

d'un discours

gouvernement patriarcal;

est élu annuellement. Laissés libres

s'administrer eux-mêmes, ils

ne

tolèrent

parmi

eux

de
ni

�ILES FIJI, TONGA, PITCAIRN, NOl\FOI.K.

20

liqueurs spiritueuses, et, pas plus à l'ile Nor­
qu'à Pitcairn, on n'a jamais vu un homme ivre.
Ils vont même, par crainte de l'ivrognerie, jusqu'à
interdire aux équipages de débarquer sur leurs côtes.
Essentiellement agricoles, ils ne s'occupent pas de com­
merce autrement
que pour faire des échanges de leurs
contre
des
produits
objets manufacturés d'Europe, sur­
vins ni

folk

tout des étoffes et des effets d'habillement. Ils n'ont

gardé

de leur

origine anglaise qu'une

tendance très

marquée pour les pratiques religieuses. Par contre,
ils tiennent de leur ascendance maternelle une nature

gracieuse, quelque peu' indolente et rêveuse, qui
père en eux la rudesse du sang anglo-saxon.
C'est un contraste étrange de voir cette île, il y

tem­

a un

souillée de sang, théâtre des vices
infâmes et des répressions les plus cruelles,

demi-siècle
les

encore

plus
aujourd'hui par une population issue d'hommes
mis hors la loi, et vivant là paisible, isolée du monde,

habitée

presque inconnue de lui et ne le connaissant pas, indif­
férente à ce qui nous passionne, repliée sur elle-même,

s'administrant

sans

armée et

autre

sans

arche, le plus

lois écrites,

sans

code,

gouvernement qu'un

sans

vieux

force

patri­

souvent oisif.

Bien que nominalement sous la juridiction de la
Nouvelle-Galles du Sud, l'île Norfolk est en réalité
une

commune

qui

se

gère elle-même,

sans

aucune

intervention du dehors, réalisant ainsi, à l'extrémité de
l'Océanie, le rêve de nos utopistes européens. Le sol est

équitablement partagé entre les
couple se marie, la communauté
.

terrain

-

environ 12 hectares

habitants.

Lorsqu'un

lui alloue 25
-

acres

de

et les matériaux

nécessaires à la construction d'une habitation. Un ou
deux hectares en culture suffisent largement, vu la fer-

�30

L'OCÉAN PACIFIQUE.

tilité de la terre et la douceur du climat, aux besoins
matériels de la famille. Le surplus sert de pâturage.
Sauf le tabac et les vêtements, les habitants n'ont
ne trouve dans toute l'He, en fait

besoin de rien. On

d'industriels, qu'un épicier,
mer.

un

tailleur ct

un

cordon­

�CHAPITRE II

ILES DAl'iKS, API, TANNA,

AMDnnl

Abandonnés en haute mer par leur équipage révolté,
capitaine Bligh et ses officiers errèrent dans leur cha­
loupe au gré fies vents et des courants, drossés par la
tempête vers Timor, l'ultima Thule néerlandaise. La
fortune, qui leur devait, ce semble, un dédommagement,
le

leur fit découvrir dans cette

course

aventureuse les îles

Banks, mais ils n'y purent aborder.
îles,

raconte le malheureux

«

La

commandant,

vue

ne

fit

de

ces

qu'aug­

menter l'horreur de notre situation. Nous mourions de

faim

avec

l'abondance devant les yeux; mais Loute ten­
alléger notre misère était tellement dange­

tative pour

qu'il nous parut préférable de prolonger notre vie
milieu de ces souffrances que nous pourrions peut­
être supporter, plutôt que de la risquer dans de vains

reuse,
au

efforts.

�L'OCEAN PACIFIQUE.

Quant à moi, je considère la pluie et le mauvais
temps comme providentiels, car s'il avait fait chaud
«

nous

pluie

serions morts de soif, et il est probable que la
et la mer, en nous mouillant, nous ont préservés

de cette horrible calamité.
extraites du

Ces

lignes,
première
chipel.
sont la

Querelleurs
ne

semblent

et

mention

journal du capitaine DIigh l,
qui ait été faite de cet ar­

traîtres, les indigènes qui l'habitent

cependant

leurs coutumes et leurs

celles des autres

»

pas avoir été anthropophages;
mœurs diffèrent d'ailleurs de

Canaques

de la Malaisie. Ils vivent

en

clans, contruisent leurs cabanes dans de vastes clai­
rières au centre desquelles s'élève une construction
c'est ainsi qu'ils la
plus importante. Le gamal
est
à
l'intérieur
en
divisé
compartiments
désignent
non
des
cloisons
de
nattes
ou de bambous,
par
séparés
mais simplement indiqués au moyen de bûches de pal­
mier plantées en terre. Chacun de ces compartiments
comprend plusieurs lits de feuilles; au mur sont sus­
pendus des arcs, des flèches et des coupes en bois.
Quand les garçons ont atteint l'âge de douze ans, ils
quittent la cabane paternelle pour aller s'établir au
gamal. A partir de ce moment, ils sont libres et indé­
pendants, pêchent, chassent et cultivent pour leur
compte, jusqu'au jour où, prenant femmes, ils se con:
struiront une cabane dans le village.
Chaque compartiment du gamal représente un degré
-

-

différent dans l'échelle
l'autre

après

un

d'une rétribution
1.

Voy�ge

dans la

certain
au

11W'

sociale;
de

passe de l'un à
temps et le payement
on

laps
chef, propriétaire
du

de cette maison

Sud, 1702. Londres.

�uss lL�KS, API, TANlXA, AMllI\HI.
couuuuue.

Cette rétribution

sc

fait

au

53

moyen d'une

monnaie

singulière.
gamal se 'trouve une maison basse, entourée
de barrières, hermétiquement doge. Une porte étroite,
curieusement travaillée et sculptée, donne accès dans
l'intérieur. Que l'on se figure une cabane de forme
triangulaire, au toit bas et aigu. De ce toit pendent une
dizaine de nattes de deux pieds de longueur sur un
pied ct demi de largeur. Au-dessous de ces nattes fume
nuit et jour un feu de bois soigneusement entretenu par
un
indigène. La fumée qui sc dégage du foyer revêt
d'abord ces nattes d'une brillante croûte noire qui, peu
à peu, s'étend de façon à prendre la forme de stalactites
ou de
mamelles», comme les appellent les indigènes.
II importe pour cela que le foyer soit. surveillé avec
soin, afin d'éviter la combustion des nattes, qui se pro­
Près du

«

duirait si la flamme venait à monter,

ou

un

temps

d'arrêt dans la formation des stalactites si le feu s'étei­

C'est avec celte étrange monnaie que se paye la
contribution du gamal. On ne peut ni la manier ni

gnait.

l'emporter, elle change de propriétaire sans changer de
place, et constitue pour celui qui la possède une réserve
en cas de besoin, une valeur
négociable et transmissible
à laquelle les acquéreurs ne font jamais défaut.
Si les liens du sang ct du mariage incitent les indi­
gènes à sc grouper en clans, en revanche ces liens
cessent d'exister lorsque survient la vieillesse ou ta
maladie. Comme aux îles Loyalty, ils soignent les vieil­
lards et les malades pendant un certain temps, puis,
quand ils s'aperçoivent que leurs soins n'amènent au­
cune amélioration, ils prennent le parti d'enterrer vifs
leurs patients, tout en ayant l'attention de laisser latète
hors de terre, ce qui permet aux parents, d'aller de

�L'OCÉAN PAClFIQUE.

à autre s'assurer s'ils vivent

temps

stater le

décès; auquel

cas

encore ou

de

con­

ils leur font des funérailles

convenables.
A

que la civilisation s'étendait, que l'Aus­
colonisait, le besoin de travailleurs se faisait

mesure

tralie

se

de plus en plus sentir. Il en fallait pour les fermes et
les stations du Queensland, pour les plantations de
cannes à sucre et de coton; et naturellement on tournait

les )"eux

îles

peuplées de sauvages, toujours en
guerre, vigoureux
Transplantés, disséminés,
bien encadrés et bien dirigés, on en pouvait faire d'ex­
vers ces

ct solides.

cellentes recrues, habituées
et

au

climat, faciles à nourrir
vêtements. Aussi, sur

exigence
quant
points, les navires d' engagés», comme on
les appelle, se .livrèrcnt-ils à une véritable chasse à
l'homme. Les abus furent tels, et telles aussi les 1'11pn\­
sailles exercées par les tribus exaspérées sur des équi­
pages innocents, que les autorités anglaises intervinrent,
non
pour empêcher, mais pour régulariser ce gel1l'e
sans

aucune

aux

certains

«

d'industrie. Si le controle officiel n'est pas absolument
efficace pour réprimer tous les excès, il en a du moins
considérablement diminué le
ont

plus

souvent

recours

nombre,

à la séduction

et les

capitaines

qu'à

la violence

pour décider les indigènes à émigrer à leur bord. Dans
certaines îles, ils s'entendent avec les chefs, heureux
de

débarrasser d'adversaires inquiétants, de parti­
trop exigeants ou de malfaiteurs dont ils ne savent

se

sans

que faire. Ailleurs ils font miroiter aux yeux de leurs
auditeurs les mirages d'une traversée indolente, d'une
vie facile dans

patates douces,
lantes de la

un

pays où abondent

et des Maries de

Paphos

ignames,

taro,

Malo, nymphes accueil­

océanienne.

C"est ainsi que Narua racontait

_..

dans

ce

langage

�ILES BANKS, API, TANNA, A�rnRn[.

bizarre

qu'ils appellent anglais

31]

biche de mer, parce
trafiquants et les

sert d'intermédiaire entre les

qu'il
pècheurs

comment il avait cédé à la
tripang
son
A
quitter pi,
pays. Le capitaine l'avait
la
sur
abordé, paraît-il,
plage, au moment psycholo­
la
suife
de
ne sais
A
quel délit, il avait reçu
gique.
je

de

-

tentation de

cravachée de main de maître; en outre, il
s'était entendu condamner par le chef à travailler pen­
du chef

une

dant trois yams
trois récoltes ou années
pour
son
compte. Le capitaine lui avait insinué amicalement
-

qu'il

aurait

plus d'avantages
où

Queensland,

mangerait
drait

à

-

sa

avec un

son

à

partir

avec

travail lui serait bien

faim, boirait à

coffre contenant

soif,

sa

et d'où il revien­

fortune. Narua était

une

ébranlé; mais la crainte du chef

lui pour le
où il

payé,

et

son

dos endolori le

faisaient hésiter, quand le capitaine, qui réservait pour
la fiu ses plus irrésistibles arguments, lui dit qu'il avait
à bord tout un chargement de Mories de Malo. Dans
leurs traditions, toutes les femmes de Malo « répondent
au doux nom de Marie». Beautés douces,
complaisantes

serviables, elles représentent pour les indigènes de
Tanna, d'Api, d'Ambrym, d'Aneitium le type idéal de
la femme. Narua se décida, et une heure plus tard il
et

reposait paisiblement dans l'entrepont du navire d'en­
gagés. Mais quel ne fut pas son dégoût lorsqu'en mon­
tant sur le pont, la première femme qu'il aperçut fut
non

pas

une

il/arie de

femme, qui avait gagné

il/alo,
au

mais bien

pied,

elle

sa

propre

aussi, lasse de

travailler pour lui et désireuse d'améliorer sa situation.
Sauf cet incident, il ne se plaignait pas trop de la
vie à bord, où il n'avait rien à faire qu'à manger et à
dormir. En vue du Queensland, ses tribulations et celles
de

ses

compagnons commencèrent. On les fit ranger

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

36
sur

le pont, et

un

pantalon,

on

aux

leur remit à chacun
femmes

une

jupe

une

et

chemise ct

une

camisole,

ordre de s'en vêtir, la loi ne permettant pas au
capitaine de débarquer ses engagés à l'état de nature.

avec

Comment s'insérer là dedans et

entendaient rien ni les

pourquoi

faire? Ils

n'y

ni les autres; mais force fut
des tentatives qui Jurent être gro­
uns

d'obéir, et, après
tesques, ils débarquèrent

sur

le

quai. Transférés dans
répartis entre les
les points du continent.

ils furent ensuite

vaste

hangar,
dispersés sur tous
Narua fut envoyé à Beltana, dans l'Australie du Sud,
chez un M. Philipson, grand éleveur de moutons, ct qui
le premier acclimata le chameau dans ces régions. La
vue de ces animaux avait
plongé Narua dans une étrange
un

fermiers et

confusion d'idées. A l'entendre, le chameau

se

nour­

rissait exclusivement de cailloux, dont il faisait une
consommation considérable; en outre, le chameau

comprenait l'anglais biche de me)', tout en le parlant
imparfaitement. Les idées que Narua aura données aux
naturels d'Api et d'Aneitium sur cette bête apocalyp­
tique étonneront fort un jour les voyageurs, qui croiront
entendre décrire une espèce indigène disparue.
L'un des moyens les plus usités au début par les
capitaines de navires d'engagés pour se concilier le bon
vouloir des chefs ct des principaux indigènes, consis­
tait à leur céder à très bas prix des fusils anglais fa­
briqués tout spécialement à Birmingham pour les nègres
de la côte d'Afrique et les Canaques de l'Océanie. Les
fusils revenaient d'ailleurs à fort bon

compte. On

se

bornait, pour les essayer, à remplir les tubes d'eau:
du moment que le tube ne fuyait pas, le fusil était
déclaré bon. Il va sans dire qu'invariablement le canon

éclatait

quand

on

tirait:

auquel

cas

l'acheteur était

�57

ILES BANKS. API, TANNA, AMBRnr.

tué,

ou

voir à
ment

ou, s'il en

blessé,

nouveau.

un

de

capitaine

plus.
Depuis,
ce
négoce,

réchappait, obligé de sc pour­
profit, affirmait grave­

C'était tout

«

:

un

sauvilge de moins

ou une

vente

»

des

règlements

et la vente des

sévères ont mis
armes

un

terme à

à feu est même inter­

dite dans certaines îles. Elle n'en continue pas moins,
plus humaines pour l'acheteur.

mais dans des conditions

Les femmes
sont désireuses

indigènes, plus encore que les hommes,
d'émigrer. A changer, leur sort en effet
leurs maris, à Tanna ct

peut que gngner;_ mais

ne

Ambrym notamment, y consentent rarement, non
qu'ils soient mus pnr des considérations de sentiment,
mais pnrce que ln polygamie leur permet de ne rien
faire, et que, plus ils ont de femmes, plus ils vivent à
l'aise. Ces malheureuses créatures passent leur vie à
planter et à récolter le yam, à fabriquer du capra et à
servir leur maitre. L'une d'elles avouait qu'elle n'avait

journée dans son existence. Son mari
jour-là. Un navire de traflquant vint
mouiller nu long de la côte. Prévenu de l'absence
des hommes, le capitaine vint à terre avec ses caisses
de pipes, tabac allumettes, cotonnades, etc. Court
de vivres, il désirait acheter des ignames. Elle se mit à
négocier, vendit la moitié de sa provision, puis, tentée.
par dè nouveaux articles, le reste. Toute la journée se
passa à ce commerce, et quand le navire mit à la voile,
eu

qu'une

était

en

bonne

chasse

ce

,

il

ne

restait absolument rien dans

sn

hutte vide. En

re­

vanche, elle était chargée d'objets
qu'elle se hâta de cacher; puis
son
seigneur et maître, dont la
trouvant rien à

se

coups, cela

sans

va

mettre

dire,

sous

et

ardemment convoités,
elle attendit le retour de.
fureur

se

devine

la dent. Il la

la laissa

plus

en ne

roua

de

morte que

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

38

vive. Ce fut

cependant

le

jour

de

sa

le meilleur souvenir. Par celui-là

vie dont elle
on

garda

peut juger des

autres.

II

Les trafiquants, qu'il ne faut pas confondre avec les
capitaines de navires cl' engagés, sont rares dans l'Océanie
méridionale; en revanche, ils abondent dans le voisinage
des Nouvelles-Ilébrides, des îles des Navigateurs et de
l'archipel Salomon. Avant peu, eux aussi, ils auront
disparu, et avec eux disparaîtra un type étrange d'aven­
turiers océaniens. A la fois propriétaire, capitaine et
subrécargue de son navire, le plus souvent une goélette,
le trafiquant s'approvisionne à Sydney ou à Melbourne
d'allumettes, très recherchées par les indigènes et dont
ils font

une

consommation extraordinaire, de tabac, de

cotonnades, verroteries, quincailleries, armes et poudre,
objets divers qu'il paye en écailles, en copra,
en
tripangs, ou qu'on lui livre à crédit. Son chargement
fait et son équipage recruté n'importe où et n'importe
comment, car il n'est pas scrupuleux d'ordinaire sur
le choix des moyens, il va d'une île à l'autre trafiquer
et autres

avec

les naturels. Ce genre de

commerce

est chanceux.

Parfois le

trafiquant ne reparaît plus, ni lui ni son
équipage, mangés par leurs clients, ni sa goélette, dé­
membrée ou coulée après pillage. Mais ces accidents
deviennent rares; les cannibales se civilisent peu à peu
frottement avec les blancs, et ces trafiquants sont

au

de rudes hommes, soupçonneux, méfiants, aussi rusés
que les indigènes, qu'ils trompent plus souvent que ces

derniers

ne

les

mangent. Ce

sont

aussi de terribles

�ILES BANKS, API, TANNA, A�lBRnI.

ivrognes.

L'un d'eux,

39

auquel un négociant
genièvre, revint

avait confié cent caisses de

de

Sydney

au

bout de

quelques mois; il avait vendu seize caisses et bu le
solde des quatre-vingt-quatre.
Longeant la côte de l'He Vaté, le capitaine d'un na­
vire anglais, transportant à Amhrym des missionnaires
passagers ù son bord, aperçut, sc balançant à l'ancre
clam; une anse, une goélette de trafiquant. Il la héla. Un
matelot à moitié endormi
«

Où est le

sur

le

pont.

capitaine?

Ivre mort dans

-

montra

sc

sa

cabine.

.

Et le second?

-

Ivre aussi dans la sienne.
-

Et le reste de

-

Tous

c'est

mon

navré,

se

l'équipage?
n'y a que moi de sobre aujourd'hui,
tour de garde.
Et il se recouche d'un air
promettant bien de prendre sa revanche le
gris.

Il

»

lendemain.

trafiquants est de se faire bien venir
indigènes auxquels ils vendent, pour eux et
pour leurs femmes, les objets les plus hétéroclites aux
plus hauts prix possibles. Leur moralité est douteuse,
L'ambition des

des chefs

rapts et d'enlèvements de
quelquefois vrai; mais, comme le
d'une
ptlrSOl1l1f1ge
pièce de Sardou, ils peuvent bien

et

on

les

a

souvent accusés de

femmes. Le fait est

souvent aussi affirmer

n'ont

jamais eu besoin de
passions. La vie
des femmes indigènes est tellement dure et pénible
qu'elles ne demandent qu'à changer de maitres, à peu
près assurées de ne rien perdre au change. Quand elles
sont jeunes, leurs parents les vendent, moyennant un
cochon ou quelques brassées d'ignames, à un mari qui
.les roue de coups pour bien constater qu'il est le plus
recourir

au

qu'ils

crime pour satisfaire leurs

�L'OCÉAN PACIFIQUE,

40

fort, leur Init cultiver la terre, les envoie pêcher du
poisson, ct, le l'este du temps, hacher leur tabac, bour­
rer

pipe, préparer leur repas. Un trafiquant paraît­
plus qu'une idée, gagner sa
grâce à ses yeux, sc cacher
d'une
île à l'autre, couchées
bord, puis naviguer

leur

la côte, elles n'ont
goélette à la nage, trouver
il

sur

à'

son

sur

le

pont,

sans

rien faire du matin

au

soir.

L'un d'eux, Américain, maigre, osseux, aux pom­
mettes saillantes et aux joues creuses, fort peu soucieux
du beau

sexe

et très

âpre

au

gain,

vrai

type de Yankee

mâtiné de Juif, nous racontait qu'un jour, à l'He de
Tanna, il s'était. laissé persuader par le chef de des­

cendre à terre et d'y passer la nuit. Il s'agissait d'une
forte livraison de copra; la chose en valait la
peine. Une hutte lui avait été réservée près de celle du
assez

chef.
Le

lendemain, en m'éveillant, dit-il, j'aperçois à
porte quatre femmes accroupies, venues je ne sais
d'où. En me voyant, elles sc livrent, avec des grâces
«

ma

.

de chiens savants, à toute sorte de démonstrations
affectueuses dont jene me souciais pas, je vous jure,
m'indiquant du doigt mon navire à l'ancre et m'imitant
avec elles, pour me soustraire à
époux. Qu'est-ce que j'avais bien pu
faire à leurs époux? Mais le mot kiki revenait con­
stamment dans leurs discours, et je compris que leurs
époux, me croyant complice de leur fuite, me tueraient

à

m'y

rendre

en

hâte

la colère de leurs

pour

me

manger. Je

ne

Ille

souciais nullement de

ces

quatre dévergondées, qui

d'ailleurs étaient laides à

faire' détourner la tête à une

vache,

et

je

ne me

souciais

du kiki dont elles m'entretenaient. Je

pas davantage
les -invitai donc à

chez elles; mais la

déguerpir au plus vite
plus loquace m'expliqua

et à rentrer

que la chose

�41

ILES IlANliS. API, TA�NA, AMilUnI.

n'était

plus possible, en

me

montrant

sa

tignasse crepue

compagnes. Non contentes, en effet, de
déserter le toit conjugal, elles avaient pris à leurs maris

et celle de

ses

pipes, allumettes et tabac, et, n'ayant pas de
poches, puisqu'elles n'avaient pas de vêtements, elles

leurs

avaient remisé tout cela dans leurs crinières, où d'ail­
logent d'ordinaire une foule d'objets.jusqu'à

leurs elles

leurs

provisions

de Louche.

Du coup j'eus peur. Les maris étaient certainement
à leur poursuite, ct elles pouvaient s'attendre, en tout
«

état de

à une jolie volée de coups de trique; mais
pipes et du tabac rendait l'affaire grave.
Qu'une femme décampe pour un jour ou deux, cela,
chez eux, ne tire pas autrement à conséquence; mais
qu'elle emporte la pipe!
Je vais trouver le chef et lui explique mon affaire.
Sa mine s'allonge, il m'engage à regagner tout de suite

choses,

.

le vol des

...

«

mon

bord,

et pour cela à

dans la

crique.

femmes

me

Je

me

servir de

son

canot amarré

mais les

hâte,
décampe
quatre
en
allongeant le pas, ferme, et
l'on me cric du haut du plateau que les maris arrivent.
Je cours tout au long de la ravine par un affreux chemin
où je manquai vingt fois de me rompre le cou, je saute
dans le canot du chef, ct d'un vigoureux coup de jarret
je le pousse à l'cau. Sans hésiter, les femmes, me
voyant gagner le large, sc mettent à la mer. Et moi
qui comptais sur elles pour retarder la poursuite de
leurs maris en sc laissant gifler, comme elles le méri­
en

suivent,

taient bien du

l'CS le

!

Ces canots indiens, comme celui SUl' lequel je me
trouvais, sont d'une manœuvre délicate. Mon second,
«

qui

est

un

rude marin, prétend qu'avant de s'y risquer
sa raie au milieu de la tête, afin
qu'il n'y

il faut faire

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

42

ait pas le poids d'un cheveu en plus d'un cùté ou de
l'autre. Moi, je suis chauve. Je pagayais de mon mieux,

équilihre, mais mes' quatre prétendues victimes
nageaient comme des poissons. A mi-chemin, l'une
d'elles me rejoint, saisit le plat-bord, et en un clin J'œil
la pirogue chavire. Heureusement mon second avait YU
ce
qui se passait et mis mon canot à l'eau. Quand il me
repêcha, il n'était que temps. Les Indiens arrivaient
aussi rapides que des requins. A coups de rame nous
flmes là cher prise aux femmes, et, à peine à bord:
bien

«

en

Hisse la voile et

en

route!

»

J'en avais

assez

de

ce

satané pays où les femmes se jettent à votre tète ct où
vous courez risque d'être kiki par les maris.
«
Cela vous fait rire, ajouta-t-il, mais j'ai passé à

Tanna
sitùt.

une

mauvaise heure et

je

ne

l'oublierai pas de

»

Son récit était très
l'autre. Partout,
trouvons

érigées

en
en

probablement

effet, dans

exact d'un bout il

îles sauvages, nous
loi la soumission complète de la
ces

femme, la domination brutale du sexe fort sur le sexe
faible. Partout nous voyons la femme esclave des ca­
des besoins d'un maître. maintenue p3r lui
état de révoltante infériorité, auquel rien ne
réussit à la soustraire et qu'aggravent encore les désirs

prices
dans

ou

un

qu'elle peut inspirer. Dans une tribu sauvage, les
jeunes années d'une femme remarquable par sa beauté
ne sont qu'une série ininterrompue de captivités auprès
de différents maîtres, de terribles

blessures, de fuites,

de mauvais traitements. La Grèce devait avoir atteint
état de civilisation avancée, et le génie d'Homère
avançait de bien des siècles, à l'époque où, dans ses
un

vers

immortels, il chantait l'enlèvement d'Hélène

guerre de Troie. Ramené

aux

réalités

prosaïques

et la

de la

�ILES

BANKS, API, TANNA, AMnRY�J.

vie

primitive, l'épisode
comporte peut-être pas

d'Hélène ravie à
moins de

45

son

époux

luttes, de colères

ne

sou­

levées et de sang versé; mais l'hommage rendu à sa
beauté, le dévouement chevaleresque de héros prêts à
mourir pour sa
civilisation dont
une

défense, supposent
on

un

raffinement de

chercherait vainement la trace chez

tribu de l'Océanie.

La

pauvreté

du

langage

certains sentiments. Si

est

un

indice de l'absence de

langue est impuissante il
les exprimer, c'est que ceux qui la parlent les ignorent.
Chez la plupart de ces peuplades, le mot ClllIOW' n'existe
pas. Les expressions de chère, bien-aimée sont complè­
tement inconnues:
J'essayai vainement, raconte le
de
les
1,
capitaine Lefroy
expliquer à Nonnette en sup­
une
telle
posant
que : ma chère femme, ma
phrase
chère fille. Quand, à la {ln, elle eut compris, elle me
répondit avec beaucoup d'emphase: T disent jamais
ça; i' disent: ma femme, ma fille!
Mais la preuve la plus évidente est le fait que le dia­
lecte algonquin, l'un des plus riches pourtant, ne pos­
sède pas de mot pour dire aime?'; quand Elliot traduisit
la Bible à l'usage de ce peuple, en '1 (j(H, il fut obligé
d'en forger un. Tous les missionnaires de l'Océanie sc
une

«

«

«

»

sont heurtés à la même difficulté. Les mots

manquent

pour exprimer des idées qui forit défaut et que l'on
classe souvent, et à tort, au nombre des idées innées.
Il en est peu de moins intelligibles pOUl' un Polynésien
que celles

depudeur

et de chasteté. 11

n'y

entend abso­

lument rien. La femme d'un missionnaire américain
nous racontait que lorsqu'elle débarqua en Océanie
avec son mari, une foule d'indigènes les attendaient
1. Sir John

Lubbeek, l'Homme prehistorique.

�L'OCÉAN PACIFIQUE,

44

plage. Leur navire était signalé depuis la veille,
population se portait à leur rencontre pour leur
faire fète. Au moment où elle mit pied à terre, les
Canaques la pressèrent vivement de se débarrasser de
ses vêtements. Ils ne comprenaient
pas que sous ce
climat chaud elle se mît ainsi à la gêne, et c'est avec
les meilleures intentions du monde qu'ils l'invitaient à
dépouiller tout cet encombrant attirail. Elle eut beau­
coup de peine à se soustraire à leurs amicales sugges­
tions, et, bien plus encore, dans la suite, à leur per­
sur

la

et la

suader de

couvrir

peu eux-mômes.
Pour eux, le terme de femme est synonyme d'esclave
ou tout au moins de
propriété. Comme Petruchio le dit
se

de Catherine dans la
«

Je

veux

un

pièce

de

être le maître de

Taming of the Sltreui :
qui m'appartient. Elle

ce

est mon bien, ma chose; elle est ma maison, mon
ameublement, mon champ, ma gl'ange, mon cheval,
mon bœuf, mon âne, mon tout. »

Elle est surtout le bœuf et l'âne. Demandez à
naturel de l'Océanie
il

vous

répond

pourquoi

il désire

invariablement:

«

un

prendre femme;
qu'elle me

Pour

procure du bois, de l'eau et des aliments, ct pour
qu'elle porte sur son dos ce que je possède», Dans les
tribus où il y a plus d'hommes que de femmes, pal'

l'accaparement des chefs, ceux qui veulent sc
posséder une se trouvent dans la
nécessité d'aller voler quelque antre tribu. Quand, dans
leurs expéditions, ils découvrent aux environs d'un vil­
lage ou d'un campement une femme isolée, ils l'étour­
dissent d'abord d'un coup de douiak sUI' la tête, puis
suite de

donner le luxe d'en

la saisissent par les cheveux et la traînent dans le bois
plus voisin pour attendre qu'elle revienne à elle. Dès

le

qu'elle

a

recouvré

ses

sens, ils

la forcent à les

accom-

�pagner, ct

ILES BANKS, API, TANNA. AMIIRYM.

45

fait

qu'échanger.

après tout,

comme,

elle

ne

autre, elle acquiesce ordinai­
bien
convaincue
rement,
qu'une résistance inutile ne
ferait que multiplier les coups de dmoak,
maître brutal pour

un

un

social, antérieurs à lui, le
rapine, la violence sont et font la loi; mais de ce

Au début de tout ordre

vol, la

se dégagent peu à peu les éléments su­
périeurs. Les rapports sociaux s'imposent mème aux
plus réfractaires, car la vie solitaire n'est pas dans la

chaos informe

nature humaine.

Tous

«

les

hommes, dit Voltaire, vivent

inférer

N'est-ce pas

comme

peut-on
ont

aujourd'hui des
toujours mi?

pas
instinct de Ja vic

en

société;

qu'ils

en

»

n'y ont pas vécu autrefois?
si l'on concluait que si les taureaux
cornes,

c'est parce qu'ils n'en ont
a raison: c'est dans cet

Voltaire

sociale, du groupement, que

se

trou­

premiers germes d'une civilisation latente.
Ils existent aussi chez toutes les tribus sauvages, à
l'état rudimentaire, sous forme d'idées souvent incom­

vent les

qui les relie
toujours une
croire ce qu'ils

pour nous, pal'ce que le lien
échappe. Les sauvages ont

préhcnsibles
à d'autres

nous

raison pour faire cc qu'ils fonl et pour
croient, mais souvent ces raisons sont absurdes. Leur
condition mentale est si différente de la nôtre, qu'il
nous est fort difficile de suivre cc
qui se passe dans

leur

cerveau.

l'enfant,
soutenir

se

En outre, leur attention, comme celle dc
promptement. Ils sont incapables de

lasse

une

conversation

prolongée,

et alors ils

dent à tort et à travers pour se soustraire à la
réfléchir. Leur esprit vacille.

répon­
peine de

�L'OCÉAN PACIHQUE,

46

III

Les

phases

sauvages passent d'ordinaire par trois
successives avant d'être mûres à la civilisation.

peuplades

Au début, elles vivent de chasse, puis de l'existence
nomade du pasteur, et enfln de l'agriculture, qui forcé­
ment les groupe

villages,

en

les attache

au

sol et,

en

créant la

propriété, crée du même coup des usages et
des coutumes que le temps convertit en lois. L'état
social apparaît alors en embryon, Cette progression,
dont

on a

pu constater les

phases régulières dans toutes

les

agglomérations humaines,
préexistence, sur le sol occupé

suppose

toutefois

la

envahi, du gibier
le
le
chasseur
et
du
bétail
pour
pour
pasteur nomade.
Ce fut le cas en Europe, en Asie, en Afrique et en Amé­

rique, dans quatre
ce ne

fut pas le

ou

des

cas

parties du monde sur cinq, mais
pour l'Océanie, où le gibier est rare

et où le bétail n'existait pas.

Il

cn

résulta ceci

:

à

défaut de

gibier, Je sauvage chassa son semblable ct
s'en nourrit; à défaut de bétail, il fit de ses prisonniers
du sexe le plus faible une sorte de troupeau de réserve
d'abord, puis des esclaves ensuite le jour où, parvenu
à la troisième

phase

et devenu

prévoyant,

il

se

rendit

compte que la femme ou le prisonnier ne lui fournirait
qu'une quantité limitée de viande, un nombre restreint
de repas, tandis qu'en les employant à la culture du
sol, à la récolte des ignames et des bananes, ainsi qu'à

la

il

pouvait s'assurer une nourriture moins
savoureuse peut-être, mais plus régulière. Il lui fallut
un effort
pour se priver de son mets favori, mais la
réflexion" née de jeûnes forcés, l'avait rendu prudent;

pêche,

�ILES BANKS, API, TANNA, AMBRYM.

47

il le réserva donc pour les grandes occasions, épar­
gnant l'être sain et vigoureux dont il pouvait exploiter

la force et la santé, et se contentant, par raison, des
captifs blessés, des femmes et des esclaves hors de
service. L'humanité n'avait rien à y voir; c'était
question de bonne administration et d'économie.

Toul le cannibalisme est là, et

une

si, lors de l'appari­

tion des missionnaires dans les îles de l'Océanie, il
était déjà dans sa période décroissante, c'est que le
défcudnit mieux

faisait rare, que plus méfiant il se
qu'on ne pouvait indéfiniment manger

les femmes

rester seul à

humain

gihier

se

sans

travail

planter

les

ct que le sauvage

cueillir les

ignames

et à

horreur du

banaues,
manuel, qu'il estime indigne de lui. La polygamie
a

naquit, moins encore de ses appétits sensuels que de
la préoccupation de s'assurer, par le travail des femmes,
une existence à sa
guise ct une nourriture plus abon­
dante. La femme acquit pour lui une valeur qu'elle
n'avait pas auparavant. Il ne la mange plus, sauf de
loin en loin, dans des circonstances particulières où il
convient de faire montre d'une hospitalité fastueuse.
Dans l'île de Tanna, les tribus qui habitent sur le
bord de la mer, en rapports plus fréquents avec les tra­
fiquants, ont à pcu près renoncé à la chair humaine.
Celles de l'intérieur en sont encore friandes et appré­
cient surtout les blancs. Aussi, quand leurs voisins
réussissent à attirer sur la plage et à tuer quelque
matelot, s'empressent-ils d'expédier le cadavre aux gens
de l'intérieur, qui en donnent un bon prix: plusieurs
cochons
sions

se

armés et

ou

un

certain nombre de dindons. Ces

font de
se

De tous

plus

tiennent

les

plus

en

SUl'

leurs

indigènes

occa­

rares; les blancs sont

gardes.

de l'Océanie,

ceux

d'Api,

�L'OCÉAN PAC1Fll!üE.

48

d'Ambrym

ct de Tanna sont les

plus

réfractaires à la

civilisation. Grands, forts, bien découplés, ils sont
essentiellement belliqueux par nature, toujours prèts à
se

battre,

balles

pourvus de fusils, de
achètent aux trafiquants

tous

qu'ils

copra. Le copra, dont il
ces
en

se

fait

un

îles, est l'enveloppe de la noix
tranches, puis séchée au soleil

poudre ct de
échange de
grand négoce dans
de coco, découpée

sur

en

des tréteaux de

bois. Le copra se paye aux indigènes 175 francs la
tonne; il vaut 575 francs à Sydney, 500 à Londres. On
extrait

en

appréciée

outre de la
en

pulpe
parfumerie; le

de la noix

résidu de la

une

huile très

pulpe

sert à la

nourriture des cochons et de la volaille. Quant aux
175 francs que l'indigène est supposé recevoir en mar­

chandises, c'est une pure fantasmagorie; cc qu'on lui
en tabac, allumettes, armes et
poudre n'en repré­
sente pas le quart. Il est vrai que son travail se borne

remet

à surveiller

ses

femmes et à stimuler leur zèle à coups

de

trique.
belliqueux que sont les indigènes de Tanna
ct d'Ambrym, leurs instincts guerriers n'excluent pas
une forte dose de prudence. Ils tendent des pièges à
Tout

leurs

ennemis, dressent des embûches, mais attaquent

Depuis peu, séduits par les offres
ils commencent à émigrer, soit comme

rarement à découvert.

des

trafiquants,

travailleurs à gages, soit comme marins. Ils visitent
alors les Fiji ou Sydney, et reviennent dans leur île

petit pécule. Au contact des blancs, ils ont
acquis quelques notions rudimentaires de civilisation.
avec

un

fiers, ils débarquent sur la plage, comme Joe,
matelot à bord du Caledonia, avec un de ces coffres
en bois de cèdre, fort en
usage en Australie. Joe rap­
portait, outre deux fusils, de la poudre et des balles,
Très

�ILES

du tabac, des
tout

défrayer

�9

BANKS, API, TANNA, AMBRYM.

d'allumettes à

pipes
provision
village pendant six mois.
et une

un

Aussi

son

arrivée à Tanna fit-elle sensation. Dès le lendemain,
Joe se trouvait l'heureux propriétaire de quatre femmes,

payées comptant

en

et les

allumettes,

diatement à faire du copra.
Pour célébrer son retour, Joe dut
coutumes locales et donner
tout le

village

un

employait immé­

sc

conformer

aux

grand sing-sing auquel

fut convié. Il fit bien les choses et sacri­

fia trois cochons. Pour cette

occasion, il

revêtir

son

costume de matelot;

bleue.

un

pantalon

cl

.un

une

crut devoir

chemise de flanelle

mouchoir autour du

cou.

Il

trouvait très heau ainsi; mais ses invités, plus sim­
plement vêtus d'un collier de coquillages, n'admiraient
se

pas Joe. Ils le trouvaient ridicule de se couvrir quand
il faisait si chaud. Joe, en butte aux railleries, com­
mença par retirer la chemise, puis le mouchoir, enfin
le

Le même soir, il se défaisait subreptice­
tout, le revendait à vil prix à un matelot du

pantalon.

ment du

Caledonia,

et le

lendemain, nu comme un ver et débar­
civilisation, Joe, étendu sur

rassé des entraves de la

une natte;
gourmandait la paresse de ses femmes qui
décortiquaient des noix de coco.
La civilisation revêtait d'étranges formes en passant par
un

cerveau comme

celui de Joe, et l'on ferait

un

livre

le récit des

impressions qu'elle y avait
laissées. C'était peu de chose ce qu'il en avait vu, mais
ce
peu de chose prenait des proportions aussi fantas­
curieux

avec

tiques que fugitives. Embarqué sur le Caledonia, il y
avait fait partie d'un de ces équipages mixtes que l'on
ne rencontre
que dans l'Océanie. Le capitaine Proctor,
Américain, ancien officier de l'armée du Sud, avait

perdu

sa

jambe

droite à la bataille de Chancellorsville ;
4

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

50

portait une jambe de bois qui avait plongé Joe dans
stupéfaction profonde; il en parlait constamment;
aussi, pendant le court séjour du capitaine Proctor à
Tamia, toute la population se groupait sur la plage
quand il prenait son bain, pour le voir dévisser sa
jambe de bois, dont les femmes raffolaient. Le premier
maître, George, était Grec par son père et de la Nou­
il

une

velle-Calédonie par sa mère; Sam, le second maître,
un
indigène de Maré, tatoué du haut en bas avec

était

art

un

merveilleux; le cuisinier

et

le maître d'hôtel

venaient de Malabar; le reste de l'équipage à l'avenant.
Dans le nombre se trouvait un nègre de la Caroline du

Sud,
l'être

ancien esclave et n'étant pas bien sûr de ne pas
encore. II avait nom
Sardanapalus. Qui l'avait

ainsi? il n'en savait rien. Sardanapalus se trou­
jour, avant la guerre de Sécession, il bord d'un
vapeur du Mississipi, accompagnant son maître qui se
rendait à la Nouvelle-Orléans, et qui, comme tous les
planteurs, jouait pour passer le temps.
A qui appartiens-tu, Sardanapalus? lui demanda
un autre
nègre.
Je saurai cela ce soir; mon maître joue au poker,
et j'ai déjà changé plusieurs fois de mains depuis ce
matin », répondit-il avec une nuance d'orgueil.
Il était très fier de savoir qu'il figurait dans les en­
jeux pour 1200 dollars.
Ce qui avait le plus impressionné Joo à Sydney, où
il n'avait d'ailleurs passé que vingt-quatre heures,
ç'avait été de voir les femmes se promener, habillées,

baptisé

vait

un

«

-

ne

faisant

nuance

resté

rien, tandis que les hommes

des

se

démenaient

possédés,
puis, ajoutait-il avec une
elles
n'ont
mépris,
pas d' odeur, Il lui en était
des doutes très sérieux sur la prétendue supério-

comme

de

et

�ILES BANKS,

API, TANNA, AMBRYM.

51

rité des blancs. En revanche, ce qu'il avait vu, à
Sydney, de pipes, de tabac, d'allumettes lui donna une
proùigieuse idée de la richesse de la ville et de ses habi­
tants. Le reste avait glissé sur son esprit comme la
pluie sur les plumes d'un canard. Quiconque, d'ailleurs,
a observé de
près ces races primitives a pu remarquer
notre
civilisation
ne
que
produit nullement sur elles
l'effet d'éblouissement que nous supposons. Il en est
des enfants qui, en présence d'un
comme

d'elles

merveilleux, n'ont d'yeux que pour une fleu­
qui les charme, ou qui, après avoir jeté sur
l'Océan un coup d'œil distrait, s'arrêtent émerveillés
devant un crabe qui fuit vers un rocher, devant un
paysage
rette

coquillage qui les

tente. Il faut tout

au

moins

une

intui­

tion vague des difficultés vaincues et des problèmes
résolus pour apprécier ces merveilles dont nous sommes
fiers. Elles

parlent à nos sens à travers notre réflexion,
tropiques débarqué à Londres ou à Paris
sera
frappé tout d'abord que par une multitude
détails qui le choqueront: le bruit, la foule dans

et l'enfant des
ne

de

les rues, le ciel triste et brumeux, l'air

étouffé, les

maisons hautes et sombres, l'absence d'horizon, de cha­
leur, de couleur, son attention dispersée, éperdue, ne

sachant où

d'objets,
familier

se

prendre

et

s'arrêter, trop de formes ct
aucune forme, aucun
objet

et dans le nombre

lequel

reposer sa vue.
Et cela n'est pas vrai seulement du sauvage, de l'en­
fant européen. né sous les tropiques, mais aussi de
sur

l'homme fait, y
le souvenir de

ayant longtemps vécu, mais ayant gardé
villes, de nos rues, de nos monu­
ments, les revoyant après des années d'absence, et, à!
nos

grand étonnement, retrouvant tout plus petit,« plus'
laid, plus étriqué qu'il ne se souvenait. Il lui faut le

son

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

52

temps de

ramener

nouveau avec ce

les

qui

objets

au

point,

de s'identifier de

lui fut familier ct

de l'ètre. Il lui faut oublier et

ce

qui

a

cessé

rapprendre.

Le sauvage n'oublie rien et apprend difficilement.
Les idées simples pénètrent seules dans son cerveau,
dont le mécanisme n'a pas été assoupli, exercé de bonne
heure. 11 perçoit un fait, et un seul à la fois, il en
cherche la cause; distante, compliquée, il ne la saisit
pas, cette cause, ct devant le fait, passé pOUl' lui à
l'état de phénomène inexpliqué et inexplioable, il ne va
pas

plus loin,

il

renonce

à

pas autrement que l'enfant

comprendre ct ne s'étonne
qui ne sait pas encore dire:

pourquoi?
Puis, il faut bien en convenir, notre civilisation, telle
qu'elle se révèle à lui, telle qu'elle va le relancer dans
ses îles lointaines, sur ses plages ou dans
ses forêts,
n'est pas toujours pour lui inspirer un grand respect.
Elle se présente d'ordinaire sous la forme du trafiquant,
débitant d'eau-de-vie ou d'objets sans valeur, spécu­
lant

sur ses

à le

tromper

lui,

entant

passions
ou

sur

ou sUI' son

enfantine

vanité, habile

à le corrompre, luttant de ruse avec
ses vices de
sauvage ceux de l'homme

blanc. Parfois elle lui

apparaît sous

baleiniers, d'équipages qui

se

la forme de navires

croient tout

permis

là

où la loi n'existe pas, et où ils ont pour eux sinon la
supériorité du nombre, du moins celle des armes et des
moyens d'intimidation. Ce n'est que plus tardivement,
lentement que s'exerce l'influence du mission­

plus

naire, 'catholique ou protestant, la seule qui ait encore
produit des résultats et amené quelques-unes de ces
peuplades à un état de civilisation déjà avancée. Et en­
core à
quel prix?
Pour quiconque a .vécu en Océanie, il est pas dou-

�ILES

BANKS, API, TANNA,

AMBRY jJ,

6j

de la

teux que les

conquêtes,

civilisation,

ont été aussi meurtrières que les guerres

les

plus

même les

terribles. Prenez

parmi

plus pacifiques,

ces

races,

je

ne

dirai

pas les moins réfractaires à nos idées, mais les plus
ardentes à se les assimiler, celles qui, loin de repousser

missionnaires, les accueillaient à bras ouverts et les
appelaient. Étudiez l'histoire de quelques-uns de ces
archipels. des Sandwich, Tahiti, vous y verrez que ja­
les

mais

conquête à la civilisation ne fut plus pacifique ci
plus rapide que dans C('S archipels. Et pour la nt c'est par
centaines de mille' que. se comptent les victimes. En moins
dedeux années, les habitants passent d'un état de nudité
complet à l'mage de vêtements européens; dans ces

deux années, la dépopulation dépasse cinquante mille.
Le milieu climatologique est changé pour eux; ils con­
tractent des maladies nouvelles. Puis

plus

terrible des

poisons

l'eau-de-vie, le

pour' ces habitants des climats

chauds, les décime. En soixante-quatorze ans, de 1779
1855, la dépopulation atteint, aux îles Sandwich, un

à

chiffre énorme: 525 000 décès
snnces :

à

en

excédent des nais­

Tahiti, 240000.

IV

Si maintenant de la

Polynésie

du sud

nous nous

di

l'Australasie, la Malaisie et la Polynésie
rigeons
septentrionale, nous verrons ces populations primitives
vers

directement

prises avec la civilisation, nous assiste­
patient travail de conquête et d'an­
nexion où sc révèlent les aptitudes diverses et le génie
particulier de la France, de l'Angleterre et .de J'AUel'ons

à

ce

aux

lent et

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

magne. Chacune de ces races européennes a son mode
de colonisation qui lui est propre; chacune d'elles obéit
à des

la trompent pas en cherchant
domaine si riche et si fertile de

prévisions qui

à s'étendre dans

ne

ce

l'Océanie; chacune aussi obéit
dans

l'emploi

races

autochtones.

des

procédés

à

ses

dont elle

instincts naturels
use

vis-à-vis des

Sur cette

question de colonisation, bien des opinions
jour, bien des erreurs aussi se sont accréditées. Une idée fausse passée à l'état J'axiome et con­
stamment répétée a grand chance d'être estimée juste
et d'être acceptée comme telle. C'est un axiome admis
que le génie colonisateur de l'Angleterrc; c'est un
autre axiome que la France n'est pas et ne sera jamais
colonisatrice. Depuis quelques années il n'est question
que de la force d'expansion de l'empire germanique;
on nous le montre en voie de
conquérir, par l'émi­
l'influence
aux États·Unis, débordant
politique
gratien,
sur l'Océanie, envahissant les
comptoirs de l'Asie, me­
de
sa
le
monde
naçant
prépondérance commerciale:
colonisateur
par excellence, nous dit-on. Qu'y a­
peuple
se

•

sont fait

t-il de vrai dans

assertions? L'Océanie est-elle à la

ces

veille de devenir

une

immense

de

annexe

prendre pied?
En

Nous

vaste colonie anglaise ou une
l'Allemagne, qui commence à y

en

doulons.

moment, la lutte,

Océanie,

est entre

l'Angle­
conquête. de substitution
de la race blanche à la race indigène, ct la France, en la­
quelle s'incarne le génie profondément humain qui fait
vivre, côte à côte, sur un même sol, deux races distinctes
comme à Tahiti, protégeant et élevant la race inférieure
au niveau de la race
supérieure. L'Angleterre s'impose
terre,

ce

en

personnifiant l'esprit

par la force,

en

Asie,

de

à des millions

d'Hindous;

en

�55

ILES llANKS, API, TANNA, AMllRnr.

Amérique et en Océanie elle supprime les races indi­
gènes, et, sur le sol vacant, s'implante, jusqu'au jour
où, ainsi qu'on l'a vu aux États-Ilnis, la colonie se sé­
pare de la métropole et devient sa rivale et son enne­
mie. JI

en sera

de même

conquête brutale,

au

Canada

et

en

Australie. La

la destruction

systématique ne sont
pas la colonisation. L'Angleterre n'a pas gardé un siècle
sa
magnifique colonie des Ëtnts-Unis: l'Espagne a perdu
toute l'Amérique Méridionale, soulevée llar un vent de
tempête et de colère. Ses procédés furent les mêmes,
mêmes aussi les conséquences. Sont-ce des races colo­
nisatrices, celles qui -sèment ainsi les haines et les
révoltes ct, sur le sol occupé par elles, colonisé par
elles, ne laissent qu'ennemis implacables, que rancunes
séculaires!
Dans

laquelle

de

ses

anciennes colonies le

nom

de la

inimitiés? Ce nom
fait encore aujourd'hui battre le cœur des Canadiens
fidèles et des Indiens reconnaissants. Si la fortune des
France éveille-t-il

armes

ct

ont coûté

du moins

ces rancunes

et

ces

l'imprévoyance de nos gouvernements nous
quelques-unes de nos plus belles possessions,
la langue, les usages et le souvenir de la mère

y sont vivaces encore, entourés d'un culte res­
pectueux. Nous n'y avons ni opprimé les faibles, ni

patrie

dépossédé les légitimes propriétaires du sol; nous avons
respecté leurs droits, leurs traditions, leur langue et
leur culte, et nous avons laissé, sur le sol occupé par
nous et dans l'âme des descendants de ceux qui ont
vécu sous nos lois, des traces que la conquête étran­
gère n'a pu effacer.
A l'autre extrémité du

monde,

en

Océanie,

nous

retrouverons les mêmes errements et les mêmes tradi­

tions. A côté de

l'Australie,

où les

indigènes,

décimés

�L'OCÉAN PACIFIQUE,

56
au

début par les balles

anglaises,

achèvent de

dispa­

raître et traînent dans les solitudes de l'intérieur

une

existence misérable et

précaire, nous verrons la France
à l'œuvre, conquérant pacifiquement les Nouvelles­
Hébrides, rayonnant autour de ses possessions actuelles,
appelée, désirée par ces peuplades primitives. Nous la
îles Sandwich, respectueuse des droits
défenseur de leur autonomie,
civilisés,
d'indigènes
aux

verrons,

et

partout

toujours

fidèle à

des faibles. Et elle s'incarne

gent
ses

et

bon, sachant aimer

écarts

élans et
ce

fut

d'imagination,

l'histoire.

mission de

un

et

se

protectrice
génie humain, intelli­
faire aimer. A travers

ses erreurs

et

ses

fautes,

ses

défaillances, la France croit à l'humanité;
force dans le passé, ce sera sa grandeur dans

ses

sa

sa

�CHAPITRE III

ÎLES POMOTOU,

ÎLES MAl\QUISES, TAHITI,

NOUVELLE-CALÉDON�E,
AUSTl\ALIE

ET

NOUVELLE-ZÉLANDE

1

Les

infirlÎment petits envahissent

l'infiniment

grand.

Dans cette immense nappe d'eau de l'océan Pacifique,
des milliards de zoophytes invisibles ont fait surgir,

depuis

des siècles, bien des îles nouvelles.

Chaque

année, le nombre s'en accroît. A côté des cimes de
continents engloutis, cimes qui surplombent encore
les flots et
du mont

énormes,

atteignent

Blanc,
comme

des altitudes

comme

aux

supérieures

Sandwich,

à celles

à côté d'îles

l'Australie, presque aussi grande que

en
l'Europe,
ligne droite
sous nos
ces masses
s'élèvent
lentement
les
allols,
pieds,
aux assises
madréporiques
puissantes, qu'entassent dans
les vastes solitudes sous-marines ces microscopiques

et située à 15000 kilomètres

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

58

qui décomposent la mer elle-même, la figent
qu'après l'avoir pétrifiée à fleur d'cau.
lois
obéissent-ils? Ils ne sauraient vivre hors
quelles

infusoires
et

ne

A

s'arrêtent

de leur élément, et dans cet élément même ils ne sau­
raient exister au delà d'une certaine profondeur. Dans
ces

abîmes, qui dépassent JO 000 mètres, ainsi que l'a
Walsh, dans ce royaume

constaté le lieutenant américain
de

l'asphyxie et de la mort où règne, avec une tempé­
toujours égale et voisine de zéro, une immobilité
sépulcrale, se déroulent en reliefs puissants des mon­
tagnes et des vallées, des collines et des plaines. Tout
un monde innombrable d'êtres
organisés, depuis l'infu­
soire imperceptible jusqu'à la baleine gig:mtesque, vit,
s'agite, aime et meurt dans un fouillis de plantes mer­
veilleuses, au sein d'une végétation incomparable qui
tapisse ces ruine? Je continents submergés.
Sur une montagne engloutie dont nul indice ne révèle
rature

sur une de ces cimes sous-marines,
les infusoires fourmillent, sc multiplient, et sans relâche,

l'existence à l'homme,

dans l'ombre nacrée, ils poursuivent leur incessant
cau de mer dont ils sc nourrissent contient

labeur. Cette

dissolution du chlorure de soude, de magnésie et de
potasse, des sulfates, du carbonate de chaux, du fer et
jusqu'à de l'argent évalué à 2 billions de kilogrammes,
c'est-à-dire à mille fois plus que le produit annuel de
en

toutes les mines

sécrètent

connues.

De

ces

substances diverses ils

parcelle invisible de matière solide, la
millième partie d'un grain de sable, et l'incrustent dans
le roc. Poussière d'atomes qui, avec le temps, va former
un écueil redoutable, affleurant à la surface, affectant
partout ct toujours la même forme concentrique.
L'écueil grandit, ses contours s'accentuent. C'est au
début une ceinture de corail encerclant plusieurs kiloune

�II.ES PO�[OTOU, ILES

.

59

MAnQUISES.

mètres de mer, ainsi convertie en un lac. Autour de
cette ceinture, une seconde s'élève. Sur elles, les vagues

déferlent

les entamer,

sans

dans

rejetant,

l'espace qui

les

sépare, des sables, des débris de coquillages, des
varechs, des algues marines déracinées par les tempêtes,
entraînées par les courants. Ces matières s'accumulent,
masse

boueuse et flottante,

puis

se

tassent et

se

solidi­

fient. Bientôt, à quelques pieds au-dessus de la mer, on
discerne une côte basse, arrondie; au centre, une
lagune qui peu à peu sc comble. L'écueil est devenu
un
embryon d'île.
L'insecte invisible
ainsi

a

terminé

son

œuvre;

sur ce

sol

la

végétation va paraître, le consolider et
l'exhausser. Dans ce sable, le pandanus dresse le premier
sa
tige noueuse et résistante, ses feuilles lancéolées qui
bruissent au vent. De ses branches rabougries sortent
des pousses vigoureuses qui, de haut en bus; vont
plonger dans le sol de nouvelles racines et lui donner
la force de résister aux tempêtes. Il vit et prospère au
milieu de ces débris de corail, de cette poussière humide
SUl'
laquelle il étend son épaisse ramure odorante. Sous
son ombre
poussent le papyrus et l'hibiscus. La lagune
se comble;
par le chenal qui la met en communication
avec la mer, chaque
vague lui apporte son tribut de sable
impalpable, de végétaux, de coquilles vides, d'animal­
préparé,

cules. Dans cette oasis
lasses de leurs

naissante,

les hirondelles de

mer

parcours s'arrêtent et déposent,
avec un guano fécondant, des germes de plantes et
d'herbes. tes grands crabes, les crustacés, les mol­

lusques,

longs

les torlues viennent chercher

un

abri dans les

plage

unie

l'infatigable zoophyte élève,

par-

anfractuosités des bancs de corail

ou

une

pour y enfouir leurs œufs dans le sable.
Autour de cette île,

�L'OCÉAN l''\CU'IQUE,

60

fois à

puis

troisième enceinte. Aux îles

Amis, de banc

jusqu'à
de

kilomètres de distance,

plusieurs

une

banc, de récif

en

100 milles

coraux

en

seconde,

une

Fiji,

aux

récif, il

îles des

a

poussé

du noyau principal ses murs
dont les vides lentement se comblent. AilleUl's,

dans l'A rchipel

au

large

Dangereux,

il

relié les

a

uns aux

autres,

pal' des récifs-barrières mesurant jusqu'à 400 lieues
de longueur sur des centaines de mètres d'épaisseur,
des îlots créés par lui, fermant les détroits qui les
séparaient, édifiant ainsi peu à peu sur. les débris d'un

continent

disparu

les

puissantes

assises d'un continent

nouveau.

Il faut

un an

à

industrieux

ces

exhausser leur massif de

om,005,

travailleurs pour
a calculé

et M. Dana

que celui des Fiji, qui dépasse 600 mètres d'épaisseur,
leur a pris vingt mille siècles à construire. Mais aussi

infusoires visqueux,

leur

œuvre

sans

consistance, presque diaphanes, à peine visibles à

est

indestructible, :et

l' œil, ont

aggloméré
l'effroyable pression

des

nous avons

capables de résister à
qui atteignent parfois
traversent le Pacifique avec une
masses

de vagues

50 mètres de hauteur et

rapidité qui décuple

ces

leur force, Le 23 décembre 1854,
phénomène de cette nature,

été témoin d'un

par M. Frédoli. Une vague de plus de
400 kilomètres de largeur, partie des côtes du Japon,

l'apporté depuis

traversa l'océan

Pacifique

avec une

vitesse

vertigineuse

de 150 lieues à l'heure. Après s'être heurtée aux îles
Sandwich, où elle causa d'incalculables ravages, elle

vint, cinq heures plus tard,
table fracas

se

briser

1. Le ,1Ionde de la mer, par A. Fl'étlol.

épouvan­
submergeant

avec un

les côtes de la Californie,
les rives, sapant les falaises, faisant voler
quartiers de roches.
sur

en

éclats des

�ILES POMOTOU, ILES MARQUISES.

Parmi les merveilleux
travail de

prenants

phénomènes

61

dus à l'incessant

animalcules invisibles, l'un des plus sur­
est le déplacement des eaux, résultat de leurs
ces

créations, qui, modifiant profondément le relief sous­
marin, forcent la mer à se transporter ailleurs pour
rétablir

l'équilibre. Sollicité par cette force nouvelle,
déplace et laisse émerger d'autant les terres
ainsi créées, hâtant l'heure où elles se rejoindront. Aux
îles de la Société et dans le groupe Loyalty, on peut

l'Océan

se

travail de retrait. La mer, peu sen­
gravé sur les roches des lignes de

suivre facilement

ce

sible

a

aux

marées,

niveau, des marches horizontales parfaitement visibles.
On y constate quatre baisses successives de l'Océan,
dont la dernière ne mesure pas moins de 15 mètres,
C'est à cette période que remonte l'apparition de l'ar­

chipel

des

Pomotou, immense réseau madréporique

quelques mètres au-dessous de l'eau. 11
ne fait encore
qu'affleurer à la surface, mais déjà la
végétation l'a envahi ct lui donne l'aspect d'une vaste
alors enfoui à

corbeille de verdure. Dans le groupe des Gambier, le
même retrait a mis à nu les immenses bancs élevés pal'
les

polypiers

sUI'

Est-ce à leur

les flancs de

ces

îles.

origine soudaine, incompréhensible

Canaques, que les îles Pomotou sont redevables
poétique qu'ils leur ont donné d'Iles de la Nuit
ou d'Iles �Mystérieuses? Nous les
désignons sous le nom
d'Iles Basses, les Anglais sous celui d'4rchipel Dange­
reux et de Tuamotou (Iles Lointaines). Ces diverses
appellations sont exactes. A l'est des îles de la Société,
lesPomotou décrivent une courbe de plus de 200 lieues.
Sur ce vaste espace, ce n'est qu'un fourmillement d'îles
et d'îlots séparés par des détroits sans profondeur, sil­
lonnés par de rapides courants. Partout les zoophytes à

pour les
du nom

�l'œuvre l't�Il"éeiS$l!"nl

œs

�'lIlI1l)1nls

eanaux,

llm!'�ir $nll$-m�rin. ��iinnlliinllm];llOufi ;�DlIll:"D

exhaussent le

I� di .. tance

'l'li

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fu\i des 1b:ru�n!f!"�ftlf'iIUI!S- .II\I'IJUIl' nitS. ;allPlf'U1['«"�II)IÜ.1I" d�, B.aI h:atlJll�
mer, iB jf"Il�D"1IiiH nif «@lJlljplulf'tatiill ff:\\t!''lIlne' td]le� iil!lllillÜ�t&amp;UlJ�. Sur

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nlllll�," (t'illl((1IjiIlIlHIt' ,dlf IblliM;ldllll� i.ù tfi],e,UUl' td]",e:llllll. ,di,." Uli:,c'ïH$ IlHIIJIU
:;;';�'I:;JUIll(/,fjJll� ;lIIUl Iblll�!'., 1L1f$ IPIIt�l;ll$ �MIllH Il:11l1lCS.: ,e'nI!tl� illl-tfH;alll'�'DllH
,m'H ülllJ,�"du'Ü­
ll'kllio '(l(lillIlIllJlIlitI� Itlt lut;; Ib'lINiinrnl'Dllll", 'llll�;IS't$ ,ill;JIIJ]J.$
«a,lh,llr"Jlïti�lII!tt, -;."ItŒ ,d.ilï�:Hf"IIlJÏi.Hlli� ulliiHJili,.('üJI,�mlU'I'DlJH.. [1\p""C1ollllm:aIDlJH$
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Ulm'

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iirntiiiIPillIl' u1111U IPIIUll�t!hullIIUH'"

Ifu flultll 1 WItt ,II'I di&gt;;nnnH dlt1l'llliJlt:: [It: iliniUÜH

'Itt., �1Jl' 'flwllil'Ul/$ IPlojllDJtt� �mJkllDllIlUItt... ,n ll"ii1I,t, u[\to ]lu ImWLÙDII\.
iil .\�I"II]'. ,1111 ttJUI'I\. ,(ltS; IPwltlltkt$ ,tl! ,111$ IbIlUIIIIUDdilU�, Inl'!\ �I'
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Î.iml1 'i1llllimtt tll.t' 11I.1ii;.'J.lOllfH'..IG:tumuÎiill$ ntllalollrttljhJlt�,
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III\HlI'

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!l1'n�lldll Imhilllllhi dit C�IIl�lu·
Empiro,
l'I'(\prid,\� è'irillllll,�I'I.
A t :,t) liouos au nord dos PIH11nlllll. l't )ltl1� rUPlll'll.
chl;"s I�I' hl ligne, I�:; ill'li �r:\l''1l1i�l':&lt; ,1rII��I'l1t 1It1·t1nl'll'ltl�
t\$I, Il''1\:; 1't'I'h,'rdH' ,h,l'I

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leurs ('t\nl�:-\ "IIII'nlli'1I1I':'I, Il'IÎ nUnjglll'llt.
iOOOmètr"$_ d'altitudo. EIII's �tllll :111 1111111111'11 dl\ OIlt.I',
1'1 :lffl'l'h'nt toutes la mèmo 1'1ll'IIH', Aullllll' d'lin pjel cI'n­
tral se groupl'nt d'antres sonuuols �ép:tri':'I IHII' dpi'! val­

lées étroites et difficilement 3rcI'ssildl's Jlar terre;
ralemeutarrosées par des

d'l'an,

ces

fertiles, produisent en
la patate douce, le toton, tOIlS les fruits ùps
et

Sur les hauteurs formant

gr'!llé­

vallée», riche«
ahnudnnce le taro, ln hannne,

cours

plateaux, errent,

tropiques.

au

milieu de

pâturages abondants, de nombreux troupeaux de gr.!:,.
bétail.
Entre les habitants des Pomotou et

ceux

de Tahiti,

nulle ressemblance, aucune analogie de l'ace. Comm«
les Néo-Zélandais, ils appartiennent il la descendance

maorie, dont ils possèdent les qualités

et les

défauts,

dont ils ont conservé les usages et les traits caractéristi­
ques. Tatoués sur toutes les parties de leur corp:\, ils

hiéroglyphes incompréhensibles,
généalogie et la chronique de leur famille, Plus Ie
tatouage est compliqué, plus haut remonte la no­
blesse de leurs aïeux. Ainsi passés à l'état de documents
historiques, les vieux chefs exhibent SUI' les parties les
plus imprévues de leur individu les annules de tonte
portent

sur

eux,

en

leur

Ils en sont fiers et les étalent. Coud Ile par­
chemin. tatoué j IlSI{\Ie SOIIS lus aisselles et. jusqu '1, la
nU1IllC, lUI dld de la Laie dt' Chikakulf avait tlÏt graver
une race.

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

64

langue quelque exploit qui

sur sa

place

n'avait pu trouver

ailleurs.

Un de leurs griefs sérieux contre la civilisation est
incontestablement la nécessité à laquelle elle les astreint
de voiler

une

partie

de leur arbre

réduisent-ils leur vêtement
tions compatibles
en une

au

la décence, Ce vêtement consiste

avec

ou

trois

appendice

taille; les deux bouts,

viennent

jambes,

bas des

par deux
un

généalogique, Aussi
plus modestes propor­

ceinture étroite nouée à la

réunis entre les
ture

aux

se

à la cein­

rejoindre

terminant

corde
reins, et, roulés
nœuds, pendent jusqu'à terre, formant
en

se

caudal d'un effet aussi

original

que gro­

tesque.
Soit humilité, soit coquetterie, les jeunes filles sont
tatouées, sauf autour des poignets. Le reste

rarement

de leur personne n'a rien d'historique, et
possèdent, avec des traits réguliers et

comme

des

elles

formes

attrayantes, des extrémités fines et gracieuses, une
chevelure abondante, de belles dents et des yeux vifs,
elles n'en brillent que d'un plus vif éclat
palimpsestes vivants qui les entourent.

Quant à leurs
sont ni

esclaves ni
aux

milieu des

mœurs, elles n'en ont pas. Elles

opprimées,

l'extrême licence. On retrouve

qu'autrefois

au

aux

mais

ne

libres

jusqu'à
Marquises, ainsi
signe irréfutable de

îles

îles Sandwich, le
complet de la femme chez certaines

l'affranchissement

peuplades primitives
comme aux

:

la

polyandrie.

Aux

Marquises,

Sandwich, les femmes de rang élevé avaient

autant de maris que bon leur

la loi de leur fantaisie

La civilisation est

au

en

semblait; elles imposaient

lieu de subir celle de l'homme.
voie de modifier cet état de

choses; mais, ainsi que nous l'avons
créer toute une langue nouvelle pour

déjà dit, il faut
inculquer à ces

�65

TAIIITI.

des sentiments qu'elles ignorent. JI faut leur
apprendre et la chose et le mot, tâche ingrate devant
laquelle n'ont pas rèculé les missionnaires catholiques
races

et

protestants. On

arrive ainsi peu à peu, sinon à

vaincre leur

esprit réfractaire,

façonner dans

une

tout· au

con­

moins" à

le

certaine mesure, et à enseigner aux
des idées que leurs ancêtres n'ont

jeunes générations
pas même soupçonnées.

Paresseux avec délices, comme la plupart des Poly­
nésiens, les habitants des Marquises travaillent le moins
possible et uniquement en vue de gagner la somme
nécessaire pour satisfaire quelque caprice ou. quelque
fantaisie du moment. Le climat leur impose si peu de

besoins, le sol pourvoit si abondamment à leur nourri­

qu'exempts d'inquiétudes pour le présent, sans
'�oucis pour l'avenir, ils se laissent aller au charme de
leur incomparable climat. L'industrie de l'archipel se
ture,

borne à

l'élevage

du bétail et à

quelques plantations

de

coton.

Ici

nous

Marquises

sommes

dans l'océan

française. Tahiti et les
demi-siècle, nos avant-postes

terre

sur

depuis
Pacifique du

sont,

un

Sud.

II

Le 8

mars

président

-1845, Je maréchal Soult, duc de Dalmatie,
ministres, recevait les deux'

du conseil des

lettres suivantes:
«

«

Voici

Monsieur le
une

maréchal,

-communication

étrange

que

je reçois
5

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

66

confidentiellement par un négociant qui promet de la
jusqu'à nouvel ordre. Je ne l'ai reçue d'au­
cune autre source, et
je n'ai nul moyen de l'expliquer.

tenir secrète

M. du Petit-Thouars aurait tout à fait

de

ce

procédé.

-

Recevez, je

maréchal, l'hommage de

ma

pris l'initiative
prie, monsieur le
haute et respectueuse
vous

considération.
«

A lIfonsieur
«

Baron ROUSSIN.

»

Chaucheprat,

Monsieur,

l'instant, par voie de Lima et de
Valparaiso, 50 octobre, et
Lima, 14 novembre. Elles contiennent des nouvelles
Je

reçois
Londres, des
«

à

lettres de

importantes et que M. le ministre de la marine
probablement content, sinon d'apprendre, du

fort
sera

moins de savoir.
L'amiral du Petit-Thouars était arrivé le 29 octo­

«

bre des îles

Marquises;

outre

session des îles de Tahiti. Il

ces

îles, il avait pris pos­

paraît

avoir été entraîné à

par l'avis

qu'il avait reçu que d'autres
devaient s'en emparer. L'amiral du Petit-Thouars pré­
parait de nombreuses dépêches pour le gouvernement,
cette

mesure

et elles ont dû

partir par le navire le Vicomte de Cha­
correspondance de Lima, qui m'est

teaubriand. Ma

parvenue par Panama, a devancé ce navire.
«
Je comprends toute l'importance de la nouvelle
que je vous transmets, et, si nul autre que moi ne l'a
reçue, vous pouvez assurer M. l'amiral Roussin que je
ne lacommuniquerai à nulle autre
personne que vous.
«

Recevez,

etc.
«

Roux

DE

CLAUSA Y.

»

�67

TAIIITI.

La nouvelle était exacte.

Après

avoir

pris possession,

de la France, le 1er mai 1842, de l'île Touata
et du groupe sud-est des îles Marquises, le 2 juin sui­
vant de l'île Nukahiva et du groupe nord-ouest, le
au nom

contre-amiral du Petit-Thouars s'était rendu à Tahiti.
Pomaré IV

s'y

débattait

au

milieu d'inextricables diffi­

cultés. Née le 28 février 1815, elle avait épousé, en
1854, Ariifaité, le plus bel homme de son royaume,

1875. Son autorité, mal assise, était contestée
par quelques-uns des chefs principaux; à ces embar­
ras intérieurs
s'ajoutaient les querelles religieuses et
les convoitises inavouées des grandes puissances mari­
mort

en

L'occupation par la France des archipels voi­
sins décida la reine à recourir à une mesure extrême
times.

qu'elle considérait comme une mesure
Le 9 septembre 1842, elle adressait

de

protection.

à l'amiral

du

Petit-Thouars la lettre suivante:

Considérant que nous ne pouvons continuer à gou­
par nous-mêmes dans le présent état de choses,
de manière à conserver la bonne harmonie avec les
«

verner

gouvernements étrangers,
îles, notre autorité

nos

la reine et

soussignés,
écrivons les

çais

de

nous

sans nous

exposer à

perdre

liberté, nous, les
les grands chefs de Tahiti, nous
et notre

présentes pour solliciter le roi des Fran­
prendre sous sa protection aux conditions

suivantes:
«
1° La souveraineté de la reine et son autorité ct
l'autorité des chefs sur leurs peuples seront garanties;
«
2° Tous les règlements et lois seront faits au nom
de la reine Pomaré et signés par elle;

«

5° La

peuple

leur

possession des.
sera
garantie.

terres de la reine

et

du

Les terres leur resteront,

�L'OCÉAN PACU'IQUE.

68

disputes relativement au droit de propriété
propriétaires des terres seront de la juridiction
spéciale des tribunaux du pays;

Toutes les
des

ou

4° Chacun

«

de

ou

sa

sera

religion;
églises

5° Les

«

d'être,

sans

être

tout autre culte

contrarié dans
A

:

laissant entre

l'approbation
ses

affaires

que tout

ne

personne

continueront leurs

sera

sa

ses

ou

culte

de même pour
être
molesté ni
pourra

il en

molestés;

chefs demandent la

'français,

anglais

croyance.
conditions, la reine Pomaré

ces

son

existant actuellement continueront

et les missionnaires

fonctions

«

libre dans l'exercice de

protection

mains et

aux

et

ses

grands

du roi des
soins du

Français,
gouvernement

à la personne nommée par lui et avec
de la reine Pomaré, la direction de toutes

les gouvernements étrangers, de mème
qui concerne les résidents étrangers, les

avec

ce

règlements de port, etc., et le droit de prendre telle
mesure qu'il
pourra juger utile pour la conservation de
la bonne harmonie et de la paix.
«

«

PARAITA, RÉGENT.

Signé:

-

L'amiral du Petit-Thouars

POMARÉ.

UTAMI, IhTOTI, TATI.

acceptait

»

la demande de

protectorat ainsi formulée, sous réserve de la décision
de son gouvernement, qu'il avisait des faits accomplis
et des

mesures

Le 25

mars

prises.
1845, le roi Louis-Philippe ratifiait,

document

contresigné par M. Guizot, ministre
étrangères, l'acceptation conditionnel1e de
l'amiral; le 14 octobre, M. Bruat, alors capitaine de
vaisseau, débarquait aux îles Marquises en qualité

dans

un

des affaires

�·69

TAHITI.

de gouverneur des établissements français de l'Océanie
et de commissaire du roi près la reine des îles de la

Société

.

•

.

III

L'Angleterre ne voyait pas
prendre pied dans I'Océanie.

sans
ombrage la' France
L'entente cordiale n'ex­

cluait pas la méfiance, et le cabinet de Londres la pous­
sait loin quand il s'agissait d'occupations maritimes. A
cette

époque, prévoyant peut-être

tuition

secrète, devançant

par

tout

sorte d'in­

une

les

rapides
développements de la navigation, l'Angleterre visait à
acquérir dans l'océan Pacifique des ports de relâche et
des points stratégiques. Maîtresse du continent austra­
lien, elle tenait

en

en

cas

échec Sumatra, Java, Bornéo, les
golfe de Bengale. Sa

îles de la Sonde et l'entrée du

colonie du

Cap

du sud et la

barrait la route

mer

l'Atlantique
Pacifique, deux

entre

des Indes. Dans le

points importants éveillaient ses convoitises : les îles
Sandwich dans l'hémisphère nord; les îles Marquises
et l'archipel des Pomotou dans l'hémisphère sud. Sépa­
rés par

une

étendue de

mer

de 800 lieues

d'atterrissement, l'archipel des Sandwich

et

sans

ceux

port
des

Marquises et des Pomotou sont les deux clefs du Paci­
fique. Au nord des Sandwich, 900 lieues de mer s'é­
tendent jusqu'à la presqu'île d'Alaska. Des Pomotou
au continent américain dans l'est,
on compte 1200
lieues; dans le' sud, quelques îlots déserts, la mer libre

et le

La

pôle.
théogonie

tahitienne n'offre

térêt. Nous y retrouvons,

comme

qu'un

médiocre in­

dans toutes les îles de

�70

L'OCÉAN PACIFIQUE.

•

l'Océanie, le pouvoir absolu du chef confirmé
en

échec

par

le

ou

pouvoir théocratique représenté

tenu

par

un

grand prêtre, sacrificateur, devin et prophète. Çà et là
quelques légendes curieuses, telles que celle de.IIanai,
demi-dieu, sorte d'Hercule auquel on attribue des tra­

gigantesques.

vaux

A l'aide d'une

l'Océan les îles Gambier et les îles

Josué, il contraignit le soleil

ligne, il fit surgir de
Marquises. Nouveau

à s'arrêter

saisit par un de ses rayons et l'attacha à
moment où il se levait à l'horizon.
Les
sur

premiers

sur
un

Tahiti, le
arbre

au

documents sérieux que nous possédons
au célèbre
circumnavigateur :anglais

Tahiti sont dus

Cook, qui relâcha quatre fois dans cetLe île, en 1769,
1775, 1774 et 1777. Trois chefs absolus se disputaient

pouvoir. Il finit par échoir entre les mains de l'un
qui fit proclamer roi son neveu, Otuu, se réser­
vant la régence (1770).
Ohm fut le chef et le fondateur de la dynastie actuelle.
Parti en expédition une nuit, surpris par le froid, il
contracta une bronchite dont il guérit partiellement,
tout en conservant une toux opiniâtre. En souvenir de
cette campagne, ses courtisans l'appelèrent Po-maré,
la
Nuit de la toux ». Otuu adopta ce sobriquet, qui
devint le nom de sa dynastie 1.
le

d'eux

«

A la naissance de
usages, abdiqua
reconnaître sous le

en

son

fils, Otuu,

faveur de
nom

son

de Pomaré

se

conformant

aux

héritier, qu'il fit
II, et continua à

exercer le pouvoir en qualité de régent. Son fils et lui
accueillirent avec faveur les missionnaires anglais et
se convertirent au christianisme. Cette conversion faillit
leur coûter la couronne. Défaits deux fois par les parti-

L G.

Cuzent, rouu, p. 48.

�TAIIITI.

ils

du

71

durent

l'intervention de

qu'à
paganisme,
l'Angleterre de l'emporter enfin en 1815. Le paganisme
fut supprimé, les idoles brûlées, les mames détruits et
la religion chrétienne proc1amée religion de J'État.
La fin' du règne de Pomaré II ne répondit pas aux
espérances que l'Angleterre avait conçues. A Tahiti,
comme dans toutes les îles
conquises à la civilisation,
le débitant d'eau-de-vie suivait de près le missionnaire
ct n'y faisait pas.moins de recrues. L'ivrognerie se pro­
pageait d'une façon effrayante. Pomaré Il y succomba
sans

en

1821.
Son fils lui succéda

ne

de Pomaré III. Sa tante
régente.
énergique, autoritaire et absolue,
elle rappelle par plus d'un côté la veuve de Kaméha­
méha lor aux îles Sandwich. Elle aussi entreprit de
était

sous

le

nom

Femme

relever l'autorité

despotique, de résister aux empiete­
missionnaires, qui rêvaient à Tahiti, comme
aux Sandwich,
l'organisation d'un gouvernement théo­
cratique, seul capable à leurs yeux de tenir en échec
les progrès de l'ivrognerie et l'influence désastreuse
des aventuriers européens, dont l'exemple et les mœurs
contrariaient leurs enseignements. A huit cents lieues
de distance, nous voyons des faits identiques aboutir
aux mêmes conséquences. Une race douce et malléable,
ments des

influences extérieures, semble offrir à la
conquête facile et pacifique, et pour­
tant c'est par milliers que se comptent les victimes. Il
semble que, par une loi fatale de l'humanité, le progrès
accessible

aux

civilisation

ne

une

que lentement; partout où sa
comme
le char de Jaggernauth,
violentée,

puisse s'accomplir

marche est

il écrase les retardataires. L'histoire
la civilisation grandissant

Europe,
à chaque étape successive,

sous

nous

montre,

en

péniblement, rejetant
forme de débris, les

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

72

entravent

préjugés qui

sa

marche, les institutions

mêmes dont elle s'est servie pour avancer. Ici nous la
voyons parcourir en quelques années plus d'espace

qu'ailleurs

en

un

siècle,

rencontrant devant elle

ne

aucune résistance, appelée, désirée de tous. Le paga­
nisme avait vécu; il s'écroulait de toutes parts. L'abus
atroce provoquait la réaction violente. On avait soif de

vivre, de respirer, de

secouer ce

joug

écrasant.

'Les missionnaires trouvent la voie ouverte. Ils sont

bien accueillis par
théocratie

sans

une

population

lasse des excès d'une

règle morale, d'un despotisme

sans

frein.

qu'ils n'aient qu'à semer pour récolter. En
peu d'années, les habitants passent d'une nudité presque
complète à l'usage des vêtements européens. Détail tout
extérieur; mais dans ces quelques années la dépopula­
tion fait des ravages effrayants. Les sauvages, aussitôt
vêtus, contractent des maladies inconnues parmi eux;
Il semble

la

pneumonie,

la bronchite font des milliers de vic­

times.
En 1774 Cook estimait la

tahitienne
fondait sur le chiffre
des guerriers que le chef Toouha embarquait sur une
flotte de deux cent dix pirogues de guerre destinées à
opérer une descente sur l'He Moorea. En 1797 les
missionnaires anglais portent à 50 000 la population de
l'île. Elle n'est plus que de 10 000 en 18381, lors du
séjour des corvettes l'Astrolabe et la Zélée. Le dernier
recensement l'évalue à 95512•
Le contact avec les blancs amène les maladies véné­
riennes. L'eau-de-vie, le plus terrible des poisons pour
à 240 000 âmes.' Son calcul

ces .races

·1.

population

se

des climats chauds, les décime, C'est

Ellis, Pobjnesian Researches.

:!. Annuaire de

TahiN, 1879, p. 147.

une

�TAllIT!.

grande

erreur

de croire qUA la civilisation

barbares

aux races

75

uniquement

par

ses

se

présente

bons côtés. Il

n'en est rien. Elle s'affirme autant par ses vices, que le
sauvage greffe sur les siens propres, que par ses vérités

élevées et

ses

théories morales.

la vraie lutte s'engager moins entre
Kanaque réfractaire et la civilisation envahissante
qu'entre le missionnaire blanc et l'aventurier blanc,
entre la religion et l'eau-de-vie se disputant l'indigène.
Les missionnaires l'emportent. Instructeurs du peuple,
Nous

avons vu

le

n'est-ce pas à eux de l'initier à cette civilisation nou­
velle dont ils sont évidemment les représentants les

plus
de

autorisés? Pour bien

rendre

juger

leur œuvre, il

importe

des obstacles dont ils avaient à

compte
triompher. D'une part, le paganisme vaincu, mais
tenant encore par mille racines, les appétits sensuels
se

comprimés, mais non éteints; et de l'autre, leurs com­
patriotes, avides de gain, impatients de tout contrôle,
bien autrement redoutables pour eux que les Kanaques.
Plus religieux que politiques, plus croyants qu'expéri­
mentés, les missionnaires voient dans leur propre domi­
nation le salut de la race qu'ils convertissent; ils taillent
dans la Bible une sorte de gouvernement théocratique;'
ils empruntent aux lois de Moïse un code civil; ils
les mœurs à coups de décrets.
les missionnaires américains
tentaient
que
îles Sandwich. Aux Sandwich, comme à Tahiti, ils

croient

pouvoir réformer

C'est
aux
se

ce

trompèrent;

subsiste

mais la meilleure

encore

aujourd'hui,

partie

et de leurs

de leur
erreurs

œuvre

il

ne

reste que le souvenir,
en

Pomaré III vécut peu. Sa SŒur Aimata lui succéda,
1825, sous le nom de Pomaré IV. Elle avait alors

douze

ans.

C'est

sous son

règne

que

s'accomplirent

les

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

74

événements dont
du

ceptation

nous

avons

protectorat,

parlé

et que, par l'ac­

la France

prit pied

dans

l'Océanie.
Les missionnaires et les résidents
vaient voir

sans

inquiétude

de la France s'étendre

et

sur un

nisé par eux. Ils avaient mis à
alors par les communications

anglais ne pou­
dépit le protectorat
archipel civilisé et colo-,
profit le long délai exigé
avec
l'Europe; les actes
sans

de l'amiral du Petit-Thouars étaient subordonnés à la

ratification du roi et n'avaient jusque-là

qu'un caractère

essentiellement
.

agir

sur

provisoire. Ils s'en autorisèrent pour
l'esprit mobile de la reine et des principaux

chefs, leur démontrer que l'établissement du protec­
chose que l'aliénation ct la perte
leurs
droits
de
de souveraineté. Pomaré, jusqu'alors de
leur part l'objet d'une considération passablement dédai­
gneuse, devint tout à coup une reine, sœur, par le
torat n'était autre

rang, de la reine

responsabilités

d'Angleterre,

investie de droits et de

sacrés. Les bâtiments

dirent les honneurs dus

aux

anglais

lui

ren­

n'eut pas
détermination pre-.

souverains,

et

on

de peine à la faire revenir sur sa
mière. Quittant Tahiti, elle se réfugia aux îles Sous-le­
Vent, attendant les événements.
Le gouvernement français regrettait que l'amiral

simplement arboré le pavillon
français
pavillon du protectorat. On estimait
l'attitude prise comme dangereuse, en ce sens qu'elle
compromettait la France vis-à-vis de l'Angleterre sans
lui donner une compensation réelle par une prise de
possession définitive. Ces regrets, connus ou devinés
par l'amiral, le décidèrent à profiter de l'occasion que
n'eût pas

purement

au

et

lieu du

lui offraient le revirement de la reine et la résistance
des

grands

chefs.

�TAlliT!.

en

75

En arrivant à Tahiti, le commandant Bruat se trouva
présence d'un désaveu de l'acte du 9 septembre 1842

ct d'une résistance à main

ragée

par les

Anglais.
sanglantes

des rencontres

soutenue et

armée,

La lutte

s'engagea

eurent lieu

avec

à

encou­

vigueur;

Mahauta, à

et les hostilités ne cessèrent que par la prise
Fautaua, emporté par les Français.
En France, l'opinion publique s'émut. Le gouverne­
ment, qui comptait sur une occupation pacifique et qui
redoutait des complications avec l'Angleterre, manifesta

Punaauin,
du fort de

hautement

son

désavoué et

déplaisir. L'amiral
rappel décidé.

du Petit-Thouars fut

son

Nous trouvons dans la Revue

rëtrospectioe

une

de l'amiral

dépêche
parti aveuglait
qu'exécuter des

qui prouve bien que la passion de
ceux
qui affirmaient qu'il n'avait fait

instructions secrètes en prenant pos­
session des États de Pomaré, et que son désaveu, bien
ou mal entendu, n'était
pas une lâche contradiction du

cabinet du 29 octobre, ni une comédie à laquelle l'ami­
ral n'eût pu se prêter sans compromettre son honneur.
Cette dépêche est datée du Callao, 6 juillet 1844.
«

...

J'espère

dans la

vernement. S'ils ont été

réhabiliteront

sans

doute

justice

du roi et de
à

prompts
lorsqu'ils

me

son

frapper,

connaîtront

gou­
ils me

toute la

les yeux le tableau des
mises
en
rendre
illusoire le protec­
jeu pour
intrigues
torat de la France, lorsqu'ils verront que, si je laissais
subsister le pavillon cou1'onné que l'on avait fait hisser

vérité, lorsqu'ils

par

auront

sous

Pomaré, l'autorité protectorale

eût été

plus

tard

un

pouvoir
yeux des étrangers, hérissé de
difficultés et d'embarras pour la France, dont le gou­
vernement n'eût pas tardé à se fatiguer. Ils reconnaîtront
subalterne

aux

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

70

enfin, je l'espère, que dans

aussi

difficile
qu'inattendue,
France, je ne pouvais agir autrement sans forfaire à
l'honneur et sacrifier indignement les intérêts du roi et
une

position

livré à moi-même à 4000 lieues de

du pays.
«
On

a dit
que j'ai outrepassé mes instructions;
mais Votre Excellence sait fort bien que je n'en avais
d'aucune espèce, et je n'ai donc pu les suivre et encore

moins les

outrepasser. Je n'avais pour guide que

invariable et

antique

cet

mandat de tout chef d'escadre:

protéger les intérêts français, et faire respecter notre
pavillon. Je m'y suis religieusement attaché et je n'en
ai point forcé l'interprétation; dans l'isolement où je
me trouvais,
pour bien me pénétrer des intentions du
gouvernement, je priai M. le commandant Bruat de me
communiquer ses instructions, qu'il mit officieusement
à ma disposition pendant trois heures.
La lecture de ces documents m'apprit le regret
éprouvé par le gouvernement de ce que je n'eusse pas
mis d'abord le pavillon français au lieu du pavillon du
protectorat; je crus dès lors remplir ces instructions
en mettant à
profit des circonstances que l'intrigue et
la mauvaise foi avaient fait naître pour prendre mon
premier arrêté par lequel j'ai placé le pavillon français
sur tous les points de protection et de défense des îles
de la Société, et réservé le pavillon du protectorat pour
tous les monuments civils d'un usage commun; j'ai
suivi en cela la pratique observée par les Anglais à
«

Corfou .et dans îles Ioniennes.

»

�TAIIlTI.

77

IV

question religieuse compliquait singulièrement la
question politique. Le 4 mars 1797, les premiers mis­
sionnaires protestants avaient débarqué à Tahiti et com­
mencé, dans des conditions exceptionnellement favo­
rahles, leur œuvre de propagande religieuse. En 1798
cinq nouveaux missionnaires anglais étaient venus les
rejoindre, huit autres arrivaient en 1801. En 1805 ils
adoptaient, d'accord avec Pomaré II, l'alphabet tahitien
et faisaient imprimer à Londres le premier livre destiné
aux écoles, dont le nombre croissait
chaque année. Des
résistances partielles, des révoltes locales entravaient,
sans l'arrêter, l'œuvre dé propagande. Lorsque, en 1824,
le commandant Duperrey visita Tahiti à bord de la cor­
vette la Coquille, il fut frappé des changements sur­
venus. « L'ile de Tahiti, écrivait-il dans son
rapport
officiel, est aujourd'hui bien différente de ce qu'elle
était du temps de Cook. Les missionnaires ont totale­
ment changé les mœurs et les coutumes de ses habi­
tants. L'idolâtrie n'existe plus parmi eux, et ils pro­
fessent généralement la religion chrétienne. Les femmes
ne viennent plus à bord des bâtiments; elles sont d'une
réserve extrême lorsqu'on les rencontre à terre. Les
mariages se font comme en Europe, et le roi lui-même
est assujetti à n'avoir qu'une épouse. Les femmes sont
La

admises à la table de leurs maris. La secte infàme des

Arreoys n'existe plus; les guerres sanglantes que ces
peuples sc livraient et les sacrifices humains n'ont plus
lieu depuis 1816. Tous les naturels savent lire et.
écrire; ils ont entre les mains des livres de religion

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

78

traduits dans lem'
à

U1jéta

ou

langue

et

imprimés soit
églises ont

à

Tahiti,

été

à Eiméo. De belles

con­

rend deux fois par semaine
dévotion pOUl' entendre la prédication.

struites,

et tout le

avec une

grande

On voit souvent

peuple s'y

plusieurs

individus

prendre

note des

passages les plus intéressants des discours. »
A la même époque, un mouvement identique

se
pro­
duisait aux îles Sandwich sous l'impulsion des mis­
sionnaires américains. En Europe on suivait avec une

curiosité sympathique cette initiation- de peuples bar­
bares à la civilisation; on rendait publiquement hom­
mage aux efforts heureux des missions protestantes. En
1826 M. Guizot, faisant ressortir les caractères qui
distinguent des missions catholiques les missions pro­
testantes, s'exprimait ainsi:
«
Le premier de ces caractères, celui

qui

frappe
point
faire de conquêtes au profit d'une Église déjà puis­
sante; ils n'étendent point la domination d'un gouver­
nement ecclésiastique; ils n'importent p3S même, chez
les peuples qu'ils s'appliquent à convertir, une discipline
extérieure déjà réglée, un gouvernement ecclésiastique
d'abord, c'est que

tout fait. Ils leur

nos

missionnaires

ne

me

vont

la foi et la morale
doctrine
l'Évangile;
prêchent
pour les
une
les
ils
travaillent
à
actions;
esprits,
règle pour
réformer l'homme intérieur, l'homme moral, l'homme

de

portent seulement

ils

libre; c'est

une

seul

à Dieu

demandent de

et

à

l'Évangile qu'ils

lui

soumettre; ils laissent ensuite à la
ont
semée
le soin de faire le reste et
parole qu'ils
la
chrétienne
selon les lieux, les
société
d'organiser
J'en
les
circonstances,
possibilités.
pourrais citer de
nombreux
offert l'île

se

exemples

:

le

plus

Tahiti, où la société

récent est celui
tout

qu'a

entière, religieu-

�79

TAllIT!.

sement et moralement réformée par les missions évan­
géliques, a réformé à son tour son organisation exté.

rieure et civile

spontanément et. comme il lui convenait.
catholiques .ont porté aux païens la foi et
tandis que les missions évangéliques leur

Les missions
un

maître,

la foi et la liberté '. »
L'établissement du protectorat devait fatalemen t
modifier cet état de choses, non par le flüt du gouver­
nement français d'alors, peu soucieux de propagande
religieuse, mais par l'impossibilité matérielle et mo­

porten t

rale de dénier libre accès dans

l'archipel

de

aux

mission­

leurs
catholiques impatients
rivaux et de leur. disputer leurs conquêtes. Déjà Cha­
teaubriand avait prêché la croisade nouvelle et signalé
naires

au

se mesurer avec

zèle de la Société des Missions

ces

terres peu

con­

Tahiti, écrivait-il dans la préface de son
Voyage en Amérique, a perdu ses danses, ses chœurs,

nues:

«

voluptueuses. Les belles habitantes de la
Cythère sont aujourd'hui, sous leurs arbres à
et
leurs
pain
élégants palmiers, des puritaines qui vont
au prêche,
lisent l'Écriture avec des missionnaires
méthodistes, controversent du matin au soir et expient
dans un grand ennui la trop grande gaieté de leurs
mères. On imprime à Tahiti des bibles et des ouvrages
ascétiques!
On sent percer dans ces appréciations le déplaisir
que lui causent les progrès du protestantisme et la
nonchalante insouciance avec laquelle il juge les faits
religieux qui ne répondent pas à son sentiment du
ses mœurs

nouvelle

»

beau. L'auteur du Génie du Christianisme
tant pas

jusqu'à regretter ouvertement

les

ne va

1. Troisième rapport à la Société des Missions évangéliques.
générale du 14 avril 1826. Discours de M. Guizot.)

blée

pour­

changements
(Assem­

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

80'

survenus, mais

pas et

d'autres affirmaient

ce

missionnaires

reprochaient
au
paganisme antique
aux

substitué

des

qu'il ne disait
anglais d'avoir

mœurs

sévères. Un

des compagnons de voyage de Duperrey, M. Lesson,
correspondant de l'Institut et chirurgien en second à
bord de la

Coquille, appréciait

ainsi les résultats obte­

nus:
«

qui caractérisait ces peuplades a disparu
vernis de dissimulation que leur a porté la fer­
du rigorisme des prêtres protestants. Si les mission­

Le cachet

sous un
veur

naires, de quelque couleur qu'ils soienL, sont aujourd'hui
vrai

parmi les populations civilisées, que
doivent
être ces hommes sans talent,
pense-t-on que
sans élévation dans l'âme, à idées rétrécies et
bigotes,
un

non-sens

agissant comme des énergumènes au milieu des peu­
plades de la mer du Sud, leur portant, disent-ils, le
pain de l'Évangile, pain lourd et indigeste pour des
estomacs qui n'y sont pas préparés? Combien je
regrette, pour ma part, la physionomie native des peu­
plades océaniennes que gâte chaque jour le contact des
Européens! Certes, cette vie molle et efféminée des
Tahitiens, ce libertinage qu'on leur reproche, étaient
encore loin de celui de nos villes et de la
corruption
de notre civilisation. Chez eux l'habitude convertissait
en un cérémonial de politesse cette
prostitution dont
on a

exagéré

Si les

,

les résultats!

»

reprochaient aux missionnaires protestants
d'ennuyer les indigènes et de substituer au libertinage
commode et facile d'un 'passé regretté l'austérité des
mœurs
présentes, d'autres, au nom d'intérêts privés,
disaient lésés et réclamaient une règle moins
se
uns'

sévère. Le commerçant suivait le missionnaire et trou­
dimanche, les

vait fort mauvais que l'observance du

�TAIIITI.

81

services

religieux, la fréquentation des écoles, empê­
indigènes de se consacrer au travail qu'il
attendait d'eux et qu'il rétribuait peu. A Tahiti, comme
aux îles Sandwich, la vie est facile'; l'indigène trouve
en abondance el sans labeur ce qui est nécessaire à
chassent les

son

existence. La douceur du climat l'affranchit de
prévoyance. Les besoins limités et facilement

toute

satisfaits n'éveillent

point

en

lui d'idées de

convoitise,

d'ambition, de richesses; aussi borne-t-il ses efforts à
s'assurer le strict nécessaire et comprend-il peu la
nécessité d'un travail rémunérateur. Il a fallu éveiller
en

lui des besoins nouveaux, créer des exigences maté­
son horizon borné à II) satisfaction des

rielles, élargir

appétits,
le sol, à

pour l'amener à défricher la terre, à cultiver
à quitter ses îles pour s'em­

planter, récolter,

à bord des navires baleiniers, pour aller fabri­
quer sur des îlots déserts l'huile de noix de coco. Ce
fut l'œuvre du temps; elle est loin d'être achevée, à

barquer

Tahiti surtout:

commerçants

au

début, elle fut lente, difficile,

impatients

se

joignaient

à

ceux

faciles pOUl' accuser et
gretlaient
l'œuvre des missionnaires protestants.

les

mœurs

Ces accusations,

ces

dénigrements

et les

qui re­
dénigrer

étaient de nature

à encourager les missionnaires catholiques, dont le
zèle n'avait d'ailleurs pas besoin d'être stimulé. Une

1826 aux îles Sandwich
gouvernement local s'était refusé à
laisser débarquer les missionnaires catholiques. Le
2 juin 1855, un décret de la Propagande, confirmé par
le pape Grégoire XVI, confiait à la maison mère de Picpus
la tâche gigantesque de convertir au catholicisme toutes
les îles de l'océan Pacifique, depuis les îles Sandwich

première

tentative faite

en

avait. échoué. Le

jusqu'au tropique antarctique

et

depuis

l'île de
6

Pâques

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

82

jusqu'à l'archipel Roggewein, dont Kotzebue
senstern avaient cependant déjà démontré

et Kru­

la

non­

existence.

A la fin de 1855, les missionnaires catholiques
s'embarquaient â Bordeaux pour le Chili et de là ga­
gnaient les îles Gambier, première étape sur la route de
Tahiti. En 1836 ils abordaient à Papeité et sollici­
taient une autorisation de séjour, qui leur fut refusée.
Contraints de s'éloigner, ils réclamaient ct obtenaient
l'intervention de la France. Le capitaine du Petit­
Thouars, commandant la frégate la Vénus, imposait en
1858 une convention en vertu de laquelle les mission­
naires catholiques devaient être admis à Tahiti et
traités sur le même pied que les missionnaires protes­
tants.

A Tahiti et

îles Sandwich, la situation était la
précédente (1857), le commandant du

aux

même. L'année

Petit-Thouars avait exigé et obtenu du roi Kaméha­
méha III la libre admission des missionnaires catho­
liques. Dans les deux archipels, la lutte s'engageait
entre les missions

protestantes

et les missions catho­

disputaient la suprématie.
promptement un degré de violence qui
liques, qui

se

Elle

atteignait
en
pé­

mettait

ril les institutions et le

gouvernement lui-même. La
compliquait d'une question com­
merciale dont la France avait pris l'initiative et qui
menaçait d'une dépopulation rapide les îles de l'Océa­
nie. En 1850 le commandant.Laplace exigeait en effet

question religieuse

se

du gouvernement des Sandwich d'admettre les eaux­
de-vie à un droit d'entrée qui ne pouvait excéder 5 pour

100 de la valeur.
En agissant ainsi et
dans celte

en

engageant

voie, le commandant

son

gouvernement

Laplace croyait-il,

de

�TAlliT!.

bonne

foi,

ouvrir

aux

83

produits français

un

débouché de

quelque importance? S'il le crut, et c'est sa seule excuse,
il se trompa fort. Imposer par la force l'admission des
missionnaires

catholiques

et la libre introduction des

eaux-de-vie, c'était créer dans l'esprit de
une

ces populations
choquante confusion d'idées ,mettre une arme redou­

table dans les mains des missionnaires

prendre

l'initiative d'une

était pour la France et le

mesure

profit

protestants

et

fiscale dont la honte

pour

l'étranger.

Nous

pu constater par nous-même les tristes résultats
obtenus, l'impopularité qui en rejaillit alors sur notre
avons

pays, et qui subsiste encore. En vertu des traités con­
clus avec l'Angleterre et les États-Unis, toute concession
faite à la France "devait s'étendre de droit à leurs natio­
naux. Il en résultait
que les spiritueux anglais et amé­
tels
le
ricains,
que
genièvre, l'eau-de-vie de grain,
antérieurement prohibés, entraient dans la consom­
mation après avoir acquitté le droit de 5 pour 100 de
la valeur. La France n'ayant aucun commerce direct
avec les îles, le traité restait lettre morte en ce qui la

concernait; mais il n'en était pas ainsi pour l'Angle­
terre et surtout pour les États-Unis. Chaque année,

plusieurs

centaines de navires baleiniers américains

relâchaient dans le

port de Honolulu et débarquaient
spiritueux dont la consommation, partout et tou­
jours dangereuse pour les indigènes, le devenait plus
des

par l'abus résultant du bon marché et pal'
l'excessive chaleur d'un climat intertropical. Si la
France s'était proposé pour but de développer le com­
merce
de ses rivales, de hâter la dépopulation de
l'archipel et d'assurer la prédominance des États-Unis
aux îles Sandwich, elle n'eût
pu adopter une mesure
encore

d'une réussite

plus prompte

et

plus infaillible,

En peu

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

84

d'années, la mortalité fit des progrès
•

bien de

tels que force fut
rendre à l'évidence et de résilier cette clause

se

du traité. Mais, aujourd'hui encore, dans toute l'Océa­
nie, les adversaires de l'influence française ont con­
stamment à la bouche le dicton de

and French brandies

:

French

(prêtres français,

françaises)
La question religieuse

priests

eaux-de-vie

.

bien

à elle seule soulevait

déjà

de difficultés et, en apparence, d'insurmon­
tables complications. On Je vit par Je retentissement de
l'affaire Pritchard, dont les discussions passionnées, en
assez

France et

en

Angleterre,

mirent

un

moment

en

péril

l'entente cordiale des deux ::_:Jays et le trône du roi
Louis-Philippe. A la distance où nous sommes du
théâtre des événements et

mêmes,

de

ces

événements

eux­

s'étonne que de si petites causes aient pu
de si grands effets, et qu'une rivalité reli­

on

produire
gieuse dans
passions si
d'abord

un

coin

perdu

vives. Pour le

de l'Océanie ait soulevé des

comprendre,

il faut tout

rendre

SI'!
compte que la lutte n'était pas cir­
conscrite à l'île de Papeité, mais qu'elle s'engageait

simultanément

sur

les

principaux points

de l'Océanie.

Aux îles Sandwich, les missionnaires américains avaient
évangélisé l'archipel, fondé des temples, des écoles,

converti la totalité de la population. A Tahiti, les mis­
anglais avaient fait de même. Le protestan­

sionnaires

implanté dans l'Océanie, il y était maître,
partant jaloux d'une suprématie conquise par de
tisme s'était

rudes

labeurs,

des

sacrifices

considérables

dévouement

on

religion chrétienne,

converti les chefs et le

et

un

saurait trop rendre hom­
auquel
ces
populations alors bar­
mage. Appelé, accepté par
il
la
avait
introduit
bares,
civilisation, prêché la
ne

peuple,

�TAIIITI.

85

substitué des lois sages à d'atroces coutumes,
mœurs dissolues, proclamé la sainteté du

de

triomphé
mariage,

du serment, le respect de la vie humaine, fait cesser
les guerres de tribu à tribu et régner l'ordre et la
paix. Leur œuvre achevée, sur ces terres par eux
conquises, initiées fi la civilisation, les missionnaires

voyaient tout à coup menacés par des
qui proclamaient hautement leurs doc­
fausses, leurs dogmes impies et qui prétendaient

protestants

se

concurrents

trines
tout

détruire pOUl' tout reconstruire à nouveau. Ils
plus que des hommes, ils eussent douté

eussent été

leur foi en n'opposant pas une
vigoureuse à ces tentatives. Les chefs et
le peuple leur étaient acquis; les uns et les autres
repoussaient ces nouveaux venus qu'on leur imposait
par la force, et qui se présentaient à eux sous de fâcheux
auspices. Ils encouragèrent ces dispositions hostiles.
d'eux-mêmes et de
résistance

Abrités derrière les droits incontestables des chefs ou
du roi, ils opposèrent une résistance sourde à l'admis­
sion des missionnaires catholiques, et quand la force eut

triomphé

de celle

résistance, ils luttèrent

avec

énergie

pour entraver une propagande active.
On a souvent agité la question de savoir si la rivalité

religieuse n'a pas eu pour résultat d'aviver la foi et de
hâter la conversion au christianisme des peuples de
l'Océanie.

luttes,

Témoin
dirons

pendant quatorze
toute sincérité

années

de

ces

qu'il
Appelé à prendre une part active, en qualité de mi,
nistre dirigeant, dans le gouvernement de l'archipel le
plus important de l'Océanie, de celui où ces luttes ont
eu le
champ le plus vaste, nous exposerons le résultat
de notre expérience et de nos observations. Cela nous
sera d'autant plus facile que nous comptions dans les
nous

en

ce

en

est.

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

86

deux camps des amis
zèle et la foi

nous

sérieux,

des hommes dont le

ont laissé des souvenirs d'estime et

d'admiration.

Kanaques sont facilement accessibles aux idées.
religieuses. Isolés pendant des siècles du reste du
monde, perdus au centre de l'Océanie, face à face avec
de terribles phénomènes volcaniques dont leur igno­
terres vierges
rance leur cachait les lois, sur ces
d'une admirable beauté, sous ce climat incomparable,
ils créèrent de toutes pièces une théogonie cruelle et
Les

barbare.
A Tahiti, la secte odieuse et
protestait à 'sa manière contre

grotesque des Arreoys
culte

sanguinaire,
en droit, et
érigeait
de
ses triomphales
tribu
en
tribu
promenait
orgies et
ses vices dégradants. Mais, en dépit de ces revendica­
tions insensées de la chair contre des pratiques super­
stitieuses et cruelles, le fond religieux subsistait sévère
la débauche

en

ce

loi, l'infanticide

dur pour tous. La forme, en revanche, s'effondrait
de toutes parts. Chefs et peuple étaient las de ces
croyances et de ces rites; ils accueillirent comme des
et

premiers missionnaires qui leur révélè­
rent une religion de paix et d'amour. Si austère dans
la forme, si dogmatique dans le fond que puisse pa­
raître le protestantisme aux races méridionales de
l'Europe, il fut avidement reçu par ces races indigènes,
plus frappées de la simplicité de son culte, de l'en­
semble de ses prescriptions que de son manque de cé­
libérateurs les

rémonies et de pompes extérieures. Les missionnaires
américains et anglais débarquaient sur ces îles avec

leurs familles; leurs femmes secondaient leurs efforts
et promptement conquéraient par leur exemple, par
leur douceur et leur charité, les femmes

indigènes

�87

TAIIlTI.

réduites à

indescriptible

un

état

d'abjection.

relevèrent à leurs propres yeux et à
maîtres; elles leur enseignèrent le

ceux

respect

Elles les
de

leurs

d'elles­

mêmes, la sainteté du mariage, leurs devoirs et aussi
leurs droits, qu'elles ignoraient. En peu d'années, tout
était

changé.

Il n'en fallut pas dix pour convertir les
archipels du Sud.

Sandwich et les
Des succès si
missionnaires

rapides n'étaient pas sans danger. Les
protestants, quelques-uns du moins, ne

s'en tinrent pas là. Ils avaient converti, ils voulurent
gouverner. La confiance des chefs et du peuple leur

rendait la tâche

facile,

mais ils

ne

à la tentation naturelle de fonder

surent pas résister
un

gouvernement

théocratique. Ils rêvèrent, eux aussi, leur Paraguay. Ce
fut leur faute. Derrière eux marchait l'avant-garde de
la civilisation,
aveu,

aventureux, matelots sans
de toute classe et de toute condition,

négociants

émigrants

pour qui toute terre nouvelle est une Golconde; acharnés
à la poursuite du lucre, spéculant surtout sur les vices
des

indigènes, âpres

au

gain

et le demandant à tous les

métiers, ils s'irritaient des restrictions imposées par les
missionnaires, dénigraient leur œuvre et leurs préten­
tions à gouverner, lesquelles, par des fautes inévitables,
affaiblissaient leur prestige religieux.
En agissant comme ils le firent, en donnant à leur
propagande, au fond très désintéressée, l'apparence de
convoitises politiques, les missionnaires protestants
s'engagèrent dans une voie dangereuse. On le vit bien
aux

îles

de

Sandwich, où,

point
au
point

menacés par le catholicisme

au

américaine

religieux, par l'immigration
de vue politique, ils furent amenés par une
série de fautes à se poser en champions de l'annexion
aux

vue

États-Unis

et

en

adversaires décidés du gouverne,

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

88

auquel ils n'avaient plus part. On le vit à Tahiti,
l'empire des mêmes influences, ils revendi­
quèrent l'intervention de l'Angleterre et suscitèrent
sous main des résistances
qui aboutirent à une guerre

ment

où,

sous

civile. Reconnaître leurs torts, ce n'est pas condamner
leur œuvre. Elle eut deux phases. La première mérite

l'admiration,
dans

ces

la seconde

dire que

Est-ce à

îles

déjà

impose des
l'importation

réserves.

du

catholicisme,

converties à la foi chrétienne, fut

un

bien? Non, à n'examiner que le côté religieux. Qua­
torze années de notre vie se sont écoulées parmi ces

peuples,

et nous devons dire que la foi

parmi eux

a

été

s'affaiblissant, que les missionnaires catholiques ont
bien réussi à ébranler leur confiance dans le protestan­
tisme, mais que, sauf dans

un

petit

nombre de

cas

exceptionnels, ils n'ont pas substitué une croyance à
une autre. Année
par année, nous avons pu constater
cet affaiblissement de la

foi,

ce

détachement des idées

cette facilité à

admettre, du protestantisme,
religieuses,
les
ce qu'en disaient
prêtres catholiques, et du catholi­
cisme ce qu'en disaient les pasteurs protestants. En voyant
les hommes de race blanche, en qui pendant de longues
années ils avaient

eu une confiance absolue, se com­
battre, se dénigrer, s'accuser réciproquement d'ambition

et de convoitises déguisées

sous le
masque de la religion,
Canaques en sont venus à ne plus 'les croire que
dans le mal qu'ils disent les uns des autres et à donner
créance à ces aventuriers qui, enveloppant dans une
même haine la religion et ses ministres, leur prêchent
de parole et d'exemple le mépris de l'une et des autres.
Lorsqu'en 1860 l'Angleterre, jalouse de la supré­

les

matie commerciale des États-Unis aux îles Sandwich,
entreprit de la combattre, elle crut bien faire en en-

�8U

TAHITI.

à Honolulu

mission

anglicane dirigée par
l'évêque Staley.
appartenait à l'Église
roi
le
leur
exemple entraîna l'ad­
s'y ralliait;
anglicane,
hésion des principaux chefs et d'une partie de la popu­
lation indigène, toujours prête à suivre l'impulsion
venue de haut. Dans ces
symptômes significatifs d'in­
différence religieuse et d'engouement passager, l'évêque
Staley et son clergé ne virent que des conversions nom­
breuses, qu'un signe des temps, qu'un éclatant triomphe
remporté surI' austérité méthodiste et sur l'Église catho­
lique. La presse religieuse anglaise retentit de chants
de victoire. Qu'en advint-il? Après la mort de Kaméha­
méha IV, les églises anglicanes se vidèrent; on prêcha
dans le désert, et les Canaques revinrent à l'indifférence
dont la rivalité des. sectes est la principale cause. A
quelque point de vue que l'on se place, on admettra
qu'il eût mieux valu pour ces peuples rester protestants,
voyant

une

La reine Emma

mais

chrétiens, que de

devenir
faites

ne

catholiques,

cesser

d'être protestants

et que les faibles

compensent pas

recrues

le détachement des

sans

ainsi

masses.

V

En '1866 l'auteur de

ces

lignes reçut

une

intéres­

sante communication du gouverneur de nos établisse­
ments dans l'Océanie. Frappé des progrès rapides du
commerce

et de

l'agriculture

aux

îles Sandwich, le

gouverneur m'écrivit pour me demander de le ren­
seigner. A huit" cents lieues de distance, tous deux,
à gouverner des populations de
des climats identiques, nous pouvions

compatriotes, appelés
même race,

sous

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

00

et

devions

nous

heurtait

prêter

nous

un

mutuel

concours.

difficultés que j'avais rencontrées
Il
au début; mais, alors qu'aux îles Sandwich on entrait
dans une voie de prospérité commerciale, à Tahiti
se

aux

languissait. L'immigration était nulle, les bras
manquaient aux plantations péniblement fondées, les
capitaux faisaient défaut, et les efforts les plus persé­
tout

vérants aboutissaient à des résultats nuls. L'examen
dus

auquel je
les

causes

me

livrer alors

d'infériorité et

permit de constater
d'impuissance qui pesaient
me

pèsent encore lourdement sur notre colonie. En
signalant ici, non pas au nom de théories précon­
çues, mais au nom d'une expérience acquise par qua­
et

les

torze

ans

de travail, d'études et de tâtonnements, nous

pensons faire œuvre utile, Pourquoi les moyens qui
ont porté si haut la prospérité des îles Sandwich, ré­

tabli leurs finances, créé un mouvement commercial,
agricole et maritime important, attiré l'émigration,
seraient-ils inefficaces dans
race

est la

même, le sol

climat et les

Le

nos

est le

archipels

du Sud? La

même, mêmes aussi le

productions.

budget des

recettes et des

dépenses

de Tahiti

se

soldait alors par un chiffre de 900000 francs. Ce
chiffre était presque décuplé aux Sandwich, L'exportation

peine 20 000 fr. à Papéiti, elle dé­
comptait dans l'île de
Tahiti trois usines à sucre et deux machines à égrener le
coton; aux Sandwich, il y en avait plus de cent, et
nombre de plantations sucrières donnaient un bénéfice
net de 200 à 500 000 francs par année. Et cependant,
aux îles Sandwich, le gouvernement local avait dû tout
de

sucre

passait 8

atteignait

à

millions à Honolulu. On

faire par lui-même, résister aux convoitises amen­
caines, maintenir son indépendance, éviter de donner

�91

TAIIITI.

prise

par

une

mauvaise administration à des

à des conflits

qui

mettaient

en

plaintes.
danger l'autonomie;

pour cela, assurer la sécurité des biens et des personnes,
créer une police, une armée, une magistrature, encourir
de grosses dépenses, tandis qu'à Tahiti le protectorat
résolvait toutes

ces

questions,

assurait

ces

services et

de faire concourir toutes les forces vives

au
permettait
développement matériel du pays, assuré de son indé­
pendance, garantie par une grande puissance. Que de

fois

avons-nous

vu,

aux

îles Sandwich,

nos

efforts

en­

contrecarrés par les représentants de l' Angle­
terre et des Êtats-Ilnis, par les réclamations des gou­

través,

vernements

étrangers prétendant s'immiscer

dans des

intérieure, désireux d'exercer
leur influence et de faire prévaloir leurs idées 1 Quand,
au nom du gouvernement local, nous affirmions .hau­

questions d'administration

tement notre

volonté bien arrêtée de

dehors des

nous

tenir

en

de limiter le rôle de

questions religieuses,
l'impartialité la plus stricte, la France nous
reprochait de ne pas encourager le développement de
la mission catholique; les États-Unis nous accusaient
d'entraver l'œuvre de propagande des missionnaires
protestants, l'Angleterre réclamait pour les anglicans
des privilèges et des droits nouveaux.

l'Etat à

A Paris

on

s'irritait de

nos

mission des eaux-de-vie et

résistances à la libre ad­

au droit élevé
qui les frap­
Washington on réclamait la pro­
hibition absolue; les journaux américains entretenaient
une agitation annexionniste, mettaient leur gouverne­
ment en demeure d'agir et de s'emparer d'un archipel
civilisé par leurs missionnaires, et où leurs comptoirs,
leur commerce, leurs capitaux et leur immigration
primaient tous les autres. C'est au milieu de ces diffi-

pait;

à Londres et à

�L'OCÉAN PACIFIQUE,

02

cultés

chaque jour renaissantes qu'il fallait diriger,
gouverner, imprimer l'impulsion, développer les res­
sources matérielles d'un
pays dont la prospérité crois­
sante éveillait les convoitises étrangères, et dans lequel
on chercherait vainement aujourd'hui un adulte ne
sachant pas lire, écrire et compter. Nos établissements de
l'océan Pacifique du Sud n'ont pas eu à traverser ces

épreuves.

Le

crainte et

sans

champ

était libre. On

pouvait agir sans
problème était autrement
comment n'a-t-on abouti qu'à de

entraves. Le

simple. Pourquoi

et

si médiocres résultats?

Une

première

faute

a

été de

confier,

au

début, l'ad­

ministration de la colonie naissante à des hommes que
leur éducation première n'avait pas préparés à cette

prions ici nos lecteurs de ne pas
s'y méprendre:'
n'attaquons personne, nous dis­
cutons un principe. Nul n'a plus que nous le respect
des admirables qualités de notre marine, mais nous
tenons pour certain que ces qualités mèmes ne sont
pas compatibles avec l'administration d'une colonie.
Élevés dans le respect d'une discipline sévère, d'une
hiérarchie très marquée, dans le sentiment d'une res­
ponsabilité absolue et du droit à une obéissance pas­
tàche délicate, Nous

nous

sive de la
.

marine

ne

part de leurs inférieurs, nos officiers de
sauraient, du jour au lendemain, s'affranchir

d'une tradition

qui fait leur grandeur et leur force
quelque situation que vous les placiez, ils
les
idées, les habitudes, la discipline dont
y apporteront
ils sont imbus depuis leur enfance, et ces qualités ad­
mirables dont, à l'époque de nos revers, ils ont donné
dans Paris assiégé l'étonnant spectacle. Ceci dit, ren­
dons-nous compte de ce qu'est une colonie et de ce
qu'est Tahiti.
morale. Dans

'

.

�95

TAIIITI.

Situés à

plus

tropole
les archipels
et

en

de 5000 lieues de distance de la mé­

dehors des

grands

courants

commerciaux,

de la Société sont habités par une race
molle, indolente, vivant sans besoins sur un sol presque
sans culture. Une terre riche, fertile, un climat tropical

tempéré

par les brises de l'Océan, des mœurs faciles,
et endorment l'activité humaine. La

l'oisiveté, bercent

population,.rare et clairsemée, trouve sans efforts
portée tout ce qui est nécessaire à u ne existence

à

sa

d'où

le froid et la faim sont bannis. Nuls besoins de luxe; la
en fait les frais; l'air, la lumière, la cha­

nature seule

leur, les beaux sites, les fleurs éclatantes et leurs par­
fums, les fruits savoureux sont à tous sans labeur et
sans
peines. Tout est facile, sauf le travail; tout est

simple, hormis l'effort. Transporté dans ce milieu,
l'Européen lui-même sent son énergie faiblir, les res­
sorts de

sa

volonté

se

détendent; volontiers, lui aussi,

il s'abandonnerait à cette influence molle et dissol­

vante, n'était que d'autres besoins, d'autres ambitions,
le stimulent et le pressent. L'homme civilisé revient
rarement à l'état de

nature; il .peut retomber à l'état de

bestialité, ainsi le font
écumeurs de

flots

sur

ces

matelots

déserteurs,

ces

jetés par le hasard des vents et des
les îles de l'Océanie, vivant avec Ies sauvages,
mer

plus sauvages et plus cruels qu'eux: mais il est peu
d'exemples de l'homme civilisé retournant à l'état
simple, d'ordinaire contemplatif, des races primitives.
Aumilieu d'elles, il est meilleur ou pire qu'elles, mais
il est autre.

Dans

ces

civilisation

pulation
sures

par le contact
dit la cause,

archipels dépeuplés
-

nous

décroît

en

chaque

avons

année. On

énergiques, ralentir,

-

peut,

arrêter pour

avec

par des

un

la

hi po­

temps

me­

cette

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

1I4

dépopulation;

nous en avons

fait

l'expérience aux îles
au
pouvoir de

Sandwich, mais il n'est, croyons-nous,
personne d'en
son

cours;

en

supprimer les causes. Cette loi fatale suit
Afrique, en Amérique, en Océanie, nous

la retrouvons la même.

vides, superposant

comble les

L'immigration seule

lentement

une

à l'autre

race

en

attendant l'heure de la substitution absolue. On sait
comment

se

recrute

l'immigration

sur

ces

terres loin­

taines. Les aventuriers de toute race, les déclassés de
toute origine, les impatients, ceux que la civilisation

comprime, ceux à qui une organisation sociale savante
et compliquée mesure l'air, la place et l'espace, ceux-là
forment l'avant-garde. Derrière "eux, les spéculateurs
hardis, les négociants en quête de débouchés nouveaux,
les émigrants maîtres d'un petit capital, désireux de le
convertir en grandes propriétés, les gens de métier
alléchés par la perspective de gros salaires et de petites
dépenses.
Tels sont les éléments dont

se
compose une colonie
éléments
et
naissante,
hétérogènes
disparates dont il
de
tirer
le
meilleur
s'agit
parti possible, qu'il faut di­

riger dans leur voie et réunir dans un effort commun;
le développement moral, intellectuel et matériel du pays.
Qu'on ne s'y trompe pas, il ne s'agit pas là de l'em­
porter de haute lutte, de lancer à l'assaut de la bar­
barie toutes ces forces brutales et impatientes, d'abattre
l'Indien à coups de fusil

pour

s'approprier

son or.

en

champ,

ou

L'œuvre est autre, bien autrement
mais aussi bien autrement humaine

quée,
téger l'indigène
tout

son

dans le Far West,
l'Inca pour lui ravir

comme

contre

faisant leur

la violence

place

à

ces

ou

:
Pl'O­
la fourberie,

nouveaux

traîner dans la lutte contre la nature

ces

compli­

venus;

en­

forces violentes

�05

TAIIITI.

danger dans une civilisation comme la
qu'elles y restent souvent sans emploi et
discipline militaire leur répugne, mais qui de­

sont

qui

un

nôtre parce

que la
viennent

une

bonne fortune pour une colonie. Ce sont
prairies qui, les premiers, s'enfonçant

les rôdeurs de
dans les

plaines

de

ont découvert et colonisé

l'Ouest,

le Kansas, l'Arizona, conquis le Texas et annexé la
Californie aux États-Unis. Ce sont les rudes bûcherons

du Maine

ont

qui

peuplé

la

région

des Grands Lacs, de

même que l'écume de Londres a envahi l'Australie et
donné un continent à une île. Qu'étaient ces Espagnols,

compagnons de Balboa; aventurier lui-même, qui, les
premiers, franchissant le Darien, découvraient le Paci­

fique et en prenaient possession au nom de la couronne
d'Espagne? et les soldats de Pizarre, les matelots de
Magellan, tous ou presque tous soldats ou matelots
d'aventure, qui dépensaient au loin et au profit de leur
pays une énergie sans emploi dans leur pays même?
Étant donnés

ces

éléments

divers,

et

ce

sont inva­

riablement les mêmes que l'on retrouve à la naissance
de toutes les colonies, on peut se former une idée juste
des

mesures

tiples

de

rien là

qui

social tout

choc et

générales
appelés

ceux

ressemble

à

prendre

au

heurt,

en

mul­

aptitudes

en œuvre.

Il

n'y

a

mécanisme savant d'un état

organisé, dont les

sans

et des

à les mettre

rouages fonctionnent

vertu d'une

sans

impulsion partie

de

haut ct par l'intermédiaire d'une hiérarchie où chacun
a son rôle, sa
place assignée. Il faut créer, il faut gou­
mais
sans
faire sentir trop lourdement la main;
verner,
il faut laisser

accepter

large part à l'initiative individuelle,
qu'elle cause en compensation des

qu'elle rend, éviter les conflits, détendre autant
possible les liens d'une discipline trop rigoureuse,

services

que

une

les ennuis

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

96

tolérer
cas

beaucoup,

s'effacer souvent, n'intervenir

d'absolue nécessité et alors

portionnée

énergie

avec une

qu'en
pro­

résistances.

aux

Ce n'est là le fait ni d'un

soldat, ni d'un marin, et
colonies le prouve. Esclaves de la dis­
exécuteurs fidèles des ordres qu'on leur trans­

l'hisLoire de

cipline,

nos

met, ils ont administré nos colonies avec zèle et dévoue­
ment, avec une intégrité absolue, mais sous eux et par
colonies sont restées stationnaires; or toute
colonie qui ne progresse pas recule. Le repos, le statu
eux

nos

l'apanage des nations parvenues à leur apogée,
plus qu'à descendre.
Pénétrons plus avant dans le détail des faits. Pour­
quoi l'immigration affiuait-elle aux Sandwich et faisait­
elle défaut à Tahiti? Aux Sandwich on l'encourageait,
on
l'appelait, on la facilitait. L'émigrant n'avait pas, en
débarquant, à demander de permis de séjour, à justi­
fier de ses moyens d'existence. Il pouvait aller, venir,
sans être entravé dans sa liberté d'action. Les
règle­
ments de police étaient simples; du moment qu'il s'y
conformait, il était en règle. A Tahiti on exigeait de lui
quo sont

et

n'ont

qui

des formalités

but;

sans

nombre. Il n'était que toléré au dé­
n'y a .pas loin. Il devait

de là à être surveillé il

justifier
venait,

de

ses

moyens d'existence, expliquer d'où il
entendait faire, à quel genre d'industrie

qu'il
comptait se livrer. J'assistais un jour sur les quais
de Honolulu au débarquement d'une goélette arrivant de
Tahiti. Parmi les passagers je reconnus à ses allures un
compatriote; je l'interrogeai en français; tout heureux
de trouver quelqu'un qui parlât sa langue, il me raconta
son histoire. Après un séjour au Chili, il s'était rendu
à Papeité, A peine débarqué, on lui demanda, entre
autres questions, s'il avait des capitaux. Si j'en avais,
ce

il

«

�TAIIlTI.

û7

viendrais pas ici.)) Cette brusque réponse parut
je
un
peu séditieuse. On l'accueillit assez mal; ennuyé
des formalités qu'on exigeait de lui, il se lassa; quinze
ne

partait 'pour Honolulu. Je le revis deux
gagné une assez jolie somme
pour un ouvrier, environ 25000 francs, et possédait
en outre un terrain qu'il plantait en canne à sucre, à
la suite.d'un contrat passé avec une plantation voisine
qui lui achetait ses produits. Il me dit qu'il espérait dans
cinq ans avoir assez d'argent pour établir un moulin.
Ce n'est pas là un fait isolé. Une petite île dépendant
de l'archipel Ilavaîen est louée à bail, pour un long
terme, par une famille anglaise précédemment établie
dans l'archipel de la Société. Le chef de cette famille
disposait de capitaux assez considérables et voulait se
livrer à l'élevage du bétail. Il faut pour cela de grands
terrains. Promené pendant six mois de l'un à l'autre,
découragé par les exigences méticuleuses de l'adminis­
tration tahitienne, il avait, lui aussi, quitté notre colo­
nie pour émigrer aux Sandwich.

jours après,
ans

plus

il

tard. Il avait

bien faire, en effet, en transportant dans
possessions lointaines les traditions et les prescrip­
tions administratives de la métropole. Elles ont, dans
On

a cru

nos

une

certaine mesure, leur raison d'être

en

France, elles

l'ont pas là-bas. Ces rouages sont trop compliqués;
il Y aurait avantage à les simplifier et à diminuer. du

ne

même coup le nombre des fonctionnaires. Sauf les prin­
cipaux, il y aurait avantage aussi à recruter ces derniers

parmi
sés

les colons eux-mêmes, plus directement intéres­
progrès commerciaux et au développement

aux

agricole du pays, dont le sol est admirablement appro­
prié à la culture du coton et de la canne à sucre. Et
cependant l'industrie sucrière ne produit presque rien,
7

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

08

alors

qu'aux

on

îles Sandwich elle est

une

des

principales

prospérité du pays et que chaque année
crée des plantations nouvelles. Les bras et les capi­

sources

de la

taux font défaut à

l'agriculture; l'immigration

seule

peut amener les uns et les autres. C'est elle qu'il im­
porte d'encourager, et c'est elle que nos prescriptions
méticuleuses, nos exigences bureaucratiques tiennent
le plus souvent à distance. Le sol n'est pas plus riche, le
climat n'est pas plus Joux, la vie n'est pas plus facile aux
Sandwich que dans notre colonie nouvelle. Si l'immi­

gration s'y porte de préférence, si les capitaux y affluent,
grandit. chaquejour, la cause en est moins
dans le traité de réciprocité conclu avec les États-Unis et
qui assure aux sucres havaïens la libre admission sur le
marché de San Francisco, que dans une législation très
simple, des impôts modérés, la mise en valeur des terres
ct des lois de naturalisation qui permettent à l'émigrant
de s'identifier avec la population et de prendre part,
comme électeur et comme éligible, sous certaines con­
ditions de cens électoral, à la vie politique du pays. Les
lois ne créent pas l'immigration, elles l'attirent ou la
repoussent. A Tahiti on n'a rien fait pOUl' l'attirer.
Redoutait-on, dans l'état précaire que constituait le
protectorat, l'introduction d'un élément étranger hos­
tile à son maintien? Peut-être, Ces préventions doivent
disparaître aujourd'hui. La France n'a plus rien à re­
douter de ce côté. Ces archipels sont terres françaises;
il dépend de nous qu'ils deviennent riches et prospères.
Abandonnons, parmi nos anciens errements, ceux que
l'expérience a condamnés, empruntons aux pays voisins
les mesures qui leur ont si bien réussi. Un champ nou­
si l'exportation

veau

s'ouvre à notre activité ct à

nos

nature à tenter de nobles ambitions.

efforts; il

est de

�NOUVELLE-CALÉDUNIE.

99

VI

Faisant route dans l'ouest, de Tahiti

australien,
de latitude

vers

le continent

entre le 20· et le 22e

relevons,
degré
sud, la Nouvelle-Calédonie, l'une des îles les

nous

plus importantes de la Mélanésie. Sept cent milles seule­
ment la séparent de l'Australie. Terre élevée, sol tour­
menté,

hérissant de hautes

se

de la chaîne centrale

qui

montagnes,

forme

son

la Nouvelle-Calédonie fut découverte

ramifications

arête

principale,

1774 par le
Coole Visitée successivement par La Pérouse,
en

capitaine
qui périt à Vanikoro, puis par d'Entrecasteaux, évitée
pendant quarante ans par les navigateurs, qu'effrayaient
les dispositions belliqueuses des habitants et leur répu­
tation de cannibalisme, cette île devint possession fran­
çaise en 1855. En 1870 on y déporta les condamnés
de la Commune.

L'Angleterre ne vit pas sans dépit la France s'établir
aussi près du continent australien. Ce voisinage l'inquié­
tait.

L'Angleterre

est

ombrageuse et méfiante;

ce

qu'elle

avait fait de

l'Australie, elle n'entendait pas que la
France le fit de la Nouvelle-Calédonie et créât dans
l'Océanie du sud un établissement pénal. Certes, ni les
temps ni les procédés n'étaient les mêmes, mais un

pénal comporte un établissement mili­
garnison, des troupes, un port de ravitaille­
ment, et elle affectait d'y voir une .menace pour.le pré­
sent, un danger pour l'avenir. Cet afflux soudain de
population augmentait l'importance de Nouméa, assu­
rait la soumission des indigènes, contrariait la propa­
gande politique eL religieuse des missions anglicanes.
établissement

taire,

une

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

100

Puis les

de colonisation adoptées par la France
Canaques, aussi bien à Tahiti, aux Mar­

mesures

vis-à-vis des

quises qu'en Calédonie, contrastaient étrangement avec
celles au moyen desquelles l'Angleterre avait assuré sa
domination sur l'Australie, où l'indigène, constamment
refoulé par l'immigration, dépossédé du sol qui lui
appartenait, décimé par l'eau-de-vie et les balles an­
glaises, traînait dans les solitudes inexplorées de l'inté­
rieur une existence misérable et précaire.
L'extension, par la France, à ses possessions océa­
niennes, de la méthode de colonisation déjà appliquée
à l'Algérie, démentait l'assertion qu'en respectant la
nationalité et lescoutumes des peuples protégés ou con­
quis, la France obéissait moins à des sentiments d'hu­
manité qu'à des considérations politiques et à la crainte
de provoquer des insurrections redoutables. On la voyait
à

Tahiti,

à la

comme

bien-être de

leurs traditions

suppression
sement de

Nouvelle-Calédonie,

sujets,
politiques, et, loin

de la
sa

race'

autochtone la

conquête,

de demander à la

paix

et l'affermis­

admettre cette même

l' éga lité des droits civils et

les

race

à

adopter
propres
dépopulation rapide. Un pareil con­
traste était une perpétuelle critique. L'Angleterre s'en
irritait d'autant plus qu'elle y sentait pour la France un
puissant moyen de propagande qui devait, dans un
à' combattre

,

soucieuse du

de leurs droits et de

ses nouveaux

mesures

une

temps donné,

accroître

Comme toutes les

son

influence dans l'Océanie.

belliqueuses, la race canaque
est fière, sensible aux bons procédés, irritable et vio­
lente par accès. Elle reconnaît la supériorité du blanc,
elle n'éprouve à son égard aucun des sentiments de
races

haine et de dédain que la race chinoise dissimule sous
sa stricte observance des rites et sa servilité asiatique.

�x 0 UVELLE-CALÉDONIE.

101

Ses qualités, comme ses défauts, la rendent facilement
accessible à l'influence de l'exemple et la prédisposent
à l'imitation. Indolents là où le climat les y convie et
permet, les Canaques sont industrieux et travail­

le leur

leurs là où la nature
Tahiti

ou

définitif si

jugement
dans quelques

produisant

et l'on

l'exige,

sur eux un

sans

îles

on

saurait

ne
ne

les

privilégiées où,

culture, l'homme récolte

porter

a vus

sans

qu'à

la terre

labeur.

Dans certaines

parties de l'Océanie du nord, ils ont dû
un travail
opiniâtre à la stérilité d'un sol
suppléer par
à
détourner
volcanique,
grand peine 1eR cours d'eau
pOUl' fertiliser des plaines arides, convertir leurs récifs
en bassins artificiels
pour y conserver le poisson. Leurs

d'irrigation sont remarquables et dénotent une
intelligence de l'art de l'ingénieur.
Ainsi que presque tous les peuples primitifs, les Ca­
naques sont surtout imaginatifs. Ils ont le culte et le don
de la parole. Leurs discours, éloquents et concis ren­
dent nettement leur pensée, et le plus habile dans l'art
de bien dire est le plus influent parmi eux. Aussi les
travaux
rare

chefs ont-ils

su

de tout

temps s'attacher les orateurs de

leur tribu et leur faire, soit comme conseillers, soit
comme
prêtres, UI�e part dans le gouvernement. Quand,
par suite des progrès de la civilisation, le pouvoir des­
potique des chefs et des prêtres s'est écroulé, les Cana­

accepté sans résistance les divers essais de
gouvernement parlementaire tentés sur plusieurs points
et qui ont abouti, aux îles Sandwich, à l'organisation
d'un gouvernement constitutionnel représenté par un
souverain iadigènc, un cabinet responsable, une cham­
ques ont

bre des nobles héréditaire et
.

une

chambre élue par le

peuple.
Les

indigènes

de

la Nouvelle-Calédonie ont

passé

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

102

pour être plus réfractaires à la civilisation
leurs
que
congénères de l'océan Pacifique. Aujourd'hui
l'Océanie
est mieux connue, on peut constater quc
que

longtemps

cette assertion est erronée. Chez

ces

races

primitives,

raison directe de la pau­
belliqueux
vreté du sol et de la difficulté de pourvoir à leur sub­
les instincts

sont

en

sistance. Les Néo-Calédoniens sont, sous ce rapport,
moins bien partagés que les naturels de Tahiti, des
Marquises et des îles Sandwich, mais ils le sont mieux
des Pomotou et des

Fiji. Leur pays est sur­
On estime que la colonie pos­
sède de 70000 à 80000 tètes de gros hétail ": cepen­
dant le prix de la viande s'y maintient de t fr. 27 à
ceux

que

tout propre à

1 fr. 50 le

l'élevage.

kilogramme,

alors

qu'il

n'est

en

Australie

que de 75 à 90 centimes et de 60 à 75 centimes 'aux
îles Sandwich.

Le chiffre de la
ment

firme,

population indigène

a

considérable­

décru, s'il était primitivement, comme on l'af­
de 60000. Mais on ne saurait trop se défier de
des

navigateurs. Cook
reprises des rensei­
gnements erronés sur la population des îles qu'ils ont
découvertes ou visitées. La curiosité des indigènes, sur­
excitée par l'apparition de ces gigantesques pirogues de
guerre qu'ils n'avaient pas encore vues, faisait affluer
sur la
plage une foule nombreuse accourue des villages
les plus éloignés. Après avoir lentement contourné l'île,
les Européens retrouvaient, sur tous les points où ils
appréciations approximatives

ces

et Vancouver ont donné à maintes

mouillaient, la
des districts

bien
1.

même

affluence,
visitaient

qu'ils
supérieur au nombre

L'Expansion coloniale

Félix Alcan.

de la

et attribuaient à chacun
un

nombre d'habitants

réel. Quoi
France,

qu'il

en

soit,

par M. de Lanessan,

il

Paris,

�!'iOUVELLE-CALÉDO!'iIE.

103

n'est pas douteux que les mêmes causes qui accélèrent
dépopulation des îles de l'Océanie n'aient produit

la

les mêmes résultats à la Nouvelle-Calédonie, où le chif­
population indigène n'était plus, en 1885,

fre de la

que de 25000. On y comptait
européens, dont 5525 Français,
de

ct

troupes

11 558

déportés

Que la présence de
dents soit

un

obstacle

outre 4165 colons

en

près

cette dernière
aux

de 5000 hommes

et libérés.

progrès

catégorie de rési­
l'émigration, ce

de

n'est pas douteux. En cinq années, de 1879 à 1883,
l'émigration libre n'a fourni qu'un contingent de 751

colons, dont 330 Français, 582

Anglais

nalités diverses. L'abbé

dans

et

59 de natio­

Ilistoire phi­

Raynal,
losophique et politique des Européens aux Indes,
représentait les malfaiteurs déportés contractant dans
leur exil
le goût du travail et des habitudes qui les
son

«

remettaient

SUl'

phraséologie
XVIIIe
«

la voie de la fortune». Imbu de la

humanitaire et sentimentale de la fin du

siècle, il essaye

en

vain de montrer combien

cette modération dans les lois

nature humaine

qui
après le mal,

bien même

pénales,

est faible et

conforme à la

sensible, capable du

s'accorde

avec

l'intérèt des

États civilisés». Les résul tais obtenus alors

en

Amé­

Australie n'ont pas confirmé les assertions
rique
de l'ahbé Raynal, auxquelles d'ailleurs les colonies
et

en

américaines

ne

protestant éner­

système qui convertissait le Mary­
pénitentiaire. Franklin,
à bout de patience, répondait vigoureusement aux
hommes d'Élat anglais qui résistaient à ses appels
pressants: Que diriez-vous si, en échange de vos criminels, nous vous envoyions, nous, nos serpents à son­

giquement

contre

land

vaste établissement

en un

«

.

voulaient rien entendre,

neltes?

»

un

�I!OCÉAN PACIFIQUE.

104

L'insurrection des États- Unis affranchit

l'Amérique

de cette humiliante servitude, de même que les énergi­
ques protestations de l'Australie contraignirent l'Angle­
terre à

renoncer

à

un

système

de

transportation pénale

colonies n'a, depuis, consenti à subir.
qu'aucune
La France sera-t-elle plus heureuse dans ses tentatives,
de

ses

l'application de la
résultats qu'en attend
et

loi de 1R85 donnera-t-elle les
le

législateur?

Il est

encore

trop

prononcer sur cette grave question, et sans
accepter d'ores et déjà les conclusions négatives que
M. Lanessan développe dans son travail sur l'expansion
tôt pour

se

coloniale de la France,

nous ne

muler que

sont fondées et

ses

critiques

saurions

nous

ses

dissi­

pronostics

probables.
Trois

ou

quatre jours d'une uavigation généralement

monotone suffisent

les 250 lieues

qui

navires à voile pour franchit,
séparent la Nouvelle-Calédonie de

aux

l'Australie.

superficie totale du continent australien, y com­
la Nouvelle-Zélande et l'île de Diemen, est égale
deux tiers de celle de l'Europe. Bien que, sur cette

La

pris
aux

surface immense,
lions

on

d'habitants, le

ne

compte

commerce

encore

que 5 mil­

d'importation dépasse

1100 millions de francs à l'année, et l'exportation
1220 millions. En moins d'un siècle, Melbourne avec

284000 habitants, Sydney avec ses 220000, Adé­
laïde, Brisbane, Sandhurst, Ballarat sont devenus des
ses

centres

importants

de

production et de consommation.
possèdent 8 millions de gros

Ces 5 millions de colons

bétail, 78 millions de moutons, 7 millions d'acres de
terre en culture. En quarante annees ils ont extrait de
leurs mines d'or plus de 7 milliards de francs, et, Lon.
an

mal an, ils

exportent

pour

plus

de 500 millions de

�.\USTllALlE.

105

laines. Ainsi que le fait remarquer M. Bourdil dans une
spirituelle brochure sur la colonisation de l'Australie,

d'importation atteint 475 francs par
tète,
dépasse pas 275 chez les nations
qu'il
les plus favorisées de l'Europe. Un pareil pays, con­
clut-il avec raison, n'est pas une quantité négligeable.
leur

commerce

alors

ne

Pour l'économiste, pour l'observateur désireux de
aux sources, soucieux de se rendre
compte

remonter

des

causes

de la

prospérité

des nations. l'Australie offre

d'étude intéressant.

Longtemps on a cru, sur
de cas exceptionnels,
apocryphes
était
redevable
aux con viels
qu'elle
déportés d'Angle­
terre de la prodigieuse impulsion qui l'a si rapidement
portée à son point actuel de richesse et de prospérité.
Cette impulsion date au contraire du jour où les colons

un

champ

la foi de récits

libres

exiger

se

sont sentis

de

ou

assez

nombreux et

l'Angleterre qu'elle
trop-plein

colonie nouvelle le

assez

forts pour
sur la

cessât de déverser

prisons et l'écume
plus que les
déportés SUI'
ce continent lointain
depuis 1788 n'aient été d'aucune
utilité. Ils ont servi d'assises à cette construction puis­
sante. Ils ont joué le rôle de ces blocs sacrifiés, enfouis
dans les fondations, sur lesquels l'édifice s'élève et dresse
sa façade de pierres equarries, taillees et sculptées. Ils
ont fouille et défriche le sol, tracé les routes, rejeté
les Tasmaniens dans l'intérieur, déblaye le terrain sur
lequel t 500 000 émigrants libres sont ensuite venus
planter leurs tentes. Qu'un grand pays comme l'Angle­
terre ait trouvé chez lui, en près d'un demi-siècle,
120000 chenapans à expédier à l'autre boel du monde,
cela n'est pas pour surprendre; mais qu'il ail trouvé
plus d'un million d'émigrants libres desireux de s'êta-

de

de

ses

criminels. Ce n'est pas à dire non
120000 convicls qu'elle a successivement
ses

�L'OCÉAN PACIFIQUE,

106

hlir dans

donnait

une

un

ordinaire,

colonie à

laquelle

sa

population primitivo

aussi mauvais renom, cela serait plus extra­
si l'on ne tenait compte de l'accroissement

du nombre de

ses

habitants, de leurs instincts

migra­

teurs, de la fertilité du sol de l'Australie et. enfin de la
découverte des mines d'or,
C'est à '1837, à l'avènement au trône de la l'cine Vic­
toria, que remontent les tentatives sérieuses de coloni­
sation du continent australien, Le facteur
du mouton, Les

principal

fut

essais faits par les
colons libres donnèrent d'excellents résultats, Londres

l'élevage

était le

prix

grand

marché de

rémunérateurs les

premiers

laines; elle absorbait à des

produits de la

tonte australienne,

Ce genre d'élevage exigeait peu de capitaux; le sol
était favorable et sans limites, les concessions 'de terre
peu onéreuses,
Puis et surtout

éducation

gelll'e d'occupation n'exigeait ni
ni long apprentissage; en quelques

ce

préalable,
acquérait l'expérience nécessaire, Cette' vie
nomade, toujours en plein air, souriait à une population
d'émigrants jeunes, actifs, passionnés pour les exercices
du corps, pour l'équitation, et que n'effrayait nulle­
mois

on

ment la solitude des stations, Peu sociable pal' nature,
avine d'indépendance et d'espace, le colon anglais, le

cadet de famille surtout, retrouvait

là,

sous

un

ciel

plus doux, dans un pays plus fertile, les rudes exercices,
les longues chevauchées dont il avait, tout enfant, con­
tracté le goût et l'habitude dans le comté paternel.
Sous ce climat propice, les moutons se multipliaient
avec une
prodigieuse rapidité, Pour trouver des terres
vacantes, les nouveaux venus devaient pousser toujours
plus avant dans l'intérieur, refoulant les Tasmaniens
autochtones, irrités d'être dépossédés, se vengeant par

�AUSTI\ALIE.

107

le vol, parfois l'assassinat, et traqués sans pitié par les
envahisse tirs qui les traitaient comme les chiens sau­
,

vages à l'affût de leurs animaux. L'absence de toute
clôture rendait les déprédations faciles, 11 moins d'une

surveillance incessante. Il fallait s'assurer de vastes
espaces défendus par des barrières naturelles, cours
d'eau ou plaines sablonneuses, po.ur retenir les trou­
peaux. On ignorait aussi les procédés
pour convertir la viande en conserves,

employés depuis
procédés qui ont
permis aux éleveurs de ne rien perdre de leurs produits
et de se contenter d'espaces plus restreints pour un moin­
dre nombre d'animaux. La laine était leur unique revenu,
et leur richesse se mesurait au nombre de moutons qu'il!';
possédaient. L'organisation actuelle de ces grandes
fermes pastorales est curieuse ; nous empruntons à
M. Bourdil la description suivante, qui donne une idée
exacte du genre de vie des éleveurs et des hommes à

leur solde. Il

Bell-Trees

nous

cite

comme

exemple

la station de

:

quatre-vingt mille arpents de terre divi­
üOOO
kilomètres
de barrières, en prairies d'en­
sés, par
viron 5000 11 4000 arpents chacune. Sur cette surface,
une
population de 80 000 moutons, 8000 têtes de gros
bétail et 25 à 50 hommes. L'état-major est composé
d'un gérant et d'un garde-magasin. Les hommes sc
({

Deux cent

pâtres (shephe)'ds), bouviers (stockmen) eL
.(boundary riderei; ces derniers
tendent à prédominer quand les propriétés sont closes.
MonLés sur de bons chevaux, munis de quelques outils
et de meules de fils de fer, ils surveillent et réparent
les barrières. Les pâtres et bouviers, tous à cheval, font
mouvoir d'une prairie à l'autre les animaux quand
divisent

en

cavaliers de ronde

l'herbe est broutée. Les moutons reviennent à la ferme

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

108

(station)

une

classe alors et

fois l'an, au moment de la tonte. On les
on les renvoie aux
champs faire pousser

de

nouveau une

on

les

toison dont

dépouillera

il

les

on

et dont

dépouillés

a

La halle de tonie

pareille époque.

de Bell- Trees contient 2500 moutons, la provision d'un
jour. Vingt-cinq tondeurs agiles expédient ces toisons
dans

journée,
important, classe
une

et

un

ces

classeur de laines, spécialiste
toisons destinées au

mêmes

.marché de Londres et aux fabriques françaises. Les
Irlandais s'acquittent bien de leurs fonctions pastorales;
ils sont logés, nourris, bien payés (1000 francs par an),
et ils ont un travail monotone et uniforme qui convient
il leur insouciance et à leur imprévoyance. A la fin de

l'année, ils touchent
forme d'un

chèque.

une

fois leur salaire

sous

la

malheu­

Ils font alors

quelquefois,
qu'on appelle knock doum a
chèque); ils vont chez l'aubergiste
remettent leur chèque, et ne dé­

reusement pour eux,

check

en

ce

(démolir un
plus voisin, lui
grisent plus jusqu'à extinction du montant.
Ces grandes exploitations ont presque toutes débuté
modestement. Quelques milliers de francs suffisent il
l'émigrant pour se procurer les animaux qui, en peu
le

»

d'années, lui donneront

l'État,

un

troupeau considérable,

et

pour
prix modique de 25 à 50 francs
le kilomètre carré, le terrain nécessaire pour le pâtu­
rage. Le plus souvent, le colon débute par s'engager à
louer à

prix modique

au

sur une

station

déjà

en

pleine exploita­

tion. Une année lui suffit pour se mettre
et, fort de l'expérience acquise, il achète à

certain nombre d'animaux, les amène
et commence,
son

deux

aides,

il

sc

son
son

..

tour

un

terrain

livrer pour

de fortunes

à l'élevage Les exemples
acquises sont nombreux en Australie;

compte

dement

avec un ou

sur

courant,

au

rapi­

ils exp li-

�'109

AUSTRALIE.

quent

les chiffres énormes de grosses et

menues

têtes

de bétail que possède la colonie, chiffres qui sont hors
de toute proportion avec celui de la population.

Les

États-Unis,

sèdent,

50 millions d'habitants, ne pos­
qu'ils soient, que 55 millions de

avec

si riches

moutons, un peu moins de la moitié de ce qu'en nourrit
l'Australie. Ils ont 56 millions de têtes de gros bétail;

proportion gardée, ils devraient en avoir 155 millions
pour égaler la production australienne. A mesure que
les procédés de conservation de la viande s'améliore­
ront et se perfectionneront, l'importance de l'Australie
grandira avec les débouchés assurés à ses produits. De
même que les États-Unis tendent à devenir les grands
pourvoyeurs de blé de l'Europe, l'Australie l'approvi­
sionnera de viande comme elle le fait déjà de laines.
Étant données les conditions particulières que nous
venons
d'indiquer, on comprendra que, contrairement
à ce qui se passe dans les pays nouveaux, le prix de la
vie matérielle est très réduit
dération

en

détermine

importante
s'y établir. Moyennant

Australie;

celle consi­

beaucoup d'émigrants

à

60 à 75 centimes, l'ou­
vrier se procure, même dans les grandes villes, un
repas copieux de soupe, viande, légumes, beurre et
thé, le tout de bonne qualité. Les objets importés coû­
venir

plus cher qu'en Europe, mais pOul' le
colon des stations, pour l'ouvrier des villes, pour les
gens de condition inférieure, la consommation de ces

tent, il est vrai,

objets est restreinte, et la différence de prix, assez mo­
di'que après tout, est compensée, et au delà, par des
salaires plus élevés.
La découverte des mines d'or
en

Australie et

en

Angleterre

en

1851 n'a pas causé

la même

celle des mines de la Californie

aux

perturbation
Étals-Unis

que

et

en

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

110

Europe. On s'y est vite remis de l'émotion produite, et,
après une forte hausse des prix de la main-d'œuvre et
des objets de première nécessité, on est assez prompte­
ment revenu à un niveau que la production agricole ne
permettait pas de dépasser. Les hausses fantastiques
dont

on

fut témoin à San Francisco de 1848 à 1855

n'étaient pas possibles dans un pays où le sol produi­
sait bien au delà de ce que la population pouvait con­
sommer. La
spéculation n'avait pas de raison d'être et
forcément

se

limitait

ces

actions minières, sans pouvoir
accaparements de vivres qui, en Cali­

provoquer
fornie, enrichirent
au

aux

un

certain nombre de

spéculateurs

détriment des mineurs,
Cette découverte de l'or provoqua toutefois
d'émigrants européens, mais ils

considérable

un

afflux

se recru­

tèrent principalement parmi la population de la Grande­
Bretagne. La Californie avait déjà, peu d'années aupa­
ravant, détourné à son profit tout ce que l'Europe et le
Nouveau Monde comptaient d'esprits aventureux, impa­

tients de fortune. Cette terre nouvelle, alors inconnue,
sans
gouvernement et sans lois, offrait à toutes les am­
bitions

champ plus vaste et plus séduisant qu'une
anglaise au sein de l'Océanie. Néanmoins, Mel­
bourne et Sydney virent tripler le nombre de leurs
habitants, Ballarat et Sandhurst surgirent dans les
districts miniers. De cette époque aussi date l'introduc­
tion en Australie d'un facteur nouveau, l'apparition de
la race chinoise. Cet immense empire de 300 millions
d'habitants, dont l'Europe forçait les portes à coups de
canon, laissait échapper par ces brèches le surplus
un

colonie

d'une

population famélique.

Elle étouffait derrière

harrières que la politique asiatique avait
l'empire du Milieu et le reste du monde.

'élevées

ces

entre

�AUSTRALIE.

.Elle

faire

la Californie,

se rua sur

111
comme

elle devait le

l'Australie, le Pérou,
plus
le Chili, poussant toujours plus avant ses flots d'émi­
grants humbles, patients, travailleurs, économes, vivant
années

quelques

tard

sur

de rien, commerçants dans l'âme, trouvant à récolter
là où le blanc

peut

ne

même

plus glaner,

race

proli­

par excellence, envahissante comme la fourmi,
industrieuse comme elle. Nous la retrouvons ici, tou­

fique

jours

la même, réfractaire à toutes les influences de
qui agissent si puissamment sur les

climat et de milieu
autres

races.

accaparant

Ici aussi elle s'est rendue

indispensable,
petits métiers, même les plus rebu­
l'Européen ne veut pas, sentant qu'il

tous les

tants, ceux dont
déchoit .il. les exercer. Les Chinois
encore,

ils entassent

piastre

sur

en

vivent: mieux

piastre, jusqu'au jour

où, donnant l'essor à leur ambition longtemps com­
primée, ils peuvent se livrer au commerce, acheter ct

capital. N'était l'opium, ils con­
querraient le monde par la puissance de l'épargne, de
l'économie sordide, de l'absence complète de scrupules
et d'amour-propre.
Cette civilisation nouvelle qui lentement les étreint,
au milieu de
laquelle ils vivent, ne croyez pas qu'ils
l'admirent. Ils sont trop intelligents pour n'en pas
apprécier la force et les puissants moyens d'action. Ils
les étudient, ct, dans la mesure du possible, se les
approprient; mais, au fond de leur cœur, ce qui domine,
c'est la haine et le mépris. L'Européen est et sera tou­
jours un parvenu né d'hier, pour eux dont l'antiquité
se
perd dans la nuit des temps. A la mobilité constante
de nos institutions politiques ils opposent l'immobilité
revendre, grossir

leur

séculaire des leurs, les rites transmis de génération en
génération, tout un ensemble de traditions philoso-

�L'OCÉ.\N PACIFIQUE.

112

phiques

et

religieuses qu'ils tiennent pour le
l'expérience humaines.

demi cr

mot de la sagesse et de

Dans leur marche
sont

venues

enfin

immuable; elles

prend
gleterre

un

sc

en

avant, les nations occidentales

heurter à

ce

grand

corps inerte et

ont remué cette fourmilière

tiers de la

population

de notre

qui com­
globe. L'An­

par les Indes, la Russie pal' le Thibet et la
la
France par le Tonkin, le trouvent sur leur
Sibérie,
roule. La Chine est redevenue ce qu'elle prétendait

l'émigration, elle prend
contact avec
États-Unis, l'Océanie, les républiques
espagnoles, et répond aux agressions violentes dirigées
contre elle pal' l'invasion pacifique et lente de sa popu­
lation. Si l'Angleterre lui a arraché par la force,
en 1842. le rocher
d'Hong-kong, elle prend pied dans

être:

l'empire

du Milieu. Par

les

l'Australie du nord et dans la Nouvelle-Zélande
même des traités

qu'on

l'a contrainte de

au nom

signer,

et le

parlement australien cherche vainement les moyens de
repousser cette invasion redoutable.
On n'y réussira pas, parce que ces émigrants sont
devenus

indispensables. Toute la partie nord de l'Aus­
sous le
tropique du Capricorne, et depuis
de
l'abolition
que
l'esclavage a supprimé le travail forcé
des nègres, les Chinois les remplacent. Originaires des
provinces méridionales de l'empire, ils résistent parfai­
te ment à ce climat chaud qui paralyse l'énergie des
blancs. Dans les districts miniers ils se chargent de
tous les gros travaux; l'ingénieur ne saurait se passer
d'eux, et les Irlandais, qui réclament leur renvoi, sont
hors d'état de les suppléer, au prix d'un salaire double
et triple. Race exigeante et vorace, 11 tête froide et à
conceptions hardies, la race anglo-saxonne se rend
compte que ces travailleurs asiatiques lui sont néces-

tralie

se

trouve

�AUSTlIALlE

saires, qu'ils s'adaptent à

in

tous les

climats, qu'ils per­

sonnifient la main-d' œuvre à bas
certains travaux deviennent

prix, sans laquelle
impossibles. On l'a bien vu

quand il s'est agi de construire le chemin de fer du
Pacifique à travers les pluies, les neiges et la rigoureuse
température des sierras; on le voit aux îles Chinchas,
où sous un ciel brûlant, sur des rochers dépourvus
d'ombre ct d'eau, ils peuvent seuls résister'ù la pous­
sière aveuglante et malsaine des gisements de guano.
De quel droit les chasserait-on? Ils émigrent en vertu
de traités qu'ils n'ont ni voulus ni désirés, qu'on leur
a violemment imposés. Comment les
remplacerait-on?
Aucune race 'Ile voudrait et ne pourrait travailler à
aussi bon compte, aucune ne saurait vivre d'aussi peu,
se contenter d'une
poignée de riz et de poisson séché;
aucune ne réunit au même degré ces
qualités néces­
saires de docilité et d'intelligence pratique qui font
d'eux d'incomparables manœuvres. Certes, ce sont de
rudes travailleurs, ces Anglais, ces Écossais, grands,
robustes, blonds

ct

froids, mais

sont. aussi de rudes

ce

consommateurs. Ils ont conscience de leur valeur in­

tellectuelle; ils
obéir et

mener

sans

le

pour

qui

Un seul d'entre

eux

escouade de

une

concours

non

servile. Ils sont la tête

accomplir
dirige; le Chinois exécute.
œuvre

pense et
suffit pour

tiques,

sont nés pour commander et

desquels

ces

ouvriers asia­

l'or coûterait aussi

cher à extraire des entrailles de la terre qu'il 'Vaut rendu
'Ù Melbourne ou à Londres. Un Chinois sc contente de

50 francs par mois:
nœuvre

Quel

plus
Ils'

on

jour

un ma­

européen.
concours

attendre des

extrême misère et

ont

paye 8 francs par

perdu jusqu'au

indigènes, réduits à la
aujourd'hui en nombre infime?

souvenir de leur tradition et de
8

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

114

leurs ancêtres. Et

pourtant

teuse. A l'entrée même du

de

Pâques,

leur

antiquité n'est pas dou­
port de Sydney, dans l'île

autour du cratère de Ilonororaka

1,

on re­

trouve des statues taillées dans la roche

trachytique,
kangourous sculptés, des lances d'obsidienne qui
attestent sur tous ces points l'existence d'une popula­
tion nombreuse et civilisée dont les descendants dégé­
nérés et abrutis n'ont pas gardé mémoire. Encore quel­
ques années, et les derniers d 'entre eux auront disparu,
n'ayant connu de la civilisation que l'eau-de-vie qui
empoisonne et les armes à feu qui tuent.
des

Dans l'intérieur de

ce

et dont

l'Europe
inexplorées, dans
que

ces

continent presque aussi vaste

certaines

parties

sont

encore

immenses forêts solitaires et

om­

breuses, la nature revêt un étrange aspect. Tout est
mystère et silence dans la faune et la flore australiennes.
Ces oiseaux, parés des couleurs les plus brillantes, sont
sans voix; nul chant joyeux, nul
pépiement n'éveillent
les échos de

hautes voûtes de ramures; le kan­
gourouau cri rauque, l'opossum, l'ours à miel, le dingo
ou chien
sauvage, le serpent noir et le serpent sourd,

qui

se

ces

confond

morsure

est

avec

les branches d'arbre et dont la

mortelle, peuplent seuls

ces

solitudes. Le

regard de ces animaux est triste comme celui des rares
indigènes. L'eau manque, les pluies sont rares, et par­
fois des sécheresses terribles déciment les

troupeaux.

Dans le district de

Wagga-Wagga, M. Crawford men­
tionne l'absence de pluie dans les plaines pendant qua­
torze années. Certaines stations perdirent jusqu'à cent
mille animaux tués par la soif 2.
1. La Pérouse, Voyage autour dn monde, '1707,
l'Homme préhistorique, traduction Barbier.
2, Trauels in Austl'alia, J. Crawford.

-

Sir J,

Lubbeek,

�AUSTllALIE.

A

fléau les colons

ce

ils luttent

lequel

en

en

ont

115

ajouté

un

autre, contre

moment. Enrichis subitement

ce

par la guerre de Sécession aux Étatg-Unis, qui fit
hausser le prix des laines en arrêtant la production

américaine, ils

trouvèrent tout. à coup disposer de
considérables. Des goûts de luxe et de dépense

revenus

s'introduisirent
tumes
et

anglaises,

fondèrent,

en

se

parmi
ils

Imitateurs zélés des

eux.

prirent

de

cou­

pour la chasse
Australie ct à la Nouvelle-Zélande, des
se

passion

sociétés d'ncëlimatation pour importer d'Europe des
lièvres et de!' lapins. Ce l'ut une véritahle rage, un vent
de folie qui souffla sur la colonie. Empruntant à la lé­

gislation anglaise ses mesures les plus rigoureuses, le
parlement vota r1f'S lois contre la destruction de ces
animaux, qui, introduits en nombre considérable, se
multiplièrent nvec une pl'Odigiellse rapidité. Tout grand
propriétaire n'eut plus qu'une idée : sc créer une chasse
rt'·servée. te sol cl le climat convenaient si merveilleu­

Allglctel'l'e, ont de quatre à
six portées par an, de trois à quatre petits, qu'en Aus­
tralie ils eurent. jusqu'à dix portées par an de huit à dix
petits chacune. L'animal lui-même subit une transfor­
mation; de petite taille et d'un poids moyen de deux
livres et demie, il devint énorme et atteignit jusqu'à
soment

aux

lapins qui,

en

'10 livres. Vainement. on tenta d'enclore les terrains de
treillis de fer, ils creusaient par-dessous et gagnaient le

large

au

grand désespoir

des

propriétaires, qui

redou­

blaient de soins pour en accroître le nombre.
Ils ont si bien réussi, qu'aujourd'hui cette peste dé­
sole la Nouvelle-Zélande et l'Australie. Les

raîchers sont

dévastés;

jardins ma­
qui produisaient,
boisseaux d'orge et de 75 à

des terrains

il ya quelques années, 150
80 de blé à l'hectare, durent être

abandonnés,

toute

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

116

culture dans certains districts étant devenue impossible.
M. Crawford cite

après

avoir

l'exemple d'un grand proprietaire qui,
dépensé 40000 livres sterling, un 'million

de francs, pour

se

débarrasser de

genre, fut
on

ce

fléau d'un

nouveau

Sur certaines fermes,
obligé d'y
évalue leur nombre à des centaines de mille, et,

chaque année,

renoncer.

leur taille

augmente

avec

leur nombre.

D'une voracité extraordinaire, ils mangent l'herbe jus­
qu'à la racine et convertissent d'immenses pàturages,

qui

nourrissaient 25 à 50 moulons à

l'hectare,

en

ter­

rains dénudés et

poussiéreux. Les vignobles ont été
ruinés, et jusqu'ici les moyens employes pour détruire
ces animaux n'ont abouti à aucun résultat appréciable.
On les chasse, on les tue, on les empoisonne, et ils
fourmillent. M. B. Williams on dépose que, dans une
excursion qu'il fit avec un délégué du gouvernement,
ils reconnurent que dans tout le district l'herbe avait
disparu. Des bandes d'énormes lapins parcouraient le

pays, s'écartant à peine pour faire place à leur voiture.
Le sol, raviné de terriers, ne permettait d'avancer

qu'avec précaution. Partout des lapins, dit-il, sur la
route et dans la plaine; ils gambadent eu troupes, sc
poursuivent dans les sables; on les voit assis par cen­
taines à l'entrée de leurs trous. Plus prolifiques que la
famille royale, ils sont aussi rusés que des Indiens
quand une fois ils ont entendu un coup de fusil. A la
Nouvelle-Zélande on réussira peut-être à les détruire,
mais en Australie, j'en doute. Le continent est trop
vaste. Traqués SUl' un point, ils se réfugient sur 1I11
autre, et ils se multiplient avec une telle rapidité qu'un
cataclysme dola nature pourrait seul en avoir raison 1.
«

L

Dèposiûon de

M. Williamsan

(New

York Ilcrald du 2 murs

188i),

�NOUVELLE-ZÉLANDE.
Les

fermiers, désespérés,

ont

117

Lién essayé

de tirer

de leurs peaux, mais elles n'ont qu'une
valeur, qui ne saurait en rien compensel'

quelque parti
minime

celle de la laine et des céréales

perdues.

On

a eu

rai­

de

plus redoutables adversaires que ceux-là, et,
en
dépit des pronostics fàcheux, on finira bien par
réparer la faute commise. En attendant, elle inflige à
son

certaines

de l'Australie ct à la Nouvelle-Zélande

parties

des

pertes considérables,
Bien autrement énergiques et résolus que les Austra­
liens autochtones, les indigènes de la Nouvelle-Zélande
ont,

comme

l'a dit

pittoresquement

M. Bourdil,

«

gravé

grands coups de haches de jade, dans le crâne des
Anglais, la somme exacte de respect qui leur était due,
à

ct obtenu ainsi des

sièges au parlement de Wellington,
légifèrent côte à côte avec les sujets blancs de Sa
Majesté britannique ». Plus connus sous le nom de
où ils

Maoris, les Néo-Zélandnis ont,

au

nombre de trois mille,

réfugiés dans leurs forêts et leurs montagnes, tenu,
pendant quatre années, dix régiments anglais en échec,
et la guerre ne s'est terminée que par un compromis
qui laissait aux Maoris le cercle du roi, c'est-à-dire des
terres considérables dans l'intérieur de

réfugièrent
peut

avec

l'île, où ils sc
total

leur chef Tawhia, Leur nombre

être évalué à

quarante

mille.

VII
en 1042
par Abel Tasman, la Nouvelle­
située
à 400 lieues de distance seule­
bien
Zélande,
que
ment de l'Australie, ne présente avec ce continent aucune

Découverte

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

HR

analogie. Découpées
breuses,

en

ports profonds,

côtes offrent

ses

un

en anses

nom­

nombre d'excellents

grand

volcanique, le
plateaux accidentés, qui viennent
aboutir à une chaîne de montagnes abruptes, sorte
d'épine dorsale et centrale qui se renfle et s'abaisse en
lignes onduleuses pour atteindre, à son point culminant,
De formation essentiellement

mouillages.
sol

la

relève

se

hauts

en

montagne Cook,
rapport

ce

un

altitude de 5800 mètres. Le

une

pays, très boisé, est

en

outre bien arrosé et offre

contraste

l'cau fait défaut.
Située sous la

marqué

sous

l'Australie,

avec

où

tempérée, la Nouvelle-Zélande est
adaptée aux cultures de cette zone,
notamment le blé, l'avoine et l'orge, ainsi qu'à quelques­
unes des
productions semi-tropicales. Occupée pal' la
Grande-Bretagne en 1859, déclarée colonie indépendante
zone

merveilleusement

1841, elle donna

en

remar­

du gros bétail. Ses hauts

turages, étaient, quoique

moins étendus que les vastes

plaines

au

point

de

tout de suite des résultats

l'agriculture et de l'élevage
plateaux, couverts d'épais pâ­

quables

vue

de l'Australie,

de

préférables pour ce genre d'exploi­

tation.

Entre les deux

races

indigènes

de la Nouvelle-Zé­

lande et de l'Australie, le contraste était aussi heurté.
qu'entre le sol et le climat. Doux, craintif, timide,
l'Australien
cette

race

ne

songeait nullement à entrer en lutte avec
qui envahissait son continent, Je

nouvelle

dépossédait

et le refoulait dans

l'intérieur,

ne

lui lais­

sant pour subsister que les districts les plus arides et
les plus désolés. Le courage, la force et les armes lui

manquaient
membres
au

pour résister. Race

frêles,

au

ventre

front bas et étroit,

grêle

énorme,

disgraciée

ct

au

chétive,

aux

visage aplati,

de la nature,

con-

�NOUVELLE-ZÉLANDE.

119

damnée d'avance, elle se soumit humblement, avec une
fataliste. Il n'en fut pas de même pour le
Maori.

résignation
de

Grand, vigoureux, bien découplé, expert dans l'art
fabriquer des armes, habile à s'en servir, courageux

et dur à la

fatigue, il offre une analogie frappante, par
physiques, ses qualités et ses défauts, avec
les Canaques des îles Sandwich. Sa langue est la même,
l'origine est commnne. D'après ses traditions, il est ori­
ginaire d'IIavaïld. Est-ce de la grande île d'Hawaï, ou
de Sawaï, dans l'archipel Samoa, qu'il est venu colo­
ses

traits

niser la Nouvelle-Zélande? En tout cas, son histoire,
sur ce sol, ne remonte
pas au delà de vingt-cinq géné­

rations, soit cinq

cents

ans.

Sa

religion

se

rapproche

de celle des Ilavaiens. Comme eux, il avait érigé le
tabou en institution; un être tabou était sacré, une

rivière,

une

demeure déclarées tabou

ne

pouvaient être

franchies ni envahies. Étant donnés les instincts belli­

queux de ces deux races, les causes si fréquentes et si
futiles de conflit entre les tribus, le tabou avait pour
elles toute la valeur d'une sorte de droit d'asile. Il per­
mettait de mettre à l'abri des combattants les femmes
et enfants renfermés dans les enceintes sacrées; il pré­
venait d'effroyables massacres et des .dostructions irré­

parables.
Envahi, le Maori résista; attaqué, il

se

défendit,

et

succès. Il y a gagné de prolonger son existence,
mais le terme même en est marqué d'avance. L'Angle­
avec

terre n'a que faire de

se

hâter. La

dépopulation

est fa­

tale, constante, régulière. Dans peu d'années, le dernier
des Maoris aura disparu, sans lutte. Chaque année,
l'excédent des morts

sur

les naissances est d'un

millier;

la civilisation tue aussi sûrement par le contact de

ses

�120

L'OCEAN PACIFIQUE.

vices et des besoins

qu'elle

crée que pnr

ses

puissants

moyens de destruction.
Leurs envahisseurs rendent

hommage aux qualités
qui distinguent ces indigènes. Assurés de les voit' dis­
paraître, ils se donnent le luxe d'ètre équitables dans
leurs appréciations.
Le Maori, déclare M. J. Crawford
«

intéressant ouvrage sur la Nouvelle-Zélande et
l'Australie, le Maori est à beaucoup d'égards plus intel­
dans

son

que la moyenne des Européens. 11 ignore forcé­
qu'enseignent les livres, il n'a pas de notions
philosophiques, mais il n'existe pas un arbre, un ar­

ligent
ment

ce

buste,

une

plante

dans

dise le nom, les

son

pays dont il

ne

sache et

ne

ri­
l'usage, pas
ne
connaisse
vière, pas
d'eau, pas
qu'il
et ne désigne. Industrieux, ingénieux, fertile en res­
sources, il excelle dans l'art de la chasse et de la pèche
et pourvoit largement à son alimentation là où le blanc
vous

propriétés

un cours

un

et

une

lac

mourrait de faim.Nul mieux que lui ne s'entend à con­
struire rapidement un abri, à improviser un canot ou
un

radeau pour franchir

Maori est

une

rivière

ou

un

lac

....

Le

par la dignité naturelle de ses
excellent caractère; il est à la fois

remarquable

manières et

son

courtois et fin observateur, doué de beaucoup de bon
sens et fort
capable de donner des conseils judicieux et
et bon cultivateur, très
droits, respectueux de ceux
de son voisin. Il ne maltraite jamais sa femme; pour
ses enfants, il est d'une
indulgence excessive; on ne
saurait lui reprocher que de les trop gâter. »
L'auteur, on le voit, se montre bienveillant, mais il
a
longtemps vécu à la Nouvelle-Zélande; il Y a perdu ce

pratiques.

Il est

intelligent.

courageux et tenace de

mépris que professe la race anglaise pour les
de couleur et qu'elle dissimule mal sous des appa-

fonds de
races

ses

�NOUVELLE-ZÉLANDE.
renees

philanthropiques,

cette

antipathie

121

sourùe de

colons exclusivement commerçants contre des popula­
tions essentiellement agricoles. Ce que les premiers
émigrants anglais ont été demander aux terres lointaines,
ce

de

furent l'or du Nouveau Monde, les pierres précieuses
Ceylan et de l'Afrique australe, les épices de la Ja­

maïque, l'écaille des Bahamas, les bois de teinture du
Brésil, l'acajou du Honduras, les phosphates du Canada
ces
produits que l'on ré­
plus tard ils ont exploité la canne
à sucre dans la Guyane et aux Indes Occidentales, à
Maurice, Natal et aux îles Fiji, s'ils ont demandé le

et du

coIte

Pérou,

sans

en un

mot tous

culture. Si

aux Indes, la laine à l'Australie et à la Nouvelle­
Zélande, le blé au Canada, ce n'a été ni comme agri­
culteurs ni comme laboureurs, mais comme commer­
çants, en compte courant avec la mère patrie, ache­
minant sur ses ports les matières premières, en im­

coton

portant les

fabriquées, employant au labeur
indigènes des pays conquis, les remplaçant
d'autres
par
plus souples et plus dociles, nègres, puis
là
ils les supprimaient en tant que réfrac­
où
Chinois,
taires à la domination britannique ou incapables d'un
travail régulier.
Pour l'Angleterre, la valeur d'une colonie se mesure
au chiffre de son commerce
d'échange avec la métro­
pole, et surtout à sa consommation de produits d'ori­
gine anglaise. Dans le siècle dernier, dès 177û, elle
exportait déjà dans ses colonies américaines pour
150 millions d'objets fabriqués, un peu plus du tiers
de son exportation totale. En 1876, un siècle plus tard,
son
exportation totale atteint le chiffre de 5 milliards,
dont 1 milliard 625 millions, près du tiers, s'écoule dans
ses colonies. La
proportion est donc restée à peu de
manuel les

matières

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

'122

près la même, et si, dans cet intervalle, elle Il
États-Unis, elle a, en revanche, colonisé une
perdu
de
l'Océanie, étendu sa domination IlUX Indes.
partie
Mais certains symptùmes qui ne sauraient échapper
à ses yeux clairvoyants la font redoubler d'efforts. Elle
sent que sa situation commerciale n'est plus la même,
que son incontestable suprématie est aujourd'hui me­
chose

les

nacée, d'abord par
venus ses

les

ses

anciens colons américains de­

rivaux, puis par l'Allemagne, qui,

sur

tOI1S

Océanie surtout, lui fait une sourde
et redoutable concurrence. Pendant un long séjour de

points

et

en

années dans cette

quatorze

pu suivre de

le

partie du monde, nous
développement et les progrès

près
l'immigration allemande. C'était avant la guerre
de 1870. L'Allemagne n'avait pas encore conquis cette
suprématie militaire et politique qui double ses forces
en doublant son
prestige, et cependant déjà, l'impul­
avons

de

sion était donnée. Sur toutes les côtes, dans les ports
connus comme dans les plus considérables,

les moins

voyait surgir des comptoirs allemands alimentés
d'abord de produits germaniques, pacotilles modestes,
empruntant le pavillon anglais; puis, peu à peu, ces
comptoirs, prenaient plus d'importance, étendaient .lc
cercle de leurs opérations. Aux navires de commerce
anglais succédaient les baleiniers d'Oldenbourg, à la
fois commerçants et pêcheurs; derrière eux apparais­
saient les navires de Brême et de Hambourg. Ces
comptoirs prospéraient, gérés par des hommes jeunes,
négociants dans l'âme, préparés à ces opérations mul­
tiples par une éducation spéciale et une expérience
préalablement acquise dans les grandes villes hanséa­
tiques. L'Allemand a sur l'Anglais d'incontestables avan­
on

tages

en

tant que

commerçant dans

ces

pays lointains.

�NOUVELLE-ZELANDE.

Tout d'abord il

127&gt;

acquiert facilement et promptement la
langues étrangères, il sc plie sans

connaissance des

conditions de climat et de milieu, il ne s'im­
pose pas; mais surtout, à la raideur et 11 l' exclusi visme
britannique, qui froissent ct aliènent les races que
efforts

aux

l'Anglais
traite

considérera

toujours

comme

inférieures et

telles, l'Allemand substitue une bonhomie

comme

calculée, une faculté d'assimilation et d'adaptation qui
fait de lui, en peu de temps, un résident connu, accepté,
au

courant' de la

langue,

milieu de

des usages, des intérèts de la
laquelle il habite et dont il

population
adopte le mode de vic.
Quiconque a vécu quelque temps
au

en Océanie a
pu,
observer
cette
substitution
lente des
nous,
comptoirs allemands aux comptoirs anglais, cette in­

comme

qui, peu à peu, refoule le commerce de la
Grande-Bretagne et ne lui laisse plus guère, sur les'
points qu'elle n'occupe pas en maîtresse, qu'une exis­
tence précaire. Là où ses capitaux accumulés ne per­

vasion

mettent pas

elle, elle

se

aux

maisons allemandes de lutter contre

heurte

comptoirs américains,

aux

soutenus

par les banques de San Francisco. Ce sont ces dernières
qui lui ont disputé d'abord, puis enlevé la prépondé­
rance

commerciale

aux

îles

Sandwich, qui

ont créé

une

ligne de bateaux à vapeur américains de San Francisco
à Sydney par Honolulu, une autre de San Francisco au
Japon

et

en

Chine

qui

détourne

au

profit

de la Cali­

Ëtnts-Ilnis une partie notable du trafic de
l'Orient. Aux îles Sandwich, le point le plus important
et la clef de l'océan Pacifique du nord, le haut commerce
est aux mains des Americains, celui du demi-gros aux

fornie et des

mains des Allemands, et

l'Angleterre,
dérante, n'occupe plus, au point de

autrefois
vue

prépon­

commercial,

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

124

que le troisième rang. Dans nombre d'îles de l'Océanie,
il en est de même, et ce mouvement ne fait que s'accé­
lérer

depuis que l'Allemagne a officiellement pris pied
Pacifique par l'occupation d'une partie de la
Nouvelle-Guinée ct des archipels adjacents de la Nou­
dans le

velle-Irlande ct des îles Salomon.
Séparée de l'Australie par le détroit de Torrès, la
Nouvelle-Guinée ou terre des Papous en a été disjointe
par la

qui, submergeant un conti­
surplomber que les cimes. La côte
sud fait face à la péninsule de York, pointe extrême
de l'Australie, et en cette partie le détroit peut être
franchi en quelques heures de navigation. Un voisinage
aussi rapproché rendait dangereuse pour la colonie
l'occupation par une puissance étrangère de la Nouvelle­
Guinée; aussi les Anglais crurent-ils devoir annexer la
rive sud par mesure de précaution. Mais l'étendue de
grande

nent, n'eu

a

convulsion

laissé

la Nouvelle-Guinée, la nature du sol et du climat ne
leur ont pas permis de pousser bien avant leurs explo­
rations. La Nouvelle-Guinée est encore une contrée

mystérieuse
peine si l'on

dont les côtes seules sont
s'est avancé à

dans l'intérieur. On y

montagnes,

entre

a

connues.

quelques journées de

C'est à
marche

constaté l'existence de hautes

autres

du mont

Yule, qui s'élève

à 5000 mètres, de nombreux cours d'eau, de hauts
plateaux couverts de pâturages abondants. Seul un

Italien, 1\1. d'Albertis s'es! aventuré assez loin.
intrépide et résolu, il a vingt fois risqué sa
,

Homme

vie dans celte

expédition

de huit mois. Partout il dit

avoir rencontré des vallées fertiles habitées par une
population nombreuse. Il sc loue fort des Papouens,

qu'il représente comme comparativement plus civilisés
que la plupart de leurs congénères de l'océan Pacifique,

�NOUVELLE-ZÉLANDE.

industrieux, habiles cultivateurs

'125

et vivant dans

être relatif. Il n'en eut pas moins maille à

pendant plusieurs semaines,

et,

eux

crainte

leur

superstitieuse qu'il

massacré par

liam Baker

menaçait

inspirait

bien­

partir avec
qu'à la

dut

de n'être pas

Plus heureux que le révérend Wil­
îles Fiji, il échappa au sort qui le

eux.

aux

et que

un sermon nu

ne

un

ce

dernier provoqua

chef et à la

pouvait l'atteindre,

son

en

déclarant dans

population qu'aucun
protégeant. Le

Dieu le

mal

ne

chef

se

le tint pour dit et, le lendemain, en manière de plai­
santerie ct uniquement pour vérifier un fait qui l'intri­

guait,
grnu(l

lui

coup de
étonnement et à son
assena un

son

casse-tête

regret

qui,

à

son

sincère, brisa le

crâne du révérend.

Les naturels de la Nouvelle-Guinée n'ont pas d'ail­
sanguinaires des indigènes des Fiji

leurs les instincts

et ries Nouvellcs-Ilébrides. Sur les

côtes, la civilisation

effleurés, rien de plus. Boe, roi de Moresby, lui
est redevable d'une vieille jaquette d'alpnca noir, qu'il
s'empresse d'endosser, sans rien autre, quand un navire
fait son apparition dans le port. lia, chef du district
voisin, rival du roi, a possédé, dit une légende locale,
los

une

a

chemise dans le

temps de

sa

jeunesse ;

il s'en vante

encore, mais la jaquette de Boé a beaucoup diminué le
prestige d'lia, nonobstant sa chemise absente ct le col­

lier d'huîtres

et de

plumes d'oiseaux de paradis
dont il se pare dans les grandes occasions.
L'oiseau de paradis est la parure la plus appréciée ct
la plus recherchée des Papouens. Ils s'en servent pour
acheter leurs femmes, dont le prix est d'ordinaire de
dix oiseaux payés au père de la jeune fille; si les attraits
de cette dernière justifient un acte de générosité, ils
joignent il ce cadeau celui d'un collier de dents de chien

perlières

'

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

'126
ou

de crocodile: les

premières

sont les

plus

estimées.

Ils ont, en outre, une passion singulière pour se peindre
tout le corps; les élégants deviennent, sans transition,
rouges, bleus, verts ou jaunes, sans autre règle que
leur caprice et leur désir de plaire aux belles. Ils pei­
leurs femmes,

gnent également

qui passent

successive­

ment, elles aussi, par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel,
offrant ainsi, dans leur unité individuelle, une inépui­
sable variété de tons. S'ils perdent l'un des leurs, ils
se

teignent en noir,

murs

Robustes et

grèles

eux, toute leur

famille et

jusqu'aux

intérieurs de leurs maisons.
et

laids de

leur

vigoureux, nonobstant leurs jambes
ventre proéminent, les Papouens sont

visage.

geraient moins

M. d'Albertis affirme qur. les femmes
si elles laissaient plus à

déplaisantes

deviner, mais elles

sc

tiennent pour vêtues

avec

une

couche de

peinture. Quant à leurs mœurs, il les passe
sous silence,
alléguant qu'il n'y a rien à dire de ce qui
n'existe pas.
A peine l'Angleterre était-elle

en

possession

de la

côte sud de la Nouvelle-Guinée que l'Allemagne s'em­
parait officiellement de la côte nord, qu'elle baptisait

Kaiser Wilhelm's

Land, de la Nouvelle-Irlande

Nouvelle-Bretagne, auxquelles
chipel de Bismarck, et du groupe
L'émotion fut. vive

en

Australie de

et de la

d'ar­
des îles Salomon.

elle donnait le

se

nom

voir ainsi gagner

de vitesse. La presse coloniale prit feu et réclama vive­
ment auprès de la métropole pour qu'elle obtînt de

l'Allemagne l'abandon de ces points importants. Elle
représentait, et non sans raison, qu'en 18851e pavillon
anglais avait été hissé sur ces îles, par l'ordre de sir
Thomas Mac Ilwraith, président du conseil australien,
en vue de prévenir une
occupation allemande dont on

�NOUVELLE-ZÉLANDE.

-127

se croyait menacé; tIue cette mesure avait reçu
l'appro­
bation de sir Arthur Kennedy, gouverneur de la colonie,
et qu'en la désavouant sous prétexte qu'aucune puis­

européenne ne songeait à occuper ces archipels,
Derby avait laissé le champ libre à l'Allemagne et
compromis la sécurité de la grande colonie anglaise.
Lord Derby, interpellé peu avant dans le parlement,
sance

lord

affirmait,

effet, avoir

en

mand les

assurances

les

nullement à occupel'
considérerait comme
tout

l'ecu du

gouvernement

alle­

plus positives qu'il
songeait
côtes, ajoutant même qu'il
ne

ces

un acte discourtois vis-à-vis de
établissement de ce genre. Et cepen­

l'Angleterre
dant, quelques mois après le
l'Allemagne hissait le sien

retrait dû

pavillon anglais,

sur ces

territoires aban­

donnés.
ne s'en tenaient
pas là. Ils insistaient
la situation que leur créait l'indifférence
de la métropole. L'occupation de ces archipels

Les Australiens
avec

force

sur

coupable
l'Allemagne

par

corn

plétait

l'investissement de leur

continent, commencé. disaient-ils, par l'établissement
de la France à la Nouvelle-Calédonie, puis aux Nou­
velles-Hébrides. Au nord et à l'est, sur une étendue
de 800 lieues, un demi-cercle de colonies étrangères
enserrait l'Australie, lui barrant la route dans le nord-est,
vers le canal de Panama, vers Vancouver, tête de
ligne
du chemin de fer du

Pacifique par le Canada, construit
anglais, et, en cas de guerre, unique
communication entre l'Atlantique et le Paci­

tout entier

voie de

fique.

sur

sol

L'Australie

se

sentait isolée et menacée. Vaine­

désinvolture imitée de M. de Calonne,
ment,
les ministres anglais répondaient aux réclamations de
avec une

la colonie que, pour la satisfaire, ils ne se brouilleraient
avec M de Bismarck, et que l'Allemagne était une

pas

�L'OCEAN PACIFIQUE.

1�8

alliée

dont

on

pouvait suspecter les intentions,
répliquait par les vers de Tennyson:

ne

M. Julian Thomas

It is truc that we have fi Iaithful ally,
But only the dovil knows what he mentis.

(Oui, je

veux

croire notre alliée

Mais Satan seul

pénètre

ses

sincère,

projets.)

de fait, le traité conclu enlre l'Angleterre ct
à Berlin, le 6 avril 1886, par l'entremise
de sir Edward Baldwin Malet, ambassadeur anglais, ct

EL,

l'Allemagne

le comtellerbert de Bismnrck.sous-secrétaire [lUX affaires
étrangères, n'est pas de nature à donner satisfaction
aux

réclamations de l'Australie ni à calmer

inquié­
l'Allemagne, outre
plaira encore de prendre
ses

tudes. Il abandonne virtuellement à

pris, ce qu'il lui
ligne de démarcation

ce

qu'elle

au

nord d'une

a

tracée

sur

la carte

annexée audit traité, et il interdit à l'Anglelerre toute
extension territoriale au nord, à l'ouest ct au nord-ouest
de ladite ligne. II stipule, il est vrai, que les deux

parties contractantes s'engagent à ne pas occuper Samoa
et Tonga, considérés comme territoires neulres; mais
l'influence' de l'Allemagne prédomine dans ces deux
archipels; les Godefroy, surnommés les rois des mers
du Sud, y ont créé des établissements qui en feront
avant longtemps des îles allemandes, sinon de droit,
du moins

en

Ces faits

réalité.

expliquent la

désaffection

chaque jour

crois­

australiens, leurs tendances séparatistes
l'idée d'une vaste fédération australienne, qui gagne

sante des colons
et

constamment du terrain

nada les

séduit;

ment des liens

suppression

parmi

eux.

L'exemple

du Ca­

lui, ils réclament le relâche­
les unissent à la mère patrie, la

comme

qui

des gouverneurs

spéciaux

nommés par la

�NOUVELLE-ZÉLANDE.
et leur

129

remplacement par
gouverneur
général, lequel désignerait en conseil colonial les
lieutenants-gouverneurs. C'est le prélude de l'affran­
chissement complet par la substitution du pouvoir du
couronne

un

conseil colonial à celui des gouverneurs, uniformément
parmi les membres éminents du parlement ou

choisis

les hauts fonctionnaires de la

diplomatie,

de l'armée ct

de la marine.

Ainsi que le Canada ct le Cap, l'Australie est, en
grande partie, colonie parlementaire, comme on les

désigne par opposition aux colonies de la couronne,
telles que les Indes, la Guyane, les Bermudes, l'Australie
occidentale, etc., qui relèvent directement du gouver­
régies par les ordonnances émanant du
exécutif. Il n'en faut pas conclure toutefois

nement et sont

pouvoir

que le même système prévaut dans toutes les colo­
nies de la couronne et dans toutes les colonies parle­

mentaires.
est

fédéré,

Ainsi, parmi
ct

non

ces

dernières, le Canada

seulement l'Australie

ne

l'est pas,

provinces est colonie de ta cou­
ronne, ainsi que les Fiji, alors que le reste de l'Aus­
tralie et la Nouvelle-Zélande sont colonies parlernen­
mais

une

de

ses

taires. Parmi les colonies de la couronne, les unes,
comme les Bahamas, les Barbades, les Bermudes, ont
deux chambres, d'antres n'en ont qu'une, d'autres
un conseil colonial
composé de membres élus

enfin ont

par les colons et de membres désignés par le
exécutif, c'est le cas de l'Australie occidentale.
sc

pouvoir

Aux sujets de mécontentemen t que nous avons indiqués
joint donc encore pour l'Australie le désir de s'al­

régime incohérent, d'une machine gou­
compliquée, faite de pièces et de morceaux
ajustés. M. H. Taine, dans ses Notes �Ul' l'Angre-

franchir d'un
vernementale

mal

•

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

150

admirablement saisi

côté de

l'esprit anglais
qu'au lieu d'un code, l'Angleterre a un mon­
ceau de
précédents; au lieu d'une école de droit, une
basoche de routine
La législation est si ténébreuse
qu'avant d'acheter un domaine, on prend au préalable
un ou deux hommes de loi,
qui n'ont pas trop d'un
terre,

qui

a

fait

ce

«

..

"

mois pour examiner 1eR titres du vendeur ct vérifier si
l'acquisition ne fournira pas matière à chicane».
-

C

dit que « l'état de plusieurs administrations, no­
tamment de l'amirauté, est ridicule : désordre, siné­
cures, dépenses disproportionnées aux effets, lenteurs
...

et

conflits; le mécanisme

est incohérent

parce qu'il
En toutes
principe.
corrigent que par tâtonne­
ments, ils n'apprennent les affaires qu'à force d'attention,
de travail, de triture technique; ils sont purement
empiriques, à la chinoise",
Ce sont, en effet, les plus grands rapiéceurs de lois
qui aient jamais existé. Ils ont à ce point modifié, revise,
amendé certains actes du parlement qu'il ne reste plus
un mot du texte
original. En matière d'administration
ils opèrent de mème
superposant des conceptions
modernes à des traditions féodales religieusement con­
servées, Comme' certains fermiers, ils réparent, tant
qu'un morceau du harnais, un essieu de la charrette,
une jante des roues subsiste et tient bon; ils ont le culte
n'est pas construit d'après
choses ils n'avancent et ne

un

-

»

,

de leur vieux matériel,

en

toujours prêts

à

conducteur

moindre

au

changer

cela bien différents de nous,
d'attelage, de voiture et de

accident, quitte

à le

regretter

le endernain.
En revanche,
1. Notes

SUI'

quand

l'Anqteterre,

ils sont las de

p, 535.

rapiécer, quand

�NOUVELLE-ZÉLANDE.

'151

patience est à bout, quand il leur est bien démontré
que l'attelage est fourbu, le conducteur incapable et le
véhicule hors d'usage, ils n'hésitent plus à tout planter
leur

là,

et

ces

conservateurs à outrance étonnent le monde

par leurs conversions subites et leurs réformes radicales.
Au pouvoir absolu ils substituent sans transition le

gouvemement parlementaire; lassés du joug de Rome,
ils décrètent que leur roi est pape; fatigués d'une
féodalité turbulente, ils l'encadrent dans une chambre

haute, bien disciplinée, dont ils font le rouage le plus

souple

et le

plus

flexible de leur machine gouverne­

mentale.

Quand, plus tard,

l'Amérique
luttent

puis,

les treize colonies révoltées de

réclament leur

émancipation,

ils la refusent,

énergie pour les réduire à l'obéissance;
convaincus pal' lems échecs qu'ils font fausse
avec

et que les colons insurgés doivent avoir pour
le droit puisqu'ils ont la force, ils s'empressent de

route,
eux

reconnaître leur

indépendance et de signer la paix.
l'expediency, ils font fléchir la
rigueur des principes devant la force des choses, et
justifient pal' la toute-puissance de l'opinion publique
les volte-face les plus inattendues. Ils l'ont bien montré
en accordant, en 1867, au Canada l'acte constitutif
qui
le régit aujourd'hui et n'a plus laissé subsister qu'un
lien nominal entre l'Angleterre et sa colonie. Le droit
accordé au parlement canadien d'administrer les revenus
publics, de voter et de percevoir les droits de douane,
d'assurer le service de la dette publique, a inauguré
l'indépendance commerciale et cimenté l'union des
provinces par la communauté des intérêts. Bien que
Sectateurs fervents de

le titre officiel du ministère soit
seil

prioë

de la

reine,

ses

encore

membres

ne

celui du

con­

sont respon-

�L'OCÉAN PACIFIQUE,

132

sables que vis-à-vis du parlement canadien. Ils sont
pris dans les rangs de la majorité, gouvernent avec
elle et

retirent devant

se

son

vote hostile. En

théorie,

ils sont nommés par le gouverneur général; dans la
pratique, le rôle de ce dernier se borne à confier au

chef de la

majorité la

mission de constituer un ministère

et de choisir lui-même

Les

prétentions

ses

collègues.

officielles des colons australiens

ne

delà pour le moment; mais la polémique
soulevée par la prise de possession des Nouvelles-Ilé­

vont pas

au

brides, des îles Salomon
Guinée

a

et d'une

partie

de la Nouvelle­

révélé les vastes ambitions secrètement

en­

ressées
ne

par les hommes politiques de l'Australie, et qui
visent à rien moins qu'à la création d'un empire

embrassant la Mélanésie tout entière, de la Nouvelle­
Zélande à la mel' des Moluques, de l'He de Diemen à

l'équateur;

au

centre de cet immense espace, le

tinent australien

breux;

frayant
vers

rayonnant

sur

ces

archipels

con­
nom­

par les Célèbes, Bornéo et les Philippines sc
une route vers la Chine,
par Java et Sumatra

les Indes.

N'est-cc là

qu'un rêve? L'avenir le verra-t-il se réaliser,
quelles mains? Un conquérant sauvage, homme
de génie perdu au fond de l'océan Pacifique, l'avait
conçu, lui aussi. Des plages volcaniques et brûlantes
d'Ilavai, il voyait comme dans un mirage, pal' delà
l'horizon lointain où disparaissaient, irisés 'd'or, les
grands nuages floconneux des vents alizés, des archi­
pels verdoyants peuplés d'hommes de sa race. Il rêvait
leur conquête. Vainqueur de ses ennemis, maître absolu
de l'archipel havaïen, il voulait, ignorant des distances,
dédaigneux des obstacles, lancer sur l'Océan ses piro­
gues de guerre, disparaître, lui aussi, comme Lono son
et par

•

�NOUVELLE-ZÉLANDE.

133

fabuleux ancêtre, ne rentrer dans ses États qu'après
avoir réuni sous son sceptre les descendants épars de sa
race

de

et fondé

mer.

Le

un

empire qui

temps

défaut. Kaméhaméha
nale des tribus
et

nous

nir,

au

s'étendrait

2000 lieues
lui firent
à la vie natio­

sur

et les moyens d'action
ne

put qu'appeler

guerre. Son œuvre subsiste,
îles Havai, ce que peuvent deve­
contact de notre civilisation et de nos idées

toujours

en

verrons, aux

religieuses, ces cannibales qui peuplent
du Pacifique du Sud.]

encore

les îles

�CHAPITRE IV

ARCHIPEL

D'ASIE:

JAVA,

BORNÉO,

LES

L'îLE

SUMATRA,

D'OR,

CÉLÈBES.

1

Rien

ne

s'anéantit,

tout

se

modifie. La nature et la

matière revêtent

chaque jour, à chaque heure, des
nouvelles, résultats d'incessantes combinaisons.
Rien de plus mobile, de plus changeant que notre pla­
nète, en apparence immuable, décrivant dans l'espace
formes

son cycle régulier, fouettée par les vents, ravinée
par
les eaux, chauffée par le soleil, refroidie par les neiges.
Entre les forces qui la désagrègent ct celles qui la

recomposent,
humain, elle

la lutte est incessante. Semblable
se

débat contre l'inévitable

au

corps

dissolution,

comptant par siècles là où l'homme compte par heures,
mais soumise comme lui à des lois éternelles.
Quand
tiaire

ou

et comment s'est effondré

quaternaire

dont les cimes

ce

continent ter­

surplombent

I'im-

�ARCIIIPEL D'ASIE.
mense

duquel

Pacifique, et sur les hauts plateaux
les polypiers édifien] ces puissantes

sous-marins

assises d'un

continent nouveau, CPS iles nouvelles que nous venons
de pnrcourir ? A quelle époque, probablement plus

récente, s'est engloutie la mystérieuse Atlantide que
les

de Sais décrivirent à Solon et

prêtres égyptiens

dont l'écho affaibli des siècles
nom

et conservé le souvenir?

qui parcourt
dorment à jamais

teur

nous a

le sait. Le

ne

les solitudes marines
terres

ces

transmis le

passés
Nul

disparues

sous

voit

naviga­
lesquelles

se

dérouler

devant lui l'interminable horizon dës vagues en
ment. Il passe, sans soupçonner leur existence,

montagnes énormes,
plaines ct des vallées,

sur

nous

des abîmes

sur

tout

un

profonds,

mouve­
sur

des

sur

des

monde détruit dont

la naissance, l'histoire ct la
continent.s actuels iront peut-être

ignorerons toujours

ruine,

et que

nos

rejoindre le jour où,
géologues, l'équilibre
ment des

glaces

Dans l'océan

l'hypothèse de certains
pôles rompu par l'entasse­
un
cataclysme nouveau.

suivant
des

amènera

Pacifique

du Sud

nous avons

vu, d'une

les débris d'un continent

part,
submergé; de l'autre, le
résultat de l'action lente ct constante des polypiers à
l'œuvre, faisant surgir de l'Océan des iles nouvelles,

puis

des

struisant

quelle

archipels,
ce
qui a

ils

les reliant les

uns aux autres, recon­
solidifiant
la mer à la­
d'être,
les
sécréter
ct
les fixer au
pour

cessé

empruntent,

roc, les molécules impalpables de matière solide qu'elle
contient en dissolution. En nons élevant vers le nord,
nous allons voir une autre force à l'œuvre, non
plus

lente et constante, mais violente et intermittente: les

volcans, qui ont créé, avec les grands archipels d'Asie,
ceux des Sandwich, et dont l'action soudaine soulève
au-dessus des flots des iles de lave, fait osciller l'Océan,

�L'OCÉAN PACIFIQUE,

136

ct pousse d'un continent

de 2000

lieues,
profondes,
Sans eux, les

sur l'autre, à travers un espace
des vngues de translation énormes ct

agents naturels qui

s'acharnent à la

destruction de notre globe : la pluie, les fleuves, la
gelée, le vent, les vagues, finiraient par avoir raison du
sol qu'ils minent avec persistance, entraînant dans les
mers

les

de matière

parcelles

qu'ils

dérobent à la

terre, désagrégeant les montagnes, comblant les vallées,
érodant les plaines. L'étendue des mers étant bien supé­
rieure à celle des terres, le sol sc nivellerait sans cesse,
jusqu'nu jour où le linceul des vagues recouvrirait
l'espace qu'elles occupent. Les volcans, ces forces élé­

vatrices, contre-balancent cette action en ramenant sans
relâche, des entrailles de notre globe, des approvision­
nements nouveaux de matière solide; seuls ils peuvent
soulever les

accumulés

dépôts

nu

fond des mers,

sur­

exhausser les terres, refouler l'Océan. La plus grande
partie du littoral de l'Amérique du Sud s'est élevée de
centaines de mètres, à la suite de violentes
de tremblements de terre. Celui de 1822,

plusieurs
secousses

d'après

les calculs de sir C.

sud-américain d'une

masse

Lyell,

a accru

le continent

rocheuse dont le

poids

dé­

grandes pyramides d'Égypte. En
perturbations souterraines ont également ex­
littoral du Chili, depuis Copiapo jusqu'à l'île

passe cent mille des

1855 les
haussé le
de

Chiloé,
Assez

de

1m,20

rares

dans

à

1m,50.

nos

régions,

où ils semblent toute­

fois, depuis quelques années, redoubler d'intensité, ces
phénomènes sont très fréquents dans d'autres parties
du monde. Il résulte des relevés de M. Fuchs

constate,
tenir

en

qu'on

en

moyenne, de 100 à 150 par année, sans
secousses légères, que j'on remarque à

compte des

�ARCHIPEL D·ASIE.

157

peine dans certains pays, non plus que de celles qui se
produisent dans les solitudes de l'Océan. 11 s'en faut
donc de beaucoup que l'action de perturbations sem­
blables sur la surface de notre globe soit insignifiante
dans l'ensemble, même dans le cours d'une année.
Faut-il admettre, avec certains géologues, que la
cause de ces
perturbations soit due au mouvement de
retrait ou de contraction de notre globe, par suite du
refroidissement de la planète, retrait qui provoque l'ex­
pulsion au dehors des blocs de matières rejetés par les
volcans ou ramenés à la surface, sous forme impal­
pable, par les sources minérales? Convient-il de les
attribuer,

au

contraire, à des affaissements locaux de

l'écorce terrestre

auxquels correspondent des exhausse­
points? La première hypothèse est la
plus généralement admise, et, de l'ensemble des obser­
vations faites, il résulte que la force qui tend à surex­
ments

sur

d'autres

hausser le sol et l'a soulevé

en

milliers de mètres de hauteur,
les forces contraires.

certaines localités à des

l'emporte

en

énergie

sur

La

profondeur à laquelle se produisent ces actions
dynamiques varie suivant les sites. La plus considé­
rahle qu'ait cru pouvoir constater M. R. Mallet ne
dépasse pas 48 kilomètres, chiffre vérifié depuis par
M. Oldham, lors du tremblement de terre de Cachar,
aux Indes. Dans la
plupart des cas, cette profondeur est

loin d'être atteinte, et c'est à quelques kilomètres seu­
lement, souvent moins, de la surface de l'écorce terrestre,
que

se

produisent

ces

phénomènes d'explosion,

ainsi

l'avons pu constater nous-même en Océanie.
Quant à la vitesse de propagation de la secousse impri­
mée, elle subit, elle aussi, des variations considérables,

que

nous

suivant le relief du sol. -De Humboldt

l'estimait à

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

'138

850 mètres par seconde. En 1845, lors du tremblement
de terre de la Guadeloupe, M. Ch. Deville constata une
vitesse moyenne de 2426 mètres par seconde dans la
transmission de l'oscillation à Cayenne. Certaines de
ces secousses se

propagent

à de

distances. Celle

grandes

qui détruisit Lisbonne, le 10r novembre 17t15, s'étendit
en Italie, en
Thuringe, aux iles Britanniques, en Fin­
lande. jusqu'aux Antilles

1822, l'oscillation
450 lieues de cotes.

Cotopaxi,

et

au

Canada. Au Chili,

dans les Andes,

en

1877,

bruit des détonations à Quito ct à
550 kilomètres de distance".
Le

projection des

Cotopaxi

lancé des blocs de rochers

mètres. La

on

entendait le

Guayaquil,

La force de
a

en

produisit instantanément sur
Lors de l'explosion du volcan du

se

volcans est

situées à

parfois énorme.
jusqu'à '15 kilo­

cendre, plus légère, parcourt des distances

considérables. Nous
Kilauéa obscurcir

avons

vu,

en

1868, le volcan de

l'atmosphère jusqu'à

100 lieues

au

large.
Vidi ego quod fuerut quondnm solidissirna tellus
Esse frctum ; vidi Jactas ex mquOl'e terras.

En 512 la cendre du Vésuve tombait à Constanti­

nople

et à

Tripoli.

Lors de

l'éruption

de l'Ilekla,

en

187;), la cendre fut emportée par le vent jusqu'à Stock­
holm, à '1900 kilomètres.
Nulle part les phénomènes volcaniques ne se mani­
festent

avec

autant de

fréquence

et d'intensité

qu'en

Océanie. Tout le pourtour du Pacifique n'est qu'un
immense anneau de feu. Là se trouvent groupés, d'après
le calcul de Humboldt, les sept huitièmes des volcans
1,

Geotoçical 1'tIaga�ine,

1877,

�159

ARCHIPEL D'ASIE.
en

activité

îles

Viti,

globe. De la Nouvelle-Zélande aux
Nouvelies-llébrides, aux îles Salomon, les

sur

aux

notre

cratères succèdent

Sonde,

on

aux

cratères. Dans les îles de la

compte quarante-neuf en
Luçon ils se relient à

en

stante. Au nord de

activité

con­

des îles

ceux

Kouriles par laIigne ininterrompue des cônes fumants de
Lieou-kieou et du Fusi-yama. Aux îles Kouriles nous
relevons dix

en

en

fusion,

Kamtchatka douze. Aux

au

îles Aléoutiennes, quarante-huit cônes sont en éruption"
cinq dans l'Alaska, sans compter ceux de la Colombie

anglaise, qui se rattachent au mont Élie, de 4500 mètres
de hauteur, au Fairweather, qui en mesure 4000. Sur
pu admirer le volcan de
son éternel

la côte mexicaine

nous avons

Colima, déployant

à 5000 mètres d'altitude

.

de fumée

Dans

l'Amérique
en activité,
vingt-cinq
seize dans l'Équateur, vingt-huit dans le Pérou, .la
Bolivie, le Chili, puis au sud, dans les régions inconnues
et mystérieuses du pôle antarctique, l'Érèbe et la Ter­
reur
qui, à plus de 2000 lieues de distance, se relient

et mouvant

centrale

à

ceux

panache

nous

de la Nouvelle-Zélande.

Au centre de cet ànneau

les

rose.

volcans

relevons

Galapagos,

gigantesque,

les

les Sandwich dressent leurs

Mariannes,
montagnes

géantes, volcans en éruption constante qui ont soulevé
ces archipels au-dessus de la mer et, sans relâche, entas­
sent leurs

amas

de roches

plutoniennes, faisant

craquer

trop étroites de récifs, comblant l'Océan
de leurs scories brûlantes, charriées par des fleuves de
laves qui déroulent, sur plus de 20 lieues de longueur
ét une lieue de largeur; leurs flots rouges frangés

leurs ceintures

d'écume noire.
Tous

ces

volcans

jalonnent

depression, c'est-à-dire que

des

lignes

tous sont

de

brusque

situés

sur

le

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

140

plus raide des rides de l'écorce terrestre, et
correspondent à une côte abrupte qui s'enfonce rapide­
ment sous les flots. C'est dans leur voisinage, en effet,
que se trouvent les grandes profondeurs sous-marines
flanc le

de 7000 ct de 8000 mètres. On

plus

attentif

en

a

conclu,

ct

un

confirmé cette

hypothèse, que
correspondaient aux bour­
souflures du sol, offrant à la pression interne une moins
grande force de résistance, et que ces saillies pouvaient
et devaient être des lignes de fente. On a constaté, en
examen

a

ouvertures souterraines

ces

effet, que

ces

volcans formaient des séries linéaires

parfaitement alignées. Rien n'est plus net que la direc­
tion rectiligne des volcans du Chili et du Mexique,
s'étendant, la première, sur 1500, la seconde, sur
1 000 kilomètres. Si à Java on trace une ligne droite
suivant l'axe principal de l'île, on peut constater qu'elle
«

passe exactement par les volcans de Salak,

Sumbing, Merbabu, Lawu, Tengher

et

Gédé, Slamat,

Idjend 2.

et la

»

Ainsi

connexité de

s'expliquent également
singulière
phénomènes se manifestant sur des points très
éloignés, ct les lignes de croisement de plusieurs direc­
ICUl'S

tions distinctes.
Humboldt estimait à 225 le nombre des volcans en
SUl' notre
globe, dont 190 dans l'océan Paci­

activité

lique.

C'est là aussi que l'on a pu constater les trem­
plus violents et les éruptions les

blements de terre les

plus

terribles. On

de Krakatoa.

Déjà,

se

souvient de

en

1705,

une

l'effroyable

secousse

désastre

de tremble­

ment de terre avait détruit Yeddo et causé la mort de

200000 habitants. Celle

qui

ébranla le Chili

donna lieu à des oscillations d'une
1.

Géologie

de A. do

Lapparent,

amplitude

en

1861

telle que

�ARClIIPEL D'ASIE.

141

les étoiles

paraissaient s'agiter dans le ciel. C'est à Val­
paraiso que je sentis pour la première fois le sol onduler
sous mes
pieds, et que j'éprouvai cette sensation si bien
décrite par Humboldt:
Nous perdons tout à coup
«

notre inébranlable confiance dans la stabilité du sol. De
tout

temps

nous

étions habitués

au

contraste entre la

mobilité de l'eau et l'immobilité de la terre. Le sol
et ce moment suffit pour anéantir l'expérience
de toute la vie. Une puissance inconnue se révèle sou­
dainement; la solidité de notre globe n'était qu'une

tremble,

illusion,

et

nous

nous

sentons violemment

milieu d'un chaos de forces destructives. Pas

rejetés

au

bruit,
alors
nous
un souffle
n'éveille
notre
attention;
qui
pas
nous
et
vient
nous défions surtout du sol
qui
porte
qui
de se dérober sous nous. Les animaux, principalement
les porcs et les chiens, éprouvent cette angoisse; les
un

crocodiles de

l'Orénoque, d'ordinaire aussi muets que
désertent
le lit des fleuves et s'enfuient en
lézards,
»
vers
les
forêts.
rugissant
nos

II

Au nord-ouest de l'Australie s'étend le grand archipel
:
les Moluques, les Célèbes, Java, Sumatra,

d'Asie

Bornéo, les Philippines,
toutes, où la

et d'une flore

dans

ces

la vie

îles

terres fertiles et riches entre

déploie les merveilles d'une faune
incomparables. Sur cette mer azurée,

nature

aux noms

doux et sonores, il semble que
sa
puissance et de son inten­

de

atteigne l'apogée
aux
parfums eni vrants que la brise emporte
au
aux sommets couronnés de verdure, aux
large,
pla­
ges dentelées, coupées d'anses et de criques, bordées.

sité; îles

�L'OCEAN PACIFIQUE.

142

de rideaux de cocotiers élancés,

qui

séparées par des
gigantesques,

ressemblent à des fleuves

détroits
comme

celui de Banca, entre Java et Sumatra, dénommé Banca.
Street (rue de Banca), tant la mer y est calme et unie.

Deux vastes courants enserrent

ce

grand archipel

d'Asie. Jetez les yeux sur une mappemonde, et vous
verrez
que le pôle Nord, encerclé de terres, ne peut
déverser ses eaux froides dans les mers équatoriales
que par des issues resserrées: les détroits de Davis,
de Bering , qui, avec une profondeur

d'Hudson,

moyenne de 100 mètres et

une

largeur

peu considéra­

ble, ne présentent pas une issue suffisante pour la circu­
lation méridienne, rejetée en deçà du bassin polaire vers
le 67"

degré de latitude nord. Le Grœnland, l'Amérique
septentrionale, le Kamtchatka, la Sibérie, la Russie,

opposent d'infranchissables barrières
ces eaux

entraînées

poration constante qui
Ligne, alors que pal'

la

au

mouvement de

régions chaudes par l'éva­
abaisse le niveau de la mer sous

vers

les

la fonte des

glaces

ce

niveau

pôle Sut! il n'en est pas de
même qu'au pôle Nord; rien n'y fait obstacle à cette force
d'attraction qui appelle sous l'équateur les eaux froides.
s'élève

aux

extrémités. Au

y viennent finir en pointes
entièrement
libres de vastes espaces.
effilées, laissant
C'est là, dans ces mers ouvertes, que se forme le

L'Amérique

grand

et

courant

l'Afrique

connu sous

en

longeant

le

nom

de courant de Hum­

le nord. pénètre dans le Pacifique
les côtes du Chili et du Pérou, vient, à la

boldt. Il remonte

vers

l'Amérique centrale, confondre ses eaux
équatorial, contourne,
la
mer de Timor, l'Australie
par
septentrionale, se
ct
le canal de
sur
franchit
dirige
Madagascar
Ceylan,
le
double
de
Mozambique;
cap
Bonne-Espérance, rehauteur de
avec

les flots tièdes du courant

�ARCIIIPEL D'ASIE.

145

monte la côte de Guinée et débouche dans le

golfe

Mexique, d'où, changeant de nom, il vient, sous
Gulfst1'eam, baigner les côtes occidentales de

de

du

celui

l'Eu­

rope, dont il élève la température. Au nord, le courant
du Japon, ou Euro-Sise, décrit urie courbe vers les
îles Kouriles, côtoie la

mer

de Eering et vient

rejoindre
l'Amérique,
jusqu'à la mer

à la hauteur de l'île Vancouver les côtes de

qu'il longe pendant près

de 800 lieues

Vermeille.

l'organisme de notre globe,

Dans

grands

ces

courants

l'encerclent et le sillonnent charrient des

qui
pôles à
les
eaux
des
mers
l'équateur
glacées
arctiques et des
mers
les
réchauffent
et, dans leur mou­
antarctiques,
circulaire; les

vement

entraînent du centre à la circon­

de même que, dans l'organisme humain, les
artères font affluer au cœur le sang qui reflue aux

férence,

extrémités. Sous

laire,
mats

ces

tropicaux

favorisées la

rappel

constant de

froides vont

eaux

et

porter ensuite

chaleur

l'évaporation

tempérer

empruntée

aux
aux

so­

l'ardeur des cli­

régions
zones

moins

torriùes,

abaissant et relevant ainsi tour à tour le niveau ùe la

température.
Agents puissants de locomotion, ils ne se bornent
pas à répartir plus également la cha lem et le froid sur
les divers points du globe, ils transportent encore d'un
lieu à un autre les graines et les semences que l'oura­
gan

détache, que leurs
ct

eaux

entraînent dans leur par­
en formation aussi bien

les aiiols

rejettent
plages des îles et des continents. La plupart
archipels de l'Océanie ont ainsi reçu des grands
archipels d'Asie la faune et la flore qui les parent et
dont les semences, emportées par les cours d'eau, flot­
tent sur la mer jusqu'au moment où le .courant les
cours

que
des

sur

sur

les

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

144

saisit et les charrie

qu'il

terres

Dans

large

au

pOUl' les

rejeter

sur

les

rencontre.

une

intéressante conférence faite à Lisieux,
a mis en relief cette action des cou­

M. Henri Jouan
rants

:

«

Quand

on

depuis l'archipel

parcourt, dit-il, le Grand Océan,

d'Asie

îles les

jusqu'aux

plus rappro­
chées du continent américain,
frappé de l'aspect
uniforme de la végétation sur les terres répandues dans
est

on

cet immense espace. Tous les voyageurs ont fait cette
remarque. Il y a, à la vérité, des exceptions à cette
règle; ainsi beaucoup de plantes de certaines îles

manquent dans
à

ce

les autres. On doit s'attendre

si

a

priori

tiennent

que les îles basses

coralligènes, qui
plus de

.dans l'Océanie

une

4 millions

grande place
d'hectares, alors que la totalité des îles hautes n'en
el dont le sol, à peine élevé
occupe que 5 millions
nu-dessus de l'eau, n'est composé que de débris madré­
poriques, n'étalent pas le même luxe de végétation que
des terres au relief plus considérable, au sol plus riche.
-

-

Les naturalistes voyageurs ont constaté encore un autre
grand fait; c'est que la flore de l'Océanie tropicale se
compose en général d'espèces identiques ou analogues
à des espèces du grand archipel d'Asie. D'après quel­
Nou­
ques-uns, cet archipel et les terres des Papous
velle-Guinée et îles limitrophes
seraient le centre
-

-

d'une

végétation qui

se

serait

répandue

dans le reste

de l'Océanie, de l'occident vers l'orient. Le règne végé­
tal, si pompeux sur ces terres, perd successivement de
sa richesse à mesure
que l'on s'avance vers l'est; ce

fait est

également

démontré par les relations de tous

les voyageurs 1.
1. H.
S,

Jouan,

Bulletin de

série, 6' volume.

la Société Linnéenne de

Normandie,

�145

ARCHIPEL D'ASIEi

Le rôle de

ces

n'est pas moins
aient contribué

courants

comme

agents

de colonisation

important. Il n'est pas douteux qu'ils
au
peuplement des îles situées sur leur

qu'ils aient à plusieurs reprises entraîné
rivages asiatiques des barques de pêcheurs surprises
au
large par des bourrasques subites. J'ai pu constater
le fait par moi-même à l'île d'Oahu, en 1860. Une
jonque japonaise, emportée pal' le courant et les vents,
parcours, et
des

vint échouer à l'extrémité ouest de l'île. Elle contenait

quatre

hommes et trois femmes mourant de faim et de

soif, Recueillis par les

indigènes

et

transportés

à 1I0no­

lulu, cinq survécurent, dont deux furent rapatriés sur
leur demande; les trois autres se fixèrent dans leur

patrie. Non seulement les annales havaïennes
beaucoup de faits analogues, mais les recher­
auxquelles je me livrai alors, celles que je fis faire

nouvelle
relatent

ches

plus

tard et que facilita ma situation de ministre des
étrangères du royaume havaïen, me eonfirrnèrent

affaires

dans l'idée que la Polynésie
partie par les indigènes des

a

été

peuplée en grande
grands archipels de la

Malaisie.
Je crois que, partie de Sumatra, cette émigration est
d'abord s'établir à Bornéo; de là, traversant le

venue

détroit de Macassar, large de 200 milles, elle arrive aux
Célèbes; elle atteint ensuite la Nouvelle-Guinée, située
à 8 degrés de distance, mais les îles de Bassey et de
Céram lui servent de

points

de relâche pour cette tra­

versée. De la Nouvelle-Guinée elle gagne les Nouvelles­
Hébrides, après un parcours de 1200 milles tout semé

d'îles; à 500 milles plus loin elle déborde

sur les îles
milles
500
autres
elle
les
îles des,
Fiji;
occupe
de
des
au
Navigateurs;
Navigateurs
Hervey,
groupe
700 milles; de là aux îles de la Société, 400 milles. La

à

10

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

146

plus longue

des traversées,

sans

point

de relâche, entre

Sumatra et Tahiti, est celle du groupe IIervey aux îles
'de la Société, mais la tradition des Raratongas désigne

Hervey comme le berceau de leurs ancêtres.
indigènes de Tahiti et ceux des Sand wich,
lieues de mer, l'analogie de langue
1000
séparés par
et de race est complète; l'origine commune des deux
peuples ne saurait faire l'objet d'un doute. L'incident que
nous avons relaté plus haut et dont nous avons été
témoin nous confirma dans la pensée que l'archipel des
Sandwich avait été colonisé par des émigrants involon­
taires du même grand archipel asiatique, qui, plus au
sud, peuplaient la Micronésie et la Polynésie méridio­
clairement

Entre les

nales.
Au nord de

l'Australie, le

courant

équatorial,

resserré

par le détroit de la mer de Timor, débouche dans la mer
des Indes, contournant Java, Sumatra, Bornéo, les

Philippines,
bouches du
semée

pour remonter le golfe de Bengale jusqu'aux
Gange. Toute cette mer de Java est par­

d'îlots, massifs de verdure dans

cocotiers. On est

de

une

l'Inde,

ceinture de,

la

portes
mystérieuse
Catay des anciens, la source intarissable de vie, de cha­
leur, de population, de richesses. La végétation intense
des tropiques envahit les anses aux contours sinueux,
aux
grottes profondes. aux golfes gracieux. Tout au
long des côtes se déroule un interminable rideau de
forêt à l'épaisse ramure, dont les parfums puissants
révèlent ce royaume-des épices, sur lequel M. le comte
de Pin a nous a donné des renseignements aussi nou­
veaux
qu'intéressants i.
Sumatra, la plus vaste de ces îles de la Malaisie après
1. Deux

Paris,

A.

ans

dans

Quantin.

aux

le pays des

épices,

par M. le comte de Pina ;

�ARCHIPEL D'ASIE.

Bornéo, mais

non

la

147

plus productive

et la

plus peuplée,

pas moins de 400 lieues de longueur sur
largeur moyenne de 100, et compte 8 millions

ne mesure
une

d'habitants. Les habitants des
berceau de la

race

Philippines

humaine. Sumatra

y

placent

n'est-elle,

le

comme

prétend Marsden, qu'un fragment détaché du conti­
asiatique par les tremblements de terre? Doit-elle,
au contraire, son existence à des éruptions
volcaniques
dont le souvenir s'est perdu dans la nuit des temps? Ce
semblerait être l'opinion de Marco Polo et d'Ibn Batouta,
qui, aux treizième et quatorzième siècles, la visitèrent
'et la désignent sous le nom de Boulo Ber Api (ile des
Volcans). Quoi qu'il en soit, rarement colonie aussi
prospère a vécu plus heureuse sous des lois plus sages
que celles que la Hollande sut donner à la riche proie
ravie par elle au Portugal.
le

nent

III

C'était en 1580.

Philippe II venait de poser sur sa tète
Portugal. L'Espagne, qui n'est jamais
voisine
des
revers éclatants
plus
que lorsqu'elle semble
il l'apogée de sa grandeur, ni plus près de se relever que
quand on l'estime perdue, l'Espagne voyait alors affluer
dans ses ports les galions d'Amérique et des Indes. Vic­
torieux à Saint-Quentin, Philippe II croyait toucher à la
la

.

couronne

de

réalisation de
tenait les

son

Pays-Bas

tait l'assassinat du

rève

écrasés

de monarchie universelle. Il
sous sa

main de

fer, il médi­

prince d'Orange, il préparait la folle
de
l'Armada.
Roi de Portugal malgré les Por­
expédition
il
ferma
les
de
la péninsule aux Hollandais,
ports
tugais,

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

148

dont il voulait châtier la résistance et

ruine. Mais

cc

peuple flegmatique

et

consommer

la

obstiné, qui

sc

refusait à subir, avec son joug, celui de l'Inquisition,
atteint tout à coup dans son commerce, dont il vivait,
menacé à la fois dans

sa

conscience ct dans

son

existence,

n'hésita pas à engager avec le maître qui croyait le
réduire à merci une lutte inégale en apparence, mais
dans

laquelle son âpre ténacité devait triompher.
qu'un but; absorbé par mille affaires, Phi­
lippe Il ne pouvait concentrer contre lui tous ses efforts.
Ses vastes projets dépassaient ses forces; il avait à faire
tête à la France, l'Angleterre, les Pays-Bas, l'Amérique'
et les Indes, que révoltaient son fanatisme religieux, sa
politique sanguinaire et tyrannique. Les yeux fixés sur
ces riches colonies
portugaises, dont ils achetaient les
les
revendre
au monde entier, les Hollan­
produits pour
dais n'curent plus qu'une idée: se frayer, eux aussi,
une route vers les Indes, et, puisque leurs navires ne
pouvaient plus s'approvisionner d'épices dans les ports
d'Europe, aller demander ces épices aux lieux d'origine
et de production. Trafiquants de seconde main, ils vou­
laient devenir importateurs, au cabotage substituer la
navigation au long cours, et détourner à leur profit un
trafic que Philippe II prétendait leur interdire. Mais les
na vires
leur manquaient et aussi les' connaissances
nautiques; ils construisirent des navires ct étudièrent
les cartes. La nécessité fit d'eux d'admirables marins;
ils avaient déjà toutes les qualités du négociant: la
probité, l'intelligence et la volonté.
Au début ils eurent l'idée de se frayer par les mers
australes un passage plus court vers les Indes. Le rêve
qui devait hanter sir John Franklin, Kane ct Parry, les
hantait déjà. Ils cherchaient le fameux passage du NordIl n'avait

�149

ARCllIPEL D'ASIE.

Ouest suggéré par Mercator; à deux reprises ils tentèrent
de s'ouvrir la voie, se heurtèrent aux glaces, revinrent
mais

découragés.
Cap, plus longue, pensaient-ils, ct,
pour eux, aussi peu connue. Ils se procurèrent des cartes
portugaises, firent traduire des livres de bord, et, munis
de ces renseignements, équipèrent quatre navires qui
désappointés,

non

Restait la voie du

leur coûtèrent la somme, énorme alors,'de 700000 livres.
en confièrent le commandement à Cornelis de Houl­

Ils

man.

Puis, quand ces navires

sa ilS se

lasser ils

bâtiments

découvrir

prêts
une

perdu
rapportaient

disparu à l'horizon,

autre voie s'il échouait.

Iloutman revint

s'était

eurent

remirent à l' œuvre, armèrent d'autres
à suivre Iloutrnan s'il réussissait, à

se

en

après

trois

ans.

Un de

ses

route; les trois autres, fort

navires

éprouvés,

plein chargement d'épices. Il rendit
voyage : non sans peine il avait trouvé
la route. Huit bâtiments appareillèrent immédiatement
pour les Indes. On équippe ici pour y envoyer, écrivait
alors le baron de Buzenval, ambassadeur d'Henri IV près
des l�tats, d'autres navires qui se gouverneront mieux.
Si ces gens le font, les Portugais sont en danger de ne
pas jouir longtemps des richesses de l'Orient. Car tous
ces
pais, qui sont pleins de navires ct de matelots, y
courront comme au feu. C'est beaucoup qu'un navire
ait fait le chemin aux autres ct fait paroistre qu'il ne tient
qu'à entreprendre qu'on soit aussi riche que les Espa­
gnols. Deux ans plus tard, le 20 février 1600, il écri­
vait à M. de Villeroi:
Il y a peu de temps, huit grands
vaisseaux d'Amsterdam sont partis pour aller chercher
du poivre aux Indes orientales. Il n'y a pa� de mois
qu'il ne parte quelque compagnie pour fureter quel­
que côte desdites Indes et y dresser quelque trafic. Et
compte de

leur

son

«

»

«

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

150
ce

qui me fait croire que les particuliers y profitent,
qu'ilsne sont pas sitost de retour qu'ils n'équippent

c'est

derechef pour y revoler. »
Ils en profitaient, en effet, et les mesures aussi malen­
contreuses qu'arbitraires de Philippe II préparaient la

grandeur de
régnait dans
se

la Hollande. Une
les

ports

construisait dans

arsenaux, Arraché à

de
ses
son

ce

indescriptible animation
petit État; toute une flotte
s'armait dans

chantiers,

ses

le Hollandais n'en

flegme,

que ce qu'il fallait pour parer aux échecs et
diminuer ses risques, en intéressant à ses opérations les

gardait

négociants d'Anvers, auxquels, en loyal associé,

il faisait

la part belle dans le succos. Gràce à

en

navires mettaient à la

vingt-deux
fourni

un

ce

million de livres

notions d'économie

politique

en

du

concours,

voile,

or.

Anvers

15û8

ayant

Telles étaient les

temps,

(lue

«

les archi­

ducs, écrit M. de Buzenval, ayant été informez que la
plupart de cette argent sortait des comptoirs d'Anvers,
ont voulu voir etfaire examiner les livres des marchands

de ladite ville, afin de découvrir
avec ceux de deçà,

leur négoce

ceux

continuent

ce

fait frémir

qui
qui a

beaucoup de gens de par-delà, estant cette procédeure
très répugnante aux libertez de ladite ville, et comme
la mort de si peu de trafic qui y reste»
En 1600 une partie de la flotte rentrait au port; elle
rapportait entre autres choses, dit Buzenval, une riche
cargaison d'épices, 600000 livres de poivre payé
7 deniers la livre, 250000 livres de clous de girofle,
.

20000 livres de noix muscade ct 200 livres de macis.
L'ambassadeur de France ne se trompait pas en termi­
nant par les appréciations suivantes le récit des ovations
que l'enthousiasme de la population avait décernées à
l'amiral Van Neck: « Vous verrez en bref que les

�ARClIIPEL D'ASIE.

151

prendront le cours de Hollande, lais­
Portugal qui les a possédées et gardées à
clef d'icelles, il y a plus de six-vingt ans. Car ces gens-cy
espèrent de faire dorénavant ledit voyage, aller et retour,
en moins de trois ans. Voilà comment ces
flegmatiques
et patients Ilollandais, quand on leur bouche un trou,
comme on leur a fait celui des
Espagnes, en trouvent
autre
pour s'y fourrer et échapper.
toujours quelque

richesses d'Orient
sant celui de

Monsieur,

vous ne

sauriez croire combien

de fermeté et de bonne

espérance

au

ce

fait

apporte

dedans de cet, État,

lequel, consistant principalement au fait de la marine,
se perdait s'il n'eût trouvé
moyen d'employer les forces
a de ce coste-là. Maintenant, le trafic
qu'il
d'Espagne
ne sera plus regretté, ainsi au contraire, on sera bien
aise que chacun tire du costé desdites Indes et y trouve
ses
moyens. Car cela apportera même à l'État un grand
revenu

par les

cenes.

»

impôts qu'ils

Calculatrice et

plus

à

se

mettront

méthodique,

sur

lesdites

épi­

la Hollande n'en était

contenter de réussites individuelles contre­

balancées par des échecs partiels. La haine aveugle de
Philippe l'avait poussée dans une voie où elle ne devait

plus

s'arrêter. D'une nation de

petits négociants

cabo­

il avait fait, sans le savoir et le vouloir,
nation d'armateurs et de grands commerçants. Ils

teurs

une
con­

naissaient la valeur de

l'association; plus n'était besoin
concours incertain d'Anvers,
largement rétribué; en
unissant leurs efforts, ils décupleraient leurs forces. De
du

celte idée, banale aujourd'hui, nouvelle et hardie pour
l'époque, naquit la Compagnie unie des Indes Orien­
tales, à laquelle les États-Généraux concédèrent, en 1602,
le monopole du trafic à l'est du cap de Bonne-Espérance
et à l'ouest du détroit de Magellan. Gérée par dix-sept

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

152

directeurs centralisant entre leurs mains tous les pou­
politiques, civils, militaires et judiciaires concé­

voirs

dés à la

compagnie,

elle fut constituée

au

capital

de

6440000 florins, divisé en actions de 2000 ilorins.
Les Hollandais ont la rancune tenace; ils l'ont prouvé
à Louis XIV. II ne leur suffisait pas d'avoir détourné à
leur profit une partie du commerce des épices; ils enten­
daient chasser du

grand archipel d'Asie ceux qui avaient
ses
prétendu
produits; ils
voulaient déposséder les Portugais et les Espagnols.
Politiques habiles autant que navigateurs audacieux,
ils prirent pied à Java et aux Moluques, et hardiment
attaquèrent les Portugais à Amboine, leur enlevèrent ce
point important, puis, redoublant leurs coups, leur
arrachèrent successivement Ternate, Batjan, les îles
Benda, Ceylan, Malacca, Kapaba, Sumatra, Macassar,
les Célèbes, le cap de Bonne-Espérance.
Maîtres de Batavia, ils en firent un immense dépôt.
Leurs navires y amenaient, débarquaient et chargeaient
le riz, le sucre, le café de Java, l'or de Palembang, les
leur interdire la vente de

épices

de Sumatra et de

Bornéo,

les nids d'hirondelles

des

Célèbes, la IIluscade et le girofle des Moluques, les
perles et la cannelle de Ceylan. Leurs avant-postes com­
merciaux étaient

claient l'Inde,

au

Japon,

à

Siam,

à

Moka; ils

encer­

haut leur

accaparant
produits, portant
pavillon, respecté et redouté des princes indigènes.
Leur succès prouvait leur force, mais la force ne leur
suffisait pas, ils entendaient y joindre la consécration
du droit. Ils pressentaient la valeur de l'opinion publi­
que, puissance morale naissante ct vague encore, mais
qui s'imposait déjà comme un facteur nouveau aux
préoccupations des diplomates ct à la conscience des
nations, puissance encouragée. sollicitée, tenue en éveil
ses

�153

ARCIIIPEL D'ASIE.

par la découverte de l'imprimerie, les premières gazettes,
le besoin de savoir et de comprendre, de résumer dans
une

formule nette et

précise

le

sens

ct la

portée

des

événements.

Cette formule, leur compatriote Grotius la leur donna
le titre retentissant du Mare liberum, la mer libre;

sous

simple et claire, sympathique et sonore, elle répondait
aux
aspirations de tous; elle incarnait un principe de
liberté, d'expansion, qui du premier coup séduisait. La
mer à tous ct
pour tous, les trois quarts du globe ou­
verts à l'énergie humaine, aux audacieux, aux vaillants;
le grand espace sans frontière où Dieu n'a mis nulle bar­
rière artificielle, la grande route universelle ouverte
enfin:
à

Grotius n'avait que vingt-cinq ans
célébrité future, et chargé par la

sa

tifier

son

refus

d'accepter

les

quand, préludant
compagnie de jus­
conditions proposées par

l'Espagne, il composa ce livre du Mare liberum où il
posait en principe l'affranchissement du commerce.
Avec une hauteur de vues ct une hardiesse de pensée
remarquables,

il

prouvait

cales, les découvertes

que les concessions

et les

conquêtes

ne

pontifi­
pouvaient ni

supprimer les droits des nations à la liberté des mers,
justifier un monopole inique pour ceux qui l'exer­
çaient, désastreux pour ceux qui le subissaient.
L'éclat de ce plaidoyer éloquent autant qu'habile l'C­
haussait singulièrement le prestige et le rôle de la lIol­
lande, Elle apparaissait comme le porte-voix autorisé de
l'Europe contre les prétentions excessives de la cou­
ronne
d'Espagne, contre ce partage arbitraire du Nou­
veau Monde
par l'autorité pontificale, Elle réclamait au
nom de tous contre un
privilège injustifiable qui ren­
dait l'univers tributaire de l'Espagne et du Portugal. Ce

ni

�L'OCÉAN PACIFIQUE,

154

livre fit. pour les Provinces-Unies, plus et mieux que
n'eùt pu faire une flotte, et, dans le grand silence des
intérêts économiques, il retentit comme une voix pro­
clamant un principe nouveau, une vérité perdue et re­
trouvée: la liberté des transactions commerciales.

A

ces

théories séduisantes

répondaient

des résultats

singulièrement éloquents. Dès le début, la compagnie
distribuait à ses actionnaires 22 pour 100 de leur capi­
tal. Elle ne devait pas s'en tenir là et leur répartit jus­
qu'à

60 pour 100. En 1718

on se

disputait

les

parts

à 1200 pour 100, soit 56000 florins pour une part de
5000. Tel était le faste déployé par ses agents, même

les

subalternes, que la compagnie dut édicter des lois

somptuaires réglementant le nombre de chevaux, de
voitures, de serviteurs qu'ils pouvaient avoir, ainsi que
les dépenses en vêtements, bijoux et réceptions qu'ils
pouvaient faire. Avec hl prospérité surgissaient des pé­
rils inattendus: à l'intérieur, la corruption, le désor­
dre, les concussions; au dehors, la jalousie des rivaux,
l'hostilité de l'Angleterre, l'irritation des indigènes
pressurés.
Mais le plus redoutable de ces périls éclata soudaine­
ment du coté où

prévu

de la

l'attendait le moins, du choc im­
européenne avec la race chinoise.

on

race

Tolérés, acceptés à Java, où leur souplesse les avait fait
bien venir, actifs et laborieux, humbles et patients
comme ils le sont partout où ils se trouvent en contact
avec la race blanche, les Chinois,
que le succès et l'or
attirent toujours, affluaient à Batavia, s'enrichissant des
miettes qui tombaient de cette table de festin, accapa­
rant tous les petits métiers, y excellant, dédaigneuse­
ment mais

largement payés

par des maîtres

rapidement

enrichis, insouciants des détails de l'existence. Nom-

�D'ASIE,

155

plus forts;

las de ramasser, ils

·ARCHIPEL

breux,

ils

se

crurent les

voulurent prendre, et leurs convoitises allumées l'empor­
tèrent

sur leur traditionnelle
prudence. En 1725 une
insurrection formidable éclata à Batavia et mit en sé­

péril la domination hollandaise. Heureusement le
g&lt;mverneur général Walkenier fut à la hauteur des cir­
constances. Après une lutte acharnée de
plusieurs jours,
la discipline européenne l'emporta, et 10000 Chinois
massacrés payèrent de leur vie leur imprudente tenta­

rieux

tive.

puissante Compngnie des Indes Orientales à la­
en partie redevable de pouvoir
quelle
résister avec succès à l'Espagne, de jouer un rôle im­
portant dans l'histoire et d'aider l'Europe à s'affranchir
d'un joug odieux, vécut jusqu'en 'i 798, époque où ses
possessions firent retour à la Hollande. Ce n'était déjà
plus le grand empire commercial de 'i 720, Les Anglais
occupaient Ceylan, Sumatra, Bornéo, le Bengale, les
Moluques et le Cap; mais ce qui restait aux Hollandais
et ce qui allait leur revenir constituait encore l'une des
colonies les plus riches et les plus prospères qu'un
peuple puisse ambitionner.
Cette

la Hollande fut

.

IV

Pour le voyageur qui, de la mer des Indes, pénètre
dans l'Océanie, Java, Sumatra, Bornéo, les Célèbes et
les

Philippines sont la porte ensoleillée
qui, du cap Horn, remonte

Pour celui

ouest, c'est

indienne,

encore

la

Malaisie,

mais

à la flore et à la faune

du

Pacifique.

vers

une

le nord­

Malaisie

exubérantes,

aux

�L'OCBAN PACIFIQUE.

156

pachydermes énormes, à la population dense. Les élé­
phants errent en liberté dans le royaume de Palembang,
sur la côte sud-est de Sumatra; les
tapirs, les rhino­
céros et les tigres gîtent dans ces forêts inextricables
où paissent des troupeaux de cerfs et des bandes de
sangliers. Les oiseaux y sont rares: quelques faisans,
cailles, perdrix et poules d'eau. Les siamangs, grands
singes noirs. au poil frisé comme des moutons d'Astra­
bras énormes, troublent seuls de leurs cris
mélancoliques le silence des hautes futaies. C'est entre

kan,

aux

Palembang

et

Djambi

que l'arche de Noé s'arrêta,

allt-on.
C'est

un

lieu de passage entre l'océan Indien

et

l'océan

Pacifique; c'est aussi un point de rencontre.
Les races s'y heurtent, s'y superposent et se croisent;
les religions s'y coudoient. Les autochtones, les Dayaks,
connus sous le nom de Battas à Sumatra, de
Tagals il
Luçon, de Bizayas à Mindanao, y forment la majorité,
1 800000 environ, puis les ,Malais mahométans, au
nombre de 500000, les Chinois originaires des pro­
vinces méridionales de Canton et du Fokien, plus de
100000, et enfin les Européens et les métis.
Les Dayaks ont avec la race caucasique des analo­
gies marquées: les cheveux noirs, lisses et épais, le
teint presque blanc, le nez droit, légèrement aquilin,
le visage ovale. Supérieurs aux Malais au point de vue
intellectuel et moral, mais moins énergiques, les
Dayaks ont été refoulés dans l'intérieur par cette race
hybride, envahissante, de marins hardis, de pirates
redoutables qui occupent les côtes et que leur mépris
pour tout autre travail manuel que la navigation rend
dépendants des Chinois, avec lesquels ils ont de nom­
breux traits

communs.

Comme les Chinois, ils sont de

�157

ARCHIPEL D'ASIE.

souche

le croisement

mongole j

notamment la

race

hindoue,

a

avec

d'autres races;
eux certains

atténué chez

signes caractéristiques: l'œil est moi.ns oblique, le nez
plus saillant, le menton plus pointu, mais l'origine
commune se trahit dans la similitude du langage, dans
la couleur de la peau, dans la cruauté naturelle et in­
stinctive. Ce sont des demi-Mongols, des Mongoloïdes,
les

désigne M. Vivien de Saint-Martin.
piraterie, ils vivent encore de
Ils
rapine.
exploitent, oppriment et volent les Dayaks,
en
réduisent
qu'ils
esclavage ct font travailler pour eux,
tour
à
leur
par les Chinois, qui lentement les
exploités
dépossèdent.
Nous retrouvons en effet ici cette race asiatique
infatigable et souple, telle que nous l'avons déjà ren­
contrée dans l'Amérique septentrionale et méridionale,
dans la Polynésie et dans l'Australasie, et telle que nous
la dépeint M. Pina dans ses Iles de la Sonde : «Malgré
des précautions radicales, écrit-il, la population chi­
noise est restée un épouvantail pour tous les gouver­
nements qui se sont succédé. Toujours surveillée, sou­
mise à une police tracassière, entravée dans toutes ses
entreprises, son développement est strictement main­
tenu dans la limite des services qu'elle peut rendre, et
ne peut dépasser le chiffre de 50 000 à Batavia
Mais
comme

Ils vivaient de la

....

si l'administration néerlandaise

absolument, elle
en

la

a

cru

représentant

prudent

comme un

a

craint de la détruire

de la rendre suspecte
agent intéressé d'intri­

gues, d'usure et de dissolution. En appelant les Chinois
les Juifs de l'Inde, elle a trouvé, pour résumer ses dé­

fiances,

une

scription,

de

ces

formules

qui,

dans les

jours

de pro­

servent de mot de ralliement à toutes les ini­

mitiés, de prétextes

à toutes les

injustices.

Précautions

�L'.QCÉAN PACIFIQUE.

158

inutiles, vains efforts de la jalousie et de la peur! Le
travail, l'intelligence ont fini par prévaloir au profit
même de

qui voulaient en contrarier l'essor. Hési­
gnés,
infatigables, faits aux mépris comme aux
les
Chinois
continuent patiemment leur œuvre,
labeurs,
défrichent les forêts, exploitent les mines Je Banca et
de Bornéo, pénètrent dans l'intérieur du pays, et por­
tent dans les grands centres de population le camphre,
le benjoin, la gomme, la gutta-percha et les mille pro­
duits que viennent y chercher les négociants d'Europe.
Indifférents au climat, possédant la langue des naturels,
se
pliant à leurs mœurs, ingénieux et souples, ne se
rebutant jamais, les Chinois semblent prédestinés à ce
métier d'intermédiaire, qui consiste autant dans le ma­
ceux

mais

niement des caractères que dans l'estimation de la

valeur des choses.

»

En donnant, en 1841, un coup de pied brutal dans
cette fourmilière humaine qui a nom le Céleste-Em­

pire, en faisant brèche
lesquelles il s'isolait du

dans

murailles derrière

ces

reste du

monde, l'Angleterre

n'a évidemment fait que devancer d'inévitables événe­
ments; elle a hâté l'heure d'une invasion pacifique dont

nul

ne

peut

encore

prévoir

les résultats, mais

qui

mar­

quera dans l'histoire de l'humanité, et dont la date
survivra à celle de bien des faits que nous estimons il
tort

plus importants

et

plus gros

de

conséquences.

v
Au XVIe
ses

siècle,

le

Portugal

abordait l'Océanie à la fois

deux portes de l'océan

par
Indien. En '1520

Antarctique

Magellan, passé

au

et de l'océan

service de

l'Espagne,

�ARCHIPEL D'ASIE.

159

Portugais de naissance, découvrait et franchissait
qui porte son nom, traversait le Pacifique,
abordait aux Philippines et y mourait. En 1594 le
mais

le détroit

descobridor Godinho de Eredia retrouvait, affirmait-il,
l'He d'Or, la fameuse île enchantée que célébraient à
l'envi les
toire
et

a

en

légendes hindoues,

est

arabes et malaises. L'his­

curieuse; elle n'est bien

fort excité la curiosité des

que d'hier

connue

géographes

et des

sa­

vants.

En

1878 l'ambassadeur de

mars

Portugal

à Paris,

S. E. José da Silva Mendès Léal, transmettait à l'Ace­
démie des Sciences de Paris le fac-similé d'un docu­
ment que l'on venait de

découvrir dans les

archives

portugaises. C'était une lettre sans date ni indication de
lieu. Le papier, l'écriture, le style, le contexte ne lais­
saient

aucun

doute

:

elle avait été écrite

cement du XVIIe siècle. Elle était

de

ct adressée à

signée

au commen­

Manuel Godinho

personnage inconnu que
l'auteur qualifiait d'illustrissime seiqneur, Toutd'abord

Eredia,

il lui

un

regrets de la

mort de

Vasco de Gama,
disposition pour appareiller à la re­
puis
cherche de l'île d'Or. Il se propose pour cela de gagner

exprime

il

se

ses

met à

sa

Timor, de là Snbbo, d'hiverner dans une des îles voi­
sines, d'y recueillir les renseignements nécessaires ct
de faire voile pour cette localité
en

assurant

doter leur

son

patrie

correspondant
commune

mystérieuse. Il
de

son

d'une aussi

termine

ardent désir de

précieuse

con­

quête.
L'auteur de cetLe lettre, Manuel Godinho de Eredia,
journal a été retrouvé depuis, était fils de Juan
de Eredia Aquaviva et de dona Helena Vassiva, fille du
dont le

roi de
à l'état

Supra de Macassar. Né en 1565, il sc destinait
ecclésiastique, mais à dix-sept ans il y renonça

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

100

livrer à l'étude des

cartes,' des portulans, des
pour
de
écrits
Marco Polo et de Vertomanus. C'est un esprit
se

curieux et ingénieux, d'une extraordinaire vanité, en­
registrant avec une emphatique complaisance les plus
petits faits qui le concernent, ses goùls, ses aptitudes,
sa
généalogie, évidemment préoccupé de préparer de
vivant sa propre histoire. Son Sumario da vida n'a
d'autre but que de fournir à son biographe futur les
détails les plus minutieux sur son existence.
son

parler de l'ile d'Or, et il raconte tout au long
qu'il appris dans un mémoire pompeusement inti­
tulé: Informaçao da Aurea Chersoneso e tlas ilhas
Auriferas, Carbunculas e Aromaticas. Des pêcheurs
de Solor, chassés par la tempête, sont venus échouer
Il

a

ouï
a

ce

sur

une

quent et,

île inconnue

au

sud de Timor. Ils y débar­
ignames et des patates, dé­

cherchant des

en

couvrent et ramassent tant d'or

la

sur

plage qu'ils

en

leur embarcation. Au retour, les courants les
drossent sul' l'île de Timor. Vainement ensuite ils re­

chargent

prennent la

mer

pour retrouver l'île d'Or; elle

déjoue

toutes leurs recherches.

Plus tard,

cependant,

l'existence de cette terre est

confirmée par des étrangers poussés, eux aussi, par la
tempête dans le port javanais de Balambuan, Ces étran­
gers ressemblaient aux Javanais, sauf qu'ils portaient
la chevelure longue et flottante, « à la mode des

Bien traités par les indigènes, ils leur
comprendre qu'ils étaient originaires d'une île

Nazaréens'
firent

».

lointaine où abondaient l'or, les
et les épices; Séduit pal' leurs
Damut

,

le

roi

de

désir de visiter

Chiaymasuro, exprima
Les étrangers s'offrirent à l'y
et, après douze jours de navigation, le dé-

cette île merveilleuse.

conduire

pierres précieuses
récits, le

�161

ARCIIIPEIJ D'ASIE,

barquèrcnt sur une terre qu'ils appelaient Luca Antarn.
Là, paraît-il, l'or se trouvait partout en telle abon­
dance qu'on ne pouvait concevoir rien de pareil. Les
habitants avaient tous la tête ceinte de cercles d'or

mar­

telé; leurs armes étaient ornées de pierreries. Dans les
forêts poussaient le girofle, la muscade, le santal et
force bois

précieux. Il n'en fallait pas tant pour en­
l'imagination de Godinho de Eredia.Il dépêche
un
messnger qui, après une navigation aventureuse, dit

flammer

avoir visité l'île ct lui confirme le récit du roi de Damut.

Ereùia
carte

ne

de

doute
ses

de l'authenticité des faits, publie la
découvertes, qui devaient, affirmc-t-il

plus

,

enrichir ln nation
le titre de

portugaise, et qui lui valurent, avec
dcscobridor, le grade d'adelantado, ou de

gouverneUl' militaire des pays à occuper, l'habit de l'ordre
du Christ, et la promesse du vingtième des revenus des
terres dont il

prendra possession
conquête par les Ilollandais

La

gais

vint mettre à néant

lantes
de la

ces

au

des

beaux

du

Portugal.
comptoirs portu­

nom

projets

et

ces

bril­

L'île d'Or rentra dans le domaine

perspectives.
légende, jusqu'aujour où

mines australiennes fit

se

la découverte des riches

demander si la terre

men­

tionnée par Godinho de Eredia n'était pas le continent
australien, et si l' on n'avait pas entrevu, dès le XVIIe siècle,
l'existence de

ces

placers.

Il n'en était rien. La

pré­

tendue île d'Or de Godinho n'était autre que Sumba ou
Sandalwood, île au bois de santal, au sud de Timor,
où les indigènes recueillent encore aujourd'hui sur la
plage des parcelles d'or. Ce fait ne saurait plus être mis
en doute
après la publication, dans le Bulletin de la
Société de Géographie de juin 1878, de l'intéressant
travail de M. le docteur E. Hamy sur le âescobridor

Godinho de Eredia,
11

.

�L'OCÉA.N PA.CIFIQUE.

162

VI

Au nord de Java et à l'est de Sumatra s'étend l'ile
de

mesurant 1280 kilomètres de

Bornéo,

1200 de

et contenant

largeur,

d'habitants. Découverte

en

longueur

plus

par les

152'1

sur

de trois millions

Portugais,

occupée
partie par les Hollandais en '1604, cette île,
l'une des plus vastes du monde, est peu connue, sauf
en

archipel d'Asie, la
énergiquement contre la civili­
sation. Les pirates y pullulaient, ct ce n'est guèro que
depuis 1876 que les Espagnols ont réussi à traquer et
sur

les côtes. Dans cet immense

barbarie lutte

à détruire

encore

ces

écumeurs

de

Bornéo

mer.

en

abritait

grand nombre; la férocité de ces Malais, leur mépris
de la mort, ont, pendant des siècles, inspiré la terreur
aux
navigateurs qui se hasardaient dans ses parages.
On a peu de renseignements sur l'intérieur de cette
un

terre massive et

arrêtés. Ni

cours

de

au

ni

anses

fermes et

sinueuses; les

cours

en

vase.

sation

golfes profonds,

contours

aux

lent et paresseux charrient des ma­
végétales
décomposition, obstruant leur par­
de troncs d'arbres et leurs embouchures de bancs

fleuves
tières

compacte,

Aucune issue

navigable

puisse s'infiltrer;

une

par

côte de

laquelle la civili­
grès adossée à des

marais et à d'inextricables forêts. On sait que ces forêts
abritent une vie animale intense, une incomparable

végétation,

et des tribus sauvages

avec

les

réfractaires à tout

Européens. Les orangs-outangs ou mias
y abondent; on ne les rencontre qu'à Sumatra et à
Bornéo; en quelques jours M. Alfred Russel-Wallace
en tua
plus de dix. Le tigre, le léopard, le rhinocéros,
contact

�165

ARClIIPEL D'ASIE.

l'éléphant,

le

tapir peuplent

des millions d'insectes, des
des crapauds volants.

ces

forèts où fourmillent

chauves-souris-vampires,

On sait aussi que le sol est riche en mines d'or,
d'étain, de fer, de gisements de diamants; que sur les
côtes existent de nombreuses

pêcheries de perles; mais,
petit
points, ces richesses
ne sont
pas exploitées. L'Européen a peine à pénétrer
dans cet inextricable massif, gigantesque et urystériouse
sauf

sur un

nombre de

très

corbeille de verdure vénéneuse, fragment de l'Inde ra­
dieuse, meurtrière et brûlante jeté comme une senti­
nelle avancée entre l'Océanie et la presqu'ile de Malacca.
Ici la vic est

trop intense,

le climat

trop

extrême

pour notre race. L'équateur coupe en deux parties égales
cette terre humide et fiévreuse, où le climat est cruel
comme

l'indigène,

où la nature, d'une merveilleuse

et tue l'homme par ses parfums
énergie et sa volonté, et le livre sans

beauté, étouffe
brise

son

violents.

défense,

putrides de ses
marais diaprés de fleurs étincelantes, peuplés de rep­
tiles et d'animaux redoutables. Les Dayaks, les Malais,
les Soulouans et quelques Négritos peuvent impunément
respirer cet air empoisonné. Comme eux et mieux
qu'eux, les Chinois y vivent, y prospèrent et s:y mul­
tiplient. Ici encore, comme à Java et à Sumatra, cette
race étonnante et
prolifique travaille et s'enrichit, in­
souciante des conditions climatologiques, dédaigneuse
de la souffrance physique, de la maladie, de la mort,
bravant tout pour l'amour du gain.
Elle déborde jusque sur les Célèbes, au delà du dé­
troit de Macassar. A mesure que l'on s'éloigne du
continent asiatique, la nature se modifie, l'aspect du
paysage change. Il semble que les Célèbes soient un
comme

sans

résistance,

aux

miasmes

�164

L'OCÉAN PACIFIQUE.

fragment détaché, émietté du continent australien. Rien
ici qui l'appelle la configuration massive, la masse cyclo­
péenne de Bornéo. Entre Bornéo et les Moluques, l'He
des Célèbes profile bizarrement ses pointes allongées
comme les
pattes d'une gigantesque araignée, Dans ses
golfes profonds, sortes de mers intérieures, l'Océan
pénètre librement, enserrant de ses eaux bleues une
énorme surface ùe côtes pittoresquement découpées.
Les jungles marécageuses, les impénétrables forèts de
Bornéo sont remplacées pal' de grandes plaines tantôt
unies, tantôt légèrement montueuses, couvertes d'her­
bes et de bruyères. Au centre seulement, l'origine
volcanique s'accuse, le relief s'accentue et atteint à
2300 mètres son point culminant. Ce massif monta­
gneux, sillonné

de vallées ombreuses où la couche

profondeur, est semé de
chênes, d'érables, d'upas, girofliers, muscadiers, pal­

végétale dépasse

6 mètres de

miers. Sur les hauteurs, les cratères éteints, convertis
en lacs, emmagasinent les eaux de pluie
qui courent au

long des ravins, entretenant la végétation ct une fraîcheur
relative. SUl' les hauts plateaux pousse le blé et s'éten­
dent de grands pâturages. Le ciel est beau, l'air salubre;
les grands pachydermes, les félins qui habitent les forêts
de Bornéo ont disparu, Les singes de petite taille rem­
placent les gigantesques mias, les perroquets abondent,
Tout diffère, sauf la race indigène. Ici on la désigne
sous le nom de Boughis, mais sa
parenté avec les
n'est
douteuse.
les Boughis sont
Toutefois
pas
Dayaks
'et
forts.
Ils ont conservé
plus blancs, plus grands plus
le
ils
se
sont
moins croisés
plus pur
type caucasien,
avec les Malais, les Chinois et les
Négritos. A Java, à
Sumatra et à Bornéo l'invasion mongole a été plus
considérable, les croisements plus fréquents. Ces grandes

�ARCIIIPEL D'ASIE.

165

îles ont ralenti et retenu l'immigration; l'avant-garde
seule a débordé sur les Célèbes; mais, trop faible pour
absorber et dominer la

que

s'y juxtaposer

usages et

ses

J'ace

autochtone, elle n'a fait

la soumettre à

sans

coutumes. Les femmes

ses

boughis

lois,
sont

ses
re­

marquables par leur beauté, les hommes par leur cou­
rage et leur probité. Chevauchant la mer sur leurs praos
rapides, ils ont
sitant jamais à

tenu

en

échec les

mesurer

se

avec

pirates malais,
eux,

se

n'hé­

faisant tuer

chargements confiés à leur garde. Les
Européens qui trafiquent dans ces îles se servent des
Boughis comme intermédiaires avec les tribus indi­
gènes et se louent de leur loyauté. Vifs, gais, braves,
résolus, les Boughis, très fiers de la confiance qu'on
leur témoigne, sont aussi très sensibles à l'outrage ct
pour défendre les

aux

mauvais traitements; ils

peuvent

être vindicatifs il

l'excès. :M. de Rienzi, qui les a étudiés de près, exalte
leurs bonnes qualités; il dépeint leurs femmes sous les
couleurs les

plus attrayantes,

vante leurs

grâces, leut'

modestie et leur chasteté.

L'îledesCélèbes, dont la superficie

est de 188 000 1\Î­

lomètres carrés, contient une population de 850 000 ha­
bitants environ. Les évaluations varient fort pour toutes
ces

îles, où les

recensements

officiels' font

défaut. Li}

seul exact est celui d'une île presque inconnue du grand
archipel d'Asie, l'île de Lombok, dont le rajah entreprit
un

jour

le dénombrement de

ainsi par

seulement à

se

cipale

source

année

une

ses

de

dépens?

ou

sujets. Il n'agissait

pas

comme

ses

quantité

diminuait-il,

ses

David, roi d'Israël; il tenait
rendre compte où passait le riz, prin­

orgueil,

ses

revenus, dont il

recevait

moindre. Le nombre de

ses

chaque
sujets

mandataires s'enrichissaient-ils à

La taxe était

légère: quelques poignées

de

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

166

riz pal' tète d'habitants, ce qui ne laissait pas que de faire
chaque année un total respectable. Les kapala-kamponq

recevaient la dîme de

chaque village, les uiaùltmos la
centralisaient pour chaque district, les qustis, ou
princes, pour leurs provinces respectives.
Le rajah avait, à maintes reprises, formulé ses plaintes;
à quoi on lui répondait, tantôt que la fièvre désolait le

pays, tantôt que la sécheresse avait détruit les récoltes.
Il n'y croyait guère : chaque' fois qu'il allait en chasse.
il

sujets gras et prospères, les rizières bien
population nombreuse. Il remarquait
aussi que ses chefs de village ct de district paraissaient
fort à leur aise; leurs kamponqs étaient meublés avec
luxe, leur table abondante, leurs greniers bien pleins,
leurs armes chaque année plus riches. Tel qui portait

voyait

ses

entretenues et la

autrefois

d'autres

kriss à

poignée
ivoire, plusieurs

un
en

de bois l'avait
enfin

en or.

Il

en
en

ébène,
conclut

le volait outre mesure, ct que chacun d'eux préle­
vait sur le tribut une part plus forte que ne l'autorisaient

qu'on

les traditions et que ne le permettait sa longanimité.
Mais comment savoir la vérité? Il pouvait bien ordon­
der un recensement de la population, mais non le faire

lui-mèrne,

et il

ne

doutait pas

chiffres erronés. Plus le

qu'on ne lui donnât des
rajah réfléchissait et plus il

devenait soucieux. C'était

réfléchir,

qu'avait

et

le

ses

courtisans

rajah,

dont l'humeur

étonnement, ils lui virent
Le

rajah

avait trouvé

savoir la vérité

gros effort pour lui de
inquiets de se demander ce
un

sans

ce

un

qu'il

empirait. A
visage

matin le

leur

grand

rasséréné.

cherchait: le moyen de

donner l'éveil.

dieu des volcans, m'est apparu,
la
nuit
dernière, et m'a donné l'ordre de me
dit-il,
rendre au sommet de la montagne qu'il habite. Vous
«

Gunong-Agong,

�ARClIIPEL D'ASIE.

m'accompagnerez

tous, le dieu ayant à

communication de la
et pOUl' tout le

La

167

plus
peuple.

haute

faire

me

importance

une

pour

vous

pied

de la

»

caravane se

mit

le

en

marche. Arrivé
Moïse

au

Sinaï, donna
rajah,
montagne,
ordre à son escorte de camper et gagna seul le sommet.
Il y resta longtemps, redescendit très grave, comme
nouveau

sur son

d'importantes révélations et, sans
son
palais.
Trois jours après il convoqua ses chefs:
Écoutez,
leur dit-il, les paroles du dieu: De grandes calamités

un

homme

qui

desserrer les

a

reçu

dents, regagna

«

«

«

vous

«

sur

cc

le

cc
«

menacent. La

peste

vous, mais il est

danger.

Voici

ce

ct la famine vont s'abattre

moyen, un seul, de conjurer
qu'il vous faut faire: vous fabri­
un

querez douze kriss sacrés, un par province. Ces kriss
seront d'acier ; chaque habitant de la province, homme,

cc

femme, enfant, contribuera pour

cc

acier,

pas

cc

la

cc

l'erreur serait

cc

obéit

cc

province,

de

une

aiguille

en

de moins, sans quoi
plus, pas
le district et le village qui aurait commis

une

une

ravagé par la peste et la famine. Si l'on
religieusement à ces instructions, tout péril sera
écarté et la prospérité régnera dans le pays.
»

peuple furent enthousiasmés, heureux d'en
quittes à si bon compte, et dans chaque village
on réunit
scrupuleusement un nombre d'aiguilles cor­
respondant exactement au chiffre des habitants. On les
compta et recompta vingt fois plutôt qu'une, et on
achemina ces paquets sous bonne garde au rajah, qui
sut enfin, à n'en plus douter, et le nombre des habitants
Princes ct

être

que devrait être le rendement de la taxe. Quand
l'époque de la récolte arriva et, avec elle, le payement
et

ce

au

rajah, il reçut lui-même le tribut. A ceux de ses
qui lui l'emirent la quantité due, sauf un quart,

chefs

�J:OCÉAN PACIFIQUE.

il

ne

fit

aucune

observation; à

ceux

qui apportèrent

la

le tiers seulement, il dit doucement: « Il y a
erreur; le chiffre des aiguilles de ce district ou de cette
province indique une population plus considérable.
moitié

ou

Allez el vérifiez

qui n'a pas payé. Ils le firent en trern­
rapportèrent ce qui manquait, craignant de
provoquer la colère du rajah. A partir de ce moment,
le produit de la taxe doubla, le rajah s'enrichit, l'ordre
régna dans l'administration, et chacun d'attribuer aux
douze kriss sacrés la prospérité du royaume.
Autrefois sauvage ct belliqueuse, divisée en tribus
toujours en guerre, la population des Célèbes est au­
juurd'hui l'une des plus paisibles el des plus heureuses
de l'archipel asiatique. Ce changement, qui date de
1822 et n'a fait depuis que s'accentuer, est dû à l'in­
troduction de la culture du café et au
despotisme pft­
ternel
du gouvernement hollandais, comme le désigne
))

blant el

«

))

fort bien 1\1. A. Russel-Wallace 1. Le café réussit nd­
mirablement sur les hauts plateaux des Célèbes; l'ini­
tiative

prise pal' l'administration hollandaise, les encou­
ragements et l'appui donnés par elle aux chefs indigènes
ont peu à peu décidé la population à renoncer à ses
habitudes nomades, et à se livrer à la culture d'un pro­
duit dont elle est assurée de trouver dans le gouverne­
ment un

acheteur

régulier

à des

prix

suffisamment

rémunérateurs. L'établissementde contrôleurs

européenne, chargés

non

d'origine

seulement de recevoir et de

payer le café, mais encore de régler à l'amiable les
difficultés de village à village, d'individu à individu,
a mis un terme à d'incessants conflits. D'excellentes
routes, bien entretenues, relient les localités les unes
1. Tite

Malay Archipelaqo, Londres,

18GO.

�169

ARCIIIPEI, D'ASIE.
avec

les autres et assurent la sécurité des communi­

cations. Dans les

villages, riches et prospères, les Hol­
enseigné aux indigènes leurs
d'ordre, de propreté rigoureuse, de confort

landais ont introduit et

habitudes

solide. M. Wallace

nous

décrit

son

arrivée dans

un

réception par le chef. Dans une
indigène,
résidence vaste, bien aérée, solidement construite, il
district

sa

un mobilier
européen, un excellent repas bien
servi. Son hôte, vêtu de noir, porte avec aisance le
costume européen, ct fait avec dignité les honneurs de

retrouve

sa

table. A

autrefois

côtés,

ses

un

vêtement

son
père, ancien chef, portait
d'écorce, habitait une hutte gros­

sière entourée de mâts
au

vent les têtes de

au

ses

sommet

desquels

oscillaient

ennemis mis à mort de

sa

main.

propre
« Cette

population, ajoute-t-il,

industrieuse, la plus paisible

l'archipel.

est

la

aujourd'hui la plus
plus civilisée de

Elle est aussi la mieux vêtue et la mieux

nourrie. Je

ne

aussi

exemple

et

crois pas que l'on trouve ailleurs un
frappant de résultats obtenus en un si

court espace de

temps. Ces résultats sont dus unique­
gouvernement adopté pal' les Hol­
landais. Sans doute ce mode de gouvernement est,

ment

au

jusqu'à

mode de

un

certain

point, despotique;

il est

opposé

à

idées de liberté de commerce, de travail ct de cir­
culation. Un indigène ne peut quitter sans permis son

nos

village; il lui faut vendre son café au gouvernement
à un prix souvent inférieur à celui que lui en payerait
un
trafiquant, mais le gouvernement a défriché le sol
et créé les plantations. S'il s'oppose à la liberté du
commerce, s'il interdit l'importation des spiritueux, il
est certain que, le jour où cette interdiction cesserait,
l'ivrognerie ct la paresse ruineraient la population au

�L'OCÉAN PACIFIQUE,

170

d'un

profit

petit nombre d'importateurs;

mal cultivées
la

prospérité

ou

les plantations.

abandonnées, rendraient moins,

actuelle succéderait la misère

et à

générale.

»

La conversion d'une

peuplade �auvage à la civilisa­
tion est soumise à des lois invariables (lue l'on ne peut
enfrcindrc, à des étapes régulières que l'on
forcer

sans

danger

et

sans

hâter l'œuvre de

Au début de cette évolution, toujours et
voyons le despotisme, tantôt paternel, le

Ile

saurait

dépopulation.
partout,

plus

nous

souvent

brutal et violent, mais nécessaire, soit qu'il s'agisse dc
grouper en une nationalité résistante et solide des tribus
divisées et hostiles, soit qu'il s'agisse de fixer l'homme
au

sol,

de substituer la vie sédentaire à l'existence

made et d'unir

en un

faisceau

commun

no­

les forces indi­

viduelles

éparpillées.
Qlle ce régime s'appelle protectorat, tutelle d'une
race inférieure
par une race supérieure, féodalité, escla­
vage ou despotisme, il répond à une nécessité impé­
rieuse. li

ne

devient

un

abus

intolérable, il ne constitue

atteinte aux droits individuels que le jour où,
plus sa raison d'être, il prétend s'imposer ct
une

n'ayant
se

per­

pétuer par la force. En Océanie, comme en Europe, le
pouvoir sans limites d'un seul a toujours servi de tran­
sitionentre l'état de barbarie, soit relative, soit absolue,
et l'état de civilisation. Inconsciemment il a préparé les

voies, aplani les obstacles
En
nous

remontant

vers

en

brisant les résistances.

le nord

de l'océan

Pacifique,

allons constater les résultats d'une évolution ainsi

préparée,

aboutissant à

l'épanouissement complet

de

polynésienne dont nous venons de visiter le
qui, sur le point de disparaître, laissera le
champ libre en Océanie aux convoitises des grandes
puissances. Celles-ci le savent et se hâtent, impatientes
cette

race

berceau,

et

�ARCHIPEL D'ASIE.

de devancer l'heure. Le
coloniale

le

qui

percement

une

grand

mouvement

171

d'expansion

marquera la fin du XIX· siècle,. et auquel
de l'isthme de Panama est appelé à donner

irrésistible

impulsion,

ensemble de circonstances

n'est que la résultante d'un
impérieuses, de la nécessité

pour les nations industrielles et commerçantes d'ouvrir
à leurs émigrants et à leurs produits de nouveaux dé­

bouchés, de mettre en valeur des terres riches et fer-:
tiles, d'accroltre le capital de l'humanité. Puis, dam
ces
archipels qu'elles convoitent, le vide se fait, la po­

pulation

décroît

:

on

qu'elle s'éteint au contact
qui s'avance. Une race nou­

dirait

mortel de la civilisation

remplacer les races autochtones; l'heure semble
Européens d'envahir et d'occuper en
maîtres cette cinquième partie du monde, ces îles sans
nombre de l'océan Pacifique dont Vasco Nuïiez de Balboa,
le premier, vit en -1515, des hauteurs de Panama, se
velle

va

venue

pOUl' les

dérouler lesflots bleus, enserrant, sous ses yeux étonnés,
les riches corbeilles de verdure de la baie des mille îles.

�CHAPITRE V

ARCHIPEL
LES

DES

PHILIPPINES.

MARSHALL.

-

-

ÎLES

ARCHIPEL DES

CAROLINES

MARIANES.

1

Au nord des Célèbes s'étend

pines,

aux

formes bizarres et

l'archipel

des

Philip­

tourmentées, sillonné do

presqu'il es minces et
:
archipel aux baies
allongées,
et
profondes multipliées, qu'une ligne d'îlots sembla­
bles aux assises d'un pont gigantesque relie à Bornéo,
et qui projette jusque dans le voisinage de Formose et
des côtes de la Chine sa poussière d'îles. La mer qui
l'entoure est profonùe; la sonde y atteint de 4000 à
détroits, "profilant
ses

en

tous sens

caps et

ses

ses

anses

6000 mètres. Le massif des terres, formé de roches
est depuis longtemps en voie de soulèvement.
Sur la côte orientale de la grande île de Mindanao
affleurent d'immenses bancs madréporiques, que la
lente poussée souterraine a fait surgir au niveau Je

éruptives,

�ARCHIPEL DES PHILIPPINES.

l'Ücèan. Les flots
unie. Au delà de
mencent à

en

ont

ces

175

poli la surface, devenue lisse et
pierre, d'autres com­

miroirs de

paraître, soulevés,

eux

aussi, par le même

mouvement lent et continu.

C'est

des contrées les

une

plus volcaniques

du

globe.

A côté d'innombrables cratères éteints, nombre d'autres
y sont en éruption constante. Manille, la capitale,

maintes fois détruite par les tremblements de terre,
s'est toujours relevée de ses ruines. La température
moyenne oscille entre 27 et 57 degrés: les orages sont
fréquents ct redoutables, Mais plus redoutables encore
sont les

des

vaguios, sortes de cyclones qui naissent à l'est
Philippines, prennent l'archipel en écharpe dans

leur mouvement de translation et de rotation uniforme
de droite à

gauche

et vont

ou se

perdre

dans la

mer

de

Chine ou se briser sur le continent asiatique, refoulant
leurs vagues démontées jusque SUl' les côtes du Japon,
Leur vitesse de translation atteint 15 milles à l'heure en
moyenne; leur diamètre extérieur mesure de 40 à
150 milles, et leur diamètre intérieur de 8 à 151• Ces
énormes masses d'eau soulevée causent sur leur passage
d'incalculables désastres. Le
vint

1874, qui

se

vaguio

du 25

septembre
Hong­

heurter contre le rocher de

kong, engloutit dans le
flots plusieurs milliers

mouvement de retrait de

ses

d' habitants; quatorze navires

sombrèrent.
Par suite de la

configuration

ouvert du côté de la

mel'

de

bizarre de

l'archipel,

Chine, presque fermé

vers

le

Pacifique, les marées y sont folles, locas, comme les
désignent les habitants. La grande houle de l'Océan qui
1.

Rapport

phique

de D. �I.

des îles

Villavicencio, chef

Philippines; �lnniJle,

1874.

de la commission

hydrogra­

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

174

s'engouffre
et

dans les étroites passes de San Bernardino
se brise sur des
caps innombrables,

de Butuan

remonte et s'attarde dans des
tourne des anses, des

détroits,

golfes immenses,
se

divise

en

ondes

con­

secon­

daires, fractionnées elles-mêmes par le relief des côtes;
ct crée dans les

ports

Parfois, deux

régime de marées variables
d'impulsion et de translation.

un

suivant le vent, la force

courants de marée

se

heurtent

en

sens

opposé, immobilisant dans le choc de leurs vagues,
dont le fracas s'entend à plus d'un mille de distance,
en
danger. Ce phénomène singulier rend la
navigation périlleuse dans ces parages, où, 'jusqu'à ces
dernières années, le défaut de cartes s'ajoutait aux incer­
titudes des courants et à la multiplicité des, écueils
inconnus. Les relevés hydrographiques sont encore
incomplets, notamment pour les côtes orientales.
Les îles Philippines furent découvertes, le 51 mars
152'1, par Fernando Magalhaens, célèbre sous le nom
de Magellan. Portugais d'origine, lieutenant d'Albu­
querque aux Indes, victime d'une injustice de son
chef, il passa en 1517 au service de l'Espagne. Chargé
par Charles-Quint du commandement d'une expédition
dirigée sur les Moluques, il conçut l'idée de s'y frayer
une route nouvelle,
plus courte et moins périlleuse,
celle
du cap de Bonne-Espérance.
estimait-il, que
un ans s'étaient écoulés
et
Vingt
depuis que Christophe

les navires

Colomb avait abordé le continent américain, fouillé par
lui des embouchures de l'Orénoque à Caracas, pour y
un
passage vers le Pacifique. Depuis deux ans,
Cortez cherchait en vain au Mexique le détroit mysté­

trouver

rieux

qui

réunissait les deux océans.

Dans cet immense continent, dont la découverte ct la
conquête devaient immortaliser leurs noms, ces grands

�ARCIIlPEL DES PIIILIPPINES.

aventuriers,

ces

hardis

navigateurs

obstacle à

175

du XVie siècle, ne
barrière qui les

franchir,
voyaient qu'un
séparait des mers ensoleillées, des îles verdoyantes ct
parfumées de l'Inde, terres de l'or et des épices, des
fruits merveilleux, des produits étranges et inconnus.
une

Successivement ils venaient, au nord, au centre, au sud,
se heurter contre ce continent sans fin
qui, du pôle

pôle antarctique, semblait leur barrer la
légcnde indienne, avidement accueillie par
eux, affirmait que, sous des forêts impénétrables, un
fleuve au cours lent et paresseux conduisait, en quel­
ques jours de navigation, à un autre océan. Ce fleuve
était le Chagrès, cet océan était le Pacifique. La légende
n'était vraie qu'en partie, mais ils y croyaient, fouillant
arctique

au

voie. Une

fiévreusement le Honduras. le Guatemala, la Nouvelle­
Grenade, ne soupçonnant pas qu'au fond de ce golfe de
la

mer

des Antilles 64

raient de la

entrevit le

en

grande
premier

kilomètres seulement les sépa­

qu'ils cherchaient et que Balboa
des hauteurs de Panama.

mer

Hantés de leur chimère, ils s'entêtaient, remontant
pirogues le cours des grands fleuves, croyant voir

dans

chaque

estuaire l'entrée du détroit

de la route des Indes. Du Saint-Laurent

qu'ils rêvaient,
Mississipi, de

au

l'Amazone au Rio de la Plata, ils s'obstinaient à forcer
l'obstacle, dédaigneux de leur conquête, de ce continent
dont ils

ignoraient

encore

l'étendue,

menaient insolemment leurs

sur

lequel

ils pro­

cupidités féroces, leur soif

inassouvie de l'or, leur bravoure castillane devant la­
quelle, subjugués, les Indiens se courbaient. Semblables
aux

premiers

peine

à

californiens, qui, obsédés de
montagne d'or massif, s'attardaient à

mineurs

l'idée fixe d'une
ramasser

lés pépites

pas, ils rêvaient de terres

qui

brillaient

nouvelles,

sous

sous

leurs

d'autres

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

cieux, l'imagination enflammée pat' les récits fabuleux
de la

mysterieuse Catay.
Magellan y croyait aussi,

deux océans; mais,
devinait au sud. Pas

devait

se

souder

au

pas�age : mer libre ou detroit.
il persuada. Il obtint de Charles-Quint une

devait exister

pôle
Convaincu,

à cette communication des

la

prescience du génie, il la
plus que l'Afrique, l'Amérique ne
pôle antarctique; entre elle et ce
avec

un

flottille de

cinq vaisseaux, montes par 250 hommes,
laquelle il mit à la voile le 20 septembre 1519. Il
longea les côtes de l'Afrique, puis, à la hauteur du cap
Blanc, brusquement il fit roule à l'ouest, s'engageant
dans cette mel' des Sargasses dont l'aspect avait frappé
de stupeur les hardis compagnons de Christophe Colomb
avec

en

1492 et

ceux

de Pedro Arias

en

1514. Les anciens

l'avaient connue, cette mer étrange dont la superficie
égale celle de la France suivant Arago, lui est cinq ou
six fois

supérieure d'après Humboldt, mer semblable à
pré, le plus beau et le plus verdoyant que nous ayons
vu
mer
par deçà au printemps », écrit Jean de Léry;
de
herbes
de
herbue, jonchée
grandes
grenues,
graines
rondelettes s'entretenant par de grands filaments »,
«

un

«

raconte Gonneville. Ils l'avaient entrevue et

en

avaient

après lui Euripide affirmaient que
la navigation devenait impossible au delà des Colonnes
d'Hercule. La mer changeait de couleur, et cette mer
ils la décrivent d'une plume épouvantée; ses eaux,
disaient-ils, sont épaisses et sombres; elle roule des
vagues monstrueuses. Sa profondeur est insondable; on
navigue dans une nuit ininterrompue, au milieu des
vents impétueux, des écueils menaçants, des orages
eu

peur. Pindare et

constants.

Christophe

Colomb la retrouva et

se

crut

près

d'une

�ARClIIPEL DES PlllLIPPINES.

177

journal de bord il en fait une description
surprise ne produit pas chez lui d'effets de
grossissement. Il dit ce qu'il a vu, comme il l'a vu :
Dimanche 16 septembre 1492. Nous commençons à
voir des poignées d'herbe très vaste qui semble être
détachée de la terre depuis peu de temps, ce qui fit
Lundi
croire à tous au voisinage de quelque île.
17 septembre. On voit beaucoup d'herbes ct très souvent;
terre. Dans

son

exacte. La

«

-

c'était de I'herhe des rochers. Elle venait du couchant.

On

être

croyait

près

de terre.

trouva tant d'herbe dès le

-

du

21

septembre.

que la mer
elle l'eût été par la glace. »

point

jour

On
en

paraissait prise, comme
Avec le temps, cette mer a reculé et s'est éloignée
des côtes; mais, en changeant de place, elle n'a pas
changé de nature. Dans l'immense espace qu'encerclent
le Gulf-stream et le grand courant équatorial, sur une
mer en
apparence immobile, s'étendent les Sargasses.
forêt vierge de l'Océan, plantes dépourvues de racines,
projetant à de grandes distances leurs interminables
filaments, dont la longueur dépasse celle des plus
grands arbres connus. On a trouvé plusieurs de ces
algues qui mesuraient 200 mètres de longueur; une,
entre autres, atteignait 556 mètres. Masse épaisse ct
flottante, elle se déroule comme un gigantesque tapis
ondulant à la houle de
connues

les

plus

l'Océan, revêtant

toutes les teintes

du vert, depuis le vert tendre jusqu'aux tons
foncés de l'olive. Sur cette masse chatoyante

éclatent des fruits

jaunes,

d'un inextricahle fouillis de
emmêlées

comme

des

rouges et roses, au milieu
tiges, de feuilles, de fibres

lianes, souples

et

visqueuses

des

serpents.
Longtemps on a cru

comme

-

naissait et croissait

sur

tlue cette étrange végétation
des écueils sous-marirrs ; qu'ar12

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

178

rachée par les tempêtes, elle flottait comme une épave
sur les eaux. La mel' des
Sargasses recouvrait, affir­

mait-on, l'Atlantide engloutie. Sous
ceul dormait le beau continent

ce

verdoyant

lin­

merveil­

disparu
végétation. La science, depuis, a rectifié
les faits. Les sondages exécutés par Lee, en 185'1-1852,
révélèrent une profondeur de tiü99 mètres maxima et
de 267'1 minima. M. Leps, qui continua ces travaux,
trouva partout une grande profondeur. Si donc l'Atlan­
tide a jamais existé dans ces parages, le cataclysme qui
l'engloutit fut effrayant, et ses débris se sont effondrés
avec sa

leuse et vivace

dans de véritables abîmes '.
Pareils obstacles n'étaient pas pour arrêter Magellan.
son lourd sillon à travers cette mer herbacée

Creusant

qui ralentit sa marche, il vint relever les côtes d'Amé­
rique à la hauteur du Brésil. Le cap au sud, longeant la
rive, fouillant les anses, parfois rejeté au large, reve­
nant à la première accalmie, cherchant obstinément un
passage qui n'existait pas, il poursuit sa route.
A Rio de Janeiro, déjà visité par Cabral, le manque
de vivres, I'épuisemcut de son équipage. le mauvais
vouloir de
Juan

ses

lieutenants, Quesada, Luis de Mendoza

Cartagena,

autour de lui

le

une

forcent à relàchor. Il sent

irritation, sourde

et

gronder

encore, mais

mena­

repart et les entraîne plus au
sud, descendant lentement, s'enfonçant toujours plus
çante. Rien
avant dans

ne

l'arrête. Il

ces mers

chaleur et les

inconnues, laissant derrière lui la

longs jours, luttant,

au

travers du Rio de

la Plata, contre les redoutables parnperos, affrontant
les pluies glacées, côtoyant les falaises rocheuses de
I Note de M. Leps. Voir l'intéressant travail publié pal' �I. Paul Gaf­
farel SUI' la mer des Sargasses (Bulletin de la Société de Géographie,
décembre '1872),
.

'

�ARCHIPEL DES PIIILIPPINES.

l'inhospitalière Patagonie, jusqu'au jour
lui coule

où la

tempête

second déserte, et où,
navires,
réduit à trois, il doit chercher dans la baie de Saint­
Julien un abri précaire ..
Il
ces

s'y

un

de

179

est à

débris de

Serrano, lui

où

ses

un

que la révolte éclate parmi
escadre. De ses lieutenants, un seul,

peine réfugié
son

reste fidèle.

refusent de le suivre

Quesada, Mendoza, Cartagena

plus loin et entraînent
découragés. Sans hésiter, il

avec eux

fait poi­
gnarder Luis de Mendoza, mettre à mort Quesada, aban­
donne Cartagena sur la plage ct donne ordre d'appa­
reiller. Domptés, ses hommes obéissent. Il reprend la
mer; la fortune cède à sa persévérance, et quelques
jours plus tard il voit enfin s'ouvrir devant lui l'étroite
passe à laquelle il devait donner son nom. Sans hésiter,
il s'engnge dans en détroit. sourcilleux de 600 kilo­
mètres de longueur.
Pendant des jours il en suit les détours sinueux,

leurs matelots

s'infléchissant en courbe énorme, et voit se dresser
devant lui le cône menaçant du cap Forward qui borne
l'horizon. Aux eaux calmes et cristallines bordées de
glaciers bleus a succédé une grande houle; la marée
dépasse 13 mètres, les vagues se brisent sur de hautes
falaises noires. Serrano lui-même hésite à pousser plus
avant. Il croit la route fermée; il est d'avis de revenir
en arrière; mais
Magellan devine qu'il atteint le point

jonction des deux océans, qu'au pied de ce cap de
granit le Pacifique refoule les flots de l'Atlantique, que
la passe va s'ouvrir. Il commande, persuade, entraîne.
Le cap doublé, le détroit se rétrécit encore; sa largeur,
qui mesurait jusqu'à 55 kilomètres, n'en a plus que 10,
puis 5. Il avance, côtoyant sur le versant nord des forêts
de

de hêtres, de bouleaux, de chênes. Entré dans le détroit
.�

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

180

octobre, il double enfin le 28 novembre le cap de
Victoire, et débouque dans le Pacifique, agenouillé
sur son
pont, rendant grâces à Dieu, qui a couronné

le 21

la

ses

efforts.

Il

résolu l'insoluble

problème, ouvert à l'Espagne
Pacifique, donné à sa patrie les riches contrées
l'archipel d'Asie. Vingt-sept ans auparavant, le
a

l'océan
de

5

mars

carte

14fl5, le pape Alexandre VI

ligne

une

allant d'un

100 lieues à l'ouest des

pôle

Açores

à

avait tracé

sur une

l'autre, passant

ct des îles du

à

Cap- Verl,

et avait décrété que toutes les îles découvertes ou à
découvrir, à l'ouest de cette ligne, appartiendraient à

qui seraient découvertes à
Portugal. Mugellan avait fait route
à l'ouest; il pénétrait dans le Pacifique par l'ouest, et
les terres nouvelles qu'il découvrirait, si loin qu'il pût
pousser, devenaient de droit possessions espagnoles.

l'Espagne,

et toutes celles

l'est reviendraient

au

C'était la Malaisie, la mer des Indes, l'Océanie entière
que lui livrait son audace; c'était aussi la mort qui l'at­
tendait au but poursuivi avec tant d'obstination, et dont
il devançait l'heure en forçant de voiles pOUl' franchir le

Pacifique

et atteindre

ces

îles fortunées dont le séparaient

4000 lieues de mer. Il avait mis plus d'un an à
le
détroit. Parti d'Europe le 20 septembre 15 Hl,
gagner
il s'y engageait le 21 octobre 1520, traversait le Paci­
encore

fique en cent soixante jours, et abordait le 51 mars 1521
aux îles
Philippines, au nord-est de Mindanao, à l'em­
bouchure du rio Agusan, après un voyage de dix-huit
mois. Son triomphe était assuré, sa gloire complète.
Le 26 avril suivant, au moment où il se préparait à
appareiller, pour les Moluques, il tombait sous les coups
des indigènes de Mnctau, près de Céhu, duns une insi­
gnifiante expédition dont il n'avait pas voulu laisser le

�181

ARCIIIPEL DES PIllLlPPINES.

commandement il

remplaçait
le premier

et

ses

lieutenants. Sébastien del Cane le

rentrait

navire

qui

Espagne

en

à bord du Vittoria.

mît fait le tour du monde.

II

Magellan léguait à sa patrie adoptive le
plus hardi navigateur connu; il lui léguait
aussi l'une de ses plus riches colonies, à laquelle l'ami­
rnl de Villalobos donnait le nom d'archipel des Philip­
pines, en l'honneur du prince des Asturies, depuis Phi­
lippe IL
Neuf millions d'habitants, dont 10000 Européens et
50 000 Chinois, peuplent cet archipel, que l'Espagne
En mourant,

souvenir du

occupe avec 4175 hommes de troupe, et dont elle tient
échec les pirates frémissants et à peine domptés de

en

Mindanao et de Soulou

2000 marins. Ici,

Célèbes,

avec

comme

à

une

escadre montée par

Bornéo,

à

Sumatra,

aux

même sol

plusieurs
de
races distinctes: les
dont
M.
Négritos,
Quatrefages a
fixé les traits caractéristiques: Vrais nègres il teint très
noir, aux cheveux laineux naissant par petites touffes
isolées;
petitesse de la taille, atteignant rarement
nous

retrouvons

sur

un

«

...

ru

1 ,52; forme raccourcie du crâne
Cette
former une branche du tronc nègre égale en
....

race

doit

impnrtance

il la

race

papoue. Partout, du reste , la race négrito se
comme des plus anciennes,
peut-être comme la
.

présente
plus ancienne, sur le sol où on en trouve les restes purs
ou
mélangés. Partout, excepté aux Andaman, elle a été
rompue et plus ou moins absorbée par des races plus
fortes. Dans l'Inde, comme dans la presqu'île de Ma-

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

182

lacca,

Philippines, ces contacts ont donné
mélanges et amené la formation de popula­

comme aux

lieu à des

tions métisses '.

»

comme eux pauvres et misérables, les
Manthras, sorte de transition entre les Négritos et les
Malais, descendants dégénérés des Salètes, race guer­

A côté

d'eux,

rière dont le descobrulor Godinho de Eredia
conservé le

nom

et le

souvenir,

et

qu'il

nous

a

dit avoir été

vaincus par une invasion malaise dirigée, en 1411, par
le radjah Permicuri. Puis les Bicols, métis d'Espagnols

d'Indiennes, les Tagales, les Bisayas et les Malais de
Soulou, mahométans, encore gouvernés par leur sultan
et leurs datos, seigneurs féodaux, conservant sous la
et

domination

espagnole

des

pouvoirs

assez

étendus.

Le sol suffit, et au delà, à nourrir cette population
aux besoins restreints. La terre, très fertile, sc prête à
toutes les cultures

la

canne

à

sucre

dont les fibres sont
les

plus

fins et les

tropicales,
et de

surtout à celle du

l'abaca,

riz, de

variété de bananier

employées à la confection des tissus
plus délicats. On en exporte chaque

année pour plus de 16 millions de francs. Le sucre
figure à la sortie pour 22 millions, l'or pour 11 mil­
lions, le. café et le tabac chacun pour 6 millions. Le riz
se consomme sur

forme la base de l'alimenta­

tion de la

on

près

place; il
population, et

en
importe encore pour
de 15 millions. Le rendement de la terre est élevé:

estime de 10 à 15

0/0 le revenu de la culture du riz;
jusqu'à 50 % quand le sol est planté
en canne à sucre. Le
prix moyen de la journée de tra­
vail d'un adulte est de un real [uerte, 0 l'l'. 62. Le com­
merce
principal, jusqu'ici accaparé par l'Angleterre,
on

ce revenu

1. Les

atteint

Nég1'ito8 (Bull.

de la Société de

Gëoqraphie

de

mars

1872).

�ARCHIPEL DES PIIILIPPINES.

tend à décroître et à
.

changer

183

de mains.

L'Allemagne

s'en empare; la plupart de ses produits font une con­
currence redoutable à nos
produits Irançais ; ses soieries
notamment menacent sérieusement nos soieries de

Lyon.

'1879, par M. le ministre de l'instruction'

Chargé,
publique, d'une
en

mission

scientifique

dans les

provinces

de Malacca, Luçon, Soulou, Bornéo et Mindanao, M. le
docteur J. Montane a publié à son retour un très
récit de son voyage aux îles Philippines
Malaisie'. M. J. Montano n'est pas seulement un

remarquable
et

en

savant

consciencieux, c'est
et fin

intelligent

en

chemin

qui,

outre

un

faisant,

a

observateur
su

noter les

traits de mœurs, étudier les hahitants avec autant de
sagacité que la faune ct la flore, et tracer du pays une
description aussi exacte qu'intéressante.

archipel asiatique, aussi bien qu'en Europe
Amériqucs, l'Espagne a donné aux
occupées par elle sa marque indélébile. A

Dans cet

ct dans les deux.

localités

Mexico comme à Panama, à Lima comme à Manille,
SOIIS toutes les latitudes on retrouve
l'aspect sévère et

solennel, le cachet Iéodal

imprime
meures.

églises et
péonnos,

et

religieux que cette race
palais, à ses de­
grand air avec ses
ses
fortifications cycle­
délabrés,

monuments, à ses
Panama conserve eneore
à

ses

ses
ses

couvents

palais

et

ses

arsenaux

d'un autre

âge.

Dorées par le soleil des tropiques, rongées pal' le
temps, criblées par les balles de cent insurrections,
ces ruines restent
imposantes par leurs vastes propor­
tions. Les hautes tours de la cathédrale qui servent de

navires ct, du large, leur indiquent l'entrée
de la rade, n'ont pas bougé depuis des siècles, malgré

phare

1.

aux

Paris, 1885, in-Ss

i Hachette.

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

184

les secousses de tremblements de terre. A Mexico, le
Sagrario, avec sa pierre rose fouillée, ciselée comme

pièce d'orfèvrerie du seizième siècle, déploie sur
plaza Mayor, entourée de maisons à arcades écrasées
qui rappellent Valladolid, sa façade flamboyante que

une
.

la

l'on dirait avoir été commandée, elle aussi, par cet
édile de Séville donnant pour toute instruction à l'ar­
chitecte de la cathédrale

:

«

Bâtissez-nous

qui provoque l'admiration de la postérité
lui faire dire que nous étions fous »,
Manille semble

planté

dans

un

l'archipel

couvents, jusque

de

fragment

d'Asie. Sur

sur son

enceinte

église
point de

une
au

l'Espagne trans­
églises, sur ses

ses

en

ruines, renversée

par le tremblement de terre de 1865, le temps a mis
sa patine brune et dorée. La vieille ville, silencieuse

triste, allonge interminablement ses rues mornes,
bordées de couvents aux façades unies, percées d'é­
troites fenêtres, gardant encore l'apparence austère
d'une cité du règne de Philippe IL L'Escolla, avec ses
et

attelages endiablés, avec sa foule bruyante de femmes
tagales, chaussées de hauts patins, ondulant du torse,
presque toutes employées aux innombrables fabriques
de cigares dont Manille inonde l'Asie, l'Escolta avec ses
bodegas, ses boutiques de' bijoux étranges, d'articles
de

Chine,

est le centre de la ville nouvelle. Là

doient des nationalités diverses

:

se cou­

Européens, Chinois,

Malais, Négritos, Tagales, 262000 habitants de
races

et

de toutes

couleurs.

L'après-midi,

toutes

dans la

de la Lunetta, les équipages se croisent, les pié­
tons fourmillent autour des concerts militaires, dans

plaine

cadre merveilleux qu'éclairent les l'ayons obliques
du soleil couchant, empourprant les hautes cimes de
la sierra de .Marivelès, déployant sur l'Océan sa longue

un

�ARCIlIPEL DES PHILIPPINES.

185

lumineuse, veloutant la sombre verdure des
en fète,
qui respire après une journée
glacis

traîne

de la ville

brûlante.
Dans cet
mœurs

des

archipel

ct les traditions

religieux
heurter

de

au

l'Espagne

Philippines, où les
s'entre-choquent, le

est venu,

fanatisme

plus,

sc

fanatisme musulman. A 6000 lieues de dis­

tance, les mêmes haines mettaient

européen

fois de

une

races, les

et le

musulman

aux

prises l'Espagnol

asiatique.

L'He de Soulou

situation entre Bornéo, les Célèbes et Min­
était, par
danao, le centre commercial, politique et religieux des
sa

sectateurs de

De là ils

Mahomet, la Mecque de l'Extrême Orient.

rayonnaient

sur

les

archipels

redoutables, sectaires obstinés, ils
promenant sur leurs légers praos
animés d'une haine

implacable

envahisseurs, auxquels ils

quartier qu'ils
vaincus

ne

voisins. Pirates

semaient la terreur,
la ruine et la mort,

contre

ces

faisaient

n'en attendaient d'eux.

bataille

conquérants
plus de

pas

Constamment

constamment ils

rangée,
reprenaient
poursuite des lourds bâtiments espa­
gnols, se réfugiant dans les anses et les criques, où on
ne
pouvait les suivre, pillant les navires isolés, surpre­
nant les pueblos, massacrant les vieillards, emmenant
en
esclavage les femmes et les adultes, poussant à
100 lieues de Manille, au golfe d'Albay, leurs pointes
audacieuses, enlevant chaque année jusqu'à 4000 cap­
en

la mer, éludant la

tifs.
Entre le kriss malais et les caronades

espagnoles,

la

lutte n'était pas égale; elle n'en dura pas moins long­
temps et, tout obscure qu'elle fut, n'en fut pas moins

sanglante.

De

part

et

d'autre,

même bravoure et même

cruauté. Il fallut toute la ténacité de l'Espagne pour
purger ces mers des pirates qui les infestaient, et cc

�L'OCÉAN PACH'IQUE.

186

ne fut qu'il y a douze ans, en '1876, que l'escadre cas­
tillane s'embossa devant Tianggi, ce nid de pirates

d'armée, cerna les
habitants, le port et
les esquifs qu'il contenait. Sur ces ruines fumantes, les
troupes plantèrent lem' drapeau, et les ingénieurs éta­
hlirent une ville nouvelle, protégée par une garnison.

soulouans,

débarqua

un

issues, incendia la ville

corps

et

Cette fois, c'en était bien fini
avec

le fanatisme

ses

la

piraterie, mais non
musulman, exaspéré par sa défaite.
avec

Les juramentados succèdent

aux

écumeurs de

mer.

L'un des traits caractéristiques des Malais est le mé­
pris de la mort. Ils l'ont transmis, avec lem' sang, aux
Polynésiens, qui ne voient en elle qu'un des phéno­
mènes multiples de l'existence, non l'acte suprême, et
y assistent ou s'y soumettent avec une indifférence pro­

fonde, Maintes fois il

est arrivé de

voir, étendu
sans
femme,
Canaque,
de
attendant
sa fin, 'con­
aucun
maladie,
symptôme
vaincu qu'elle approchait, refusant tout aliment, s'étei­
gnant sans souffrance. Les siens autour de lui répétaient:
SUI'

sa

natte,

nous

homme

un

ou

qu'il va mourir », ct le soi-disant malade
mourait, l'esprit frappé d'un rêve, d'une idée supersti­
tieuse, fissure invisible par laquelle la vie s'écoulait.
Lorsqu'à cette indifférence absolue de la mort se joint
le fanatisme musulman, qui entr'ouvre au croyant les
portes d'un paradis où les sens exaspérés se détendent
en des
jouissances sans nombre et sans fin, la soif du
trépas s'empare de lui; elle le jette comme une bête
furieuse sur ses ennemis, qu'il poignarde et dont -il
appelle les coups. Le juramentado tue pour tuer et
être tué, pour gagner, en échange d'une vie de souf­
frances et de privations, l'existence voluptueuse promise
«

Il sent

par Mahomet à

ses

sectaires.

�ARCIIIPEL DES PIIlLIPPINES.

187

Les lois de Soulou font du débiteur insolvable l'es­
clave de
sa

son

femme et

reste

créancier. Il lui
ses

appartient,

enfants. Pour les

affranchir, il

le sacrifice de

qu'un

lui ct aussi

sa

ne

lui

vie. Réduit à

moyen,
cette extrémité, il n'hésite pas, il prête le serment
redoutable. Désormais enrôlé dans les rangs des jura­
il n'a plus qu'à attendre l'heure où une
supérieure le déchaînera contre les chrétiens.
Cependant les panditas, ou prêtres, le soumettent à
un
régime d'entraînement qui fera de lui le fauve le
plus redoutable. Ils surexcitent ce cerveau détraqué,
ils assouplissent encore ces membres huileux aux reflets

mentados,
volonté

d'acier,

nerveux

mélopées

comme

ceux

rythme vibrant,

au

des félins. Dans leurs

ils lui font entrevoir les

sourires radieux des houris enivrantes. A l'ombre des

qui tamisent la lueur de la lune, ils
images brûlantes et sensuelles de ces
toujours jeunes et belles qui l'appellent ct

hautes forêts

évoquent

les

compagnes
lui OUVl'Cnt leurs bras.
Ainsi
ne

préparé,

le juramentado est

l'arrêtera, rien

prodiges

ne

prêt

le fera reculer. Il

de valeur. Dix fois

à tout. Rien

accomplira

des

il restera debout,
irrésistihle élan, jus­

frappé,

frappera encore, emporté par un
qu'au moment où la mort le saisira.

Avec ses compa­
il
s'introduira
dans
la
ville
gnons,
qu'on lui désigne j
il sait qu'il n'en sortira pas, mais il sait aussi qu'il ne
mourra

pas
de chrétiens

seul,

et il n'a

qu'un but, égorger

le

plus

qu'il pourra. Le docteur Montano nous
raconte l'entrée dans Tianggi de onze juramentados.
Divisés

en trois ou
quatre groupes, ils franchissent les
la
de
ville, pliant sous des charges da fourrage
portes
dans lesquelles ils ont caché leurs kriss. Prompts

comme

l'éclair, ils poignardent

les

gardes.

Dans leur

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

'188
course

folle, ils frappent

Aux cris de

:

ils

se

sur

se

relève et

tous

ceux

qu'ils

rencontrent.

l les

Los

[uramentados
troupes s'arment;
elles, le front haut, le kriss vissé à la
main. Une grêle de balles éclate; ils se courbent,
rampent et frappent. L'un d'eux, la poitrine traversée,
ruent

se

jette

sur

les soldats.

Transpercé

par

une

baïonnette, il est encore debout, essayant d'atteindre
son adversaire,
qui le tient cloué au bout .de son fusil.
Il faut

casse la tète d'un
coup de feu
lui
faire
lâcher
portant pour
prise.
Quand le dernier a succombé, lorsque dans la rue, vi­

qu'un

autre lui

à bout

dée par
que

l'épouvante,

ces onze

soldats,

sans

on

relève les cadavres,

on

constate

hommes armés de kriss ont haché

compter les blessés.

écrit le docteur Montane

:

«

Et

quinze
quelles blessures!

tel cadavre

a

la tète tran­

chée, tel autre est presque coupé en deux! Le premier
blessé qui me tombe sous la main est un soldat du
5e

montait la

garde à

la

porte par laquelle
assaillants; son
gauche est fracturé
en trois endroits; son
épaule et sa poitrine sont littéra­
lement hachées; l'amputation paraîtrait le meilleur

régiment qui

bras

sont entrés les

parti à prendre, mais dans ces chairs lacérées il n'y a
plus de place pour tailler un lambeau.
On voit combien, sur la plupart des points de ce
vaste archipel, la domination espagnole est précaire et
nominale. Dans l'intérieur de la grande île de Min­
danao, nul contrôle, nulle police. C'est le pays de la
»

terreur, le royaume de l'anarchie et de la cruauté. Le
meurtre y est

à l'état d'institution.

Un

bagani,

ou

homme vaillant, est celui qui a coupé soixante têtes;
on en vérifie
soigneusement le nombre, et le bagani
droit de porter un turban écarlate.
seul
le
possède
Tous les

dates,

ou

chefs,

sont

baganis. C'est.

le

car

�ARCIIIPEL DES PllILII'PINES,

18û

nage organisé, honoré, consacré; aussi la dépopulation
est-elle effrayante, la misère inénarrable. Les Mandayas
sont réduits à

en

percher

comme

les

oiseaux;

mais

leurs demeures aériennes ne les mettent pas toujours
à l'abri de leurs ennemis. Sur des poutres hautes de
10 à 15 mètres ils établissent une case dans laquelle
ils s'entassent pour passer la nuit et afin d'être en
nombre pour repousser les assaillants qui, à l'impro­

viste, viennent les attaquer, cherchant

à

incendier

leurs toitures de bambous à l'aide de flèches enflam­

Souvent, abrités

mées.
uns

leurs boucliers serrés les

sous

contre les autres et formant la

tortue, les assié­

g�ants

parviennent jusqu'aux pieux, qu'ils attaquent à
coups de hache, pendant que les assiégés font pleuvoir
SUl' eux une
grêle de pierres. Mais, leurs munitions,
épuisées, ils assistent, spectateurs impuissants, à l'œu­
vre de destruction,
jusqu'au moment où leur habita­
tion s'effondre dans le vide. Alors
des

captifs;

on

emmène les femmes et les

Le

fait le

enfants,

partage
vieillards, on

et l'incendie

con­

les débris.

sume

race

on

achève les blessés et les

génie

de la destruction semble incarné dans cette

malaise. Plus nombreuse et

plus forte,

couvert l'Asie de ruines. Enfermée dans
tourne contre elle-même

ses

elle eùt

îles, elle
instincts de cruauté, son
ces

besoin d'anéantissement. Les missionnaires seuls s'aven­
milieu de ces peuplades féroces. Ils ont, eux
fait
le sacrifice de leur vie, et, la tenant pour
aussi,
rien, parviennent à s'imposer, à évangéliser, à conver­

turent

au

tir. Ils travaillent pour leur Dieu et leur patrie, amènent
à la foi et à la soumission à l'Espagne les plus misé­

rables et les
tian de les

plus pauvres; mais ce n'est qu'à la condi­
dépayser et de les transplanter. Ils les

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

190

décident à les suivre, les entraînent à quelques jour­
nées de marche et fondent un pueblo. Ces établisse­

d'infieles reducidos se multiplient depuis
quelques années, formant, au milieu de la barbarie
qui les entoure, des oasis de culture et de vie relative­
ment paisibles, ouvertes à tous ceux qui viennent y
chercher un abri. Plus le pueblo compte de néophytes,
moins il est exposé à l'invasion hostile. Le docteur
Montane nous retrace à grands traits l'histoire de l'un
de ces hardis missionnaires, le révérend père Saturnino
Urios, de la Compngnie de Jésus. En une année il a
converti ct baptisé 5�00 infieles. Que hon nombre qe
ces conversions soient
plus apparentes que réelles, que
la misère y ait plus de part que la foi, cela sc peut; il
ments

n'en est pas moins vrai que le résultat obtenu est con­
sidérable, et que, pour gagner les âmes, il faut il tout
le moins commencer pnr sauver les corps,

III

En

quittant

les

Philippines

et

en

se

dirigeant

vers

l'est, on relève, à 220 lieues de distance, un groupe
d'îles, les Palaos ou Peleuis, suivant que' l'on adopte

l'appellation espagnole ou anglaise. Ce sont les avant­
postes de l'archipel des Carolines, avec lequel elles
se confondent,
et qui déploie, sur un espace de
5000 kilomètres de l'est à l'ouest, et de 600 du sud
au nord, son vaste éventail de
cinq cents îles ou tlots,
semés comme des émeraudes sur le Pacifique. Trois
de ces îles seulement, Ponapi, Oualan et Hogolou,

dressent à

une

grande

hauteur leurs sommets

cou-

�ILES CAROLINES.

ronnés de

verdure,

11)1

les nuages

lesquels s'effrangent
équatorial. Une végétation
intense tapisse le sol jusqu'au bord de la mer. Les
cocotiers bordent la plage; les nipas, palmiers sans
tronc et aux feuilles gigantesques, entrelacent leurs
puissants rameaux. Le pandanus, l'arbre des attols et
des terres volcaniques, le bananier, le figuier, l'arbre à
pain, abondent'. Mais plus abondantes encore sont les
fougères, dont on retrouve dans ces îles toutes les
variétés, depuis la fougère arborescente, si commune
dans l'archipel des Sandwich, où elle atteint de 8 il
rosés

du

sur

contre-courant

9"',50 de hauteur.
de cet archipel se compose d'îles
d'attols
construits
basses,
par les zoophytes, lentement
surexhaussés pendant des siècles par l'Océan, ct aUei­
Tout le reste

gnant déjà

une

altitude

qui

les met à l'abri des

raz

de

marée et des vagues de translation. Situées entre le
courant et le contre-courant équatorial qui les enser­

rent, dans la

zone

des vents d'ouest

qui

entraînent

vers

les nuages du tropique du Can­
cer, arrosées par des pluies abondantes ct fréquentes,
ces îles sillonnées de cours d'eau jouissent d'une tem­

les côtes

asiatiques

pérnture égale qui oscille toute l'année entre
29 degrés. Cette chaleur continue est tempérée

22 et
par la

brise de mer. L'action du soleil et de l'eau sur ce sol
de détritus d'une grande profondeur entretient une
végétation abondante et fournit aux habitants tout ce
qui est nécessaire à leur alimentation. Vivant sans

besoins, ils vivent aussi
être

parmi

les

peuplades

de

et, seuls

peut­
l'Océanie, ignorent la

sans commerce

1. El Archipiélago Filipino y las islas, ,lIQ1'ianas, Carolinas y
Palaos, por D. José lllontero y, Vidal, �Iadrid, 1866, lll. I'ello, 1 vol. in-Sv,

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

102

guerre et la chasse, Dans l'île d'Oualan ils sont totale­
dépourvus d'armes; ({ ils n'ont même pas de

ment

1

frapper leur semblable ». Leur
industrie se borne à la pêche i les côtes, semées de
récifs qui sc prolongent au large, sont très poisson­
bâtons destinés

et abondent surtout

neuses
mer.

à

Les

dangers

de la

en

neruialls, licornes de

navigation ont fuit d'eux d'ex­
pirogues, merveilleusement

cellents marins. Sur leurs

construites, ils

n'hésitent pas à s'aventurer à de
distances i ils excellent à capturer le poisson
volant, et pourchassent même les baleines, qu'ils forcent
à s'échouer dans les récifs, où ils les tuent et les

grandes

dépècent.

•

La moelle de certains arbres, le fruit de I'arhre à
pain, le bananier forment, avec le poisson et les tor­

tues, la base de leur nourriture. Le bambou leur fournit
les matériaux nécessaires pour construire leurs hahita-.
tions et les

meubles dont ils font usage. Presque
ils
ne
nus,
portent de pagnes que dans les
occasions. Ces pagnes, fabriqués avec les fibres

toujours
grandes

rares

d'une herbe

goût;

longue et souple, sont soyeux et teints avec
l'appellent, par leur tissu fin et léger, les

ils

étoffes confectionnées

en

Chine

avec

d'ananas. Leur costume ordinaire
étroite ceinture

en

les fils des feuilles
sc

compose d'une

écorce de bananier. Les femmes la

portent un peu plus large que les hommes; elles y ajou­
tent par derrière une sorte de coussin épais et pendant
qui rappelle les tournures féminines de nos modes ac­
tuelles,

et

vent. Ce
un

qui

leur

permet

de s'asseoir où elles

se

trou­

coussin, qui leur bat les jambes, leur donne

aspect bizarre

et

une

L Les ües Earolines, par A.

démarche

grotesque. Cette

Gouts; Paris, Challamel aîné.

�ILES CAnOLINES.

195

mode adoptée dans l'île d'Oualnn n'est cependant pas
répandue dans tout l'archipel.
M. Auguste Gouts nous fait des habitants du groupe
d'Hogolou un portrait qui, sauf quelques modifications
peu importantes, s'applique à la plupart des indigènes
des Carolines:

ture, bien

poitrine

est

Les hommes, dit-il, sont de haute sta­
proportionnés, musculeux et actifs; leur
«

large

tournés, leurs pieds
veux
ceux

et

saillante, leurs membres bien

et leurs mains

sont beaux et bien

des Africains.

frisés,

sans

petits;

leurs che­

être semblables à

Le front est haut et droit, les
nez bien dessiné et les lèvres

pommettes saillantes, le
assez

minces. Ils ont les dents belles et blanches, le
large, le cou court et épais. Les yeux sont noirs,

menton

vifs,

brillants et

perçants

....

Les femmes sont

petites,

douées de jolies traits et d'un œil noir, étincelant, plein
de tendresse et de volupté. Elles ont la gorge arrondie
et bien fournie, la taille élancée, les attaches fines et les
extrémités fort petites. » A douze ans, elles sont nubiles.
Le révérend L.-H. Gulick, fils d'un missionnaire amé­
ricain des îles Sandwich, missionnaire lui-même aux
îles Carolines, où il

naturelles de l'île
«

La

a
passé huit années, nous fait des
Ponapi une description aussi flatteuse:

plupart, dit-il, ont le
rarement plus foncé

teint d'une couleur olive

que celui de nos brunes
foncées. Cette couleur est encore rehaussée par une

claire,

application journalière de jus de turmerie (curcuma),
qui, avec les tresses longues et couleur de jais de leurs
cheveux élégamment noués et retenus par une guirlande
de fleurs, complète le beau idéal de la nymphe de

Ponapi 1.

»

I. Vivien de Saint-Martin, Nouveau Dictionnaire de
universelle.

géogl'aphie

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

104

De l'étude de leurs traditions

religieuses,

il semble­

rait résulter que ces insulaires ont eu, dans des temps
reculés, des l'apports avec les Japonais. On retrouve, en

effet, chez

eux, certaines

pratiques religieuses

dérivées

du culte que les Japonais rendent aux esprits invisibles,
et les formules mêmes de ce culte sont évidemment em­

pruntées

il la

langue asiatique.
population

Le chiffre de la
dont '18 000 de

race

ne

Par suite des croisements
ces

deux

l'aces

tend il

dépasse

noire et '10 000 de

fréquents,
disparaître.

pas 28 000,
cuivrée.

l'ace

la distinction entre

Entrevu en 1526 ct '1528 par don Diego da Rocha,
navigateur portugais, reconnu en '1542 par Ruy Lopez
de Villalobos, chargé par Mendoza, vice-roi du Mexique.
de visiter les îles il l'ouest de l'Amérique, l'archipel des
Carolines reçut, en '168(j, son nom actuel de Francesco
Lazeano, célèbre marin espagnol, qui le baptisa ainsi
en

l'honneur du fils de

Philippe

IV ct de Marie-Anne

d'Autriche, Charles II, depuis roi d'Espagne. Vers 172'1,

pères jésuites du collège de Manille y firent un court
séjour ct puhlièrent les premiers renseignements SUl'

des

ces

habitants. Ils dressèrent aussi des cartes de leur si­

géographique; mais ces cartes fourmillent d'er­
c'est au capitaine russe Lûtke, depuis amiral.
l'on est redevable d'indications exactes ct précises.

tuation

reurs, ct

que
Ainsi que Vancouver aux îles Sandwich, l'amiral Lütke
a laissé aux Carolines la
réputation méritée d'un bien­
faiteur.

L'on n'a pas oublié qu'il y a deux ans il peine, l'oc­
cupation de l'ile Yap, l'une des plus importantes de ce
gl'Oupe, faillit amener entre l'Espagne et l'Allemagne
conflit qui, déféré à l'arbitrage du saint-siège, se

un

termina par

une

décision

en

faveur de

l'Espagne.

Tous

�ILES CAfiOLE'iES.

les droits étaient de
fois

dissimuler

195

côté, mais

son

on ne

saurait toute­

avait

singulièrement négligé
ses devoirs en s'abstenant de notifier sa
prise de posses­
sion d'un archipel découvert par elle et d'y créer un
se

qu'elle

établissement. Réveillée de

sa

torpeur par

cette

alerte,

elle s'est

empressée de réparer sa faute, et cet incident
a
amené, entre l'Angleterre et elle, un rapprochement
inattendu. L'entrée en scène, dans le Pacifique, de
l'Allemagne maritime et commerçante, s'emparant brus­
quement d'une partie de la Nouvelle-Guinée, de l'ar­
chipel de Bismnrok et de la Nouvelle-Irlande, portant
une main hardie sur les Carolines, réclamant
l'archipel
des

Marshall, celui de Samoa, le groupe des Salomon,

les îles des Amis, était
toutes les appréhensions.
Nous

avons

relaté

en

plus

effet de nature à éveiller

haut les craintes conçues

en

Australie, les réclamations des colons anglais, leurs
menaces et leurs rêves. Les conventions intervenues

l'Allemagne et l'Angleterre n'ont pas résolu, mais
ajourné la question; si elles n'accordent pai&gt; à l'Alle­
magne tout ce à quoi elle prétendait, elles consacrent
ses
prises de possession dans une grande mesure, lais­
sant à son ambition coloniale une porte largement ou­
entre

verte ct lui assurant des

sérieux.

L'Espagne

reconnaissance de
11 la

ses

dû

commerciaux très

avantages

également,

droits

sur

navigation allemande un
émigrants allemands, les
terres, les mêmes privilèges

aux

de

a

les

en

échange

de la

Carolines, concéder

traitement de faveur, et
mêmes facilités d'achat
et les mêmes droits

nationaux. Étant données l'activité

qu'à

prodigieuse des
l'apathie
espagnols, il est fort
.à craindre que, dans peu d'années, les premiers n'aient
conquis aux Carolines une véritable prépondérance, et
ses

Allemands et

des colons

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

196
ne

laissent à

sans

force

l'Espagne qu'une

comme sans

suzeraineté nominale

racines.

IV

A l'est des Carolines, sur une mer transparente et
calme, l'archipel des Marshall soulève au-dessus de
l'océan ses trente-trois îles, que relient les unes aux

récifs' sous-marins tapissés de sable et de
madrépores. De formation coralligène, elles se ratta­
chent au groupe des Gilbert. avec lequel elles se con­
fondent, et qui, au dire de certains navigateurs, tendrait
à disparaître, par suite d'un affaissement du sol. Cette
hypothèse ne repose sur aucune observation précise. Ce
qui paraît plus vraisemblable, au contraire, c'est
l'exhaussement continu des bancs de coraux qui, pro­
longeant toujours plus au large la superficie des îles
basses des Gilbert, semble leur enlever en altitude ce
qu'il leur ajoute en étendue. Les zoophytes à l'œuvre
poursuivent là encore leur incessant travail de construc­
autres des

et les prodigieux massifs créés par eux amortissent
point la houle de l'océan qu'entre ces îles la mer
acquiert une translucidité prodigieuse. On navigue sur
des eaux unies qui permettent de discerner jusqu'à une
grande profondeur le relief du sol sous-marin, les arêtes
aiguës des récifs, les bancs madréporiques, les coraux
aux formes bizarres et contournées, entre
lesquels sc
meuvent capricieusement des poissons étranges, sillon­
nant, comme de rapides éclairs qui emprunteraient au
prisme de l'arc-en-ciel ses couleurs variées, l'onde im­
mobile dans laquelle ils se jouent.

tion,
à

ce

�197

ILES MARSHALL.

A

que nous nous éloignons du grand archipel
la flore et la faune s'affinent. A la végétation

mesure

d'Asie,

sombre et monstrueuse de Sumatra et de Bornéo succè­

dent des forêts dans

lesquelles

l'air

circule,

sous

les­

quelles pénètre la lumière tamisée du soleil des tropi­
ques, brùlant encore, mais moins écrasant que celui
de l' équateur. L'impénétrable ramure qui recouvre les
marécnges croupissants
aux verts panaches des

fait

place

aux

troncs

cocotiers et des

élancés,

palmiers,

aux

feuilles lancéolées et bruissantes du
tiges noueuses,
pandanus. La faune est pauvre en animaux terrestres:
aux

oiseaux de terre et de mer, mais aussi d'in
nombrables moustiques, fléau de ces régions.

quelques

en

...

Wallis, prédécesseur de Cool" découvrit cet archipel
1767; mais, on a pu le remarquer, c'était rarement

alors à celui

qui

découvrait

une

terre nouvelle

qu'en

revenait l'honneur. Bien que 13 postérité ait cassé l'in­
juste arrêt qui attribuait à Amerigo Vespucci la gloire

d'avoir abordé le

premier

au nouveau

monde,

son nom

n'en reste pas moins attaché à tout un continent. Mars­
hall, qui devait donner le sien à ce groupe d'îles, y
aborda en 1778, revenant de Port-Jackson, en Chine.
Entre les habitants des Marshall et
des

Carolines, l'analogie

sont belles et

front

ceux

de

l'archipel

frappante. Les femmes y
les hommes bièn faits, le

est

gracieuses,
développé, les cheveux longs

et

parfois

bouclés.

habitations, la nourriture, sont les mêmes. Les
chefs pratiquent la polygamie, mais leurs inférieurs
n'ont d'ordinaire qu'une femme. Par une coutume sin­
Les

gulière, ils limitent eux-mêmes l'accroissement de la
population par l'infanticide, n'admettant pas qu'une
femme puisse avoir plus de trois enfants, et mettant à
mort ceux dont elle pourrait devenir mère, ce chiffre

�L'OCJÜ� PACIFIQUE,

HJS

atteint. Contrairement aussi à la

plupart des tribus po­
temples, et n'admet­
tent que les ancêtres au r[!ng des divinités. Lorsqu'un
des leurs vient à mourir, ils le déposent, soigneusement
enveloppé de bandelettes, dans un canot qu'ils 'lancent
à la mer, la proue à l'ouest. Le contre-courant équato­
rial saisit le frêle esquif avec son lugubre fardeau et
l'entraîne au large. Plus d'un navire, dans ces parages,
a vu
passer près de lui ces canots mortuaires que la mer
engloutis, non sans qu'ils aient parcouru parfois de
grandes distances.
Les missionnaires havaiens ont tenté, les premiers,
de convertir ces indigènes au protestantisme, et leurs
lynésiennes,

ils n'ont ni culte ni

efforts ont été couronnés de succès. La mission

protes­

tante des îles Hawaï relève elle-même directement de la

société mère, dont le
américaine fut donc la
ces

îles, mais elle s'y

siège est
première
exerça

au

à Boston. L'influence
à

se

faire sentir dans

profit

de

l'Allemagne,

n'est pas la dernière fois que nous noterons ce
symptôme d'entente tacite entre deux peuples que réunit
ct

ce

un

même désir d'entraver dans l'Océauie les

progrès

de

A la

l'Angleterre.
leur inspire sc

jalousie commerciale que l'Angleterre
joint l'hostilité religieuse qu'ils éprou­

vent pour la France et l'Espagne catholiques. Aussi les
États-Unis, loin de contrecarrer les visées coloniales de

l'Allemagne,

les favorisent-ils"

au

contraire, dans

ces

mers, où leur politique séculaire est de ne pas chercher
à s'étendre eux-mêmes par des prises de possession,

mais de s'assurer des

lement,

ports de relâche

et de tenir la balance

égale
puissances européennes. En 1878, les

grandes

Allemands avaient

aux îles Marshall, un
dépôt de charbon.
1885, ils plantaient leur drapeau SUl' plu-

établi à Yalouit,
En octobre

et de ravitail­

entre les

�ILES �[AI\IA;'i;'iES.

tno

sieurs îles des deux groupes, et, en février
annonçaient officiellement l'annexion de tout
à

1886,

ils

l'archipel

l'empire d'Allemagne.

v

avoir heureusement franchi, ainsi que
l'avons raconté plus haut, le détroit qui porte 80n
nom, Magellan déboucha enfin dans l'océan Pacifique,
le 28 novembre 1520, après plus d'une année de tâton­
nements et d'efforts pour s'ouvrir une voie nouvelle

Lorsque, après

nous

l'Asie,

vers

une

·seule idée hantait alors

ce cerveau

puis­

regagner le temps perdu, forcer de voiles I!I;
atteindre son but. Ignorant des distances qui le sépa­
sant

:

myriades d'îles
dont était semé cet océan nouveau sur lequel il s'enga­
geait, il fit route au nord-est, naviguant pendant des
raient du

mois

grand archipel asiatique,

sans

se

lasser, décrivant

mais suivant d'instinct la route

une

des

courbe immense.

devait le conduire
au terme, favorisé
par les vents et les courants de cette
mer, pacifique entre toutes, sur laquelle il ne devait

qui

cyclones ni tempêtes, comptant les jours
qui séparaient de sa conquête et de sa mort.
Le 6 mars 1521, il relevait au large un groupe de
quinze îles, le premier archipel d'Océanie vu par un
Européen. Au centre, l'île de Guam, IiI' plus importante
rencontrer ni

le

des Mariannes, dressait
couverts ùe

forêts.

végétation.

La

ses

longue

sur

l'océan

ses

hauts sommets

côtes envahies par une abondante
chaîne d'îles, courant du nord au

sud, semblait lui barrer la route, lui masquer les Phi­
lippines. C'était au delà, ù 400 lieues dans l'ouest, que

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

200

trouvaient Luçon et Mindanao, le seuil de cet archipel
asiatique cherché sur tant de mers. Les Mariannes ne
l'arrêtèrent pas; il les contourna, suivi par toute une
se

flotte de canots aux grandes voiles carrées, montés chacun
par cinquante à cent indigènes. Frappé du spectacle
curieux

qu'offrait

cette multitude d'embarcations dont

la voilure et la mâture lui

rappelaient les felouques de
la Méditerranée, il baptisa d'abord ces îles du nom de
islas de las Velas latinas, îles des Voiles latines; puis,
ayant accueilli à son bord quelques indigènes qui, sé­
duits par la vue du fer qu'ils apercevaient pour la pre­
mière fois, cherchèrent à en dérober quelques frag­
ments, il les

appela

islas de los Ladrones, îles des

Larrons. Plus tard enfin, se conformant à un vieil mage
espagnol, il les porta sur ses cartes sous la dénomina­
tion

d'archipel Saint-Lazare, d'après l'évangile

du

jour

où il les découvrit..
en
Europe, ses compagnons firent une
magnifique description des pays qu'ils avaient visités,
que Charles-Quint conçut le projet de joindre l'Orient
à l'Occident par la conquête de toutes ces îlcs dont,
pour la première fois, l'existence était révélée à l'Eu­
rope. Maître du Mexique et de J'Amérique centrale, dc
800 lieues de côtes sur le Pacifique, le tout-puissant
empereur, arbitre de l'Europe, ne voyait pas de bornes
à sa domination. Entre les rives mexicaines et l'archipel
d'Asie, l'imagination surexcitée des hardis marins espa­
gnols rêvait une succession ininterrompue d'archipels
riches en or et en épices, séparés par des bras de mer
faciles à franchir, étapes préparées par la nature, des­

A leur retour

si

tinées à relier les deux continents. Tout

monde

s'ouvrait à leurs yeux éblouis. On ajoutait foi
récits les plus surprenants, aux assertions les plus

nouveau
aux

un

�ILES MARIANNES.

étranges.

L'or du

nouveau

201

monde, les produits précieux

de l'Asie affluaient et levaient tous les doutes. Ce que
l'on voyait, ce que l'on touchait, autorisait à tout
croire.

Sur l'ordre de

Charles-Quint,

le

général Ruy Lopez

de Villalobos mit à la voile pour les Philippines. Il de­
vait vérifier le rapport des compagnons de Magellan,

compléter ses découvertes,

achever

ses

conquêtes. Villa­

Carolines orientales, les Palaos,
mais, à court de vivres et de muni­

lobos reconnut les

Luçon, Saragan;
tions, ne pouvant ni combler les vides de son effectif
ni remplacer ou réparer sa flottille, échouée comme
une
épave à Amboine, il y mourut à bout de forces,

rongé par le chagrin, désespéré de ne pouvoir rentrer
triomphateur en Espagne. Il avait accompli des prodiges
avec les faibles ressources dont il disposait, Lancé ainsi
aux extrémités du monde, il avait tenté
l'impossible:
conquérir avec une poignée d'hommes des archipels
peuplés de millions d'indigènes, planter et maintenir
sur ces terres inconnues le pavillon confié à l'a garde.
La mort de Villalobos n'était pas pour décourager ses
successeurs. Jamais
l'Espagne ne fut plus riche en
hommes qu'à cette époque. Un souffle ardent soulevait
ce
peuple enfiévré de sa grandeur, ne doutant de rien,
convaincu qu'il était appelé à conquérir et à gouverner
le monde. Jamais la fierté castillane ne fut plus et mieux
justifiée; jamais autant de héros, illustres ou obscurs,
ne se lancèrent
plus hardiment dans l'inconnu, emportés
par une force irrésistible, mélange singulier de soif de
l'or, d'amour des aventures, de ferveur religieuse et
d'orgueil patriotique.
Après Charles-Quint, Philippe II. Après Magellan et
Yillalobos, Miguel Lopez de Legaspé. Philippe II reprit
�.

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

�02

père, Legaspé fut chargé de les exé­
d'Espagne, don Luis de Ve­
du
lasco, gouverneur
Mexique, équipe une nouvelle
flotte dont Legnspé prend le commandement. Parti
les

projets

de

son

-cuter. Sur l'ordre du roi

en

1563,

au

moment de la mousson, les vents d'ouest

le poussent

rapidement sur la route déjà suivie en partie
par .Magellan. Il relève l'archipel de los Ladrones, qui,
débaptisé une fois de plus, en 1668, devait recevoir,
-en l'honneur de .la feue reine
d'Espagne, Marie-Anne
d'Autriche, le nom d'îles Mariannes, qui lui est défini­
tivement resté. Il y débarqua et planta sur la plage, à
côté de l'étendard d'Espagne, la croix chrétienne, pre­
nant possession de ces îles au nom du roi son maitre.
Bien accueilli par les hahitants auxquels il promit
d'envoyer des missionnaires pour les convertir et les
instruire, il n'y fit qu'un court séjour et s'achemina sur
les Philippines, dont il compléta la conquête. Plus im­
portantes et plus riches que les Mariannes, les Philip­
pines l'absorbèrent, lui ct ses successeurs. Ce beau
fleuron ajouté à la couronne d'Espagne leur fit oublier
longtemps l'archipel voisin. Ils l'eussent entièrement
négligé sans le zèle des missionnaires, aussi impatient:'&gt;
,

de

porter dans
L'un de

contrées la croix du Christ que
conquérir des terres nouvelles.

ces

hardis soldats de

grand rôle dans
Diego de Sanvitores,
descendant d'une illustre maison de Burgos, comptant
le Cid parmi ses ancêtres, était entré dans la Compagnie
de Jésus et avait professé à l'université d'Alcala. Le
clergé espagnol d'alors se recrutait fréquemment
parmi les plus grandes familles du royaume. L'Église,
et surtout la Compagnie de Jésus, était une armée
enflammée du zèle de Dieu, impatiente d'étendre son
ces

missionnaires

ces

a

joué

l'histoire des Mariannes. Don Luis

un

�ILES �L\l\L\;'iNES.

empire, aspirant,

20:5

elle aussi, à l'universelle domina­

tion, Passionnés pour la conquête des âmes, assoiffés
de martyre, les missionnaires espagnols affrontaient

les

dangers

les soldats,

supérieurs

la même

intrépidité que les marins et
le
emportés par même souffle héroïque:Les
de la Compagnie avaient peine à modérer
avec

le zèle de leurs ardents

acolytes, qui tous brûlaient du
et de conquérir une place
dans le martyrologe déjà long du seizième siècle. Sanvi­
tores obtint d'eux, non sans peine, d'être envoyé au
Mexique, où le vice-roi, comte de Ratios, essaya vaine­
ment de le retenir, séduit par son éloquence et frappé
des conversions nombreuses qu'il faisait. Si vaste que
fût encore ce champ nouveau, il ne satisfaisait pas les
vœux de Sanvitores. Pionnier du Christianisme, il aspi­

désir d'illustrer leurs

rait à le

porter là

inconnu. Les

noms

où le

nom

du Christ était

encore

Philippines l'attiraient; il obtint la per­

mission de

s'y rendre.
d'Acapulco le 5 avril '1662, il abordait aux
Philippines le 10 juillet suivant, après avoir fait escale
dans l'archipel des Mariannes, où les indigènes lui
rappelaient la promesse de l'amiral de Logaspé de leur
envoyel' des missionnaires d'Espagne. Touché pal' leur
accueil, par le désir qu'ils manifestaient de le voir se
fixer nu milieu d'eux, saisi d'un grand trouble religieux
à la pensée qu'ils attendaient depuis des années l'exé­
cution d'un engagement solennel, il crut en outre
entendre, dans le silence de la nuit, une voix mysté­
rieuse l'appeler par son nom et lui dire qu'il avait
reçu la mission de prêcher l'Évangile à ces pauvres.
C'était un ordre d'en haut, il ne songea plus qu'à obéir.
A peine débarqué aux Philippines, il en fit part à son
supérieur ecclésiastique, Michel Sola no qui essaya
Parti

,

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

204

vainement de le dissuader, charmé, lui aussi, du zèle
religieux de ce nouvel apôtre qui, en peu de temps,

apprenait la langue tagale et conquérait, par sa douceur
persuasive, une grande influence parmi ces populations
jusqu'ici rebelles aux enseignements des mission­
narres,

de la résistance

qu'il rencontrait,
Philippe IV et à la reine. Dans
mémoires touchants qu'il leur adressa, il repré­
avec force l'état
d'ignorance et d'abandon de ces

Pour

triompher

Sanvitores s'adressa à
deux
senta

malheureux insulaires, leur ardent désir de recevoir
les enseignements et les consolations de l'église, leur
foi naïve et vague

ne

sachant à

fixer, le danger qu'ils couraient
mahométisme
tous les

qui

jours

catholicisme.
IV

Philippe
Devançant

de

se

répand

nouveaux

quoi
«

de

s'arrêter et

se

J'être infectés du

tous costés, et qui
progrès, à la honte

fait
du

»

se

mourait

quand ce mémoire lui parvint.
prédisant, le hardi mis­

l'événement et le

sionnaire n'hésitait pas à lui rappeler ses devoirs et
« l'heure fatale où le roi des
rois, le seigneur des sei­

gneurs, doit l'appeler au jugement et luy dire ces
paroles redoutables: Rendez compte de votre adminis­
tration.

»

Le ':24

juin 1665, Philippe

IV donnait ordre

gouyernement des Philippines de fournir au nouvel
apôtre « tous les vaisseaux et tous les secours néces­
au

saires pour travailler à la conversion des indigènes des
îles Mariannes. » Lui-même succombait le 17 septembre

de la même année.

Malgré

ces

autorités des

ordres formels, le mauvais vouloir des
Philippines entrava, plus de deux ans

Sanvitores, mais la reine lui vint en
il débarquait aux Mariannes, où
'1668,
juin

encore, le zèle de

aide. Le 15

�ILES �IARL\�NES.

205

.

il devait
et

jouer un si grand rôle, convertir les indigènes
obtenir, le 2 avril 1672, cette palme du martyre à

aspirait de toutes les forces de son âme.
prétexte et le point de départ d'une de
dans lesquelles se révélait
ces
d'extermination
guerres
le sombre et fanatique génie de l'Espagne. Doux et
humble de cœur, Sanvitores en avait retardé l'explosion.
Vénéré comme un saint par les indigènes aussi bien que
par ses compatriotes, sa haute autorité, son éloquence
persuasive, son amour pour ses ouailles, avaient pré­
venu l'inévitable conflit entre la race
conquérante et la
il

laquelle

Sa mort fut le

convertie.à la foi, mais non soumise par la force.
Les Chamarras, issus d'un fonds indonésien mélangé
de Papouas et de Négritos, étaient fiers, soucieux de
race

leur autonomie et de leur

fertile,

indépendance.

Sur

un

sol

climat chaud mais salubre, dans leurs
forêts et au milieu d'une végétation luxuriante,

sous un

épaisses

ils vivaient

sans

peine,

riches

au

sein de I'abondance.

Contenues par le respect que leur inspirait Sanvitores,
les convoitises des Espagnols se réveillèrent à sa mort.
Pour la venger, il ne fallait rien moins que la conquête.
La lutte eclata, âpre, furieuse, entre une poignee

d'envahisseurs disciplinés et bien

armés et

60,000 indi­

autres moyens de défense que des arcs,
gènes,
des flèches et des lances. La guerre fut longue, mais
sans

le résultat

cimés, les

fut pas douteux un instant. Écrasés, dé­
Chamarras ne se soumirent pas, mais

ne

1710, on n'en compte plus que 5,559;
174'1, il n'en restait que 1,816. Rarement pareille

moururent. En
en

depopulation sévit sur un pays; rarement aussi modifi­
cations plus profondes se produisirent chez un peuple
dans un aussi court espace de temps. Qui reconnaîtrait,
dans le portrait que Sanvitores et ses contemporains

�L'OCÉAN PACIFIQUE,

206

ont tracé

dégénérés

des Chamorros, les descendants éteints et
de cette race brillante? Vifs, gais, intelli­

gents, pleins d'énergie

et de

fierté, agriculteurs habiles,

hardis marins, robustes et de haute taille, experts
dans l'art de construire et de diriger leurs canots, les
anciens Chamorros étaient
des

gènes
prit des

en

Philippines. Quand

tout

le

supérieurs

aux

indi­

gouvernement espagnol

pour arrêter enfin l'œuvre de dépopu­
lation, il était trop tard. Épuisés par la misère et les
mauvais traitements, les survivants n'avaient ni la force
de

mesmes

ni celle de

se remettre au travail.
L'Espagne
Philippines un certain nombre de
familles tagales, et repeupler lentement une contrée
dépeuplée en quelques années. A peine si l'on compte
aujourd'hui 9,000 habitants dans cet archipel autrefois
prospère.
Race conquérante, dure à elle-même ct aux autres,
intrépide et fanatique, la race espagnole n'a jamais été
une race colonisatrice. Semblable à ces hardis
pionniers
de l'Amérique du Nord qui s'enfoncent chaque jour
plus avant dans les solitudes du Far-West, détruisant
les Indiens, faisant de larges trouées dans les forêts,
frayant la voie à la civilisation dont ils sont les enfants
perdus, l'avant-garde inconsciente, à laquelle ils n'em­
pruntent' que ses moyens de destruction, l'Espagnol
du xv" et du XVIe siècle a pénétré dans le nouveau
monde et dans l'Océanie comme la cognée dans l'arbre
séculaire qu'elle couche à terre. Éblouie pnr l'éclat
et la rapidité de leurs conquêtes, par cette audace
inouïe et cette fortune sans pareille qui, de l'Orient
à l'Occident, de l'Amérique à l'Asie, faisaient flotter
leur drapeau victorieux sur des ruines entassées et
des peuples décimés, l'Europe vit longtemps dans

réagir

dut faire venir des

�ILES MAI\IAMES.

l'Espagne,

plus

comme

tard dans

207

l'Angleterre,

la

puis­

colonisatrice par excellence.
L'or cachait le sang, l'éclat de la domination voilait

sance

l'abjection des autochtones asservis. Par­
l'Espagnol passait comme un vent de colère et

la misère ct
tout où

de

le vide

tempête,

les

se

faisait, ct,

sur

le sol

survivants erraient affamés et

rares

friche,

en

traqués.

Con­

n'est pas coloniser, supprimer n'est pas édifier,
et de ces immenses contrées à travers lesquelles l'Es­

quérir
pagne
à

a

peine

promené

incertaines

pines.

génie destructeur et conquérant,
aujourd'hui quelques possessions,
Cuha, précaires comme les Philip­

son

lui reste-t-il

Elle

comme
a

de la Floride

perdu
au

tout le

nouveau

cap Horn,

et

cc

monde,

du Texas et

n'est pas à elle qu'ont
d'un Colomb, les pro-

profité ses conquêtes, le génie
digieuses audaces d'un Corlez, d'un Pizarre
Almagro, la ténacité d'un Magellan, les vertus
Sanvitores, Elle

vaincues,

non

a

à les élever à

civiliser. Là où elle
se

dresser

cherché à

a

se

elle,

réussi dans

substituer

,

d'un

aux

races

d'un

à les instruire, à les
son

devant elle, menaçants

œuvre, elle
et

haineux,

a vu
ses

sujets révoltés, et, après des luttes fratricides, elle a vu
lui échapper ses plus belles conquêtes. Là où elle avait
semé la ruine, elle a récolté la tempête. Les descen­
dants de ceux qui avaient vaincu pour elle se sont
armés contre elle; substitués aux opprimés, ils ont
hérité de leurs colères et les ont vengés.
Aux iles

Mariannes,

on

voit s'arrêter le formidable

élan de l'invasion

de

ses

hardis

à la dernière

espagnole, mais non les découvertes
navigateurs. A mille lieues dans l'ouest,
étape qui nous reste à franchir avant

d'aborder le littoral américain, les îles Sandwich dres­
sent, solitaires et ensoleillées.Jeurs montagnes géantes,

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

208

leurs cimes

neigeuses, leurs cratères

énormes. En

don Juan Gaetano, à bord deson lourd
villon espagnol, longea lentement

galion
ces

1555,

battant pa­

côtes, releva

principales îles, leur donna le nom
de Li Giardini, les îles des Jardins. Y aborda-t-il? Sur
ce
point, son journal est muet, et les traditions indi­

successivement les

laissent deviner

qu'un souvenir confus d'îles
large et de terreurs causées par
ce spectacle inexplicable.
Ici nous atteignons l'Ultima Thulé de cette race
polynésienne dont nous avons essayé de décrire les
mœurs et de suivre les
migrations successives. Issue
du grand archipel d'Asie, elle a suivi, au nord et au
sud, deux courants parallèles et distincts. Aux îles
Sandwich, elle n'était plus qu'à 700 lieues du continent
américain, mais les vents et les flots l'y arrêtèrent et
l'y fixèrent. Ce fut son point extrême, ce fut aussi celui
où elle s'épanouit librement, où elle atteignit son apo­
gée. Ici, l'histoire se substitue à la légende, l'éclaire
et va nous permettre de fixer les traits caractéristiques
de cette race qui s'éteint.

gènes

ne

flottantes entrevues

au

�CHAPITRE VI

L'OCÉAN PACIFIQUE

DU

NORD.

-

ARCHIPEL

HAVAÏEN

1

Plus

de

1000

Mariannes de

lieues

l'archipel

de

Ilavaïen

séparent

mer
ou

les

îles

des Sandwich'. Mer

déserte, semée çà et là, à de grands inter­
d'îlots
valles,
inhabités, de récifs mal connus, de rocs
hantés par des bandes innombrables d'oiseaux pê­
solitaire et

cheurs accumulant

sur

les sommets dénudés de riches

gisements de guano. Deux grands courants parallèles,
le courant et le contre-courant équatorial, sillonnent
cet espace vide. Le

premier,

au

nord,

roule

ses

flots de

1. Archipel Havaîen ou archipel des Sandwich sont deux termes
synonymes. Ces îles sont connues à l'étranger sous le nom de Sandwich
que le capitaine Cook leur donna en 1778, en l'honneur de lord
tSandwich, premier lore! de l'arnir=uté anglaise. Leur vrai nom est îles
Havai, emprunté à la plus grandi! du groupe. Les indigènes et le gouvernement

local

ne

les

désignent

pas autrement.

�L'OCEAN PACIFIQUE.

210

l'ouest; le second, -plus au sud, court en sens
inverse, de l'ouest à l'est. Peu ou pas de navires. Ceux

l'est à
.

qui

vont

d'Amérique

en

Asie

longent

le

tropique

du

Cancer; les bâtiments qui relient San-Francisco à
l'Australie coupent l'Équateur plus à l'est. Entre le
d'Asie et

grand archipel

l'archipel Havaïen, étape

natu-

.

l'elle pour atteindre l'Amérique, il n'y a pas de com­
merce direct. La distance est
trop considérable; la mer
des Indes, la mer Rouge et le canal de Suez offrent aux
produits des îles de la Sonde, de Bornéo et des Célèbes
une

route

plus

courte pour gagner

l'Europe.

parties de l'Océanie nul point
de contact, aucun rapprochement. Ce sont deux mondes
parfaitement distincts, en dépit de la similitude d'ori­
gine des races indigènes qui les habitent. L'influence
espagnole domine dans l'archipel d'Asie, comme l'in­
Aussi entre

fluence

deux

ces

anglaise

dans l'Australasie. Dans la

Polynésie

État-Unis. San­
Francisco, la grande métropole de l'ouest, la reine du
Pacifique, déborde et domine sur cette partie du monde,
du nord,

detournant à

Japon

et de la

tête de

rencontrons celle des

nous

ligne

son

profit

une

partie

du

commerce

du

Chine, attirant dans son port immense,
du grand chemin de fer du Pacifique, les

soieries, les thés, les
de l'Asie et de

café, le coton, le riz

sucres, le

l'archipel

Havaïen,

degré de latitude nord
degré de longitude ouest

Situées entre le 25· et le 18·
et entre le 160· et le 155·

du méridien de

Greenwich, les

de huit, décrivent

une

îles

Havaï,

ail nombre

courbe du sud-est

au

nord­

ouest.

En arrivant du sud-est, on relève d'abord l'île dq
IIavaï, qui donne son nom au groupe, et dont les mon­
tagnes géantes, plus élevées que le mont Blanc et cou-

�ARCIIlPEL

vertes

de

ombre

sur

lIAVAlEN.

211

neiges éternelles, projettent au loin leur
abrupts étaient, il ya
de
volcans en éruption,
d'années
couronnés
encore,
peu
vomissant des fleuves de lave et de feu qui venaient se
perdre dans la mer, comblant ses abîmes, créant çà et
là des caps menaçants, enserrant des anses profondes
et modifiant chaque année la configuration du sol.
L'île a ainsi grandi, et, dans cette lutte incessante
l'océan. Ces sommets

entre les vagues de l'océan et le feu souterrain, le feu
l'a emporté, conquérant tantôt quelques mètres, tantôt

des lieues entières.
J'ai vu,

en

1868, à la suite d'une éruption violente,

le volcan de Kilauéa rouler dans la

lave dont l'amoncellement forme

plus

d'une lieue de

de hauteur. Dans

siècle

un

promontoire de
pieds

ou

deux,

cette lave noire et

stérile, décomposée par l'action du soleil
sera

convertie

en

un

sol fertile

et des

tapissé

épaisse qui n'attendra plus que le travail
pour récompenser ses peines au centuple.
L'ile d'Ilavaï
trois

se

montagnes

hauts

plateaux

des flots de

et d'au moins 500

longueur

un

mer

pluies,

d'une herbe
de l'homme

compose, à proprement parler, de
flancs arrondis, séparées par de

aux

couverts de belles forêts et de gras pâtu­
gracieuse et dentelée dans la partie

rages. La côte,

ombragée de grands rideaux d'orangers, de
pandanus; à l'ouest se dressent de
magnifiques falaises, boisées jusqu'aux sommets, d'où
se
précipitent des. cascades de 500 à 700 mètres de

sud,

est

cocotiers et de

hauteur. Au nord et à l'est, les volcans ont laissé les
traces encore récentes de leurs ravages : de grands
fleuves de lave figée, striant de raies noires et miroi­
tantes

des

rabougrie et

plaines arides,
de

rocs

revêtues d'une

végétation

calcinés, parmi lesquels

errent

en

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

212

de vastes

paix

l'île, qui
autant de

les hauts

troupeaux

de chèvres. L'intérieur de

50 lieues de

plantations

de

cannes

sur

à peu

arrosées contiennent de

les vallées fertiles et bien
riches

longueur

près
largeur,-est éminemment propre au pâturage;
plateaux nourrissent de nombreux troupeaux;
mesure

à

sucre.

Essentiellement

pait

ichtyophage, la population se grou­
le bord de la mer, loin des volcans
avant dans les terres. Sur la plage, des

autrefois

situés

plus

sur

cocotiers élancés. des pandanus aux racines multiples,
des haos à l'ombre épaisse, aux fleurs changeantes,
blanches le matin,

jaunes à midi, rouges le soir, des
de fleurs et de fruits sous un ciel

orangers chargés
toujours pur, abritaient des ardeurs du soleil les huttes
indigènes et les pirogues creusées dans un tronc d'ar­
bre à l'aide d'outils de pierre.
Séparée de IIavaï par un chenal de 10 lieues de
largeur, l'île de Mauï offrait à peu près le même aspect,
sauf que les volcans, silencieux depuis de longues
années, n'y troublaient plus la sécurité des habitants.
Halé-a-Re-la (la maison du soleil), montagne de
10000 pieds, rappelait seule, par sa hauteur, les
colosses volcaniques d'Ilavaï. Aucun arbre, aucune
végétation ne recouvraient ses flancs noircis; des roches

énormes, que l'on eût dit lancées par la main des

géants, se superposaient les unes aux autres dans un
effroyable désordre. Au delà, des montagnes moins
élevées, une couche d'humus plus profonde, d'épaisses
forêts attestaient que, depuis longtemps, les. volcans
étaient

éteints,

poursuivait

en

les laves

paix

que la nature
désagrégation et de

refroidies,

son œuvre

de

et

transformation.
Dans

l'ouest, hors de

vue,

à 80 lieues de

distance,

�ARCIIII'EL lIAVAÏEN.

l'île de Kauai

jolis

cours

cieux; les

se

dressait

coquette

213

et charmante. De

méandres capri­
promenaient
volcaniques disparaissaient. Partout,
dernière He, la nature avait jeté son manteau
leurs

d'eau y

traces

dans cette
de verdure

sur

les convulsions des siècles écoulés.

Entre Maui ct Kauai, on relève les collines d'Oahu.
Très élevées encore, elles n'ont cependant plus l'aspect

imposant

des

montagnes d'Ilavaï.

sont couverts d'une herbe

Leurs flancs arrondis

épaisse. Seule,

Diamant,

sentinelle avancée de

des flots

sa

la

pointe

du

l'île, soulève au-dessus

crête sourcilleuse et

ses

arêtes

dénudées,

dorées par le soleil. Cc cap doublé, on aperçoit à
l'extrémité d'une côte semée de cocotiers, de villas

grands arbres, l'entrée du port de
IIonolulu, capitale du royaume havaîen. Enfouie sous
son
épais abri de verdure, la ville s'étend dans la
plaine, refluant au long d'une large vallée, occupant
un
espace considérable. Au premier aspect, on lui
ombragées

donnerait

de

nombre d'habitants double

un

ou

triple

de

celui

qu'elle possède et qui n'excède pas 20 000. Le
port, large et spacieux, pourvu d'excellents quais, par­
faitement aménagé, est peut-être le plus sûr et le mieux
abrité de toute l'Océanie. Une ceinture de rochers de

protège contre les vents de sud et d'ouest.
C'est l'escale obligée de tous les navires qui fréquentent
ces mers, leur port de ravitaillement, l'unique entre­

corail le

pôt

de charbon des vapeurs

qui s'y croisent,

en

route

pour San-Francisco, l'Australie, la Chine et le Japon.
C'est aussi la clé de l'océan Pacifique du nord, le point
entre l'Amérique et l'Asie.
Honolulu eut des fortunes diverses. Si IIavaï fut le

stratégique

berceau de la
à

son

port,

à

dynastie,
sa

de bonne heure Honolulu dut

situation

au

centre même de l'ar-

�L'OCÉA:S PACIFIQUE.

�14

chipel,

d'être la

capitale

du royaume fondé par Kamé­

haméha r-.

C'était

un

chef sauvage, mais

sauvoge de

un

génie,

guerrier intrépide, politique habile, administrateur
conquérant, parfois cruel et rusé, souvent noble
généreux.

En lui s'incarnaient les

fauts de cette

race

knnaque

successives

et

dont

et
et

et les dé­

qualités

nous avons

étudié les

archipels
représen­
tant du maximum d'intelligence qu'elle comportait, des
vices et des vertus de son sang, de son temps et de son

migrations

océaniens. Il fut le

milieu. En lui

qui peuple

type achevé de

comme en ses

sa

ces

race, le

successeurs,

ces

vices et

ces

atteignent leur point culminant ; ils précisent et
s'accentuent dans l'exercice d'un pouvoir sans limites,
mais, en prenant plus de relief, ils restent tels qu'on les
peut constater à des degrés moindres chez ses congé­
nères de l'océan Pacifique. En lui et en eux se résume
tout un peuple, car l'homogénéité de race est complète,
absolue, entre le kanaque de Tahiti, de la Nouvelle­

vertus

se

Calédonie, des Sandwich: mêmes instincts héréditaires,
mêmes

penchants,

mêmes

superstitions.

Nous

verrons

dans Kaméhaméha IV et dans Kaméhaméha V les alté­
rations que le contact avec les blancs, les enseigne­
ments de l'Evangile, les voyages en Europe et l'étude
de notre civilisation ont

l'ont

développé

sans

le

rien oblitérer des traits

Ce n'est

guère qu'à

imprimées au type primitif; ils
changer, ils l'ont modifié sans
caractéristiques.
dater de l'arrivée dc Cook

aux

îlcs que l'histoire se substitue à la légendc. Chez ce
peuple ignorant dc l'écriture, les chants transmis de

génération perpétuaient seuls le souvenir
passés. Il était d'usage alors de choisir
famille
dc chef une jcune fille à laquelle
chaque

génération

en

des événements
'dans

�AnCIlIPEL
on

enseignait

et de

IIAVAÏEN.

215

dès l'enfance les chants de la

peuplade

ancêtres. Instruite pur ses devancières, elle
transmettait à d'autres ce dépôt sacré, en y ajoutant,
ses

dans le mode

rythmé,

le récit des événements dont elle

conçoit tout ce que ce genre de
tradition avait de défectueux. Les détails oiseux abon­
avait été témoin. On

dent; les dates manquent; les faits d'armes, les généa­

logies occupent une place eonsidérable ; la superstition
assigne à chaque fait une cause surnaturelle. Il se
dégage pourtant de tout cela un accent de vérité, une
couleur locale qui charment.
Je me souviens encore de longues soirées passées sur
le bord de la
rant

mer

à

écouter,
de sable,

au

bruit des vagues
récits

naïfs,

mou­

plage
générations disparues. Comme je me
sentais loin alors de l'Europe, comme tout était diffé­
rent, tout sauf les grandeurs, les crimes et les passions
de la nature humaine, toujours et partout la même!
C'est dans ces chants que j'ai puisé la plupart des dé­
tails qui suivent sur l'histoire du passé.
Une population nombreuse, que Cook évalueà 400 000,
habitait l'archipel. Parlant la même langue, imbus .des
mêmes idées superstitieuses, les Kanaques, ainsi nom­
més du mot kanaka, qui, dans leur langue, signifie
hommes, et par lequel ils se désignaient eux-mêmes, les
Kanaques étaient loin de former une nation homogène,
soumise aux mêmes lois, obéissant comme aujourd'hui
à un chef unique.
Dans chaque île régnaient plusieurs chefs.· D'ile à île
on se connaissait
peu, et, dans la même île, les préci­
les
pices,
montagnes interposaient autant de barrières,
sur une

ces

ces sou­

venirs confus des

constituaient autant de frontières. Le chef était sacré,
lui et les siens. Il avait sur ses sujets droit de vie et de

�216

L'OCÉAN PACIFIQUE.

mort. Nul

ne pouvait
manger avec lui. C'était crime de
lèse-majesté de projeter son ombre sur lui, crime aussi
de pénétrer sans son ordre dans son habitation. Maître
absolu de ceux qui l'entouraient, il était toutefois lui­

même esclave des usages de sa race et de son rang.
Au-dessous du chef, représentant de la force bru­

tale, et souvent à côté de lui, siégeait la force intellec­
tuelle, personnifiée dans le prêtre, tout à la fois devin
et sacrificateur

peuplade, conseiller du chef.
qui interprétait les présages, qui prescrivait
et
la cérémonie du tabou, superstition reli­
l'époque
commune à toute l'Océanie, et élevée, comme
gieuse
tant d'autres, à la hauteur d'une institution politique.
Les Kanaques avaient hérité de leur descendance
asiatique le mépris de la vie humaine. Le meurtre était
puni d'une légère amende; le vol entraînait la peine de
mort. Le coupable, attaché pieds et poings liés dans
une
pirogue, était livré à la merci des flots, brûlé par
les rayons ardents d'un soleil tropical, soupirant après
de

la

C'était lui

.

une

mort

trop

lente.

Le rang et les dignités des chefs étaient héréditaires,
se transmettaient par les femmes. Le ventre ano­

mais

blissait. La

veuve

succédait à

son

mari, la première

en

date du moins, car la polygamie était pratiquée par les
chefs comme la polyandrie par les chéfesses.

l'époque dont nous parions, le paganisme atteignait
apogée. Comparativement simples au début, les
rites religieux n'offraient plus qu'un mélange confus de
pratiques bizarres ou cruelles, dont la signification pri­
mitive se perdait dans la nuit du passé. Des cérémonies
sanguinaires, des restrictions imposées par les chefs et
les prêtres formaient un ensemble religieux qui ne re­
posait que sur l'aveugle superstition du peuple. Un
A

son

�ARCllIPEL liA VAïEN,

217

dieu naissait de chacune de leurs terreurs, dieux tyran­
niques et capricieux, gouvernant sans merci une popula­
tion

règle

sans

Pélé, déesse des volcans, bou­

morale.

leversait le 'sol, engloutissait les villages et semait sur
son passage la stérilité et la mort. Derrière elle mar­
chaient

dieu des vapeurs pestilentielles;
Kailii, dieu de la guerre j Keuakepo, dieu des pluies de
feu. Toujours prêts à diviniser les objets de leurs crain­

Kamohoalii,

tes, ils peuplaient la

terre et la

mer

de dieux

impla­

cables.
On retrouve dans leurs traditions des notions vagues
de la création du monde, d'un déluge; mais ils n'a­
vaient ni la croyance simple et nette des Indiens de
à l'existence d'un grand Esprit, maître sou­
verain des cieux et de la terre, ni l'idée païenne d'un
Dieu, maître des dieux, trônant, comme le Zeus antique,

l'Amérique

dans

l'Olympe soumis 11 ses lois. Aucune idée philoso­
phique ne se dégageait plus du chaos informe de leurs
superstitions.
Les chants indigènes mentionnent les noms de
soixante-quatorze chefs indigènes prédécesseurs de
1760 environ, il n'avait que dix­
janvier 1778, Cook releva l'île
lorsque,
de Kauai, la plus au nord du groupe. Ce ne fut qu'un
an
après, le 17 janvier 1779, qu'il mouilla dans la

Karnéhaméha. Né

en

huit

le 19

ans

baie de

Kealakekua,

les circonstances
a

où il devait trouver la mort dans

tragiques

que

son

biographe Ledyard

racontées.

Le récit de

points

avec

Ledyard

concorde pas sur tous les
indigènes. La traduction sui­

ne

les traditions

kanaque expliquera tout d'a­
qu'ignorait Ledyard, comment et pourquoi, à

vante d'un vieux chant

bord,
SOI1

ce

arrivée dans

ces

îles, Cook

fut salué par les indi-

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

218

gènes

du

nom

de Lono et reçut d'eux. par suite de

celte erreur, les honneurs

n'accordaient

qu'ils

qu'aux

divinités.
«

Lono, chef d'Ilavai, habitait

femme à Kea­

avec sa

lakekua. Cette femme, belle à voir, et son unique amour,
se nommait Kaikilani. Ils s'étaient fait construire une
demeure
la

sous un

roc, abritée du

soleil,

et

qui

dominait

chef de la tribu aimait, lui
aussi, Kaikilani, mais elle détournait la tête quand il
passait. Un matin, il monta sur le roc et, se penchant

grande

mer.

Un

jeune

au-dessus, adressa à la jeune femme les paroles sui­
« 0
Kaikilani, celui qui t'aime te salue. Aime
l'un, fuis l'autre. Celui qui te parle te sera toujours
fidèle. » Lono, entendant ces paroles artificieuses. en
proie à la jalousie, tua Kaikilani. Torturé de remords,
vantes:

il

transporta

de celle

ensuite dans

qu'il aimait;

il

(temple) le corps
gémit. Il parcourut

heiiau

un

pleura

et il

ensuite Ilavaï, provoquant à la lutte ct au combat les
vaillants qu'il rencontrait. Le peuple, étonné, disait:
«

Lono est-il fou?

amour me

sacrifices

Et L0110
»

répondait:

Ayant

dans

une

pirogue

rendre dans des pays

«

institué des

l'honneur de celle

en

s'embarqua
se

»

rend fou.

qu'il

à voile

inconnus·.

aimait

Mon

grand

jeux et des
toujours, il

triangulaire pour
son départ, il
pleurez point j je

Avant

peuple et dit: « Ne
reviendrai dans bien longtemps sur une île flottante.
Vous ne me verrez plus, mais les petits-enfants de vos
petits-enfants reverront la face de Lono.
Quand, bien des années plus tard, les îles flottantes
du capitaine Cook parurent en vue d'Ilavaî, les Kanaques
n'avaient pas oublié la prédiction de Lono, ct sur l'or­

prophétisa

à

son

»

dre de Kalaimano, leur
honneurs divins.

chef, rendirent à Cook les

�AI\CIlIPEL lIAVAÏE:.'i,

Du chant relatif aux événements qui suivirent, nous
détacherons le fragment qui relate la mort du grand

navigateur.
« Au matin, Lono
débarqua sur la plage, et ainsi que
Kalaimano l'avait commandé, nous lui rendîmes hom­
mnge; mais, soit que, dans son dédain pour nous, Lono
affectât de ne pas nous comprendre, soit que sa longue

absence lui eùt fait oublier notre
à

langage, il ne répondit
nos
supplications
prières. Bien
les
s'écoulèrent
ainsi;
jours
pirogues du dieu nous

aucune

des

de

et de

nos

étaient tabou, et aucun de nous ne les avait visitées.
« Un
matin, les serviteurs de la suite de Lono vinrent
vers nous

et

s'emparèrent

des

poissons

sacrés

déposés

l'autel de Pele, bien que, pour les empêcher de
commettre ce sacrilège, nous leur eussions offert cc qui

SUl'

restait de notre

Kalaimano était

pêche.

présent;

il

ne

dit rien, mais la colère assombrit son visage. Un autre
jour, ils revinrent et commencèrent à détruire la bar­

rière du moraï
troncs de haos
mer,

soit pour

leurs

pirogues ',

.

(lieu consacre), laquelle était faite de
ct d'orangers, ct à les trainer vers la
les jeter à l'cau, soit pour en charger
Lono n'etait pas avec eux. Notre chef
ne pas faire cela; ils rirent et

intervint et leur dit de

continuèrent. Pendant que Kalaimano leur parlait, Lono
arriva, franchit l'enceinte sacrée et se dirigea vers le
momï. Kalaimano

-se

mit devant lui et Lono l'écarta.

Notre chef, alors, prit Lono dans ses bras pour l'empê­
cher d'avancer et le porter hors de l'enceinte; mais
Lono

sc

débattit,

et

Kalaimano

,

le serrant fortement,

1. Il est fait mention de ce fait dans le récit anglais. Les matelots, au
départ, avaient ordre de faire du hois, et ils prenaient celui.
de l'enceinte du 1I/00'aï, plus sec et Mjil COUP')'

moment du

�L'OG�AN l'AClFIQUE.

220

lui fit pousser
pas
«

dieu,

un

Ceux

un

cri de

douleur.

«

Il crie,

ce

n'est donc

dit le chef, et il tua Lono.
démolissaient l'enceinte s'enfuirent

»

qui

alors;

l'ordre de Kalaimano, plein de colère,
nous jetâmes sur eux; et, chose étrange! ceux que

mais

sur

nous
nous

tombaient et leur sang coulait, rouge comme
le nôtre. Ceux qui étaient dans les canots s'éloignèrent

frappions

hors de la
cèrent

portée

de

sur nous un

n05

feu

flèches et de

nos

foudroyant,
Kanaques

pierres, et lan­

avec un

celui du tonnerre. Tous les

bruit
ce

comme

feu tou­

que
chait tombaient et leur sang s'en allait sans qu'on pût
voir ce qui avait brisé leur chair. Les hommes de la suite
de Lono, restés à bord des îles flottantes, entendant ce
bruit, dirigèrent sur nous d'autres tonnerres plus ter­
ribles

encore

mano

se

et dont le bruit

tenait

Ses serviteurs

nous

assourdissait. Kalai­

plage, lançant de son arc puis­
qui
pouvaient atteindre ses ennemis.
se tenaient près de lui; l'un d'eux couvrit

sant des flèches

sur

la

ne

la

poitrine du chef d'une natte que les autres arrosaient
d'eau pour empêcher le feu de le brûler; mais qui peut
lutter contre les dieux? Atteint du feu invisible qui tra­
versa sa

natte

humide, Kalaimano tomba, jetant le sang

par la bouche.
«

Beaucoup d'autres restaient morts sur la plage.
prière, aucun sacrifice ne purent fléchir les

Aucune

dieux et obtenir d'eux la vie de notre chef. Le lende­

main, les îles flottantes avaient disparu sans que l'on
pût dire où elles étaient allées, et Kalaimano était
mort.

C'est ainsi, ô fils de Kealakekua, que les Kana­
ques, vos pères, virent mourir le même jour leur dieu
«

et leur chef.

»

�221

ARCIlIPEL I1AVAïEN.

II

Deux

ans

après le

meurtre de

Cook,

en

1780,

un

des

chefs de Ilavai, Kalaniopuu, chef de Kau, district pauvre
et dévasté par les éruptions volcaniques, mourut, et son
fils Kiwalao lui succéda. Ainsi que son père, il convoi­
tait la terre voisine Kona, héritage de Kaméhaméha,
alors âgé de vingt ans. Abrité des vents alisés par la

montagne de Mauna-Lon, ce district, l'un des plus
fertiles de l'île, était surtout renommé pour ses pêche­
haute

ries. Sous

prétexte

de rendre les derniers devoirs à

son

Kiwalao convoqua tous ses guerriers à s'embar­
quer avec lui sur une flottille de pirogues de guerre,
dans l'intention, disait-il, de se rendre à Kailua, la ville

père,

la

plus importante du district de Kaméhaméha, pour y
son
père. Une tradition locale faisait en effet
de Kailua le lieu consacré à la sépulture des grands
enterrer

chefs de IIavaï. Prévenu de

l'engagea

à venir .mais

ses

desseins, Kaméhaméha
nombreuse.

avec une escorte moins

Sur le refus de Kiwalao de laisser derrière lui
homme

il marcha à

un

rencontre, et
pirogue,
acharnée
les
deux chefs
plus
que
étaient parents, et qu'à la mort de l'un d'eux l'autre lui
succédait de droit, s'engagea à Keai. Les forces étaient
égales, et la bataille, alternativement reprise et sus­
pendue, se poursuivit sans grands avantages de part et
d'autre, jusqu'à ce que la mort de Kiwalao, tué dans la

une

ou une

sa

lutte d'autant

mêlée,

entraînât la déhandade de

méha resta maître du

champ

ses

soldats. Kaméha­

de bataille et chef légitime

de Kona et de Kau,

Il lui

fallut, toutefois, conquérir

une

à

une

les

places

�L'OCEAN PACIFIQUE.

fortes où s'étaient

les lieutenants et les soldats

réfugiés

de Kiwalao, soutenus par les autres chefs d'Havai. Il
faillit être tué devant Hilo. Sa' persévér:mce triompha
de la fortune indécise, et, nonobstant les secours en
hommes et en vivres que ses ennemis recevaient de

Kahikili, chef de Mauî

et

d'Oahu, jaloux

ct allié de Kiwalao , Kaméharnéha finit par
par réduire toute l'île de Havai.

Cette

conquête achevée,

ses armes

dernier à

ct pour

de

ses

succès

l'emporter

l'assurer,

il tourna

contre Kahikili. Profitant d'un voyage de

Oahu,

il effectua

une

ct

ce

descente dans l'île de

Mauï. Là le fils de Kahikili lui livra bataille à Wail ulm
des forces

supérieures aux siennes. La tactique de
Kaméhaméha,
sang-froid et son courage personnel

avec

son

lui assurèrent

affreux. Un

cadavres, que
Le

victoire éclatante. Le carnage fut
d'eau, l'lao, était tellement rempli de

une

cours

cette

digue

de bataille

champ
digue des eaux.

en

humaine détourna

reçut le

nom

de

son cours.

Eepinauxü,

Pendant que Kaméhaméhn luttait ainsi avec succès
dans l'île de Mauï, une insurrection éclatait dans Ilavai,
à la voix des lieutenants

vaincus,

mais

non

soumis, de

Kiwalao. Avant son départ, Kaméhaméha avait désigné
pour le remplacer Kiana, un des chefs les plus attachés
sa fortune. Ce dernier
convoqua le ban et l'arrière­
ban des hommes valides, et attendit de pied ferme
l'arrivée des insurgés, commandés par Kéaoua, un des

il

amis de Kiwalao. L'armée de

corps, s'avançait
chait dans Kau
cousses

de IIilo

quand

on

d'un tremblement

hommes chancelaient. Une
sait le ciel. A

en

juger

par

Kéaoua, divisée

Kau.

en

trois

débou­

L'avant-garde
premières se­
de terre épouvantable. Les
pluie de cendres obscurcis­
les descriptions conservées

sur

ressentit les

�ARCIIIPEL lIA VAÏEN.

223

dans les chants

indigènes, les phénomènes volcaniques
égalaient en intensité ceux de l'éruption d'avril '1868,
dont j'ai pu constater la violence. L'arrière-garde fut
également éprouvée, mais, non plus que l'avant-garde,
elle

ne

hommes

subit de perLes sérieuses. Pressant le pas, les
qui la composaient se trouvèrent en face d'un

spectacle fait pour leur inspirer une terreur supersti­
tieuse. La division du centre ne présentait plus, quand
ils la

rejoignirent, qu'une colonne de cadavres. As­
phyxiée tout entière pal' les émanations sulfureuses,
elle gisait sur le sol en apparence endormie. On retrouve
encore au

sud-est du volcan de Kilauea les ossements

blanchis des

guerriers

Découragé
la déesse Pélé

ce

par
se

de Kéaoua.

inattendu, convaincu que
faveur de son ennemi, ce
retraite. Kaméhaméha revenait, à
revers

déclarait

lieutenant battit

en

force de rames, défendre
laisser à son adversaire le

en

royaume menacé. Sans

son

temps de raffermir ses
pes ébranlées, il lui livra bataille, le vainquit
força à fuir dans les montagnes. Abandonné du
de

son

après

armée eL

avoir erré

générosité

se

de

sept des siens, il sortit des
et traversa les montagnes
Sur

son

rendre à merci et de s'en
son

avec

son

Escorté de

où il s'était

qui séparent

admiraient

indigènes, qui
prédisaient qu'il marchait

vainqueur.

cavernes

passage, il fut traité

les

et le
reste

désespérant de la fortune, Kéaoua,
quelque temps dans les solitudes de

Kau, prit le parti d'aller
remettre à la

trou­

réfugié

Kau de Kona.

distinction par tous
courage, mais lui

à la mort. II la reçut,

en

effet, des mains de Keaumoku, un des lieutenants de
Kaméhaméha, Ce dernier pleura, dit-on, ce meurtre
commis

plut

sans

son

ordre, mais les honneurs dont il

par la suite à combler

son

se

lieutenant laissent à

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

224

supposer que, s'il n'ordonna pas cette exécution, il la
regarda comme trop utile à ses intérêts pour n'en pas

récompenser l'auteur.
La mort de Kéaoua mettait

un

terme à toute insur­

rection dans Ilavai. Kaméhaméha demeurait seul maître
de l'île, mais ses succès étaient compensés par des re­
vers

à

Maui, où

ses

chefs, essuyant défaites

sur

défaites,

étaient forcés d'abandonner la défensive et de ramener
à IIilo les débris ,de leurs troupes. Confiant dans l'ave­

nir, Kaméhaméha

sut attendre des

temps plus favora­

bles.
Lors de la visite de Cook

en

1778, il avait

des

l'immense

étrangers
supériorité
comprenait l'avantage qu'il y aurait pour
cher quelques-uns de ces hommes blancs,

l'art de manier les

navigateurs.

sur son

entrevu

peuple.

Il

lui à s'atta­
habiles dans

outils, de travailler le

fer, et bons
une
1789,
goélette américaine, com­
nommé Metcalf, était à l'ancre sur les

En

mandée pal' un
côtes de Maui, Dans la nuit, des indigènes volèrent
une embarcation. Une lutle
s'engagea entre les matelots
et les

Ces derniers, écrasés par la mousque­
laissèrent
terie,
plus de 100 des leurs sur la plage,
mais la goélette, pour se soustraire à un retour offensif,
mit précipitamment à la voile et abandonna un quar­

Kanaques.

tier-maître, Isaac Davis,
Kaméhaméha arracha

et

ces

un

matelot,

John

deux hommes à

certaine, et, à force de bons traitements
messes,

se

Tous deux

Young.

une

et

mort

de pro­

les attacha par la reconnaissance et l'intérêt.
parvinrent au rang de chef qu'ils transmi­

rent à leurs

à celle de la

enfants, dont l'histoire

est intimement liée

dynastie.

La dernière descendante de John

Young épousait,

en

1856, le roi Kaméhaméha IV. Les descendants de Davis

�IlAVAïEN.

AnCIIIPEL

existent

encore aux

îles. L'un d'eux

225
a

épousé

une

pa­

roi, gouvernante de l'île de Havaï; un autre
il y a peu d'années, à la cour suprême.
encore,
siégeait
La visite de. Vancouver, en mars t 792, retarda quel­
que temps l'exécution des projets ambitieux de Kamé­

rente du

haméha. Vancouver

pecté.

Il eut la

laissé dans

gloire, gloire
et bon dans

montrer

ques,

a

juste
qui vénèrent

rare

ses

encore

ces

îles

à cette

rapports

époque,

de

se

les Kana­

avec

aujourd'hui

celle de leur

un nom res­

sa

mémoire

Lors de

sa
premier bienfaiteur:
un tau­
d'Amérique
reau, cinq vaches, des brebis et quelques béliers. Les
immenses troupeaux qui paissent aujourd'hui les pàtu­
rages de l'archipel proviennent de ce présent de Van­
couver. Pour
protéger ces animaux et leur permettre
de se reproduire, Kaméhaméha imposa un tabou qui
ne fut levé
qu'après plusieurs années.
comme

seconde visite,

en

t 793, il ramena'

Retenu à Ilavai par la visite de Vancouver et par les
qu'il donnait à l'organisation de son armée et de

soins
sa

flotte, Kaméhaméha n'en suivait pas moins d'un œil

attentif les événements

qui

se

passaient dans

j'île de

départ de Yancouver, dont la présence leur
imposait et qu'ils savaient être trop l'ami de Kamé­

Mauî. Le
en

haméha pour ne pas lui prêter un appui décisif en cas
de lutte, enhardit ses ennemis, et Kahakili fait alliance
avec

Kaeo, roi de Kauaï. Ils réunissent leurs pirogues à

Oahu ct mettent à la voile pour Havaï. Kamèhaméha les
aborde en vue d'IIilo et les force à battre en retraite; il
les

poursuit et débarque

à

Oahu,

où

ses

ennemis, dont

de nombreux renforts ont comblé les vides et

qui

com­

battent pour leur indépendance, l'attendent de pied
ferme dans la vallée de Nuuanu, Les chefs alliés avaient

adossé leur armée

aux

rochers

qui barrent

en

15

cet

en-

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

226

droit la vallée. En face d'eux
et

derrière

troupes,

ses

se

eux

trouvaient Kaméhaméha
à

précipice

un

pic qui

coupe l'ile en deux parties. La lutte fut héroïque de
part et d'autre. Kaméhaméha paya de sa personne et
fut plusieurs fois sur le point de succomber. Il l'em­

porta enfin

mais, plutôt que de

;

les vaincus

se

firent tuer

sur

mettre bas les armes,

place.

Cernés de toutes

parts, quelques centaines de survivants
au

bas du

précipitèrent

se

précipice.

Cette victoire éclatante, célèbre dans les fastes ha­
vaïens, lui livrait les îles de Mani, de Molokai et d'Oahu.
L'ile de Kauai seule conservait
dance. La distance

contraires,

une mer

encore

indépen­

son

la

qui
séparait d'Havai, les vents
souvent agitée, une côte de falaises,

créaient des obstacles presque insurmontables à une
invasion. La population, nombreuse et belliqueuse,
était très attachée à

dèrent,
Il

sans

consacra

son

roi, Toutes

décourager,
plusieurs années
en

les recrues, une flotte de 27
rogues de guerre. Il allait

éclata

parmi

à

difficultés retar­

préparer

il réunissait

el,
1804,
Waikiki 7000 vétérans bien

d'attaque,

épidémie

ces

l'ambition de Kaméhaméha.

la

sur

ses

la

moyens
de

plage

disciplinés, sans compter
goëlettes, plus de 500 pi­
s'embarquer quand une

troupes concentrées dans

ses

un

étroit espace. Lui-même faillit y succomber. Aussitôt
rétabli, il s'occupa de combler les vides faits dans ses
rangs, de renouveler
dit un vent favorable.
Kaeo avait
nobles et

son

ses

provisions

péri à la bataille
peuple, prévenus

méhaméha, s'étaient ralliés
mualii. Actif,

préparait

à

énergique

une

de vivres et atten­

de Nuuanu

autour de

et courageux,

résistance

,

mais

ses

des armements de Ka­

désespérée;

son

fils Kau­

ce

dernier

ses

guerriers.

se

�IIAVAÏEN.

AnCI!IPEL

227

pleins d'ardeur, juraient de se faire tuer à ses côtés.
Agité loutefois d'un sombre pressentiment, il fit con­
struire une goélette qu'il chargea de vivres, décidé, s'il
survivait à une défaite, à s'embarquer avec ses femmes
et

lieutenants, à s'abandonner

ses

cher

sur

le

Pacifique

une

à l'abri de l'ambition de

aux

flots et a cher­

terre .lointaine où il
son

vivre

pût

rival.

Dien

l'enseigné par ses espions sur ce qui se passait
prévoyant une résistance acharnée, Kaméha­
méha conçut alors un projet hardi, vraiment original
et digne de son génip.. Il voulut voir Kaumualii, confé­
rer
personnellement avec lui et obtenir de la pCl'sua­
à Knuaï et

sion

un

succès douteux

encore

par les

Il envoya
à attaquer et lui
armes.

message à celui qu'il
préparait
demanda de venir à Oahu. Nonobstant l'avis de
se

un

ses

chefs, le roi de Kauaï accepta l'invitation qui lui était
faite et, affectant de témoigner hautement de sa
fiance dans la parole de son ennemi, il traversa la
et

rendit

se

avec une

suite peu nombreuse

au

con­

mer

milieu

du camp de Karnéhaméha.
En agissant ainsi, il avait fait d'avance le sacrifice
de

sa

les

vic et avait remis la

plus
apostropha

ger, il

compte

de

agressions

ses

et

ses

mépris

de la foi

de

·ses

chefs

rien à ména­

vivement Karnéhaméha, lui demanda

intentions hostiles ct lui

conquêtes.

Il termina

vie était dans les mains de

sa
.

régence à l'un
qui n'a plus

dévoués. En homme

jurée,

son

en

reprocha ses
ajoutant que

adversaire si, au
captif. « Mais

il était retenu

sache bien, lui dit-il, que, moi mort, mon peuple
est vivant ct que la vengeance doublera son courage.
Si tu me laisses libre, je combattrai à sa tête contre
toi.

»

Kaméhaméha

l'écouta

sans

l'interrompre; puis,

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

228

d'une voix lente et émue il le remercia de
«

Tu

libre, dit-il,

es

d'abord.
mots

tu peux

partir,

sa

confiance:

mais entends-moi

S'animant alors, il lui raconta en peu de
enfance persécutée, son héritage menacé et

»

son

la nécessité où il s'était trouvé de
finir

défendre

se

d'abord,

dangers sans

cesse

des
pOUl'
renaissants. Les dieux I'avaient favorisé,

armes

victorieuses avaient

d'attaquer ensuite,

tances.

régnait

Gràce
dans

à

en

avec

triomphé

ses

de toutes les résis­

lui, l'anarchie avait cessé, la paix

possessions, et avec elle la sécurité.
qui séparaient des peuplades par­
langue, ayant la même origine, étaient

ses

Les vieilles barrières
lant la même

tombées. Pour achever

et.

consolider

son

œuvre,

il

fallait que l'archipel tout entier n'eût qu'un maître. Il
devait et voulait l'être. Quand bien même il consenti­
rait à abandonner

projets de conquête, ses succes­
reprendraient. Knuaï ne pouvait pas rester
isolée, indépendante, et la lutte ajournée éclaterait un
jour ou l'autre. Dans cette lulle, Kauaï succomberait.
seurs

ses

les

Pourrait-elle résister seule

aux

attaques combinées des

autres îles? Désireux de lui donner

une
preuve de sa
de
le
laisser
modération,
gouverner en
proposait
si
son
lui, Kaumualii, s'engag-ait à le
paix
royaume,

il lui

après lui à Knméhaméha ou à son successeur,
préparer ainsi une unité qu'il était impuissant à
empêcher.
Ces arguments dictés par une. conviction forte,
l'ascendant moral que le vainqueur de tant de chefs
exerçait sur Kaumualii, le désir de coopérer, lui aussi,
à cette œuvre et d'éviter à son peuple une lulle redoutable, le réduisirent au silence, puis à l'admiration.
Karnéhaméha n'épargna aucune séduction pour l'en­
traîner. Ille traita en ami, en confident, et obtint de
laisser

et à

.

�AUClIlPEL

lui

une

leur

adhésion

parole

chipel entier. La
avec

229

Les deux chers

échangèrent

et la tinrent.

Cetle victoire
et

complète.

IIAVAÏEN.

pacifique assurait au conquérant l'ar­
dynastie des Kaméhaméha était fondée,

elle l'unité havaîenne.

Administrateur aussi habile que politique heureux et
que grand capitaine, Kaméhaméha profita du prestige
que lui donnaient ses succès pour organiser ses con­
quêtes. Dans chaque île, ses lieutenants reçurent de

lui des apanages
mais

services,
un

en

ne

point donné,

terres,

ample récompense

de leurs

permettant pas de se créer, sur
position assez considérable pour

lem

une

Magnanime vis-à-vis des vaincus,
sans
danger, il pardonna aux
qu'il pouvait
de
descendants
Kahakili, qui reçurent de lui des terres
et prirent rang à sa cour. Il régla, par des ordonnances
sages et conçues dans un esprit libéral, les droits de
pêcherie sur les' côtes et l'exploitation des forêts dans
les montagnes. Devinant l'importance future de

résister à

son

autorité.

l'être

alors

Honolulu, il abandonna, bien à regret, sa résidence
favorite de Kailua dans l'île de Havai, pour aller habiter
près du port que commençaient à fréquenter les navires

étrangers.
Grand et vraiment

royal

dans

ses

rapports

avec

les

bâtiments de guerre et leurs officiers, Kaméhaméha se
montra juste et libéral vis-à-vis des négociants et des
marins

qu'attiraient

dans les îles le bruit de

la sécurité rétahlie et

son

articles

produits

d'échanger

ses

succès,

contre des

du pays. Il aimait à se
rendre compte des moindres sources de gain et profi­
tait des leçons de l'expérience. Séduit pal' les profits

européens

les

désir

que faisaient alors les trafiquants qui lui achetaient du
bois de santal pour l'aller revendre en Chine, il se fit

�L'OCÉ.-\.N PACIFIQUE.

230

prix élevé un brick américain,
chargea
l'expédia en Chine. Ses mesures
mal prises rendirent l'opération désastreuse; trompé
par des agents infidèles, il perdit la valeur du navire,
le chargement, et se trouva redevoir 5000 piastres
('15 000 francs). Ce fut son unique spéoulation; mais,
en examinant et se faisant
expliquer ces comptes, il y
vit figurer pour une forte somme les droits d'importa­
tion à l'entrée. Peu de jours après, un édit frappait
d'un droit modéré les articles venus de l'étranger, et
son trésor bénéficiait de son expérience.
Deux idées dominèrent la fin de sa vie. La première
était le désir de voir arriver d'Angleterre les mission­
naires promis par Vancouver et l'impatience d'appren­
dre d'eux quelle était cette religion chrétienne dont il
avait entendu parler et au sujet de laquelle il ne se
lassait pas de questionner les matelots qui abordaient
à Honolulu. Les réponses vagues de ces hommes, pres­
ques tous indifférents ou grossiers, ne le satisfaisaient
pas; il sentait chanceler la religion de ses pères, vil
amas de
pratiques bizarres ou honteuses, pour lesquelles
à

armateur,

acquit

le

de santal et

il

ne

un

dissimulait pas

Sa seconde

pensée

son

dédain.

était d'étendre

plus

loin

encore

conquêtes. Nouvel Alexandre, il portait ses regards
vers le sud, et rêvait
l'occupation de Tahiti, dont il
était séparé par 800 lieues de mer. C'eû] été un curieux
spectacle que celui de ce roi barbare à la tête de ses
pirogues de guerre se lançant hardiment à travers le
Pacifique, bravant les orages et les calmes de la ligne
pour ajouter de nouvelles terres à son royaume, dans
lequel il se sentait déjà à l'étroit. Ce ne fut qu'un rêve,
qu'il ne put réaliser. Le 8 mai f819, Kaméhaméha
mourait dans sa résidence de Waikiki, près de Honolulu.
ses

�ARCIIII'EL

HAVAÏEN.

231

III

Peu de fondateurs de
ment

grands,

ont

dynasties,

des

peu d'hommes vrai­

successeurs

dignes

d'eux.

fils de Kaméhaméha 1"", qui lui succéda sous
de Kaméhaméha II, et. Kaméhaméha Ill, régnèrent

Liholiho,
le

nom

éclat, gouvernèrent sans talent. Débordés par la
civilisation qui les envahit de toutes parts, peu capa­
bles de la comprendre et moins encore de lui résister,
sans

ils assisLent, impuissants, à la lutte entre l'esprit nou­
veau et les anciennes traditions
qui croulent, jusqu'au

jour

où l'avènement de Kaméhaméha IV, en -1855,
sur le trône un homme jeune, brillant, imbu

amène

des idées de son siècle, impatient de les devancer,
esprit mobile et ardent, nature combattue dans laquelle
les idées religieuses, la ferveur du néophyte et l'amour
du progrès luttent contre les instincts héréditaires et

les vices du sauvage.
Adoré de ses sujets dont il

tions, les élans

et aussi les

personnifie

les

aspira­

faiblesses, aimé des mission­

naires dont il encourage les efforts pOUl' achever et
compléter l'œuvre civilisatrice, il commence son règne

d'heureux

auspices. Il épouse, par amour, sa com­
pagne d'enfance; Emma, descendante du quartier­
maitre Young, élevé par Kaméhaméha 1er au rang de
grand chef, à laquelle la vénération de son peuple a
depuis décerné le surnom de la bonne reine, A ses
côtés, son frère aîné, depuis Kaméhaméha V, noble­
ment résigné au choix que leur oncle Kaméhaméha Ill
a fait de son
plus jeune neveu pour lui succéder,
seconde ses efforLs en qualité de ministre de l'intérieur.
sous

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

232

froid et calme, le prince Lot, comme on l'appe­
alors, modérait l'ardeur du roi, dont il ne cessa
un seul jour d'être le conseiller, l'ami et le
pas
premier

Esprit
lait

sujet.
De taille élevée, mince et svelte, beau de visage, vif
d'esprit. de manières parfaites et d'une exquise cour­

toisie, Kaméhaméha IV réunissait

plus

au

haut

point

tous les dons que la nature a départis à la race kanaque,
complétés et alflnés par l'éducation et la civilisation.

Il avait,

de son frère, visité l'Europe et
instruction, plus étendue que pro­

compagnie

en

l'Amérique;

son

fonde, sa connaissance parfaite de l'anglais qu'il parlait
purement, sa curiosité naturelle et son désir

très

lui avaient

d'apprendre

permis

de

comprendre

s'assimiler des notions de toutes choses. Brave

les chefs de

sa

race,

politique habile,

les côtés brillants de

sa

nature,

il

et de

comme

rappelait,

par

ancêtre Kaméha­

son

méha I", dont son frère personnifiait, avec la carrure
massive, la taille énorme et la volonté de fer, les traits
caractéristiques. Avec eux devait s'éteindre la dynastie

fondée par

un

semblait revivre

gr·and conquérant qui

en eux.

Mais les

temps n'étaient plus les mêmes,

méhaméha IV héritait du trône et des

et si Ka­

qualités

de

son

ancêtre, il portait aussi en lui le germe de ses vices,
sur lesquels venaient se greffer les vices de la civilisa­
tion, Il semble

dans

laquelle

qu'en sa personne s'incarnât la lutte
peuple et lui devaient succomber, La

son

civilisation tue le sauvage. Elle l'abat s'il lui résiste,
elle l'étouffe s'il lui cède. Elle brûle son sang avec

l'eau-de-vie, elle
sant
ses

lui inocule

vêtements, elle lui
désirs, sa vie fiévreuse,
ses

ses

maladies

révèle,
ses

en

avec ses

lui

impo­
besoins,

appétits multiples,

sa

�ARCIIIPEL IIAVAÏEN.

255

soif de

jouissances. La transition est trop brusque pour
primitives; l'instinct de préservation contre
dangers nouveaux n'a pas encore eu le temps de

natures

ces

des

s'éveiller
Dans

elles.
brillant et court de Kaméhaméhn IV,
assisté, il m'a semblé voir l'image du sort

en

ce

règne

auquel j'ai
qui attendait sa

race

et son

peuple.

Sans défiance contre

qu'il aimait et dont il eût voulu, dans
impatience, faire goûter à ses sujets tous

cette civilisation
sa

généreuse

les bienfaits, Kaméharnéhn IV n'en soupçonnait pas les
dangers et en subissait toutes les séductions, Entouré
de

jeunes hommes de son âge, Anglais et Américains,
qu'attiraient et retenaient auprès de lui le charme de
son accueil, sa
prodigalité, ses goûts d'élégance et de
confort, il
à

se

laissait

a

des

11er

sur

cette

pente, si naturelle

et de la camaraderie. A certains

plaisirs
l'empire de certaines influences,
l'homme primitif, le sauvage, reparaissait sous l'homme
civilisé, avec ses passions violentes et ses irrésistibles
son

âge,

moments,'

sous

instincts. Il le sentait, en souffrait et luttait contre
lui-même, se réfugiant alors dans l'intimité de la reine,
de son fils le prince de Ilavaî, menant, des mois entiers,
une

vie

sobre, jusqu'au jour où un inci­
partie de chasse, un diner d'amis,
la soif de l'eau-de-vie et le jetaient
une de ces
orgies dont il sortait

et

régulière

dent quelconque, une

réveillaient

en

lui

brutalement dans

brisé moralement ct

même,

désespéré

de

physiquement,
sa

honteux de lui­

faiblesse, épuisé

par des crises

d'asthme.
Un incident grave vint
pente funeste.

l'arrêter,

mais

trop tard,

sur

cette

Au nombre des familiers du

Anglais, Nelson, qui

palais

se

trouvait

un

vivait dans l'intimité du roi et

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

favorisait

sa

liaison

avec une

femme du

palais

attachée

service de la reine. Le 5 août 1859, le roi, accom­
pagné de la reine, de sa suite et de ses secrétaires,
au

au

nombre

desquels figurait Nelson,

se

rendit dans

l'île de Maui, à Lahaina,
tions

Le 11, à la suiLe de liba­
ct d'un entretien de quelques instants

copieuses

la favorite, le roi s'embarque seul sur sa goélette
revenir
à Honolulu. A quelques milles des côtes
pour
ct à la tombée de la nuit, il donne ordre de virer de
avec

bord,

rentre à

Lahaina,

sc

dirige

vers

le

pavillon

occupé par Nelson ct l'appelle. Ce dernier ouvre la
porte et tomhe frappé d'une balle que le roi venait de
lui tirer à bout

portant.

ce crime? On
y mêla, bien à
le
nom
de
la
reine.
On
tort,
prétendit que la favorite
avait excité la jalousie de Kaméhaméha pour se venger

Quel était le motif de

de la reine Emma, qui soupçonnait ses rapports avec
mari, La vérité était que la favorite, irritée contre
Nelson qui cherchait alors à détacher le roi d'elle, avait
son

accusé Nelson de vouloir

supplanter

le souverain dans

faveurs. L'ivresse, bien plus que l'amour, avait armé
le bras de Kaméhaméha IV, et le crime était à peine

ses

commis que celte nature, mobile ct impressionnable à
l'excès, s'abandonnait à toute la violence de ses re­

mords. La blessure de Nelson n'était pas mortelle, mais
sa constitution épuisée
par les excès d'une jeunesse
orageuse

n'y put

résister. Il

languit quelques

semaines

et mourut.

l'impétuosité de ses regrets, le roi n'avait
qu'une pensée': revenir à Honolulu, abdiquer en fa­
veur de son fils et consacrer le reste de ses jours à
l'expiation de son crime. Il revint, en effet, le 50 et
annonça son projet à ses conseillers. Ceux-ci le firent
Dans

�ARClllPÈL IIAV,\ÏEN.

235

à cette détermination j mais

agité de sombres
pressentiments,
quant
proclamation
du prince de Havai comme héritier du trône. Reprenant
ensuite l'idée de son ancêtre, il écrivit en Angleterre
renoncer

il tint bon

pour solliciter de

nouveau

à la

l'établissement d'une bran­

d'Angleterre, l'envoi d'un évê­
clergé anglican. Sa nature ardente s'accom­

che de

l'Église

que et

d'un

réformée

modait mal des formes austères du culte méthodiste j
d'autre part, élevé dans le culte protestant, il répugnait
à

l'adoption

du calholicisme. La reine,

anglicane

elle­

même, souhaitait vivement l'établissement d'une Église
avec laquelle elle fût en parfaite communion d'idées.
Tous deux enfin désiraient surtout

l'évêque

pouvoir

confier à

dont ils sollicitaient l'envoi l'éducation du

jeune prince.

Kaméhaméha IV

appuyait

sa

demande de

l'offre d'un terrain pour l'érection d'une église et J'une
souscription annuelle assez considérable pour défrayer

dépenses

du

demande fut bien accueillie

en

en

grande partie

jeune prince

les

clergé. Cette
Angleterre; mais le

nouveau

de Ilavaï succombait à

la veille même du

une

courte maladie

jour
débarquait la mission an-.
hâta
Ce
dernier
la fin du roi. Miné par
coup
glicane.
ses excès autant
ses remords,
que par
voyant dans la
mort de

son

fils

un

où

avertissement pour

languit quelque temps

encore

et

lui-même,

s'éteignit

le 50

il

no­

vembre 1863.

Son frère lui succéda

Énergique

et

résolu. il

sous

le

reprit

nom

de Kaméhamèha V.

d'une main

vigoureuse

la

direction des affaires que son prédécesseur avait aban­
donnée pendant les dernières années de son règne.
Justement

préoccupé

ricains

faveur d'une annexion

en

décroissance

rapide

de la
de la

propagande active des Amé­
aux État-Unis, de la
population étrangère, il se

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

236

défenseur de l'autonomie

indigène, modifia
plus monarchique la constitution octroyée
par Kaméharnéha III et appela dans son conseil des
hommes décidés, comme lui, à s'opposer à toute ten­

posa
dans

en

un sens

tative annexionniste.
Le

peuplement rapide

avaient

ct

les

progrès

de la Californie

leur contre-coup aux îles Ilavaï. Brusque­
ment tiré de sa torpeur par la découverte des milles
d'or

eu

sur

les rives du

Pacifique,

dont il n'était

séparé

que par 700 lieues de mer, le commerce havaïen avait,
par suite de la création soudaine d'un aussi vaste mar­

ché, pris

un

essor

considérable. La

était loin de suffire

plaient de prix;

aux

production

locale

demandes; les terres décu­

la main-d' œuvre,

largement rétribuée,

faisait rare; les capitaux de San-Francisco refluaient
dans l'archipel; les plantations de cannes à sucre, de
se

coton, de café, se multipliaient. Un traité de réciprocité
conclu entre le gouvernement havaieu et le cabinet de

Washington portait
des îles,

en

monopole de
du Pacifique.

au

plus

leur assurant à

ln vente de leurs

Pour fournir

point la prospérité
prix rémunérateur le

haut
un

produits

dans les États

planteurs les ouvriers nécessaires,
négociée avec la Chine autorisait l'émi­
des
aux îles. Des
Chinois
gration
lignes de bateaux à
Honolulu
à
reliaient
au Japon,
San-Francisco,
vapeur
à la Chine, à l'Australie, faisant de ce port l'étape
obligée entre l'Asie et l'Amérique, aussi Lien qu'entre
l'Amérique et l'Océanie du sud. Les recettes publiques,
considérablement accrues, permettaient d'entreprendre
de grands travaux d'utilité publique. Honolulu se méta­
morphosait; son climat merveilleux, la beauté du pays,
la facilité des communications, y attiraient les capita.
une

convention

aux

�ARCllIPEL lIA VAÏEN.

237

listes de San-Francisco, les malades fuyant

trop âpre

et venant demander ln santé à

son

un

climat

uniforme

température, à son air pur et chaud.
De cette prospérité rapide naissait un danger sérieux.
Les convoitises des Américains s'accentuaient. Conte­
par la main de fer de Kaméhaméha V, elles
n'osaient se produire au grand jour ni engager la lutte;

nues

elles attendaient l'heure

propice. Le roi n'était pas
la dynastie. Vivement pressé
par ses conseillers d'assurer par son mariage la sucees­
siun au trône, Kaméhaméha V ajournait constamment.
Ëpris de sa belle-sœur, la reine Emma, il espérait tou­
jours triompher de ses refus, basés sur le souvenir
fidèle qu'elle gardait de son premier mari et sur ses
scrupules religieux contre une alliance interdite par
l'Église anglicane, Iteconnaissantc d'un dévouement
chevaleresque qui ne s'était jamais démenti et n'avait
trahi son secret que depuis son veuvage, la reine voyait
marié. Avec lui

lui

s'éteignait

protecteur; mais absorbée
regrets de la perte successive
de
de son fils ct
son mari, dans ses œuvres de charité
et ses pratiques religieuses, elle vivait à l'écart, pro­
longeant son deuil, mais ne pouvant lui donner que

en

dans

un

ses

frère,

un

ami,

tristesses ct

l'affection d'une

un

ses

sœur.

Le temps eût fait son œuvre, et Kaméhaméha V,
obéissant à d'impérieuses nécessités politiques, eût pro­
bahlemcnt renoncé à

ses

ullinnce, si la

ne

mort

projets
fût

et contracté

venue

une

autre

l'enlever le '14

no­

vembre '1872, jour anniversaire de sa naissance, Il
avait quarante-trois ans. Ainsi que son frère, une ma­

ladie violente

l'emportait soudainement.

�r:OCEAN PACIFIQUE

238

IV

Aux termes de la constitution, les Chambres se réu­
désigner le successeur au trône. Ce choix

nirent pour
ne

que sur un chef de la race des alii,
nobles héréditaires. William Lunalilo, cousin du

pouvait porter

ou

roi, fut élu à l'unanimité moins trois voix.
Je l'avais
de

beaucoup connu à l'époque où,
prédécesseur, je siégeais avec lui à la

son

ministre
Chambre

des nobles. Jeune, brillant cavalier, il menait la vie
large ,ct facile des chefs, dépensant sans compter,

riche, prodigue et endetté; intelligent et bien doué, il
gâtait tous ses avantages par son penchant à l'ivro­
gnerie. Lui aussi avait greffé sur les vices héréditaires
ce vice odieux contre
lequel il luttait en vain, étonnant
ses familiers par de
longs accès de sobriété, interrom­
de
brutales
pus par
orgies. Gràce à sa merveilleuse
constitution physique, quelques jours de repos suffi­
saient pour en effacer les traces apparentes.
Le peuple l'aimait pour ses qualités et aussi pour
ses défauts. Élevé
par les missionnaires américains.
imbu de leurs idées républicaines, orateur éloquent, il
réunissait

prince

aux

qualités

américain
un

voyait
dédaigneux

roi

viction, prêt
en

extérieures d'un chef et d'un

les instincts et les

faire

en

de la

à aliéner

une annexe

goûts d'un radical. Le parti
précurseur qu'il attendait:
royauté, républicain de con­

lui le

de

l'indépendance du pays poUl'
la grande république des États­

Unis.
Sur

ce

dernier

point,

ils

se

trompaient, ou le temps
ce
qu'ils en atten-

leur manqua pour obtenir de lui

�ARClIIPEL

daient. Treize mois
mourait

sans

à

23i}

avènement, Lunalilo

son

laisser d'héritiers.

Une fois de

appelée

après

I1AVAÏEiX.

plus,
procéder

le trône était vacant, et l'assemblée
à une nouvelle élection. Deux pré­

tendants se mettaient sur les rangs: la reine Emma et
David Kalnkaua. En consentant à sortir de la retraite­
où elle vivait et en laissant poser sa candidature, la
reine Emma cédait aux vœux de la population indigène,
dont elle était l'idole. Son inépuisable charité lui avait

conquis les cœurs, et les Kanaques, effrayés de ces
coups répétés qui frappaient leurs souverains, inquiets
des rumeurs d'annexion propagées par les Américains.
espéraient conjurer le sort et assurer leur indépen­
dance en s'abritant derrière celle en qui ils voyaient
une

sainte et

reine Emma

une

ne

bienfaitrice. Mais l'élection de la

pouvait

être

une

solution. Veuve,

sans

enfants, décidée à ne pas se remarier, elle ne pouvait.
ni fonder une dynastie ni donner au pays des garanties
d'avenir.
David Kalakaua était marié, assez
des héritiers, à défaut desquels

rer

jeune
son

espé­

pour

frère,

encore

enfant, pouvait lui succéder. D'un rang moins élevé que

prédécesseur, mais de race noble, il remplissait les
exigées par la constitution. Kaméhaméha V.
le
tenait
en estime
qui
particulière, avait encouragé son
son

conditions

désir de s'initier

au

maniement des

affaires;

il lui réser­

vait le ministère de l'intérieur. Sobre et de vie

régu­
lière, David Kalakaua ne participait à aucun des excès
des jeunes chefs. Les étrangers l'aimaient ct l'estimaient.

Ces considérations militaient

en sa

faveur et, dans l'as­

semblée, lui ralliaient la majorité.
Au dehors, il n'en allait pas de même; les

indigènes

acclamaient la candidature de la reine Emma. La sym-

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

240

pathie

avec

les

laquelle

étrangers,

et notamment les

Américains, accueillaient celle de David Kalakaua leur
était d'autant

plus suspecte qu'ils n'ignoraient pas que
ÉtatsUnis, désireux d'assurer à
sa marine de
et
de commerce un port de refuge
guerre
ct de ravitaillement dans l'océan Pacifique, offrait au
gouvernement havaïen de lui acheter, à un prix élevé,

le gouvernement des

l'embouchure de la rivière de la Perle, à l'ouest de
Honolulu, pour y établir un entrepôt de charbon. Les

Kanaques voyaient
vers

l'annexion,

dans cette cession

et ils

premier

pas

accusaient David Kalakaua

d'y

un

être favorable.

11 n'en était rien, mais les défiances
étaient èveillées, et ses adversaires' fomentaient l'irri­
tation.

Plus sage et plus politique, l'assemblée savait à quoi
s'en tenir sur ces accusations passionnées. Elle n'igno­
rait pas que ni le roi ni elle, l'eussent-ils voulu, n'au­
raient pu faire accepter une annexion à laquelle d'ail­

leurs la

grande majorité

des

représentants

ct la

des nobles étaient hostiles. Écartant donc

ces

totalité

appré­

hensions, elle élut par 39 voix David Kalakaua ; 6 voix
seulement se portèrent sur la reine Emma.
Le résultat du vote déchaîna les passions. La foule
envahit la salle des séances, arracha les députés de leurs
sièges, en blessa plusieurs, brisa les meubles, détruisit
les archives. L'intervention des troupes ne put arrêter
le désordre; repoussées par la populace, elles durent se
retirer, après une lutte sanglante. Iledoutant de plus

grands malheurs, le ministère fit appel aux bâtiments
de guerre anglais et américains qui se trouvaient dans
le port, pour empêcher le sac de la ville. Les compa­
gnies de débarquement et les équipages descendirent en
armes

et rétablirent l'ordre.

�AIlClIIPEL lIAVAÏEN.

Ce mouvement

populaire

241

visait moins

encore

le

nou­

souverain que les étrangers et surtout les Améri­
cains établis aux îles, soupçonnés de menées annexion­

veau

nistes. Très attachée à

ses

chefs et à

son

indépendance

nationale, la population indigène s'irritait des convoi­

qu'éveillait la prospérité de l'archipel. Dans l'an­
aux États-Unis, elle
voyait une servitude déguisée,
une
expropriation légale. Les Kanaques entendaien t
rester maîtres chez eux sous la garantie de l'acte col­
lectif de 1845, par lequel la France et l'Angleterre
avaient reconnu l'indépendance du royaume et s'étaient
engagées à la respecter. Les États-Unis, invités, alors,
à signer cet acte diplomatique, s'y étaient refusés, tout
tises

nexion

en

protestant de leur résolution bien

en

rien à l'autonomie indigène. Le cabinet de Washington

arrêtée de n'attenter

sa
parole. En toutes circonstances, il s'était
scrupuleusement abstenu d'intervenir dans les affaires

avait tenu

locales. Mais il n'en était pas de même de

qui,

à maintes

reprises,

ses

nationaux,

avaient tenté de lui forcer la

mall1.

Propriétaires, aux îles, d'un capital considérable en
terres, bestiaux, machines ct matériel d'exploitation,
enrichis par le traité de réciprocité, les Américains
tiraient de leurs

plantations

ils

compte

se

rendaient

sur une

base

fragile.

d'énormes revenus, mais

que cette

Conclu pour

prospérité 'reposait
un

certain nombre

d'années, renouvelable à dates fixes, ce traité pouvait
être annulé par un vote du congrès. Il n'était pas dou­
teux que le

jour

où l'entrée

havaïons dans les États du
et où il leur

acquitter

un

franchise des

Pacifique

serait

sucres

supprimée,

pour les sucres de Chine,
droit élevé il la douane de San-Francisco,

faudrait,

les bénéfices

en

comme

disparaîtraient,

entraînant

avec

1')

eux

la

�L'OCÉAN l'ACIFIQUE.

242

valeur de la terre et du matériel

'conjurer
moyen:
tant

d'exploitation. Pour
danger, les planteurs ne voyaient qu'un
l'annexion qui assurerait leur fortune, en ajou­
ce

nouvelle étoile à la bannière constellée de

une

l'Union. Leur intérêt

personnel

était d'accord

avec

leur

patriotisme.
désir d'éviter toute complication par des
dehors du continent américain, et aux
de la Doctrine Monroe, qui limite son action

Fidèle à
annexions

principes

son

en

continent mème, le gouvernement des États-Unis
résistait, mais plus mollement, à mesure que les années
s'écoulaient, que les événements se précisaient et que
à

ce

les

exigences

maritimes et commerciales s'accentuaient.

L'annexion des îles Sandwich n'était

plus

seulement le

sucre à bon marché
pour les États de l'ouest et un
débouché ouvert à leurs produits, c'était encore et sur­

tout la clef du

Pacifique du

nord,

l'unique station mari­

time, l'étape obligée sur la route de la Chine et du Japon.
Puis, enfin, la décroissance constante de la population

indigène permettait

d'entrevoir l'heure où elle cesserait

J'exister. Qu'adviendrait-il alors, et serait-il possible de
laisser un point stratégique de cette importance entre
les mains d'une autre
tresse

gré

du

son

Pacifique

immense

grande puissance maritime, maî­
nord, libre d'intercepter à son

du

commerce avec

l'Asie?

De là, la demande faite au gouvernement havaien de
la cession de l'embouchure de la rivière de la Perle. Il

s'agissait, il est vrai,

que d'y établir un dépôt de vivres
de radoub pour les bâtiments
bassin
charbon,
à vapeur qui relâchaient aux îles, mais c'était le pre­
ne

,

et de

,

mier pas

un

vers une

préemption

occupation ultérieure,

un

droit de

dans l'avenir.

Le calme rétabli à Honolulu, les Chambres

convoquées

�AnClIIl'EL lIA VAÏEN.

.

€cartèrent l'offre d'entrer
nement du

nouveau

en

243

et le couron­
donna lieu à aucun

pourparlers,

souverain

ne

incident.
Kaméhaméha V avait laissé, en mourant, son royaume
dans une situation prospère: la dette publique presque

éteinte, le crédit de l'État excellent, les recettes du trésor
en

progression

n'avait

en

constante. Le court

règne

de Lunalilo

rien modifié cet état de choses. Héritier de

cette situation

qu'il

n'avait pas

créée, ébloui de

sa

et du heureux hasard

for­

rapide
qui l'appelait un
il
ne pouvait
prétendre par droit de nais­
rang auquel
sance, jeune ct inexpérimenté, David Kalakaua rêva, lui
aussi, de laisser dans l'histoire de son pays un nom glo­
rieux ct d'attacher ce nom à de grandes entreprises des­
tinées à accroître la prospérité publique. Il appela près
de lui, en qualité de premier ministre, M. Walter Murray
Gibson, homme habile, intelligent, que j'ai connu aux
îles dans des circonstances singulières, et dont la vie a
été jusqu'à la fin un tissu d'aventures romanesques. Il
tune

fond de l'Océanie pour rencontrer des
étranges et des existences aussi bizarres.

faut aller
aussi

au

à

types

espagnol, de parents
américains, Gibsonfutélevé enAngleterre. Jeune homme,
il conçut des doutes sur son origine et sa descendance.
A bord du bâtiment où il avait vu le jour ct à la même
époque était né un autre enfant, fils d'un gentilhomme
anglais de haute naissance et de grande fortune. Par
une coïncidence
singulière, à l'âge de dix-huit ans,
Walter Murray Gibson, invité dans un château de l'ouest
de l'Angleterre, frappa ses hôtes par son étonnante res­
semblance avec le portrait du maître de cette habitation,
mort depuis quelques années. Il se trouva que ce gen­
tilhomme était le père de l'enfant né en même temps
Né

en

mer, à bord d'un bâtiment

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

244

que lui, à bord du même navire, et mort en bas âge. La
ressemblance était telle que l'on se demanda s'il n'y
avait pas eu substitution d'enfants. Les recherches faites
par Gibson et les témoignages recueillis par lui ne lui
laissèrent aucun doute sur le fait; mais les collatéraux,
héritiers du titre et du nom, repoussèrent ses préten­
tions, que sa situation de fortune ne lui permit pas de

soutenir
se

jusqu'au

bout.

D'humeur aventureuse, il quitta alors l'Angleterre et
rendit aux Indes néerlandaises, où l'attendait une

incroyables. Favori d'un prince indi­
gène, puis exilé, traqué, prisonnier, condamné à mort,
il échappa à son sort grâce à la passion qu'il avait
inspirée à la fille du rajah. Elle favorisa sa fuite aux
dépens de sa propre vie. Libre, il gagna les Indes an­
glaises où, en quelques années, il fit une grande fortune,
qu'il perdit en moins de temps dans des spéculations
hasardeuses. Des Indes il revint en Europe, mais y
séjourna peu; il fallait à son activité un champ plus
vaste. Il partit alors pour les États-Unis, s'enfonça dans
le far-we s t, et, pendant plusieurs années, on n'entendit
plus parler de lui.
C'est en 1865 que je le vis pour la première fois à
série d'événements

Honolulu. Il m'avait fait demander un entretien, ayant,
m'écrivait-il, des communications importantes à me faire
et désirant

me

voir seul. J'accédai à

le soir. Tout

d'abord, je

intelligence;

il

fus

son

de

désir et le reçus
merveilleuse

frappé
parlait toutes les langues avec une égale
facilité, avait beaucoup vu, beaucoup appris et parais­
sait au courant de toutes les questions politiques du
moment, aussi bien en Europe qu'en Asie et en Amé­
rique.
Arrivant il. l'objet de sa visite, il me dit que sa vie
sa

�ARClIlPEL IIAVAÏEN.

24;'

danger, qu'après plusieurs années passees à
Salt-Lake-City, dans l'intimité de Brigham Young, il
avait quitte l'Utah à la suite de dissentiments graves
etait

en

survenus

entre lui et le chef des mormons; éludant

sa

espions, il avait réussi à gagner San­
Francisco, puis l'archipel. Très avant dans ses confl­
dences, il n'ignorait rien des étranges projets de Brigham
Young, qui, menacé par les États-Unis, avait conçu ridée
d'émigrer, lui et son peuple, au sein de l'Océanie, et

vigilance

et

ses

m'avait effectivement fait tenir

une

lettre adressée à

Kaméhaméha V, par laquelle il lui proposait, moyennant
une somme considérable, l'achat d'une des îles de l'ar­

chipel. Son plan était, une fois qu'il y aurait pris pied,
la conquête du reste du royaume, soit par la conversion
des indigènes, soit par la force. Il est inutile de dire que
l'offre de Brigham Young avait été repoussée.
Gibson ajouta que le chef des mormons, se défiant
de lui et le sachant en possession de quelques-uns de ses
secrets, l'avait fait suivre par deux de ses affidés jusqu'à
Honolulu, et que ces hommes, qu'il me désigna, n'hé­
siteraient pas à le tuer à la première occasion. II venait
donc me demander la protection du gouvernement et
l'arrestation de ces individus. Un moment je le crus vic­
time d'une hallucination. Le récit qu'il me faisait de ses
aventures était tellement extraordinaire qu'on pouvait,
sans injure, hésiter à le croire; mais les documents
qu'il me communiqua, les pièces qu'il mit sous mes
yeux, notamment une lettre d'Hawthorne, le grand écri­
vain américain, alors consul des États-Unis à Liverpool,
me
convainquirent que, dans une certaine mesure tout
au moins, il disait vrai. En tout cas, il était
parfaite­
ment au courant des projets de Brigham Young, dont le
roi et moi connaissions seuls la lettre,

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

246

lendemain, le chef de la police, sur mes ordres,
interrogea les deux individus que Gibson
m'avait indiqués. Les papiers trouvés sur eux démontrè­
rent leur affiliation mormonne; leurs réponses embar­
rassées, leurs hésitations achevèrent de dissiper les
doutes. Conduits à bord d'un navire en partance pour
San-Francisco, ils durent quitter les îles avec interdic­
tion de retour. Tranquille de ce côté, M. Gihson se
retira alors, avec sa fille, sur une terre qu'il afferma,
partageant son temps entre son exploitation agricole et
J'étude de la langue kanaque, publiant, dans les jour­
naux de Honolulu, des articles
remarqués sur les res­
et
les
du
sources
productions
pays. Naturalisé Havaïen,
élu représentant de son district, il siégea à la Chambre,
où, dès le début, il révéla de rares aptitudes comme
Le

fit arrêter et

orateur et

comme

administrateur.

Tel était l'homme que David Kalakaua appela au pou­
voir, séduit par ses dons brillants, son imagination, son

intrépidité

de bonne

opinion

et

sa

hardiesse. Gibson

jouer des difficultés, à s'en tirer heureu­
sement, à persuader, à entraîner. De sa vie aux Indes
et en Amérique, de son incroyable ct aventureuse exis­
excellait à

se

tence, peut-être de son origine première, il tenait l'am­
bition haute, la passion de faire grand.
Une certaine conformité de goûts ct d'idées le rnp­
pro cha d'un riche capitaliste de San-Francisco, Claus

Spreekels, Allemand d'origine, naturalisé citoyen amé­
ricain, qui lui offrit, ainsi qu'au roi, toutes facilités de
se
procurer l'argent dont ils pourraient avoir besoin
pour développer les ressources du pays, mettant égale­
ment à la disposition des planteurs, dont il se consti­
tuait le consignataire et l'agent à San-Francisco, des
crédits considérables pour l'extension de leurs opéra-

�I1AVAÏEN.

ARCIIIPEL

tions,

Spreekels

centrer dans

ses

réussit

ainsi,

en

mains tout le

247

peu d'années, à con­
des sucres

commerce

havaïens, à réaliser d'énormes profits sur le marché de
San-Francisco, où on le désignait sous le nom de Roi
du sucre, el à devenir créancier de
teurs pour des

sommes

l'État

et des

plan­

importantes.

Un premier emprunt de 10 millions, contracté par son
intermédiaire à Londres, fut promptement absorbé par
les embellissements de Honolulu, la construction d'un
pour le roi, d'un autre pour les ministères. Hono­
lulu devint rapidement une luxueuse station hivernale,

palais
une

sorte de Nice océanienne pour les résidents de San­

Francisco. Les
sans

égards

emprunts et les dépenses se multiplièrent
du trésor, hors d'état de faire

aux ressources

prodigalités, jusqu'au jour où Spreekels,
crédit, exigea un règlement de comptes.
Comme il arrive toujours en pareil cas, les Chambres,
les planteurs et les commerçants complices des prodi­
galités du roi et de son ministre, dont ils avaient sanc­
tionné les actes par leurs votes et suivi l'exemple, se
retournèrent contre eux et les déclarèrent responsables
de la situation. On alla plus loin: on accusa Gibson de
s'être enrichi des dépouilles du pays, on réclama sa

face à

ces

arrêtant tout

démission et
homme à

empire

sa

lnise

en

accusation. Gibson n'était pas
menaces. Fort de son

devant des

capituler
l'esprit du roi,

sur

des détournements dont

très

on

le

probablement
chargeait, il

innocent
fit tête à

répondit aux attaques de ses ennemis par un
rigueur dans l'exercice de ses fonc­
tions. Son impopularité s'en accrut et devint telle, qu'à
la suite d'un meeting populaire la foule, surexcitée,
envahit la demeure du premier ministre, contraint de
chercher son salut dans la fuite, assiégea le palais et

l'orage

et

redoublement de

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

2�8

mit le roi

posé,

en

demeure

d'opter

entre

un

constitution restrictive de

une

ministère im­

ses

prérogatives

abdication.

ou une

Le roi

se

forcé, le pacte
imposait, accepta le nouveau

soumit, signa, contraint

constitutionnel

lui

qu'on

et

ministère et attendit les événements.
Les fauteurs de

majorité,

au

américaine

s'est-elle efforcée de

comme

grande

en

avaient soutenu la

qui

candidature
cès

étaient,

mouvement

ce

les mêmes hommes

trône de David Kalakaua. Aussi la presse

présenter

leur

suc­

le succès des idées annexionnistes. Il n'en

est rien. Le

président de

cabinet, M. William

ce nouveau

seulement n'est pas un Américain, chef du
Green,
parti américain, comme .on l'a représenté, mais un
non

de-nationalité et de cœur, opposé à toute an­
nexion. Établi aux îles depuis trente-cinq ans, M. Wil­

Anglais,

liam Green y a fondé une importante maison de com­
Très estimé dans le pays, où il possède des

merce.

reprises, officielle,
ment représenté l'Angleterre en qualité de consul gé­
néral intérimaire. M. William Green appartient à cette
catégorie d'émigrants volontaires qui sont, à l'étranger,
une des forces vives de la
Grande-Bretagne. Disposant
de quelques capitaux, ils se fixent dans un pays, en
étudient l'histoire, la langue el les ressources, s'identi­
fient avec lui, contribuent à sa prospérité, s'y enri­
intérêts

considérables,

chissent et mettent, à

leur

il y

un

a,

à deux

moment

donné,

l'influence

patrie d'origine,
patrie d'adoption. L'Angleterre

en

au

acquise

service de
dans

fait souvent,

fin de leur carrière

leur

vers

la

commerciale,
représentants
officiels, représentants d'autant plus précieux que leur

pratique des intérèts des hommes et
passions qui s'agitent dans le milieu qu'ils habitent

connaissance
des

ses

,

.

�ARCIIIPEL

lIAVAïEN.

240

est le résultat d'un

long séjour et d'une longue expé­
Parfois aussi elle les pousse aux plus hauts
emplois, les y soutient et, gràce à eux, exerce une in­
rience

..

fluence

puissante

officiellement
C'est le

en

cas

sans

bourse délier et

sans

se

mettre

avant.

du

premier

ministre actuel de

l'archipel

hnvaïen. Loin de voir dans l'avènement de M, William
Green aux affaires un triomphe de la politique améri­
caine dans

pourrait plutôt y voir un échec
succès diplomatique de la
politique
Celte
Grande-Bretagne.
appréciation serait toutefois
le
choix
de
M.
William Green a été imposé
excessive. Si
au roi, c'est moins comme Anglais et hostile à l'an­
nexion que comme homme intègre, financier capable
ces

îles,

de cette

on

et

el défenseur résolu des

un

mesures

d'ordre et d'économie

qui peuvent seules relever les finances havaïennes for­
tement compromises par des dépenses excessives et des
emprunts onéreux. C'est aussi et surtout, puisqu'il
s'agissait de ramener le souverain à une plus saine
appréciation de la réalité des choses, comme partisan
déclaré,
et

en

partant

1874, de la candidature de la reine Emma,
adversaire de celle du roi, que l'opi­

comme

publique a désigné :M. William Green comme le
plus capable de rallier la majorité dans les Chambres
et de rassurer les intérêts étrangers. En appelant dans
le conseil un de ses compatriotes, �I. Brown, un chef
indigène ct un Américain modéré, le nouveau ministre
a nettement donné à entendre
qu'il ne suivrait pas une
annexionniste.
politique
Mais ce qne l'on ne saurait révoquer en doute, c'est
que cette partie de l'Océanie gravite autour des Élats­
Unis, vit de leur commerce, s'enrichit de leur prospé­
rité. Ce qui n'est pas douteux non plus, c'est que, dans

nion

�L'OCÉAN PACIFIQUE,

250
ces

îles,

décroît
tact

comme

la

avec

coloniale

dans tonte
et cela

nombre,

en

points

ce

n'est que

plus importants,
prendre possession

tes

en

siècle,

occuper les
l'impatience d'héri­

tiers naturels il

bientôt

son con­

d'expansion
qui en­
grandes puissances

caractérise la fin de

traîne. les unes après les autres, les
dans l'océan Pacifique et les pousse à

les

indigène

race

raison directe de

blanche, Le mouvement

race

qui

l'Océanie, la

en

en

d'une succession

déshérence.

Kauaques

civilisation,

ils

le voient et le croient. Envahis par la
hâtent d'en savourer les fruits avant

se

d'en mourir. Une vieille

légende indigène du temps de
prédit qu'un jour viendrait où leurs dieux
céderaient la place il un dieu venu de l'Orient,

Lono leur
détrônés
et eux, à

a

une

nouvelle. Leurs dieux

race

nouis devant le dieu

prêchent,

comme

se

sont éva­

que les missionnaires leur
elix-mêmes disparaissent devant la
nouveau

nouvelle annoncée. Les temps sont mûrs, et bien­
tôt, dans ces riches et fertiles vallées de l'Océanie, dans
ces archipels verdoyants que baigne le Pacifique im­
race

mense, la

postérité de Japhet régnera seule et maîtresse.
l'hémisphère sud, elle force la barbarie jusque
dans ses derniers repaires. L'Europe, représentée par
l'Angleterre, la France et l'Allemagne, occupe successi­
vement îles et archipels. Dans l'hémisphère nord, elle
s'avance, et déjà, sur cette partie de l'Océanie, l'ombre
s'étend. C'est l'Amérique en marche, représentée par
Dans

la dernière-née de

métropole

du

ses

Pacifique,

retracer, à l'aide de
l'étonnante

villes, par San-Francisco, la

origine

nos

dont

nous

allons

souvenirs et de

et les merveilleux

essayer
nos

progrès.

de

notes,

�SAN FRANCISCO
-

�SAN-FRANCISCO

CHAPITR.E 1

LES

ORIGINES

1

L'axe du monde

se

déplace.

courant irrésistible I'entraine

hauts
ses

plateaux

Une force

inconnue,

un

l'ouest. Sortie des
Je l'Asie centrale, la civilisation a, dans

étaves successives,

l'Occident. Lente

au

vers

constamment

progressé

début, hésitante dans

sa

vers

marche

comme un enfant
qui essaye ses premiers pas, elle s'est
longtemps attardée aux l'ives du Gange et de l'Euphrate.

Puis le mouvement s'accélère; la
chie; la Grèce, Rome, brillent d'un

mer

Égée

est fran­

incomparahle éclat;
la Gaule, l'Espagne, l'Allemagne, l'Angleterre-, sont
successivement envahies par cette marée montante tou­
jours en route vers l'ouest, et qui vient enfin se heurter
à l'océan Atlantique.

�'254

SAN-FnAl.';CŒCO.

Au delà, c'est l'inconnu; l'inconnu avec ses terreurs,
avec ses
mirages. Les uns après les autres,

mais aussi

de hardis marins s'aventurent

l'ouest,

"Vers

et

ne

sur

reparaissent plus.

siècles, ils s'acharnent

à chercher

au

la proue
Pendant des

flots,

ces

delà de l'horizon

qu'empourprent les rayons du soleil couchant
la mystérieuse Atlantide, le pays de l'or, des fruits
merveilleux et de l'éternel printemps.

lointain

Enfin,
ce

ils

1492, Colomb découvre l'Amérique. Tout

l'Espagne comptait

que

sur ses

en

d'aventuriers

traces. La croix d'une

se

précipite

main, l'épée de l'autre,

les

Antilles, l'Amérique centrale et l'Amé­
rique
trente-cinq ans plus tard, la
persécution religieuse jette les puritains anglais sur
l'Amérique du Nord. Le nouveau monde est envahi; un
continent quatre fois plus grand que l'Europe entière
est conquis, colonisé par d'héroïques aventuriers. La
grande république des États-Unis se crée, lutte, triomphe
et pousse dans l'ouest, jusqu'aux montagnes Rocheuses,
ses hardis
pionniers.
De Balbek et de Palmyre, de Ninive et de Babylone,
d'Ecbatane et de Thèbes aux cent portes, il ne reste
plus que des ruines abandonnées. La civilisation a
passé là, elle s'y est arrêtée, puis a repris sa marche
occupent

méridionale. Cent

vers

l'Occident; Athènes, Rome,

capitales

New- York,

cisco,

comme

la reine du

Elle est née
Sutter.

ensuite été

ses

aujourd'hui Paris, Londres et
le sera demain peut-être San-Fran­

Pacifique.

d'hier,

le t 9

rier suisse lui servit de

Auguste

ont

le sont

comme

janvier 1848.
parrain. Il avait

Originaire

de

Kandern,

Un aventu­
nom

Jean­

où il

naquit
collège mili­

le 5 février 1803, il suivit les cours du
taire de Berne et entra en qualité de lieutenant dans

�LES ORIGINES.

255

la

garde suisse de Charles X. Suttcr prit part à la
guerre d'Espagne de 1825 à 1824, ainsi qu'à la vaine
tentative de résistance à Grenoble pendant la révolution
de 1850. Rentré dans sa patrie, il servit quatre années
dans l'armée fédérale, donna sa démission et émigra
États-Unis. Il devait y jouer un rôle important et

aux

associer son'

nom

à l'un des

grands

événements de notre

citoyen américain, Sutter s'établit
Missouri, à Westport, aux confins extrêmes de
la civilisation. Actif, énergique et brave, il rallia autour
de lui un certain nombre d'aventuriers, chasseurs de
prairie, trappeurs et autres, auxquels il sut imposer,
avec son autorité, une
discipline relative. Il entreprit le
commerce
des bestiaux avec le Nouveau-Mexique et
siècle. Naturalisé
dans le

réalisa

promptement

le flot

des bénéfices considérables. Mais

toujours
l'émigration envahissait le
se
Westport peuplait. Sutter le quitta, décidé
à chercher plus loin un territoire moins connu, où il
pût donner libre carrière à ses goûts d'indépendance.
Pour qui a savouré les charmes de la vie .libre et
nomade, des grands espaces solitaires, des chasses
émouvantes, des périls bravés, des difficultés surmon­
tées, aucune autre existence n'est comparable à celle-là.
Se sentir jeune, robuste, sans entraves, dépenser à sa
guise son activité, parcourir en tous sens, au galop de
croissant de

Missouri.

son

cheval,

un

domaine

sans

limites que nul

ne

vous

dispute, c'est le rève, l'idéal de ces esprits aventureux
auxquels les États-Unis sont, en partie, redevables de
leur grandeur et de leur prodigieux développement.
Sutter était de ce nombre. Il avait entendu parler
des contrées situées sur les rives du Pacifique. Ces'
récits vagues, ces descriptions merveilleuses et confuses
de terres à peine entrevues séduisaient sonimagination.

�SAN-FRANCISCO.

256

Là, du moins,

la civilisation

pensait-il,

ne

viendrait

pas le relancer. En '1858, escorté ùe six compagnons
sûrs, il s'enfonça dans les prairies, franchit près de
huit cents lieues

Pacifique, à
trompé dans
et

se

l'ouest

dans

et

atteignit

l'océan

la hauteur du fort Vancouver. Ils'était
ses

calculs, mal orienté dans sa marche,
au nord de la Californie, dont le sé­

trou vait très

paraient des fleuves difficiles à traverser et d'immenses
forèts peuplées d'Indiens hostiles. Il n'hésita pas à mo·
difier son itinéraire, sans renoncer à son projet, et
s'embarqua pour les îles Sandwich, à mille lieues dans
le Pacifique, pensant y trouver quelque navire baleinier
qui le ramènerait de là sur les côtes de la Californie.
Il réussit, et le 2 juillet '1850 il' franchissait la Porte­
d'Or, entrait dans la baie déserte de San-Francisco,
remontait le cours du Sacramento et jetait l'ancre dans
une
crique qu'il baptisait, en souvenir de sa patrie, du
nom

de Nouvelle-Helvétie. La fortune et la célébrité

semblaient lui avoir

rendez-vous dans

assigné

ce

sile

ignoré.
Deux

ans

plus fard,

en

1841, Sutter

possédait déjà

1000 chevaux et autant de
moutons. Parlant facilement le français, l'anglais, l'al­
lemand et l'espagnol, il avait appris l'indien, noué des
2500 tètes de

gros bétail,

relations amicales

avec

les

indigènes,

et

organisé

La

qui

Compagnie
inquiétudes un pareil
commerce

rival détourner à

dont elle réclamait le

son

monopole,

profit

respect,

il avait construit

terre, armé

un

mais Sutter

était de taille à lui résister. Pour tenir les Indiens
en

un

lui donnait de gros bénéfices.
de la baie d'Hudson ne voyait pas sans

trafic de fourrures

en

fort, sorte de blockhaus
de trois pièces d'artillerie, puis un

moulin à farine et

une

un

tannerie. Nombre d'aventuriers

�LES ORIGINES.

américains

se

hospitalité

son

groupaient
bien

velle-Helvétie les

guéris,

connue

un

gelJl'e

générosité,

attiraient autour de la Nou­

de prairies. Blessés, malades,
abri, des vivres, et, une fois

coureurs

y trouvaient

affamés,

257

autour de lui. Sa

un

d'occupations

conforme à leurs

goûts.

avançait de la poudre, des balles et des chevaux
chasseurs, des provisions de viande séchée 'aux

Sulter
aux

trappeurs: il enrôlait à

son

service tous

ceux'

qui' se

présentaient. En peu d'années la Nouvelle-Helvétie devint
ainsi une colonie américaine, composée d'hommes
hardis et

entreprenants, bien armés, bien équipés,

dissimulant

guère

ment nominal

leur désir de

du

maîtres du pays,

en

.Mexique,

et

secouer

de

se

ne

le

joug pure­
proclamer lés

attendant l'occasion de l'annexer

États-Unis.

aux

gouvernement mexicain s'alarmait, lui aussi, des
progrès de Sutter. L'établissement, au cœur même de
la Californie, d'un camp d'Américains, solidement assis
sur les rives du Sacramento, en communication par le
fleuve avec la mer, en possession d'un fort, difficile
Le

d'accès par terre ct commandé par un' homme résolu
on connaissait l'influence sur les Indiens; n'était

dont
pas

poir

de

se

verneur

féra le

appréhensions. Dans l'es�
concilier SuUer, Michel Torrena, alors gou­
de, la lIaute et de la Basse-Californie, lui con­
éveiller de sérieuses

sans

grade

de

capitaine

dans l'armée mexicaine, 'Ie

titre d'alcade, et des pouvoirs civils d'autant plus
étendus que J'autorité dont ils émanaient était elle­

plus éloignée ct plus faible.
en usa
loyalement, et, lorsqu'en -1844 l'es
généraux mexicains Castro et Pie-Pico s'insurgèrent

même

Sutter

contre le

réclama

gouvernement de Michel Torrena, ce dernier
concours, et Suttcr, à la têlo de deux cents

son

17

�SAN-FRANCISCO.

258

vint

ranger sous ses ordres. Il ne put tou
empêcher que Castro ne réussît, par ses intrigues
à Mexico, à supplanter son rival. Il regagna alors la

cavaliers,

se

tefois

Nouvelle-Helvétie, bien convaincu qu'il avait tout à
redouter de Castro, que le gouvernement mexicain
venait de

organisa

nommer

gouverneur. Il

se

forces, approvisionna

ses

tint

son

gardes,

sur ses

fort,

et

attendit

les événements.

longtemps. La guerre éclata entre
Mexique. Castro somma, par une
étrangers d'évacuer la Nouvelle­

Il n'attendit pas
États-Unis et le

les

les

proclamation,
Helvétie. Pas

n'obéit. A

un

Fremont arrivait

au

même, le colonel

moment

ce

fort Sutter à la tête d'une colonne

d'exploration, à court
épuisée de fatigues, et

de

vivres

et

de munitions,

d'état de pousser plus
avant. Parti des États-Unis bien avant l'ouverture des
hostilités, le colonel Fremont avait été chargé par le
hors

gouvernement américain d'étudier le territoire inconnu

qui
fut

s'étendait du Missouri à l'Océan

qu'en

arrivant

Sutter accueillit
Fremont et

ses

fort

Pacifique.

Ce

ne

les événements.

qu'il apprit
générosité habituelle le colonel
hommes; il improvisa immédiatement
au

avec sa

pour les malades, distribua des vivres, des
effets et des munitions à tous. En peu de jours, l'expé­

un

hôpital

dition ravitaillée était à même de

poursuivre

sa

route.

Mais Fremont redoutait de compromettre les résultats
mission. Il s'en ouvrit à

scientifiques

de

tous. deux

décidèrent à

se

sa

lon américain fut hissé

Fremont, joints

aux

une mesure
sur

Sutter, et
pavil­

hardie. Le

le fort j les hommes de

contingents

dont

disposait Sutter,

permettaient. de tenir tète à Castro. Le fort était bien
approvisionné

;

de hardis vaqueros tenaient la campa­
bétail, la carabine au poing, prêts à

gne, surveillant le

�LES ORIGINES.

replier

se

et à donner l'alarme

en

25!l
cas

d'attaque.

Les

Indiens, bien nourris. et bien traités, espionnaient de
Jeur côté les forces mexicaines et les harcelaient sans
relâche. Quand, quelques mois plus tard, le général
Kearney, à la tète d'une division américaine, déboucha
dans les plaines du Sacramento, il ne lui restait plus
achever

qu'à

que Sutter et -Frernont avaient si bien
février 1H48, par le traité de Guada­
Je Mexique cédait aux États-Unis le Texas,
ce

commencé, ct,

lupe Hidalgo,
tout le

en

Mexique,

nouveau

la Haute el la Basse-Cali­

fornie.

L'histoire offre

d'étranges rapprochements. Au mo­
négociait ce traité, qui, doublant
de
la république américaine, lui
l'étendue
presque
donnait l'empire du Pacifique, une monarchie s'écrou­
lait en France, ébranlant de sa chute l'Europe entière,
ment même où

se

tandis que, dans un coin perdu de la Nouvelle-Helvétie,
le coup de pioche d'un ouvrier de Sutter mettait au jour
une

pépite

d'or ct révélait

richesses inouïes
conde

antique

au

monde l'existence de

auprès desquelles pâlissaient

la Gol·

et les mines du Pérou.

James W. Marshall, Américain d'origine, mormon
de religion, était entré au service de Sutter comme

charpentier et mécanicien. Chargé par lui d'éta­
scierie mécanique à l'endroit où s'élève
aujourd'hui la ville de Coloma, Marshall fit détourner
par les Indiens le cours d'un petit ruisseau sur lequel
il sc proposait d'élever ses constructions. En fouillant
le lit mis à sec, un coup de pioche amena à la surface
un caillou d'un
rouge brun. Son poids, sa dureté, sa
couleur rappelèrent à Marshall quelques pépites d'or
qu'il avait vues en Georgie. Ce n'était pas du cuivre,
puisque au contact du vinaigre il ne verdissait pas.
ouvrier

blir

-

une

�SAN-FRANCISCO.

260

Très surexcité par sa découverte, il poursuivit ses re­
cherches et réunit en peu de temps un certain nombre
de ces pépites, presque toutes d'assez petites dimen­

sions, la plus grosse
celui d'une

pièce

ne

de 10

dépassant pas, comme poids,
piastres (50 francs). Marshall

fit part de sa découverte à ses compagnons, mais ils
commencèrent par en rire et se moquer de lui. Cepen­
dant, l'épreuve faite avec le vinaigre les décida à ramas­

pépites, et,

ser ces

en

mois,

un

tout

en

se

livrant à

leurs travaux habituels, ils en avaient recueilli plusieurs
onces. L'un d'eux, Bennett, devait se rendre à San­
Francisco. On lui confia les cailloux
rechercher s'il
baleiniers
le

qui
renseigner.

avec

mission de

trouverait pas, à bord des rares
fréquentaient la baie, quelqu'un qui pût
ne se

A San-Francisco, Bennett lia connais­

matelot, Isaac Humphrey, ancien mineur
Georgie, lequel, après examen, lui confirma que ces
pépites étaient des pépites d'or; elles étaient plus
grosses et plus pures que celles qu'il avait trouvées cn
Georgie, et les placers d'où elles provenaient devaient
être d'une grande richesse.
Isaac Humphrey offrit à Bennett de retourner avec
lui et s'efforça de persuader à quelques-uns de ses
compagnons de le suivre, mais ils refusèrent de quitter
leur pêche. Humphrey ct Bennett partirent donc seuls,
sance avec un

en

et, le 7

main,
ils

se

mars, ils arrivaient à la

munis de
mirent

en

et recueillant

expliqua

pelles,

de

pioches

campagne,

partout

le

scierie. Dès le lende­
et de

plats

d'étain.

fouillant le lit du ruisseau

précieux

étal. Humphrey
procéder; il leur
de berceuse plate,
m

alors à Bennett la manière de

fallait absolument

un

rocker,

sorte

à double fond, recouverte d'un treillis en til de fer, sur
lequel on jetait la terre que l'eau entraînait, l'or plus

�261

LES ORIGINES.

lourd tombant dans la partie inférieure. Il lui dessina
grossièrement l'instrument, que Bennett construisit tant

bien que mal. Leurs allées ct

venues;

leurs allures

mystérieuses éveillèrent l'attention de leurs camarades'
qui se mirent, eux aussi, à la recherche des pépite". La
fièvre gngnait de proche en proche; le bruit sc l'épan­
dait à San- Francisco que l'or a bondait dans les
d'eau aux environs de la Nouveile-llei vétio,
Ces
sc

parvinrent aux oreilles de T.-C. Kcmble,
journal, alors de passage sur un baleinier.

rumeurs

éditeur d'un

Il

cours

rendit à la

Sutter.

Nouvelle-I1elvétie, où il

se

rencontra

bruits

Ennuyé
qui détournaient ses
hommes de lems travaux, Sutter était fort incrédule;
avec

de

ces

ses ouvriers, vertement tancés
par lui, avaient cessé
leurs recherches; Humphrey et Bennett prospectaient
au loin, Kcmble revint sans avoir vu ni mineurs ni or,

et, dans

une

lettre adressée à

prétendue découverte
Bennett reparaissait à

journal, tourna la
ridicule. Peu de jours après,
San-Francisco ct offrait en vente
son

en

à l'un des

l'Ures marchands de la baie une demi-livre
d'or. Celui-ci consulta un ancien bijoutier, et, sur ses
avis, se décida à acheter ce qu'on lui offrait à 40 Irnncs

l'once. Cc n'était même pas la moitié de la valeur
ct encore était-il stipulé que le payement s'effec­
tuerait en marchandises. San-Francisco, ou Yerba-Buena,

réelle,

l'appelait alors, ne comptait
magasins pour l'approvisionnement des
comme

on

459 habitants.

que

quelques

baleiniers

ct
,

première vente de poudre d'or surexcita vive­
population, éveillant les convoitises des mate­
lots. On se pressait dans la boutique de l'acheteur peur
voir, palper, soupeser le précieux métal; mais on hési­
tait encore; le second envoi, plus considérable, ne
Cette
ment la

�262

SAN-FRANCISCO.

trouva

acquéreur qu'à

20 francs l'once. Il fallut cepen­
subrécargue chilien

rendre à l'évidence. Un

dant bien
leva tous les doutes
se

en

offrant 60 francs l'once de tout

lui livrerait. Les envois

sc succédaient, plus
nombreux, plus importants. Chaque JOUI', l'un ou l'autre
partait pour l'intérieur; l'exode se dessinait, les mate­
lots désertaient, le village se vidait. Le 29 mai 1848,
ce

qu'on

petit journal local hebdomadaire, le Cali­
annonçait
fornian,
qu'il suspendait sa publication :
l'éditeur du
«

Le cri sordide:

«

L'or! I'or l

»

a

rait le vide dans

écrivait l'éditeur, qui, le lende­
imprimerie!
lui
aussi, pour les placers rejoindre ses
main, partait,
Les
trois quarts des habitants étaient en
compositeurs.
notre

))

route pour les

mines; chacun cherchai t à réaliser à

qu'il possédait pour réunir les
fonds nécessaires au voyage. Et, cependant, en mai, on
n'avait encore reçu à San-Francisco que quelques livres
du précieux métal. En juin et en juillet, il en arrivait
pour 250000 piastres (1 250000 fr.}; en aoû t et sep­
n'importe quel prix

ce

tembre, pour 5000000 de francs.
A la fin de l'année
navires

abandonnés,

acharnement les

1848, SanFrancisco était vide.slcs
et 6000 mineurs fouillaient

avec

d'mm, les rivières, les sables,
trouvant de l'or toujours et partout. La fièvre gagnait
les états de l'Est; les récits les plus étranges, les nou­
cours

velles les

plus fabuleuses enflammaient les imaginations;
d'interminables caravanes d'émigrants quittaient le
Missouri pour envahir la terre promise. On faisait
argent de tout. On entassait sur les grands chariots de
l'ouest, véritables forteresses roulantes, percées de
meurtrières, capables de soutenir un siège contre les
Indiens, traînés par dix paires de bœufs, les vivres,
vêtements,

armes,

provisions

pour

un

voyage de six

�LES ORIGINES.

plaines, les forêts, les déserts et les
Montagnes-Rocheuses. On y chargeait les ustensiles de
mineurs, pics, pioches, couvertures, tentes, et on par­
tait, sans hésitation, droit vers l'ouest, s'orientant à la
boussole, abandonnant sans regrets champs et vieux
mois à travers les

parents, femmes
dans le

et enfants

prestigieux mirage

en

larmes, oubliant

d'une fortune

dépassant

tout
tous

les rêves. Lentement, péniblement, on franchissait
les prairies, arrêté parfois des semaines entières par
des fleuv'es débordés, semant la route de cadavres
de bêtes surmenées et d'hommes défaillants, luttant
contre les Indiens et contre la nature, poussant tou­
jours de l'avant, souvent faute de pouvoir retourner
en

arrière.
Combien de

ces

hardis

émigrants sont morts de faim
Montagnes-Rocheuses! Com­

dans la rude traversée des

bien ont succombé à la soif dans l'atroce désert du

Colorado où
alcaline

pendant
ne

pas soulève 'une fine poussière
dessèche
la gorge et brùle les yeux, où
qui
heures
de marche ininterrompue on
cinquante

trouve ni

chaque

une

goutte d'eau, ni

un

abreuver et soutenir mules et bœufs
dente chaleur de la

journée

brin d'herbe pour
épuisés par l'ar­

et le froid vif de la nuit!

s'arrêtait pour personne. Malheur à celui que
ses forces trahissaient et
qui tendait à ses compagnons
de route ses mains suppliantes! Le chef de la caravane,

On

ne

ancien

chasseur des

prairies, choisi comme
le plus énergique et le plus expérimenté, cheminait en
tête, armé jusqu'aux dents, réglant les étapes, impas­
trappeur

ou

sible, dur à lui-même
sa

comme aux

vie et celle des siens

discipline qu'il
compromettre

le

leur

autres, sachant que
de l'inexorable

dépendaient
imposait, qu'un

retard

pouvait

campement du soir, la nourriture et

�264

SAN-FRANCISCO.

le.repos des animaux,
dans. ces solitudes

lesquels

sans

ils

périraient

tous

.

Quand, du

des

Montagnes-Rocheuses, ils
pieds les plaines fertiles des
vallées du Sacramento et du San-Joaquin, arrosées de
nombreux cours d'eau, semées de bouquets d'arbres
séculaires, tapissée de fleurs et d'herbe épaisse, ils
.

voyaient

se

sommet

dérouler à leurs

dévoraient d'un œil avide, insouciant de
naturelles, cette terre de l'or, dont ils

ces

beautés

parlaient

ct

depuis des mois, aux bivouacs du soir, pendant
les rudes marches sous un ciel brûlant et dans les nuits
rêvaient

étoilées où le cri

plaintif

des

coyotes

et les

rugissements

des fauves tenaient leurs sentinelles en éveil. Nouveaux
Argonautes à la conquête de la Toison d'or, ils oubliaient
les

fatigues passées,

tesses de l'exil. Ils

les misères de la route et les tris­

pressaient

le pas; la fortune les

attendait là-bas.

En 1848-1849, ils partirent ainsi,

au

nombre de près

de 20000, des rives du Missouri; toute une armée,
de la fleur de l'Ouest, tous jeunes, vigoureux,

composée

prêts

à toutes les

luttes; ils franchirent ainsi plus de

huit cents lieues pour gagner les placers, débouchant
en Californie
par la passe du nord, débordant sur le

Sacramento

et

l'American-River.

premiers venus virent se réaliser
Ieurs rêves. L'or était partout. Plus d'un, au début,
récolta jusqu'à 500 piastres (2500 fr.) par jour. On vil
des mineurs se partager chaque samedi le produit de la

Beaucoup

semaine,

de

ces

mesurant

l'or,

à défaut de

balances, dans

gobelets d'étain. Mais si riche que fût une localité
cherchait mieux encore. On prospectait, c'était le

leurs
on

consacré, au loin, parmi les Indiens, traversant
.les fleuves à la nage, faisant le coup' de feu avec les triterme

�205

LES ORIGINES.

bus hostiles, sans tentes, et bien souvent sans autres
vivres que ceux que l'on se procurait pal' la chasse. Si
l'or était abondant, tout le reste faisait défaut. Les pro­
visions se vendaient, quand on trouvait à en acheter, à
des

prix exorbitants. La farine, le riz, le sucre valaient
alors, à San-Francisco, 5 francs la livre, le biscuit de mer,
150 francs le quintal, le vin et l'eau-de-vie, 40 francs
ln bouteille. Dans certaines localités minières, les frais
de transports décuplaient encore ces prix. On paya
550 francs un chapeau de feutre, 400 francs une cou­
verture de laine, 25 francs une bouteille vide. Les pri­
vations, une nourriture insuffisante, des fatigues exces­
sives engendraient les fièvres, les dysenteries; médecins
et médicaments manquaient j malade, on en réchappait
rarement.

Puis l'absence
tises

d'organisation

et de

police,

les convoi­

attiraient autour des placers riches des
bandits de toute sorte, des desperadoes, écume du

surexcitées,

du Chili et du

Pérou; les rixes, les meurtres,
multipliaient. Vainement le gouvernement
des États-Unis essayait de remédier à cette anarchie. Le
commodore Jones, qui avait reçu l'ordre de se rendre à
Monterey et à San-Francisco avec son escadre, avouait

Mexique,
les vols

se

impuissance et répondait aux instances du ministre
qui le press nit d'user des forces dont il
disposait: Je n'ose toucher la terre; je ne saurais y
envoyer que des boulets. Tout détachement que je débar­
querais déserterait aussitôt.

son

de la marine
«

»

De l'excès du mal devait naître le remède. Le gouver­
neur de la Californie,
George Mason, était un homme

énergique et résolu. Convaincu que, dans ces circon­
stances exceptionnelles, il ne pouvait compter sur le
concours

des troupes de terre ni de la

marine,' il se rendit

�SAN-FRANCISCO.

266

fit

appel aux mineurs eux-mêmes pour
organisa un comité de vigilance dont
les mesmes expéditives eurent tôt fait de supprimer les
éléments dangereux. Le Juge Lynch (c'est sous ce nom
que l'on désigne la justice sommaire des comités de
vigilance) faisait ainsi sa première apparition en Cali­
aux

placers,

rétablir l'ordre et

fornie 1.
Abandonnée par ses habitants, que l'or avait attirés
mines, San-Francisco ne devait pas tarder à se
repeupler. Le premier moment de fièvre passé, un
aux

anciens résidents revinrent. De

certain nombre de

ses

tous les

toutes les mers,

ports,

sur

lons, des flottes entières
globe, inconnu il y avait
se

trouvait désormais

tous les

pavil­
dirigeaient vers ce point du
quelques mois et dont le nom
sous

se

sur

toutes les lèvres. Du Pérou et

Chili, des îles Sandwich et de la Chine, de New-York
et de Boston, du Havre, de Bordeaux, de Southampton,
de Londres, de Brême et d'Hambourg partaient des bâti­
du

ments

de vivres, vêtements, tentes,
Où loger ces nouveaux

chargés d'émigrants,

ustensiles. Tout était à créer.
venus, où

emmagasiner

ces

chargements attendus?

Ce n'était pas l'espace qui faisait défaut. Dans cette
haie immense, toutes les flottes de l'univers pouvaient

mouiller à l'aise. Quand on arrive à San-Francisco par
mer, on relève d'abord à 40 milles au large les îles

Farallones, groupe

de rochers mornes, sentinelles avan­
qu'habitent seuls des

cées du continent américain et

milliers d'oiseaux de

mer.

Au

delà,

se

dressent les

pics

abrupts qui gardent l'entrée du Golden Gate (porte d'or},
Battus par les vents d'ouest, envahis chaque après-midi
par une brume épaisse, ils présentent un aspect sauvage
L D.

Lévy,· les Français

en

Californte,

�LES ORIGINES.

267

ct désolé. Pas

flancs

d'arbres, pas de végétation: SUI' leurs
déchiquetés rampent des lambeaux de nuages

qui

déchirent à leurs crêtes

se

fond d'un mille de

aiguës. Un chenal pro­
cinq de longueur

et de

largeur

donne accès dans la Laie. Sur

un

rocher

dénudé, Alea­

traz, se dresse aujourd'hui une forteresse massive et
menaçante sous le feu de laquelle défilent les navires.

goulet, la HIe s'étend sur une
n'aperçoit pas l'extrémité, véritable mer
intérieure bordée de plaines fert.iles que dominent dans
un vaporeux lointain de hautes montagnes d'un seul jet:
Tamalpais, le Monte-del-Diavolo, Mount-Hamilton; puis,

Enfin,

débouché du

au

baie dont l'œil

si ln

Lemps

clair, à 40 milles de distance, fermant
Sierra-Madre, aux cimes neigeuses, dresse

est

la

l'horizon,
ses
puissantes

assises et

mètres de hauteur. C'est

Cordillère,
déroule

des

sourcilleux de 4000

des contreforts de la

de l'Océan Glacial du Nord

chaîne immense de

sa

longueur

qui,

pics

ses
un

mers

plus

au

grande
Cap Horn,

de 5000 lieues de

arctiques
l'Amérique

aux mers

antarctiques,

s'abaissant lentement dans

centrale pour sc
relever brusquement dans l'Équateur, se soulever en
masses énormes dans le Pérou, le Chili et la
Patagonie,
et entasser

la

région

Cap Horn
tempêtes.

au

des

ses rocs

Tournant le dos à l'Océan

de

granit qui

Pacifique,

dont la

défient

séparent

des dunes de sable, des mornes couverts de lentisques
et d'une végétation rabougrie, San-Francisco fait face à
la haie. A l'époque dont nous parlons, le village se com­

posait

d'environ cent

cinquante

cases

disséminées

au

construites en adobes, briques
plage
séchées au soleil; ni rues, ni alignements, ni clôtures.
Le sol sans valeur n'en comportait pns la dépense. Sur
une
simple requête, les détenteurs actuels av nient

hasard

sur

la

et

�SAN-FRANCISCO.

268

obtenu des autorités mexicaines des concessions de
des prix dérisoires, payés le plus souvent en

terres à

marchandises. D'ailleurs, à San-Francisco même, le sol
aride et sablonneux ne produisait rien. L'eau douce
faisait défaut. Le climat, tempéré, ne comportait ni
grands froids ni chaleur excessives. L'été, les vents du
large amenaient chaque après-midi un brouillard inlense

qui enveloppait cette partie de la côte, descendait sur
le village et le baignait de son humidité. Les grandes
dunes do sable qui dominent San-Francisco, incessam­
ment tourmentées }lai' les vents du large, remplissaient
l'air d'une poussière impalpable. L'hiver' était la belle
saison. Les vents cessaient ct

avec

eux

le brouillard;

le ciel redevenait pur. Ilaus l'air, d'une transparence
incomparable, les fuyants lointains sc dessinaient en

puissants. Aux environs de la ville, les plaines,
du large par le Coast Range, fortement.
détrempées par les pluies, se couvraient alors d'une
herbe épaisse et de fleurs sans nombre; les teintes ver les
disparaissaient sous l'éclat de leurs vives couleurs. Un
immense tapis diapré de toules nuances déroulait sans
fin ses reflets ondoyants. Terre riche et fertile au delà
de toute description, où erraient de vastes troupeaux
reliefs

abritées

de

bœufs, seule richesse des habitants.
Jusqu'à la découverte des mines d'or, l'unique

merce

du

com­

village consistait dans le trafic avec des
auxquels, en échange de leurs huiles

navires baleiniers
et

fanons,

fournissait des vivres frais, et dans la
Brusquement tout était changé.

on

vente des peaux de bœuf.

On

ne

prévoyait

pas

encore

la

grandeur prochaine

de

San-Francisco, la valeur immense de ces dunes de
sable, de ces parcelles de terrains aux limites mal défi­
nies. Un

petit

nombre d'habitants

soupçonnaient

bien

�LES ORIGINES.

260

qu'à un moment donné le sol pouvait augmenter de
prix si les placers continuaient à donner de l'or, mais
combien de temps cela durerait-il? On était à ce sujet
dans l'incertitude la plus complète; on ne possédait
aucune donnée précise sur les filons métallifères. Dans
ces
pépites d'or que charriait le lit des torrents ou que
recélaient les sables, on ne voyait qu'un caprice de la
nature, le résultat d'un incompréhensible hasard. On ne
songeait guère à se demander d'où venait cet or, absorbé
que l'on était à chercher où il

se

trouvait. Tout à l'heure

présente, on ignorait même si le sile aride où s'élevait
le village attirerait ct retiendrait le commerce et l'im­
migration. SUl' les rives du Sacramento ct du San-Jou­
quin, à proximité des mines d'or, se dressaient des camps
appelés peul-être un jour à prend re bien plus d'impor­
tance qne San-Francisco échoué dans

quante

lieues des

ses

brumes à cin­

placers.

Mais, sans relâche, les navires se succédaient, débar­
quant des flots d'émigrants qui, SUl' ces dunes de sable,

plantaient leurs tentes; sur la plage, les marchandises
s'empilaient. Les bras manquaient pour décharger ces
navires, dont les équipages désertaient aussitôt à terre,
impatients, eux aussi, de se rendre aux mines. La plu­
part des passagCl's arrivaient sans ressources; le peu
qu'ils possédaient avait été dissipé dans les relâches, à
liio-de-Janeiro à Valparaiso, avec cette insouciance de
,

qui estiment leur fortune faite, ct cette soif de
plaisirs que surexcite la monotonie' d'une longne traver­

gens

sée. Pour

sc
procurer l'argent nécessaire afin de gagner
les mines, ils se faisaient manœuvres. Combien de pas­
sagers de première classe vinrent offrir au capitaine, à
la table duquel ils dinaient la veille, leurs services pour

décharger

le navire

qui

les avait amenés! Combien de

�270

SAN-FRANCISCO.

s'estimèrent heureux

capitaines
d'employer ces ouvriers
improvisés qui se contentaient, pour leur travail inex­
périmenté, de leur nourriture et de 80 fr, par jour!
Sur les flancs de Hussian-Ilill, de Rincon-IIill, s'éle­
plus bizarres, des cahutes

vaient les constructions les

avec de vieilles caisses d'emballage et des
barriques, recouvertes du zinc des boites de
conserves. La
pluie traversait les toitures mal établies,
le vent soufflait à travers les jointures; on couchait sur
le sol, enveloppé de couvertures; on mangeait, tout en

construites

douves de

travaillant, du biscuit de
on

interrogeait

dont les récits

mer et un
peu de porc salé;
avidement les mineurs du Sacramento,

fantastiques

secouaient toutes les

con­

voitises et surexcitaient les imaginations. Puis, lorsqu'un
travail acharné et une économie rigide avaient procuré
les

quelques centaines de piastres
s'équipait et partait, léger d'argent, riche
d'espérance, pour la région où l'or s'attachait littérale­
au

nouveau venu

nécessaires, il

ment à la semelle de

ses

fortes bottes de mineur.

II

San-Francisco offrait

l'aspect du camp autour de
langues s'y mêlaient en une clameur
confuse. Anglais et Chiliens, Français, Américains,
Canaques, Chinois, Mexicains, Allemands, Péruviens,

Babel. Toutes les

Indiens, hommes du nord et hommes du midi, bJancs
noirs, cuivrés, tous l'esprit tendu vers le même but,

•.

enfiévrés par les mêmes désirs et la même passion, se
confondaient en une indescriptible cohue. Les costumes

�271

LES OlliGINES.

les

plus bizarres,

donnaient à

ce

les vêtements les

plus

hétéroclites

campement l'apparence d'un vaste champ

qui frappait surtout, c'était, d'une
part,
complète de femmes; de l'autre, l'allure
résolue et virile de ces émigrants. Peu d'hommes mûrs,
pas de vieillards; de jeunes hommes robustes et vigou­
reux, hâlés, brunis par le grand air ct les bises de
de foire. Mais

ce

l'absence

l'Océan. Tous, pour venir ici, avaient traversé ces
heures tristes et dures où l'homme dit adieu à tout ce

qu'il aime, où par le rude effort de sa volonté il rompt
qui l'attachent à sa patrie et aux siens, et cela,
la
pour
plupart, sans possibilité de retour ou de secours,
sachant qu'il leur faut triompher ou succomber seuls,
qu'ils vont mettre des milliers de lieues entre eux et
les liens

ceux

dont le souvenir les suit, mais dont la distance
impuissante à leur venir en aide à

rendra l'affection

l'heure de

l'épreuve

ou

de la crise

suprême.

Ceux-là, c'étaient les aventuriers, c'était aussi la
majorité. Un coup de tète, la curiosité de l'inconnu, la
soif d'une vie aventureuse, un chagrin d'amour, une
situation

compromise,

les avaient amenés

sur

cette

plage lointaine, jetés dans ce vaste creuset où venaient
se fondre,
s'épurer ou se perdre des existences dévoyées,
des

passions héroïques ou coupables, des volontés éner­
giques, des forces sans emploi, et d'où devait sortir un
empire naissant, une ville étrange, née d'hier et déjà
l'une des plus importantes du monde par son mouve­
ment commercial, la première et la plus étonnante par
sa
vertigineuse prospérité, par son histoire et par sa
fortune. Enfants perdus de la civilisation, ils allaient
engager la lutte avec la nature. Leurs bras devaient
bouleverser le 801, acharnés à la recherche de l'or. Le

pic

d'une main, la carabine de l'autre, ils allaient

jeter

�SAN-FRANCISCO,

272

bas les

montagnes dans les vallées, détourner les cours
d'eau, franchir les rivières et les déserts, prodiguer à
tous les vents du ciel ct à tous les hasards des événe­

leur Jelmesse et leurs forces, périr peut-être
misérablement de faim et de Iroid dans quelque caîiada

ments

obscure, dans les forêts
salle de

sous

l'étreinte des ours,

ou

de Washoé, la
quelque
jeu Virginia
trouée
la
balle
d'un
revolver
tête
américain 011 la
par
poitrine ouverte par quelque couteau mexicain. Ils sont

dans

ou

qui ont survécu, et dont la
beaucoup ont succombé aux
fatigues, aux épreuves, au vice, à la misère, soldats
oubliés d'une grande bataille qui a modifié la face du
monde en moditiaut les conditions économiques el finan­

en

bien

de

fortune

petit nombre,

a

ceux

réalisé les rêves;

cières de tout notre ordre social.
Derrière cette

avant-garde apparaissait une autre
catégorie d'émigrants, esprits plus méthodiques et plus
calculateurs. Ils suivaient le même courant, obéissaient
à la même impulsion; mais leur énergie froide et mieux
contenue tendait

au but
par d'autres moyens. Ils enten­
daient choisir le terrain de la lutte pour conquérir la
fortune. L'aléa prestigieux des mines ne les éblouissait

pas; ils voyaient plus juste et
les prenait et les retenait. Les

plus loin. San-Francisco
premiers ils se rendirent

compte que, d'où qu'il vînt, l'or des placers allluerait
là, que dans cette anse sablonneuse s'élèverait bientôt
une ville importante; que là, ct là seulement, toutes
les flottes du monde

pouvaient aborder ct trouver place;
qu'il faut au mineur tout ce qui
son existence,
assurer
peut
qu'il y avait plus à gagner
à le lui fournir en échange de son or qu'à l'arracher soi­
même aux entrailles de la terre. Ils furent les premiers
11 prévoir et 11 préparer l'avenir, 11 donner une valeur au
que l'or

ne

suffit pas,

�LES ORIGINES.

sol, à construire des magasins

273

et des

maisons,

à créer

des

comptoirs, à improviser des restaurants et des
hôtels, à jeter les bases d'une organisation communale.
Sur ce coin perdu du globe où toutes les nationalités
semblaient s'être donné rendez-vous, chacune d'elles

apportait,
ses goùts,

avec son
ses

toute civilisation

tait

encore

impôts,

génie particulier,

vices et

ni

ses

comme

ses

vertus. Sur

de toute

gouvernement,
sociales,

ni restrictions

tendances et

sol, vierge de
culture, où il n'exis­
ce

ni lois, ni police, ni
chacun jouissait d'une

liberté illimitée et donnait libre carrière à
aventureux. La révolution de

quement ébranlé la France

el

1848, qui

l'Europe,

son

esprit

avait si brus­

avait aussi bou­

leversé bien des situations, détruit bien des fortunes et
provoqué un exode non seulement parmi les classes
ouvrières

sans

travail, mais

encore

parmi

les classes

moyennes fortement éprouvées. L'émigration européenne

composait donc pas exclusivement de déclassés
de manœuvres; loin de là. La distance à franchir,
le prix élevé du passage étaient pour ces derniers un
obstacle sérieux. La loterie des lingots d'or, patronnée

ne se
ou

par le

gouvernement français, facilita,

en

1849, le

départ pour la Californie d'un certain nombre d'exaltés
des classes inférieures ; mais ce nombre fut forcément
très

limité,

et

l'émigration française,

considérable

au

début, par suite des circonstances politiques que nous
venons de
rappeler, sc recruta surtout parmi les jeunes
gens de la classe moyenne dont la révolution avait
modifié les conditions d'existence, éveillé l'esprit aventu
reux

et

qu'elle jetait hors des

sentiers battus.

Négociants
congé­
en formaient
l'appoint­
disposait d'un capital; la

à demi ruinés, comptables sans
diés, fonctionnaires disgraciés,

Un

petit

nombre d'entre

eux

emploi,

commis

18

�SA�-]o'IL\i'lCJSCO.

�74

plupart débarquaient avec des ressources très limitées.
L'immigration allemande se composait des mêmes
éléments : Brème, Hambourg, Lübeck et Francfort
avaient fourni un contingent considérable. L'Allemand
s'expatrie volontiers en temps ordinaire; la crise poli­
tique et commerciale que subissait l'Europe avait con­
sidérablement accru l'exode. La Grande-Bretagne. tou­
jours au premier rang quand il s'agit de s'ouvrir des
débouchés nouveaux, était représentée par ses marchands
et ses subrécargucs, disposant de capitaux importants;
par ses Écossais à tête froide, à volonté opiniâtre,
endurcis par leur rude climat; par

ses

Irlandais fana­

tiques et bruyants, race émigrante entre toutes, prompte
à s'adapter à toutes les conditions de milieu, intelligente
sous ses
apparences insouciantes. D'Italie, de
Gènes surtout, était venue toute une population de
matelots qui, à peine débarqués, trouvaient de suite

et fine

à gagner leur vic
et le

comme

pêcheurs.

Le

Mexique. le

Chili

Pérou, plus rapprochés, avaient décuplé l'élément

espagnol, maître, tout récemment encore, du pays,
hostile aux gringos, comme ils appelaient les Améri­
cains vainqueurs de leur race et conquérants de leur
territoire. Experts aux travaux des mines, à l'élevage
du bétail, cavaliers intrépides, joueurs fanatiques, ils
s'étaient répandus surtout dans l'intérieur des terres,
prospectant, gagnant aux placers et perdant au jeu des
fortunes, toujours prêts à vider leurs querelles ou à sc
venger de leurs ennemis à coups de couteau.
L'immigration chinoise commençait, obséquieuse,
cantonnant dans les

infimes dont personne

l'insulte,

pliant
les préceptes
sous

de

ses

se

petits métiers, dans les besognes
«

ne

voulait, traitée

rapetissant

son

sages. Aux mines,

avec

dédain,

cœur», suivant
ces

Asiatiques

se

�275

LES ORIGINES.

faisaient humbles et
ou

travaillés avant
ne

souples, occupant les placers épuisés

abandonnés, fouillant
trouvait

plus

à

les lits de torrents

nouveau

les ravins bouleversés où le blanc

eux,

récolter, industrieux et
coyotes,
piastre sur piastre, taciturnes, ct

suffisamment à

sobres, vivant de peu,

se

de racines, entassant
cachant soigneusement

nourrissant de rats, de

cc

qu'ils possédaient.

cultivateurs, ils défrichaient çà

Excellents

là, dans le voisinage
abords des villes naissantes, un lopin
et

des camps, aux
de terre qu'ils plantaient

en
légumes, ou bien ils sc
faisaient blanchisseurs, décrotteurs, savetiers. Tout leur
était bon, ct, si peu qu'ils gagnassent, ils mettaient de
côté. On les haïssait et on les maltraitait; intérieurement
ils rendaient haine pour haine, sans en rien laisser
paraître. Ils connaissaient trop bien le prix de la
patience et les avantages de l'humilité. Pour la pre­

mière fois,
tact

avec

beaucoup

cette

race

d'entre

eux se

trouvaient

en con­

blanche dont ils reconnaissaient la

force, mais dont ils méprisaient les coutumes, les
mœurs, les lois, si différentes des leurs dont les ori­

gines

se

venus

perdaient dans

sans

traditions,

la nuit des
sans

stable, incapable, suivant
solides

rites,

temps,
sans

eux, d'asseoir

race

de par­

gouvernement
sur

des bases

système philosophique, religieux ou poli­
tique comparable aux leurs, qui défiaient les siècles.
un

d'huile, ils s'étendaient,
Chinalawn, la ville chi­
augmentaient
même
de
au
cœur
noise, posait
San-Francisco, encore
à l'état d'embryon, ses solides assises, menace redou­

Lentement,
ils

comme une
en

tache

nombre.

table pour l'avenir,
L'Océanie était représentée par les
Sandwich, excellents marins, gens
rudes travailleurs à leurs

jours,

Canaques des îles
simples et bons,

paresseux et indolents

�SAN-FRANCISCO.

276

dans la

prospérité,

leur dernière

once

et

ne

avait

reprenant la pioche que lorsque

passé

aux

Puis des

mains du

storekeeper

déserteurs ou
du sud, des mulâtres de Cuba,
des Indiens de Calcutta, et enfin les vrais maîtres du
pays, par la conquête et par les traités, les Américains
de l'est, du sud et du nord, de New-York et de Boston,
de la Nouvelle-Orléans et de Saint-Louis, du Missouri ct
les

approvisionnait.
affranchis des plantations
qui

nègres,

de l'Ohio, agriculteurs et manœuvres, mineurs et poli­
ticiens, hommes de science et déclassés, docteurs et
viveurs, avocats et journalistes, sortis des fermes, des

comptoirs, des maisons de banque et des maisons de
jeu, des campagnes et des villes, entraînés par le grand
courant qui les poussait vers l'ouest.
A la fin de janvier 1849, du seul port de New-York,
quatre-vingt-dixnavires, portant8000 émigrants, avaient
fait voile pour San-Francisco. Soixante-dix autres se pré­
paraient à l'ancre. Jamais, écrivait le docteur Stillman,
rien de pareil ne s'est vu. Il n'y a pas ici de famille
qui ne compte un ou plusieurs émigrants. Dans toutes
les villes s'organisent des compagnies minières et com­
merciales; ceux qui ne partent pas souscrivent. Les
éditeurs de journaux publient articles sur articles pour
dissuader les jeunes hommes d'émigrer j ils les engagent
à se contenter d'un gain modeste auprès de leurs familles,
ils leur rappellent que les seules fortunes solides sont
celles qui s'acquièrent lentement, par l'ordre et l'éco­
nomie; puis le lendemain ils jettent leur plume, vendent
leur journal, réalisent tout ce qu'ils peuvent, obsèdent
les compagnies de navigation pour obtenir, en leur qua­
lité de journalistes, un passage gratuit, et partent. Les
ministres de l'évangile, nouveaux Cassandres, font
retentir les églises de leurs anathèmes contre la soif de
«

�LES ORIGINES.

277

l'or; puis ils s'embarquent

comme missionnaires
pour
la Californie. Les médecins vendent leurs chevaux,
remettent à leurs femmes leurs comptes à reCOUV1'er,

s'approvisionnent

de

balles, et en
comptoirs se vident,
dépeuplent, tous partent,

carabines, poudre

et

route pour la terre de l'or. Les

les maisons de

banque

entonnant 0 Susanna!

par Jonathan Nichols,
nos

se

ce

qui

chant des

placers, composé

retentit dans

places publiques, dans nos théâtres,
jusque dans nos salons, »

nos

rues, sur

dans

nos con.

certs, et

Dans les neuf derniers mois de

1849, il entrait dans
port de San-Francisco cinq cent quarante-neuf na­
.tJres à voiles, portant 55000 passagers et 5000 ma­
telots, qui tous désertèrent. Il y avait déjà sur rade
le

deux cents navires abandonnés de leurs
de leurs olficiers
les

planches on

équipages

et

démembra leurs carcasses; avec
construisit des cahutes, avec le reste on
; on

fit du bois à brûler, Dans le même intervalle de

temps,

-12000 émigrants arrivaient par terre, En dix-huit mois,
le chiffre de la population de la Californie se trouvait
subitement porté de 1500 à plus de 100000 âmes.
Que l'on se représente cette population enfiévrée af­
fluant à San-Francisco, .où chaque jour un nouvel arri­
vage vient jeter sur la plage des centaines d'émigrants

prises avec toutes les difficultés matérielles, sans
discipline comme sans cohésion; que l'on se représente
chacun des membres qui la composent obligé de pour­
voir à tous ses besoins, de tout improviser, de tout
prévoir, et l'on se fera une idée de l'étrange chaos
qui régnait alors et de tout ce que comporte un état
social normal. Rien d'analogue ne s'était encore vu
Si rapides qu'eussent été la naissance' et le développe
ment de certaines grandes villes aux Étals-Unis, tout

aux

�S:\�-I%\Nr.ISCO.

2ï8

s'était fait

régulièrement et systématiquement: le sol
propriétaires qui vendaient à des acquéreurs,
lesquels, à leur tour, se procuraient à New-York, à
avait des

Boston, les matériaux de construction

et les ouvriers

pour les mettre en œuvre. De grandes voies de commu­
nication facilitaient les transports; on s'appuyait sur
des centres commerciaux

largement approvisionnés

de

tout, à même de faire face à toutes les demandes, sur
les immenses fermes de l'ouest, greniers toujours pleins.
Ici, il n'en allait plus de même. Sauf l'or, le pays ne
produisait rien. Il fallait faire venir la farine de Chili,
à 1000 lieues de distance; les salaisons, de New-York
et

Cincinnati,

la

bougie,

à

des

sept mois de traversée; le savon, l'huilé,
ports de la Méditerranée. Les forêts abon­

daient; mais le bois débité manquait,
aux

scieries de

fluctuations de

arrivages

on

le demandait

l'Orégon et de Vancouver. De là
prix à dérouter tous les calculs,

des
des

inattendus faisant succéder l'abondance à la

disette, des retards provoquant des hausses fantas­

tiques.
Aux

On rencontre
mines, l'or ne diminuait pas.
écrivait
alors
M.
ancien con­
Larkin,
placers,
«

dans les
sul des

États-Unis,

nombre d'hommes

qui,

au

mois de

juin, n'avaient pas 100 piastres et qui en possèdent au­
jourd'hui de 5 à 20000, gagnées en l'amassant l'or et
trafiquant avec les mineurs. Il y en a qui ont réalisé
davantage. Cent piastres par jour sont estimées le
résultat moyen du travail quotidien; mais peu de mi­
neurs peuvent travailler plus d'un mois de suite, à cause
des fatigues et des privations qu'ils endurent.
La vie était rude en effet, et les dépenses énormes.
Groupés par camps, afin de pouvoir mieux résister aux
agressions des Indiens, les mineurs habitaient sous la

en

bien

»

�LES Ol\lGl�ES.

tenle, le

plus souvent

deux

ou

trois ensemble,

2i()

associés,

partageant le travail, chacun à tour de rôle se char­
gel1nt de la cuisine. Une marmite, une poêle à frire,

sc

une cafetière et un
gril pour tous ustensiles de ménage;
pour lit, des feuilles sèches ou de la paille; pour tout
luxe, des carabines et des revolvers soigneusement en­

tretenus, toujours

en

bon état de service. Au centre

du camp formé par l'aggloméra lion des tentes, une
tente plus vaste, celle du slorekeeper, ou détaillant.
se
composait de sacs de farine, barils
salé, mélasse et cassonade, thé et café, bougie
ct savon; puis de pelles, pioches, pics, plats en étain,
poudre et balles, chemises de flanelle rouge, fortes

Son assortiment
de porc

bottes, vêtements grossiers,

et enfin et surtout de ge­

nièvre et de

whiskey (eau-de-vie de grains). Sur le comp­
balance
toir,
pour la poudre d'or. D'or ou d'argent
il
existait pas encore. Toutes les tran­
n'en
monnayé,
sactions se faisaient au comptant. Le mineur sortait de
une

pochette en peau de chamois, par pincées de poudre
pépites, le prix de ses achats. L'or circulait à 12,
puis à 14 piastres l'once (60 à 70 fr.). Le magasinier
le vendait 16 piastres à San-Francisco. Quelques mi­
neurs, connus pour leur sobriété et leur probité, jouis­
saient dans ces magasins d'un peu de crédit qui leur
permettait de traverser sans mourir de faim les moments
de gêne; mais c'étaient là de rares exceptions.
D'un jour à l'autre, suivant la facilité ou la difficulté
des transports, les prix variaient dans des proportions
incroyables. On a payé jusqu'à 100 francs une bou­
teille de genièvre de 0 fr. 80; 500 francs un demi­
sa

ou en

baril de farine; le reste à l'avenant. Du lundi matin au
samedi midi, les mineurs travaillaient avec acharne­
ment. Le

samedi,

on

vidait les sluices, sorte de tiroirs

�SAN-FRANCISCO.

280

bois où s'accumulait l'or; on
tageait le produit de la semaine;
en

pesait et on se par­
on
nettoyait la tente,

linge sale; et, le soir venu, on se réunis­
magasinier. Trop souvent alors commençait
se continuait, furieuse, toute la nuit.
l'orgie qui
Après
six jours de dur labeur et d'abstinence, de déjeuners et
de diners composés, à la mode mexicaine, de tortillas
(crêpes de farine), et de quisado (ragoùt de porc),
arrosés d'eau, il suffisait de quelques verres de whiskey
pour allumer des soifs inextinguibles, pour délier les
langues, échauffer les têtes. Les récits fantastiques, les
démentis, les querelles, les rixes allaient leur train,
Les plus sobres se retiraient alors, les autres vidaient
leurs différends à coups de poing, quelquefois de re­
on

lavait le

sait chez le

volver ct de couteau. Puis, le dimanche, on cuvait
l'ivresse de la veille; rarement elle se prolongeait. On

respectait le jour du Seigneur; les traditions d'enfance,
les enseignements des mères survivaient chez la plu­
part de ces mineurs, qui, de leurs mains calleuses et de
leurs doigts raidis par le travail de la semaine, consa­
craient une partie du saint jour à écrire aux vieux parents
laissés là-bas, ou à la fiancée qui les attendait, dont ils
ne parlaient jamais, mais à laquelle ils pensaient.
Le 28 février 1849, le premier navire à vapeur, le
Californian, entrait dans le port de San-Francisco
chargé d'émigrants. Il inaugurait la voie nouvelle par
l'isthme de Panama, et son arrivée fut accueillie par
des réjouissances publiques. C'était la première orga­
nisation d'un service postal régulier reliant la Cali­
fornie

alors

au

au

reste

du monde. San-Francisco ressemblait

campement d'une

armée. Les collines

qui l'en­

North-Beach et

tourent, Russian-Ilill, Telegrapb-Hill
la plage étaient couvertes de milliers de tentes. Les
,

.

�LES ORIGINES.

navires mouillaient à

281

demi-mille du

rivage; le dé­
barquement
déchargement s'opéraient à l'aide de
canots et de chalands qui venaient s'échouer dans une
anse longeant ce qui est actuellement la rue Montgo­
mery, formant à marée basse un marais fangeux. Il
n'existait encore ni quais ni rues tracées. Deux ou trois
un

et le

vieilles bâtisses
de ville. La

en

adobes servaient de douane et d'hôtel

première

Parker-Ilouse, bâti

briques séchées
à recruter des

au

tentative de construction fut le

avec

des débris de navires et des

soleil. Le propriétaire eut grand'peine

manœuvres

à 100 et 150 francs par jour;

n'était pas autre chose,
hangar,
lui revint-il à 150000 francs. Il est vrai qu'à peine

aussi

ce

-

terminé, il

sc

car

ce

-

louait 75000 francs par mois

comme

maison de

jeu.
régnait en maître dans la ville. C'était l'unique
distraction d'une population flottante, sans lieu de réu­
Le jeu

nion, vivant

sous la tente, ne sachant où
passer ses
soirées ni comment employer ses heures de loisir. Du
malin au soir et du soir au matin, on jouait sans inter­
ruption, perdant ou gagnant des sommes énormes. Les
mineurs venus de l'intérieur pour renouveler leurs ap­

provisionnements risquaient sur le tapis tout ce qu'il
leur restait de poudre d'or. C'était dans les maisons de
jeu que l'on se donnait rendez-vous, que les négociants
affaires, que s'effec­
tuaient les achats ct les ventes de terrains, au milieu de
la fumée des cigares et des pipes, du brouhaha des
discutaient et concluaient leurs

voix, des imprécations des joueurs décavés, des alter­
cations et des rixes. On aurait

les avoir vus,
la

armés

peine

enfers de la vie

à

sc

figurer,

sans

californienne,

jusqu'aux dents, ces
table, hien à portée de la main,

croupiers
sur

ces

revolvers

ces

posés

à côté des

sacs

�S.\;'i-FIL\:'iClS(:ll.

de

des

joueurs, cet indescriptible mélange des
plus disparates: Mexicains en veste courte
aux boulons
d'argent, coiffés de larges sombreros aux
d'or
et
faisant grincer sur le parquet mal raboté
ganses
leurs lourds éperons au tintement sonore; mineurs
hirsutes, en chemise de flanelle rouge, aux larges pan­
talons flottants engouffrés dans les hautes hottes qui
leur montaient jusqu'aux cuisses; gentlemen corrects,
débarqués de la veille; Chinois aux longues queues, aux
tuniques de soie, circulant sans bruit dans leurs ba­
pépites

costumes les

houches feutrées, Les

gnaient
culée

sur

la

sacs

en

table, changeant

peau de chamois s'ali­
de main, la valeur cal­

Devant les

banquiers, d'autres sacs
et poudre d'or, se
déversait dans des pelles pour payer l'enjeu des gagnants.
Les croupiers se relayaient toutes les deux heures. Le
propriétaire de l'établissement prenait, en outre, à sa
solde deux ou trois gaillards vigoureux, experts dans
l'art d'abattre d'un coup de poing, sans trop l'endom­
mager, un mineur ivre ou un joueur récalcitrant, et de
l'envoyer cuver au dehors sa rancune et son vin.
au

poids.

éventrés, dont le contenu, pépites

En face de Parker-House s'élevait
de

jeu également

et

l'El-Dorado, maison

plus particulièrement fréquentée

par les Américains; plus loin, la Polka, lieu de rendez­
vous des Français, des Italiens et des Allemands. Ces

constructions diverses bordaient la Plaza, centre de
la ville, grand espace découvert qui tenait de la place

jour, des centaines de
mules, attachés par des longes à des
piquets en fer, campaient en plein air pendant que
leurs maitres s'attardaient au jeu. C'était là que les

publique ct

de l'écurie. Nuit ct

chevaux et de

mineurs achevaient leurs
s'entassaient les

sacs

de

chargements;

SUI'

les bâts

farine, caisses, outils,

vète-

�LES OlUGINE�,

monts à

285

destination de l'intérieur ; les hautes mules
caparaçonnées, les lourds wa­

mexicaines richement

gons de San-José, de Santa-Clara, attelés de bœufs,
encombraient la Plaza, Après les grandes pluies, l'accès
en était difficile. Les sentiers qui
'i aboutissaient se

métamorphosaient en fleuves de boue, dans lesquels
les piétons imprudents enfonçaient jusqu'à la ceinture.
Dans la rue Montgomery elle-même, artère principale
de la ville, la viabilité était telle qu'en février t84\.l
deux chevaux s'embourbaient sans qu'on pût les dé­
gager.lls moururent là. Trois individus, quelques jours
plus tard, périrent au même endroit.
D'organisation municipale il n'en était pas encore
question; aussi les bandits expulsés des mines affluaient­
ils tous à San-Francisco. Promptement ils se con ce t'­
tèrent, et l'on assista au singulier spectacle d'une orga­
nisation de malfaiteurs, opérant au grand jour, ayant
leur président et leur vice-président élus, leur quartier­
général dans un local baptisé par eux du nom de Tant­
many Hall, paradant par la ville musique en tête,
bannières déployées, se désignant eux-mêmes du nom
de

Ilouiuls, limiers,

et

débutant,

un

certain dimanche

par le pillage ct la destruction d'un quartier entier habité
par les Chiliens. Mis en goût par cette première ct lu­
crative expédition, ils en préparèrent d'autres et, à

plusieurs reprises, ils s'attaquèrent aux tentes les mieux
garnies, dévalisant ouvertement les magasins où ils
savaient trouver des spiritueux. En l'absence de toute
police et de toute autorité, quelques hommes résolus
entreprirent de résister. Le 16 juillet, ils convoquaient
la population à un meeting d'indignation, faisaient
main-basse sur les chefs des Ilounds, les jugeaient
séance tenante, les condamnaient à dix années d'empri-

'

�284

SAN-FRANCISCO.

sonnement et donnaient

décamper. La plupart,

en

aux

autres trois

jours

pOUl'

effet, quittèrent San-Francisco,

du moins pour un temps.
De cet ensemble confus de faits, de ce chaos de na­
tionalités diverses se dégageaient cependant déjà quel­
ques symptômes qui n'échappaient pas à des yeux clair­

voyants. On inclinait à croire à l'avenir de San-Francisco,
à sa grandeur future. C'était bien là, sur cette langue
de terre.

étranglée entre

la baie et les

mornes

de

sable',

que devait s'élever la métropole du Pacifique. On com­
mençait à rechercher les parcelles de terrain, malgré
l'incertitude qui pesait sur la valeur légale des titres
de
en

propriété. La plupart des détenteurs ne possédaient,
effet, qu'en vertu de concessions mexicaines mal

définies et mal libellées. Tel gouverneur avait, de son
autorité privée, octroyé plusieurs hectares à prendre
un certain
rayon, à la charge pour le concession­
naire d'enclore sa propriété. Le plus souvent ce dernier
n'en avait rien fait. Sur ce terrain vague les premiers
émigrants avaient dressé leurs tentes; pour se séparer

dans

de leurs

érigé
mines,

voisins, ils. avaient soit creusé un fossé, soit
clôture rudimentaire; puis, partant pour les

une

ils avaient cédé

d'autres

ou

vendu cet abri

s'en considéraient

provisoire à
propriétaires lé­
poing, le proprié­

qui
gitimes et recevaient, le revolver au
taire primitif ou celui auquel il avait transféré
Au

comme

ses

début, les concessionnaires, n'attachant

droits.
aucune

aux terrains obtenus de la libéralité des
gouver­
neurs, avaient, en outre, négligé de faire enregistrer
leurs titres à Mexico, pour éviter le payement des droits
de fisc. Il en résultait une inextricable confusion; aussi

valeur

la

plupart

conditions

des transactions s'effectuaient-elles dans des
assez

insolites.

L'acquéreur

achetait à

ses

�LES ORIGINES.

285

périls, et entrait en possession quand ct
pouvait. De là naquit une industrie toute spé­

et

risques

il

comme

ciale. Certains individus traitaient à forfait pour mettre
l'acquéreur en possession. Le prix variait suivant les

courir, les coups à recevoir, le nombre

à

risques

courage des

apostait

question

en

recrutait ct

hommes;
favorable, le plus
la
on
brisait
clôture
et on expulsait les
nuit,
au

ses

souvent la

intrus,

occupants.

l'entrepreneur

convenues,

et le

Les conditions débattues ct

revolver. Il

des coups de
souvient d'un terrain situé dans Kenr­

d'ordinaire

non

nous

moment

sans

échanger

ney street, où, pendant plusieurs jours, ceux
cupaient résistèrent aux assaillants, faisant

qui
feu

l'oc­
sur

quiconque approchait, tuant et blessant plusieurs
hommes. Les passants prévenus faisaient un détour; les
flâneurs se rendaient là en promenade et, à distance,
jugeaient des coups. Quant à intervenir, nul n'y son­
geait; mais tes sympathies étaient pour les squatters,
comme on
désignait ceux qui prétendaient posséder par
droit d'occupation.
Nonobstant ces inconvénients sérieux, car ce n'était
pas tout de reprendre son bien, il fallait souvent le dé­
fendre contre

montait;
de façade
valait

en
sur

une

un

retour

1847,
157

once,

une

1/2
80

de

offensif, le prix des terrains

parcelle de 50 varus, 25 pieds
profondeur, dans la ville même,

francs;

en

1849,

on

en

obtenait

facilement 1000 francs. Quant aux terrains situés dans
les sables, ils ne se payaient encore que 12 fr, 50 l'hec­
tare.

'l'el terrain, dans la

rue

Kearney,

vendu alors

250 francs, en représente aujourd'hui 500 000.
Les matériaux de construction faisant défaut,

suppléait
maisons

par
en

l'importation.

on
y
De Boston arrivaient des

bois, démontées, numérotées, que l'on

�SAN-FRANCISCO.

�86

édifiait

en

struites,
des

hâte; elles étalent louées

avant d'être

con­

souvent même avant d'être arrivées. On

traçait
coupant il angle droit, sans souci des col­
des dunes, et l'on mettait la mer en vente,

rues se

lines et

offrant

aux

même,

en

bler

en

acheteurs des lots délimités dans la baie

façade

sur

la

plage, lots qu'ils devaient

corn­

démolissant et nivelant les dunes de sable

qui
Quelques-uns de ces uuüer lots,
appelait, avaient une profondeur de 8 il

encerclaient la ville.
comme on

les

10 mètres d'eau, et les navires mouillaient sur des
terrains 11 construire. Tous ceux que l'on mit ainsi
en

vente trouvèrent acheteurs. Une

foi robuste dans

l'avenir faisait peu à peu place aux incertitudes et aux
hésitations des premiersjours. Les nouveaux débarqués,

argent, trouvaient à s'occuper; attelés aux
brouettes, ils démolissaient les dunes, équarrissaient
sans

pilotis, comblaient la baie, élargissant chaque jour
l'espace restreint dans lequel San-Francisco étouffait.
Les transactions se multipliaient. A défaut de comp­
toirs, de maisons de banque, d'intermédiaires réguliers,
il fallait arriver à créer un équivalent à ces rouages
multiples. Du jour au lendemainl'auction room se fonda.
Elle répondait à un besoin urgent, et de suite prospéra.
les

L'auction room,

ou

salle de vente

aux

enchères de San­

Francisco, n'avait qu'une vague ressemblance

l'idée

consignation,

de

l'entrepôt,

et de la buvette.

du

mont-de-piété
encanteur, s'improvisait
dinaire

avec

Elle tenait à la fois de la maison

mot

que
évoque.
de banque, du magasin de
ce

sur un

Uouctionneer, ou
tel qui voulait, trônait d'or­

tonneau d'où il dominait

son

public. Là.

milieu des lazzi, des calembours, des plaisanteries
plus ou moins épicées, il attirait la foule dans son ma­

au

gasin, annonçant la

mise

en

vente ·des

objets

les

plus

�287

LES OnIGli'iES.

disparates.
à

gements

terrain, ustensiles de mineurs, cl;ar­
livrer,
reprendre aux equauers,
Lots de

maisons à

bottes et vêtements, bois ct clous, riz et porc salé. Les
caisses, les barils s'empilaient autour de lui. Il recevait,

répétait les offres, prompt à saisir un clignement d'yeux,
parlant avec volubilité, excitant les acheteurs. Les ventes
se

faisaient de dix heures à midi. On servait alors

acheteurs

produits

aux

lunch gratuit, invariablement composé des
alimentaires entreposés dans le magasin:
un

biscuit de

mer et
fromage de Hollande, saumon fumé
harengs. On payait seulement les consommations
liquides. Les marchandises achetées devaient être' enlevées le jour même.
ou

.

de ces auction rooms,
Th. Cohb,
L'encanteur,
épisode
original.
bien connu à San-Francisco, vendait ce jour-là un cor­
Je fus

témoin, dans

d'un

une

assez

Lain nombre de lots

Stockton.

de terrain situés dans la

localité était peu attrayante.
Stockton était dans les sables, en arrière de

La

rue

La

rue

.la ville;

personne encore ne s'était avisé d'y construire. Cepen­
dant il y avait foule, les prix obtenus devant servir de

base d'évaluation, et chacun alors
la ville

sens

développerait.

se

et bien installé

rait

dans

ballot de couvertures,

un

sur

ignorant

quel

En face de l'ëncanteur
se C3r­

mineur robuste, dont le visage allumé indiquait
avait dû faire des haltes fréquentes dans les bar

un

qu'il

1'ooms

de la

premiers

Puis,

tout à coup,

dit-il,

gagnait évidemment,
mieux, hochant de la tête. Les

son

deux

adjugea

Le sommeille

plage.

mais il luttait de

lots

se

sans

le troisième à

en

s'adressant

releva la tête:

«

vendirent

qu'on
quatre

au

Tom!

-

sût

une

pourquoi,

onces.

mineur
Tom

once,

«

80 francs.
I'encantcur

Votre nom?

»

somnolent. Celui-ci

quoi?

ce

n'est pas

un

�288

SAN-FRAN CISCO.

nom, Tom.

de cette

Tom Maguire

-

apostrophe.

les yeux fixés

sur

«

le

répondit l'autre, étourdi
La vente reprit. Cobb,
Bien.
mineur, lui adjugea successive­
»,

»

six lots, prenant de bonne foi les hoche­
ments de tète de l'ivrogne pour une surenchère.
L'adjudication terminée et mis en demeure de payer

ment

ses

cinq

ou

acquisitions,

Tom

protesta

énergie qu'il

avec

n'avait

rien acheté; mais devant les réclamations de l'encan­
teur et les affirmations de ses voisins, il dut s'exécuter.
Il tira de son sac les 500 ou 400 piastres qu'on lui

demandait, et partit en jurant qu'il ne remettrait jamais
plus les pieds à Frisco, où un coup de trop revenait
aussi cher. Il tint parole et s'embarqua le soir même
pour

campement

son

à Texas-Bill.

Là,

comme

tous les

mineurs, il eut des alternatives de bonne et de mauvaise
forlune, mais, comme la plupart des mineurs aussi,
tellement

épris de
prospectait en tous

cette existence
sens,

qu'il
plus
placers s'épuisaient.
aventureuse,

s'enfonçant de plus

en

dans l'intérieur à-mesure que les
Quatre ans après sa malencontreuse visite à San-Fran­

cisco, Maguire,
échouer 11
robuste

11 la suite d'une chute de

l'hôpital

constitution, il entrait

préparait,

sans

une

cheval, venait

de Mokelumne-Hill. Grâce à

piastre

en

dans

convalescence et

sa

poche,

à

sa
se

reprendre

le chemin des mines, quand un jeune Américain, dont
la tenue correcte et la mise recherchée dénotaient un
habitant de

San-Francisco, vint lui dire qu'il était

grandes maisons de commerce de
cette ville, de s'informer 11 quel prix il serait disposé 11
rétrocéder ses terrains de la rue Stockton. Maguire ne
se
rappelait plus qu'il en était propriétaire. Son inter­
locuteur lui dit qu'après l'avoir vainement cherché
dans les mines du Sud, il avait enfin réussi à retrouver

chargé,

par

une

des

�LES ORIGINES.
sa

piste.

Il conclut

en

289

l'invitant à

se

San-Francisco, offrant de défrayer
s'aboucha

rendre

avec

lui à

voyage. Tom
les chefs de la maison,
son

Maguire partit,
qui lui offrirent 10000 dollars de chacun de ses lots.
C'était ce qu'ils valaient en effet. Maguire encaissa
trois cents et quelques mille francs et repartit pour les
États-Unis, bénissant son étoile et protestant hautement
qu'à tout prendre, il n'y avait rien de tel pour un hon­
avec

nête mineur que de courir une bordée de temps à aulre.
Au commencement de 1850, San-Francisco comptait

nombre de

magasins construits en
dépassait cent cin­
quante mine âmes, et ce chiffre grossissait; les arrivages
par mer étaient d'environ deux par jour. Bon nombre de
ces navires
apportaient de deux à trois cents émigrants.
Par la voie des plaines, les caravanes se succédaient.
En octobre '1849, le premier navire à vapeur, le .Mac­
Kim, destiné à relier San-Francisco à la région des
mines, remonta le Sacramento. Mal construit et plus
mal aménagé, il mettait quatorze heures pour faire ce
voyage de 129 milles et prenait 150 francs par voya­
geur, nourriture et coucher non compris. Ce n'en était
pas moins un grand progrès et une grande économie,
les mineurs' n'ayant jusque-là d'autres moyens de
gagner les placers qu'en frétant et naviguant eux­
mêmes des chaloupes pontées ou des goélettes qui met­
taient plusieurs jours à effectuer cette traversée. Le
déjà

grand
population

un assez

hois. La

totale de l'état

succès du Mac·J(im

la même roule le Sena­
aménagé. Les deux navires

amena sur

et mieux

tor, plus rapide
alternaient, et chaque jour il y
pour les mines.
La même année

on

fit

une

eut

un

départ régulier

tentative pour relier San­
qui seule pro-

Francisco à la mission de Los Dolores,

19

�SAN-FnA�CISCO,

290

duisait, bien qu'en quantités insuffisantes, les fruits
les

et

de la

nécessaires à

l'approvisionnement
qu'une route à travers les sables,
impraticable pour les voitures, à peine accessible aux
mules et aux piétons. San-Francisco, plongée dans les
légumes

ville. Il n'existait alors

brouillards que le vent du nord-ouest lui amène du
Pacifique par la Porte-d'Or, était en outre, par la nature

sablonneuse de
à

son

quelques milles,

sol, impropre à
un

été

toute culture.

semi-tropical

fait

Mais,

place

au

soleil

froid brumeux;
éclatant, dans un ciel presque
toujours pur, succède à un horizon gris et terne et au
un

vent froid

chargé

de

poussière qui règne

six mois de

l'année. Au-delà de la mission de Los Dolores se dérou­
lent des plaines riches et fertiles, protégées du vent du
nord par le Coast Range, hautes collines couvertes de
forêts de pins; pal' ces plaines ensoleillées on gagne
Santa-Clara, San-José dont les terres sont d'une mer­
veilleuse fécondité, On résolut donc de faire une route
jusqu'à la mission; pour éviter les dunes de sable, on

adopta le

tracé par la

plage et la construction sur pilotis
parties marécageuses; mais quand l'entre­
se mit en devoir d'enfoncer le
J)reneur
premier pieu,
de 40 pieds de longueur, à l'aide d'un bélier, du
premier coup le pieu tout entier disparut dans la vase.
Sans se déconcerter il en fit placer un second sur
'celui-ci. Le résultat fut le même; à 80 pieds de
profondeur on ne rencontrait pas le sol ferme. On
dut modifier le tracé et planchéyer sur le sable, La
à travers les

1

route coûta 150000 francs pal' mille.
La main-d'œuvre, même la plus inexpérimentée,

maintenait à des
le

premier

de la ville

prix

exorbitants. On le vit bien

incendie du 4 mai 1850 réduisit
en

une

se

quand
partie

cendres. Trois blocs entiers de construc-

�!,ES ORIGINES.

291

tions

remplies de marchandises furent anéantis en
quelques heures. La perte dépassait 15 millions, et
naturellement rien n'était assuré. La journée d'un
homme employé à déblayer le sol se payait jusqu'à
100 francs. Mais rien ne ralentit l'élan, et, quelques
jours après le désastre, de nouvelles bâtisses s'élevaient
sur Je terrain noirci. Six semaines
plus tard, le 'l4 juin,
nouvel incendie allumé par des mains criminelles
ravageait la partie de la ville comprise entre les rues Cali­
un

Clay et occasionnait des pertes supé­
décourager, on se remit l'œuvre.
territoire
des
États-Unis, gouvernée à dis­
Simple

fornia, Kearney
rieures

ct

à

Sans se

encore.

tance par les autorités

fédérales, la Californie

sédait

autonomie

aucune

encore

Francisco

ne

pos­
que San­
communale. Cette

non

plus

organisation
pouvait se prolonger sans de graves
inconvénients. De Washington on octroya à la: ville
une charte
d'incorporation provisoire qui devait deve­
nir définitive le jour où la Californie serait admise
comme état dans l'Union. Un conseil
municipal et un
situation

aucune

ne

maire furent

élus; MM. Owin

et

J.·C. Fromont,

nom­

més sénateurs

partirent pour Washington, porteurs
projet de constitution qu'ils devaient soumettre
au
congrès des États-Unis, en sollicitant l'admission de
la Californie. Cette constitution n'avait pas été adoptée
sans lutte. Les
premiers émigrants. originaires du Mis­
d'un

souri, état à esclaves, avaient vivement insisté pour
que l'esclavage fût reconnu dans le nouvel état, mais
ils sc trouvèrent en minorité; aussi le projet de consti­
tution soumis
état

les

libre,

au

comme

congrès

faisait-il de la Californie

un

les états de l'est.

L'antagonisme qui existait au sein du congrès entre
représentants des états à esclaves et les antiescla-

�292

SAN-FRANCISCO.

provoqua un débat violent. Chaque état de
l'Union étant représenté au congrès par deux sénateurs,
quel que fût le chiffre de sa population, et le nombre

vagistes

des voix

près exactement, l'admis­
pouvait déplacer la majorité. Les
états du sud, longtemps prépondérants, se sentaient
menacés par les partisans de l'abolition de l'esclavage,
représentants des états du Nord, dont l'influence et le
nombre grandissaient. Aussi le bill d'admission de la
Californie rencontra-t-il une forte opposition; les chefs
se

balançant

à peu

sion d'un nouvel état

du sud menacèrent même leurs adversaires de rompre
pacte fédéral si l'institution de l'esclavage était pro­

le

scrite dans le nouvel état. Mais

l'opinion publique

eut

raison de leurs résistances. Le 10 août 1850, 54 voix
contre 18 votèrent l'admission de la Californie à titre
d'état libre.
Du 2 février 1848, date du traité de Guadelupe­
IIidalgo, au 10 août 1850, en vingt-six mois, quel che­
min

parcouru!

Inconnu

alors, l'état

nouveau

est

déjà

célèbre dans le monde entier; le nom de San-Francisco
est sur toutes les lèvres, synonyme de fortune rapide,

inouïe. Une ville nouvelle vient de naître dans des
conditions qui tiennent du prodige et, jour par jour,
heure par heure, elle grandit comme jamais ville n'a
grandi avant elle. Assise, comme la Rome antique, sur
ses
collines de sable, elle voit accourir à elle les
aventuriers du monde entier, les impatients de vie
tous jeunes, vigoureux; avec eux et derrière eux
des flottes entières, sorties de tous les ports du monde,
affluent dans cette baie déserte, jetant sur cette plage
aride les produits de toutes les industries. Le monde
entier s'ébranle, l'auri sacra fames l'entraîne, il
marche vers l'ouest, vers la ville de l'or.

libre,

�CHAPITRE II

LES

PLACERS

FRANCISCO.
UN

ET
-

LES

MINES.

LES

FRANÇAIS

SPÉCULATEUR.

NAMA.

-

LE

LE

-

comTÉ

DE

-

LA
EN

CHEMIN

FE�DIE

A

SAN­

CALIFORNIE.
DE

FER

DE

-

PA­

VIGILANCE.

1

On

ne

connaissait ct

catégories

de

placers

:

n'exploitait encore que deux
placers secs et les placers
précieux métal sc trouvait sur­
on

les

humides. Au nord, le
dans les affluents du Sacramento, de l'Amé­
rican-Hiver et dans le lit des torrents, Entraînée par
les fortes pluies de l'hiver, la terre, delayée par

tout

l'eau, laissait s'échapper les parcelles d'or qu'elle recé­
lait; le métal, ainsi désagrégé, s'accumulait, en raison
de son poids spécifique, dans le fond de bassins
naturels où le remous ralentissait un instant l'impé­
tuosité du torrent. L'habileté du mineur consistait à
relever, 11 l'examen des localités, la position de ces

�294

SAN-FRANCISCO.

bassins, à profiter de la saison sèche pour détourner le
cours d'eau el fouiller dans ces creux,
que l'on dési­

gnait sous le nom de poches, Plus l'hiver
humide, plus la récolte était abondante. Dans
de

ces

poches

avait été
certaines

recueilli des fortunes; l'or y était
poudre fine et en pépites roulées. On

on a

aggloméré en
n'avait qu'à le ramasser à
ferrugineux.
Dans les placers secs,
absolument défaut. L'or

se

la

au

pelle

sur un

lit de sable

contraire, l'eau faisait
mélangé au sable,

trouvait

abondant toutefois dans les ravins qui avaient
autrefois servi de lits aux cours d'eau épuisés. On
ramassait ce sable dans des plats d'étain; par un mou­
vement analogue à celui du vanneur, on agitait cc
sable de manière à en faire balayer par le vent les
parcelles étrangères. Il restait au fond du plat une
poudre noirâtre, mêlée à du sable ferrugineux, que.
l'on extrayait en partie avec l'aimant; on arrosait le
surplus de mercure. Le mercure s'emparait de l'or et
faisait corps avec lui. On mettait l'amalgame ainsi

plus

oh tenu dans

extrayait

le

un

sac

de peau, et, par la

pression,

dehors,

on

et dont on

qui perlait
plus grande partie. Pour achever de déga­
ger l'or du mercure, on plaçait le résidu SUl' une pelle
chauffée, le mercure s'évaporait et l'or seul restait. Trois
livres d'amalgame donnaient en moyenne une livre d'or.
Ces procédés, essentiellement primitifs, furent les
premiers en usage. On perdait autant d'or que l'on en
au

mercure.

recueillait la

recueillait, mais l'essentiel était d'aller vite. Si défec­
tueux que fût

ce mode d'exploitation, il ne laissa
pas
que de donner des résultats surprenants. En 1848, la
production mensuelle de l'or est de '1500000 francs;
en

1849,

de 7500000;

en

1850, de 15 millions, soit

�205

LES PLACERS ET LES MINES.

180 millions pour l'année, valeur déclarée à

l'exporta­
qui restait dans le pays et ce que
les émigrants emportaient avec eux. Au début. les
placers secs furent exploités de préférence, d'abord
par�e que l'on y pouvait travailler en toute saison,
d'une façon continue, ensuite parce que l'or ne s'y
trouvait pas seulement en poudre, mais en pépites,
quelques-unes d'un volume considérable, et qu'un heu­
reux
coup de pioche enrichissait parfois le travailleur.
En 1855, voyageant à bord du paquebot de Sacra­
tion,

compter

sans

ce

San-Francisco, le hasard me fit rencontrer un
qui, tout d'abord, attira mon attention.
Ses allures étranges, ses traits profondément altérés,

mento à

mineur italien

trahissaient

ses

gestes

une

vive émotion. 11 était

le

dîner,

nerveux

nous

un homme en proie à
voisin de table. Pendant
quelques paroles banales.

mon

échangeâmes

Le repas fini, je lui offris un cigare qu'il accepta; pour
n'être pas en reste de politesse, i insistait pour faire
apporter sur le pont une bouteille de champagne, ce
ultra des mineurs. Je refusai et

nec

plus

à

contenter d'une tasse de

se

l'engageai

thé, redoutant l'influence

que le champagne pouvait avoir sur ses nerfs surexcités.
Il le comprit. « Je ne suis pas malade, me dit-il, mais
j'ai été tellement secoué ces jours-ci, que j'ai cru que

j'en deviendrais fou.
Depuis quatre ans
cers secs, poursuivi

me

aux

raconta

son

histoire.

mines, dans les pla­

ses

peine
plus riches;

les

dance, lui

qu'il

Puis il

il était

par une malechance qui semblait
Tout
ce
pas.
qu'il entreprenait échouait;
trouvait-il à faire ses vivres dans les localités

s'attacher à
�

»

ne

à côté de lui

trouvait rien

s'associât

avec

un

on

récoltait l'or

en

abon­

presque rien. II suffisait
mineur, heureux jusque- là,
ou

pour que la veine tournât. Et

cependant

il était

sobre

�296

SAN-FRANCISCO.

laborieux, le premier et le dernier au travail. Lassé
ses insuccès réitérés, il écrivit à un de ses amis, à
San-Francisco, le suppliant de lui trouver un embar­
quement comme matelot à bord d'un navire à destina­
tion de Gênes ou de Marseille, Son ami réussit et
et

de

l'avisa

qu'il

qu'il eût à se rendre à San-Francisco
indiqua, L'argent lui manquait;

lui

compagnons, aux mines,
la somme nécessaire.

se

une

dale

mais

ses

à

cotisèrent pOUt' lui

avancer

jour fixé pour son départ, il conti­
découragé, ne trouvant presque rien.
s'éloigna du camp pour prospecter,
fouillant le sol, cherchant à en tirer quelques piastres.
Vers midi, fatigué par la marche et la chaleur, il prit un
peu de repos, puis se remit en route pour gagner le
camp. Chemin faisant, il creusait de ci, de là, avec
son
pic, sans résultat, lorsque tout à coup il amena à
la surface une pépite d'environ une once. Il se mit à
fouiller plus avant dans le sable; mais, à trois ou
quatre pieds de profondeur, son outil se heurta contre
un gros caillou. Il savait,
pat' expérience, que les
pépites se rencontrent rarement dans un sol pierreux,
et il fut sur le point de renoncer à pousser plus avant,
mais sa première trouvaille l'encourageait à persévérer.
Non sans peine, il déchaussait ce caillou, quand son
pic, portant à faux, vint à en écorner la surface ter­
reuse et lui montrer ce
que les mineurs appellent la
couleur. C'était une énorme pépite d'or. Il se pencha,
essayant de l'attirer à la surface; mais ses mains trem­
blaient, ses jambes fléchissaient sous lui.
J'étais,
En attendant le

nuait à travailler,
L'avant-veille, il

«

dit-il,

tout mouillé d'une

étaient

comme

Il dut

sueur

des chiffons.

froide,

et

mes

muscles

»

s'arrêter, reprendre haleine

et

force; il réussit

�297

LES PLACERS ET LES �I1NES.

enfin à soulever

sa

pépite,

mais il lui était

impossible,

les moyens dont il
de
au
la transporter
disposait,
camp. « Ma tête se pre­
nait, ajouta-t-il, j'étais comme fou. J'avais l'idée que

dans l'état où il

se

trouvait et

avec

quelqu'un m'observait, que l'on allait m'attaquer, et
je me sentais hors d'étal de soutenir une lutte. Couché
sur ma
pépite, je. fouillais du regard la plaine ct les
bouquets d'arbres, soupçonnant un ennemi derrière
chacun d'eux, tremblant au moindre bruit. Puis, tout
à coup, je n'eus plus qu'une idée: enfouir mon trésor
et revenir le lendemain le chercher. Toujours guettant
à droite et à gauche, je rejetai la pépite dans son trou,
je la recouvris de sable, effaçant soigneusement toute
trace qui pou vait me trahir, et je repris le chemin du
camp. Je mis deux heures à faire la route, le cerveau
vide, le corps brisé, marchant sans penser. De retour

préparai machinalement mon repas, ct, la
j'allai trouver trois de mes compatriotes,
ensemble, braves gens sur qui je savais pou­

camp, je
nuit venue,
au

associés
voir

leur

compter

et Je leur fis

part de

ma

découverte. Je

de venir m'aider le lendemain et de

proposai
m'accompagner,

avec mon

trésor, jusqu'à Sacramento.

La route n'était rien moins que sûre pOUl' un homme
isolé, et, si l'on me surprenait en possession d'un

pareil lingot, j'avais

toute chance d'être

assassiné en chemin. Nous fîmes
avaient une mule, on chargerait le
que l'on recouvrirait de
manière à nous donner

nos

dépouillé

prix
lingot

bât,
outils, de

sur son

couvertures et

l'apparence

ct

ensemble; ils

de mineurs

en

voyage, ct on prépara les armes pour le lendemain.
« Rentré chez moi,'
je m'endormis d'un sommeil de
plomb. J'étais brisé. Je m'éveillai avant le jour. Enfin!
mes misères étaient finies,..
j'allais quitter ce pays

�2üR

�UN-FRANCISCO.

maudit où j'avais tant souffert, retourner en Italie, revoir
chère Spezzia, où je suis né, et où Antonia m'atten­

ma

dait! J'allais lui

rapporter

fortune, acheter

une

ferme et vivre heureux. Puis

une

terrible

me
pensée
cerveau. Comment retrouverais-je l'endroit
où était ma pépite? Non seulement je n'avais laissé aucun
indice de nature à me guider, mais j'avais soigneusement
effacé tout ce qui pouvait trahir ma cachette. Que faire?
Le jour naissait .Mes compagnons arrivèrent. Accablé,
je gisais sur ma couverture comme une masse inerte.­
une

...

traversa le

.

Allons!

debout, paresseux,
Et

et

en

route!

me

crièrent-ils

restais là. Ils

n'y comprenaient
me
regardaient
entre
eux des
surpris, échangeant
coups d'œil signifi­
catifs.
Eh non! je ne suis pas fou. J'ai vu, j'ai tou­
suis
ché, je
sûr, mais je ne sais plus où c'est. Et l'émo­

joyeusement...

je

rien; de mon mieux je leur expliquai. Ils
-

..

tion m'étouffait.

-

dit Stéfano. Bois

chercherons,
vons

et

Tout cela

une

t'avance à rien, me
tasse de café, et en marehe! nous

ce sera

pas. Son

partîmes.

-

ne

bien le diable si
confiance

apparente
Vois-tu, mon vieux,

me

me

nous ne

trou­

fit du bien. Nous

dit-il,

ne

te

casse

pas la tête, tâche d'être calme et de te souvenir dans
Par ici, répondis-je
quelle direction tu es allé hier.
-

sans

hésitation,

et

nous

du hien. Je m'arrête.

avançons. Le

grand

air

me

fait

devons pas être loin.
Je regarde. encore; c'est bien par ici, mais où? Je veux
me souvenir,
je ne peux pas. Mon unique idée, la veille,
-

Nous

ne

était que l'on m'observait, qu'un ennemi m'épiait. J'erre
droite, à gauche, cherchant à m'orienter. Rien, rien!

à

Je

me

laisse tomber

au

pied

d'un arbre;

machi­

nalement, je ferme les yeux. Soudain il me semble voir
se dessiner SUl' ma rétine un coin de
paysage clair ct
net: à

ma

gauche.

un

bouquet d'arbres;

à

ma

droite,

�209

LES PLACERS ET LES �IlNES

talus de sahle; devant moi, deux arbres, dont l'un
découronné par le vent; entre les deux, dans le
lointain, une colline couverte de cltapparal. J'ouvre les
un

est

quelques pas; voici la dune, voici la col­
line,
gauche, le bouquet d'arbres. J'avance, en
dans
la position où j'étais la veille quand,
rampant,
couché sur mon lingot, j'interrogeais l'horizon d'un œil
inquiet. A mon insu, l'image était restée là, je la retrouve,
Fouillons ici. Quelques coups de
et, sans hésiter:
suffisent;
pioche
peu d'instants après, le lingot était
solidement amarré sur noire mule et nous partions,
non sans avoir fait quelques entailles aux arbres pour

yeux,

fais

je

à

ma

-

à mes compagnons de retrouver l'endroit.
Puissent-ils aussi bien réussir! Mon lingot est là, dans

permettre

la cabine du

capitaine, et si nous ne
nuit, je l'échange dès demain contre
sur

Londres.

sautons p3S cette

de bonnes traites

»

Le

lendemain, en effet, il le vendait à la maison
Wells Fargo et Cie, au prix de 125000 francs. Le lingot
resta

un

mois

autre valant

exposé

dans leur

à côté d'un

comptoir

quatre Français. Plus
sage que nos compatriotes, qui dépensèrent en quel­
ques jours à San-Francisco le produit de leur trouvaille,
mon Italien
emporta son argent avec lui.
Depuis longtemps, les placers secs sont abandonnés.
Ils furent les premiers à s'épuiser, l'eau n'y. amenant plus
d'or. Quand les mineurs les quittèrent, les Chinois les
155000, trouvé

envahirent et trouvèrent

par

encore

à récolter

sur

ce

sol

dédaigné. Après eux, il serait difficile de glaner.
Les placers du nord offrirent également au début
quelques exemples
années,

lavage

on

de fortunes subites.

s'en tint à la recherche des

du sable

sur

le bord des

cours

Pendant des

poches

et

au

d'eau. On atton-

�SAN-FRANCISCO.

500

duit ensuite que la saison des grandes pluies ramenât
des terres aurifères. Les mineurs affluaient alors à San­

Francisco, dépensant en quelques semaines le produit de
plusieurs mois de travail, et repartaient pour les mines
commencement de la saison sèche. Il

au

fut ainsi

en

que l'on s'avisât de recourir à des procédés
moins lents et moins incertains que ceux de la nature.
On s'était aperçu que toutes les terres aurifères ne se

jusqu'à

ce

trouvaient pas à

proximité

des rivières et des torrents;

reconnut par le relief du terrain que certains

on

cours

d'eau s'étaient

déplacés, que d'autres étaient taris, que
les gorges et les ravins désignés sous le nom générique
de caîiadas avaient autrefois servi de lits à des rivières,
et que l'or abondait dans

ploiter,

il fallait y

ce

ramener

sol d'alluvion. Pour l'ex­

l'eau nécessaire

lavage

au

des terres.
On commença pnr capter à distance
par pratiquer

geant

une

une

saignée

sur un cours

obtenait ainsi

une

d'eau

Le bois était

pente suffisante.

s'en servit pour installer des
dans de vastes réservoirs où
forts

une source ou

pression

en

ména­

abondant,

on

rigoles ct amener l'cau
on
l'emmagasinnit. On
considérable. A l'aide de

de nos pompes à incen­
la
force
par
hydraulique la base de la
colline que l'on voulait exploiter. L'eau, violemment
projetée, entraînait avec elle la terre, le sable et les

die,

semblables à

tuyaux,
attaquait

ceux

on

cailloux, qui, encaissés

entre les troncs

laient

de

bruyamment

sur

munis d'un double fond

longs

treillis

d'arbres,
en

fil de

rou­

fer,

bois. La terre et les cailloux
étaient balnyés; l'or, plus pesant, tombait au fond,
mélangé de sable ferrugineux. On procédait alors comme
nous

l'avons décrit

alliage.

en

plus haut,

pour

dégager l'or

de tout

�LES PLACERS ET LES MINES,

501

Appliqué d'abord sur une petite échelle à des localités
exceptionnellement riches et favorablement situées, ce
système ne tarda pas à s'étendre et donna naissance aux
premières compagnies par actions qui se créèrent à San­
Francisco, Elles n'exploitaient pas de mines pour leur
propre compte; elles se bornaient à vendre aux mineurs
la quantité d'cau dont ils avaient besoin, Cette vente
s'effectuait
alimentait

au

pouce,

c'est-à-dire que la compagnie
à une pression déterminée un

régulièrement

plusieurs pouces d'orifice. La
qu'un homme atteint était
un homme mort, et qu'elle jetait bas une colline en
moins de temps que ne le pourraient faire cent ouvriers
se
relayant jour et nuit. Dans les grandes exploitations,
on se servait de
tuyaux en fer déchargeant de 500 à

tuyau

mesurant

un

ou

force de projection était telle

800 pouces d'eau par un orifice de 4 à 8 pouces de
diamètre. Un pareil jet, sous la pression d'une colonne
d'cau de plusieurs centaines de pieds, faisait voler en
éclats des quartiers de roche et déracinait les montagnes
par le pied. Parfois, des éboulements soudains enseve­
lissaient les ouvriers. On ne perdait pas son temps à
déblayer; on diminuait la pression d'eau et l'on se ser­
vait du jet pour les dégager, morts ou vivants 1.
Avec des moyens d'action aussi puissants, on obte­
nait des résultats considérables, Voici

ceux
que donnait
semaine
une mine de rendement
par
moyen, travaillée
dix
et
ouvriers
cons�mmant
200
pm'
pouces d'cau. La
redevance pour l'eau était de 1500 francs, la perte de
mercure

et l'usure des

outils, 800 francs, soit 2000 fr.
francs,

par semaine. Le résultat moyen était de 15000
ce
qui laissait 15000 francs à l'épartir entre les
1. The

reeources

of California, hy John IIittell.

exploi-

�SAN-FnANCISCO.

302

tants. Sur certains

supérieurs.
idée des

On

ne

points

on

saurait,

arrivait à des résultats bien

sans

l'avoir

vu, se

faire

une

étonnants bouleversements du sol dans les

placers californiens. Sur d'immenses espaces, les collines
ont été nivelées, la terre végétale halayée dans les
ravines comblées; on ne voit que cailloux roulés, quar­
tiers de rochers hrisés: il semble qu'une génération de
Titans ait passé là, laissant derrière elle la désolation
et la mort. Toute trace de
en

de

loin.
rares

débris
A

végétation a disparu.

De loin

sol dénudé, fouillé, épuisé, on l'encontre
campements de Chinois cherchant dans ces

sm' ce

quelques parcelles d'or.
que l'exploitation des mines

mesure

se

régularisait,

que l'action collective se substituait à l'effort individuel
et le calcul au hasard, han nombre de mineurs aventu­
en
plus dans l'intérieur. Un
régulier, rémunéré même à un taux élevé, mais
qui ne comportait aucun aléa, leur' répugnait. Ce qu'ils
voulaient, c'étaient les émotions du jeu, les chances de
fortunes soudaines; ils préféraient les misères et les
privations avec les alternatives de riches trouvailles.
Leur humeur vagabonde les poussait à prospecter sans
reux

s'enfonçaient de plus

travail

cesse, d'heureux hasards soutenaient leur courage et

entretenaient leurs

espérances.

Ils

se

racontaient l'un à

l'autre des récits fabuleux, des légendes dorées emprun­
tées aux Indiens. Plus loin, entre ces pics sourcilleux
de la Sierra-Madre. existaient des rochers d'or massif.

C'était de là, de

ces

neiges éternelles,

sommets

que les

ments de terre avaient

les ravins

inaccessibles,

pluies,

couverts de

les orages, les tremble­

détaché, entraîné, roulé par

les

parcelles du précieux métal.
Cet or, qu'ils recueillaient en pépites et en poudre, ne
jaillissait pas spontanément du sol. En remontant son
plaines

et

ces

�503

LES PLACERS ET LES MINES.

devait atteindre

on

cours,

sa

ct,

source,

en

dépit

des

obstacles, ils poussaient toujours plus avant, comptant
sur

leur

persévérance ct le hasard. Le hasard les servit.
prospectait dans le comté de Mariposa. La

L'un d'eux

journée

avait été

fructueuse;

brusquement

rencontra

se

au

tournant d'un

avec

dcs

un

ravin, il

bandits

qui

infestaient les mines. Sommé de livrer ce qu'il portait
sur lui, il
riposta par un coup de carabine et tua son
adversaire. Sa balle,

ricochant, heurta

en

une

paroi

de

rochers et y laissa une trace brillante qui attira son
attention. Abandonnant son ennemi mort, il examina
de

Ce

plus près.

point brillant,

c'était de l'or, et le

rocher que sa balle avait écorné était du quartz. Le bruit
de sa découverte sc répandit, mais ce pouvait n'être

qu'un

accident heureux. Deux autres faits, dus aussi
tous les doutes.

au

hasard, levèrent
se

Dans le comté de Tuolomné, les mineurs ne pouvaient
procurer de viande que par la chasse. Chaque jour,

il fallait

se

campagne pour ravitailler le camp.
poursuite d'un ours gris, l'un de ces chas­

mettre

Acharné à la

en

au sommet d'un ravin
presque
l'animal
resta accroché par un
chute,
pic.
rocher formant saillie. L'homme parvint à se glisser

seurs

réussit à
Dans

à

jusqu'à
de

la

sa

lui et

se

mit

devoir de le

en

hachette fit voler

présence

un

de l'or dans

Enfin, dans
à

l'abattre

sa

Un coup'
éclat du rocher et lui révéla

une

dépouiller.

veine de

quartz.

la Nevada, deux mineurs

se

disposaient

les mines pour regagner San-Francisco. La
veille de leur départ, se promenant au sommet d'une

quitter

colline, ils
débris de

s'amusaient à faire rouler dans le ravin des

roc.

L'tin de

heurter

bonde, vint

se

le sol et

détacha

en

ces

débris, dans

contre

un

une

fragment

sa course
vaga­
roche brune affleurant
révélant à l'œil exercé

�SAN-FRANCISCO.

504

des mineurs
brisée.

un

filon d'or formant veine dans la

Ajournant

leurs

projets de départ,
de la poudre, la firent
se
prolongeait, et ils en

partie

ils forèrent

la roche, et, avec
éclater. La
détachèrent
veine, mise à nu,
des fragments d'or pur. Les mines de quartz étaient
découvertes, et une ère nouvelle allait s'ouvrir pour la

Californie.

II

progressait rapidement. Au rendement
chaque jour plus considérable des mines d'or, corres­
pondait un nouvel afflux d'immigrants. On cessait de
San-Francisco

camper,

on

s'établissait;

construisait: les tentes dis­
par des maisons de bois en

on

paraissaient remplacées
attendant les magasins en briques et les palais en
pierres. De tous côtés s'élevaient des hôtels, des res­
taurants. Deux incendies

nouveaux

60 millions ùe bâtisses. On

quartiers
solides et
.

briques

se

anéantissent pour
l'œuvre, ct les

remet à

détruits renaissent de" leurs cendres, plus
plus beaux. On commence à faire venir des

de Londres et de

du fer des

Sydney,

États-Unis. La vie

du

de

granit

Chine,

matérielle devient moins

chère; de nombreux chasseurs approvisionnent la ville
de

gibier, les
légumes

Les

mais

partout

rancheros du sud l'alimentent de bétail.
sont
aux

encore

environs

rares, les fruits
se

créent des

chers et des vergers.
Dans les bons restaurants tels que

Irving, Lafayette, Franklin,

on

manquent,

jardins

maraî-

..

Delmonico, Sutter,

peut

se

procu�er

un

dîner pour 40 francs. Dans certains établissements popu-

�LA FE)IME A SAN-FRANCISCO.

505

laires, l'ouvrier paye le

sien de 10 à 15 francs. Un
canard rôti coûte 25 Iranes ; le bœuf 2 Ir. 50 la livre.
Les œufs sont encore chers, 5 francs la pièce,. les pommes
de terre '1 fr. 25 chacune. Si élevés que semblent ces
prix. ils sont déjà bien inférieurs à ceux que l'on payait

1848-49,

en

où

un

repas,

composé de biscuit de mer,
platée de- haricots, le tout

de porc salé nageant dans une
assaisonné d'eau claire, valait

L'aspect

extérieur de la

une

once, 80 francs.

population

se

modifiait. A

que les doutes sur l'avenir se dissipaient, les
résidents de San-Francisco faisaient venir des États­
mesure

Unis leurs femmes et leurs enfants. Cet élément nouveau
introduit dans la ville grandissante exerçait déjà sa salu­
taire influence. Jusqu'en 1850, on ne voyait guère, en fait
de femmes, que quelques rares courtisanes mexicaines

ou chiliennes recrutées par les maisons de jeu. Quand,
à la fin de 1849, eut lieu à San-Francisco le premier
concert de musique instrumentale, on réserva les meil­
leurs sièges pOUl' les dames, admises sans rétribution.
Il s'en trouva quatre.
A la fin de 1850, il n'en est plus de même. Les prin­

cipaux négociants

s'établissent

sans

.idée de retour.

femmes, leurs filles, leurs sœurs viennent les
rejoindre, accueillies au débarquement par des ovations
Leurs

qu'expliquent

le

nètes femmes ct
une

respect des Américains pour les honleur absence jusqu'ici. En 1851, quand

d'elles, simplement vêtue, paraissait dans les rues
se découvrait
respectueusement sur

de la ville, chacun

passage. Lorsque dans Montgomery-Street, la plus
passagère des voies de San-Francisco, au milieu du
son

langues les -plus diverses, des conver­
plus animées. de la foule la plus dispa­

brouhaha des
sations les

l'ale,

on

entendait tout d'un coup retentir

ces

2()

mots:

.

�SAN-FRANCISCO.

506
«

se

Gentlemen, a lady! Messieurs, une dame! » chacun
découvrait, chacun se taisait. L'unique trottoir en­

combré tout à l'heure par
brutalement

vidait

se

ces

gens

qui

coudoyaient

se

pm' enchantement, pour

comme

laisser le passage libre il celte femme qui s'avançait,
rappelant il ces hommes de toute classe et de toute ori­

gine

la mère,

l'épouse, la
quittées. Il n'eût pas

la fiancée

qu'ils
garder son chapeau
sur la tête, ou
par un geste, un regard indiscret, gêner
celle qui passait, confuse et touchée de l'hommage qu'on
lui rendait. L'imprudent eût payé cher sa bévue. Mais
nul n'en avait l'idée, et la brute la plus inconsciente,
le mineur le plus grossier subissait à son insu l'in­

avaient

fluence de l'émotion

sœur

ou

fait bon

respectueuse

de Lous.

Sans elle, sans la femme, San-Francisco n'était qu'un
eamp d'aventuriers. Telle devait être la Rome antique;
sous

Romulus et Rémus, alors que, lieu de refuge des
pâtres du Latium, elle abritait dans ses grossières

rudes

demeures

d'hommes

population

une

aussi,

vigoureux, mais,
La présence de ces êtresplus
eux

sans

jeunes, hardis,

femmes et

faibles

les conditions de l'existence. Le

va

foyer

sans

enfants.

modifier toutes
se

crée, l'église

s'élève, l'école se construit. San-Francisco se métamor­
phose, les costumes bizarres des premières années dis­

sans-gêne, à la brutalité, succèdent une
urbanité relative, un parler moins grossier, des manières
plus civilisées. On a hâte de sortir de la barbarie; on se

paraissent.

Au

lasse de vivre le revolver

au

lois. On veut l'ordre et la

côté,

sans

propreté

sécurité, le droit de travailler

sans

police

dans les

avoir à

et

sans

rues,

risquer

la

con­

le fruit de son travail,
sans sentir peser constamment sur soi les menaces
d'incendie et de pillage. Contre l'incendie on organise

starnment

sa

vie pour

protéger

�LA FE�IME A SAN-FRANCISCO.

507

corps de

pompiers volontaires, tous s'enrôlent;
pillage et les bandits la police est impuissante
ou complice, on la remplace par le comité de vigilance.
Il s'organisa le 22 février 1851, an grand jour. Ses
chefs publient leurs noms et acceptent toutes les res­
ponsabilités, et ces noms sont ceux des hommes les
plus en vue de San-Francisco: W. F. Coleman, D.-D. Shat­
tuck et Hall MC Allister. Trois mille citoyens répondent
à leur appel et s'engagent à leur prêter main-forte.
John Jenkins est arrêté le 10 juin en flagrant délit de
vol. Le comité le fait comparaître devant lui, le juge, le
condamne et le pend le même jour. Vainement les' auto­
rités locales protestent contre cette usurpation de leurs

un

contre le

fonctions et lancent

un

mandat d'amener contre

ces

leurs adhérents y répondent par
manifeste revêtu de leurs signatures, se déclarant

magistrats improvisés;
un

solidaires de leurs chefs et

revendiquant

la

part prise

à l'exécution de Jenkins,

Quinze jours plus
par
tard, le comité fait arrêter James Stuart, voleur et
assassin de profession, qui avoue, en ricanant, les
eux

meurtres

quai

qu'il

de la

rue

a

commis. On le

pend

Market. Whittaker et

à l'extrémité du

Mac-Kenzie,

arrêtés

par les autorités régulières, sont détenus en prison. Le
comité de vigilance demande qu'ils passent en jugement
de suite. Sur le refus de faire droit à cette
les chefs du comité font

requête,

le tocsin d'alarme,
et amener les prison­

sonner

enfoncer les portes de la prison
eux. Reconnus
coupables. ils sont exécutés

niers devant

séance tenante. Ces

mesures

autres; ils s'empressent de
comité

se

déclare

en

sommaires

quitter

effrayent

les

San-Francisco, où le

permanence.
A mesure que les transactions se multipliaient, le
besoin d'une monnaie d'échange s'accentuait. On ne

�SAN-FRANCISCO.

308

pouvait indéfiniment peser la poudre d'or ou des pépites.
On admettait indistinctement, et à des cours arbitraires,
les pièces d'or de 20 francs, celles de 5 dollars des
États-Unis, les souverains anglais et des pièces octo­
gones d'une fabrication locale grossière ct d'une valeur
de 250 francs. En fait de monnaie

les

d'argent, on utilisait
ct péruviennes et les
petits achats, on n'avait

piastres mexicaines, chiliennes

pièces

de 5 francs, POUl' les

trouvé rien de mieux que de couper en quatre morceaux
ces piastres dont les fragments informes, baptisés du
nom

de mitraille, circulaient. pour '1 fr. 25. Chacun,
sa convenance, hachait ainsi ses piastres quand

suivant

il voulait

sc

faire de la

petite

monnaie. La Californie
il semblait tout naturel

producteur d'or,
d'y établir un hôtel des monnaies; c'est cc que l'on eut
quelque peine à obtenir du congrès. La découverte des
mines d'argent de Nevada devait bientôt alimenter une
frappe considérable.
L'exportation d'or pour '1851 dépassa 170 millions.
San-Francisco reçut, par mer seulement, 27000 émi­
grants. C'est en '1851 que l'immigration française attei­
gnit son apogée. Composée d'éléments divers, elle devait
jouer un rôle important dans l'histoire de la Californie.
Il est de mode d'affirmer, eh dépit des enseignements
de l'histoire et des traditions du passé, que le génie
français n'est nullement un génie colonisateur, que nos
étant

un

mœurs,

état

nos

habitudes,

notre

éducation,

font de

nous

peuple essentiellement sédentaire, peu-porté par
gOl�t, aux voyages lointains et moins encore à l'émigra­

un

tion. On

ne

saurait nier que' les grands changements
1789 dans nos lois et dans notre orga­

introduits depuis

nisation sociale n'aient
aventureux de notre

profondément

race.

modifié

l'esprit

Le morcellement des terres à

�l,ES

créé

une

chés

au

FRANÇAIS

EN CALIFORNIE.

classe nombreuse de

509

petits propriétaires

sol; la suppression du droit d'aînesse

et la

atta­
res­

triction du droit de tester ont supprimé du même coup
ces cadets de famille qui, au XVIIe et au XVIIIe siècle,

peuplaient le Canada, l'Inde française, Bourbon, la Mar­
tinique, la Louisiane, portant haut Je nom' ct Jes tradi­
tions de notre patrie. La diffusion de la richesse, ct
partant du bien-être, a créé des besoins nouveaux, des
goûts de confort incompatibles avec la vie rude du
colon. Nos révolutions successives, les dures épreuves
que nous avons traversées, nous ont rendus sceptiques
défiants, peu enclins aux projets à échéances loin­
taines, plus soucieux d'une existence modeste, mais

ct

en
apparence, que désireux de conquérir
fortune incertaine au prix d'efforts qui nous

dehors

sûre

au

une

effrayent.

Notre ignorance des langues étrangères froisse notre
vanité et nous apparaît comme un insurmontable ob­
stacle.
Puis, nous sommes devenus timides et craintifs.
L'idée de prendre en main la responsabilité de notre

paralyse. Les liens de famille, si
qu'en dehors des sentiments
puissants
d'affection naturelle nos jeunes gens s'habituent si
bien à faire fond sur le concours et l'appui de leurs
parents qu'ils ne comprennent pas que l'on puisse s'en
propl'e. destinée

nous

pour nous, font

passer et lutter seul. Dans nos familles, malheureuse­
ment de moins en moins nombreuses, le départ d'un
fils

ou

enfin,

d'un frère crée

avec ces

pable
au

un

vide

et surtout dans la classe

préjuges qui

ou un

succès

déclassé, à

duquel

nul

impossible

font de tout

combler;
compter
un

inca­

un cerveau

brûlé

émigrant

tout le moins

ne

à

moyenne, il faut

croit.

Essentiellement sédentaire par nature, courbé

sur

le

�310

SAN-FRANCISCO.

sol

qui le fait vivre, lisant peu et profondément ignorant
étrangers, le paysan n'émigre plus depuis qu'il
possède. Seule, la population urbaine, plus accessible
aux influences extérieures, mieux
renseignée sur ce qui
des pays

se

passe, s'aventure encore à chercher fortune au loin.
nos crises
politiques correspond un exode

A chacune de

proportionné
nements

la

à l'intensité du malaise. Ces

passent, le

plus

population rurale,
d'impôts, mais ne

souvent

sans

traduisant

grands

l'atteindre,

évé­
sur

parfois par
bouleversant pas ses conditions
d'existence. Il n'en va pas de même pour la classe
se

un sur­

croît

politique, c'est le chômage; l'usine
qui se ferme, le pain qui manque. Si, à
cette crise politique et aux conséquences qu'elle entraîne.
viennent s'ajouter les récits de fortunes inespérées, réa­
lisées en quelques jours dans une contrée nouvelle, si,
au lendemain d'une révolution
qui renversait un trône
en France et menaçait
l'Europe d'une conflagration
la
terre
de
l'or
générale,
apparaît avec son irrésistible
la
double
et
violente
secousse
mirage.
rompt les digues,
d'aventure
se
on
veut
réveille:
l'esprit
partir, on part.
On le vit bien en 1848-1849. Les nouvelles des pla­
cers alternaient dans les
journaux avec celles de .la
de
des
guerre
Hongrie,
exploits de Kossuth et de la
ouvrière. Une crise
ou

l'atelier

misère dans Paris. Au Havre, à Bordeaux, à Marseille,
on armait des navires, on créait des
compagnies, on
enrôlait des travailleurs. La classe moyenne, fortement
éprouvée, donnait l'exemple; le gouvernement organi­
sait la loterie du

vainqueurs

lingot d'or pour fournir aux mobiles,
de l'insurrection de juin, auxiliaires com­

on redoutait l'ardeur,
les moyens
de
de
métier
Nombre
suivirent, et une
d'émigrer.
gens
dans
toutes
les classes
immigration française,
laquelle

promettants dont

�LES

FRANÇAIS

EN CALIFORNIE.

de la société étaient
Ces éléments

311

afflua à San-Francisco.

représentées,
disparates ne devaient

pas tarder à se
coordonner d'eux-mêmes, à suivre leur pente et leur
voie. Ces nouveaux colons allaient se gl'Ouper suivant
leurs affinités, fonder des maisons de commerce, ou

explorer
naissante
de la

les mines, introduire dans cette civilisation
nos "idées et nos
goûts, ou, cerveaux brùlés

politique,

tout

civiles, chercher,

imprégnés

encore

trouver des chefs

de

dray et M. de Ilaousset-Boulbon mourir
de conquérir la Sonora et de donner à la
royaume dans le Pacifique.
début, les mines

en

attirèrent

un

tentant

en

,

Au

luttes

nos

M. de Pin­

comme

France

un

bon nombre,

mais l'instinct essentiellement sociable de notre

race en

retint

se

à San-Francisco.

beaucoup

ils eurent

d'affaire,

recours

à

Ingénieux

une

à

foule de

tirer

petites

firent chasseurs, manœuvres, dé chargeurs de navires, voituriers, coiffeurs, garçons de res­
taurant. L'un d'eux eut une idée ingénieuse; établi

industries. Ils

se

il nettoyait les bottes à 5 francs la paire. Il
employa ses premières économies à se fabriquer un cou­
teau émoussé à large lame d'or, avec lequel il raclait
les chaussures et qu'il faisait miroiter avec complai­

décrotteur,

yeux de ses clients. Il n'en fallut pas davan­
tage pour lui en amener un nombre considérable. En
quelques mois il réalisa un fort joli bénéfice, s'acheta
sance aux

un

lot de terrain, le revendit fort cher plus tard et
en France avec une honnête aisance. Plusieurs

rentra

autres,

et

du nombre

s'établirent

jardiniers

vicomte de F
dans les

...

,

rues une

se

trouvait le

marquis

de la P

....

à la mission de los Dolores. Un

devenu bonne

petite

d'enfants, promenait

voiture à babies,

L'une des individualités les

plus en

vue

à cette

époque

.

�SA�-FRANCISCO.

512

marquis de Pindray. Issu d'une vieille
du
famille
Poitou, M. de Pindray arriva, par terre, du
Mexique à San Francisco en 1850. D'une rare hardiesse
était celle du

et d'une incontestable

bravoure, il était doué d'une force

musculaire

prodigieuse. De ses mains fines et déliées il
en deux une
ployait
piastre mexicaine et soulevait sans
effort des poids considérables. Excellent tireur, il
demanda à la chasse

approvisionnait

ses
moyens de subsistance et
San-Francisco de viande d'ours. Cet

animal abondait alors dans les forêts du Coast
on

en

faisait

une

grande

consommation

inférieur de moitié à celui du bœuf. Il
aux

mines,

mais

sans

grand

vu

sc

Range;
prix,

son

rendit aussi

succès. Lnssé de lutter

contre la misère et désireux de

conquérir par un coup
il tenait moins encore. qu'à

hardi la fortune, il. laquelle
l'éclat ct à la renommée, M.

de Pindray rêva de con­
province mexicaine au

les mines de la Sonora,
sud de la Californie.

quérir

La guerre de 1846-1847, qui s'était terminée par
la défaite du Mexique, le traité de Cuadelupe-Ilidalgo
et la cession de la haute et de la basse Californie

aux

États-Unis, avaient laissé le Mexique épuisé d'hommes
et d'argent, accablé de ses revers et impuissant à faire
respecter l'autorité centrale. En Sonora, l'administra­

désorganisée; dans le nord de cette province,
Apaches, Indiens belliqueux, campés sur les rives
du Rio Colorado, occupaient le littoral du golfe de Cali­
fornie réputé riche en mines d'or. Plus au sud, les
Indiens Yaquis, employés autrefois à l'exploitation des
mines argentifères de Serbiate et de Prieta, s'étaient
révoltés à la suite des mauvais traitements qu'ils rivaient
subis et s'opposaient à la reprise des travaux. Les auto­
rités mexicaines occupaient le port de Guaymas et la
tion était
les

�LES

FRANÇAIS

513

EN CALIFORNIE.

ville d'Hermosillo, à deux journées de marche dans l'in­
téricur, mais elles restaient impuissantes 11 l'établir

l'ordre et à
Des

assurer

légendes

californiens

la liberté des communications.

fabuleuses circulaient

SUl'

parmi les mineurs
placers de la Sonora.
des gisements du Sacramento,

la richesse des

Bien avant la découverte

de la Sierra-Prieta étaient

ceux

qui échangeaient

leur poudre

et des verroteries. M. de

des Indiens,
d'or contre des cotonnades
connus

Pindray conçut

l'idée de

re­

cruter à San-Francisco des hommes de bonne volonté

reconquérir sur les Apaches les terrains auri­
qu'ils occupaient. Il laissait à l'avenir et au hasard
de décider s'il négocierait avec le Mexique ou entrerait
en lulte avec lui
pour obtenir la propriété des mines.
Il réussit sans peine, grâce à sa réputation de courage
et d'audace, à enrôler quatre-vingts travailleurs bien
pour aller

fères

armés.

San-Francisco le 22 novembre 1851, à bord
goélette, le Cumberland, mise à sa disposition
des
armateurs aussi aventureux que lui, il débarqua
par
à Guaymas le 26 décembre suivant. Avec la connivence
tacite des autorités mexicaines, il parvint à grossir sa
Parti de

d'une

petite troupe

d'un certain nombre de

recrues

et

se

mit

marche pour les mines de l'Arizona. Médiocrement
approvisionnés de vivres, ses hommes eurent beaucoup
en

à souffrir dans
sans

la

sans

région occupée

de forces et

prise.

sans

ranche à

moral de

ses

un

pays sablonneux,

cultures, et quand. ils atteignirent

par les Apaches, ils étaient à bout
illusions sur l'issue de leur entre­

Le mécontentement

force fut à M. de
un

voyage à travers

ce

habitants et

se mit dans leurs
rangs et
de s'arrêter. Il s'établit sur

Pindray
Coscopera et s'efforça

compagnons, mais

ses

de remonter le

allures autoritaires

�514

SAN-FRANCISCO.

jointes à l'insuccès de leurs efforts lui avaient aliéné
leurs sympathies et, dans un accès de désespoir, il se
brûla la cervelle. Le bruit courut qu'il avait été assas­
siné par l'un des siens. Après sa mort, quelques-uns de
ses adhérents réussirent à rallier
Guaymas et à regagner
San-Francisco; d'autres
et

succombèrent

en

route

les coups des

aux

Apaches;
petit
Coscopera, traînant une existence misé­
rable. L'expédition de Raousset-Boulbon recueillit plus
tard quelques-uns de ces malheureux.
La triste fin de M. de Pindray n'était pas pour dé­
courager Ilaousset-Boulbon Né à Avignon en 1817,
ancien aide-de-camp du duc d'Aumale, ayant pris part
sous les ordres du maréchal
Bugeaud à la campagne de
le
comte
de
Raousset-Boulbon
s'était fait re­
Kabylie,
dès
son enfance, par son
marquCl',
esprit aventureux et
turbulent, plus tard par sa bravoure, son caractère che­
valeresque et son audace. Jeune. homme, il jeta à tous
les vents sa fortune, à tous les caprices sa volonté et
sa vie. En 1850, il était complètement ruiné.
La Californie ouvrait à son ambition un champ nou­

privations

sous

un

nombre resta à

.

veau.

Plus fortement que tout autre, il subit l'attrait de
lointaine, le charme de cette vie aventu­

celle terre
reuse
ses

et libre.

Rompant avec les liens du passé, avec
ses
goûts, il prit à bord d'un navire
passage de troisième classe et débarqua à

habitudes et

anglais

un

San-Francisco le 22 août 1850

sans

argent

et

sans res­

Pindray, il se fit chasseur, mar­
chand de bestiaux, mineur, pêcheur, essayant de tous
les métiers, ne se fixant à aucun, riche et prodigue un
jour, pauvre ct économe le lendemain, luttant coura­
sources.

Comme M. de

geusement
coups

une

la fortune adverse et opposant à
indomptable résistance.
avec

ses

�LES

FRANÇAIS EN CALIFORNIE.

Il avait alors trente-trois

ans.

315

De taille au-dessus de

la moyenne, d'une beauté mâle, mince et élancé, il
avait grand air sous son vêtement de mineur. Un peu
théâtral

dans

mise, il portait d'ordinaire

sa

une

che­

mise de laine écarlate, de hautes bottes à l'écuyère et
le sérapé mexicain. Nature exubérante ct méridionale,
il

passion communicative ct ontrainante
exerçait
qui l'approchaient une influence
l'aimait
On
singulière.
pour son courage ct sa loyauté;
ses manières hautaines
imposaient aux mineurs, qui
l'adoraient ct acceptaient sans la discuter sa double su­
périorité de race et d'intelligence.
Après la mort de M. de Pindray, il reprit ses projets
ct ses plans. A cetle époque, il racontait en riant,
qu'étant enfant, une bohémienne lui avait prédit à
Avignon qu'il ferait de grandes choses, mais qu'il
aurait une fin tragique
loin
par-delà les flots.
parlait

avec une

ct

.

sur

ceux

«

Tout

infructueuse de

»

...

reprenant pour

en

son

compte la tentative

compatriote ct ami, Haousset­
préparer les voies et mettre de son

son

Boulbon entendait

côté toutes les chances favorables. Il résolut de s'abou­

cher

avec

le cabinet mexicain et de lui proposer d'or­
expédition française, dont

à San-Francisco une

ganiser
prendrait

le commandement, pour, d'accord avec les
autorités mexicaines, réduire les Apaches à l'obéissance
ct exploiter, avec je concours et sous le contrôle du

il

gouvernement, les mines

à

reconquérir.

A Mexico, le

ministre de France, M. Levasseur, lui fit un excellent
'accueil et le mit en rapport avec des personnages
influents. Parmi eux se trouvait Jecker, mêlé depuis
aux

événements

avec

de la guerre entre la France et le

Torre, banquier. Sous leurs auspices et
l'assistance de M. Arista, président de la répu-

Mexique,

et .M.

�316

SAN-FRANCISCO.
une compagnie par actions fut fondée
de la Restaurtulora.

blique,
nom

Elle traita

le

le comte de Ilaousset-Boulbon. Il

avec

il recruter il San-Francisco cent

s'engageait

sous

cinquante

leur tête, il devait occuper
les mines et les défendre; les bénéfices de l'exploitation
seraient répartis par moitié entre Baousset-Boulbon et

mineurs, armés

et

équipés. A

hommes, d'une part, et la compagnie de l'autre.
Enfin, cette dernière mettait à sa disposition 60,000 pias­
SES

tres

(500.000 Irnncs] pour organiser son expédilion
auprès de lui, comme agent spécial
chargé de la représenter, le colonel Manuel Ximenez.
Telle était, à cette époque, l'animosité du Mexique
contre les Américains, qui venaient de le démembrer
ct accréditait

ct de lui enlever

ses

merveilleuses mines de la Cali­

fornie, que le gouvernement mexicain accueillait
enthousiasme l'idée d'établir
une

colonie militaire

sur

avec'

la nouvelle frontière

française capable de tenir en échec
qui se rapprochaient du Rio­

les aventuriers américains

Colorado et

jetaient

sur

la Sonora des

regards

de

con­

voitise.
De retour il

San-Francisco, le

Boulbon ouvrit dans
ciale

une

comte de Ilaoussct­

cantine de la

rue

Commer­

bureau de recrutement, et envoya des agents
dans les mines. Il ne manquait pas alors en Californie,
un

la population française, de cerveaux brûlés et
d'aventuriers tout prêts à s'enrôler sous ses ordres,
séduits par ce rôle de colons armés dans un pays in­
connu dont on disait merveilles et où on leur promet­

parmi

tait de l'or et des terres à

conquérir

sur

les Indiens.

Le 19 mai 1852 Raousset-Boulbon mettait à la voile
sur

il

l'Archibald Gracie

débarquait

à

Guaymas.

avec

190 hommes. Le 50 moi

�LES

Dès

son

FRANÇAIS

EN CALIFORNIE.

317

arrivée il reconnut à certains

symptômes

que la situation s'était modifiée. L'accueil
froid et soupçonneux du général Blanco, son refus de

significatifs

laisser entrer dans la ville
le choix même du

des

murs,

aucun

des

campement qu'il

dénotaient

un

nouveaux

lem

venus,

assignait

mauvais vouloir

hors

évident.

Ilaousset-Boulbon ignorait qu'immédiatement après son
départ de Mexico des capitalistes anglais avaient cir­
convenu

le

président

Arista, Ils lui

représentèrent

que

Ilaoussct-Boulbon visait à s'emparer de la Sonora pour
le compte de la France. Ils exploitèrent les rumeurs
qui circulaient à San-Francisco d'une expédition en
de venger l'échec de M. de Pindray, rumeurs que
reproduisaient avidement les journaux américains qui
vue

voyaient pas sans inquiétude l'établissement d'une
colonie militaire française sur les frontières de la Cali­
fornie et de la Sonora. Ils avaient réussi à arracher à la
faiblesse du Président Arista un décret annulant le
traité passé avec Raousset-Boulbon et constituant sous
ne

auspices de la maison de banque Forbes et Cie' une
compagnie nouvelle à laquelle on rétrocédait les mines.
Le général BIanco avait reçu des instructions eu
conséquence,' Ce n'étaient plus des alliés qui débar­
quaient à Guaymas en vertu d'un traité régulier, mais
des intrus avec lesquels un conflit devenait imminent.
Baousset-Boulhon ne s'y trompa pas. Il appela à lui les
débris de l'expédition de Pindray qui accoururent se
ranger sous ses ordres et portèrent son effectif à 253 vo­
lontaires, et il attendit les communications du génél'3l
Blanco. Dans une conférence qui eut lieu à Arispe
le 22 août, ce dernier l'avisa des conditions qu'il met­
tait an séjour des Français :
les

10 Baousset-Boulbon renoncerait à

sa

nationalité,

�518

SAN-FRANCISCO.

serment d'obéissance

prêterait

du pays et

exploiterait

aux

les mines

en

lois et autorités
tant que

citoyen

mexicain;
2° Il remettrait

l'accompagnaient

Iiste nominative des hommes

une

ct

qui

demanderait pour chacun d'eux,

ainsi que pour lui-même, un permis de séjour;
5° Il licencierait ses hommes et n'en conserverait
que cinquante pour gagner et occuper les mines de
l'Arizona.
C'était une mise en demeure d'avoir à
-

recommencer, dans des conditions plus désastreuses
encore et plus humiliantes, l'expédition de M. de Pin­

dray.
Cet ultimatum fut

repoussé

avec

indignation

et,

sans

plus tarder, Raousset-Boulbon se mit en marche sur
Hermosillo, capitale de la Sonora. Le 15 octobre, il
arrivait

sous

les

murs

de la ville

Blanco ct 1200 hommes de
à la tête de

ses

occupée par le général
troupes mexicaines. Le 14,

255 combattants il abordait l'ennemi,
place sous le feu plongeant des bal­

dans la

pénétrant
cons, chargeant

à la

bayonnette

les Mexicains

paralysés

par son audace e't l'élan de ses hommes, balayant tout
devant lui et après deux heures de combat restant
maître de la

place. Le général Blanco n'avait dû son
qu'à une fuite précipitée. Cette affaire bril­
lante coûtait à la colonne française 17 tués et 25 blessés.
Deux cent cinquante combattants avaient mis en déroute
1. 200 hommes fortifiés dans une ville de 11,000 habi­

son

salut

tants.

Maitre d'Hermosillo, Raousset-Boulbon s'empressa d'en
rassurer
ses

la

population.

La bonne humeur et la

soldats leur conciliaient la

sympathie

mécontents du

gouvernement impuissant

incursions des

Apaches

et

qui

levait

sur

gaîté

de

des Mexicains
à

prévenir

les

la Sonora de

�LES

FRANÇAIS

lourdes contributions. Les

principaux

mirent même

un

d'organiser
proclamer l'indépendance de
s'écoulaient et ils
avait rallié

ne

51!)

EN CALIFORNIE.

d'entre

pronunciamenio

la Sonorn, mais les jours
général Blanco

Guaymas et réorganisait sos

pas de laisser dans cette ville de
nison suffisante pour repousser
tout

en

pro­

et de

décidaient rien. Le

forces. Haousset­

Boulbon hésitait à évacuer -Hermosillo pour
sur les mines. Son effectif restreint ne lui

Blanco,

eux

âmes

11,000
un

diriger
permettait
se

une

conservant les forces nécessaires

aborder résolument les

gar­

retour offensif de

pOlll'

s'emparer des mines.
s'étendait le désert peuplé d'Indiens. Les
transport ct les vivres lui manquaient, les

Devant lui

Apaches

et

moyens de
munitions étaient restreintes; derrière lui, coupant ses
communications avec la mer, Blanco occupait Guaymas
et

s'y renforçait.
critique et,

était

l'entretien de
ment

la

sur

ses

Tout

vainqueur qu'il fût,

sa

situation

à Hermosillo même, la nourriture et
hommes commençaient à peser lourde­

population,

remise de

son

émoi et de

sa

surprise.
violente attaque de dyssenterie
mettait Haousset-Boulhon dans l'impuissance d'agir.
A

cc

moment

lieutenants n'était de taille à le rem­
Il le sentait et dut donner l'ordre de revenir

Aucun de

placer.
en

une

ses

arrière et de marcher

trouver

dans

le

sur

Guaymas.

Francisco. Ses hommes le mirent
colonne

Il

espérait

port les renforts attendus de San­
sur une

litière et la

Blanco

replia
Guaymas.
l'y attendait,
sa revanche de son échec d'Hermosillo,
prêt prendre
mais l'attitude résolue de la petite troupe française,
l'épreuve qu'il avait faite de leur bravoure impétueuse
calmèrent ses velléités d'attaque. Ce qui lui importait
se

sur

à

surtout c'était de

se

débarrasser de

ses

adversaires. Il

�SAN-FRANCISCO.

320

crut plus sage de négocier que de combattre, de faci­
liter leur retraite que de s'y opposer. Il offrit de payer
une somme de 200000 francs à titre d'indemnité et de

fournir

sport.

gués,

au

Ces

expéditionnaire des moyens
propositions furent acceptées par

corps

de tran­

les délé­

Raousset-Boulbon malade se refusant à intervenir
négociations, ct les volontaires français revin­

dans les

rent à San-Francisco.

A

peine débarqués

rement d'avoir traité

d'Hermosillo avait

dans

ce

port ils regrettèrent amè­

avec

le

général Blanco. La bataille

produit

en

Californie

une

sensation

On estimait que la chute de la capitale
entraînait la conquête de la Sonora; des milliers de

profonde.

volontaires

se

préparaient

à

partir et

600 hommes bien

armés étaient à la veille de mettre à la voile pour

Guaymas.ll n'en fallait pas davantage pour relever les
espérances et rétablir la santé de Ilaousset-Boulhon. Il
savait par expérience ce qu'il pouvait tenter avec de
pareils soldats. Ses compagnons ne tarissaient pas sur
sa bravoure, son
sang-froid et la sollicitude qu'il leur
avait témoignée. Tous étaient prêts à repartir sous ses
ordres et à le suivre là où il lui plairait de les mener.
Personnellement il était libre de tout

engagement

le

ne

général Blanco;

une

ces

aucun

des siens

avec

s'était lié pal'
Sonora. Dans

promesse de ne plus retourner en
conditions et bien décidé à recommencer

sa cam­

pagne, il leur annonça qu'il allait d'abord se rendre à
Mexico pour réclamer justice en son nom et au leur;
il les invita à se tenir prêts pour son retour et à entre­
tenir le zèle de

éprouvés

ses nouveaux

partisans. Ces

hommes

lui fournissaient des cadres excellents pour

ses recrues.

A Mexico les circonstances semblaient favorables. Le

�LES

président Arista,

FRANÇAIS

521

EN CALIFORNIE.

renversé du

pouvoir,

faisait

place

à

Caballos, puis à Lombardini que Santa Anna remplaçait

soldat, 'mais diplomate retors, Santa Anna

enfin. Rude
se

connaissait

en

bravoure et fit à Raousset-Boulbon

excellent accueil. Il
avec les États-Unis. Des
un

redouter

gnait

une

craignait

un

attaque
chef, Walker, qui plus

même leur

envahir le

nouveau

conflit

vagues lui faisaient
de flibustiers américains; on dési­
rumeurs

Nicaragua.

tard devait

Santa Anna s'attacha donc à

gagner Haousset-Boulbon ; il reconnut les torts d'Arista,
blâma sa politique équivoque ct conclut un contrat par

lequel il s'engageait à
pour reconquérir les
payer

une

recevoir
mines

en

sur

Sonora 500
les

Français

Apaches,

à leur

solde de 118000

avance

de 50 000

conclut

en

piastres par mois et une
pour frais de transport et

piastres
d'équipement. Ce contrat approuvé par le Cabinet,
signé pal' le Président, fut remis à Baousset-Boulbon.
Il se préparait à quitter Mexico quand, dans une der­
nière entrevue, Santa Anna lui annonça qu'après ré­
flexion il renonçait à ce projet. Ce qu'il ne lui dit pas,
c'est qu'il avait reçu des États-Unis des nouvelles satis­
faisantes et l'assurance que le Cabinet de Washington
désavouait les entreprises des flibustiers américains. Il
pensation,

offrant à Raousset-Boulbon, à titre de.corn­
grade et le traitement de eolonel dans

le

l'armée mexicaine. Emporté par la colère, Raousset­
Boulbon refusa en termes irrités. Le même jour il re­
partait pour San-Francisco,
Dès son arrivée il ne s'occupa plus que de tirer
vengeance des injustices dont .il avait à se plaindre. Il
trouva des capitalistes qui s'engagèrent à lui avancer
1500000 francs moyennant certains avantages qu'il
leur garantissait, et il se mit ,à l' œuvre pour organiser
21

�SAN-FRANCISCO.

522

expédition. Mais la fortune lui ménageait de nou­
épreuves et de nouvelles surprises. Sur une
dépêche des États-Unis annonçant que le gouvernement
américain était d'accord avec le Mexique pour l'achat

son

velles

de la

Sonora, les bailleurs de fonds de Ilaousset­

Boulbon cessèrent leurs

fausse;

pressait

avances.

Cette

rumeur

était

qu'il y avait de vrai, c'est que Walker
les préparatifs de son expédition et affirmait
ce

pouvoir compter sur l'appui du Cabinet
de Washington. A Mexico, nouvelles inquiétudes et
nouveau revirement, à la suite duquel Baousset-Boul­
bon, qui commençait à 'désespérer, recevait avis de
M. del Valle, consul du Mexique à San-Francisco,
que Santa Anna autorisait l'enrôlement et le départ
de 5000 volontaires français pour la Sonora. En peu
de jours 800 étaient prêts et 500 s'embarquaient à
bord du Challenge, spécialement" affrété pour leur
hautement

.

-transport. Haousset-Boulbon devait les suivre

jours d'intervalle.
Les autorités américaines

ne

voyaient

à peu de

pas

sans

inquiétude
préparatifs de colonisation française.
EUes sympathisaient avec les projets de Walker; elles
désiraient l'annexion de la Sonora à la Californie, ou,
tout au moins son impuissance, aux mains du Mexique,
ces

à rivaliser

avec

la terre de l'or et à détourner à

son

profit si peu que ce fut de l'immigration qui affluait à
San-Francisco. Sous prétexte de faire respecter les lois
de neutralité, elles tentèrent de s'opposer au départ du
'Challenge, mais sur la protestation du Consul mexicain
elles durent y renoncer. Toutefois on ne se faisait pas
faute d'aviser le gouvernement mexicain que Raousset­

Boulbon était résolu à s'emparer de la Sonora, à pro·
clamer son indépendance, puis à en faire une possession

�LES

FRANÇAIS

française. On le disait d'accord

agissant

ses

craintes, révoquait
tout était dit,

ses

parti,

qui

avec

Napoléon

III et

ordres.

par
Santa Anna informé de

Boulbon

323

EN CALIFORNIE.

ces

bruits, repris de

ordres antérieurs. Le
mais

avait enrôlé

ses

Challenge

pas pour Ilaousset­
500 colons en leur don­

non

ces

nant l'assurance
son

qu'il les suivrait de près. Il tenait
honneur pour engagé à les rejoindre, inquiet

de l'accueil

raison, de

qui les attendait et
la politique tortueuse

Prévenu que

non

se

méfiant,

non

sans

du Cabinet de Mexico.

seulement les autorités américaines

s'opposeraient au départ d'un second navire chargé
d'émigrants à destination de Guaymas, mais encore
qu'un mandat d'arrêt allait être lancé contre lui, Haous­
set-Boulbon s'embarqua dans la nuit du 25 mai 1854,
à bord d'un petit sloop de dix tonneaux avec quatre de
ses lieutenants les plus dévoués.
Dans une situation, en apparence désespérée, il ne
désespérait pas. Son énergie grandissait avec les obs­
tacles. Ce n'était plus seulement l'indépendance et la
conquête de la Sonora qu'il rêvait, mais celle même
du Mexique. Dans cetle longue traversée de cinq se­
maines, il entretenait

ses

compagnons de

ses

vastes

de donner à la France

un
desseins, de son projet
empire qui s'étendrait de l'Atlantique au Pacifique, de
la Vera Cruz au Rio-Colorado, empire des races latines
qui tiendrait en échec la puissante république des États­
Unis et dont la conquête immortaliserait son nom. Il
sentait qu'il jouait sa partie suprême, qu'il lui fallait
vaincre ou mourir. Le jour même de son départ, il
écrivait à un de ses amis de New-York une lettre qui
se terminait par ces mots: « Si je suis pris, je finirai
comme un pirate. Hélas! Je pourrais dire comme
«

�SAN-FRANCISCO.

524
cc
«

c(

.André Chénier
tombât

ne

sous

se

frappant

le front avant que

le couteau: Il y avait

quelque

sa

tête

chose

là! Adieu! et pour toujours probablement f. »
Le 1. cr juillet il débarquait à Guaymas. Le général Yanez

y commandait; il avait sous ses ordres 1.500 hommes de
troupes régulières, 1.8000 autres étaient en marche
pour le rejoindre. Les émigrants du Challenge débar­
qués six semaines avant et casernés en ville attendaient

impatience l'arrivée

avec

et leur amener,

avec

leur

du navire

qui devait les suivre

chef, des renforts indispensa­

population était hostile. Les
Yaquis
quotidiennement les Fran­
les
rixes
étaient
çais;
fréquentes. A peine débarqué,
Raousset-Boulbon comprit qu'un conflit était imminent.
Invité à une entrevue par le général Yanez, il s'y rendit
ct réclama vivement l'exécution du contrat passé à
Mexico. Le général lui signifia que ses instructions
étaient formelles, qu'aucun nouveau débarquement ne
serait autorisé; il termina en disant qu'il était prêt à
recevoir le lendemain les délégués des émigrants et à
s'entendre avec eux, mais qu'il ne reconnaissait pas à
M. de Raousset-Boulbon le droit de parler en leur nom
et. qu'il lui intimait l'ordre de quitter immédiatement

bles.

L'attitude de la

Indiens

insultaient

laSonora.
Le

lendemain, 1.5 jllillet, les délégués

se

rendirent

auprès du gouverneur. Pendant leur conférence ils
reçurent un mot de Raousset-Boulbon les invitant à se
tenir

sur

leurs

gardes

et les avisant

qu'ils

allaient être

cernés par les troupes mexicaines. Rompant brusque­
ment les pourparlers engagés, ils se hâtèrent de rega­
gner leurs quartiers et de mettre leurs hommes sous
1.

Écho du Pacifique

du 10 novembre '1854.

�LES

les

armes.

Ils

FRANÇAIS

disposaient

EN CALIFORNIE.

525

d'un effectif de 500 combat­

tants pourvus seulement de douze cartouches chacun,
et ils n'avaient aucune artillerie à opposer aux cinq

de

pièces

des Mexicains. Le combat

canon

s'engagea

ordre; Haousset-Boulbon s'y jeta en désespéré.
Pendant trois heures ils luttèrent contre 1500 hommes
sans

bien armés et retranchés. Sans munitions, écrasés par
le nombre, ayant perdu plus de cent des leurs, ils
durent battre

retraite

en

la maison du vice-consul

vers

déposer les
qu'on ne leur garantît
la vie sauve à tous, {( y compris Ilaousset-Boulbon »,
s'écria l'un d'eux, M. Laval. Après quelques hésita­
tions et redoutant tout de leur désespoir, le vice-consul
répondit affirmativement. Ils se rendirent alors. Mais,
malgré la promesse donnée, Haousset-Boulbon, arrêté,
fut traduit devant un conseil de guerre, jugé et con­
de

France,

armes, ils

M. Calvo. Mis

damné à mort.
il

ne

qui

motre.

«

Jamais, disent les témoins oculaires,

hautain que devant ses juges. Son
démentit pas un seul instant. Il sc défen­
sérénité et un calme parfaits, en homme

ne se
une

fait le sacrifice de

sa

vie, mais

non

de

sa

mé­

»

Le 12 août,
de

demeure de

parut plus

courage
dit avec
a

en

refusèrent à moins

s'y

Guaymas,

nemi, il

au

et

mourut

matin,

là,
en

on

le conduisit

tête nue, le front

soldat

sous

sur

la

plage

haut, défiant l'en­

les balles mexicaines.

Lui mort, tout s'écrou lait; ses compagnons se dis­
persèrent. Un petit nombre seulement put regagnel'

San-Francisco; les autres se rendirent au Callao, à San­
DIas, ou périrent misérahlement dans le voyage.
Le rêve de Haousset-Boulbon devait hanter

III et

Napoléon
Mexique. Qui

amener

sait

si,

la désastreuse

en

plus tard
expédition du

1854, Haousset-Boulhon

ne

�526

SAN-FRANCISCO.

l'eût pas réalisé avec un peu d'aide, et si, comme l'a
écrit Hittel, historien américain, mais impartial et au
courant des événements, il n'eût pas fait plus pour la
France que

ne

fit Maximilien soutenu par

une

armée

française?
Son entreprise n'était ni aussi folle ni aussi con­
damnée d'avance qu'on l'a affirmé depuis. Le Mexique
était alors dans un état complet d'anarchie, résultat de
la guerre malheureuse avec les États-Unis. La désorga­
nisation

administrative, politique et militaire y était
qu'un chef hardi, soutenu par une poignée
d'hommes résolus, pouvait marcher sur les traces de

telle

Cortez et, renouvelant ses exploits, aspirer à ses con­
quêtes. La fortune a trahi les efforts de Ilaousset-Boul­
bon et de ses compagnons, mais ce qui nous frappe
dans cette aventure, dont nous avons connu le chef et
les lieutenants, c'est d'y voir la note dominante de
notre

génie

national s'affirmer dans

et dans des circonstances si

pareil milieu
singulières. On pourrait

croire que, seule, la soif de l'or

a

un

attiré

ces

hommes

elle y attirait les émi­
grants du monde entier, et nous les voyons, dès le
début, tourner le dos aux placers, quitter le pic et la.
pioche du mineur pour prendre le fusil du soldat, se

sur ces

plages lointaines,

comme

grouper autour d'un chef hardi, mais sans ressources,
pour se lancer à la conquête d'une province mexicaine,
pour engager la luUe avec les Indiens et leur reprendre
par la force des mines moins riches, à coup SÛt', que
celles qu'ils exploitent en paix. L'esprit d'aventure,

l'inconnu, de la lutte et du hasard l'empor­
chez eux, el les emportent avec eux. Ils subissent

l'amour de
tent

à

un

degré

moindre que les autres

rent l'influence du

races

qui

les entou­

milieu, de l'âpreté du gain, de l'or.

�LES

FRANÇAIS

EN .cALIFORNIE.

327

Ils veulent arriver à la fortune par des voies autres qui
sourient mieux ù leurs instincts. Ce sont des aventu­

riers, mais

comme

l'étaient les compagnons de Cortez

et de Pizarre.

Si, dans un sens et par un côté, l'émigration française
affirmait aussi nettement l'un des traits caractéristiques
de

sa

race, par

saillant

qualités
artistique.

nieux et

relief non moins
d'ordre, d'économie, de goût ingé­
Dès 1851, le commerce français

d'autres elle mettait

ses

en

San-Francisco un rang important. Cinquante
navires sous pavillon national y apportaient les

occupait à
et

un

produits

de notre

savons,

nos

chiffres de

industrie,
et

conserves

l'importation,

nos

nos

vins, nos huiles, nos
soieries, et, dans les

la France venait

au

quatrième

rang avec 10200000 francs. De nombreux comptoirs,
des maisons de banque importantes y représentaient
notre haut commerce, et

nos

ouvriers, largement payés,

affirmaient leur

supériorité et introduisaient dans la
procédés, nos modèles et notre goût.
les opérations commerciales à San­
1855,
Jusqu'en

ville naissante

nos

Francisco étaient livrées à tous les hasards. Il fallait
plus d'un mois pour transmettre à New-York un ordre
d'envoi, près de deux avant qu'il parvînt à Paris ou à
Londres. Le

transport par le 'cap Horn n'en exigeait pas
moins de quatre, souvent six. Il en résultait, dans les
prix des articles les plus usités, des fluctuations qui

déjouaient

tous

les calculs et mettaient à néant les

combinaisons les mieux établies. Si l'on
une

certaine

officielles,

se

mesure

rendre

il n'en était

et

malgré

compte

pouvait, dans
publications

l'absence de

des existences

sur

le

mar­

ché,
plus de même pour les chargements
en route, la plupart des manifestes portant la mention
d'articles divers, ou assortis. Le taux élevé de l'intérêt

�SAN-FRANCISCO.

528

l'argent, qui, de 10 pour 100 par mois en 1849, se
maintenait encore à 5 et 4 pour 100, rendait impossible
de

la détention

articles

pendant

un

laps de temps

considérable des

baisse; les craintes d'incendie

et l'impos­
obligeaient, en outre, les importateurs
à vendre à tout prix. De là des hausses et des baisses
subites, qui faisaient des opérations commerciales un
jeu perpétuel, enrichissant les uns, ruinant les autres,
au
gré du hasard. Un article venait-il à se faire rare, il
montait de 100 à 500 pour 100 en quelques jours; trop
abondant, il baissait dans les mêmes proportions. C'est
en

sibilité d'assurer

ainsi que le bois de construction se vendit à 2000 fr.
les mille pieds carrés pour retomber ensuite à un prix

qui ne payait même pas le fret. Le tabac en plaques
atteignit un moment 10 francs la livre; deux mois après
il était

invendable,

on en

utilisait des milliers de caisses

que l'on jetait dans la boue
pour asseoir les fondements des maisons. Une construc­
tion en bois dans la rue Montgomery reposait entière­
en

guise

de

briques,

sur ces assises d'un nouveau
genre. Le beurre salé
de New-York variait de 4 francs à 0 fr. 50 la livre, et de

ment

tout ainsi. Ces fluctuations incessantes

encourageaient
spéculation effrénée. Elle s'incarna surtout dans un
homme qui joua, à cette époque, un rôle important à
San-Francisco et qui est resté le type des aventuriers
une

commerciaux dans la Californie.

III

Henry Meiggs débarqua à San- Francisco en
Originaire de l'État de New-York, il s'occupa du

1849.
com-

�UN
merce

SPÉCULATEUR.

des bois de construction.

529

Intelligent

et

actif, il

réussit promptement et, dès .1850, il passait déjà pour
l'un des plus riches de la communauté naissante.
Affable et conciliant,

généreux et toujours des premiers
largement pour les œuvres de charité et
d'utilité publique, il devint très populaire. Son ambition
grandissait avec sa fortune. Il acheta, à North-Beach,
des terrains considérables, fit construire un quai qui
portait son nom et dont la location lui assurait de gros
revenus. Elu membre du premier conseil municipal de
la ville, il prit une part active à toutes les améliorations
votées. Disposant de capitaux considérables et d'un
grand crédit, il soumissionna d'importants contrats

à souscrire

pour le percement et le nivellement des rues, et tenait
à sa solde une armée de travailleurs. Propriétaire de
presque tous les terrains de North-Beach, le quartier
nord de la ville, il fondait sur la hausse de ses terrains

spéculation formidable, mais, contrairement à son
se
portait de plus en plus vers l'ouest et
le sud. Le taux élevé de l'intérêt de l'argent rendait sa
spéculation dangereuse. Une baisse soudaine des ter­

une

attente, la ville

rains,

en

1854, le ruinait, mais il n'en laissa rien

paraître. Engagé dans une foule d'entreprises, on le
supposait plus riche et plus heureux qu'il n'était. La
ville de San-Francisco, pour laquelle il exécutait alors
de grands travaux, réglait ses créanciers en city wa.r­
ranis, bons de paiement à échéance, ayant cours, mais
à 50 pour 100 de perte. On le savait, ct les prix stipu lés
par les entrepreneurs de travaux publics se majoraient
en
conséquence.
Meiggs, créancier important de la ville, était gros
porteur de ces titres, sur lesquels il empruntait le
.

•

numéraire nécessaire 'pour payer ses nombreux ouvriers.

�SAN-FRANCISCO.

330

s'étonnait donc pâs des quantités considérables
mettait en circulation. Bon nombre de capitaqu'il
listes recherchaient ce mode de placement. Les city war­
On

ne

en

.

ranis, intimement liés à la prospérité de la ville, dont ils
représentaient le crédit, devaient monter à mesure que
cette prospérité s'affirmait, et se rapprocher du pair. On
lui en achetait et on en acceptait en garantie des emprunts

qu'il négociait.

Ces

emprunts

se

multipliaient,

mais il

désarmait les soupçons en soumissionnant constamment
de nouvelles entreprises, et en déclarant lui-même en
riant

qu'il

sans

avoir à

lui arrivait rarement de sortir de chez lui

négocier,

dans

sa

journée,

un

emprunt

de 150 à 200000 francs.
Ce que l'on sut plus tard, c'est que Meiggs, en sa
qualité de membre du conseil municipal, avait réussi à
détourner une grande quantité de ces ioarrants revêtus
par anticipation, de la signature du maire. Il remplis­
sait les blancs pour la date, le nom du porteur et la
somme en
copiant ceux dont il était détenteur légitime.
Des mois s'écoulèrent

.

sans
qu'on découvrît la fraude.
Meiggs payait régulièrement l'intérêt échu, mais cet
intérêt, qui était de 5 pour 100 par mois, il fut bientôt
obligé de l'augmenter, et on le vit emprunter sur dépôt
de ces titres jusqu'à 10 pour .100 par mois. A bout de
ressources, il fabriqua de faux billets, un, entre autres,
de 75000 francs sur lequel il imita la signature d'une
importante maison de San-Francisco, Thompson et c-.

Le faux fut découvert par l'un des associés, mais tel
était encore le prestige de Meiggs, que cet associé con­

sentit à
sant la

En

perdu

ne

point porter plainte,

le faussaire rembour­

somme.

septembre 1854, Meiggs sentit enfin qu'il était
Sa popularité déclinait rapide-

sans ressources.

�ment,

ses

prêteurs

UN

SPÉCULATEUR.

se

faisaient

rares

551

et

sc

montraient

prendre la fuite, il arma et équipa
navires, le brick American, le fit installer

méfiants. Décidé à

l'un de
et

ses

approvisionner

avec

tout le luxe et le confort

intention de faire, avec
annonça
excursion sur la baie, s'embarqua avec
son

enfants et

son

apprenait,

avec

prit le large. Le lendemain on
stupeur, la fuite de Meiggs, sa faillite

frère et

colossale et les faux
ses

prêteurs

possible,

famille, une
sa femme, ses

sa

étaient

qu'il avait

commis. Bon nombre de

ruinés, mais

on

crut, et

non

sans

motifs sérieux, que plusieurs maisons suspendaient leur
paiements, se disant gravement atteintes par cc sinistre,

qui n'y perdaient en réalité que des sommes peu imper­
tantes, et profitaient de l'occasion pour liquider une
situation compromise.
Meiggs se rendit d'abord à Tahïti, puis au Chili, où
il offrit ses services pour les travaux publics. Le bruit
de ses fraudes l'y avait précédé, et on ne consentit à
l'occuper que comme surveillant d'équipe de manœuvres;
mais ses connaissances spéciales, son activité, quelques
suggestions heureuses aux entrepreneurs le rendirent
utile d'abord, puis indispensable. Bientôt il soumis­
sionna pour son propre compte, réussit, livra ponctuel­
lement et bien exécutés les travaux qu'il entreprit. On
venait de décider la construction du chemin de fer de

Valparaiso à Santiago; certaines parties de la voie
présentaient de grandes difficultés. Meiggs offrit de s'en
charger et s'en acquitta avec une rare habileté. De
nouveau la fortune lui revenait. Quand il quitta le Chili
pour se rendre au Pérou, où on lui proposait de diriger
la construction des voies ferrées, Meiggs était fort riche.
A Lima, il traita pour l'établissement d'une ligne de
mille kilomètres, triompha des plus grandes difficultés,

�552

SAN-FRANCISCU.

mena

son

énormes

entreprise

à bien et réalisa

les 500 millions de

sur

son

des bénéflces

contrat.

Puissamment riche enfin, il mit à exécution un pro­
jet qu'il poursuivait depuis longtemps: celui de désin­
téresser

ses

racheter tout

créanciers de Californie. En 1875, il fit
son
papier en souffrance. Il n'en fallait pas

pour lui rallier les sympathies et faire oublier
crimes. Ses amis, ses créanciers eux-mêmes solli­

davantage
ses

citèrent de l'assemblée de
sant

Meiggs

l'État le

vote d'un

à rentrer à San-Francisco

sans

bill autori­
être mis

en

accusation. V'Üté par le sénat et par la chambre, ce bill
échoua devant le veto du gouverneur. Meiggs continua

donc à résider

au

fit des funérailles

Pérou. Il y mourut en 1877 et on lui
splendides. Son inépuisable charité ct

les services éminents

qu'il

de la: mort de ce faussaire

avait rendus
un

au
pays firent
deuil national.

IV

l'inauguration du chemin de fer
vingt-deux jours de
New-York et supprimait un voyage pénible. Difficile pour
les hommes dans la force de l'àge, la traversée de
l'isthme était dangereuse pour les femmes et les enfants
Le 25 février 1854,

de Panama mettait San-Francisco à

Il fallait franchir à dos de mulet trente milles dans des

vierges, trente-cinq en canots manœuvrés par des
indigènes. Le sol saturé d'humidité, inondé de soleil
et d'eau, était envahi par une végétation exubérante de
mangliers, de palmiers, de bambous, de gigantesques
quippos, de figuerons aux nervures énormes, abris des
fauves, gîte favori du tigre, d'orangers au feuillage
forêts

�LE CJlE�JlN DE FER DE PANAMA.

sombre

les

qu'enlaçait

uns aux

des rivières

un

inextricable

epaisse,

des vasières

autres

fouillis de lianes. Sous cette ombre

333

lent et paresseux,
profondes,
semees de bancs de sable où les caïmans échoués au
soleil étalent leur peau couverte de mousse verdâtre, de
verrues

au

cours

et d'excroissances. Des nuits chaudes et lourdes

troublees par les

piqûres
les

des

moustiques,

les cris des

des chauves-souris

vam­
singes-hurleurs,
la
des
un
ciel
sans
dans
pires;
journees brûlantes,
nuages
deux
vers
suivi
heures, l'orage quotidien
matinee, puis,
d'une pluie torrentielle, le soleil reparaissant à l'hori­
zon, aspirant l'humidite qui vous baigne d'une intolé­
morsures

rable chaleur moite: tel était alors et tel est reste dans
mes

souvenirs l'isthme de Panama.

Commencee

ree,

qui
(environ

en

1850, la construction de la voie fer­

en

mesurait

quarante-huit

milles de

longueur

60 kilomètres), devait être terminee, disait-on,
deux ans au plus et coûter 7 500000 francs. Il n'y avait

ni. tunnels à percer, ni tranchées considérables àcreuser,
le point culminant au-dessus de la mer n'excédait pas
cent mètres; aussi les contractants s'attendaient-ils à
des profits considérables, mais ils n'avaient tenu compte
ni de l'indolence des

indigènes,

talite des travailleurs amenés du

ni de la

dehors,

grande
ni de

mor­

l'attrait

des mines d'or de la Californie. Au lieu de
chercher à faire œuvre définitive et durable, on s'attacha

puissant
à bâcler

au

plus

vite

une

communication telle

entre les deux océans. Sur des remblais à

quelle

peine tassés,

nous dit M. Armand Reclus dans son interessant récit
de voyage ', on plaçait des rondins empruntés aux
arbres des forêts voisines, sans même se donner la
.

1. Panama et

Darien, 1 vol. in-S'; Hachette.

�354

SAN-FRANCISCO.

peine de les recouvrir de ballast; au moyen de madriers
non
équarris ou de simples échafaudages, on franchis­
sait les marais, les ruisseaux, le Chagres même, dont
le lit a plus de deux cents mètres de largeur à l'endroit
où la voie le traverse. Ces travaux provisoires offraient
si peu de solidité que la moindre crue des rios les plus
insignifiants enlevait les ponts.iaffouillait les remblais.
C'est ainsi que le viaduc de Barbacoas, entrepris à for­
fait, était à peine achevé qu'une portion notable s'é­
croulait.

Le temps

passait,

et, loin de s'enrichir, les entre­

preneurs se ruinaient; les capitalistes de New-York qui
avaient engagé leurs fonds dans l'affaire se refusaient à
de

nouvelles

recours

avances.

Dans cette

à deux millionnaires de

extrémité, on eut
New-York, Ilowland et

Aspinwall, dont la puissante intervention remit l'affaire
sur
pied. Le sénateur de la Californie, Gwin, obtint de
son côté un contrat
postal du gouvernement des États­
dont
le
revenu, affecté en partie à la garantie d'un
Unis,
emprunt, permit de réunir de nouveaux fonds. Après
quatre années de labeur et une dépense de 57 500 000 fr.,
la voie fut enfin achevée.

A

San-Francisco,

ces

communications

plus promptes

facilitaient l'introduction d'éléments nouveaux, élé­
ments d'ordre et de durée. La famille se constituait,
on travaillait pour l'avenir; à la tente du nomade, in­
certain du lendemain, succédait le foyer de l'homme
civilisé. Mais la

corruption administrative, électorale

et

politique envahissait San-Francisco. Après les émigrants
chercheurs d'or ou d'aventures, attirés par l'appât du
la soif de

l'inconnu, étaient venus les politi­
cians tarés, avocats sans clients, journalistes sans lec­
teurs, discrédités et usés à Washington, à New-York,

gain

ou

�LE

COMITÉ

DE VIGILANCE.

355

à Boston, répugnant au travail physique, demandant
leur part de bien-être et de fortune aux intrigues poli­

tiques,

emplois grassement

aux

rétribués et

fits inavouables. L'abondance de
finances

et

l'abaissement du niveau moral

de la Californie la terre

aux

pro­

l'or, le désordre des

de

faisaient

politicians sans
promise
Ils
tout
imbus
des
affluaient,
scrupules.
procédés élec­
toraux ct des traditions de Tammany Hall et de l'Al­
bany Regence, experts dans l'art de frauder les votes,
de pousser au pouvoir les plus hardis ct les plus cor­
rompus. Ils occupaient les principaux emplois, faisaient
curée des deniers publics. Entre leurs mains la police
était sans force, la magistrature sans autorité, l'état et
la ville sans crédit. De 1849 à 1856, plus de mille
assassinats avaient ensanglanté les rues de San-Francisco,
ct l'on en était encore à attendre une répression en
dehors de celles dont le comité de vigilance avait pris
l'initiative. Les assassins et

ces

les incendiaires étaient

désignait publiquement, ils se vantaient
leurs exploits, assurés de l'impunité,
maîtres des élections par la terreur qu'ils inspiraient
et l'audace de leurs adhérents. La police n'était plus
qu'un instrument électoral, mise en mouvement pour
recruter des voles, indifférente ou passive le reste du
temps, payée par les criminels pOUl' ne rien voir et ne
rien empêcher.
Vainement les hommes d'ordre essayaient de réagir.
connus,

on

les

eux-mêmes de

Tous leurs efforts venaient échouer contre une orga­
nisation savante, en possession des places et maîtresse
des urnes électorales. L'irritation était à son comble

King, fonda un journal,
pour réclamer, écrivait-il, les droits des­
citoyens opprimés et mettre à nu la corruption admi-

quand

un

journaliste,

le Bulletin,

«

William

�556

SAN-FRANCISCO.

nistrative

qui ruinait les finances de la ville». Acclamé
partie la plus respectable de la population. en­
couragé par de nombreuses souscriptions, William King
se mit à l'œuvre et commença la publication d'une
série d'articles dans lesquels il dévoilait, avec les anté­

par la

cédents des hommes à la tète de l'administration, des
faits nombreux de malversation. Violentes et passion­
nées, ses attaques dépassaient parfois la mesure; ern­
-

porté
taines

par l'ardeur de. la polémique, il produisit cer­
allégations dont il lui eût été difficile, peut-être,

de fournir la preuve légale; mais l'ensemble du tableau
qu'il traçait était exact, sa bonne foi incontestable, et
les sympathies les plus vives accueillaient ses articles

quotidiens.
Le 14 mai
son

journal

1856, il prenait directement
nommé James

à

partie

dans

Il était de noto­

Casey.
qu'aux élections précédentes James Casey,
pour la place de superviser ,avait présidé le
un

riété publique
candidat

bureau électoral et substitué nombre de bulletins por­
tant son nom à ceux déposés pour ses concurrents. Ce

qu'on ignorait, et ce que William King révélait, c'est
que James Casey avait subi plusieurs années d'emprison­
nement à New-York. Le fait était exact. A San-Francisco

Casey n'avait, en mainte occasion, échappé à
justice que par son audace à la braver. L'article de
King avait paru à trois heures de l'après-midi; à cinq
heures, Casey le tuait, au coin des rues Washington
et Montgomery, à coups de revolver.
Cet assassinat en pleine rue, dans le quartier le plus
fréquenté de la ville, d'un homme que l'on entourait
d'estime, dont on applaudissait le courage, et qui pas­
sait aux yeux de beaucoup pour le représentant des droits
et le ,défenseur des intérêts de la ville, souleva une

même,
la

,

�LE

comTÉ

557

DE VIGILANCE.

explosion de colère, et si Casey ne fut pas écharpé sur
place. il le dutà sespartisans, qui, symptôme significatif
des temps, s'empressèrent, sur sa demande, de le mettre
à l'abri de la vindicte publique en le conduisant à la
prison de la ville. Le geôlier était de leurs amis, les
employés à leur discrétion, les juges leurs appuis. En
prison, il se sentait en quelque sorte chez lui, en tout
cas, entouré de gens sûrs, intéressés à le protéger en

attendant de le mettre

en

liberté.

population
s'y trompait pas, mais' cette fois
elle entendait que justice se fit. La mesure était comble.
Toute la soirée, une foule irritée stationna dans la' rue
La

ne

Montgomery.

attendant

heures le bruit

se

un

d'ordre. Il vint; à neuf
qu'un meeting était con­

mot

répandit

voqué dans le magasin d'un des principaux négociants,
Cunningham, à l'effet de prendre des mesures éner­
giques. Tout le monde s'y rendit. On décida la réor­
ganisation du comité de vigilance, ct W. F. Coleman,
qui avait présidé celui de 1851, fut invité à prendre la
direction du mouvement.
Les circonstances n'étaient

trouvait

plus les mêmes. On se
présence d'autorités régulières,
police, pouvant faire appel aux troupes

cette fois

disposant

de la

en

fédérales et ayant en main tous les rouages de l'admi­
nistration. Les risques à courir étaient grands; pour y
faire face il fallait

de forces nombreuses et
financières. Les chefs du mou­

disposer

d'importantes
vernent jouaient lem forlune et leur tête. Ils n'hésitèrent
cependant pas ct prirent avec une rare énergie les
mesures nécessaires. Séance tenante, on rédigea une
formule de serment par laquelle on s'engageait à se
ressources

tenir tous pour solidaires les uns des autres et à ne
déposer les armes qu'après avoir mené à bien la tâche
22

�SAN-FRANCISCO.

338

entreprise.
somme.

Chacun s'inscrivit en outre pour une forte
enfin d'ouvrir une liste d'adhé­

On décida

qui fut promptement couverte de signatures.
procéda à l'organisation militaire. On forma
des compagnies de cent hommes chacune; ils devaient
s'armer et s'équiper à leurs frais, désigner leurs chefs
et se tenir prêts à marcher à toute réquisition Dès
le surlendemain, le local occupé par le comité était
gardé par cinq cents hommes résolus qui protégeaient
ses délibérations, la prison était cernée pour
prévenir
toute évasion, et sur les points principaux de la ville
stationnaient des détachements relevés régulièrement.
Les affaires suspendues, les magasins fermés, l'appareil
militaire déployé dans les rues, donnaient à San-Fran­
cisco l'aspect d'une ville en état de siège.

rents,
Puis

on

..

Le meurtre avait été commis le mercredi. Le dimanche

suivant,sur un ordre du comité de vigilance, 2400 hommes
armés de carabines défilaient

en

silence dans les 'rues

de la ville, se rendant aux postes qui leur avaient été
assignés, investissant l'hôtel de ville, où siégeaient les

municipales. A dix heures, une compagnie
ses
pièces en batterie devant la porte
la prison, et deux des chefs du comité, se détachant

autorités

d'artillerie mettait

de
des rangs, sommaient le shérifScannel de remettre entre
leurs mains James Casey. Les mesures avaient été si
bien

prises que toute résistance était impossible. Casey
supplia qu'on lui donnât dix minutes pour se préparer
à mourir. On lui répondit qu'il aurait toute facilité pour
présenter sa défense, et on l'emmena au quartier gé­
y conduisit Charles
d'avoir assassiné le marshal des Étals­

néral. En même

Cora, coupable

temps

que

lui,

on

Unis, Richardson, au moment où celui-ci l'arrêtait pour
vol. Tous deux, jugés et condamnés, furent prévenus

�COMITÉ

LE

que leur exécution aurait lieu le
suite des funérailles de King.
Au

jour dit, la

surlendemain,

pavoisée de drapeaux
vigilance, escortés de

quarante compagnies en armes, suivirentle

précédaient Casey

côté de la

à la

ville entière était

noirs. Les chefs du comité de
que

3:59

DE VIGILANCE.

et Cora. On les

porte du cimetière

et

char

funèbre,

pendit de chaque

la foule défila entre

leurs deux cadavres. Puis les arrestations commencèrent.

Traqués
tions

par le comité, qui interceptait les communica­
le port et faisait surveiller les routes, la plu­

avec

part des coupables tombèrent entre ses mains. L'un
d'eux, Sullivan, boxeur de profession, assassin et vo­
leur; longtemps la terreur de la ville, se suicida pour

échapper
.

au

exécutés;
ou

châtiment

ceux

qui

qui

l'attendait. D'autres furent

n'étaient

malversations furent mis

de navires

partance et condamnés au bannissement.
ville, le comité de vigilance y rendait seul

en

Maître de la

des arrêts

que de fraudes
bonne garde à bord

coupables
sous

promptement

exécutés.

Mais les autorités constituées n'entendaient pas se
laisser déposséder sans résistance. Le gouverneur de
l'État donnait ordre au major Sherman, célèbre depuis
dans la guerre de Sécession et général en chef de l'armée

des

Êtats-Ilnis,

de

prendre

le commandement de la mi­

lice et d'arrêter les chefs du comité. Le major Sherman
milice refusa de
se mit en devoir d'obéir, mais la

général Wool, requis de faire avancer les
troupes fédérales, ne put ou n'osa le faire. Pendant trois
mois, le comité de vigilance poursuivit son œuvre,
soutenu par ses. adhérents et par l'opinion publique,
agissant au grand jour en présence des autorités impuis­
marcher. Le

santes et terminant enfin

Hetherington

et

ses

travaux par l'exécution de

Brace, pendus le 29 juillet. Toutes les

�SAN-FRANCISCO.

540

résistances étaient

brisées, les coupables punis, la popu­

lation rassurée; le comité décida de se dissoudre.
Ille fit le 18 août, au milieu d'une ville en fête,
pavoisée de drapeaux. Les vingt-neuf membres du co­
mité défilèrent dans les rues, suivis de lem' armée de
au nombre de 5137 hommes, de trois com­

volontaires

pagnies

d'artillerie et de dix-huit

salués des hurrahs de la foule

qui

pièces

de canon,

encombrait les trot­

toirs, des applaudissements des femmes aux fenêtres.
Le même soir, un ordre du jour, affiché sur les murs,
remerciait les volontaires de leur

concours,

les invitait

annonçait que le co­
reprendre
occupations
était
dissous, prêt à se reconstituer
vigilance
toutefois si les circonstances l'exigeaient.
Rarement on vit mouvement populaire plus énergique
et plus calme, plus respectueux, dans sa justice som­
maire, des droits de la défense, plus audacieux vis-à­
vis des autorités légales et plus prompt à leur remettre,
sa tâche terminée, le
pouvoir dont elles n'avaient pas
su user
pour le bien de tous. L'effet moral fut tel qu'aux
élections suivantes la plupart des chefs du comité furent
élus; sans s'être présentés, aux fonctions municipales,
et que les dépenses de la ville baissèrent, d'une année
à l'autre, de plus de 11 millions.
L'ordre régnait, enfin, dans San-Francisco. Une ère
à

leurs

et

mité de

.

finit, ère de trouble

et de violence.de meurtres, de vols et
d'incendie, mais aussi de grandes choses, de libre ini­
tiative, de travaux gigantesques entrepris par une po­

pulation jeune,
robustes et

ces

ardente et vaillante. Ce sont ces bras
qui ont solidement assis à

rudes mains

l'entrée de la Porte-d'Or la

fique,

et

métropole

qui, l'ayant édifiée,
porter haut sa grandeur

ils sauront

ont

su

naissante du Paci­

la
et

défendre,
sa

comme

fortune.

�CHAPITRE Il[

L'AGRICULTURE
GENT.
UN

-

CALIFORNIENNE.

LE

CHEMIN ·DE

FER

BANQUIER CALIFORNIEN.

LES

LES

-

-

DU

MINES

D'AR­

PACIFIQUE.

LA VIE

SOCIALE

-

ET

HABITANTS.

1

Celte terre, que des milliers de mineurs fouillent
fiévreusement pour lui arracher le précieux métal
qu'elle délient, celte terre n'est pas seulement la terre
de l'or, mais aussi celle des moissons abondantes, des
incomparables, des forêts gigantesques. Toul y

fruits

pousse, tout y fleurit, tout y mûrit. Ses richesses agri­
coles vont bientôt égaler ses richesses minières, malgré
les merveilleuses découvertes
de

qui dépasseront

l'attente

mineurs que rien n'étonne.
A l'époque où nous sommes parvenus, en
l'agriculture en Californie n'en est encore qu'à
ces

buts,

mais .ces débuts

depuis,

promettent

On s'est lassé de payer cher

1860,
ses

dé­

ce

qu'ils. ont tenu

au

Chili

ses

farines

�542

et

SAN-FRANCISCO.

blés, de

ses

tout demander à

l'etranger. Après

les

rudes mineurs, pionniers des premiers jours, après les
aventuriers et les politicians, après les capitalistes,

banquiers, negociants. importateurs, population cita­
dine, voici venir les petits, les gens d'humble condition
et d'ambition modeste, ne demandant pas l'or aux
mines, la fortune aux speculations hardies, mais leur

subsistance à la terre et
VieUX

quelques

economies pour leurs

Jours.

ils

Jusqu'ici

se

sont abstenus. La Californie etait

loin, le voyage trop coûteux,

puis

l'avenir trop
les
par
journaux, par les

ils ont

les récits

appris
village,

trop
incertain;
lettres, par

que tout se payait au poids de l'or
les
San-Francisco, que
légumes y étaient introuvables,
.les pommes de terre à 1 franc la pièce, les œufs
à 15 francs la douzaine, le beurre à 5 francs la livre,
et que cependant le bétail était abondant, la terre à
au

à

qui voulait,

le climat sain. Ils ont vendu leur

champ

et

Fermiers de l'ouest des États-Unis,
géants osseux et maigres, escortés de la ménagère, de
quatre ou cinq fils vigoureux, sans compter les filles
qui valent des hommes; paysans du comté de Galles,
Irlandais affamés, robustes Écossais, cultivateurs de la
ils sont

venus.

Bretagne

et de la

Provence, vignerons du Bordelais

et

du Midi, maraîchers de la banlieue de Paris, Italiens
secs et nerveux, Allemands lourds et resistants à la fa­

tigue,
suivi

gens de toute

ce

grand

race

courant

qui

et de tous

climats, ils

ont

les déracine du sol natal et

les emporte vers l'Ouest.
Dans ces plaines où la vie latente frémissait en hautes
herbes ondulant à la brise, s'épanouissait en fleurs sans
nombre, tapis diapré de mille nuances, s'élançait vers
le ciel

en

arbres de cent mètres de hauteur et de dix

�545

r: AGRICULTURE CALIFORNIENNE.

de diamètre, la terre recelait
une
puissance de végétation

plus et mieux
incomparable,

que l'or
un

�

humus

vierge et fécond qui n'attendait que la main de l'homme·
pour récompenser son travail au centuple. Vingt mil­
lions d'hectares de terres labourables offraient à l'agri­
culture un champ immense. De vastes forêts de pins,
de

cèdres,

de

lauriers, de madronas, de chênes, de

sycomores, couvraient les pentes de la Sierra-Nevada,
des montagnes du Coast-Range, de Santa-Lucia et
de

Monterey.

Sous leurs

erraient

épais ombrages

en

gris et l'ours noir, le chat sauvage, les
loups, les coyotes, les daims, les antilopes; lièvres,
lapins, écureuils foisonnaient. Sur les eaux de la baie,
les canards et les oies. sauvages; puis, dans les plaines,
les cailles, perdrix, tourterelles, oiseaux de toute taille
ct de tout plumage, depuis le vautour californien me­
surant dix pieds d'envergure jusqu'au minuscule oiseau

liberté l'ours

chanteur.
Les seuls animaux redoutables étaient les
et
sa

ours

gris

le

noirs,
premier surtout, tellement ahondant que
chair figurait pour une part considérable dans l'ali­

mentation. On le rencontrait

ville; il

peuplait

aux

les forêts du

sant de racines et de

environs mêmes de la

Coast-Range,

se

tubercules, s'attaquant

quelquefois à l'homme quand il
poussé par la faim. Sa force énorme

nourris­

aux

était

trou­

surpris
et sa grande
ou
taille en faisaient un adversaire redoutable. L'ours gris
de Californie mesure d'ordinaire quatre pieds de hauteur
sur sept de longueur. Son poids varie de 500 à '1000 kilo­
grammes. Son poil est long, rude; sa peau épaisse
permet rarement de l'abattre du premier coup; sa vi­
tesse est presque égale à celle d'un cheval. Capturé
jeune, il est facilement réduit à l'état de domesticité et

peaux,

�S.l..��FnA�CISCO.

344

s'attache à

son

nommé,

avait dressé

dans

en

Aùams, chasseur d'ours

maitre.

plusieurs qui l'accompagnaient

excursions, le défendaient

ses

re­

contre les autres

animaux sauvages ct même contre leurs congénères,
et portaient sans murmurer les fardeaux dont il les

chargeait.
.

Par suite de la guerre acharnée que leur ont faite les
chasseurs et les fermiers dont ils ravageaient les trou­
peaux, les
trouve

ours

encore

ont

en

beaucoup diminué, mais on en
grand nombre dans certaines

assez

localités de l'intérieur,

ct on

nombre d'hommes tués
eux.

Les

reptiles

estime à

une

dizaine le

blessés annuellement pat'
sont nomhreux, mais peu dangereux,
ou

sauf le serpent à sonnettes. Dans le sud, les scorpions
et les tarentules abondaient, mais leurs morsures dou­
loureuses n'étaient pas mortelles.
Abstraction faite de San-Francisco
situation

,

à

laquelle

sa

débouché de la Porte-d'Or crée

particulière
régime exceptionnel de brume et de froid, peu de
climats peuvent être comparés à celui de la Californie.
Les hivers y sont plus doux, les étés plus frais que
dans les contrées situées sous le même parallèle: le
au

un

Êtats-Ilnis.TEspagne, l'Italie du Sud et la
Grèce. Les changements de température sont gradués,
exempts de transitions brusques; le fond de l'air est
plus sec, les jours voilés moins nomhreux, les coups
centre des

de vent rares; plus rares encore les orllges, la grêle,
la neige et la gelée. Les vents réguliers du nord
amènent le beau

temps, ceux du midi la pluie. Dans
sud,
région
l'oranger, le citronnier, J'olivier, le
la
figuier,
vigne, rencontrent les conditions .les plus
la

favorables.

Presque chaque jour,

à

San-Francisco, la brise du

�345

L'AGnICULTURE CALIFOR;,\IENl'iE.

sc lève,
plus forte l'été pnr suite des cha­
leurs des bassins du Sacramento, du San-Joaquin et
du Colorado; la nuit, la brise de terre reprend le dessus.

Pacifique

température varie. peu. Plus élevée, au mois de jan­
vier, qu'à New-York et mème qu'à Naples, elle est,
pendant l'été, plus basse que dans ces deux stations.
La

Si de San-Francisco
constatons à

nous

Sacramento

passons à l'intérieur, nous
moyenne annuelle de

une

deux cent

vingt jours sans un
cinq jours partiellement couverts
Pendant des

semaines,

en

hiver,

nU3ge,

quatre-vingt­
pluvieux.

et soixante

et des mois

en

été, le

ciel reste

parfaitement pur.
L'hiver ct le printemps sont

A

San-Francisco,

d'eau mesurée

au

des soixante' jours de
la

quantité

d'eau

les saisons

pluvieuses.

dans l'intérieur, la quantité
pluviomètre pendant la moyenne

comme

qui

pluie égale à peu de chose près
tombe à Paris dans l'année. Dans

les bassins du Sacramento et du

San-Joaquin se pro­
mais
elles sont peu
des
inondations,
parfois
années
on n'en a
En
fréquentes.
vingt-quatre
compté
duisent

que quatre importantes.
De ces conditions atmosphériques résulte
très

sain, remarquable

un

climat

suri out par l'absence d'humidité

dans l'air. Cette siccité est. telle que de la viande crue
laissée au dehors se sèche sans entrer en décomposition
et que les cadavres d'animaux

se

momifient

sans

exhaler

de miasmes. Un out.il d'acier laissé des semaines entières
à l'air

rouille pas. A San-Francisco, la mortalité
moyenne de 21 pour 1000; elle est de 59 à
Naples, 58 à Berlin, 50 à Rome et 24 à Londres. Les
est

ne se

en

décès occasionnés par les maladies de poitrine y sont
inférieurs de moitié à ceux des Étals-Unis; mais les

maladies du cœur, les

névralgies

et

ophtalmies

sont

�546

SAN-FRANCISCO.

Les fièvres sont

plus fréquentes.

rares

ct les

épidémies

inconnues.

presque
La Californie offrait donc à

l'agriculture,

avec un

sol fertile, merveil­
grande salubrité,
leusement adapté à tous les genres de culture et sur­
tout un débouché assuré et rémunérateur au delà de
climat d'une

un

toute attente. Dès le

chirent. Les

rapidité

et

début, les petits maraîchers s'enri­

légumes
se

les

plus

communs

vendaient à des

prix

poussaient avec

très élevés. Les

basses-cours donnaient des résultats

qu'une poule

prodigieux, alors
lapin 50 francs.
pouvaient se maintenir,

valait 25 francs et

un

Évidemment, de pareils prix ne
mais longtemps encore ils restèrent

à

un

niveau très

élevé, La culture des céréales n'était pas moins rému­
nératrice. Bien avant la découverte des mines d'or,
en

1855, il résulte des recherches faites dans les

ar­

chives de la mission de San-José que la récolte de cette
année donna 8600 boisseaux de blé pour 80 de se­
et que l'année suivante on récolta encore
boisseaux
du même sol sans nouvel ensemence­
5200

mence

semence avait donc rendu 107 la
65 la seconde, soit au total 172 pour 1.
on estime 10 pour 1 une bonne récolte.

ment 1. Une seule

première année,

États-Unis
Californie, on a obtenu jusqu'à 160 boisseaux à
l'hectare, alors que dans les régions les plus riches de

Aux

En

la vallée du

Mississipi

le rendement maximum

a

été

de 90, Si, de ces chiffres exceptionnels, nous en reve­
nons aux cultures
moyennes et aux rendements ordi­

naires et cherchons à nous rendre compte des bénéfices
que donne la culture des céréales en Californie, exami­
nons

1.

le coût et le

revenu

par hectare dans le comté de

Colton, Three Yem's in California.

�347

L'AGRICULTURE CALIFORNIENNE.

Stanislas,

sur un

sol et dans des conditions normales.

50, la semence
50, mois­
francs,
hersage
son 12 fr. 50, battage 12 fr. 50, loyer du sol 10 fr.,
mise en sacs 17 fr. 50, transport 10 t'r.; tota187 fr. 50.
Par contre, 40 boisseaux à l'hectare vendus 6 Cr. 25,

Pour le

labourage,

5

par hectare 12 fr.

7 fr.

ensemencement et

soit 250 francs '.

donne, comme quantité, un rendement
supérieur. En 1853, un champ de cinquante
hectares dans la vallée du Pajaro a produit jusqu'à
90000 boisseaux", On cite un champ dans le comté
de Yolo, qui, ensemencé une seule fois, a porté suc­
cessivement cinq récoltes, dont la dernière donnait
encore 60 boisseaux à l'hectare. L'orge rend commu­
nément de 60 à 80 boisseaux à l'hectare, 50 de plus
qu'aux États-Unis. Riggs ef Read, dans le comté del
Norte, ont obtenu 250 boisseaux, et John et Brown, de
Crescent City, jusqu'à 515 à l'hectare. La pomme de
terre réussit admirablement et, jusqu'ici, n'a souffert.
d'aucune épidémie. Elle atteint un développement pro­
digieux; beaucoup pèsent une et deux livres, on en a
exposé une qui atteignait six livres et demie.
L'avoine

encore

La culture du tabac date de 1855; elle Il' a

encore

donné que peu de résultats comme qualité, bien que,
comme quantité, le rendement en soit bon: 2500 kilo­

grammes à l'hectare; les procédés de curage laissent
fort à désirer. Le coton rend beaucoup : de 250 à

500

kilogrammes par hectare,

le

prix

de revient n'étant

que d'environ 150 francs par hectare, mais les terres
d'irrigation facile se font rares. On y supplée par la

création de canaux, et,

en

187'1,

1.

lIittell, /{essow'ces of California.

2:

Rapport

de l'assesseur de

Monterey.

on

irriguait

artificiel-

�548

SAN-FRANCISCO.

lement

déjà 45000 hectares ct on en avait drainé 50000.
principale, on pourrait même dire l'unique
industrie de la Californie, depuis sa découverte par
Mais la

Cabrillo

1542 et rétablissement des frères de Saint­

en

François

en

1769, était l'élevage du bétail. Des

peaux immenses

multipliant
climat propice

se

alors dans

paissaient
en

liberté,

une

ces

trouvant

riches

trou­

plaines,

partout

avec

un

nourriture abondante. C'était la

seule richesse du pays. La

plupart

des habitants, peu

nombreux, obtenaient gratuitement du gouvernement
des concessions variant de 1 à '10 lieues carrées, à la
seule condition

d'y

élever

une

plus.

se

année, ils
fêtes et de
dans

Beaucoup
passait à cheval à surveiller leurs ani­
visiter et à jouer. Trois ou quatre fois par

Leur vie

maux, à

un

d'y entretenir
possédaient 5000 et

maison et

100 têtes de bétail.

se

en

se

réunissaient

réjouissances.

'pour

un

rodeo, occasion de

Le rodeo consistait à

ramener

vaste enclos les animaux erranls dans les

mon­

et les

tagnes
plaines, à marquer les jeunes, à choisir
ceux que l'on devait abattre, à mettre à
part les vaches
laitières. Si le rodeo était général, s'il s'agissait de réunir
les

troupeaux

on

les

de

propriétaires
convoquait plusieurs

arrivaient montés

sur

habitant la même

région,

semaines à l'avance. Ils

de solides chevaux richement

ca­

paraçonnés de hautes selles mexicaines surchargées de
clous d'argent, amenant avec eux leurs vaqueros hâlés
par le soleil, cavaliers intrépides, faisant siffler au­
dessus de leurs têtes leurs lassos flexibles, arme redou­
table entre leurs mains. Puis l'on
couronnant les

se

mettait

en cam­

crêtes, fouillant les ravins,

pagne,
encerclant .et poussant devant soi dans d'immenses
espaces des milliers d'animaux affolés, campant où et
comme

l'on

pouvait, parcourant

d'énormes distances

�L'AGHICULTURE CALIFOR;'lIEN�E.

54û

que l'on eût tout ramassé dans un gIgan­
tesque coup de filet.
Alors commençaient les trocs, les achats, les échanges
ct les parties de monté, dont le bétail était l'enjeu, les

jusqu'à

ce

repas copieux, les danses et les querelles d'amoureux
suivies de fiançailles. Puis à ces périodes de grande
activité succédait la vie calme et monotone

jusqu'au

ami réclamait aide pour son
bétail.
C'étaient
les
rodeos particuliers, moins
propre
moins
nombreux,
bruyants, mais ramenant toujours la

jour

où

un

voisin

ou

un

des rancheros, riches
milieu d'une abondance rustique.

large hospitalité

sans

argent

au

Les bœufs n'avaient pas d'autre valeur que celle de
cornes. On enfouissait la chail';

la peau, du suif et des
qu'en elit-on pu faire

jours

500

peaux

au

ou

soleil

quand

on

abattait

en

quelques

1000 tètes de bétail?' On tendait les
avec

des

piquets

pour les

empècher

de

racornir; quand elles étaient sèches, on les empi­
lait, on les chargeait sur de lourds chariots aux roues
massives, ct, suivi des siens, le rancliero sc dirigeait
au
pas lent de ses bœufs vers Monterey, San-José,
Santa-Clara ou San-Francisco. Li1, il traitait de son char­
gement avec l'un des marchands établis dans ces loca­
sc

lités ct

qui lui-môme le revendait aux capitaines de
qui fréquentaient la côte. D'argent, il n'en était
pas question; le ranchero se payait en marchandises;
la ménagère s'approvisionnait de sel, savon, chandelles,
sucre, café, et, s'il restait quelque chose, d'étoffes et de
rubans pour elle ct ses filles, pendant que, buvant du
pulque, le ranchero jouait avec ses amis et échangeait
les nouvelles. Bonnes gens d'ailleurs, simples et hospi­
taliers, accueillant l'étranger sans s'enquérir d'où il
venait ni où il allait, le gardant une semaine ou six
navires

�SAN-FRANCISCO.

550

mois

comme

probes

il lui

dans leurs

plaisait, honnêtes dans leurs mœurs,
transactions, toujours prêts à obliger.

La découverte des mines d'or eût dû les enrichir;
Exploités par des aventuriers, ils se lais­

elle les ruina.

jeu leur
prix déri­
soires. Ils n'entendaient rien aux opérations commer­
ciales, ils ne comprenaient rien aux exigences fiscales
de cette civilisation nouvelle qui brusquement les en­
vahissait et brutalement les dépossédait. Un Indien
des prairies auquel, au gué d'une rivière, un gendarme
demanderait ses papiers, ne serait pas plus ahuri qu'ils
ne l'étaient
quand on leur réclamait leurs titres de.
propriété, à eux qui, à quelques centaines d'hectares
près, en ignoraient la contenance et les limites. Leur
temps était fini, ils n'avaient plus de raisons d'être;
force leur était de céder la place à d'autres, comme les
sèrent

dépouiller

sans

bétail et leurs terres

merci; ils perdirent

ou

au

les vendirent à des

Indiens leur avaient cèdé la leur. Ces terres, sur les­
quelles ils n'exerçaient qu'un droit de pâturage, de­
vaient être défrichées, labourées, ensemencées, porter
d'abondantes moissons. Ces forêts produisaient des bois

charpente et de construction et surtout des sapins rou­
ges d'un grain lâche, mais résistant mieux qu'aucun bois
dur à l'action de l'humidité. On devait l'employer aux
pilotis de la baie, l'exporter au Chili et au Pérou, qui
en ont utilisé d'énormes
quantités pour les traverses
de

de leurs voies

ferrées,

le faire servir

aux

maritimes. Toute cette matière

abondance,

et aussi les

constructions

première
bras, les capitaux

existait

en

et l'intelli­

gence pour la mettre en valeur.
Les premières tentatives d'agriculture faites par les
nouveaux colons sur une petite échelle donnèrent donc
des résultats tels que les

progrès

furent

rapides.

Vu la

�l

L'AGRICULTURE CALIFORNIENNE

cherté des

produits,

mineur,
sol, plus il

avec

l'épuisait.

en

le maraîcher

351

gagnait autant que le
plus il fouillait le

cette différence que

la valeur, tandis que l'autre
promptement les abords des

augmentait

Aussi vit-on

grands camps destinés à devenir villes, se
couvrir de jardins que les petits cultivateurs bêchaient
et ensemençaient de légumes dontla grosseur prodigieuse
attestait la fertilité du sol. Ils apportaient sur le marché
de San-Francisco des choux qui pesaient 15 livres, des
potirons de 100 livres, des oignons de 2 livres, des
betteraves de 15 kilogrammes, des navets de 7 et des
villes et des

carottes de 5. Les tomates,

melons, radis, céleri, petits

pois, patates, poussaient partout,

donnant des

produits

aussi abondants

Les

fruitiers

qu'excellents.
grandissaient vite et portaient tôt:
nier,

l'abricotier, donnaient à deux

le

arbres

poirier, le pru­
plus de fruits

ans

qu'à quatre ou cinq ans ailleurs; un verger était en
plein rapport à 5 ans. On estime actuellement à 4 millions
le nombre des arbres à fruits des climats tempérés et à
250000 celui des arbres fruitiers des climats chauds;
59 000 hectares sont affectés à ce genre de culture.
Les premiers essais furent tentés par des Français;
ils ouvrirent la voie. Industrieux et économes, ils réus­
sirent. La viticulture surtout, cette industrie essentiel­
lement nationale, devait attirer leur attention. Dès 1770,
les missionnaires espagnols s'en étaient occupés. En
'1820, le général Vallejo avait fait quelques plantations
au nord de San-Francisco. Les
ceps de Madère y don­
naient d'assez bons résultats, mais c'était surtout dans
les comtés de Los-Angeles, de Sonoma, de Napa, de

Santa-Clara et d'Amador que la culture de la
devait
encore

vigne
développer. On estime qu'en 1848 il n'y avait
que 200000 ceps en rapport portant un raisin

se

�SAl:'I-FRANCISCO.

552

à gros grains d'un bleu noir et de peu de saveur ; on
en tirait un petit vin
léger, se conservant mal. En 1855,

1854 et 1855,

on commença à
importer des plants
étrangers originaires de France, d'Espagne, d'Allemagne
et des États-Unis. Partout ils prospérèrent, donnant une
moyenne de 10000 kilogrammes de fruits à l'hectare.
L'absence de grands froids, de grêle et d'orage favori­
sait la croissance du plant et la maturité des grappes;
le climat, nettement divisé en saison pluvieuse et en
saison sèche, permettait les vendanges tardives dans

d'excellentes conditions; l'oïdium était inconnu; enfin,
les terres à vignobles valaient de 200 à 500 francs

l'hectare, prix très inférieur

à celui des mêmes terres

en

En revanche la main-cl' œuvre était fort chère:

Europe.
on
ignorait l'art

de faire le vin,

manquait de fûts ct
chais,
l'argent était exorbitant.
En dépit de ces obstacles, les plantations de vignes
se multiplièrent,
gràce à l'énergie ct au travail de nos
compatriotes, qui ont définitivement doté le pays d'une
industrie appelée à un grand avenir. Aujourd'hui, la
Californie possède plus de 50 millions de ceps, mais
la plupart des grands vignobles ont passé dans des mains
étrangères. Le plus considérable de tous, celui de l'as­

de

on

et enfin l'intérêt de

Buena-Vista, compte 200000 ceps,
celui de B. -D. Wilson à San-Gabriel, 200000 ; L.-J. Rosa
dans la même localité, 150000; Matthew-Keller à Los­

sociation viticole de

Angeles, 100000; R. Chalmers, à Coloma, 100000.
La plupart de ces vignobles portent de 1400 à 1600 ceps
à l'hectare. Les vins californiens sont, en général, de
qualité médiocre, foncés en couleur et dépourvus d'a­
rome. Les vins mousseux sont les
plus appréciés; on en
de
bouteilles
par année.
produit 5000000

�LES MINES D'ARGENT.

553

II

De 1855 à

1857, l'attention
Les

se

portait

mines,

tout

de

plus

en

rendant

l'agriculture.
plus
beaucoup, ne semhlaient plus offrir ces chances de for­
tunes rapides qui agissaient, si puissamment sur les ima­
ginations. Le commerce se régularisait; plus de ces
fluctuations subites qui laissaient croire à tous que la
chance les favoriserait un jour. L'ordre régnait dans les
rues de San-Francisco à la suite de
l'énergique inter­
vention du comité de vigilance, le calme revenait dans les
esprits enfiévrés par sept années d'efforts incessants et
de secousses de tout genre. De temps à autre cependant
des rumeurs vagues parties de l'étranger ou d'un coin
reculé des mines venaient réveiller les ardeurs passées
et les passions calmées. En 1854, les journaux de
Panama annonçaient à grand bruit la découverte de
vers

riches

placers

aux sources

de

l'Amazone,

en

et

un

millier

quittaient la Californie pour s'y rendre et n' y
rien trouver. En 1855, nouvel excitement, comme on
de mineurs

appelait

ces

fièvres minières. Celle fois, il s'agissait,
gisements fabuleux, sur les bords du

disait-on, de

on
y avait trouvé, en effet, de belles
il
n'en
fallut
pépites;
pas davantage pout' provoquel' un
nouvel exode de 5000 travailleurs, 10000 autres se

Rern-River;

préparaient à les sui vre quand les faits se précisèrent;
tout au plus s'il y avait du travail pour 100 mineurs,
Ces secousses se reproduisaient' fréquemment, nous
ne citons
que les principales: l'imagination,' la spécula­
tion et la crédulité

en

faisaient les frais .. Beaucoup de
23

�554

SAN-FRANCISCO.

mineurs, las d'un travail régulier, bien que rémunéra­
teur, abandonnaient leurs claims et, la carabine d'une

main, le pic de l'autre,

passionnaient

se

mettaient à

pour cette existence

prospecter.

heureuse trouvaille

sur une

tune,

attendant, explorant les montagnes

lées,

qui

rencontrant parfois de bonnes veines,

épuisées, repartant de

nouveau

se

ferait leur for­

toujours
en

Ils

nomade, comptant
et les val­

promptement

à la recherche du

grand

filon aurifère rêvé, dont ils voyaient partout les débris
sous forme de poudre et de pépites, et qu'ils se 6guraient
comme

une

montagne d'or massif. Quand

leur faisait découvrir quelque riche placer, ils

le hasard
se

hâtaient

d'ébruiter leur découverte dans l'espoir de la revendre
à haut prix et de s'enrichir d'un seul coup. Poussant
toujours plus avant, ils s' enfonçaient dans les montagnes
de la Sierra
les

Nevada,

grandes plaines
jusqu'à la

remontant

dans toutes les

dans le désert du

du

sud,

Colorado, dans

dans le nord de

l'Orégon,
britannique, rayonnant
directions, entraînés par le mirage de
Colombie

l'or.
Au mois d'avril

1858, le bruit

venait de rencontrer des

gisements

que l'on
d'une richesse inouïe
se

répandit

les bords de la rivière Fraser, dans la Colombie
britannique, à 100 milles de l'océan Pacifique. A l'ap­
sur

pui de cette assertion, on envoyait des échantillons de
poudre d'or très pur recueillie dans le sable ct on
affirmait que, quand la rivière, très haute alors par
suite des pluies d'hiver et de la fontc des neiges, vien­
drait à baisser, on récolterait d'énormes- quantités du
précieux métal, les échantillons envoyés n'étant quc le
résultat de quelques jours de travail d'une petite bande
de mineurs, Au roc» de ces nopvelles, un Vflnt de folia
passa SUJl la population, On ne parlait plus que des

�LES mNES D'ARGENT.

355

mines du Fraser. Tous les

nonçaient

en

paquebots disponibles s'an­
partance pour les nouveaux placers, un

armée de mineurs descendait

sur

San-Francisco pour

s'embarquer. On put croire un momentque c'en était fait
de la Californie. Du 20 avril au 9 août, 25428 partirent;
les autres, maudissant la fortune adverse, cherchaient
à faire argent de tout pour les suivre. A San-Francisco,
la

panique régnait, on tenait la ville pour ruinée; le
sceptre du Pacifique allait passer aux mains de Victoria­
City, métropole de la colonie anglaise. En trois mois,
la valeur des propriétés baissa de 80 pour 100; l'une
d'elles, Blythes Gore, entre les rues Market et Geary,
dont on a offert, en 1876, 7500000 francs, que le
propriétaire a refusés, ne trouvait pas acquéreur à
'150000 francs.
hommes de loi, tous prenaient
pour transporter leurs maisons de com­
leurs
fonds
et leurs bureaux à Victoria, où
merce,
une
régnait
agitation indescriptible qui rappelait les

Négociants, banquiers,

leurs

mesures

de la Californie. En

premiers temps

juin,
Fraser commencèrent à baisser; en juillet,
que l'or n'était pas plus abondant dans le

les

eaux

du

s'aperçut
partie
découvert que sur les bords; en août, on ne croyait plus
à la richesse de ces nouveaux placers; en septembre, on
revenait

en

on

lit

foule. On évalue ù 45 millions la

en

somme

en

numéraire que cette aventureuse campagne coûta aux
mineurs trop crédules, sans tenir compte de la perte,
bien

plus

considérable encore, qu'ils eurent à subir du
prix de leurs claims abandonnés.

fait de la vente à tout

San-Francisco

se

remit vite de cette

panique. L'exode

mineurs enrichirent les hôteliers, les
les
flt
cabaretiers de la ville, puis l'écho

et le retour des

restaurateurs
de

c.e� rumeurs

f�bqlel.Jse!'l aYait donné

uns

impulsion

�556

SAN-FRANCISCO.

nouvelle à

l'émigration j

13000 colons arrivaient pat'

États de l'Atlantique. Quant à ceux qui reve­
naient désappointés des bords du Fraser, ils juraient
mer

des

qu'on

ne

décidés à
il

né

les y reprendrait plus et rentraient, bien
fixer en Californie. A la fin de l'année,

se

plus trace de l'excitement; le prix des ter­
dépassait celui coté antérieurement, mais nombre
de propriétés avaient changé de mains et la fortune
favorisait, une fois de plus, ceux dont la foi dans
restait

rains

l'avenir était restée ferme.
Un an plus tard, une découverte bien autrement
sérieuse devait encore accroître l'importance de la
métropole du Pacifique, qui semblait sortir plus vivace

plus forte de chaque épreuve qu'elle traversait.
juin 1859, deux mineurs irlandais, Peter O'Reilly
et Patrick Mac-Laughlin, exploitaient, sans grand profit,
et

En

un

claim situé

aux

les confins du territoire de

sur

environs du lac

Washoë, quand ils

l'Utah,

rencontrèrent

filon de minerai

argentifère. L'or s'y trouvait mêlé
quantité suffisante pour laisser croire aux
mineurs inexpérimentés qu'ils se trouvaient sur un
filon aurifère et, ce qu'il y a de plus étrange, cette
erreur fut
partagée par des hommes de science.
un

à

l'argent

en

M. L. Simonin, dans son intéressant volume, A travers
les États-Unis, de l'Atlantique au Pacifique, raconte

qui suit; «J'étais à cette époque en Californie,
chargé de diriger l'exploitation de gîtes aurifères dans
le comté de Mariposa Je quittai le pays de l'or au
ce

.

commencement du
me

rendre

au

de décembre 1859, forcé de
Chili. Quand je revins à Paris au mois de
mou:

mai 1860, je trouvai la France émue des découvertes
de Washoë et de ces nouvelles exploitations d'argent.
Tous les

banquiers

étaient

en

éveil. Le gouvernement

�LES MINES D'ARGE?\T.

français

se

depuis,

le titre de

au

défaut

préparait

3::;7

alors à abaisser, comme il l'a fait
monnaies d'argent, afin de parer

ses

d'équilibre

entre les deux métaux

lequel avait été amené par
de l'or. Avant d'accomplir

une

précieux,

trop grande abondance

l'opération qu'il projetait, le
complètement sur les
récentes découvertes, dépêcha sur les lieux un de ses
ingénieurs des mines. Celui-ci vint à Washoë, annonça
aux mineurs
qu'ils étaient sur un filon d'or et non
et
d'argent,
rédigea son rapport SUl' ces conclusions.
Le fait est resté légendaire dans tous les États du
Pacifique. Les pionniers de Washoë laissèrent dire et
s'escrimèrent si bien SUl' leur filon qu'en dix années,
de 1860 à '1870, le Nevada produisit en lingots d'argent
gouvernement, pour s'édifier

une

moyenne de 70 millions par année. En 1873, la
a même atteint 125 millions. Le
Mexique

production

entier, le plus riche des États argentifères,

tout

ne

fournit pas au delà de '100 millions par an. »
Connu d'abord sous le nom de Washoë, ce nouveau
filon fut désigné sous celui de Comstock, suivant la loi
des mines

qui

donne à tout

placer

le

nom

du

premier

qui
marque le périmètre, ainsi que le fit Comstock,
associé des deux Irlandais. te Comstock se dresse comme
en

muraille énorme sur un plateau qui atteint huit
pieds au-dessus du niveau de la mer. Pays rude,
où souffle un vent âpre et froid. Le sol aride et grisâtre
y porte de maigres moissons. La mentagne, crevassée
une

mille

par les pluies et le froid, battue par les tempêtes, élève
lisses et droites ses assises de quartz dur à rayer l'acier,

poli. Sur le plateau de la mine
même s'étend aujourd'hui Virginia-Cily, une ville de
plus de vingt mille habitants, aux larges rues droites,
formant damier, bordées de magasins, de maisons de
brillant

comme

du métal

�558

SAN-FRANCISCO.

et surtout de

banque, d'hôtels,
et

grotesques

branlantes,

cabarets

secouées par

aux

enseignes

une

bise

con­

stante.

Comstock avait le premier tracé le périmètre de son
exploitation, et, suivant la loi en usage, pris possession
de 200 pieds linéaires sur le filon; James Walsh en fit
connaître la valeur. A la fin de 1861, il expédiait à San­
Francisco 5000 kilogrammes de minerai non épuré qu'on
lui payait 22500 francs, et il achetait à ses voisins
1800 pieds de filon à 70 francs le pied. Quelques mois
plus tard, le pied se vendait couramment 5000 francs,
ct les mineurs

envahissaient le pays. « Il fallait voir,
oculaire, les débuts de Virginia-City.
Nous allions tous dans les rues, mis comme des men­
diants; à peine prenait-on le temps de se vêtir, de boire
et de manger. Notre vie se passait dans les puits, dans
écrivait

les

un

témoin

galeries,

Lrait,

gent.

dans les excavations.

Quand

on se rencon­

parlait que de filons, essais, minerais d'ar­
On était à la veille de l'élection du président des

on ne

États-Unis, la guerre civile pouvait éclater, suivant le
nom qui sortirait de l'urne, et elle éclata en effet; mais,
de tout cela, on n'avait cure. On ne voyait que mines;
on en causait le
jour, on en rêvait la nuit, et les ventes,
les achats, les projets, les illusions allaient leur train.
A peine si le soir les maisons de jeu ouvraient un
moment leurs portes et si les joueurs y échangeaient
quelques coups de revolver; c'était bon naguère, mais
cette fois on n'avait qu'une idée: vendre, acheter, puis
racheter et revendre encore des pieds de filon. Tous,
nous

devions faire fortune; tous, nous étions riches, et
nous n'avions pas même de quoi payer notre

souvent

dîner.

»

De tous

côtés,

en

effet,

on

accourait à

Virgillia-City,

�LES nlINES D'ARGENT.

mais cette

immigration

ne

559

ressemblait en rien à celle
en 1849 et depuis. Si les

avait envahi la Californie

qui

mineurs

affluaient, les capitalistes de San-Francisco
largement représentés. Ben nombre d'entre
eux achetaient au hasard, sur des
renseignements vrais
ou faux. Plus de trois mille
compagnies minières se
fondèrent avec un capital nominal de 5 milliards de
francs! Les actions minières portaient le nom de pieds,
chacune d'elles représentant un pied linéaire de filon
(50 centimètres sur toute sa profondeur). On vit alors
un
agiotage effréné. Iln pied de la mine Gould-et-Curry
vendu, au début, 50 francs, atteignait 2�00 francs en
mars 1862, 5000 en
juin, 7250 en août, 15 500 en
février 1865, 22 000 en juin,
1
t:i
en
000
septembre,
28000 en juillet. La compagnie Hale et Noreross
donna des résultats plus surprenants encore; ses ac­
tions montèrent à 60000 francs avant qu'aucun divi­
dende fût acquis. Pour la mine Chollar-Potosi, en re­

étaient aussi

vanche, les actionnaires touchaient 25, 50 et 75 francs
de dividende par mois, alors que les actions n'étaient
encore

cotées que 400 et 425 francs à la Bourse de

San-Francisco.
Sur le marché minier de la

Californie, le prix des

actions est infiniment
rend

encore

plus élevé,
rien, que lorsqu'elle

alors que la mine ne
commence à donner

dividende. Tant que l'on est dans la période d'orga­
nisation et de travaux préliminaires, l'imagination se

un

donne

pleine

carrière. Les bénéfices entrevus sont

limites, comme ils

présence
guise. Il

de

.l'inconnu,

n'en

résultats de

soient, ils

sont

ont une

sans
en

et chacun de le calculer à

sa

de même

plus
l'exploitation
va

contrôle. On

trouve

sans

limite

sont

quand

les

premiers

Si riches qu'ils
pour l'heure présente

connus.

précise,

se

�360

tout

SAN-FRANCISCO.
au

moins,

et lors même

qu'ils

donnent

pour 100 par an, la réalité demeure
de l'attente.
La

plupart

des actions

capitalisaient

se

plus de

encore

à

100

au-dessous
un

taux

de

de 5 pour 100 par mois. A mesure que les tra­
avançaient, on se rendait mieux compte de la

revenu
vaux

valeur du filon. Son épaisseur variait de cent à deux
cents pieds dans la direction du méridien magnétique,
c'est-à-dire à 15 degrés à l'est du nord vrai. La plus
grande profondeur à laquelle on l'ait exploité est de
neuf cents pieds. Ce filon ressemble à une immense
fissure, entre les roches granitiques et les roches de
vert. remplie après coup. En se rapprochant
de la surface du sol, il se renfle et projette à l'extérieur

porphyre

des arêtes formant affleurement.
Les

ingénieurs estiment que cette fissure est due à
quelque mouvement volcanique. Des dégagements gazeux
ont entraîné le minerai mélangé de quartz ct d'argile
grasse, bleuâtre et polie, semée de stries, et qui, sous
l'énorme pression qu'elle a subie, se dresse en parois
lisses que les mineurs désignent sous le nom de miroirs.
çà et là le filon es� brusquementinterrom pu par d'énormes
blocs de porphyre évidemment détachés du toit de la
fissure. Il faut les forer pour retrouver le filon au delà.
Les mineurs appellent chevaux ces masses improduc­
tives

tout à coup, leur barrent la route et les

qui,

damnent à

un

travail

.

ingrat

con­

.

te minerai est du sulfure

d'argent presque pur,
rouge ou sulfure d'argent,
d'antimoine et d'arsenic, à la galène ou sulfure de
plomb argentifère, et enfin au chlorure d'argent, dit
mélangé

à

un

peu

d'argent

arqen! corné, que les mineurs de l'Amérique espagnole

désignent

sous

le

nom

de

plata piombo

ou

argent-

�LES MINES D'ARGENT.

plomb,
et de

à

de

cause

sa

propriété

361

d'être tendre et flexible

laisser couper au couteau comme le plomb. Le
filon de Comstock en contenait, par place, des amas
se

considérables, presque purs, qui ont, en quelques jours,
enrichi les exploitants. Les, mineurs, empruntant dès le
début

riche
sous

beaucoup de mots à la langue espagnole, plus
que l'anglais en expressions minières, désignent

le

de bonanzas

nom

rais formant

poches entre

tives. Certaines de

ces

ces

accumulations de mine­

des roches souvent

improduc­

bonanzas sont restées célèbres.

On cite entre autres celle de la mine de
rencontrée

Valenciana,

au

1768, rendit

Mexique, qui,
inopinément
pendant trente-deux ans plus de 7 millions par an et fit
de son heureux propriétaire, seûor Obrigo, le comte de
Valenciana, l'homme le plus riche de son pays ct de
en

temps. La bonanza de Real-del-Monte, sur la Veta­
Madre, également au Mexique, donna en douze ans, de
1759 à 177'i, à don Pedro 'I'orreros, depuis comte de
son

Regla, plus

de 50 millions nets.

Plusieurs de

ces

botianzas, rencontrées

ont, à diverses

ùe Comstock,
hausses considérables
ment leurs cours

au

sur

l'eprises,

sur

le filon

déterminé des

les actions ct relevé subite­

moment où

ces

cours

étaient

au

plus bas. C'est ce qui se produisit en 1868 pour la
compagnie de Yellow-Jacket, dont les actions délaissées
relevèrent tout à coup à la suite de la rencontre d'un
de ces nids de minerai dont, pendant plusieurs semaines,

se

tira des millions.

on

Sur

ce

plateau

aride et dénudé du Nevada,

étroite bande de terre de 500 mètres de
4 kilomètres de

cette

largeur

sur

accumulé les

longueur,
et les procédés les plus récents de la science,
conquêtes les plus merveilleuses, 11 côté d'un luxe

découvertes
ses

l'industrie

sur

a

�SAN-FRANCISCO.

562

intelligent et pratique inconnu partout ailleurs. Les pré­
cautions les plus minutieuses pour protéger la vie des
ouvriers, les appareils les plus ingénieux pour faciliter
les travaux, pour la descente et la montée des mineurs,
pour l'épuisement ùes eaux, y sont mis en usage. De
puissantes machines à vapeur font mouvoir les pompes,

les ventilateurs, les cages d'extraction. Les
vastes

soigneusement aérées,

et

soliùement

galeries,
étayées,

sillonnées

en tous sens par des wagonnets, amènent
l'air respirable jusqu'aux chantiers les plus éloignés.
Les boyaux d'extraction, une fois épuisés, sont immé­
diatement remblayés avec des roches pour prévenir tout
tassement. Le pays ne produisant rien, il faut tout y
amener:

la houille pour les

tènement. Les

machines, les étais de

puits atteignent

une

profondeur

sou­

de neuf

D'immenses nappes d'eau souterraines sem­
blaient devoir empêcher de pOUAser plus avant, mais un
cents

pieds.

Américain, M. Sutro,

conçu l'idée d'un

gigantesque
long, qui, assurant
l'écoulement, permet de suivre le filon jusqu' à 2000 pieds
de profondeur. Ce travail a coûté plus de 10 millions.
Le filon de Comstock dépasse en richesse les trois
mines d'argent les plus renommées: celles de la Veta­
Madre de Guanajuato, de la Veta-Madre de Zacatecas, au
Mexique, et de Potosi, au Pérou. La première a cepen­

tunnel de

plus

a

de 20000

pieds

de

dant donné, en trois siècles, 4 milliards; la seconde,
5 milliards 550 millions; la troisième enfin, 6 milliards,

soit

une

par

an.

moyenne, pour cette dernière, de 20 millions
Dans les dix premières années de son exploita­

tion, le filon de Comstock
une
moyenne annuelle de
tient compte, en outre, de

d'argent de Comstock,

a

donné 675

plus

millions, soit

de ü7 millions. Si l'on

ce fait
que, dans les mines
aussi bien que dans l'exploitation

�LES �!INES D'ARGENT.

565

des mines de

quartz aurifère, le rendement moyen du
traitement à l'usine n'est que des deux tiers du titre, ce

qui

revient à dire que 55 pour 100 de l'or ou de l'm'­
est perdu, on se rendra compte de l'étonnante

gent

richesse de

ce

filon, qu'un heureux hasard révéla

à

deux mineurs.

pareille découverte était bien faite pOUl' encou­
les
prospecteurs à sc lancer encore plus avant à
rager
la recherche de nouveaux gisements, elle était aussi de
Si

une

nature à surexciter toutes les

convoitises et à faire naître

les fraudes. Peu

après la découverte du Comstock, on
n'entendait parler que de filons merveilleux, de placers
de

grande richesse. Dans certains de ces derniers, on
semait SUl' le sol de la poudre d'or, et l'acheteur, séduit
1131' les premiers lavages, acquérait à un prix exorbitant
un
placer artificiellement enrichi. Dans les mines de
quartz, des mineurs chargeaient leurs' fusils avec des
pépites d'or et tiraient contre les parois, dans lesquelles
l'or s'incrustait. L'acquéreur admis à visiter ces mines
y relevait, en mains endroits, ces affleurements factices,
qui le décidaient à s'en rendre propriétaire. Mai.s la
fraude la

plus

colossale est celle

à San-Francisco
sur

laquelle

un

en

1877, provoqua

genre, ct
dans
son
intéressant
Leuba,
et les États du Pacifique, donne
nouveau

M. Edmond

volume sur la Californie
des détails

qui,

excitement d'un

précis 1.

Un jour, le bruit se répandit que
des mineurs venaient de découvrir, dans le territoire de
l'Arizona, des gisements fabuleux de pierres précieuses.
L'on n'ignorait pas que, du temps de Pizarre, les Aztè­

ques

recueillaient dans

dont Montézuma

régions des pierres fines
grandes quantités. Ces
possédait
ces

de

L 1 vol in-Sv ; Sandoz et Thuillier.

�564

SAN-FRANCISCO.

mineurs racontaient qu'ils s'étaient aventurés, non sans
dangers, dans ce district occupé par les Indiens Apaches,

qu'ils

avaient retrouvé

avaient

superficiellement

et les vivres leur

tation
A

règle.
l'appui de

anciens

ces

gisements

et les

fouillés, le temps, les outils

manquant pour commencer

une

exploi­

en

leurs dires ils

peau de chamois

parmi lesquels

produisaient

des

sacs en

de diamants, de ruhis bruts,
à côté de pierres sans grande valeur

remplis

s'en rencontraient

quelques-unes

fort belles. Il n'en

fallut pas davantage pour éveiller toutes les convoitises.
Plusieurs banquiers et capitalistes de San-Francisco
mis en goût par les énormes bénéfices réalisés sur les
mines de Comstock entrèrent

en

et leur offrirent de traiter

relations

avec ces

A

mi­

quoi
répondirent qu'ils ignoraient la véritable valeur de
leurs gisements. Ils consentaient bien à les vendre, mais
ils n'entendaient vendre qu'après qu'un examen sérieux
aurait permis d'établir un prix. Ils invitaient donc les
neurs

avec eux.

ceux­

ci

acquéreurs
procéder à
tion était

à

se

une

rendre

avec

dans l'Arizona et à

vérification minutieuse. Cette

avec

proposi­

sensée poUl' n'être
satisfaction et pour ne pas désar­

trop équitable

pas accueillie
tous les

eux

soupçons.

ct

trop

plus tarder, on enrôla
quelques ingénieurs,
adjoignit des connaisseurs
en
dans
le
fines,
et,
pierres
plus grand mystère, on se
mit en route pour l'Arizona. Pour dépister les curieux,
les divers membres de l'expédition prirent des routes
différentes et se réunirent à un point éloigné. Arrivés
sur les
gisements. ils commencèrent les recherches.
Elles furent des plus fructueuses; partout, sur un rayon
d'une lieue carrée, dans la plaine, dans les sables, dans
les ravins et jusque dans le lit des ruisseaux on recueillit
mer

on

Sans

leur

�365

LES MINES D'ARGENT.

des

pierres

semblables

aux

échantillons

produits

à San­

Francisco, Minutieusement examinées par des hommes
du métier, elles furent reconnues être des pierres fines,
Les
de

capitalistes, au nombre d'une douzaine, aux frais
qui l'expédition avait été faite, n'hésitèrent plus.

Ils offrirent

aux mineurs 5 millions
comptant et une
dans
les
bénéfices.
bien
des pourparlers
part
Après
l'affaire fut enfin conclue, et les promesses d'actions
atteignirent de suite des prix fabuleux. Les choses en

étaient là et l'on
tion

le

préparait

quand rapport
glacer l'enthousiasme.

d'un

le matériel de

expert

de

l'exploita­
Philadelphie vint

De l'examen des localités et de

la nature du sol il concluait que les gisements n'exis­
taient pas et qu'on se trouvait en présence de saltetl

deposits (champs salés) ou artificiellement ensemencés
de pierres fines. Une enquête minutieuse révéla, en
effet, que

ces

filous avaient acheté à Londres et à New­

York pour environ 250000 francs de diamants et de
rubis bruts, plus ou moins défectueux, mélangés de

pierres et qu'ils les avaient semés sur
Azlèques, Il va sans dire qu'une fois
en
de
leurs millions, ils avaient quitté la
possession
Californie et qu'on ne les y revit jamais,
Le traitement des minerais de la Californie nécessite
l'emploi du mercure en quantités très considérables, et
par une heureuse coïncidence la Californie possède des
mines importantes de mercure, au premier rang des­
quelles figure celle connue sous le nom de New-Almadcn,

quelques

belles

le sol des anciens

Elle est située à 16 milles au sud de l'extrémité de la
baie de San-Francisco, dans un des contreforts du Coast­

Range,

chaîne de

montagnes qui

toral. Cette mine était

court le

long

du lit­

des Indiens, (lui en utili­
saient le cinabre pour leurs tatouages. Le filon serpente
connue

�566

SAN-FRANCISCO.

dans

une

plusieurs

roche verte;
centaines de

en

certains endroits il

mesure

d'autres
il s'amincit ct se réduit à presque rien. Sa direction con­
stante est du nord au sud. On détache le cinabre, on le
brise

en morceaux

et

on

pieds d'épaisseur,

l'empile,

en

ainsi concassé, dans

contenir

jusqu'à vingt-cinq
pendant quatre jours à une
chaleur intense, le mercure mélangé de soufre se vola­
tilise et passe à travers un appareil de condensation
dans lequel il se liquéfie; le soufre converti en gaz sul­
fureux disparaît par la comhustion. En vingt-quatre
années New-Almaden a produit 45000000 de livres de
mercure ou 60000
flasques. La mine de Fresno en pro­
duit 6000 et celle de Napa 7000 annuellement.
D'un prix très élevé au début de l'exploitation des
mines d'or, le mercure a subi, depuis, une dépréciation
considérable grâce à laquelle il a pu lutter avec avantage contre le mercure importé et même lui faire une
concurrence telle, que les mines d'Italie: Levigliani ct
Ripa en Toscane, et celles de, Iluancavelica au Pérou ont
dû cesser leur exploitation. Seule, la mine d'Almaden
en Espagne a
pu sc maintenir, et si le marché de la
un

vaste

récipient pouvant

tonnes de minerai. Soumis

.

Chine lui
lui

a

dispute

été enlevé par
celui du

encore

sa

rivale californienne, elle

Mexique.

Enfin, pour compléter la liste des richesses minières
du pays de l'or et de l'argent, notons les houillères de
Monte del Diablo, qui fournissent par an 175000 tonnes
de combustible, celles du nord qui en donnent 75000,
soit en tout 250 000 tonnes, la moitié de la consom­
mation locale; le surplus est fourni par l'Australie,
les

États-Unis

et

l'Angleterre.

De

grands dépôts

de

de borate, de soufre, de mirwr!!iEi de fel', ont
été reconnus et sont exploités, Chaque jOllv la Cf:\!i;

soude

et

�LÉ CIIEmN DE FER DU PACIFIQUE.

:567

fornie s'affranchit du tribut
et devient

un

centre de

qu'elle payait à l'étranger
production et de fabrication.

III
Tant de
ment

progrès réalisés, tant d'épreuves
franchies, une prospérité sans égale,

heureuse­
un

avenir

limite, semblaient devoir lasser la fortune incon­
stante. En quelques années, San-Francisco avait pris
sans

développement prodigieux; partout de somptueuses
résidences, de vastes magasins, des églises, des quais
énormes, attestaient l'énergie �t la richesse de ses

un

habitants,

leur foi désormais inébranlable dans l'avenir

de la

métropole du Pacifique. L'année même où la
production de l'or semblait faiblir et où l'exportntion
du précieux métal' baissait de 10 millions, les mines
d'argent venaient combler et au delà cette lacune et
njoutor 50 millions en argent aux 200 millions que les
vapeurs de Panama emportaient en 1861. Le recense­
ment constatait, pour l'État, une population de
habitants, pour San-Francisco de 57000.
L'immigration continuait, non plus avec la fièvre des
580000

mais régulière et constante, par la voie
de l'isthme. Mais cette voie plus rapide ne satisfaisait
pas encore l'impatience des habitants de Son-Fran­

premiers jours,

cisco. En attendant la construction du

grand chemin

de fer transcontinental, on décida d'organiser un service
de courriers à cheval. La distance à franchir, de Saint­

Joseph dU �i�sqqri, Prlint fl�trênw 4� Iii "Voie ferrée du
cM� p'p l' Athmtiqll�1 �t �qcr!lrp!3ntpl pt�jt apI aoo milles,
IlAvinm �OOO l�H(}I1lMfP.�1 il tmvf.l!,S Jp� dp�flrt§, JI'l§

�368

SAN-FfiANCISCO.

sierras et les

prairies; On réussit à la franchir en deux
cent-cinquante heures, dix jours et demi, avec une
vitesse de 8 milles 11 l'heure, chaque cheval fournis­
sant une course de 24 milles. Le Pony express,
comme on
appela ce nouveau service, partait deux fois
par semaine; le maximum des lettres dont le courrier
était porteur ne dépassait pas deux cents, le prix fut
fixé à 25 francs la demi-once. Ce service ne pouvait

pas être absolument régulier; les Indiens arrètèrent
souvent le messager pour le dépouiller; ils attaquaient
les stations, volaient les chevaux de relais et pillaient
les provisions, mais en dépit de ces obstacles il donna
de bons résultats.

Aujourd'hui quand le voyageur parti de New-York pal'
la voie ferrée, après avoir franchi à toute vitesse le Great
Arnerican Desert, cette plaine maudite que recouvre
un

linceul de sable et de

poussière

d'alcali, le défilé

Humboldt, arrive 11 Palissade
Nevada,
qu'il aperçoit sur le quai
deux hautes murailles de lingots d'argent attendant
qu'on les charge SUl' les trucs du chemin de fer, des
millions empilés comme des briques au milieu du
désert, il a déjà un avant-goût des surprises que lui

des cèdres et la vallée du
station dans le

et

réserve la Californie. Il

en conclut, lui aussi,
qne la
prose de la vie quotidienne et les féeries des Mille et
une Nuits se coudoient dans le Far West. Il comprend

qu'il a fallu d'efforts et d'énergie pour surmonter
les obstacles que la nature opposait à l'homme dans
sa marche irrésistihle vers l'ouest. Quand, après avoir

ce

âpres rampes de la Sierra Nevada,
le
Summit,
point' culminant de la voie,' à
7000 pieds au-dessus du niveau' de la mer, et dé­
couvre, entre les cimes de granit qui l'entourent, les

gravi

lentement les

il atteint

�LE CHEMIN DE FER DU

569

PACIFIQUE.

de l'El Dorado, inondées de soleil, il voit se
ses
pieds des pentes aux contours arrondis,

plaines

dérouler à

rayées

de

lignes

blanches. Ce sont les torrents artifi­

ciels, créés par les mineurs,
A

champs d'exploitation.
coupé de tranchées

rain

amenant

mesure

qu'il

l'eau

sur

les

avance, le ter­

est sillonné de

digues;

aux

pentes boisées succèdent des gorges couvertes d'ar­
bustes et de chaparrals, puis les ponts de treillis sur
l'American River. A l'horizon,
dessine, c'est San-Francisco. En
petit nuage gris
a franchi cette énorme distance
on
sept jours,
qui exi­

lesquels

on

traverse

un

se

il y a trente ans, un voyage de six mois.
C'est le 28 avril 1869 que fut terminée cette

geait,

œuvre

gigantesque qui reliait enfin les rives du Pacifique à
celles de l'Atlantique. Le 10 mai suivant, on célébrait
en
grande pompe le raccord des deux tronçons simul­
tanément entrepris à l'est et à l'ouest, et poussés avec
une activité fiévreuse
par les deux compagnies l'Union
et le Central. La première dirigeait les travailleurs
qui des États-Unis s'avançaient vers le Pacifique; la
sa rencontre, avait successive­
vallée du Sacramento, la Sierra, et,
débouchant dans les plaines de l'Utah, atteignait le
4Je degré de latitude nord et le 114° de longitude

seconde, marchant à

ment franchi la

qu'ils se rapprochaient, les ouvriers
compagnies luttaient d'efforts pour se sur­
et
atteindre
les premiers le but assigné. En une
passer
seule journée de travail ceux du Central posèrent
10 kilomètres de rails et ne s'arrêtèrent, épuisés, qu'à
la nuit, donnant à l'endroit qu'ils avaient atteint le nom
de Challenge point, ou lieu du défi, défiant leurs rivaux
d'accomplir en une journée un pareil tour de force. Le
lendemain, les équipes de l'Union ainsi provoquées
ouest. A

mesure

des deux

24

�SAN-FRANCISCO.

370

achevaient la pose de 12 kilomètres, mais les travail­
leurs californiens, résolus à l'emporter dans celte lutte
d'un

nouveau

en

et s'arrêtaient à

onze

avait laissé libre

un

le 28 avril, 16 kilo­

heures de travail

ininterrompu

Point.

Victol'y

i' extrémité

Entre

posaient,

genre,

mètres de rails

de chacun des deux tronçons, on
espace d'environ cent pieds. Deux

escouades

composées d'Irlandais du côté des unionistes,
Chinois du coté des centraux, en tenue de fète,
s'avancèrent pour effectuer le raccord. Dans les deux
camps on avait choisi l'élite des travailleurs. Les Chi­
nois, graves, silencieux, alertes, s'entr'aidant adroite­

et de

l'admiration

Ils tra­
générale.
s'écria
un
prestidigitateurs,
témoin oculaire, et, pour qui a vu avec quel art les
Chinois opèrent dans les plus petites choses, celte
expression est parfaitement juste.
Le raccord opéré, deux locomotives sc dirigèrent à

provoquaient

ment,

vaillent

comme

«

des

»

la rencontre l'une de l'autre, se saluant de leurs
sifflets stridents. Un dernier rail restait à placer. Il
reposait sur une traverse de laurier. Le délégué de la
Californie offrit aux présidents des deux compagnies,
MM. Stanford et Durant, la traverse, un boulon en or
massif et.

un

mines,
fornie

vous

grante

marteau

bois

ce

en

précieux

argent:
de

nos

«

Cet

or

vient de

nos

forêts. L'état de Cali­

les remet pour qu'ils fassent partie inté­
de la grande voie ferrée qui va relier l'océan

Pacifique à l'océan Atlantique.
Le délégué de l'Arizona offrit ensuite un boulon de
fer, d'or et d'argent :- L'Arizona, dit-il, riche en fer,
«

en or

à

et

en

argent,
la

vous

remet celte offrande destinée

compléter
grande œuvre
interocéaniques. Puis les deux
»

des communications
derniers rails furent

�LE CIIEMIN IlE FER HU PACIFIQUE.

571

sur la traverse ct les deux
présidents s'avancèrent
pour fixer les boulons. Un appareil télégraphique
transmettait aux États-Unis comme en Californie tous

posés

les détails de la cérémonie et les discours

prononcés.

Au moment de la pose des boulons, le message suivant
fut expédié sur les rives des deux océans: « Tous les

préparatifs
avec

nous

sont

terminés, découvrez-vous

la bénédiction d'en haut.

États de l'Est, Chicago répondit:
en

pensée;

«

»

Nous

et

Au

invoquez
nom

vous

des

suivons

États de l'Est ont reçu votre mes­
recueillis, ils attendent. » Quelques

tous les

sage; attentifs et
instants après, chaque coup de marteau, exactement
répété par les signaux électriques, apprenait à toutes
les villes de l'Union américaine' que la grande œuvre
était achevée. Partout des salves d'artillerie et des

réjouissances publiques saluaient cette mémorable
journée. La voie avait été achevée sept ans avant la
date fixée par l'acte de concession.
Le rêve de Christophe Colomb devenait

Par

une

réalité.

l'ouest,
atteignait l'Asie. Quand, le 5 août 1492,
huit
années
d'efforts et de sollicitations, il obte­
après
de
la
nait, enfin,
générosité d'Isabelle et de Ferdinand,
on

trois vaisseaux et, s'embarquant à Palos, faisait voile
l'ouest, c'était l'Inde qu'il cherchait, la mystérieuse

vers

opulente Cathay, qu'il pensait atteindre, là-bas, où
couchait le soleil, dans cet Ouest empourpré vers
lequel l'entraînaient son génie et cette force inconnue
qui, sans trêve ni relâche, pousse le monde vers l'Occi­
dent. L'Amérique lui barrait la route; Cuba, Saint­
Domingue, l'arrêtèrent. Quatre fois il revint il la charge,
espérant toujours forcer le passage, découvrir un dé­
troit, le cherchant de l'embouchure de l'Orénoque 11
Caracas, croyant un instant l'avoir trouvé au Darien,
et

se

�572

SAN-FRANCISCO.

soupçonnant pas que vingt-cinq

ne

lieues de terre le

séparaient
Pacifique dont les
flots baignaient les rives asiatiques.
Cette gigantesque voie ferrée, la plus longue que
seules alors de cet océan

l'on ait encore construite, formait le dernier anneau de
la ceinture du monde autour duquel la vapeur court

temps d'arrêt de Paris, de Londres, de Vienne,
de Saint-Pétersbourg, sur New-York, Chicago, San­
Francisco, puis par Yokohama, Shanghai, Hong-Kong
et Calcutta, rejoignant Suez, Port-Saïd et Marseille,
charriant dans son parcours, de plus de 7000 lieues,
sans

les

produits manufacturés de l'Europe, les blés de
l'Amérique, les lingots d'or et d'argent des États du
Pacifique, les soies du Japon, le thé de la Chine,
l'opium de l'Inde, ses tentures et ses tapis. Multipliant

échanges

les

et la

richesse, elle crée,

avec

de

nou­

besoins, les moyens de les satisfaire, réveillant
son
passage les vieilles civilisations endormies,

veaux

sur

détruisant les barrières

peuples

,

toutes les

supprimant
côtes,

avec

qui séparent
les

des

les

distances

races

et

et les

semant

produits inconnus,

sur

des idées

nouvelles.

San-Francisco devenait l'une des
de

ce

vaste parcours,

l'une des

étapes importantes
grandes villes où

devaient forcément s'arrêter le voyageur, se transbor­
der les échanges entre l'Europe et l'Asie; son or et son

argent

s'écoulaient à l'est et à l'ouest,

sur

la Chine et

les Indes aussi bien que sur New-York, Londres et
Paris. Entrepôt des métaux précieux, c'était dans ses

puissantes maisons de banque que se concentraient ces
lingots avec lesquels se soldaient les comptes entre
'Europe et l'Asie. Tributaire pendant quelques années
de l'étranger, la Californie s'était affranchie de ce joug;

�UN BANQUIER CALIFORNIEN.

à

tour, elle

son

intéressé à

ce

voyait
que

575

l'univers tributaire de

production

sa

ne

ses

mines,

s'arrêtât ni

ne se

ralentît.
A

l'âge

d'or succédait

l'âge d'argent.

Les mines de

Comstock avaient détrôné les placers aurifères, pas­
sant, elles aussi, par ces alternatives de hausse et de
baisse, de' rendements surprenants et de temps d'arrêt
soudains dont

on

compte dans

ces

d'exemples sur les rives
SanJoaquin. De 1861 à1878, on

avait

du Sacramento et du

vu

tant

nouvelles mines trois découvertes de

filons extraordinaires,

ce

que les mineurs, dans leur
trois grand pay chutes. La

langage imagé, appellent
première de ces découvertes

fut celle d'un filon

reconnu

l)ar hasard à la surface de la mine de Gould et de Curry.
Il produisit 200 millions, puis cessa brusquement en

1860. Pendant

qu'un
1872,
en

quelques

années la mine

ne

donna

plus

rendement moyen et un dividende ordinaire. En
on retrouve tout à
coup le filon perdu courant

profondeur

vers

le sud. On

on

extrait 450 millions

de francs, et l'on vient se heurter à des roches impro­
ductives. Pendant des années on le cherche en vain
.

.

Le hasard le révèle dans les mines de Consolùlated

Virginia;

cette fois il rend

plus

de' 550 millions, et

n'est pas encore épuisé.
Les actionnaires subissaient le contre-coup de ces
périodes de hausse et de baisse, tantôt encaissant des
dividendes énormes, tantôt écrasés par des appels de
quand la veine perdue, à la poursuite 'de

fonds réitérés

laquelle

on

s'acharnait, exigeait des dépenses considé­

rables. Les uns, découragés, lâchaient prise à la veille
du succès, les autres, réalisant en pleine prospérité,
heures d'abattement;

rachetaient

aux

des

fortunes de San-Francisco n'ont pas d'autre'

grandes

quelques-unes

�SAN-FHANCISCO.

574

origine. On s'en
pris entre cent.

rendra mieux compte par

J. C. Flood et W. S.

San-Francisco

un

fréquenté
courtiers. Presque

ments,
se

O'Brien, associés, tenaient

bar room,

au

du matin

bar
au

à

salon de rafraîchisse­

surtout par les négociants et les
toutes les affaires à San-Francisco

traitaient alors dans les

naient

exemple

un

1'oom.

bureaux,

Derrière le

mais

se

tenaient

assez

bien, ils

comptoir
occupés

soir les deux associés

leurs clients. Leurs affaires marchaient

termi­

se

à servir

avaient mis

quelque argent de côté et acheté avec leurs
petit intérêt dans une mine, à Virgillia
dès lors à ce genre d'opérations,
Intéressés
City.
les
familiers de leur établissement bon
comptant parmi
nombre de capitalistes et de spéculateurs en actions
économies

un

minières, ils sollici tèrent d'eux des conseils

renseignements, prêtant
aux

en

conversations dont

ces

outre

une

et

des

oreille attentive

valeurs étaient

l'objet.

Ils

achetèrent et vendirent, réalisant sur leurs opérations
restreintes de modestes bénéfices jusqu'au jour où,

désireux d'étendre leurs
ment tenus

spéculations

mines,
Fair, habitant Virginia. Guidés par
aux

la

plupart
ginia au

et d'être exacte­

courant par des gens résidant eux-mêmes
ils s'associèrent avec J. W.
et J. G.

au

Mackay

eux,

ils achetèrent

des actions de la mine de Consolidated Vir­
moment où

ces

actions étaient tombées à

45 francs; un certain nombre leur fut même laissé à
20 francs. Il n'y avait que 10700 actions, ce qui met­

tait le prix total de la mine au-dessous de 500000 francs.
Sa

longueur était de 1510 pieds sur le filon. Le prix
pied courant ressortait donc à environ 400 francs,
ce
qui ne laissait pas de paraître un taux élevé pour
une
mine dans laquelle on avait déjà dépensé

du

�UN nANQUIEIl CALIFOll:'lIE:'I.

1 250000 francs
A ucun filon

sans

575

obtenir le moindre dividende.

important n'y

avait

encore

été découvert et

filon existait, on ne mettait pas en doute qu'on
l'atteindrait qu'au prix de nouveaux sacrifices.

si

ce

Au lieu de continuel' le

n'avait
veaux

forage

de leur

ne

puits, qui

que 400 pieds de profondeur, les nou­
acquéreurs traitèrent avec les propriétaires de la
encore

mine voisine, Gould et Curry, pour établir une galerie
d'accès à leur propre mine. Le puits de la mine Gould
et Curry atteignait une profondeur de 1800 pieds. La

galerie transversale poursuivie sur une longueur de
800 pieds vint sc heurter à un filon puissamment riche
qui traversait tout leur terrain. La nouvelle mine fut
divisée en deux: la Consolidated Virqinia et la Cali­
[ornia. De 10700 actions primitives, le nombre fut
porté, par des émissions successives, à 540000 pour
chacune des deux mines. En '1874, au prix coté, ces
deux mines représentaient un 'capital de 750 millions
de francs et avaient déjà rendu aux heureux proprié­
taires plus de �OO millions. Les actions achetées par
eux en 1871 leur donnaient, trois ans
plus tard, un
bénéfice de trois mille capitaux pour un.
A d'autres points de vue, la carrière de Ilalston, l'un
des grands financiers de San -Francisco, n'est pas
moins caractéristique. Elle montre avec quelle prodi­
gieuse rapidité s'édifiaient alors de puissantes fortunes
ct se créaient de hautes positions dans la banque et le
commerce.

Né

en

'1825 dans l'État d'Ohio, Ralston reçut

bonne éducation
son

enfance chez

jusqu'à

dix-neuf

comme

employé

primaire,
un

rien de

plus. Apprenti

'constructeur de

navires, il mania

la scie et le rabot,
à bord d'un des vapeurs du
ans

une

dans

puis entra
Mississipi.

�SAN-FRANCISCO.

376

partit pour la Californie, mais, faute d'ar­
gent pour poursuivre son voyage, il dut s'arrêter à Pa­
nama, ou il entra au service de Garrison et Morgan,
propriétaires d'une ligne de bateaux il vapeur qui, de
En 1850 il

New-York à Colon et

de Panama à

San-Francisco,

transportait les émigrants. Employé dans les bureaux
de cette compagnie. il séjourna quelques années à
Panama et fut ensuite promu à l'agence de San-Fran­
cisco; capable et intelligent, il s'acquitta de ses
fonctions avec zèle, révéla des aptitudes sérieuses, et
lorsque Garrison et Morgan se décidèrent à adjoindre
il leur agence de San-Francisco une maison de banque
dirigée par M. Fretz, Ralston y fut admis comme
associé. Une année plus tard, Garrison et Morgan se
retiraient,
Peu

après,

et la raison sociale devenait Fretz et Ralston.
une

de

ces

crises financières si

fréquentes

alors 'en Californie éclatait à San-Francisco et mettait

doigts de sa perte. Leur. clientèle
se composait surtout de négociants dont ils recevaient
les dépôts en comptes courants et auxquels ils consen­
taient de fortes avances. La plupart des maisons de
banque opéraient de même. Une spéculation effrénée,
brusquement arrêtée, entraînait des faillites considé­
leur maison à deux

rables: Dans

sang-froid
calme et

lui:

cette

circonstance, Ralston fit preuve d'un

et d'une

décision

remarquables.

grâce

le crédit ébranlé et traversa la

crise,

non

y succomber. A partir de ce
]j�retz et Ilalston prit le premier rang
sons de
banque de San-Francisco.
mais

En

sans

1864, Ralston jetait

banque

Par

son

courage, il imposa la confiance autour de
à de prodigieux efforts, il parvint à soutenir

son

connue

depuis

en

sans

les bases de la

Europe,

en

perte,

jour, la maison
parmi les mai­

Asie et

puissante
en

Amé-

�UN BANQUIER CALIFORNIEN.

le

rique, sous

nom

de Bank

577

of California.

Dès le

début,

grouper autour d'elle les plus riches capita­
listes du monde entier. Ralston, auquel on en offrit la

elle vit

se

présidence,

refusa ct fit

nommer

D. O.

Mills,

resta le directeur dont l'influence dominante
sur

mais il

en

s'exerçait

les finances, le commerce, l'agriculture, les
politique de l'État.

manu­

factures et la

rapidement conquise, devait
compensation,
la part considérable qu'il prenait dans toutes les gl'lll1des
affaires, les capitaux énormes dont il disposait, les inté­
rêts multiples groupés autour de lui lui créaient de
nombreux et puissants appuis. Aucune entreprise nou­
velle ne se fondait sans son concours, et chaque matin,
la porte de son bureau était assiégée par les faiseurs de
projets, capitalistes et gl'OS négociants. Il recevait tout
.le monde, écoutait avec patience, se décidait promptement en quelques inots clairs et nets. Son hospitalité
était proverbiale. Il habitait hors de San-Francisco une
immense" villa dans laquelle il pouvait loger et héberger
jusqu'à cent visiteurs à la fois. Sur le parcours il avait
Une si haute

position,

si

lui faire et lui fit beaucoup d'envieux. Par

établi des l'clais de chevaux pour une douzaine de voi­
tures. Tout son train de maison était à l'avenant ct ses
envieux affirmaient

fices ct de

lion par

ses

an

qu'en

dehors de

émoluments la

pour

ses

soit, il le dépensait,

sa

part

des béné­

lui allouait un mil­

banque
réception. Quoi qu'il en
au delà, en hospitalité; en outre,

frais de

ct

il souscrivait libéralement et souvent secrètement à
toutes les œuvres de charité. Quand il mourut, il se
faisait construire à San-Francisco

une

résidence

prin­

cière.
et

Peu d'hommes, en Californie, curent autant d'amis
d'admirateurs. On l'y désignait sous le nom de César

�SAN-FRANCISCO.

578

financier.

Après

mort,

sa

ennemis

ses

n'épargnèrent

pas les reproches à sa mémoire; on l'accusa, non de
s'être approprié, mais d'avoir détourné plus de 20 mil­

lions des caisses de la
consulter les

pour les employer, sans
à l'établissement de manufac­

Banque

directeurs,

tures, à la création d'usines
La vérité est

rendement immédiat.

sans

lui est redevable de

qu'on

l'impulsion
plu­

donnée à l'industrie locale et de la création de la

part

des manufactures

d'utiliser

ses

Califomia
non sans

de

ses

laines et

dut

se

qui permettent à la Californie
cotons. Après lui, la Bank of

ses

reconstituer

avoir enrichi la

sur

plupart

agents, parmi lesquels

d'autres bases, mais

de

ses

actionnaires et

cite William

on

Sharon,

dont la fortune atteint 125 millions.
Combien d'autres

pourrait-on pas encore nommer
quelques années des capitaux
énormes! Leland Stanford, C. P. Huntington, Charles
Cooper, Mark Hopkins, modestes détaillants de Sacra-'
mento, depuis, vingt et trente fois millionnaires; John P.
Jones, simple mineur; E. J. Baldwin, loueur de voi­
tures; James R. Keene, laitier, aujourd'hui possesseurs

qui

ont accumulé

ne

en

de 50 et 60 millions de francs.
Peu de villes comptent autant de millionnaires que
San-Francisco. Dans peu de villes aussi s'étale un luxe
plus écrasant. Elle se ressent de son origine et subit
encore

aujourd'hui

l'influence de

son

point

de

départ.

La note dominante y est la même qu'en 1849; mêmes
aussi les appétits et ia prodigalité. Les vins les plus

coûteux, les meilleurs
luxueuses

se

plus somptueux,
s'étalent dans
n'est aussi

cigares,

les soieries les

plus

vendent à San-Francisco. Les hôtels les
ses

large.

les

résidences les

rues.

Nulle

La Californie

plus princières

part la vie matérielle
consomme

par année

�LA VIE SOCIALE ET LES lIADITANTS.

579

soixante livres de

sucre par habitant contre vingt en
dix livres de café contre trois, et de tout à

France,

l'avenant. Nulle

part l'hospitalité

ne

s'exerce aussi

com­

plus large échelle; nulle part les bourses
plète ni
ne s'ouvrent
plus libéralement à l'appel de la charité.
sur une

pendant la guerre de sécession. Sur les 24 mil­
lions de dons volontaires aux blessés souscrits en numé­
On le vit

raire par tous les États de l'Union, la Californie seule en
donna 6, el San-Francisco contribua pour la moitié de

On n'a pas oublié le magnifique élan de
compatriotes californiens en t 8 7'i, ct comment cette

cette
nos

somme.

colonie de 11 000
demi pour venir
somme

énorme,

naux, dont M.

émues et

Français envoya plus d'un million et
en aide à nos soldats malheureux,

vu

le nombre rest.reint de

Lévy

touchantes,

nos

natio­

raconté, dans des pages
l'ardent amour pour la patrie

nous

a

vaincue".

San-Francisco, avec une population d'un peu plus
habitants, dépense annuellement plus de
5 millions, provenant de dons volontaires, en charité,
et l'on évalue en outre à plus de 10 millions, en numé­
raire, les sommes souscrites par ses habitants, depuis

de 500000

.

quinze ans, pour secourir au dehors les infortunes étran­
gères. Si l'or y est abondant, la vic large et facile, la
charité aussi y est inépuisable et vient en aide, sans
acception de race et de nationalité, à tous ceux qui
souffrent.

Cette force

d'expansion qui

et surtout l'habitant de

caractérise le

Californien,

révèle pas
moins par sa remarquable faculté d'essaimer, de porter
au loin l'ensemble d'idées, de traditions
qui font de lui
1. D.

Lévy,

1 vol. in-Ss ;

San-Francisco,

Grégoire, Tauzy

ne se

et C;o. San-Francisco.

�580
un

SAN-FRANCISCO.

être essentiellement

Pour s'établir

cosmopolite.

sur

plage lointaine à une époque où les communica­
tions étaient si difficiles, il lui a fallu rompre avec tous
cette

les liens

qui

attachent l'homme

sol natal

au

:

liens de

famille, d'affection, de souvenir, parfois même d'intérêt
et d'avenir. Ces liens rompus par lui, il n'a pu en

enseigner le
a
légué,

lui

libre,

son

culte à la

droit à

Je terrain de

génération qui le suit. Ce qu'il
l'indépendance, de la vie
de
sa destinée, à livrer, sur
disposer

c'est l'amour de

choix, la lutte pour l'existence. De là,
pour tout Californien, une grande facilité à se déplacer,
à émigrer, au Chili ou au Pérou, au Japon ou aux Indes.
son

Physiquement, la race est merveilleusement préparée et
adaptée à ce mode de vie. Ces émigrants de 1849 à
'1855 étaient tous des hommes dans la force de l'âge,
vigoureux et robustes. Il fallait l'être de toute façon pour
affronter ces épreuves et vivre de cette vie. Leurs des­
cendants les valent. Un climat sain,

un

ait,

vif,

une

existence active, ont fait d'eux aussi des hommes éner­
giques et résolus. A San-Francisco, l'on vit beaucoup

dehors. La marche,

au

les distractions les

de la

plus

la

l'équitation,

usitées et les

navigation, sont
plus recherchées

jeunesse.

La vie matérielle est

aujourd'hui

marché. On vit mieux et à meilleur

abondante et bon

compte

à San-Fran­

cisco que nulle part ailleurs. Poisson, gibier, viande de
boucherie, légumes, fruits, y sont excellents et à très
bas

prix.

Dans les maisons les

plus simples,

chez les

gens de condition modeste, la table est relativement
excellente. Dans les hôtels, elle est somptueuse, et,
y est parfaitement traité.
l'on
doit attendre du point
que
de cette civilisation et du milieu dans lequel

pour 15 francs par
La vie sociale est

de

départ

jour,
ce

on

�LA VIE SOCIALE ET LES lIADITANTS.

elle

581

qui frappe l'étranger de prime
avec
laquelle on l'accueille et
l'égalité sociale qui règne à San-Francisco. Cette égalité
ne tient
pas uniquement aux traditions républicaines

développe.

se

Ce

abord, c'est la cordialité

des

États-Unis. On 'ne la

domine
une

trouve ni à

New-York,

où

aristocratie

d'argent, ni à Boston, où règne
aristocratie de naissance, ni dans les États du Sud,
une

où survit

une

aristocratie

de. race.

Elle tient à des

multiples

et locales. Ici chacun est fils de

artisan de

sa

s'es

causes

œuvres,

propre fortune. Chacun sait que les chances

sont les mêmes pour tous. Pas de grandes fortunes
héréditaires en terres ou en rentes, pas de hautes posi­

tions à l'abri de tout
d'hui

peut

place.

n

se

revers.

Le millionnaire

être pauvre demain et

un

importe donc de se ménager mutuellement,
plus d'amis, de sympathies possible.

concilier le

champ

d'aujour­

autre occuper

est vaste,

lité. Il Y

a

place

comme

sa

de
Le

tel il exclut toute idée de riva­

pour tous, et

l'espace

n'est mesuré à

personne.
San-Francisco est, à juste titre, renommé pour la
beauté de ses femmes, dont le type se rapproche beau­

plus

type

saxon

Boston et

type italien pour la pureté des traits et du
pour le teint, que de ceux de New-York, Je
des États du Sud. Les enfants sont sains et

du

coup

robustes, le climat réunissant
conditions favorables

au

plus haut degré les
développement physique de la
au

On ne retrouve pas en Californie les traits dis­
tinctifs de l'Américain du Nord: le teint terreux, les
lèvres minces, le corps long, maigre, osseux et légère­

l'ace.

ment

voûté, la poitrine étroite

et la voix rude

qui carac­
vingt-cinq
ù trente ans, nés dans ce milieu nouveau, rappellent
plutôt le type anglais, celui de leurs ancêtres, qui repa-

térisent les Yankees. Les

jeunes

hommes de

�382

SAN-FRANCISCO.

rait

après plusieurs générations: les joues pleines et
large, les membres bien musclés.
Américain d'origine et de traditions, le Californien est

rosées, la poitrine

surtout et avant tout

ville, de

son

Californien, fier de son État, de sa
lui, la tendance particula­

histoire. Chez

plus accentuée que chez aucun de ses compa­
triotes. Un instinct secret l'avertit du rôle que l'avenir
lui réserve et l'y prépare en développant en lui des
riste est

idées nouvelles. Il aime

sa

cité

comme un

Athénien,

un

Romain, aimaient Athènes, Lacédémone
Spartiate,
ou Rome; il a foi dans sa
grandeur, non plus cette foi
superstitieuse que l'antiquité a connue, mais une foi
un

fondée

sur

des données

statistiques et des chiffres précis.

légendes païennes des dieux fondateurs ct
protecteurs des villes, aux légendes chrétiennes assi­
gnant à chacune son patron et sa devise, son église et
son saint, il a substitué les calculs
mathématiques d'une
contrôlée
et
confirmée
par l'expérience. A
progression
Aux vieilles

l'aide de'

ces

données, il

ville sera, dans
pole des États du
sa

de

l'Atlantique.

un

est arrivé à la conviction que

avenir

prochain,

la

grande métro­

New-York de ceux
Pacifique,
Il voit en elle la capitale d'un empire
comme

futur, le jour où, par la force même d'expansion inhé­
rente à

sa

race,

et, par suite, de

l'impossibilité

de faire

régime financier commun des États manu­
producteurs de
matières premières, la république se scindera en deux
ou trois grands tronçons. La guerre de sécession l'a
averti, malgré son insuccès, que, pour être retardée,
vivre

sous un

facturiers et des États exclusivement

cette heure n'en est pas moins fatale. Il l'attend

impatience

comme

sans

regrets.

Son

sans

patriotisme

ne

s'en alarme pas plus que ses intérêts ne s'en effrayent.
Il est essentiellement de son temps, plus cosmopo-

�LA VIE SOCIALE ET LES I1ADITANTS.

lite à
de

ce

point de vue

sa race

et de

son

585

le sont encore les hommes
Ses
traditions datent d'hier,
sang.

que

ne

le pays qu'il habite, comme cette ville qui a son
dans ses veines du sang d'aventurier ct de cal­
âge.
culateur. Son imagination naissante s'est éveillée aux
comme

Il

a

récits des

toires,

premiers temps

dorées

comme un

de la

Californie,

conte des Mille et

à

ces

une

his­

Nuits,

pratiques comme un livre de caisse, à ces trouvailles
de lingots invraisemblables, sommeillant dans un lit de
torrent, brusquement mis au jour par un heureux coup
de pioche, faisant d'un pauvre un riche en un clin
d'œil, mais pesanttant et valant tant. On lui a enseigné
l'arithmétique avec une table d'intérêts à 5 pour 100
par mois. A l'école, il a coudoyé des enfants de natio­
nalités diverses, anglais, français, italiens, espagnols,
allemands; son cosmopolitisme est né de là. Ses angles
américains

se

sont émoussés à

ce

contact,

son

horizon

limites.
élargi,
Sous ses yeux, le Pacifique roule vers l'ouest ses
vagues majestueuses, et la même force invisible qui a
fait franchir l'Atlantique à ses ancêtres, les prairies, les
fleuves et les sierras à son père, lui fait tourner ses
regards vers le soleil couchant. A 700 lieues au large,
l'archipel des Sandwich déploie sous un ciel tropical sa
s'est

et cet horizon est

sans

végétation luxuriante, ses riches plantations, ses rivages
verdoyants, ses montagnes géantes. Il en a déjà fait sa
station d'hiver, sa plage méditerranéenne où ses malades
et ses millionnaires viennent goûter les charmes d'une
vie indolente et d'un incomparable climat. Au delà, à
800 lieues plus loin, le Japon et la Chine offrent à son
activité commerciale un vaste champ d'entreprises.
Sans relâche, ses vapeurs sillonnent le Pacifique, reliant
San-Francisco à Hakodadi et à Hong-Kong, à Honolulu

�584

SAN-FRANCISCO.

et à

Sydney,

de la

attirant dans

Chine, les

sucres

de l'Australie, faisant de ce
"pôts du monde, détournant
trafic de
et

vers

et de l'Asie. Il

cette voie nouvelle le
a

pour lui la

jeunesse

l'audace, une situation géographique unique, une baie

assez

de

l'Europe

port les thés et les soies
l'Océanie, les laines
des grands entre­
l'un
port

son

et le café de

vaste et

assez

l'univers; il

a

sûre pour y abriter toutes les flottes
la force et la richesse, tout ce qui

prépare et assure le succès. En moins de quarante années,
d'une bourgade ignorée il a fait l'une des premières
villes du monde; fier de son passé, il a foi dans l'avenir
de la grande métropole de l'ouest, de la reine de l'océan
Pacifique.

�TABLE DES MATIÈRES

L'OCF;AN PACIFIQUE
CHAP.

1.
II.

-

-

Iles

Ile; Banks,
Iles

III.

Norfolk.

1

Api, TaÎma, Ambrym.

51

Fiji, Tonga, Pitcairn,

Pomotou, îles Marquises, Tahiti, NouAustralie et Nouvelle-Zé-

velle-Calédonie,
lande.
IV.

-

Archipel

57

d'Asie:

l'ile

Java, Sumatra,

d'Or,

Bornéo, les Célèbes.
\'.

-

Archipel

des

Iles Carolines.
Philippines.
Archipel des Mariannes.

VI.

L'océan

-

-

Les Marshall.
-

154

172

-

Pacifique du Nord.

ArchipelIIavaïen.

-

209

SAN-FRANCISCO

CHAP.

I.

-

Il.

-

Les

origines.

Les

placers

.

.

et les

Francisco.

.-

_

.

mines.

.

.

-_

Les français

.

.

.

2�5

.

La femme à San­
en

Californie ..

__

.

�TABLE DES

5!1ü

Un

spéculateur.

Panama.
CUAP. III

._

gent.
et

-

Le chemin de fel' de

-

Le comité de

L'agriculture californienue.
Un

16783

-

MATIÈRES.

-

vigilance.

Le chemin de fer du

banquier californien.
les habitants.

.

Imp. générale A. Lahure,

.

rue

.

de

295

.

Pacifique.

-

La vie sociale

-

.

.

Les mines d'ar­

-

.

.

.

.

Fteurus, 9,

.

.

.

à Paris.

540

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                <text>Livres libres de droit qui proviennent de la Bibliothèque de l'Université de la Polynésie française (BUPF), du Service du Patrimoine Archivistique et Audiovisuel (SPAA) de la Polynésie française ou de collections privées.</text>
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    <name>Text</name>
    <description>A resource consisting primarily of words for reading. Examples include books, letters, dissertations, poems, newspapers, articles, archives of mailing lists. Note that facsimiles or images of texts are still of the genre Text.</description>
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      <name>Dublin Core</name>
      <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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          <name>Title</name>
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              <text>L'Océan Pacifique : les derniers cannibales, îles et terres océaniennes, la race polynésienne, San Francisco</text>
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              <text>Voyage</text>
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              <text>L'ouvrage est composé de deux parties :&#13;
&#13;
Première partie : L'Océan Pacifique :&#13;
I - Îles Fiji, Tonga, Pitcairn, Norfolk&#13;
II - Îles Banks, Api, Tanna, Abrym&#13;
III - Îles Pomotou, Îles Marquises, Tahiti, Nouvelle-Calédonie, Australie et Nouvelle-Zélande&#13;
IV - Archipel d'Asie : Java, Sumatra, L'île d'or, Bornéo, Les Célèbes&#13;
V - Archipel des Philippines - Îles Carolines - Les Marshall - Archipel des Marianes&#13;
VI - L'Océan Pacifique du Nord - Archipel hawaïen&#13;
&#13;
2ème partie : San-Francisco</text>
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              <text>Varigny, Charles de (1829-1899)</text>
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