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                  <text>��PETITE

nInLIOTBÈQUE

POPUI AIRE

AVLIC MARIN

EN

OCÉANIE
PRÉFACE

DESSINS

PAR

A.

PAR

DE

E. VERCONSIN

BAR

ET

G.

65 CENTJMES

à

Paris, I6,

rue

1888

de

DE

.

MARE

�EN O-CÉANIE
/

/

"

�Paysage Marquésien.

-

Vallée d'Akahui

(Nukn.Hlva),

�,y.
�

PETITE

BIBLIOTHÈQUE

pcl4rrés\e'\
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POPULAIRE

AYLIC MARIN

EN

OCÉANIE
DESSINS

PAR

A.

DE

BAR

G.

.ET

DE

MARE

CHARLES BAYLE, ÉDITEUR
à

Paris, I6,

rue

de t Abbaye.

1888

.

,

iii·

.';H
.'

,

�PRÉFACE

Mon cber ami,
Vous me demander d'écrire quelques lignes en tête
du volume que vous aller présenter au publicsur vos
souvenirs de voyage. C'est, je crois, un trop grand
honneur que vous me faites, car je ne suis qu'un
pauvre clerc dans le domaine spécial que vous vener

d'exploiter.
Ce que je

c'est que l ai lu avec
dans le Tour du Monde, dans le
Magasin pittoresque, dans le Musée des Familles
et autres revues, les articles que vous ave{ pllbliés sur
vos
expéditions en Polynésie, et que votre livre vient
de coordonner et de développer si heureusement.
Ce que je puis dire, c'est que l ai été un des nom­
breux auditeurs, et auditeur toujours charmé, des

un

puis dire, toutefois,

vif intérêt

Conférences que
océaniens,

cet

vous

ave{

Eden, dont

faites

nous

sur

ne

ces

Archipels

soupçonnons pas

assc{, nous autres Français trop casaniers,
poëtiques splendeurs.

toutes les

.

�8

EN

OCÉANIE

les révélant de votre voix cbaude et con­
donnier envie à vos auditeurs d'aller
juger et jouir eux-mêmes de ces soleils bienfaisants,
de ces climats merveilleux" de cette température éter­
nellement égale et douce, de cette vie idéNe que l'on
trouve dans les îles priviléglëes du Pacifique.
Votre livre continuera et répandra Plus larpement
l' œuvre de votre parole; il réussira peut-être à nous
Tendre Plus colonisateurs, tout au moins Plus voya­
geuTS que nous ne le sommes, et ce ne sera pas là son
moindre mérite. Il en a d'autres d'ailleurs, ne fût­
ce
que l'art avec lequel il a su rendre les vives et
fraicbes impressions du voyageur, souvent ému et
constamment sincère, dans ses courses aventureuses
En

nous

vaincue,

vous

.

et pittoresques.

Des

critiques plus spéciaux, Plus autorisés, appré­
ne saurais le faire, les données
techniques que vous fournissee, dans votre ouvrage,
sur les
productions du sol, sa fertilité, sa ricbesse, et
la facilité qu'auront les émigrants de sy établir, les
navires dy trouver des points de relâche et de ravi­
cieront, Plus que je

taillement avant de continuel' leur COUTse.
Ce-qui, pour mon compte, m'a séduit et séduira,
je n'en fais doute, les lecteurs de vos souvenirs de
voyage, c'est, je le répète, l'émotion tOUjOUTS vraie,
toujours communicative qui s'en dégage et fait de
votre Hure une œuvre essentiellement humaine et pro­

fondément sympatbique.

Eugène
" Aoftt I888.

VERCONSIN.

�Case

tahitienne.

l

LES ILES DE LA

SOCIÉTÉ

Arrivée à Tahiti.
Mission extraordinaire aux Ilcs-sous-Ie-Vent.
La fête du ],� juillet r88
à Papeete.
Le tombeau de la
Reine.
Bal au gouvernement.
Voyage accidenté.
-

-

-

...

-

-

Les sommets de Tahiti m'apparurent au milieu
des clartés d'une belle matinée, surgissant au­
dessus des flots, dans un ciel couleur d'ambre.
Autour de l'île, sur la longue chaîne de récifs
qui abrite les mouillages intérieurs, lacs aux ondes
.transparentes, l'Océan, poursuivant sa lutte éter­
nelle contre le corail, projette rageusement ses
puissantes volutes dont l'écume s'éparpille en
blancs flocons.

---

---,=---

�EN

10

OCÉANIE

De hautes montagnes, couvertes à leur base
d'une végétation robuste, coupées par des ravins
profonds, élèvent au-dessus des nuages leurs
cîmes capricieusement dentelées; les cocotiers
avec leurs branches en éventail, les bananiers aux
tons variés et tendres, les arbres à pain au feuil­
lage sombre tapissent les vallées d'où s'échappent
des torrents qui descendent vers la mer. Vive­
ment éclairé par le soleil, ce paysage est d'une

gaieté qui réjouit le cœur après
Pacifique.

les

longues

tra­

versées du

La pointe Vénus fut doublée, et nous aper­
çûmes les mâtures des bâtiments qui étaient,
au mouillage de
Papeete, le meilleur port' et la
capitale de l'île. Les timoniers braquèrent leur
longue-vue dans cette direction, et les officiers,
groupés sur la passerelle, se livrèrent à maintes
conjectures". L'amiral qui nous avait donné ren­
dez-vous à Tabiti s'y trouvait-il encore? Non, on
ne voyait pas de cuirassé. Pas même un seul na­
vire de guerre! où donc était l'aviso-stationnaire?
.

Ces mystères furent vite éclaircis, car nous en­
trâmes bientôt dans la grande passe de Papeete.
Nous traversâmes la rade où se trouvaient plu­
sieurs goëlettes de commerce et nous fîmes
tomber l'ancre près des quais de Farèutè, à cent
mètres de terre.
Le commandant alla faire sa visite officielle au
Gouverneur et nous rapporta cette singulière nou'"

Tahiti

excellent,

possède encore, dans l'isthme de Taravao, un port
Phaéton, dont il serait utile d'assurer la défense,

Port

�LES

velle

:

«

ILES DE LA SOCŒTÉ

L'amiral est

parti

II

pour la côte d'Amé­
de

rique, laissant des ordres qui nous enjoignent
reprendre la mer dès ce soir même.
»

Dès

rivée!

soir 1

Quelques heures après notre ar­
Après plus de quarante jours de traversée 1
ce

Au carré des officiers, on se regarda piteusement
et l'on commenta ces instructions draconiennes;
au gaillard d'avant,
l'équipage, qui n'était pas

descendu à terre depuis trois mois, aurait mur­
muré, sans le coup d'œil terrible du capitaine
d'armes.
Pour mettre fin au
général, le
commandant fit bientôt connaître le but du pro­
chain voyage; ce n'était qu'une promenade dans
l'archipel de la Société; il s'agissait d'aller aux
îles Bora-Bora et Huabine pour offrir le passage aux
indigènes invités par le Gouverneur des Etablis­
sements français aux fêtes nationales qui devaient
être célébrées à Tahiti, le 14 juillet. Le station­
naire était déjà parti pour remplir pareille mission
aux îles Raïatéa et Taha.
Au moment de l'appareillage, le canot du
Gouverneur accosta. C'était un interprète tahitien
qui embarquait pour servir de truchement entre
le commandant et les autorités de Bora-Bora et
de Huahine, îles indépendantes'. Cet interprète
nous était particulièrement recommandé comme
parent des diverses Altesses de l'archipel, toutes
alliées à Pomaré V, roi de Tahiti.
Nous l'invitâmes à descendre au carré, et là,

désappointement

Ife

Cc voyage

est

antérieur à la prise de possession des Iles sous le­
Voir à la fin du volume l'étude dela question
et l'histoire de leur annexion;

Vent par la France.
des Iles sous le Vent
-

�EN

12

OCÉANIE

entre deux bocks, il nous rendit compte de la si­
tuation: « Le gouverneur français, en bonne
amitié, invitait les chefs et les tribus des Iles sous
le Vent à venir à Tahiti, pour assister à la fête
nationale. La France, grande et généreuse, vou­
lait offrir à ses hôtes le logement et le couvert,
les amuser de son mieux pendant la durée des
fêtes et donner des prix aux lauréats des concours
de chants, aux vainqueurs des courses et ré­

gates.

»

une nuit de roulis bien
fatigante, le
Manua entra le 9 juillet ail matin dans la baie
d'Effari, port naturel de l'île Huahine, pays à
l'aspect enchanteur, corbeille de verdure émer­
geant d'un collier de coraux sur lequel la mer
roule des flots furieux.
Le commandant et l'interprète se rendirent
immédiatement chez la reine, Tébaapapa. Le
tambour appela les chefs au conseil, et ces di­
gnitaires s'assemblèrent dans la case royale au­
près de laquelle flottait le drapeau de l'île.
Laissons le Conseil délibérer et promenons­
nous. Tout près du
rivage où accosta notre ba­
leinière, à demi-cachées par les bananiers, nous
apparurent les premières habitations du village
formées de toitures en feuilles de pandanus repo­
sant sur des bambous fichés en terre et espacés
comme les barreaux d'une volière. Ce système
de maisons à claires-voies est parfaitement ap­
proprié au climat de ces pays d'âge d'or où
règne l'éternel printemps.
Deux choses nous frappèrent tout d'abord dans.
le village : la grande propreté des cases et le

Après

�LES

ILES DE LA

SOCIÉTÉ

13

nombre incroyable de machines à coudre qui y
fonctionnent. Les goëlettes de San-Francisco et
de Sydney répandent à foison dans l'archipel ces
machines fort appréciées des paresseuses filles du
pays, qui apprennent à l'école à s'en servir habi­
lement pour coudre leurs peignoirs, les pagnes
de leurs époux et même pour réunir les tresses
de bambou dont elles font des chapeaux. Le
peignoir des Tahitiennes, sorte de gaule aux plis
indécis, qu'elles laissent flotter ou drapent avec
art, est fait d'indienne légère, et même de soie aux
jours de fête. Dans la saison des pluies, les plus
frileuses portent sous te peignoir une chemise et
un
paréo, vêtement ordinaire des hommes, pièce
de cotonnade aux dessins bizarres qui fait le tour
de la taille, se noue sur les hanches et tombe
jusqu'aux genoux. Quant aux chaussures, c'est un
luxe reconnu inutile; les élégantes de Papeete
qui s'avisent d'en porter sont généralement vic­
times de leur coquetterie; au bout d'un quart
d'heure de marche, elles les ont plus souvent
dans les mains qu'aux pieds.
Après nous être baignés, au grand bonheur
des moustiques qui abondent à Huahine, nous
allions retourner à bord quand ·nous ren­
contrâmes deux vieillards à la barbe vénérable,
qui soutenaient leurs pas chancelants sur de longs
bâtons blancs. C'était le commencement du dé­
filé des chefs qui sortaient de chez la reine.
la ara na ! « Vivez 1 » nous dirent ces pères cons­
crits. Tel est le bonjour du pays.
Dans la foule qui suivait, nous remarquâmes
une autorité étroitement emprisonnée dans une

�EN

14

OCÉANIE

de gromm et à l'abri sous un superbe
bolivard Il ne lui manquait qu'une culotte 1
Devant la maison de la reine, l'interprète nous
invita à aller. voir l'arii-vabiné (femme-chef}. Nous
étions mis comme à un retour de chasse au ca­
nard, avec de la boue jusqu'à mi-jambe. Il fallut

redingote

...

pourtant

entrer

...

Téhaapapa était assise au fond de sa case, dans
la pièce principale, de forme ovale; ses deux fils se
tenaient à ses côtés. Dans un coin, accroupis sur
chefs discutaient encore
son Altesse Ca­
naque se leva, et écouta avec dignité le compli­
ment que l'interprète lui adressa de notre part ;
elle y répondit en langue tahitienne, nous souhai­
tant la bienvenue et nous offrant des cocos.
Téhaapapa est une femme de soixante ans au
moins, de manières naturellement distinguées;
elle est vêtue d'un simple pèignoir d'étoffe noire,
sans aucnn ornement. Les deux princes ont le
'type américain franchement accusé. Point n'est
besoin d'en donner le motif. Téhaapapa a été
jeune; comme ses ancêtres, qui lui ont légué des
traits presque européens, elle a eu à son tour la
visite de nobles étrangers, et l'hospitalité en
Océanie est sans bornes Voilàcomment se trans­
forment les races primitives 1
Nous allions prendre congé de la reine, quand
une charmante jeune fille vint jeter un regard
·curieux dans la case, puis s'enfuit en riant; c'était
Piari (Guirlande de fleurs), nièce de la reine, une
étrange et jolie créature, une Andalouse aux che­
veux blonds. Nous devions la retrouver plus tard.

leurs
avec

orteils, quelques

chaleur. A

notre

arrivée,

...

�LES ILES DE LA

SOCIÉTÉ

15

La grande question du voyage avait été agitée
par le conseil des chefs; on acceptait l'invitation
du gouverneur de Tahiti, mais le temps manquait
pour faire prévenir dans l'île de Huahine tous
les intéressés; la reine pria le commandant de
revenir à Effari, au retour de Bora-Bora, second
terme de notre voyage. Cette combinaison ne
dérangeant pas notre route, le projet fut adopté.
Le lendemain, un dimanche, nous arrivâmes
dans l'après-midi au mouillage de Bora-Bora.
Une montagne élevée, dont les formes fantas­
tiques rappellent ces châteaux qu'édifient sur les
bords du Rhin les légendes allemandes, une
forêt d'arbres et de plantes tropicales aux larges
feuilles découpées, un village coquet et riche,
des maisonnettes entourées de palissades en
planches, une mission protestante des plus floris­
V oilà Bora-Bora.
santes
Le cône du Païa, le mont sacré de l'île, est
formé d'énormes blocs de granit empilés les uns
sur les autres et tapissés de pandanus, ces arbres
aux racines
capricieuses qui s'enroulent comme
des serpents autour de la souche principale, aux
branches grêles empanachées de rubans longs
...

et

piquants.

Bora-Bora était le centre religieux des anciens
Maboris. Les canaques y racontent encore aux
voyageurs la fable d'Oro, Dieu de la lumière, fils
de Taaroa, Dieu Créateur, et les cérémonies de
son culte bizarre. Les fêtes des Aéras ou prêtres
d'Oro, se célébraient dans les îles de la Société à
l'équinoxe du Printemps; montés sur des piro­
gues doubles aux mâts enguirlandés des fleurs

�16

EN

du tiaré
dans des

création,

des baies rutilantes du
Polynésie chantaient
inspirés les merveilles de la

(gardénia)

pandanus,

'OCÉANIE

et

les bardes de la

hymnes
en

parcourant

tout

l'archipel.

Nobles et manants (Raatira, Kikino) les rece­
vaient avec une égale déférence pour leur caraco'
tère sacré, dans les baies où ils daignaient
s'arrêter. Des présents somptueux leur étaient
offerts et ils rendaient ces politesses en invitant le
peuple à des scènes dramatiques qui ne peuvent
guère se comparer qu'aux folies antiques des
mystères d'Eleusis.
Voici la légende d'Oro :
«
Oro, voulant se choisir une compagne
parmi les filles de l'homme « Taata », descendit
du premier ciel (Tèrai- Touétai) sur le sommet du
Paia, à Bora-Bora, où habitaient ses deux sœurs
Téouri et Oaaoa, pour leur faire connaitre son
'désir en les priant de l'accompagner sur la terre
d'en bas et de l'aider dans ses recherches. Les
déesses consentirent à servir leur frère dans cette
circonstance délicate; Oro plaça alors l'arc-en-ciel
dans l'air, en le faisant toucher d'une part au
faîte du Païa et de l'autre au rivage de Bora­
Bora,' puis tous trois descendirent par cette route
improvisée. Ayant pris l'aspect d'un guerrier,
Oro; suivi de Téouri et de Oaaoa qui avaient
emprunté les formes et le modeste costume des
jeunes filles du pays, se promena dans les îles de
la Société en donnant des fêtes auxquelles les
femmes surtout étaient invitées.
« Il n'avait
pu rencontrer son idéal et allait
retourner au ciel quand son rêve se réalisa dans
•..

�LES ILES DE LA

SOCIÉTÉ

17

la personne d'une belle mortelle qu'il aperçut se
baignant à Vaïtapé, district de Bora-Bora. Charmé
par cette gracieuse apparition, Oro chargea ses
deux sœurs de négocier l'hymen qui lui tenait
tant au cœur et remonta au sommet du Païa où
elles devaient le rejoindre.
(, Se
présentant aux yeux de la jeune baigneuse,
Vaïrumati, les' sœurs d'Oro lui adressèrent

mille compliments sur sa jolie figure, lui racon­
tèrent qu'elles venaient d'Avanau, autre district
de Bora-Bora, et qu'elles avaient un frère qui dé­
sirait la prendre pour femme.
«
Vous n'êtes pas d'Avanau, leur répondit
Vairumati, mais peu m'importe. Votre frère est­
il jeune et fort?
Est-il de race noble?
S'il
est digne de moi, qu'il vienne, je le recevrai et
-

-

lui donnerai

-

mon cœur.

Téouri et Oaaoa transmirent immédiatement
cette bonne nouvelle au puissant Dieu de la lu­
mière qui apporta bientôt ses hommages aux pieds
de Vaïrumati, Déjà, par les soins de la jeune
fille, l'autel de l'hymen avait été chargé de fruits
et la case ornée des nattes les plus fines.
«

«

Oro resta

longtemps

absent du ciel... il

se

lia

d'amitié, pendant son séjour sur la terre, avec le
grand chef de Raïatéa, Téramanini, qui fonda
lui-même la société des Aéroïs, adorateurs du
soleil radieux
...

Taaroa, Oro, délivré par la mort de
enveloppe humaine, remonta au premier ciel
avec Vaïrumati qui eut sa place parmi les di­
.

«

Le fils de

son

vinités.

»

�18

EN

OCÉANIE

v ous pouvez juger par ce conte de l'esprit
poétique des habitants des îles Sous le Vent.
La journée devant être exclusivement con­
sacrée aux exercices religieux, tout travail manuel
étant défendu le dimanche, nous n'eûmes pas à
Bora-Bora la visite des pirogues, comme à Hua­

hine. Les embarcations du bord conduisirent les
curieux à "terre.
A côté d'un petit môle où. nous débarquâmes,
s'élevait le temple protestant, aux fenêtres à
en un instant, toutes ces fenêtres se
gar­
nirent de.têtes souriantes. Lesfemmes dominaient,
naturellement. Le pasteur qui avait la prétention
de retenir tout le jour ses ouailles dans la maison
du dùnanclie (faré dominica], s'efforça, mais en
vain, de les rappeler à l'ordre. Ces dames dégrin­
golèrent sans façon de leurs balcons improvisés
et nous escortèrent chez la reine.
Son Altesse se nom me Teriimaeoaru a et a douze
ans ; 'elle est fille de Tamatoa, frère de Pomaré V.
Nous nous présentâmes nous-mêmes à la jeune
souveraine qui nous reçut avec une certaine
dignité; quoiqu'ayant la fâcheuse habitude de se
mettre perpétuellement les doigts dans le nez.
.Elle menait tout le monde à la baguette devant

ogives;

nous,

sans

excepter

son

père nourricier, qui

ést

le premier esclave de ses fantaisies. L'enfant en
Océanie est l'objet d'un culte véritable de la part
de ses parents, soit adoptifs} soit légitimes; son
opinion dans les circonstances les plus graves est
considérée comme une révélation du ciel, Alors
-que le conseil des chefs hésite sur le parti à
prendre, une parole prononcée par un marmot
.

,

�LES ILES DE LA

19

ou de la guerre Ce don
de seconde vue que ces peuples superstitieux.
accordent à· l'enfance est l'un des nombreux
traits qui caractérisent leur esprit encore empreint
des croyances naïves d'autrefois.
A Bora-Bora, le conseil décida que la reine, vu
sa jeunesse, n'irait pas à Tahiti, mais que son secré­
taire, son orateur (orero) et les principaux chefs
se rendraient aussitôt que possible à bord du
Mau ua. li était permis aux gens de condition
inférieure de se joindre aux dignitaires de l'île,
dans la limite d'un certain nombre de places qui
furent accordées sur l'heure.
Aux premiers nuages de fumée qui annon­
cèrent aux indigènes que nous avions poussé 1I0S
jeux, une procession de femmes vêtues de leurs
plus beaux atours et se suivant à la file indienne
arriva à l'embarcadère. Les hommes venaient
'ensuite, portant un nombre incroyable de malles
de provenance américaine. Passagers et passa­
gères encombrèrent bientôt le pont du navire.
C était là qu'il leur fallait s'installer pour le voyage
de Bora-Bora à Tahiti, en passant par Huahine ;
le grand air, fort heureusement, n'était pas fait pour
les effrayer. Les femmes s'étendirent sur des
nattes à l'arrière du bâtiment i les hommes furent
parqués à l'avant et arrimèrent tous les colis le
long des bastingages. Après la prière du soir, tout
ce monde s'endormit à la belle étoile.
Ce spectacle était nouveau pour nous i il-devint
vraiment extraordinaire le lendemain, quand les
nombreux invités de Huahine vinrent grossir la
foule des passagers. Ce fut une vraie cohue, un

peut décider de la paix

.

SOCIÉTÉ

..

�20

EN

OCÉANIE

envahissement. Il f avait de l'enthousiasme dans
l'air. Plus de trois cents femmes, aux peignoirs
de nuances éclatantes, montèrent les échelles
comme s'il se fut agi de prendre le navire d'as­
saut, et se couchèrent sur le pont en riant comme
des folles. Plusieurs étaient vraiment jolies, mal­
gré leur teint cuivré. Je remarquai surtout la
princesse Piari, que j'avais déjà vue chez la reine
Téhaapapa, et sa sœur Vitoa. Ces jeunes filles ne
le céderaient en rien aux Européennes pour la finesse des traits et l'élégance de la taille.
Les hommes de Bora-Bora et Huahine, que le
docteur, anthropologiste infatigable, fit tous passer
sous sa toise, étaient des géants à côté de nos
matelots. La force de leurs muscles est d'ailleurs
en rapport parfait avec leur taille. Ils ne tra­
vaillent pas, la terre de ces îles fournissant sans
culture une nourriture abondante; mais qu'une
occasion se présente dans laquelle ils aient à dé­
ployer leur vigueur, et on les voit.lutter avec une
souplesse sans pareille, soulever les fardeaux les
plus pesants, courir ainsi chargés sur la pente
abrupte des montagnes,
Parmi nos passagères, une seule semblait triste.
L'interprète me raconta son histoire, qui est celle
de beaucoup de Tahitiennes dont les unions
morganatiques finissent souvent par l'abandon.
Le mari s'était embarqué dans l'intention de s'ex­
patrier à Tahiti, pour se débarrasser de sa famille
qu'il voulait laisser à Huahine. Sa femme l'avait
suivi, malgré lui, sur le pont du Manua. Il se tenait
debout, les bras croisés, le front haut et dur,
pendant que la délaissée embrassait ses genoux.
.

�LES ILES DE LA

SOCIÉTÉ

21

Cette scène que je croyais être seul à apercevoir
à bord, au milieu du brouhaha du départ, eut un
dénouement inespéré. Un matelot vint se camper,
les deux poings sur les hanches, devant le colosse
et l'interpella en ces termes: « Tu es aussi lâche
que tu es baut, tu ne vois donc pas la petiote? »
Une fillette se cramponnait en effet aux jambes
du Canaque, comme pour s'associer aux vœux
de sa mère. La pauvrette semblait dire: «Partons
ensemble! » La cause était gagnée! Quoique le
Huahinien n'ait rien compris au discours du
Breton, tout honteux de voir qu'on l'observait, il
prit l'enfant dans ses bras et permit à sa femme
de s'asseoir au milieu des autres. Quand l'hélice
s'ébranla pour l'appareillage,' nos passagères se
réunirent par groupes de vingt ou trente et for­
mèrent des cercles; les hommes s'assirent derrière
les femmes, et sur un signal du prince héritier de
Huahine, un chant mélodieux, l' Hymènè, modulé
en parties, s'éleva dans les airs.
C'était un cantique de circonstance, destiné à
appeler les bénédictions de Dieu sur notre
voyage. Ce concert, commencé par une prière,
se prolongea bien avant dans la nuit; les chansons
les plus diverses se succédèrent. Rien de plus
étrange que l'audition d'un chœur tahitien redi­
sant, pendant une de ces nuits merveilleuses des
tropiques, quelque vieux refrain mahori ; tous les
voyageurs qui arrivent en Polynésie sont égale­
ment charmés par la douceur de ces phrases où
les voyelles abondent et par la justesse et l'é­
tendue des voix des natifs.
Parrni mes souvenirs d'Océanie, 'Iles bymcnès

�22

EN

OCÉANIE

tiennent la première place; on ne s'en lasse
Mais quelles heures délicieuses je passai,
cette nuit-là surtout, à les entendre 1 Le ciel pur
était illuminé par des millions d'étoiles, et le na­
vire filait rapidement au milieu de la mer phos­
phorescente, laissant dans son sillage comme
une large traînée d'argent fondu. J'avais pris le
parti de m'étendre sur la passerelle, ne pouvant
circuler sur le pont, tant il était encombré, ni me
réfugier dans ma chambre que la chaleur de la
machine rendait inhabitable. Je renonce à décrire
les incidents de la traversée. De mon poste d'ob­
servation, je distinguai bien des choses pourtantl
A l'avant, c'était une fourmilière d'hommes; les
Canaques et l'équipage du Manua fraternisaient;
à l'arrière, couchées sur des oreillers et des nattes
entassées, les princesses et leurs nombreuses sui­
vantes semblaient autant de sirènes envahissant
le navire. Piari, abritée comme sous une tente
par le capot en toile d'un canon, dégustait, en
compagnie de son frère et de plusieurs dames
d'honneur, un pâté de foie gras offert par le plus
galant des officiers. De nature plus sentimentale,
Vitoa essayait, avec un aimable laisser-aller, de
'capter l'attention d'un jeune timonier dont la
jolie tournure l'émerveillait.
Autour du grand mât et de la claire-voie de la
machine, tout le long des bastingages, s'étaient
installés, dans un pêle-mêle indescriptible, les
passagers huahiniens de classe inférieure, hom­
mes, femmes, enfants, dont plusieurs encore à la
mamelle. Seule, la passerelle, d'où l'on gouver­
nait, était respectée.

jamais.

,

�LES ILES DE

LA

SOCIÉTÉ

23

Vers trois heures du matin, le sommeil s'em­
para de cette foule que le bonheur d'un voyage à
Tahiti avait tenue éveillée jusque là. On n'en­
tendait plus alors que les commandements de
l'officier de quart répétés par la voix de stentor
du maître de manœuvre : «A vider les es­
carbilles 1 »

du

les sommets fantastiques de
de Tahiti, se profilèrent à l'ho­
rizon; on allait arriver 1 Tout le monde de se
frotter les y�ux, de s'étirer,' de causer joyeusement
en
regardant la terre. Ces dames remplacèrent
leurs vêtements de voyage par des gaules bro­
dées, lissèrent leurs beaux cheveux noirs, et les
enduisirent de monoï, huile de coco dans laquelle
a séjourné la fleur du gardénia ou la poudre de
santal.
Au

point

Moorèa, l'île

jour,

sœur

A Papeete, toute notre cargaison vivante fut
rapidement débarquée. Les quais étaient couverts
d'une foule nombreuse qui attendait notre arrivée.

L'aviso-stationnaire avait déjà amené des îles
Raïatea et Taha plusieurs centaines d'invités qui
parcouraient les rues, tambours et drapeaux
en tête .•

Alors, pendant que l'équipage faisait la toilette
du Manua, je regardai la ville. Les cimes impo­
santes de l'Orobéna et de l'Aoraï qui dominaient
le paysage, étaient couronnées de blanches va­
peurs; dans la plaine, comme autant de nids
perdus dans la verdure, se détachaient les cases,
souvent

élégantes, toujours commodes, qui cons­
petite ville créole la plus ombragée, la

tituent.la

.

�EN

plus

OCÉANIE

coquette qu'on puisse rêver. Au-dessus de

rue et dans toute sa longueur, les arbres
entrelacent leurs branches noueuses en formant
une voûte; les grosses fleurs rouges ou jaunes du
burao et celles du tiaré embaument cet Eden.
Je descendis à terre et vis que de nombreux
préparatifs avaient été faits pour recevoir les ha­
bitants des Iles sous le Vent. Des cases communes,
de grande dimension, s'élevaient à Papeete et
aux environs pour leur servir de demeures pen­
dant la durée des fêtes. Tous les besoins des
invités se trouvaient largement prévus. Des indi­
gènes, aux gages du gouvernement, étaient allés
dans la montagne pour y récolter des provisions
de feï, grosselbanane'[sauvage qui est le fond de
l'alimentation des Tahitiens. Nos passagers re­
cevront en outre, chaque jour, la ration du
soldat; pour eux, c'est l'abondance, car leur
nourriture est ordinairement peu variée. Rien de
plus simple que leur cuisine ordinaire; elle est
encore à peu près la même qu'au temps de Cook
et de Bougainville. Pour s'en convaincre, il suffit
d'entrer dans la première case venue. Le sol,
dans la maison, est jonché d'herbe épaisse; des
nattes, parfois un lit grossier, et des malles fer­
mant à clef, composent le mobilier. Une remar­
quable propreté distingue ces habitations. Les
Tahitiens mangent dehors, à l' ombre des cocotiers
oudes maïorés; ils cuisinent en plein air. La viande
de porc, la seule qui soit mangeable dans le pays,
est cuite à l'étouffée; un trou est creusé en terre
et garni de cailloux rougis au feu; la chair, en­
veloppée de feuilles de bananier, y est placée et

chaque

-,

�LES

ILES DE LA

SOCIÉTÉ

recouverte d'une autre couche de

"25

pierres brûlan­

couche de plantes aromatiques et quel­
ques pelletées de terre ferment ce four improvisé.
Quand le soleil marque l'heure du repas, la
famille s'assied en rond et le père dit la prière.
Les mets sont apportés par des jeunes filles au
front couronné de fleurs; des feuilles servent de
plats et d'assiettes. On se couche alors pour
manger, à la manière antique. A côté de la viande
et dufeïbouilli est placé, devant chaque conv-ive,
une calebasse pleine d'eau où il trempe ses doigts
à chaque instant. D'autres récipients contiennent
soit le miii-miti, sauce aigrelette dont on assai­
sonne le poisson mangé cru, soit le lait de coco,
boisson habituelle. QUaRt au dessert, il suffit d'é­
tendre la main au-dessus de sa tête; les oranges,
les mangues, les bananes, mûrissent aux arbres
pour tout le monde; les ananas sortent de terre

tes;

à

une

vos

pieds.

Les Océaniens sont les privilégiés du ciel; ils
se laissent vivre. Leur existence est toute de
bonheur et de plaisirs faciles. Ils ont la physio­
nomie riante et bonne parce qu'ils ne connaissent
pas le souci, le front élevé et fier parce qu'ils se
sentent libres. Le jour, ils se couchent à l'ombre
et s'endorment; lesoir, ils chantent de vieux hy­
ménés, chansons de guerre ou d'amour, dansent
la Dupa-Dupa ou composent des poèmes rythmés.
Souvent, quand la nuit est venue, ils discutent la
Bible ou écoutent les récits du conteur de la
veillée. C'est une race d'indolents et gais trou­
badours, entretenus par la nature.
Le soir même de notre arrivée à Tahiti, je

�26

louai

EN

une

américain,
-droit

voiture
et

avec

OCÉANIE

énorme,

sorte

de

break

plusieurs camarades, j'allai

chemin, du côté de la pointe V énus ;
voulions voir le tombeau de la reine
Pomaré, à Arué
Au pont de l'Ouest, au moment de sortir de la
ville, nous nous trouvâmes entourés par une foule
en délire; on dansait la oupa-oupa au son des
accordéons, instruments fort en faveur dans le
pays. La oupa-oupa est un ensem blede contorsions
grotesques, qui tendent heureusement à se trans­
former en mouvements plus gracieux.
Nous étions tombés, sans le savoir, dans le
camp de Huahine i nous filmes bientôt reconnus.
li nous fallut aller visiter la maison commune,
au pas de course,
entraînés dans la brousse
par nos passagers et passagères, pris de gré ou de
force, enlevés. L'aspect intérieur de cette case
était des plus singuliers i des torches y répan­
daient une lumière rougeâtre i couchés sur des
nattes, complètement enveloppés dans des étoffes
en écorce d'aüté ou
tapas, des pieds à la tête
inclusivement, les dormeurs avaient l'air d'être
couverts de linceuils. Cette toilet.te de momie a
pour but de préserver le corps de la piqûre des
moustiques i il faut être Canaque pour ne pas
étouffer dans un pareil accoutrement. Hommes
et femmes, qui reposaient ensemble, se levèrent
'comme autant de spectres en nous entendant;
nous nous éclipsâmes dans la bagarre et rega­
gnâmes notre voiture.
Les princesses Piari et Vitoa, accompagnées
par le vieil orateur de la reine de Bora-Bora, leur
mon

nous

.

.

�LES ILES DE LA

SOCIÉTÉ

27

respectable mentor, [';y étaient installées en notre
absence, trouvant la farce du meilleur goût et
s'invitant à la promenade sans cérémonie. Emer­
veillés par l'aimable simplicité de Leurs Al­
tesses, nous ne cherchâmes pas à les déloger;
surprise était une attraction nouvelle pour
promenade.
La nuit était tiède, le ciel d'une clarté splen­
dide; la route passait au milieu de plantations
de cannes à sucre et de cotonniers; des lauriers­
roses, des gardénias et des vaniliers aux lianes
cette

notre

grimpantes formaient
chaque côté,
A

une

haie

odorante

de

quelque distance d'Arué, propriété royale où

de Pomarè-Vabinè, le che­
min devint impraticable pour notre break, dont
les dimensions étaient telles qu'il nous fut im­
possible de le faire tourner; il fallut descendre
et faire à pied les quelques pas qui nOlIS séparaient
du monument funèbre.
Vitoa, ordinairement folâtre, avait un air triste
et anxieux qui me surprit; elle se soutenait
peine. Mai, l'orateur, la porta sur un tertre de
gazon où elle s'étendit, puis s'assit près d'elle
sans plus vouloir changer de place. Prenant alors.
la princesse Piari à part, je lui demandai pourquoi
ce trouble extraordinaire qu'elle paraissait elle­
« C'est l'ombre de la reùte
même ressentir?
qui
leur fait peur, » me répondit-elle en anglais, tout
se

trouve le tombeau

à

-

en

tremblant un peu.
Pour rompre le charme,

je proposai

aux

Euro­

péens qui m'accompagnaient de faire le tour du
tombeau, élevé au milieu d'une clairière, près de

-

�28

EN

OCÉANIE

la

plage baignée par la marée montante. Voyant
nous ne
partagions pas sa crainte supersti­
tieuse, Mai, qui ne manque pas d'amour-propre,
que

suivit, entraînant avec lui les jeunes filles.
spectacle pouvait paraître fantastique et
frapper des imaginations tahitiennes, car la
croyance aux esprits de la nuit, aux revenants
(tupapaii), est encore enracinée chez ce peuple.
Le mausolée affecte la forme d'une pyramide

nous

Le

blocs de corail
clair de lune.
Des aïtos (arbres de fer), que l'on trouve dans
tous les endroits sacrés en Océanie, inclinaient
leurs branches grêles sur le tombeau.
La vieille reille, si célèbre dans l'histoire de
Tahiti, et morte depuis quelques années seule­
ment, ne reposerait pas, si j'en crois les on-dit,
dans cette. sépulture officielle, mais à côté, dans'
une case modeste. C'était une habitude canaque
de cacher les corps des rois' et des chefs fameux;
on y revient encore quelquefois. Un parent a seul
alors le secret du caveau où dort le mort, les pieds
du côté du levant.
Quand nous remontâmes en voiture, les prin­
cesses étaient extrêmement fières de leur expédi­
tion ; le retour à Papeete fut très gai. La route,
à certains moments, longe la côte;
on pêchait
dans la rade. Rien de plus curieux que ce spec­
tacle: la pirogue s'arrête au-dessus des bancs de
coraux; les pêcheurs, au nombre de deux au
moins, se dépouillent de leurs vêtements. L'un
porte une torche de bambous enflammés pour
attirer le poisson jusqu'au récif, l'autre a en main

quadrangulaire;

il est construit

en

brut, d'une blancheur éclatante

au

-

�LES ILES DE LA

SOCIÉTÉ

épieu pour le harponner. Il y a souvent une
flottille de ces pirogues sur la ceinture de corail
qui délimite la rade de Papeete et enserre tout un
côté de l'île. Les lueurs qui courent tout le long
des brisants, les ombres des pêcheurs nus qui
s'agitent et s'allongent sur l'eau polie comme une
glace, les bruits de la mer qui bat violemment
les rochers au large, la beauté des nuits tahi­
tiennes, tout contribue à rendre le tableau sai­
sissant.
Le J 3 juillet au matin, le roi Pomaré V a ho­
noré le Manua de sa visite. Ce Pomaré est le fils
aîné de Pomaré-Vahiné, la: reine dont tout le
monde a connu lé nom i elle signa le traité par
lequel Tahiti se mettait sous le protectorat de la
France, malgré les agissements du missionnaire­
apothicaire Pritchard et les protestations de
un

l'Angleterre, toujours jalouse, quoique peu scrupu­
leuse, en pareilles matières. Complétant l'œuvre
de sa mère, le roi actuel a consenti à l'annexion
définitive de Tahiti, comme colonie française.
Notre gouvernement lui sert en échange 4°.000
francs de rente, après lui avoir payé toutes ses
dettes. Il a, en outre, le revenu de ses terres.
Chaque cocotier, principale ressource des pro­
priétaires fonciers à Tahiti, représente de 3 à
5 francs de rente. Les plantations sont SOUTent
considérables i cette culture, qui ne demande
aucun soin d'entretien, est doic l'origine de pré­
cieux rendements, souvent de fortunes réelles
pour le pays, Le coprah ou amande de coco,
qu'on laisse vieillir et dont on exprime la matière
grasse, sert à faire le savon commun.

�EN OCÉANIE

Les honneurs que rendent les bâtiments de
au roi Pomaré V sont ceux dus aux sou­
verains; ils ont été réglés dans le traité d'annexion
de l'île à la France, en 1880.
Revêtu d'un uniforme étincelant de broderies
-d'or qu'il doit, paraît-il, à la générosité de Mac­
Mahon, Pomaré V arriva à bord avec un aide de
camp du gouverneur de Tahiti et un interprète.
Le grand pavois était hissé; les matelots, debout
sur les vergues, crièrent sept fois: Vive la RéPu­
blique! Pomaré, qui est bon prince, sans s'effa­
roucher de cette politesse toute démocratique,
se fit présenter l'état-major qui l'attendait à la
coupée, en grande' tenue, sabre en main. Le
clairon sonnait, la garde-présentait les armes.­
Sa Majesté passa l'équipage en revue, apprécia
.en fin connaisseur la cave du commandant, et
-redescendit dans son canot.
Une salve de vingt et un coups de canon et'
sept nouveaux cris officiels saluèrent le départ du
roi. Après la première détonation, Pomaré, par­
ticulièrement sensible à ces démonstrations

guerre

bruyantes, ne put s'empêcher d'agiter son claque
orné de plumes blanches, avant que son embar­
cation touchât terre. Le dernier roi de Tahiti est
un homme de fort belle prestance, mais de figure
bestiale. Quoiqu'il ne parle que la langue tahi­
tienne, il est fait à nos usages et reçoit aimable­
ment les visiteurs qui vont frapper à sa porte.
Nous n'avons eu qu'à nous louer de son hospi­
talité et aurions mauvaise grâce à dévoiler les
arcanes de sa vie intime. Ses malheurs dornes­

tiques

ne

.sont

cependant

un

mystère. pour

�LES ILES DE LA

SOCIÉTÉ

31

personne, La reine Maraü n'a pris un époux que
elle a fait un mariage purement
pour la forme
...

politique.

*

La soirée du 13 juillet fut consacrée au
des bymènès des îles de la Société;
on dirait en France, concours d'orphéons. La
vaste place du gouvernement était illuminée a
giorno, avec des lanternes chinoises; tout autour,
chaque chœur se tenait auprès du drapeau de son
île ou de son district. On comptait ainsi trente.
Q)'111énés, formant un ensemble de huit cents
exécutants dont les trois quarts appartenaient au
beau sexe.
concours

Le jury s'assembla et chaque bymèn« se fit
entendre à tour de rôle. Je restai sous le charme
jusqu'à onze heures du soir. Le premier prix fut
gagné par le district tahitien de Piré, ponr un
chant à plusieurs parties, intitulé: Ia ora na
Farani l « Salut, ô Français 1 D. Le chœur était
conduit par le rejeton dégénéré d'une famille
illustre, Paofaï, mon blanchisseur. Le fils de ce
personnage en débine a une très haute idée de
son pays. Il me demandait un jour si je connais­
sais Cherbourg.
As­
Oui, lui répondis-je.
tu vu dans cette ville la statue de Napoléon !Cr?
Oui.
Tu sais alors quel est le pays
reprit-il.
que montre là Bonaparte, en étendant son bras
Eh bienl c'est
du côté de la mer?
Non.
Tahiti dont il convoitait la conquête. » Interpré-

-

-

-

-

•

en

Le divorce du roi et de
1888.

-

ja

reine de Tahiti

a

été

prononcé

.

�EN OCÉANIE

.

tation chauviniste d'une image qui courait sur les
bancs de l'école de Papeete.
Dès huit heures du matin, le 14 juillet, la bat­
terie du fort Faërë annonça la Fête nationale.
Les bâtiments de guerre arborèrent leurs pavillons, une foule énorme d'indigènes entoura
une estrade élevée sur le quai des Subsistances,
et se mit à pousser des hurrahs assourdissants.
On ne voyait partout que colonnes pavoisées,
portant sur des rubans enroulés comme des
devises de mirlitons, les noms. de Grévy et de
Pomaré V. Touchante association!
Le cortège, composé des principales autorités
blanches et foncées du pays, arriva bientôt et
prit possession de l'estrade. Le gouverneur
des Etablissements français" et Pomaré V, en
grande tenue d'amiral, présidèrent la fête qui
s'ouvrit par des discours en français et en tahi­
tien. Des hyrnénés, rangés autour de l'estrade,
chantaient à tue-tête la Marseillaise, traduite en
tahitien.
Figurez-vous le mélange des uniformes et des
costumes des créoles, si riches en couleurs; tout
étincelle sous un soleil de feu. L'aspect un peu
criard de cette foule bigarrée ne choque point la
vue à Tahiti, au contraire; ces nuances si vives,
sont en harmonié avec les tons chauds de la
terre et du ciel.
Des courses de chevaux et d'hommes; des
...

•

Ces établissements comprennent actuellement (1888) : les t1es
ou Tahiti, les Wallis, les Cook, les Tubuaï, Rapa,
archipel des Tuamotu, les. Gambier et les îles Marqui­

de la Société

l'immense
ses.

..:.�.
;

.M'';'�_''':

••

'

�LES

îLES

DE LA

SOCIÉTÉ

33

où nous vîmes deux pirogues, montées
chacune par plus de trente femmes, lutter ensem­
ble; des jeux de toute sorte, occupèrent la
journée. Les raffines aimèrent mieux dormir aux
heures ordinaires de sieste et manifester leur
joie au clair de lune par des danses échevelées.
Pour moi, la grande curiosité de cette
nuit, où toute une population, redevenue sau­
vage dans l'orgie, célébrait si singulièrement
la prise de la Bastille, fut le spectacle de la mu­
sique sur la place du Gouvernement, et du bal
officiel offert _à la sociètè blancbe de Papeete,
société des plus mélangées: quelques femmes de
fonctionnaires; des étrangères, filles ou femmes
d'aventuriers dont la longue résidence dans le
pays a fait oublier l'origine douteuse; des demi­
blanches qui, loin d'être à l'index et de consti­
tuer une 'classe de parias comme dans nos autres
colonies, sont d'autant plus en faveur que leur
abord est plus aimable. A Tahiti, on n'a pas de
préjugés! Pendant le bal auquel j'assistai, un
habitant du pays me montra, dans la salle de
billard, Sa Majesté Pomaré faisant des carambo­
lages avec un revenant de Nouméa, maintenant
perruquier à Papeete. Mon cicérone n'avait
guère le droit de critique; il m'avait été présenté
comme ayant rempli à Tahiti un emploi élevé
sous l'Empire, et je sus le lendemain que des
antécédents assez obscurs avaient précédé cette

régates

-

fortune singulière.
Le Gouvernement est un vaste bâtiment carré,
entouré de vérandahs, donnant d'une part sur
les salons, et, de l'autre, sur les jardins. Le coup
3·

�EN

34

OCÉANIE

d' œil du bal est peut-être plus attrayant des
allées du jardin que de l'intérieur des salons. La
musique joue sous les arbres et l'accès du parc
est libre pour les indigènes qui profitent avec
enthousiasme de la permission. Les Tahitiennes,
folles de musique et de danse, envahissent les
vérandahs et regardent avidement, accoudées
aux fenêtres de la salle de bal, les vabùl}jarmzi
les femmes blanches entraînées par leurs cavaliers
dans les tourbillons de valses effrénées. Beau­
coup de danseurs désertent le bal pour se mêler
aux
spectateurs; alors les galops. sont conduits
avec autant d'entrain au dehors qu'au dedans. Il
n'y a pour cela qu'à escalader les fenêtres. Ici,
ce manquement à toutes les règles ne tire pas à

conséquences.
Ces jours de fête devaient cependant avoir
leur fin. Nous prîmes la mer pour reconduire
nos passagers à Huahine et à Bora-Bora. Ce
retour fut plus accidenté que l'aller. Pendant la
nuit, un otage épouvantable, avec éclairs et pluie
torrentielle, éclata tout à coup. Ce fut une vraie
débâcle. Sur le pont, on ne distinguait plus rien
qu'une masse informe d'êtres humains murmu­
rant, se bousculant sans pitié. Au milieu de ces
six cents effarés, les matelots, obéissant ponc­
tuellement à la voix du commandant, couraient
partout pour carguer les voiles gonflées par un
vent furieux: le grain s'était abattu sur nous avec
la rapidité de la foudre.

Nos

passagères de distinction,

et leurs

suivantes,

ne

les princesses
savaient pas où s'abriter

�LES

ttss DE

LA

SOCIÉTÉ

35

déluge qui remplissait d'eau les appar­
de l'arrière.
Leurs Altesses étaient misérablement trem­
pées dans leurs peignoirs de mousseline. Je pus
abriter plusieurs de ces nobles têtes sous mon
manteau : faible ressource 1
Cette scène comique se transforma en scène
pathétique.; Au milieu de l'orage, je vis un
groupe se former autour d'un canon, avec des
C'est une
allures affolées.
Qu'y. a-t-il ?
femme qui accouche 1
Il ne manquait plus
contre

le

tements

-

-

-

que cela.
L'orateur de la reine de Bora-Bora courut à
un officier, pour lui demander, devinez quoi?
Du papier 1 Il ne pensait, cet homme officiel,
qu'à constater la naissance. Il fut renvoyé 'aux
calendes grecques. Où va se nicher l'esprit de
paperasses? Notez que l'état civil est un mythe
à Huahine, patrie des parents du nouveau-né.
Quand nous arrivâmes devant l'île, le len­
demain, la jeune mère était debout. Elle des­
cendit dans sa pirogue avec son enfant sur
le dos, sans vouloir accepter le secours de .per­
-

sonne.

Le nouveau-né,

bateau, Mallua,

qu'on

nous

a

salua,

baptisé du nom du
quittant le bord,

en

d'un formidable hyméné à sa façon. « Le gars
vivra vieux, dit un quartier-maître de manœuvre,_
il a UlI bon porte-voix ! » Il pourra, en tous cas,
et de naissance, avoir le pied marin.
Le soir, nous étions à Bora-Bora, où nous
passâmes la nuit. Les passagers du Mallua
firent à l'état-major les honneurs de leurs cases.

�EN OCÉANIE

Invités à boire chez l'orateur Maï le lait de
de

coco

pour le remercier,
JJfalborough s'en va-t'en guerre, avec accompa­
gnement d'accordéon; les beautés de Bora-Bora
nous écoutaient ravies,
Après la oupa-oupa des adieux, il fallut re­

l'amitié,

tourner à

amis d'un

nous

bord;
jour.

chantâmes,

nous ne

devions

plus revoir

Matelots, matelots, vous déploierez les voiles,
Vous voguerez, joyeux parfois, mornes souvent;
Et vous regarderez aux lueurs des étoiles
La rive, écueil ou port selon le coup de vent,

ces

�RAPA

37

II

RAPA.

-

ARCHIPEL
LES ILES

DES

GAMBIER.

MARQUISES.

nous
Le
devons garder Rapa,:
Sa situation.
roi Parima.
Souvenirs de Mangaréva; une nécropole.
Vue d'ensemble sur l'archipel
Moyen de régénérer la race.
des Marquises. Caractère des indigènes. Le tatouage.

Pourquoi

-

-

-

-

RAPA

L'île Rapa ressemble, de loin, à quelque
immense citadelle du moyen-âge aux murailles
abruptes garnies de tours, flanquées de machi­
coulis et de bastions.
C'est une terre élevée, d'origine purement
volcanique, amas de pics et de mamelons tour­
mentés, masse trachytique sillonnée par des
filons de basalte et formant une sorte d'anneau
irrégulier dont le centre est occupé par une
vaste rade protégée de tous côtés contre les
vents de la mer. Ces soulèvements plutoniens
ont une apparence remarquable; les falaises
escarpées des côtes, les montagnes de l'intérieur

�OCÉANIE

EN

sont

fer

teintées de

qui

larges plaques

ressortent au

soleil

au

rouges ou gris de
milieu des feuilla­

ges de la brousse.
Découverte par Vancouver, en 1791, Rapa a
par la famille des Pomaré et a
accepté, en 1867, le pavillon du protectorat
français hissé dans la baie d'Aburfi en présence
de l'équipage du Latouche- Tréoille. il importait,
dès lors, d'affirmer nos droits sur ce port qu'une
ligne de paquebots anglais choisit comme escale
de 1867 à 1869. Ces paquebots effectuaient en
16 jours la traversée de Panama à Auckland.
été soumise

petite île de Rapa, perdue dans les immen­
solitudes du Pacifique-Sud, a été l'objet de
vives discussions pendant ces dernières années.
Les Anglais, qui savent bien quelle serait son
La

ses

en cas de guerre entre
les différentes nations européennes maîtresses
des archipels océaniens, nous ont tout simple­
ment demandé en 1885 la cession de ce racber
dont nous ne faisions rien Notre gouvernement
a: sagement compris qu'il fallait garder Rapa où
le drapeau tricolore avait déjà remplacé celui du
Protectorat en 1.881.

importance stratégique

...

croiseurs de guerre la pré­
d'un mouillage dans une partie
du monde où l'on n'en pourrait trouver d'autres;
l'entrée du. port est difficile mais on pourrait
l'améliorer; le balisage fait par les officiers du
Hussard est d'ailleurs suffisant pour permettre
aux navires d'arriver jusqu'au hâvre intérieur
sans s'échouer sur les pâtés de coraux qui garnis-

Rapa

cieuse

offre

aux

ressource

�RAPA

39

sent la passe. La défense de

ce mouillage serait
très aisée.
La population cie Rapa a été estimée à 2,000
âmes par Vancouver en 1791, mais les ancien­
nes cultures de taro sont assez considérables
pour permettre de l'évaluer à un chi ffre supé­
rieur, double peut-être, à l'époque de la décou­
verte. Les épidémies de dyssenterie de 1825 et
1846 ont réduit à un tel point cette population,
qu'elle n'est plus guère actuellement que de IS0
personnes. Les combats meurtriers de tribu à
tribu n'ont pas peu contribué, d'ailleurs, à
amoindrir la race autochtone; les guerriers de
Rapa étaient réputés pour leur vaillance et leur
férocité. Les Pomaré s'enorgueillissaient beau­
coup d'avoir imposé à ces anthropophages le joug
de leur suprématie.
Le Manua est entré dans la baie d'Ahuréi
une petite demi-heure
banc de corail de la passe Mais le brave
navire s'en est tiré sans une égratignure, grâce
au sang-froid de son commandant. Les coraux,
assez friables dans leurs couches supérieures, s'é­
miettaient en se brisant sous la quine du bâ­
timent et se réduisaient en une 'poudre blan­
che qui donnait à l'eau la couleur du lait.
En arrivant au mouillage de Rapa, on voit au
sud de la baie une douzaine de cases d'as­
Sur
pect misérable, c'est la capitale, Ahurèi
la plage nord se découvrent encore quelques
chaumines, c'est la bourgade d'Aréa. Le troi­
sième village de l'île, Tupuai, est juché sur les
montagnes de l'intérieur.

en

se

sur un

reposant pendant

...

...

�EN

OCÉANIE

Je descendis

à terre et fus frappé de la tristesse
pauvre pays où l'arbre à pain ne pousse
pas, où le cocotier ne produit pas de fruits
Quelques indigènes vêtus de tapa (étoffe bien lé­
gère pour la température qui ne dépassait pas ce
jour-là 11° centig., et devient glaciale au mois de
juin), vinrent m'offrir à un prix élevé des porcs
et des volailles, vantant hautement l'excellence
de leur marchandise; je me contentai d'acheter
un petit panier contenant du poisson, une belle
langouste, des huîtres et des palourdes que
me présenta gracieusement une jeune fille assez
gentille. Cette vahiné me fit comprendre qu'elle
était l'unique enfant du roi Padma et m'invita à
venir immédiatement rendre mes devoirs à sa fa­
mille. Je faillis étouffer en entrant sous la hutte
du Grand-chef, qui n'avait qu'une étroite ouver­
ture en guise de porte et de fenêtres ; la chaleur
y était insupportable.

de

ce

...

Après un

moment

d'étonnement, je distinguai

fond de cet antre un indigène qui raccommo­
dait un filet en fils de burao, étendu près de
deux femmes occupées à tresser des nattes gros­
sières; des noyaux de tiaïri (aleurites triloba)
enfilés sur un roseau et servant de luminaire
dans le pays, un paquet de tapas, des feuilles de
tabac desséchées, un grand plat en bois rempli
de taro conservé ou tioo traînaient à terre dans
un désordre qui n'avait rien d'artistique
J'allais
parvenir jusqu'à l'homme, qui n'était autre que.
l'illustre Parima lui-même, quand trois chèvres
et un énorme bouc dissimulés derrière un rideau,
vinrent me, bousculer à me faire perdre l'éau

...

�RAPA

Mon arrivée était un évènement
les habitants. de la case; Parima s'ex­
cusa, excusa ses femmes et ses chèvres, et m'of­
frit mystérieusement une petite bouteil!e _en
m'engageant à la porter à mes lèvres. C'était de
l'eau-de-vie de ti, absolument détestable; toute
la cave royale 1
Je fis causer Parima et appris de lui tout ce
qu'on peut savoir sur Rapa. Le grand chef s'ex­
primait facilement en tahitien. L'île se divise en
douze parties appartenant à des propriétaires
différents, chefs sur leur territoire et en droit
d'exiger des redevances en nature de _tous les
habitants qui y vivent. Les naturels de l'He sont,
en somme, soumis à une sorte de cheptel plutôt
qu'à une autorité politique:
Le roi Parima rend la justice à Ahuréi, en
bon juge de paix, mais sans code L'adultère et
la fabrication prohibée de l'alcool de ti sont à
peu près les seuls délits contre lesquels il ait à
sévir. Les coupables sont condamnés à des tra­
vaux d'utilité publique.
Parima me parla des fouilles qu'ont faites les
matelots du Guichen en 1881 pour retirer du
charbon de son He ; malheureusement ce charbon
est pyriteux ; il me montra aussi, non loin de sa
demeure, un essai de plantation de pommes de
terre d'une apparence peu encourageante. IJa
pomme de terre pousse cependant très-bien dans
la Nouvelle-Zélande dont la température se rap­
proche singulièremen t de celle de Rapa,
J'ai fait quelques excursions dans les mon­
tagnes de l'île avant de la quitter, excursions

quilibre.

-

pour tous

...

�oCÉANIE

EN

à travers mille petits vallons tortueux
direction déterminée, creusés au cen­
tre par des lits de torrents à sec ; seul, le ruis­
seau de la baie d'Ahuréï permettrait l'établisse­
ment d'une aiguade; il ne tarit pas. Le long
de ces torrents, j'ai cueilli des plants de gin­
gembre ; ils abondent dans les montagnes et
pourraient faire l'objet d'un commerce d'ex­

fatigantes
et

sans

portation.
On trouve sur les sommets de Rapa de cu­
rieux vestiges des anciens forts qu'élevaient
les premiers habitants du pays, toujours oc­
cupés à guerroyer entre eux, se disputant le taro
et les cochons, vraie lutte jou?" "existence
....

L'ARCHIPEL

DES GAMBIER

J'arrivai aux ;les Gambier, venant de Rapa,
après quatre jours de navigation à la vapeur, avec
vent debout et des pluies perpétuelles. La brume,
qui voilait l'horizon, disparut tout-à-coup et je vis
les huit îles de l'archipel qui se montraient
successivement sous forme de masses noires,
à peu de distance les

des autres ; les trois
Heuwakéna et Toro­

unes

principales, Mallgaréva,
waï sont seules habitées.

Mangaréva, avec son pic haut de 400 m., sem­
ble commander fièrement aux autres terres qui
l'entourent; elle n'a pourtant que deux �ieues de

longueur.
Avant de

parvenir au mouillage de Rikitéa,
capitale de Mangaréva, je dus traverser
l'archipel. Ces îles, produits d'éruptions sousport

et

�L'ARCHIPEL

DES

GAlIffiIER

4..3

boisées à leur base et arides au
leurs rochers gris s'étalent de larges
taches pourprées ; leurs côtes, échancrées de
petites anses où la lame déferle tout doucement,
sont bordées de coraux aux enchevêtrements
bizarres puis le navire pénètre dans la mer inté­
rieure de Mangaréva, couverte d'énormes taches
vertes qui révèlent autant de récifs toujours dan­
gereux ; parfois, au contraire,' le flot brise sur
un
point déterminé, c'est alors une roche à fleur
d'eau qu'il faut éviter.
On éprouve un sincère sentiment de bien-être
quand, tous ces obstacles franchis, le navire
s'arrête au mouillage de Rikitéa, assez loin de
terre. Le village, ."11 de ce point, produit un certain
effet; le regard du voyageur passe des deux tours
de l'église de la Mission au mont Duff, terminé
en cône, puis à l'habitation du Résident, au drapeau
national qui se déploie en plis ondulés, à l'allée
ombreuse de la côte semée de maisons construites
avec d'énormes blocs de corail blanc.
Quand on se promène à terre, l'illusion dispa­
raît... Ce pays est une nécropole; la grande église
reste vide, voire même aux jours de fêtes, et les
anciennes demeures des habitants morts, aux
murailles épaisses, verdies par la pluie, à l'intérieur
rempli de broussailles, au toit défoncé, ne ressem­
blent plus qu'à des sépulcres abandonnés.
La mortalité, aux Gambier, est effrayante;
d'affreuses maladies ont décimé la population
aussi belle, aussi forte pourtant que celle de
Tahiti, mais incapable de lutter contre les fléaux
de l'invasion blanche Les femmes ne dépassent

marines,

sont

sommet;

sur

.

...

...

�44

EN

OCÉANIE

de 2S ans à Mangaréva et les quel­
ques enfants que l'on voit encore, jouant dans
les ruines du village, sont tous atteints de

guère l'âge

scrofule.
Pour 160 décès par an, on ne compte, en
moyenne, que II naissances, aux Gambier On
n'y trouve plus qu'une femme pour sept hommes.
Le gouvernement français et les missionnaires se
sont préoccupés, mais sans résultat, de la régé­
nération de cette race qui s'éteint.
La mission a demandé à la maison-mère de
Picpus, à Santiago, d'envoyer à Mangaréva et à
Torowaï un certain nombre d'orphelines chi­
liennes élevées par ses soins. Mais les plus­
déshéritées de ces jeunes filles ont reculé devant
la pensée du voyage et surtout de l'union avec
des sauvages.
J'estime qu'il serait de bonne justice de trans­
porter aux Gambier les condamnées dont on ne
sait que faire en France et de les marier aux
Canaques. Les femmes récidivistes, par exemple,
rachèteraient ainsi leurs fautes en s'associant à
une œuvre vraiment humanitaire
A quelles causes devons-nous attribuer la ruine
des Gambier? Aux maladies d'abord, mais aussi
à l'isolement géographique et à la pauvreté de
l'archipel; enfin, à l'essai de théocratie peu réussi,
tenté par l'Ordre de Picpus. La Mission des îles
Gambier est l'antithèse trop absolue de celle des
Wallis, si habilement dirigée par les Maristes.
Les iles Gambier, comme l'archipel des Tua­
motu, sont un des centres les plus remarquables
de production des nacres perlières. Les derniers
...

-

...

�LES

îLES MARQUISES

45

Mangaréviens n'ont pas d'autre métier que celui
de plongeur; mais les lagons s'appauvrissent de
jour

en

jour

et

il faut maintenant descendre à

très grande profondeur pour récolter des na­
cres de prix. Je me suis procuré à Mangaréva des
nacres blanches d'une pureté merveilleuse.
une

LES

îLES MARQUISES

Les îles Marquises sont certainement les plus
intéressantes de nos possessions polynésiennes,
celles où la population a le mieux gardé ses
vieilles coutumes. Elles se divisent en deux
groupes: JO Le groupe N.-O. ou îles de la Révo­
lution, comprend Nuka-Hiua, où habite le
Résident, Ua-Uka, lao ou île Masse, Hatutu ou
Chenal, Ua-Po aux pics en forme de clocher,
et les Hergest ou Motu-Iti;
2° Le grm,pe S.-E. se
compose des îles Hivaoa ou de la Dominique,
Tabuata ou Sainte- Christine, Motane ou San
Pedro, Fatu-Hiua ou de la Madeleine et Faiubuku
ou Hood.
Parmi ces douze îles, six sont désertes : Iao,
Hatutu, Hood, les Hergest et Motane. La popula­
tion indigène des autres s'élève à 9,000 âmes.
J'ai passé huit mois aux îles Marquises; profitant
de la liberté qui m'était donnée, j'ai parcouru en
-

.

tous sens,
a

parées

à pied, ces terres que la nature
profusion d'une végétation su­

toujours
avec

de hautes montagnes
vallées ravissantes où scintille,

perbe,

coupées

par des

filets

d'argent,

en

l'onde pure des cascades. C'est mon plus cher
souvenir d'Océanie et je ne saurais le rendre sans

�EN

OCÉANIE

volume qui dépasserait le cadre de ce
Les promenades à Nuka-Hiva, à
Tahuata, à Ua-Po, à Hivaoa, à Fatu-Hiva surtout,
sont semées de surprises à tous les pas; rien ne
pourrait exprimer les admirations que réservent
au voyageur ces îles volcaniques.
N'ayant pas le loisir de décrire le pays comme
il le mérite, parlons au moins un peu de ses

écrire

un

petit livre.

-

habitants.
Les Marquésiens, qui sont, avec les Tongiens,
les plus beaux hommes de la Polynésie, ne recon­
naissent qu'une supériorité, la force brutale. A
peine sortis de l'âge de pierre, ces naturels ne
sont pas susceptibles de civilisation vraie; leur
race

disparaîtra complètement

rament

très

pourront jamais plier

Européens.
en

son

tempé­

sa

.

Un vieux chef de Nuka-Hiva

jour,
ple

car

fierté étrange ne
devant la domination des

personnel,

quelques mots,

tout

me

l'esprit

résuma

de

un

ce

peu­
« Vois-tu, 1110n ami, me disait-il en souriant
tristement, le temps est venu où nous devons tous,
ici, préParer notre tombe POUir -attendre la mort, car
Kristo a battu Tiki.: ,)
Kristo, vous le comprenez, c'est le Dieu des
étrangers, c'est leur influence toujours crois­
sante; Tiki c'est le Génie canaque qui s'avoue
vaincu.
Les Marquésiennes n'ont pas le caractère ai­
mable, l'esprit enjoué des filles de Tahiti, mais
l'emportent sur elles par la régularité de leurs
traits, la beauté des formes. Elles sont le plus
souvent dans le costume d'Eve avant le
...

pé&lt;;hé

�LES

et n'en

!LES MARQUISES

47

paraissent pal' gênées i elles ont les
brusques, travaillent comme les

mou­

hom­
mes, vont d'un bout à l'autre de leur île, soit à
pied, soit à califourchon sur des petits chevaux
de montagne i leur langage est dur, rauque,
leur bonjour se dit: ,� Kaoab » 1 elles ne mettent
pas de fleurs dans leur chevelure et fument la
pipe en bambou.
Les danses guerrières et les chants des Mar­
quésiens sont empreints de leur rudesse native
et font encore songer aùx combats et aux sacri­
fices humains d'autrefois dont ils étaient les
accompagnements forcés. Les sacrifices étaient
offerts aux dieux pour obtenir de leur clémence
la guérison d'un parent ou d'un chef malade,
Les guerriers
pour conjurer le mauvais sort.
qui voulaient se procurer une victime deman­
daient au prêtre, à l'insPiré de la tribu, de la
leur indiquer i celui-ci invoquait les puissances
occultes et étendait ensuite la main d'un côté
quelconque de la montagne. Les jeunes gens du
village partaient alors, en courant, dans cette
direction; et la première personne qui tombait
entre leurs mains était l'holocauste désigné par
le ciel i le prisonnier était immolé par le prêtre
qui lui fendait le crâne d'un coup de hache en
silex et le pendait ensuite à un arbre sacré. Tous
les canaques présents au sacrifice se ruaient
comme des bêtes fauves sur le cadavre, le met-'
taient en pièces et se partageaient les chairs

vements

.

-

pantelantes qu'ils mangeaient.
Ces sauvages,

aux

instincts cruels,

ne man­

quaient pas d'une certaine poésie à leurs heu-

�EN

J'ai recueilli, à Nuka-Hiva et à Hivaoa, de
curieuses légendes qu'il faut entendre raconter
dans la langue du pays pour bien les saisir. En
voici une, entre cent, qui rappelle un peu l'his­
toire dè la Tour de Babel; elle s'applique à une
masse granitique d'un aspect très singulier com­
posée de cinq énormes rochers superposés, que
l'on voit au fond de la baie Collet.
« Le
puissant Tupa (l'Hercule des Marqué­
siens) voulut construire un monument qui lui per­
mît d'atteindre le Ciel des Dieux. Il avait dit aux
guerriers qu'il le bâtirait en une nuit. Sa sœur,
la puissante Ahina voulait en faire autant de son
côté. Elle commença à travailler sur l'île au­
jourd'hui nommée la Sentinelle de l'Ouest, entre
la baie Collet et celle de Taïo-Haé. Quand le
soir fut venu, Tupa se mit à l' œuvre dans le
territoire de Aotupa, Comme les sables de la
baie de Taïo-Haé étaient éclairés plus que de
coutume par les étoiles, Ahina, au milieu de la
nuit, crut que l'aurore les colorait déjà de ses pre­
mières lueurs et elle cria à Tupa : « Frère, -voici
le jour h Le puissant Tupa laissa son travail
inachevé et,' tout honteux de n'avoir pas réalisé
sa promesse, s'enfuit dans l'île Hivaoa pour y
bouleverser les montagnes et élever sur leurs
»
débris des idoles monstrueuses
res

_

OCÉANIE

...

...

Le tatouage de la peau est une des particula­
rités qui distinguent encore le plus les Marqué­
siens des autres naturels de la Polynésie.
En Nouvelle-Zélande, le tatouage était une
marque distinctive, comme une fnanière de

�îLES :MARQUISES

LES

blason.

ple

-

49

Aux îles

ornement

Marquises ce n'est qu'un sim­
de bon goût de se payer,
d'une île à l'autre, dépendant

qu'il

est

variant
aussi des caprices des tatoueurs, véritables artis­
tes en leur genre, ayant leurs lignes, leurs des­
sins préférés. Tout bon Marquésien doit com­
mencer à se faire tatouer dès l'age de dix ans,
afin de posséder à quatorze Olt quinze les avan­
tages nécessaires pour briller aux yeux des jeu­
nes filles.
Les uns ont la tête et le corps complètement
tatoués, les autres se contentent du tatouage de
la face ou même de quelques lignes sur la peau.
Les femmes, elles-mêmes, ne reculent pas
devant cette terrible opération qui peut, parfois,
causer la mort par suite d'érysipèle, et est tou­
jours accompagnée de douleurs si aigües qu'elles
triomphent des volontés les plus fortes; le ta­
toueur se sert pour entailler la peau et y faire
pénétrer la substance colorante, d'une lamelle en
os, plate et découpée à l'une de ses extrémités
en pointes fines et acérées comme les dents d'une
scie. Cette lamelle est fixée verticalement au
bout d'une' baguette en bambou que l'artiste ma­
nie avec une sûreté de main incroyable, mais en
s'interrompant de temps en temps pour permet­
ornement

patient de reprendre courage.
Les Marquésiennes se contentent générale­
ment du tatouage des lèvres, des mains et des
pieds; j'en ai remarqué plusieurs, cependant,
qui avaient les jambes, la poitrine et les bras
couverts des soutaches, des arabesques les plus
originales. Le tatouage des mains, en forme de
tre au

4·

�So

EN

gantelet,

est

OCÉANIE

particulièrement élégant;

-

J'ai

vu

dans le fond de la vallée de Taïpivat, où le chef
Paruru m'avait offert l'hospitalité la plus géné­
reuse, une femme exclue honteusement -du plat
de poPdiparce qu'elle n'avait pas la main droite
tatouée; pourtant, puisait au même plat et à
pleines mains un guerrier affligé de la lèpre mu­
tilante une des plus affreuses maladies qui sé­
vissent sur les indigènes.
Je vous prie de croire que je n'étais pas de ce
festin; je n'ai jamais pu me décider à goûter à
la popoï ou bouillie de maiorè (fruit de l'arbre à
pain) qui remplace nos féculents pOT:Ir les Poly­
nésiens. Cette bouillie, d'un aspect jaunâtre, est
faite de maioré frais, cuit au four canaque et râpé,
ou mè, et de maïoré conservé ou ma qui sert de
...

levain.
le ma lés Marquésiens soumet­
fermentation les fruits déjà presque
gâtés, dans des citernes spéciales. Cette matière
peut se conserver indéfiniment pourvu qu'elle
soit mouillée au moins une fois par an; elle
exhale une odeur infecte.
Comme ressources alimentaires, outre la popdi
et le Kak» (maïoré râpé, délayé dans du lait de
coco), les Marquésiens n'ont guère que la racine
de taro, la chair des cochons et des volailles, et
le poisson cru. Leur cuisine est la moins variée
qu'ou puisse imaginer; ces Mahoris, à l'estomac
robuste, ne saisiront jamais les délicatesses raffi­
nées du code de Brillat-SavarÎn!.
Pour comprendre ces sauvages et s'intéresser
à l'étude de leurs mœurs, il faut les voir chez
Pour

fabriquer

tent à la

�LES

îLF� MARQUISES

eux, suivre dans une vallée de leurs îles le
chemin qu'abritent les buraos, le long du
ruisseau
de temps en temps, vous découvrirez
une case canaque dans la brousse, maisonnette
en torchis, bâtie sur des fondations en pierres,
élevées de trois ou quatre mètres au-dessus du
sol pour éviter les inondations. A votre vue les
femmes, qui lézardaient au soleil, sans souci de leur
nudité, rentreront sous leur toit pour se vêtir
d'un morceau de tapa i les hommes à la peau
enduite d'huile teinte au safran, semblables à des
démons sous leur tatouage verdâtre, surgiront
des buissons, vous apportant des noix de coco
...

tout ouvertes i les enfants

qui partout pullulent

et se roulent dans les hautes herbes à côté

des

porcs et des chiens, vous fuiront avec des cris de
Vous aurez ainsi une courte illusion de
terreur:
la sauvagerie primitive des Océaniens: dont cet
archipel lointain semble devoir être un des der­
...

niers

refuges.

�EN

OCÉANIE

III

LES TUBUAI

ET

L'ARCHIPEL

LES

DE

COOK

TUBUAI

Nous étions à Tahiti depuis quinze jours
le contre-amiral commandant en
chef la division de l'Océan Pacifique donna
l'ordre au Manua d'aller visiter le groupe
des Tubuaï et de faire une tournée générale
dans l'Archipel de Cook:
Les îles Australes ou Tubuaï sont au nombre
de qnatre : Vavitu, Tubuaï, Rurutu et Rima­
tara; les deux dernières sont gouvernées, pour
la forme, par des roitelets soumis eux-mêmes
aux lois draconiennes
que les missionnaires
wesleyens ont l'habileté de leur imposer.
Rurutu ne présente pas aux yeux du voyageur
cet aspect enchanteur de Tahiti, dont le panora­
ma vu de la mer est
saisissant; les sommets
dénudés de cette île la font paraître de prime
abord absolument aride. Ses falaises sont asà

peine, quand

-

�LES

TUBUAI

53

élevées pour qu'on puisse les distinguer
milles au 'large par un temps clair;
tenter de s'en approcher de trop près, serait cou­
rir au-devant des plus grands dangers : de toutes
parts, cernant la côte comme pour la défen­
dre contre les entreprises de l'étranger, s'élève
une chaîne de récifs infranchissables.
L'embarcation dont je profitai pour descendre
à terre, eut quelque peine à trouver sa route à
travers les brisants dont l'île est entourée. Le
passage dans lequel elle s'engagea, au milieu des
hauts-fonds, est formé par l'écoulement des eaux
douces d'une petite rivière qui va se perdre dans
la mer; cet étroit couloir, qui se dessine en ligne
plus foncée à travers les coraux aux reflets
sez

à

vingt

d'émeraude, serpente

en

zigzag jusqu'au rivage,

où la baleinière dirigée par une main habile
aborda heureusement.
A mesure que j'approchais de terre, la végé­
tation, qui ne couvre à Rurutu que la plaine et le
bas des collines, se développait peu à peu devant
moi. Entre les arbres de fer au tronc noir et au.
feuillage grêle, les pandanus étalant capricieuse­
ment leurs branches tordues, les cocotiers empa­
nachés, m'apparurent les maisonnettes du village,
entourées de palissades aux vives couleurs.
On voit tout de suite que la température est
moins élevée ici qu'à Tahiti. Les volières de
l'île de Cythère, faites d'un treillis' de bam­
bous pour laisser libre passage à l'air, ne pour­
raient abriter suffisamment les habitants de
Rurutu. Il feur faut des maisons en planches,
et, luxe inouï 1 toutes les fenêtres sont gar-

�54

EN

OCÉANtE

de vitres. Ces constructions, si simples
qu'elles soient, ont certainement coûté beaucoup
de peine aux naturels. Des Polynésiens qui tra­
vaillentl... c'est une exception bien rare 1 aussi
dois-je la noter comme un trait qui établit une

nies

différence essentielle entre les habitudes des
autochtones de Rurutu et celles de leurs con­
génères de l'Archipel de la Société.
J'ai visité, dès mon arrivée, le village le plus
important de l'île, qui m'a paru peu peuplé:
d'après les renseignements pris par l'inter­
prète que nous avons emmené de Tahiti, un re­
censement effectué par les missionnaires protes.
tants, il ya deux ans, accuserait de cinq à six
cents âmes pour tout le royaume de Rurutu.
J'ai pu constater, en me promenant dans les
campagnes qui entourent le village, que beaucoup
d'habitations étaient abandonnées depuis long­
temps; là où jadis vivaient de nombreuses
familles, le regard ne rencontre plus que d'épais
buissons de goyaviers' et parfois un tombeau
abrité par des arbres aux. puissantes ramures, le
tamanu (caloPbyllum inopbyllum), le miro (tbespesia
populnea) et surtout l'aïto (casuarina equisetifolia},
géant de la forêt. L'épaisse frondaison de ce bois
des morts s'harmonise singulièrement avec les
sépultures primitives où reposent les ancêtres
de la tribu, au centre de la brousse.
En dehors du village, et à peu de dis­
tance l'un de l'autre, se trouvent le palais du roi
et le temple protestant. A -Rurutu, le roi etle
pasteur, par extraordinaire, ne font qu'un; Tell­
rarii, le plus bel homme de son Ile, est à la fois,

�LES TUBUAI

55

une sphère bien modeste, souverain spirituel
temporel. Les missionnaires européens, après

dans
et

.

avoir converti les habitants des Tubuaï, y ont
laissé des catéchistes indigènes, auxquels ils con­
fièrent le soin de continuer leur œuvre.
Le temple, construit en bois du pays, ne pré­
sente rien de particulier: c'est une case commune
où le peuple se réunit pour dire des prières,
chanter des hymnes et entendre l'universel Teu­
rarii interpréter la Bible en ses sermons. La
maison du roi est simplement meublée: des nattes
de pandanus couvrent le sol; dans une des pièces,
je trouvai des marmites et autres instruments de
cuisine dénota.nt une civilisation assez avancée.
Je remarquai surtout le lit du couple royal, en
planches de tamanu, recouvertes en guise de ma­
telas, de plusieurs couches de nattes superpo­
sées. La reine, une nourrice superbe, don­
nait à téter à l'héritier présomptif quand je
pénétrai dans la case. L'étiquette de la cour de
Rurutu est assez peu sévère et témoigne des
idées libérales de Teurarii, monarque. cons­
titutionnel et sans vergogne: une de ses parentes,
dans le déshabillé le plus complet, dormait
étendue aux pieds de la reine. De gardes du corps
point à moins qu'il ne faille considérer comme
tels les deux canaques pansus que je dérangeai
devant la porte où ils fumaient en rêvant.
Leurs Altesses me reçurent aussi gracieuse­
ment que possible; Sa Majesté, qui cueillait des
cocos, m'en offrit un, dont je déclarai, sans
flatterie; le contenu excellent. Voulant répondre
aux amabilités de l'amiral qui avait chargé le
...

�EN

OCÉANIE

Manu« de lui porter quelques cadeaux utiles, des
pièces d'étoffes entre autres, le bon Teurarii
s'efforça de réunir les plus beaux spécimens des
produits de son jardin pour en faire présent au
bâtiment français. Générosité vraiment royale, il
joignit même à ces fruits deux poules et deux

cochonsl
Ces suppléments inattendus de vivres frais de­
vaient être reçus avec enthousiasme par nos ma­
telots, tous Bretons bretonnant et fort canaquo­
pbiles. A la fin de notre campagne dans le Paci­
fique cet équipage était vraiment curieux à voir;
les loustics parlaient couramment le tahitien de
la Plage, les plus lourdauds savaient tous quelque
refrain mahori. Quoique le Manua, lors de son
premier voyage aux îles Tubuaï, ne fit qu'arriver
en Océanie, le maître-coq, un Bréeennec qui ne
doutait de rien, prétendait se faire comprendre
des marchands de légumes du crû. Notez que.
le fat parlait à ses fournisseurs le plus pur breton
du Finistère. Voilà un sujet d'étude bien fait
pour exercer la sagacité de M.M. les professeurs
de linguistique, un problème capable de leur
mettre martel en tête
Les indigènes que j'ai vus à Rurutu se rappro­
chaient tous beaucoup, au point de vue anthro­
pologique, des Tahitiens, dont la race est si
remarquable. Les hommes, aux Tubuaï, ne me­
...

surent guère cependant que 1"'70 au maximum,
tandis que la taille moyenne dans l'Archipel de la
Société est de Im735 pour le sexe fort.
Quand je parle des Tahitiens dans le sens
esthétique, je ne considère que les hommes,

�LES TUBUAI

57

l'admiration exagérée des voyageurs pour
des femmes souvent avenantes sans doute, mais
rarement jolies, n'est en
réalité qu'un effet
d'imagination, une illusion très explicable après
de longues traversées.
La forme du vêtement est invariable aux îles
Tubuaï et n'a rien du charme artistique des an­
ciennes draperies de tapa jetées sur les épaules
à la manière grecque. La toilette habillée des
femmes consiste en un peignoir; à la maison et
quand elles travaillent, même dehors, leur uni­
car

que parure est le paréo ou pagne.
Les hommes portent aussi le paréo et même
la chemise européenne, dont les pans flottent
librement à l'air sur un pantalon de toile.
Rimatara, où j'allai après avoir visité Rurutu,
en est éloignée de trente lieues et ne mesure
guère qu'un mille et demi de longueur sur un
mille de largeur. Une ceinture de coraux se dé­
roule autour de cette île de même formation que
celle dont nous venons de parler; on voit de
loin les. volutes énormes qui viennent s'y briser
avec fracas, toutes blanches sous le soleil.
Le point culminant de Rimatara ne dépasse
pas cent mètres d'élévation; un bouquet de
manguiers couronne cette hauteur et s'aperçoit
de tous côtés quand on fait le tour de l'île en
bateau. Des bois de cocotiers et d'aïtos poussent
sans culture jusque dans les coraux qui bordent
le rivage.
Le sol de Rimatara est fertile; les navires
pourraient facilement s'y ravitailler; malheureu­
sement ces côtes inhospitalières ne leur offrent

�EN

OCÉANIE

pas un refuge où l'ancrage soit sûr, Des goëlettes
de Tahiti portant pavillon français font le com­
merce entre Rurutu et Rimatara, mais sans
y
mouiller. Les Rimatariens, au nombre de cent

cinquante environ, peuvent en moyenne exporter
.

annuellement

chandises,

une

centaine de tonneaux de

mar­

coton et arrow-root notamment.

lentement contourné les côtes de
et j'ai pu en voir
tous les détails de mon poste
d'observation
ordinaire, la cage à poules de la passerelle.
Que de causeries elle me rappelle cette cage
à poules et aussi que d'heures de rêverie 1 il me
suffisait pourtant d'en regarder l'intérieur pour'
assister parfois à des drames émouvants entre
volatiles,
par leur tempérament bien innocents,
mais devenus féroces par nécessité!
Que de
plumes arrachées avec rage, que de cruautés
chez ces co-détenus souvent réduits à s'entre­
Le Ma/tua

a

Rimatara, de forme arrondie,

-

-

.

dévorer 1 Qui ne connaît pas l'existence anormale
du poulet maritime, a peine
s'imaginer la vie de
et toutes les angoisses du chef. de ga­
bord
melle responsable de la basse-cour.
L'accostage était difficile pour les embarca­
tions j les naturels ne purent réussir à mettre
leurs pirogues à la mer afin de nous faciliter la
descente à terre. Le commandant partit seul
faire sa visite officielle à la reine Tamaëva, On
comptait à bord sur les largesses de cette souve­
raine j
vain espoir 1 les baleiniers ne rapportè­
rent de leur voyage que quelques fruits et un
vieux coq. La plus jolie reine du monde ne peut
donner que ce qu'elle a.
à

.....

-

'

�LES TUBUAI

Ces

Rimatariens,

menés à la

59

baguette par leur

pasteur anglais, conseiller intime de Tamaëva,
n'en sont pas moins. en d'excellentes relations
avec les Farani. En supposant que des colons
sérieux veuillent exploiter ces terres, Tahiti de­
viendrait le centre commercial où les productions
principales, coprah et coton, trouveraient leur
débouché le plus avantageux. Les navires mar­
chands relâcheront toujours de préférence dans
le beau port de Papeete.
J'ai eu l'occasion de visiter nos deux posses­
sions Tubuaï et Vavitu ou Laïvavaï, dans un
second voyage entr-epris très peu de temps après
celui-ci. Le Manua avait alorsà son bord deux
passagers représentant à des titres différents le
principe de l'autorité: un gendarme qui allait en
qualité de résident prendre son poste à Tubuaï,
et un chef indigène de Laïvavaï qui revenait
au

pays.
Le gendarme personnifiait le type du vieux
serviteur du cadre colonial; il avait déjà passé
plusieurs années consécutives aux Marquises et
parlait le mabori comme un canaque. Le chef,
joli homme aux traits réguliers et fins, au de­
meurant bon prince, causait volontiers avec
Pandore; il pouvait avoir vingt-deux ans. La
moitié de la population de Laïvavaï était sous sa
dépendance. Le gouvernement français n'ayant
pas eu jusqu'alors de résident dans cette île, ce
chef et celui qui domine sur l'autre partie du
territoire, étaient chargés de la garde du pavil­
lon, du maintien de l'ordre, de la justice, etc
Depuis, la surveillance de l'archipel Tubuaï a été
.....

�60

spécialement

EN

OCÉANIE

confiée à

seau, commandant

une

un

des

lieutenant de vais­

goëlettes de la station

locale de Tahiti.
L'accès de l'île Tubuaï, qui donne son nom à
l'archipel, est malheureusement périlleux pour
les grands bâtiments.
Force fut doncau Manua de s'arrêter à une
respectueuse distance de terre et de se dandiner
sur la mer houleuse pour laisser le temps au
gendarme de débarquer. Tout son bagage, corn­
posé d'une demi-douzaine de grosses malles, de
quelques meubles, de fusils, de chapeaux, sans
oublier l'imposante paire de bottes tradition­
nelle, fut chargé sur le canot de service. Comme
j'avais pour habitude de profiter de toutes les
occasions de voir des pays nouveaux, de rompre
pour quelques heures la monotonie de la vie de
bord, je me glissai dans cette lourde embarca­
tion. Nous avions vent debout; le trajet à l'avi-.
ron dura deux heures
J'attrapai un coup de
soleil et mal aux yeux, la réverbération sur
l'eau étant insupportable. Enfin tout est bien qui
finit bien 1 Je mis pied à terre avec un certain
plaisir. Je m'attendais à trouver à Tubuaï un éta­
blissement français en pleine activité et un village
fraîchement niché sous les ombrages comme à
Rurutu, Amère déception! Le pays n'est plus
guère habité que par trois cent quarante indi­
gènes, et la bourgade principale, réunion de
quelques cases de piteuse apparence, n'a pas
même le charme de la propreté. Les insulaires,
paraît-il, passent deux jours de la semaine à faire
du vin d'orange et cinq autres à le boire.
...

�LES TUBUAI

6I

Une route au bord de laquelle je remarquai les
mêmes essences qu'à Rurutu, surtout l'aïto, fait
le tour de l'île.
r entrai au hasard dans une case dont la porte
se trouvait ouverte. Trois femmes absolument
ivres fumaient la cigarette de tabac sauvage roulé
dans une feuille de pandanus, tout en se vautrant
sur un lit de bois couvert de misérables nattes;
je sortis immédiatement de ce repaire, édifié sur
les mœurs du pays. Plaignons le gendarme appelé
à régénérer les naturels de' Tubuaï! Ce brave
homme arrivait là ayant sous le bras un code im­
primé en langue tahitienne. A quels résultats

parviendra-t-il] Peut-être, pour prendre possession
de sa résidence et affirmer son autorité par un
coup de maître, fera-t-il afficher sur les bambous
du temple ou de la case commune des placards
foudroyants contre l'ivrognerie i mais quelles
sanctions pratiques apporter à ces lois qui sem­

bleront vexatoires aux indigènes? quelle réforme
réelle pourra en découler? Cette race abâtardie
ne

peut être relevée.

Quand nous eûmes officiellement

installé notre
passager à Tubuaï, nous songeâmes à regagner le
bord, à la voile cette fois. J'aperçus avec satis­
faction à l'avant du canot le maître-d'hôtel qui,
stimulé par les exhortations bien senties de l'état­
major, était parvenu à se procurer pour une
piastre ce qu'il appelait pompeusement des vivres
frais un panier de petits oignons, la production
la plus renommée de Tubuai. « C'est le pays de
la ciboule, je m'en pourlèche les babines d'a­
vance », nous disait le bon gendarme. Puisse cet
...

�62

EN

OCÉANIE

humble légume consoler le fonctionnaire des
soucis du gouvernement 1
De Tubuaï nous nous sommes dirigés vers Lait­
vavaï, également nommée Vavitu ou Raivavaë,
et même par les Anglais High-Island, parce que
cette terre est la plus élevée de l'archipel. La
position de l'île était mal déterminée sur les cartes
marines, de plus un courant violent nous rejetait
à l'ouest; nous ne sommes arrivés. il: destination
-que le lendemain soir, trop tard pour aller à
terre. II fallut donc attendre que la nuit fûr
passée. Je causai toute la soirée avec le chef car
naque, qui était monté sur la passerelle pour voir
sa chère
île; il m'invita à visiter le lendemain son
district. Dès six heures du matin, nous partîmes
.avec le commandant et l'officier chargé des
montres, mon ami Loo., qui se proposait de faire
les observations nécessaires pour rectifier la po­
-sition de Laïvavaï.
Le chef canaque, bien parfumé de monoi
(huile de santal) et tout pimpant dans ses habits
de fête, ne se possédait-pas de bonheur en ren­
trant au logis. Les Océaniens voyagent facile­
ment, l'amour du sol natal est pourtant profon­
dément enraciné dans leur cœur; quand ils voient
la silhouette de leur île s'esquisser en lignes
bleues, à l'horizon, du pont du navire qui les y
-ramène, ils manifestent toujours une' joie naïve.
A deux milles du port, nous nous avisâmes de dire
à notre passager que nous allions à Rapa sans
nous arrêter devant son pays ; il ôta alors tran­
quillement sa. chemise, en nous misant corn­
prendre qu'il irait à la. nage.

�LES TUBUAI

le meilleur souvenir de cette jolie
de Laïvavaï aux falaises superbement sau­
vages, aux montagnes accidentées et verdoyantes.
Le milieu volcanique est entouré de couches ma­
dréporiques; entre le récif et la côte s'étend un
lac intérieur large de trois à quatre milles sur
certains points. Nous pourrions avoir là une rade
magnifique en faisant sauter quelques roches.

J'ai gardé

terre

Une musique, qui rappelait les parades des
cirques ambulants, salua l'arrivée du chef et la
.nôtre, Une demi-douzaine de mutais (agents de
police indigènes), frappaient à qui mieux mieux
sur une grosse caisse d'importation américaine et
sur deux; tambourins, suivis des habitants du
village qui arrivaient en masse. Le chef nous 'fit

1es honneurs de sa case; des fauteuils en rotin
furent rangés devant une table ail les plus jolies
filles du pays déposèrent des calebasses remplies
de bananes et d'oranges pelées.
Pendant que le commandant entrait en rela­
tions avec un Portugais, sem Européen résidant
-dans le pays, le chef, devenu mon ami, me pré­
.senta cordialement aux notables et aux nom­
breuses beautés du district qui étaient accourus
pour le féliciter de son heureux retour. Les Lat­
vaviennes ont une démarche un peu balancée,
singulièrement gracieuse. Le sourire aux lèvres,
la taille cambrée, la main droite relevant avec
un
geste plein d'ampleur la longue traine de leur
peignoir, elles vinrent nous offrir des cigarettes
-de pandanus faites de leurs doigts effilés; et pour
la plupart à moitié fumées. On m'apprit qu'ac-

�OCÉANIE

EN

cepter la cigarette commencée était une politesse
du meilleur goût.
Malgré la chaleur, ma promenade dans l' avenue
merveilleusement encadrée de verdure qui longe
la mer fut charmante. Cette île diffère complète­
ment de Tubuaï, à son avantage. L'arbre à pain
n'y pousse pas, mais le taro suffit à la consom­
mation des indigènes, au nombre de deux cent
cinquante environ.
Autant on se sent dans un milieu pauvre à
Tubuaï, autant ici on est vite édifié sur le bien­
être dont jouissent les naturels; il est vrai que
l'eau de coco suffit à leur gosier altéré. La so­
briété est le secret de leur prospérité.
II

L'ARCHIPEL

DE COOK

Le gorué.
protestantisme.
Mangia i ses cul­
Habitation d'un pasteur wesleyen.- Lois bizarres.­
Les
sur
la
côte.
chevaux
du pays.
Rarotonga; promenade
La Société
Un catéchiste du sexe faible.
Cimetières.
allemande océanienne.
et
les
îles
de l'ar­
Uaïtutaté
autres

Conversion

au

-

-

tures.-

-

-

-

-

-

chipe!.

C'était pour moi une véritable bonne fortune
que ce voyage aux îles de Cook, car les bâtiments
de la division navale du Pacifique ont bien rare­
ment l'occasion d'y aller.
Deux navires de guerre français, à de longs
intervalles, avaient eu, avant nous, à remplir des
missions dans ces parages. L'Ariane, en 1842,
sous le commandement d'un marin distingué,

�L'ARCHIPEL

DE

COOK

l'Hamelin ont traversé l'archipel
quelque peu devant les îles princi­
pales Rarotonga et Mangia, mais sans que leurs
officiers aient pu prendre des renseignements

M.

Dutaillis,

en

s'arrêtant

et

détaillés

sur le pays et les mœurs des habitants.
A notre Manua était réservé l'honneur de montrer
les couleurs françaises à ces Océaniens, qui pour

la

plupart

il la

corne

les avaient
d'un croiseur.

ne

jamais

vues

d'aussi près

Les îles Rarotonga, Mangia, Mauti, Watiu,
Mittiero, Hervey, Fenua-iti et Uaïtutaté qui com­
posent l'archipel; sont encore indépendantes,
malgré l'active propagande de la mission anglaise
fondée dès 1821 par l'intrigant John Williams.
A entendre les successeurs de cet aventurier,
les wesleyens auraient si promptement converti
à leur doctrine les peuplades anthropophages de
ces îles, grâce à «leur indomptable énergie D,
que les missionnaires catholiques n'auraient pu
songer à combattre leur influence. Tout ce que
disent ces évangélistes n'est pas parole d'Evangile.
Pour eux, d'ailleurs, la religion n'est le plus sou­
vent que l'auxiliaire puissant de la politique
anglaise; l'interprétation si large de la Bible leur
permet d'accaparer tous les pouvoirs en même
temps que la conscience des chefs indigènes.
L'esprit mercantile de ces sectaires est trop connu
pour que j'en parle ici. Le célèbre missionnaire­
apothicaire Pritchard en a été la personnification

la
.

plus accomplie.
.

.

.

.

•

.

.

•

.

.

.

5·

.

�66

EN

OCÉANIE

Nous étions partis de Rimatara depuis deux
le gabier de vigie annonça la terre;
la brume l'avait jusqu'alors dérobée à nos yeux,
mais le soleil commençait à percer les nuages,
jetant ses reflets d'or sur la mer jolie.

jours, quand

Je découvris bientôt à l'horizon les montagnes
de Mangia hautes de deux cents mètres et ses
côtes abruptes; un trois mâts-barque, le Jobn Wil­
liams, louvoyait par bâbord. C'était le premier
voilier que nous rencontrions depuis notre départ
de Valparaiso. Il faut avoir vécu en Océanie pour
se figurer cette imposante solitude du Pacifique.
A plusieurs milles de terre nous aperçumes
des pirogues montées par des indigènes qui pour­
suivaient une baleine. Plusieurs d'entre eux
tenaient en guise de harpons de longues lances en
bois de fer, à la pointe garnie de métal. La haro
diesse de ces insulaires est étonnante: ils s'aven­
turent souvent en pleine mer dans leurs grossières
embarcations faites de troncs d'arbres creusés et
soutenues par un balancier.

Une des pirogues des baleiniers se détacha de
la flottille et se mit à tourner autour du Manua
avec une vélocité merveilleuse, grâce à sa grande
voile triangulaire que le vent gonflait à faire
ployer la mâture. Mais comme nous ralentissions
notre marche pour nous garer contre les hauts­
fonds dont Mangia est bordée sur toute sa
circonférence, les canaques nous dirent adieu en
poussant de grands cris, et la légère embarcation
cingla franchement vers la ligne des brisants. Je
la suivis avec une bonne longue-vue et assistai à

�L'ARCHIPEL

DE

COOK

un curieux spectacle, le gorué, divertissement
dont la vue seule fait frémir.
La pirogue fut mise à sec sur le récif et plu­
sieurs des jeunes gens qui s'y tr-ouvaient plon­
gèrent dans l'ouverture même de la chaîne de
coraux, à l'endroit où la mer semblait mugir avec
le plus de violence. On m'expliqua plus tard en
quoi consiste le gorué.
Les plongeurs sont munis d'une planche de
trois à quatre pieds de longueur et, tranquille­
ment couchés sur ce soliveau, attendent qu'une
vague de belle dimension vienne les soulever. Au
moment où la vague les aborde, un mouvement
brusque leur en fait atteindre le sommet et on les
voit en un clin d'œil emportés jusqu'auprès du
rivage. Des Européens se mettraient en morceaux
à ce jeu-là; les canaques, comme des marsouins
qu'ils sont, se détachent à propos du rouleur
quand il va se briser et regagnent le large pour
recommencer le même exercice. Il n'est pas rare,
paraît-il, de surprendre des femmes et des
enfants qui y prennent part en riant aux éclats.
Mangia peut avoir trente milles de circuit. Cette
terre fertile et très boisée est habilement ex­
ploitée par les cultivateurs indigènes, éduqués de
longue main; pour rendre justice aux Européens
qui les ont formés, avouons que ce résultat est
d'autant plus remarquable que les Mangiens sont
de pure race mahorie.
Les quatre mille habitants de cette île s'adon­
nent tous à l'agriculture; leurs plantations de
taros, d'ignames et d'arrow-root sont bien com­

prises.

�68

EN

OCÉANIE

Les habitations des indigènes, faites en bois
du pays ou avec des charpentes que les goëlettes
néo-zélandaises apportent toutes .préparées d'Auc­
kland, sont généralement crépies à la chaux,
excellente précaution pour diminuer les brillants
effets des rayons solaires. Chacune de ces cases
est isolée des autres par un mur en blocs de
corail, d'une blancheur de lait, tranchant sur le
coloris sombre des plantes tropicales.
La propriété est ici parfaitement définie; la
terre a une valeur réelle.
La demeure du pasteur protestant à Mangia
réunit tous les éléments du confortable dans les
pays chauds, où la simplicité même du mobilier
est une condition de bonne hygiène.
La maison est spacieuse et élevée au-dessus du
sol; une véritable forêt de cocotiers, de manguiers
et d'arbres à pain tapisse la colline au versant
de laquelle se trouve adossée la construction. On
se croirait au milieu des propriétés d'un noble lord,
d'un richard tout au moins; en parcourant les
allées du parc, qui servent sans doute de lieu de
méditation au révérend missionnaire. Quelle dif­
férence avec les misérables habitations de cer­
tains Maristes!
Ce ministre anglais fait pourtant le modeste
en présence des Européens, dont il a à craindre
les questions indiscrètes. Cette île où il s'est
établi à demeure est devenue sa chose. Son ins­
tallation ne lui a rien coûté : le bois coupé à son
intention par les indigènes, la chaux extraite des
coraux, en ont fait tous les frais; ce beau jardin
où il s'adonne aux plaisirs purs de la botanique

�L'ARCHIPEL

DE COOK

69

libéralité de ses ouailles. «Je ne
suis à charge à personne et cherche simplement
à me rendre utile» vous dira-t-il.
Le Conseil des chefs, à Mangia, ne prend au­
cune décision sans s'inspirer des idées person­
nelles de cet homme doucereux et d'autant plus
influent qu'il paraît moins intéressé; ils en vien­
nent à voter parfois des règlements de police qui
ne manquent pas d'une certaine originalité. Des
juges indigènes sont chargés de les faire exécuter
et personne ne peut se soustraire à leurs sen­
tences; la bourse du missionnaire s'arrondit,
en même temps que le trésor public, du produit
des amendes ou des confiscations.
Les Européens de passage, les officiers des bâ­
timents de guerre, le roi et la reine des îles
eux-mêmes doivent s'incliner, en principe, devant
les injonctions des mutois. Rien de plus despo­
tique que ce code des pays soumis au régime
protestant, dont les moindres articles sont ob­
servés à la lettre par les naturels. Le chapitre
concernant le maintien des bonnes mœurs est

provient d'une

particulièrement curieux; quelques exemples
Tout homme et toute femme se
dehors de l'enceinte des maisons
après neuf heures du soir, paieront une amende de
deux piastres (dix francs), au mutai qui les ren­
({ Toute femme mariée,
contrera. »
surprise
par un agent de la loi en conversation trop intime
avec un voisin, payera une amende de cinquante
piastres, dont vingt piastres pour le pasteur et les
juges, dix pour le roi ou la reine et vingt pour le
mari. » Au dire des mutois avec lesquels je me
entre cent...

promenant

«

en

-

�EN

suis entretenu de la
dans la

piastres

OCtANIE

le dernier désigné
de l'amende de cinquante
est toujours le premier à réclamer sa

question,

répartition

part.
Dans les Des de Cook, il est défendu de se
promener à la campagne le dimanche, de monter
aux arbres, de pêcher et de chasser le dimanche 1
Des policiers indigènes me l'ont rappelé au mo­
ment où je cherchais des guides pour entreprendre
une excursion. Mais j'avais dans mon porte­
monnaie un argument sérieux à leur opposer, la
pièce de cinq frames bien connue: aussi la tran­
saction fut-elle facile à opérer.
Les prix de vente des denrées sont fixés à
l'archipel de Cook comme aux Tubuaï par la
mission. Porcs, volailles, cocos, ignames, tout Ice
qui se mange, est invariablement taxé sur ·le
marché.
La police est parfaitement faite à Onéroha,
capitale de l'île Mangia; les agents de la force
armée dégainent sans aucune hésitation des
sabres qui n'ont rien de commun avec les lar­
doires de nos gardiens de la paix. Ce sont bel et
bien des lattes de cavalerie, sorties sans doute -de
la pacotille d'un navire baleinier.
J'ai vu ces mutais à l' œuvre quand je suis-allé
faire mon tour à terre; ils ne se gênaient pas
pour rudoyer la foule des badauds qui se pres­
saient autour des phénomènes du jour: � les

Français.

»

Les montagnes hardiment découpées de Raro­
sur laquelle nous
mîmes Ie cap 'en

tonga

�L'ARCHIPEL

DE 'COOK

71

quittant Mangia, lui donnent une certaine smn­
d'aspect avec Mooréa, l'Île sœur de Tahiti,
si splendide quand on la voit des quais de Pa­

litude

les derniers feux du soleil couchant.
les flancs des collines ne sont
pas, comme dans les autres terres que nous avons
déjà visitées, couverts d'une herbe fine et maigre,
mais de futaies touffues, étagées jusqu'aux crêtes
de la chaîne principale. Le pic le plus élevé
atteint neuf cents mètres; il disparaît aux trois
quarts sous un amoncellement d'arbustes de tous
genres: les différentes gammes du vert, depuis
les tons si clairs du bananier aux feuilles nou­
velles jusqu'aux nuances foncées de l'arbre à
pain, se marient heureusement dans ce luxuriant

peete
A

sous

Rarotonga,

paysage.
Nous avons d'abord louvoyé devant le village
d'Arognani, situé au nord-ouest, sans pou­
voir songer à y descendre, même en balei­
nière, tant la côte est d'accès difficile. A côté de
la case que surmontait le drapeau de la grande
cheffesse du district d'Arognani (j'allais dire
grande-duchesse ), se détachait, au milieu d'un
bouquet d'arbres, une construction massive en
corail blanc: c'était le temple protestant. On
pouvait le reconnaître aisément à ses fenêtres en
ogive; tous les sanctuaires océaniens sont bâtis
sur le même modèle.
Deux femmes se partagent le pouvoir .à Raro­
tonga: la première habite à Arognani, l'autre à
Avarua qui est le centre de population le plus
important. L'atterrissement à Avarua est assez
facile, relativement; le Manua mit en panne et",
...

�EN

OCÉANIE

grâce au commandant qui voulut bien m'accorder
passage dans son
l'occasion de faire

embarcation, je trouvai

enfin

excursion intéressante. Si
j'ai pu profiter en quelque chose de ma longue
campagne dans l'Océan Pacifique et écrire un
journal qui fournirait la matière d'un gros volu­
me, c'est à la haute bienveillance de ce chef ai­
mable que je le dois; je ne saurais l'oublier.
Nous fûmes reçus à A varua par la foule des
curieux qui depuis longtemps nous attendaient
au débarcadère; les femmes se faisaient remar­
quer par leurs robes rouges: c'est la couleur à la
mode aux Iles de Cook. Des tambours annon­
çèrent à tous les habitants du village l'arrivée du
bâtiment français; les appels prolongés des
canaques qui s'avertissaient de case en case, les
bruyantes clameurs de leur nombreuse progé­
niture formèrent bientôt un tumulte des plus
assourdissants.
Un de mes camarades de l'état-major m'ac­
compagnait dans ma promenade; nous parvînmes
à gagner l'intérieur du village, dont toutes les
cases, semblables à celles des Tahitiens, appa­
raissaient gaiement dans l'épanouissement d'une
végétation variée. Des buraos, aux troncs crevassés, aux rameaux énormes, couverts d'un feuilla­
ge épais, étoilés de fleurs, répandaient sur la
route une ombre bienfaisante; les gardénias àl' arô­
me pénétrant, les pivoines, les coléas veloutés, les
pimentiers couverts de fruits sanglants, ressor­
taient vivement au milieu des taros, dont plu­
sieurs plants m'étonnèrent par le développement
vraiment singulier de leurs feuilles. Les canaques
une

.

�L'ARCHIPEL

DE

COOK

73

grands amateurs de fleurs; le plus pauvre en
toujours dans son jardinet, autour de sa de­
meure. Les Polynésiennes n'ont
pas d'autre
parure, et le goût exquis avec lequel elles savent
la disposer est une de leurs séductions parti­
sont
a

culières.
C'est le soir et aux jours de fête qu'il faut
voir ces femmes; alors la grosseur des traits de
leur visage s'accentue moins, leur teint cuivré ne
choque pas la vue comme à la lumière du jour.
Leurs grands yeux noirs brillent dans l'ombre, et
l'accent si doux de leur langage où les voyelles
dominent a un charme que rien ne peut rendre.
Au milieu de ces groupes de jeunes filles vêtues
de mousseline blanche et couvertes de fleurs qui
retombent en collier sur leur gorge arrondie ou
ceignent leur front, circule un air embaumé,
enivrant.
L'aspect du village, si original qu'il fût, ne
nous suffisait pas; j'avais projeté une excursion
avec mon compagnon de route. Ne pouvant dis­
poser que de quelques heures, nous nous de­
mandions de quel côté porter nos pas de
préférence, quand le hasard vint nous servir à
point. Un canaque qui balbutiait quelques mots
d'anglais nous conseillrl'""de suivre la route de
ceinture, la plus praticable à son avis. Deux che­
vaux étaient attachés à l'arbre sous lequel nous
nous étions arrêtés pour causer; nous les louâmes
et partîmes à l'aventure sur ce chemin qui relie
Avarua à Arognani et même à Atania, troisième
village situé dans le sud-est. Nos coursiers, plus
maigres que l'illustre Rossinante, n'avaient d'ail-

'

�74

EN

OCÉANIE

leurs rien de ses allures belliqueuses. Leur har­
nachement était d'une simplicité des premiers
âges; des nattes nous tenaient lieu de selles et
nous n'avions en main pour toute bride qu'un
bout de corde fait en fil de coco tressé, noué par
le milieu à la mâchoire inférieure de nos tristes
montures. Ces philosophes à quatre pattes prirent
d'abord l'allure la plus modeste, s'arrêtant obsti­
nément aux talus qui bordaient la voie pour en
tondre l'herbe tendre de la largeur de leur langue.
Ne prévoyant nullement une longue promenade
à cheval, nous ne nous étions pas munis d'éperons,
mais les buraos nous fournirent des cravaches
et ce fut bientôt une 'course effrénée à travers la
brousse, un grandissime galop, une charge affo­
Inn te.
Arrivés en face du temple, à Arognani, nous
mîmes pied à terre pour jouir du paysage qui de
t01!lS côtés se déroulait à nos yeux émerveillés,
Derrière le temple nous apparurent la mon­
tagne et les bois au-dessus desquels planaient de
lourds oiseaux de mer i nous avions devant nous,
aussi loin que la vue pouvait s'étendre, l'Océan,
d'un bleu de Prusse foncé et, à nous toucher, les
massifs coralligènes, coupés de crevasses pro­
fondes où l'eau vert pâle et d'trne transparence
cristalline nous permettait de contempler la végé­
tation sous-marine, dont le développement est si
bizarre. A travers les branches de corail diverse­
ment teintées nageaient des poissons particuliers
aux régions madréporiqaes, dont Iles écailles
reproduisent toutes les nuances de l'arc-en-ciel.
Ajoutez aux éléments de -ces aquariums naturels.

�L'ARCIDP:E:L

DE

COOK

75

les différentes espèces d'algues qui en revêtent
les parois et essayez, par la pensée, de vous repré­
senter cette débauche de couleurs. Le tableau est
indescriptible; le peintre le plus habile renon­
cerait à le fixer sur la toile, car le moindre nuage
qui frangera l'azur du ciel en changera la lumière,
la mouette qui viendra se baigner dans la lagune
troublera son onde 'et aussitôt les tons se modi­
fieront. Ainsi, d'un mouvement, l'aspect du kaléi­
doscope peut-il varier du tout au tout.
Quand la nuit est venue, ce spectacle n'est pas.
moins curieux. Les femmes et les enfants courent
sur le récif, portant des torches enflammées dont
la lueur rougeâtre se reflète dans l'eau à peine
ridée par une brise légère. Les poissons, que
cette lumière semble attirer, sortent des anfrac­
tuosités des rochers où ils se tenaient cachés et
les pêcheurs armés de lances en bois de palétuvier
les percent de part en part.
Mais revenons à notre promenade... Après
avoir admiré ce décor magique de la baie de
corail, nous dûmes remonter à cheval, l'heure

fimes majestueusement, à pas
dans le village d'Arognani.
était si mauvaise qu'il ne fallait pas

s'avançant,
comptés,
La route

et nous

notre entrée

sauvages n'a­

tenter d'aller

plus vite;

vaient

aucune

temps

nous

disposition pour le steeple et le
manquait pour entreprendre leur­

nos rosses

dressage.
Au village, tout le monde semblait dormir,
sauf une vieille femme qui lisait à haute voix, sur­
un

ton

traduits

versets de la Bible
canaque. Mais les enfants donnèrent.

nasillard, quelques
en

�EN

OCÉANIE

bientôt l'éveil, les chiens

nous entourèrent en hur­
moins de cinq minutes les
gens d'Arognani s'arrachèrent aux douceurs de la
sieste pour nous souhaiter la bienvenue. Les
bidets eux-mêmes eurent à se féliciter de cette
réception: ils furent attachés à des bananiers, à
portée d'un buisson de goyaviers dont les fruits
mûrs satisfirent leur gourmandise.
Nous nous présentâmes, sans façon, dans une
case qu'abritaient des maïorés superbes;
ces
arbres sont assez rares dans l'archipel de Cook,
d'après ce que j'ai vu. Une dizaine de femmes de
tout fige, généralement peu séduisantes, étaient
accroupies sur des nattes grossières et jacassaient,
tout en épluchant leur féhi (musa fèbi), grosse ba­
nane sauvage qui est à Rarotonga, comme à
Tahiti, une des bases de l'alimentation des indi­
gènes, avec la racine féculente du taro.
Après nous être rafraîchis, nous donnâmes aux
doyennes de la société, qui paraissaient très
malheureuses, quelques pièces d'argent. Le billon
est inconnu en Océanie; la pièce de dix sous est
elle-même si peu en usage, qu'elle sert d'ordinaire
à faire des bracelets pour les enfants. La piastre
ou pièce de 5 francs est pour ainsi dire l'unité
monétaire; dans les archipels les moins fréquentés
par les Européens c'est la seule valeur qui soit
acceptée en échange. J'ai pu m'en convaincre
plusieurs fois, notamment àl'île Souwaroff.
Les vieilles femmes avaient accepté notre
offrande avec un visible plaisir, quand tout à
coup, sur les représentations indignées d'une
leva au milieu du groupe avec
grande fille

lant

avec

fureur,

et en

-

qui_se

�L'ARCHIPEL

DE COOK

77

le mouvement automatique du diable de la foire
sortant de sa boîte, toutes ces mégères se mirent
à pousser des hurlements et nous jetèrent notre
argent dans la main; malgré notre insistance pour
le leur laisser. Nous étions, paraît-il, en présen­
ce d'un catéchiste du sexe
faible; elle blâmait
ses compagnes d'avoir reçu de
l'argent des
Français. Qui dit français à Arognani dit catbo­
tique Le pasteur anglais confond volontiers en
ses prêches les deux qualifications, et tout catho­
lique, ici, est un damné.
Devant ces marques significatives d'une déli­
catesse outrée, bien tardive en tout cas, nous
prîmes congé de nos hôtesses, en leur répétant à
chacune que nous étions d'excellents amis,
« incitai taio
», et que nous les trouvions absolu­
ment charmantes, « nébè-nébè ».' C'était une ven­
...

geance toute

gauloise.

Je remarquai que

ces

femmes étaient vêtues de

cotonnades

anglaises; l'ancienne tapa n'est
plus employée; elle avait le grand inconvé­
nient de ne pouvoir supporter l'humidité. Quand
les envoyés de la Mission de Londres parurent
pour la première fois devant ces îles, la population,
prévenue de leur arrivée, s'était rassemblée sur
le rivage et regardait avec stupéfaction l'énorme
«
pirogue » de forme nouvelle qui portait les
étrangers. Plusieurs princesses, piquées par cette
curiosité irrésistible assez commune à leur sexe,
résolurent d'aller, sans plus attendre, voir de près
la maison flottante; suivies d'un grand nombre
de femmes, elles plongèrent sous la vague et,
fendant l'eau de coupes vigoureuses, en vraies

�EN

OCÉANIE

Océanides, gagnèrent bientôt le bâtiment, qu'elles
envahirent

en

escaladant les

bastingages.

Les

révérends, que cet exercice de natation inté­
ressait, suivaient du bout de leur longue-vue leurs
futures ouailles. La mise des nageuses au départ
de terre était irréprochable: d'amples pièces de
tapa enveloppaient décemment leur taille élancée.
Mais quelle ne fut pas l'indignation des ministres
en les voyant apparaître sur le pont de leur
navire! les jupes avaient littéralement fondu pen­
dant le trajet du rivage à bord!

Notre retour à Avarua s'effectua sans qu'aucun
incident troublât notre voyage; les chevaux
sentaient l'écurie et marchaient bien. Nous tra­
versâmes un bois de ntapàs, dont la lisière était
baignée par les flots de la mer.
Ce bois avait un aspect tout spécial : le
mapè, dont le fruit cuit à point rappelle un peu
par son goût notre châtaigne, est un arbre des plus
tourmentés, des plus capricieux qu'on puisse voir,
autant par la structure de son tronc que par la
conformation de ses racines. Le tronc est com­
posé de lamelles sans épaisseur: on dirait les
tendons mis à nu d'un écorché; les racines se
déroulent en spirales comme des copeaux sous le

rabot, minces, hautes

sur terre, formant parfois
des excavations où l'eau des pluies séjourne
comme en des réservoirs. Cet arbre est souvent
d'une taille colossale, son feuillage couvre d'une
ombre épaisse le terrain stérile où il se plaît da­
vantage à pousser; comme le cocotier, il croît
facilement sur le rivage de l'Océan, dans le sol

�L'ARCHIPEL

DE COOK

79

sablonneux et rempli de fragments de coraux;
deux servent d'asile aux crabes. de terre,
vulgairement nommés tourlourous. Le tourlourou
du mapé est mangé par les canaques qui en sont
assez friands dans les îles de la Société ; la chair
des autres, (il y a plusieurs espèces de ces crus­
tacés), est réputée mauvaise, malsaine même.
Aux alentours d'Arognani, j'ai remarqué deux
cimetières canaques, Tanu raa taata, qui ne res­
semblaient en rien à ceux que j'avais déjà vus.
Les tombes étaient simplement construites,
sans mur qui les protégeât. Il est vrai que le lieu
de la sépulture est toujours tapu, inviolable pour
tous. Bien insensé qui oserait profaner la terre
sacrée où sont enfouis les ossements de «ces che­
valiers nus d'une noblesse sauvage» comme dit
lord Byron: il eût été autrefois immédiatement
sacrifié aux dieux vengeurs, il serait maintenant
encore regardé comme un sacrilège et le ciel
l'accablerait de maladies affreuses, de la lèpre,
dujëfé ou éléphantiasis, de Yérincatua, sorte d'en­
sorcellement auquel succombe fatalement le
coupable. Pris de ce mal imaginaire, spleen
inexplicable, le Polynésien en proie à une con-:
somption lente, attend stoïquement la mort et
creuse à l'avance sa bière dans un tronc de
burao,
Avant de partir de Rarotonga j'ai visité l'éta­
blissement de la Société allemande océanienne, qui
monopolise le commerce de cette île et est en
relations suivies avec la Nouvelle-Zélande. De
toutes les marines marchandes de l'Europe, celle
de l'Allemagne est la mieux représentée en Poly,
tous

�80

EN

OCÉANIE

le constate avec regret, quoiqu'on m'ait
que cette Société hambourgeoise fasse
d'assez mauvaises affaires 1

nésie.

Je

assuré

Notre itinéraire nous conduisait
au nord de
l'archipel.

ensuite

à

Uaïtutaté,

Avant même que les sommets de l'île nous
mesure que le Manua s'avançait,
les têtes des cocotiers émergeaient de la mer à
l'horizon; c'était un îlot, le premier grain d'un
chapelet de roches long de plusieurs lieues, et sur
lequel sont échelonnées neuf oasis qui se mirent
coquettement dans l'eau.

apparussent, à

Les montagnes de la terre principale, estompées
sur un ciel pur, dominaient l'en­
semble de- ce paysage marin. Des myriades
d'oiseaux de mer tournoyaient en valses folles
au-dessus du récif, poussant des cris stridents et
plongeant par instant sous les lames déferlantes;
de larges nappes d'écume grise, des amas d'algues
multicolores où fourmillaient des animalcules que
le soleil faisait éclore, prouvaient la lutte inces­
sante de l'Océan contre le corail.

vigoureusement

.

Décidément toutes ces îles ressemblent fort à
celle de l'Honneur, dont le vieux Boileau a bien
voulu nous laisser la description allégorique
elles sont plus ou moins escarpées et sans bords. Le
Manua fut encore obligé de mettre en panne de­
vant Uaïtutaté.
.....

Après une longue attente, vers cinq heures du
soir, nous vîmes la baleinière du commandant
revenir de
barcations

son

voyage à terre; deux grandes em­
par les notables du pays

remplies

�L'ARCHIPEL

l'accompagnaient,
phale.

DE

formant

8I

COOK

une

escorte

triom­

Les gens de Uaïtutaté grimpèrent à bord
des singes, chargés de sacs d'oranges;
les fruits d'or roulèrent sur le pont, si bien que
les matelol:s en ramassèrent plus de deux mille.
Les présentations faites, on fraternisa sans façon.
Le roi Kuâ et son bras droit le chef Tamatoa
firent honneur à l'excellente cave du comman­
dant, voire même au champagne dont nous nous
étions munis au départ de France en prévision
des réceptions de ce genre.
Les Canaques ont parcouru tout le bâtiment,
ne laissant échapper aucun détail intéressant,
questionnant longuement notre interprète. Je fus
vivement frappé de l'à-propos de leurs demandes
et de la justesse de leurs réflexions sur divers
aménagements particuliers au Manua ; les canons,
la machine surtout, faisaient l'admiration de ces
insulaires si éloignés de la civilisation et pourtant
assez intelligents pour chercher à s'expliquer à
première vue ses manifestations. Cette promenade
instructive se termina dans les cuisines, d'où s'é-·
comme

chappaient d'appétissantes senteurs auxquelles
largement développées des visiteurs
ne paraissaient pas
insensibles; les matelots
les narines

allèrent au-devant de

généreusement leurs
la soupe aux fayots.

ces

convoitises en invitant
amis à partager

nouveaux

Le pont présentait une animation extraordi­
naire : que d'effusions naïves! que de poignées
de mains échangées 1 Beaucoup de ces canaques
avaient des parents à Tahiti; un nom revenait
6.

�EN

OCtANIE

-souvent dans leurs

conversations, celui de Tapuni,
passé par Papeete doit avoir vu
Tahitienne si parfaitement française, dont

Quiconque
'Cette

a

les conseils ne sont pas inutiles aux officiers de
la station désireux de se mettre au courant de
l'histoire et de l'esprit du pays; elle a su plusieurs
fois tirer d'embarras les immigrants de l'archipel
de Cook en soulageant leur misère; reconnais­
sants dê ces bons procédés, les protégés de
Mme B'" l'ont fait proclamer grande cheffesse
honoraire par leurs compatriotes, simple marque
d'estime n'entraînant d'ailleurs aucune préroga­
tive spéciale.

prendre congé de nous, le pasteur
principaux chefs s'inclinèrent pendant que
les autres Canaques s'agenouillaient, et

Avant de
et les
tous

d'une voix grave entonnèrent un psaume en
langue tahitienne. Ces chants de basse, à la nuit
tombante, avaient à bord du navire voguant au
milieu d'un calme profond, quelque chose de
grand et de solennel.
enfin les bénédictions du ciel sur
voyage, le pasteur. récita avec émotion ce
simple verset d'Isaïe, choisi pour la circonstance :

Appelant

notre

Seigneur soit avec ceux qui vont au
qui restent en leur demeure »
Les adieux furent chaleureux: en s'éloignant
du Manua, les guerriers de Uaïtutaté se levèrent
«

loin

Que

le

et avec ceux

....

dans leurs embarcations et par trois fois saluèrent
de leur hurrah le pavillon tricolore. L'équipage,
monté dans les haubans, répondit avec entrain
à cet élan sympathique.

�L'ARCHIPEL

DE COOK

Nous avons vu de près les îles Heroey, sans
y arrêter i elles ne comptent qu'une dizaine
d'habitants.
nous

Fènua-iti, îlot sans importance, n'est guère fré­
quenté que par des pêcheurs. A Watiu nous
eûmes un succès de curiosité; jamais de mémoire
d'homme on n'y avait aperçu de bâtiment .à
vapeur.
Le lendemain c'était Miitièro, puis Mmdi, dont
les rives non moins stériles se déroulaient à nos
yeux. Contrairement aux indications de la carte
officielle, ces îles jumelles, très rapprochées l'une
de l'autre, ne sont pas entourées de récifs: basses
et rongées par la lame, leurs côtes se dressent
à pic.
Sur la demande de la population, avant de
nous éloigner de Mauti, nous longeâmes lente­
ment le rivage pour que les insulaires pussent
admirer le « bateau de feu». Le bouillonnement
de l'eau violemment remuée par l'hélice, les spi
rales de blanche fumée qui s'échappaient des
chaudières par le long tuyau de la cheminée,
excitaient l'enthousiasme de ces sauvages, tous
groupés sur une colline en mamelon. On eût dit
de loin un énorme bouquet de coquelicots, tant
le rouge dominait dans leurs vêtements. Grâce à
ma
lorgnette, les personnages m'apparaissaient
nettement; la scène rappelait un tableau de
l'Africaine. Un joli bois de palmiers alternant
avec des manguiers, formait la toile du fond.
Ce fut notre dernier regard sur les iles de Cook;
nous mettions le cap sur Tahiti, quand le ciel se
chargea tout à coup d'épais nuages. Le gros
..

�EN

OCÉANIE

se préparait. A travers les cordages, le
jetait déjà, comme un bourdon de cathé­
drale, ses notes sourdes et lugubres, soufRant sur
le pont à renverser hommes et choses; de véri­
tables montagnes d'eau commençaient à s'élever
de chaque côté du navire, et à l'arrière, dans le
sillage, se jouait l'oiseau de la tempête, l'intrépide
alcyon.

temps
vent

�UNE

VISITE

CHEZ LE

PÈRE FATAUA

85

IV

UNE VISITE

CHEZ LE

PÈRE

FATAUA

(TAHITI)
On fait souvent de singulières rencontres à
Paris
Je me trouvais dernièrement sur là plate-forme
d'un tramway, et, tout en fumant mon cigare,
j'examinais furtivement l'intérieur de ce véhicule
perfectionné où se jouent parfois de si bonnes
comédies. Sur les banquettes, des deux côtés,
les rangs des voyageurs étaient pressés, et s'il
n'y avait eu encore que des voyageurs 1 Mais les
paniers des ménagères, les cartons des modistes,
jusqu'à l'énorme boîte renfermant un bouquet
de Nice et débordant des genoux d'un jeune
...

homme
route

au

regard rêveur, (quelque
de Tendre?)

pour le pays

manquait...
Au fond de la

fiancé

en

rien

n'y

\����
voiture, quelqu'un parlait

très

le

père

haut; je regardai
Fataua l

-

et reconnus,

qui

?...

�86

EN

OCÉANIE"

Je n'ai jamais su le vrai nom de cet original
qui a laissé à Tahiti une réputation légendaire.
Gardien de l'ancien fort de Fataua juché au
sommet d'une montagne .. cet homme semblait
s'être si bien identifié avec la résidence solitaire
où il vécut pendant de longues années, qu'à
Papeete, capitale de l'île, européens et indigènes
ne l'appelaient plus que le père Fataua.
Comme j'avançais la tête pour le considérer
de plus près, le vieil Océanien me vit à son tour
et, sans se soucier des pieds de ses voisins,
s'élança vers moi, en s'écriant: « la-ora-na 1
laorana 1 »
Après avoir répondu au bonjour tahitien
-

je demandai

au

bonhomme.

ce

qu'il

était

venu

faire à Paris?

Je me l� demande à moi-même, répondit-il
sentencieusement; ce qui me surprend le plus dans
cette Babylone moderne, c'est précisément de
m'y voir Mais que voulez-vous 1 après trente
ans d'absence, j'ai été pris du mal du
pays.
-

...

Comment êtes-vous arrivé ici?
C'est bien simple; le transport de NcuvelleCalédonie m'a rapatrié à Brest et je suis venu
ensuite à Pied d'étape en étape, jusqu'à Nan­
terre, mon pays natal. La route est un peu lon­
gue, mais en prenant son temps 1...
Quand on sait que cet intrépide a plus de
soixante-dix ans, on se demande à bon droit s'il
ne descend pas du Juif-Errant. Je ne connais
pas de touriste plus ingambe; il est vrai que
les marches constantes auxquelles il se livrait
dans sa montagne l'endurcissaient singulière-

-

�UNE VISITE

CHEZ LE

PÈRE FATAUA

8r

fatigue. J'ai encore dans les [ambes, la
ascension que je fis pour parvenir à
l'aire, d'où le père Fataua, en vigilant gardien,
surveillait les abords de son domaine; cette visite
m'est présente à la mémoire comme une de mes
plus jolies excursions à travers l'Eden polynésien.
Malgré le besoin de repos qui s'impose au
marin après de longues traversées, je ne pouvais
guère m'arrêter à Tahiti, sans avoir le désir
d'explorer les vallées qui coupent agréablement
l'imposante ceinture des massifs de l'île, jetant
au milieu de leur monotonie rousse, la note si
gaie d'une végétation chatoyante.
Toutes les vallées tahitiennes se ressemblent
ou à peu près
i le sentier, à peine frayé dans
les hantes herbes, se déroule en suivant les si­
nuosités d'un ruisseau aux ondes transparentes
qui coule sur un lit de roches en désordre. La
grande abondance des sources fait l'originalité
de la campagne, dans ce pays vanté- de tout
temps par les admirateurs de la nature tropi­
cale. Ce qui étonne, au milieu de cette île for­
tunée, c'est qu'elle semble condamnée à un
silence perpétueL Loin des centres habités qu'a­
niment les cris des animaux domestiques, un
calme profond pèse sur les bois touffus; dans
cette terre de peu d'étendue, la faune est d'une
pauvreté dont les chasseurs ne peuvent se con­
soler. Quelques chats sauvages et des rats de
toutes tailles sont les seuls quadrupèdes que l'on
rencontre au centre de Tahiti.
Les 'Oiseaux paraissent presque aussi rares ; les
pigeons, les tourterelles vertes nichent au faite,
ment à la

première

�88

EN

OCÉANIE

des montagnes; on ne voit guère qu'une hiron­
delle naine, rasant de son aile légère, sans pous­
ser un cri, l'herbe folle des champs.

Cette muette splendeur des paysages de la
Nouvelle Cythère est l'image d'une belle morte:
au sentiment d'admiration que l'on éprouve en
les contemplant, se joint une impression de tris­
tesse qui porte à la mélancolie.
.

au

Mais n'oublions pas que
père Fataua.

nous

faisons

une

visite

.

Au bout du large sillon que creuse la vallée de
Fataua dans la masse centrale du système oro­
graphique de l'île, se jette d'une hauteur de plus
de six cents pieds la superbe cascade qui donne
son' nom à la région: «Fata ua
tombant en
...

pluie

...

»

La vasque où roulent les

eaux

réduites

en

fin

brouillard, forme le fond d'un puits tapissé de
fougères royales, de caladiums aux feuilles
énormes, de dracénas poussant pêle-mêle au
milieu des blocs de granit. Arriver jusque-là n'est
pas chose aisée; il est nécessaire de suivre le lit
du torrent, souvent si resserré entre les murailles
de pierre qui le cernent, que toute berge dispa­
raît. Je n'y suis parvenu qu'en me privant d'une
partie de mes vêtements, malgré la grande fraî­
cheur du ravin, et en remontant à la nage le
courant du ruisseau, en dépit des arêtes ardues,
des rochers toujours glissants et couverts de
scorpions. Il me fallait à tous moments, sortir
de l'eau, grimper sur les parois Iisses de ces
obstacles et les franchir en faisant des rétablisse-

�UNE VISITE

CHEZ LE

PÈRE

FATAUA

89

ments qui m'auraient valu les félicitations d'un
professeur de gymnastique.
Mais qu'importent les petites misères de la
route, pourvu que l'on arrive au but? Je parvins
au fond du défilé de la Fataua, et le spectacle

éblouissant que m'offrit la chute d'eau me fit
bien vite oublier mes fatigues.
Pour aller au fort qui domine l'endroit d'où
s'échappe la cascade, je dus remonter par un
escalier eu colimaçon qui ferait rendre l'âme à
un

asthmatique.
A

mur

mi-hauteur, j'aperçus tout à coup un petit
crénelé. Sur le plateau qui surplombe la

vallée et forme terrasse, se montrent encore des
restes de fortifications. En 1842, dans cette
position inexpugnable, s'étaient réunis les Tahi­
tiens soulevés contre l'autorité française par les
intrigues du consul d'Angleterre, Pritchard. Le
campement des indigènes n'était dominé que par
un seul
pic réputé inaccessible pour des Euro­
péens. Ii fallait être du pays pour essayer même
de le gravir; telle était du moins l'opinion una­
nime des Canaques. Ils comptaient sans l'audace
de nos marins : une compagnie de débarque­
ment, conduite par un naturel de l'île Rapa,
Mdiroto, tourna le plateau occupé par les insur­
gés. Grimpant comme un bande de singes, le
long des murailles basaltiques, à l'aide de pieux
et de cordes à noeuds, les assaillants parvinrent
sur le sommet qui commandait le camp tahitien.
La trompette sonna, le drapeau tricolore se
déploya triomphant, et sans songer à résister,
les Canaques frappés de stupeur, se croyant

�EN

OCÉANIE

trahis par leurs dieux, s'enfuirent de tous côtés
dans les bois.
Les grossiers ouvrages que les Tahitiens
avaient élevés pour défendre la montagne furent
transformés en fortin par le génie; un détache­
ment d'infanterie de marine, sous les ordres d'un

officier,

occupa ce poste.
Mais les soldats y tombèrent tous malades
d'ennui, et il fallut l'évacuer complètement
après une longue expérience. Un homme, que la
solitude absolue n'effrayait pas, demanda à rem­
placer seul le détachement, comme gardien de
batterie. L'amiral Cloué, alors commandant en
chef de la division navale de l'Océan Pacifique,
appuya la démarche de ce courageux.
Cet homme, à la vocation de cénobite, qui
devait rester fidèle pendant plus de douze ans à
son ermitage, était le père Fataua
Quand j'arrivai devant la maisonnette du fort,
le bonhomme, assis sur une des marches de son
perron, lisait attentivement des journaux de
France, datant de plus de six mois, que les mem­
bres du cercle militaire de Papeete lui abandon­
naient pour charmer ses loisirs. Deux affreux
roquets, ses seuls compagnons, se tenaient à ses
côtés
Averti, pal" les allures effarées de ses fidèles,
qu'il se passait quelque chose d'insolite autour
de lui, le maître de céans, sourd comme un pot,
finit par se lever, et m'aperçut enfin à travers ses
lunettes vertes.
La visite d'un- européen, pour cet exilé vivant
au milieu des indigènes de la montagne, nomades
...

.

.

�UNE VISITE

CHEZ

LE

PÈRE FATAUA

9r

à la récolte du fêi ou banane sauvage,
constituait un évènement, Il me tendit cordiale­
ment la main et, sans préambule oiseux, me de­
manda depuis combien de temps j'avais quitté Paris:
« Vous êtes
Parisien, monsieur, je vois cela à
votre tournure, ne le niez pas! Je me présente à
vous comme un
naturel du faubourg Mont­
martre qui a passé d'abord-ses mois de nourrice
à Nanterre
Je vous invite à dîner, à coucher
même, si vous voulez accepter mon hospitalité.
Le menu chez moi ne varie jamais: sardines à
l'huile ou bœuf conservé, biscuit de mer, eau
douce coupée de jus de citron, café et rien autre
chose. Autrefois, quand j'allais chercher ma ra­
tion au magasin des vivres dé la Marine, à
Papeete, j'emportais aussi mon vin et mon, eau­
de-vie dans la montagne, mais je trouve cela un
peu lourd maintenant. J'aime mieux tout boire en
une fois quand je descends en ville. »
Les offres du père Fataua étaient si allechantes
que j'acceptai. A la guerre comme à la guerre 1
J'étudiai la physionomie de mon hôte pendant
qu'il préparait le repas.
C'était un tout petit homme, sec et ridé, à l'air'
guilleret; ses yeux pleins de, malice en disaient
autant que sa langue fort bien pendue d'ailleurs;
malgré sa surdité, il n'avait rien du caractère

occupés

...

hypocondriaque

et soupçonneux qui est souvent
la conséquence de cette infirmité. Je l'ai ren­
contré, à son retour en France, aux beaux jours
de l'été; il avait conservé son costume de créole,
simple blouse en toile bleue serrée à la taille par
une ceinture, large pantalon laissant voir l'amar-

�EN

OCÉANIE

rage à toute épreuve d'énormes escarpins. Con­
trairement aux. usages de Tahiti où le chapeau en
écorce de bambou abrite indistinctement tous les
crânes, qu'ils appartiennent à la race blanche ou
jaune, ce vieux gamin de Paris, qui s'était fait
jadis marin par esprit d'aventures, puis gardien
de batterie par amour de l'indépendance, a tou­
jours accordé ses préférences au vulgaire béret
de drap bleu, la traditionnelle coiffure du mousse.
Pour compléter le tableau, n'oublions pas le
sac d'ordonnance, qui solidement attaché aux
épaules de son propriétaire, constituait, avec un
bâton ferré, tout son équipement ordinaire; le
sac et les épaules étaient absolument insépara­
bles. « Tout le bien d'un sage peut tenir en sa
sacoche!» disait fièrement le père Fataua aux
matelots qui se moquaient de son fourniment. Ce
solitaire, qui se vantait d'avoir fait une partie de
ses humanités, avait souvent des réflexions clas­

siques

...

Après avoir partagé avec le père Fataua
le frugal repas dont je vous ai donné la carte, je
le quittai pour aller bayer aux étoiles.
Déjà la
lune se montrait derrière la ligne sombre formée
par la cime étroite et régulière de la chaîne du
Punaru. Etendu au-dessus de l'abîme, je restai
plongé dans une douce rêverie, pendant que -les
flots bouillonnants de la cascade roulaient avec
un bruit monotone; il suffit de passer quelques
heures dans ce site sauvage pour se sentir en­
vahi par une tristesse morne. On se dirait à mille
lieues de tout endroit habité. Le spleen des longs
voyages en mer que j'ai éprouvé, est certaine.......

-

�UNE

VISITE

CHEZ LE

PÈRE

FATAUA

93

moins pénible que ce sentiment d'abandon
absolu au haut d'une montagne. A quelques pas
de moi, se trouvait une grotte où séjourne l'eau
distraite du torrent par un petit ruisseau. Il y a
quelques années, un misérable, dégoûté de la
vie, se noya dans ce trou.
Une large dalle en ardoise, entourée de bri­
ques simplement posées sur le sol, indique l'en­
droit où fut enterré le suicidé par les soins du
gardien du fort. Cette tombe est au milieu d'une
plate-bande de fraisiers, l'orgueil du père Fataua,
qui se targue d'être un bon jardinier à ses mo­
ments. Des rosiers du Bengale épandaient tout
autour les pétales de leurs fleurs secouées par le
ment

vent.

Je commençais à m'endormir, rompu par les
de la journée, quand le brave gardien

fatigues

du fort vint brutalement

me

sortir de

ma

tor­

peur : « Croyez-vous que je vais vous laisser
coucher à la belle étoile? me dit-il i mon lit est
touj ours à la disposition de mes visiteurs i je cou­
che, moi, sur un matelas de feuilles sèches.
Allons! venez, la poésie est chose malsaine à
cette heure i vous allez attraper un rhume de
cerveau si vous cherchez ft braver davantage les
brumes du Punaru. »
Comme pour s'associer au discours de leur
maître, les deux chiens du poste me tiraient par
les basques de mon vêtement i je me résignai ft
suivre les trois amis.
Je venais de traverser la chambre ft coucher
du père Fataua (une manière de cabine de bord
avec un lit de camp, un escabeau et un chasse-

�EN

pot

pour

garde,

m'arrêtai tout
de l'ancien corps
lui faisait suite

mobilier), quand je

.ébahi devant la porte
de

OCÉANIE

vaste salle

ouverte

qui

...

Autour de plusieurs torches plantées en terre
et éclairant la pièce d'une lueur blafarde, se te­
naient accroupis une quarantaine de naturels,
dont plusieurs jeunes filles fort jolies.

C'était

une

bande

d'indigènes de l'île Raïatéa,

à la nuit d'une lointaine promenade
dans les montagnes de Tahiti, s'étaient introduits
sans façon dans la maison du Farani (Français),

-qui,

revenus

dont ils connaissaient l'affabilité.
Pour le remercier à l'avance de l'abri qu'il al­
lait leur offrir sous son toit, les hommes se levè­
rent et commencèrent à psalmodier un bymènè,
chant du pays, modulé en parties, avec un senti­
ment musical exquis.
Ces mélodies au rythme étrange, d'un effet
saisissant dans leur ensemble si large, cantiques
.transformés ou simples improvisations créées sui­
vantles circonstances, ne ressemblent en rien aux
cantates de nos chœurs européens. Le registre
fort élevé des voix des Mahoris diffère absolu­
ment du nôtre. Nos musiciens ont beaucoup de.
peine à saisir et à noter les airs océaniens rap­
portés par les voyageurs.
Mon ami, M. Paul Gennaro, 1er prix du Con­
·.servatoire et l'un de nos meilleurs flûtistes, a
cependant réussi à traduire fort heureusement
quelques couplets d'hyménés qui m'étaient restés
-dans la mémoire.

�l'ÈRE

UNE VISITE CHEZ LE

Ces chansons

pagnement de

FATAUA

95

typiques ont un étrange accom­
gutturales tenues à bouche

notes

fermée. Derrière les exécutants, s'asseoient en
-cercle un certain nombre des assistants qui n'ont
d'autre rôle à remplir que celui de gros bour-

-dons.

on écoute un byméné, le soir, en errant
clair de lune dans les vallées tahitiennes, on
croirait entendre un chœur d'une justesse re­
marquable soutenu par des accords plaqués de

Quand

au

grand orgue.
Comme le

semblait devoir se prolon­
père Fataua fit comprendre
j'avais besoin de repos. Un

concert

jusqu'au jour,

ger

le

aux chanteurs que
vieillard imposa silence d'un geste à tous ses
compagnons qui l'entouraient de prévenances,
et, saluant le Dieu de la montagne, récita avec
dignité, au milieu du recueillement général, cette
curieuse prière que je traduis littéralement:

« Sauvez-nous 1 Sauvez-nous! C'est le soir des
Dieux. Veillez près de nous, Ô esprits bienfai­
sants 1 Gardez-nous des enchantements, de la
mort subite, de maudire ou d'être maudits, des
secrètes menées et des querelles, pour les limites
-des terres
Que la paix règne au loin autour de
nous, Ô mon Dieu 1 Gardez-nous du guerrier
furieux, qui se plaît à semer la terreur et dont
les cheveux sont toujours hérissés 1
...

Que nouset nos esprits vivions et reposions
paix cette nuit, Ô mon Dieu 1 »

»

-en

Puis chacun s'étendit à terre, s'enroulant, de
la tête aux pieds, dans d'amples pièces d'étoffe

�EN

OCÉANIE

blanche; les torches s'éteignirent et un pâle
rayon de lune filtrant à travers la fenêtre, vint
éclairer ce dortoir improvisé où chaque dor­
meur semblait sommeiller pour toujours sous les
plis du linceul.

�A TAHUATA

97

v

A TAHUATA

dées des naturels

-sur

Le tapu des
funéraires.

l'âme.

-

sépultures.

-

Usages

Pendant le long séjour que j'ai fait aux îles
étudiant les moeurs des naturels et
.ivant de leur vie propre, afin de mienx appro­
ondir les caractères de leur race, j'ai pu recueil­
ir quelques renseignements inédits sur les
royances de ces derniers Polynésiens, sur leurs
dëes touchant l'âme et leurs usages funéraires.
Les Canaques des îles les moins fréquentées
ar les
Européens, d' Ivaoa et de Fatu-bioa entre
utres, m'ont souvent raconté la légende des
qui ne manque pas d'une certaine poésie
Pour ces sauvages, chaque homme a son étoile
lui représente la partie immatérielle de l'être.
.es étoiles filantes sont des âmes qui se déta­
hent de la voûte céleste; les corps qu'elles ani­
lent à distance doivent alors fatalement périr

darquises,

.

Itoiles

.

.

t

disparaître.
L'étoile

filante, après avoir accompli

son
7·

tra-

�EN

jet,

retourne se fixer

OCÉANJE

au

corps humain
tombera de nouveau.
un

autre

firmament et influence
moment où elle

jusqu'au

•

L'âme-étoile est sans durée limitée et corres­
pond indéfiniment à une série d'êtres.
Les Marquésiens croient tous aux revenants
c'est l'esprit du mort qui poursuit
les vivants pour en obtenir vengeance s'il a
succombé sous les coups d'un ennemi, ou celui
d'un méchant qui se pIait à semer la terreur, à
faire trembler les plus vaillants, pendant la nuit
surtout. Le guerrier qui affronte de- gaieté de
cœur les dangers les plus graves s'émeut, comme
un enfant, s'il entend d'aventure un froissement
de feuilles autour de lui, au milieu de la vallée
touffue, quand il est forcé de sortir au crépus­
cule. Il ne s'éloignera jamais de chez lui pendant
la nuit, si la lune n'éclaire pas suffisamment les
campagnes et la montagne mystérieuse hantée
de préférence par les uebina-baè.
Le oèbina-baà n'approche d'ailleurs que les
gens isolés; c'est pourquoi les Canaques ont
toujours soin de se faire accompagner par un
ami quand ils s'absentent après le coucher du
soleil; ils éveillent au besoin .des voisins pour
partir avec eux et détourner ainsi de leur che­
min l'esprit perfide dont le simple attouchement
voue à la mort.
Ce fantôme de l'imagination des Marquésiens,
ne revêt aucune forme
sensible; il se manifeste
uniquement par le toucher et l'ouïe.
Les sépultures sont l'objet du même respect
que les génies dé la mort; elles sont garanties

(oebina-baè};

�A

TAHUATA,

.

99

profanations des étrangers par le iapu,
religieuse des plus remarquables, qui
guère d'analogue que l'interdit des anciens

contre les

institution
n'a

'

Hébreux. Le tapu (que l'on doit prononcer
tabou) était une loi ou une ordonnance émanant
des prêtres; tantôt, cette institution avait pour
effet d'empêcher de toucher à tels .arbres, à tels
fruits tantôt, elle faisait participer de la nature
divine des objets dignes de vénération; comme
les idoles, les sépultures, ou même des hommes,
les prêtres et les chefs, par exemple. Enfreindre'
un iapu, c'est s'exposer à la mort, tout au moins
à la colère des dieux et de leurs adorateurs.
J'ai failli m'attirer de grands désagréments
dans mon ignorance des coutumes des indigènes
en arrivant à l'île Tabuata, dans le groupe sud­
est de l'archipel des Marquises.
Mon navire était à peine au mouillage, dans
la baie de Vabitabw, que je projetais déjà une
grande excursion autour de l'île.
Je descendis de très bonne heure à terre pour
aller rejoindre plusieurs de mes camarades de
bord, partis de la veille pour faire des observa­
tions scientifiques au sommet d'une montagne.
...

me mis en route à quatre heures du matin,
clair de lune, avec un guide marqué sien, un
solide gaillard, qui n'avait pour tout costume que
son superbe tatouage ressortant en lignes ardoisées,
sur sa peau teinte au safran
quelque chose de
diabolique à voir.
Un large couteau pendait sur sa hanche, atta­
ché par une cordelette en fibres de coco; ce
coutelas est l'arme par excellence des naturels

Je

au

...

�EN OCÉANIE

100

depuis quelque temps; il leur sert, d'ailleurs, pour
s'ouvrir un chemin à travers ce fouillis inextri­
cable de troncs d'arbres morts, de lianes entre­
lacées, de hautes herbes que les colons appellent
la brousse.
En regardant ce coupe-chou dont la lame étin­
celait devant moi, je fouillais machinalement le
fond de mes poches
pas le moindre revolver 1
Je n'avais que mon bâton de citronnier pour tout
moyen de défense.
Je m'aperçus bientôt que j'avais mauvaise grâce
à soupçonner mon compagnon de route. li était
bien calme et se contentait d'abattre sur notre
passage les branches qui, à tous moments, mena­
çaient de nous aveugler.
Nous escaladâmes la montagne qui surplombe
la baie où mon bâtiment se balançait sous la
houle, gros comme une coque de noix.
Nous traversâmes des gorges profondes tapis­
sées de bois de rose, d'arbres de fer, de mapés,
sortes de châtaigniers aux "branches tordues et
déchiquetées comme les membres d'un écorché.
Chacune de ces vallées aboutissait à la mer i près
du rivage, leur végétation change, les cocotiers
se développent tout droits, couronnés de jolis
bouquets de palmes i les orangers, les citronniers,
les papayers, les rocouyers, les bananiers marient
capricieusement leurs feuilles aux nuances va­
riées i des plantations de cotonniers entourent les
cases des Canaques, qu'abritent les arbres à pain,
d'où retombent en chevelures épaisses les lianes
...

plaritureuses.
Ces

bois, d'une.merveilleuse fraîcheur, étaient

�A

TAHUATA

lOI

égayés au jour naissant par les chants du rossi­
gnol des Marquises et par les cris d'un élégant
martin-pêcheur au plumage teinté d'argent et
d'émeraude. De temps en temps, les coqs sau­
vages se mettaient de la partie, lançant leur

appel

matinal

Nous

nous

aux

échos de la montagne.
engagés dans la vallée d'Ivaï­

étions

mon guide refusa tout à
coup
d'avancer plus loin.
Il voulait m'entraîner dans un long détour pour
prendre le sentier qui suit la grève. Je, refusai
obstinément.
Le Canaque disparut alors comme par enchan­
tement en se précipitant d'un bond au milieu des

oa-Iti, quand

fourrés qui nous environnaient de toutes parts.
Cet abandon ne m'inquiéta pas. J'étais habitué
à me promener seul dans ces îles de la Polynésie,
qui, se ressemblent toutes, et me fiais à mon ex­
périence de touriste pour retrouver mon chemin.
Après un quart d'heure de marche, je tombai
dans l'enclos d'une case d'un gracieux aspect; la
toiture en feuilles de pandanus reposait sur des
piliers sculptés naïvement par la main d'un artiste
des plus primitifs.
La porte était ouverte
J'entrai Personne 1
Je visitai l'habitation. Elle paraissait délaissée
depuis un certain nombre d'années.
Des maillets de bois de fer, servant à la fabri­
cation de la tapa (étoffe en écorce d'arbre), et un
filet de pêche gisaient à terre, en désordre.
Au centre de la cloison qui formait le fond de
la case étaient suspendues des amulettes faites
de tresses en fil de burao, avec des fleurs de
_

...

...

_

�EN OCÉANIE

102

cocotier desséchées et de longues loques de tapa
blanche. J'appris plus tard que c'était un signe
de tapu,
Sans me préoccuper le moins du monde de
ces bizarreries, je furetai dans les coins, montai
sur les poutres qui soutenaient intérieurement le
toit, et finis par découvrir deux crânes soigneu­
sement enroulés dans des chiffons et des bandes
d'étoffes du pays.
La tentation, pour un anthropologiste amateur,
était grande Je regardai à la porte: la solitude
semblait absolue à dix lieues à la ronde. Je
prêtai l'oreille ; pas un bruit!
Jerne décidai alors à prendre les deux têtes
que je déposai au fond de mon havresac, après
avoir eu la précaution de les cacher sous des
courges sauvages qui poussaient aux environs.
J'étais déjà tout fier et me voyais rentrant à
bord, montrant ma trouvaille avec orgueil! Je
comptais sans mon guide canaque, qui m'avait
suivi de près, en se glissant comme une cou­
leuvre au milieu des taillis.
Je reprenais tranquillement la route de Vahi­
tahu, 'après avoir chargé mon sac sur mes
épaules, quand j'entendis se répercuter de vallon
en vallon le cri de ralliement particulier aux na­
bi l » cri prolongé,
turels des Marquises: « Ou
et qui se perçoit à de grandes distances.
J'étais évidemment pris en flagrant délit
Je me décidai à fuir à la dérobée, en évitant
les chemins frayés.
Une sente, creusée sous bois par les sangliers,
favorisa ma marche précipitée; je m'y aventurai
...

...

�A TAHUATA

1°3

pour gagner la crête de la montagne qui me
séparait d'une baie d'où je pouvais espérer reve­
nir à bord en prenant une barque sur le rivage.

Je gravis le

versant de la

montagne

souvent

a.

semblait d'une lourdeur de
plomb. Je fus pourtant bientôt sur la route qui
longe la val1ée de Vahitahu, point de départ de
mon excursion.

pic;

mon

sac me

Les cris répétés des
tendre de tous côtés

Canaques

se

faisaient

en­

...

Les habitants des
m'arrêtaient

devant lesquelles je
défiance. Je m'en
tirais en prodiguant de la menue monnaie aux
enfants; les parents, touchés, n'insistaient plus
dans leurs questions.
Une vieille femme, à la physionomie grima­
çante, quelque sorcière sans doute, vint cep en­
dant palper mon sac en me demandant ce qu'il
contenait.
Je répondis que je portais des citrouilles, et

passais,

pressai
Les

cases

avec

le pas.

Canaques

de la vallée: d'Ivaiva-Iti que

j'avais devancés en coupant à travers la brousse,
se rapprochaient sensiblement de
moi; leurs
voix devenaient de plus en plus distinctes...
Je parvins enfin, tout haletant, sur le bord de
la mer, mis à flot une pirogue qui se trouvait à
-

sec

et

regagnai

mon

navire

en

'pagayant

avec

énergie.
Je n'avais pas encore eu le temps de raconter
les péripéties de ma' promenade à mes, camara­
des de l'état-major, quand un des chefs les plus

�I04

.

EN

OCÉANIE

influents de l'île, Cypriano, vint me réclamer ma
trouvaille.
Ces spécimens, que je destinais à la Société
d'anthropologie, étaient trop rares 1 J'étais tombé,
pour mon coup d'essai, sur les crânes sacrés des
aïeux de la reine 1
Toute la population de l'île était en rumeur. Il
fallait s'exécuter de bonne grâce; je rendis donc
immédiatement les deux têtes à Cypriano, tout
en lui demandant pourquoi pareilles reliques se
trouvaient ainsi délaissées dans un lieu désert.
« C'est le
grand taoutè (prêtre) qui les a mises
en cet endroit, me répondit le chef. La case où
vous êtes entré est tapu. Les malades seuls peu·
vent en franchir le seuil; encore faut-il qu'ils
aient la migraine
Ils se guérissent en mettant
ces têtes sous leurs aisselles. »
Très heureux du résultat de sa mission, Cy­
priano, qui était l'oncle de la jeune reine de
Tahuata, me remercia en son nom et me promit
de me mettre en relations avec un ancien prêtre
sacrificateur de l'île, qui pourrait, mieux que tout
autre, me fournir d'utiles renseignements sur les
coutumes des Marquésiens dont je paraissais si
...

ignorant.
Les Océaniens, sauf les habitants de l'île de
Pâques, n'ont aucune tradition écrite. Aux îles
Marquises comme à Tahiti, l'histoire du pays n'a
été conservée que grâce à certains chants répétés
de père en fils et aux discours des prêtres. Ces
récits, plus ou moins altérés à la longue, sont
devenus presque incompréhensibles; les trois ou
.

nuatre

vieillards pouvant

encore

les retracer

se

�A

TAHUATA.

105

ressentent malheureusement de l'abus des bois­

alcooliques

sons

et

ont

perdu

en

partie

la

mémoire.
Un seul avait encore,

quand je suis passé à
Tahuata, quelques moments de lucidité; c'était
précisément celui dont m'avait parlé Cypriano.
Je rencontrai cet oracle dans le coin le plus
retiré d'un ravin escarpé.
Il se tenait assis au milieu d'une petite case en
bambou, juchée sur quatre troncs de cocotiers, à
trois mètres de hauteur au moins au-dessus du
sol. On eût dit un vieux hibou dans sa cage.
Il était occupé à sculpter une massue ornée de
cette figure du dieu Tiki que l'on trouve sur tous
les objets de collection rapportés des îles Mar­
quises: manches d'éventails, échasses, plats en
bois, boucles d'oreilles.
Absorbé dans ce travail, il suivait son œuvre
d'un œil complaisant; l'idole qu'il découpait
dans du bois de fer, avec une patience à toute
épreuve, était pourtant bien hideuse, avec sa tête
difforme, ses jambes courtes et ses mains se
rejoignant sur le ventre 1
Le bruit des branches que brisait Cypriano en
me conduisant jusqu'à la .demeure du prêtre,
éveilla bientôt l'attention de ce dernier.
Il m'aperçut enfin et, entrant dans une grande
colère, appela ses chiens qui erraient aux alen­
tours.

Je

me

vis,

des moins

n'être pas

en un

venu

entouré d'une meute
m'estimai heureux de

instant,

avenantes et

seul.

Cypriano distribua une volée de coups de bâton

�'Io6

aux

OCÉANIE

EN

gardes-du-corps

du taoutè et lui

parla

avec

véhémence, en lui reprochant son peu de cour­
toisie. Je compris même qu'il racontait en quelques
mots mon équipée dans la vallée d'Ivatva-Iti et
exposait l'intérêt qu'un bon Marquésien aurait à
m'instruire, en m'édifiant sur ce fameux tapit des
morts dont je me doutais si peu.
En apprenant comment j'avais rendu à la reine
de Tahuata les restes vénérables de ses grands
parents, ce dernier descendant des Mahoris
s'humanisa subitement et me salua même du bon­
jour du pays: « Kaboba t »
La

était rompue.

glace

..

Nous causâmes alors

ensemble, grâce à l'intervention du chef qui

s'exprimait

fort bien

en

français.

Le vieux taoutè parlait lentement, en fixant sm
moi ses petits yeux gris et brillants, seuls indices
de vie sur cette face ratatinée et bleuie par les

tatouages.
Etendu

sur

sonnette du

vement, ainsi
s'instruire.

à quelques pas de la mai­
canaque, je l'écoutais attenti­
convient à un profane qui veut

l'herbe,

prêtre
qu'il

Cypriano, profondément sceptique, comme tous
de sa génération, nous considérait l'un et
l'autre en souriant, se demandant lequel était le
plus original, du taoutè pénétré de sa dignité, ou
de cet Européen qui passait son temps "à entendre
des sornettes d'un autre age.
il me traduisait cependant littéralement les dis­
ceux

.

de l'ancien sacrificateur.
Comme tous les vieillards qui aiment à

cours

jaser,

�A TAHUATA

1°7

le iaoutè entra dans des détails
la religion de ses pères.

Je compris qu'il appartenait

sans

à

une

nombre
caste à

sur

part,

qu'il avait rang de
chef. Il comptait parmi les prêtres qui ordonnaient
jadis aux guerriers de faire des sacrifices humains
ayant

sa

hiérarchie propre, et

ou de déclarer la guerre aux tribus voisines, et me
disait très sérieusement qu'il tirait son autorité de
la puissance même d'Atua, le premier des dieux.
Esprit invisible, Atua pénétrait dans sa poitrine,
provoquait chez lui le délire des inspirés et lui
permettait ainsi de transmettre al} peuple la vo­
lonté du Ciel dans les circonstances graves.
C'était, en somme, un roué qui se souvenait
avec orgueil de toutes les supercheries qu'il avait
habilement employées pendant de longues années
aux dépens de ses congénères, dont les présents,
véritable dîme, le faisaient vivre grassement.
Je demandai. à Cypriano de questionner le'
vieillard sur les usages funéraires de son pays i ce
dernier poussa la complaisance jusqu'à consentir
à me montrer des sépultures anciennes, cachées
dans la brousse, à quelques pas de sa demeure.
J'aperçus d'abord sur un paéPaé, sorte de plate­
forme en pierres, assez élevée et carrée, deux
montants en bois soutenant une poutre transver­
sale à laquelle était suspendue une pirogue. Cy­
priano m'expliqua comment on plaçait les morts
dans ces sortes de cercueils, afin que les corps.

pussent

se

décomposer

à

l'air,

ou,

au

contraire,

soleil après avoir subi certaines.
préparations si répugnantes que les détails m'en
paraissent intraduisibles dans notre langue.
se

momifier

au

.

�108

EN

OCÉANIE

Quand le temps a accompli son œuvre de des­
truction et que le squelette est à nu, les os sont
recueillis par la famille du défunt et enfouis, à
l'exception de la tête qui est portée au sommet
de la montagne, dans quelque cachette secrète,
»
tout près des nuages, &lt;l. lit où vont les Dieux
Pour les chefs, le cérémonial funèbre est
tout différent. Le corps reste exposé pendant
trois jours dans la maison mortuaire, entouré
par les parents qui veillent à tour de rôle sur le
tupapau ; puis on le transporte en grande pompe,
au son des tambours de
guerre (troncs d'arbres
creusés et recouverts d'une peau de requin),
dans une sépulture provisoire de forme assez
curieuse qui ne varie jamais.
J'ai pris le croquis d'un de ces monuments
...

primitifs.
C'est une case ouverte de trois côtés. La con­
struction est assise sur une fondation en roches
brutes; le toit, en feuilles de latanier juxtaposées,
d'une symétrie élégante, est supporté par une
double rangée de piliers en bois autour desquels
s'enroulent des bandelettes de tapa; le fond est
fermé par une cloison en torchis de paille, légè­

inclinée.
Cette cabane est

rement

tapu et l'étranger qui aurait
l'imprudence d'y pénétrer serait certainement en
Autrefois les
butte aux poursuites du oebina-baè
guerriers de la tribu l'auraient pendu à un arbre,
déchiqueté en petits morceaux et mangé.
L'abri est sacré, parce qu'il protège la châsse
du chef mort, manière de pirogue en burao ou
en cocotier, ornée de
sculptures, de figurines
...

�A

Sépulture

TAHUATA

d'un cbef.

-

(Iles Marquises).

�XIO

EN

OCÉANIE

A l'avant se détachent deux statuettes
le dieu Tiki dans sa pose ordinaire,
1a main droite soutenant le menton, et une tête
&lt;lu même style, d'assez grande dimension. Des
bambous sont fixés de chaque côté de cette
bière pOUT en rendre le transport plus facile.
Au bout de deux ans, ce qui reste des dé­
pouilles du chef est enterré dans son ancienne
habitation qui a été fermée et garnie des signes
-du tapu dès le jour des premières cérémonies
funèbres. La -tête est suspendue dans un sac en
étoffe à la poutre médiane de la case, les autres
parties du corps sont enfouies aux alentours. La
conservation de cette tête est un point d'hon­
neur pour toute la famille: « En pensant que
vous auriez pu quitter le pays, emportant les
crânes vénérés des aïeux de la reine, me disait
Cypriano, je frémis encore de colère; car tout le
monde se serait moqué de mon illustre famille
-dans les autres îles de l'archipel. »
Dans le groupe nord-ouest, à Nuka-Hiva no­
tamment, où la civilisation s'est imposée davan­
tage aux naturels, les missionnaires et l'autorité
administrative sont parvenus à obliger les Cana­
ques à enterrer les morts dans des cimetières
analogues aux nôtres, mais rien n'a pu changer
chez ces sauvages leur manière d'envisager le
trépas qu'ils méprisent. Ces fatalistes se laissent
emporter par' le mal sans essayer de lui résister;
ils se croient perdus dès qu'ils se' sentent mala­
des, et beaucoup meurent de consomption lente
en disant qu'ils ont" été touchés par 'le mauvais
sort lancé contre eux par les oebina-baè, ou que le

.grossières.

représentant

�A TAHUATA

III

dans leur corps. Comme il
de déloger cet hôte incommode,
le malade refuse tout médicament, toute .nourri­
ture, et s'éteint peu à peu, après avoir fait lui­
même son cercueil.
dieu Atua
est

est entré

impossible

Quand l'agonie arrive,

une

dizaine de fem­

mes, amies de la famille, entourent la natte où
est couché le moribond, et, remplissant l'office

de

pleureuses,

exhalent des

gémissements

de

commande, pour prouver à ce malheureux qu'il
est regretté et lui Imre ainsi plaisir. Je cite textuel­
lement l'explication que me donna Cypriane à
propos de

ce

singulier

usage.

Toute la tribu vient visiter le mourant pour
honorer ses parents, ses enfants, que cette atten­
tion flatte, et aussi pour prendre part à ull co­
pieux festin. On voit souvent les pleureuses, après
avoir fini leur « temps de sanglots »), se faire rem­
placer par des voisines, pour se joindre aux gens
qui se régalent de popai (bouillie de maioré) et
se livrent à des libations exagérées sous le toit
qui résonne des plaintes d11 malade. Quand ce
dernier n'a plus que quelques heures à vivre, ses
proches s'efforcent de retenir l'âme prête à aban­
donner le corps, en ayant soin de fermer la bou­
che et les narines du patient qui meurt le plus
souvent étouffé
...

s'est enuolè, chacun apporte
,son offrande sur la natte du défunt... pièces
d'étoffe en écorce de mûrier-ornements en nacre

Lorsque l'esprit

ou

en

écaille, aigrettes

coiffures

en

plumes;

on

en

barbes de

vieillards,

revêt le corps d'un lin-

�OCÉANIE

EN

II2

ceul en_ tapa blanche, on le place dans le cer­
cueil en l'entourant de poisson salé, de poPdi, de:
petites fioles d'eau-de-vie, enfin de ntonoi ou
huile parfumée pour les cheveux.
Les pleureuses se font entendre pendantles
funérailles et exécutent parfois une danse maca­
bre autour du tombeau, suivant une antique:
.

coutume.

Le

lendemain, le

même de
Pour

ses

parents

mort -est oublié

de tous,

...

sauvages, la douleur morale est
ils ne la ressentent même pas

ces

faiblesse;

...

une

�Ile de corail

(Tuamotu)

VI

VOYAGE

AU

PAYS

DES

PERLES

ARCHIPEL TUAMOTU

L'archipel

de corail

plongeuses.

nacres.

-

-

ct

Duel

pêcheurs de nacre.
Plongeurs et
La cueillette des
pêcheur et requin.
La
du
perles.
perle
Pape et la
Différentes espèces de perles.
ses

goutte de rosée.

Il

-

-

entre

La formation des

-

-

«

Philippe le Bel, dans une boutade qui lui
valut la haine de maintes gracieuses sujettes du
rOyaume de France, défendit par édit aux bour­
geois de porter « ornements de perles ». Faute
d'un blason
qui accusât leur illustre lignée, les
et les filles des
plus riches marchands de

fem.mes

8.

�OCÉANIE

EN

la cité ne virent plus, dès ce moment, l'opulent
joyau dont elles se montraient trop coquettes,
qu'à travers le prisme de leur imagination, dans
des songes fantastiques où elles avaient les illu­
sions du marquisat au milieu des splendeurs de la.
cour
Cette loi somptuaire n'eut que peu de
durée; depuis bien longtemps, sans distinction
...

de castes, dames

et demoiselles se parent de
colliers ou de boucles d'oreilles en perles fines
sans êtres inquiétées pal; le gouvernement.
Mais bien peu d'entre elles connaissent l'his­
toire de ces perles qui servent à merveille leur
beauté au bal, en mariant leur éclat si doux aux
tons chatoyants des toilettes claires; un court
voyage au pays lointain qui produit les perles
aujourd'hui les plus estimées ne sera peut-être
Je ti­
pas inutile aux lectrices de ce livre.
cherai, d'un coup de baguette, de les transporter
avec moi aux antipodes.
-

Nous sommes embarqués dans le plus confor­
table des paquebots.
Nous venons de la côte
d'Amérique, le temps nous paraît bien long, nous
bâillons sur le pont. Certains signes annoncent
pourtant le voisinage de la terre, les oiseaux de­
viennent nombreux autour du navire; dans des
envolées folles, goëlands, mouettes, alcyons se
heurtent contre les agrès avec des cris plaintifs.
Tout à coup l'homme de vigie pousse un appel
qui nous met la joie au cœur: «Une île droit
devant nous! »
-

Enfin Il!

�VOYAGE AU PAYS DES PERLES

Ils

sur la passerelle, sur la dunette, sur­
qui peut s'escalader facilement, et regar­
dons la ligne de l'horizon.
Un panache de verdure semble sortir de l'eau
à l'endroit où la voûte céleste rejoint la mer.
C'est la cime d'un cocotier qui émerge; le joli
bouquet de palmes se développe bientôt à nos
yeux, à mesure que le paquebot avance, puis
vient le tronc qui le supporte, tout allongé, droit
comme un 1; enfin nous découvrons la terre, une
plage jetée comme un manteau sur les vagues

Montons

tout ce

une nappe de sable au ras de l'eau,
d'arbustes maigres, de pandanus aux
branches torturées et surtout de blocs blan­
châtres, fragments du récif de corail.
Nous sommes dans les eaux d'un archipel
français, les îles Tuamotu, d'une superficie bien
respectable (250 lieues de longueur sur 200 de
largeur), et toutes de formation coralligène.
En vous parlant « corail » en plein Océan Pa­
cifique, je ne veux pas vous tromper, vous faire
un conte des Mille et une Nuits
Il ne s'agit pas,
dans ces régions, de corail rouge ou rose, comme
dans le bassin de la Méditerranée, mais bien de
corail blanc, très varié, très original dans ses
structures multiples, mais très commun, puisqu'il
constitue le sol d'îles assez étendues.
Vous savez comment les polypes s'attachent
sur les montagnes sous-marines, le plus souvent
autour du cratère de quelque volcan éteint, et
pullulent en accumulant, au point de couvrir
d'immenses chaînes de rochers, la matière pier­
reuse qui constitue leur enveloppe calcaire. Ces

bondissantes,

couverte

...

�II6

EN

OCÉANIE

gigantesques des polypes leur survivent,
s'échafaudent avec les années et arrivent enfin à
effleurer le niveau de la mer.
Le vaste archipel Dangereux ou des tles Tua­
motu n'a pas d'autre origine.
Les polypes
meurent dès que leur construction se trouve ex­
posée à l'air libre. Le vent apporte bientôt des
îles voisines, sous forme de poussière, l'humus
et les graines; les courants véhiculent des noix
de coco qui se déposent sur cette terre en forma­
travaux

-

tion; peu à peu la végétation se développe sous
l'influence d'une température de serre chaude et
les navigateurs viennent à découvrir qu'une île,
sortie de l'Océan, a poussé comme un champi­
en voyant un beau matin les volutes se
gnon
dérouler à quelques milles de leur bateau, et s'ar­
genter, écumantes, sous le soleil, là où la carte
ne marquait aucun récif..
Il nous était impossible de parler des nacres
perlières sans connaître le milieu dans lequel
elles vivent; ajoutons que ces îles de corail sont
généralément circulaires et en couronne, ayant
pour centre de l'anneau un lagon ou lac qui se
trouve le plus souvent en communication avec
l'Océan par un chenal naturel. Les lagons recè­
lent des trésors incalculables, des nacres irisées,
des perles blanches et noires, poires, boutons ou
paragonnes; mais leur recherche est des plus dif­
ficiles. En se parant d'un collier, avant d'aller en
soirée, la jeune fille assez heureuse pour posséder
de vraies perles fines est loin de se douter de tous
les dangers qu'il a fallu affronter pour arracher
ces précieux joyaux à la mer jalouse qui les
...

.

�VOYAGE AU PAYS DES PERLES'

cache dans
trables.

ses

profondeurs

les

117

plus impéné­

La pêche des nacres perlières est un métier si
dur que les Européens ne se sentent pas le cou­
rage de l'entreprendre eux-mêmes et se servent
des indigènes des Tuamotu pour la cueillette de
ces merveilles au milieu des lagons.
Ces plongeurs appartiennent à la race mahorie
si vantée par. les voyageurs. Les hommes à la ro­
buste en carrure, au port d'une noblesse singulière,
ont cette physionomie ouverte, cette allure fière
qui caractérisent les Polynésiens; les femmes,
d'une beauté souvent remarquable, ont toutes de
grands yeux noirs et expressifs, le nez droit, et
rivaliseraient avec les Européennes si elles n'a­
vaient pas les lèvres trop épaisses; il est vrai
qu'elles se rattrapent par une dentition superbe.
La couleur bistrée de leur peau ne choque pas le
regard dans ces pays où la lumière est si intense.

de

Les femmes des îles Tuamotu ont beaucoup
gaîté à dépenser, et tout, dans leurs chansons

au rythme cadencé, aux refrains captivants, dans
leurs danses aux pas compliqués et gracieux,
prouve l'aimable insouciance avec laquelle elles
supportent une existence pourtant assez mono­
tone
Très jaseuses, ces sauvagesses se réunis­
sent à la veillée, et dans des soirées intimes dont
l'eau du cocotier voisin fait tous les frais, se ra­
content des histoires qui dénotent de leur part
une imagination des plus vagabondes. Elles lisent
même nos vieux contes français, traduits en leur
langue; l'une d'elles m'a un jour très sérieusement
...

�Ils

demandé si

OCÉANIE

EN

je

connaissais la Belle

mant et comment elle

se

au

Bois dor­

portait.

Les habitants des îles Tuamotu sont habitués
dès leur enfance à l'exercice de la plonge qui
constitue leur seul moyen d'existence. Jadis l'arbre
le cocotier, suffisait à leurs besoins;
il leur donnait du bois pour construire leurs cases,
leurs pirogues, leurs tombeaux des feuilles résis­
tantes pour les abriter
un lait rafraîchissant, une
amande succulente et nutritive, de l'huile, des
fibres faciles à travailler pour tresser des nattes,
des cordages; mais ces éléments de vie primitive
ne suffisent plus aux Polynésiens; l'âge d'or est
passé pour ces peuples envahis par la civilisation;
il leur faut des pagnes d'indienne ou de soie pour
les jours de fête, des aliments de provenance
étrangère, du tabac et surtout de l'eau-de-vie
« 1ta11l1J- », un
poison qui les décime comme le
ferait la plus terrible des épidémies.
Les capitaines des goëlettes qui font le com­
merce des nacres et des perles exploitent habi­
lement les appétits naissants des insulaires en
échangeant des produits européens contre leurs
services à l'époque de la plonge.
Les îles Tuamotu sont actuellement le centre
le plus vaste des pêcheries d'huîtres perlières;
la nacre s'emploie dans la tabletterie, la mar­
queterie, l'ébénisterie, l'éventail et surtout le
bouton; le luxe de nos ameublements de fan­
taisie en exige des quantités considérables. Les
perles, dites de Tahiti, sont d'ailleurs fort en
vogue; leur orient magnifique les fait préférer
à celles de l'Inde et de l'Amérique du Sud; les.

providentiel,

...

...

�YOYAGE AU PAYS

DES

PERLES

JT9

Tuamotuens ont donc fort à travailler poursatisfaire nos caprices princiers.
Tout
le
monde
plonge aux Tuamotu;
hommes, femmes, enfants nagent comme des
poissons et vivent dans l'eau comme dans leur
élément ordinaire, en dépit des attaques du
requin, ce vorace à la triple mâchoire tranchante.
Le plongeur, en descendant sous l'eau, doit
toujours s'attendre à rencontrer son terrible
adversaire.
Quand le requin s'approche sournoisement,
de toute la vitesse de ses nageoires, le Tuamo­
tuen ne se déconcerte pas et fait un brusque
détour dans les profondeurs azurées du lagon,
puis il cherche à surprendre son ennemi de
côté, le squale ne voyant que droit devant lui,
enfin d'un mouvement brusque, s'il est assez
agile, le perce de son couteau... Il remonte
alors dans sa barque et pousse un cri de triom­
phe i tous ses camarades l'entourent et lui font
fête. Le cadavre du monstre est amené à la sur­
face de l'eau, on le dépèce avec soin i on se
régalera de sa chair qui n'est ponrtant pas des
plus tendres, mais a la vertu légendaire de
donner au vainqueur la force du vaincu.
Avec cet ennemi-là, pas de milieu
il faut le
manger ou être mangé, le duel finit toujours par
un repas aux
dépens de l'un on l'autre com­
battant.
Quand le requin a le dessus, ce qui arrive trop
souvent, il ne lâche son adversaire qu'après
avoir coupé avec ses dents acérées une jambe ou
un bras tout au moins.
-

...

�120

EN

OCÉANIE

Et dire que l'on voit des femmes, des jeunes
filles faire la plonge, aller chercher des nacres
pour les échanger contre ces étoffes légères dont
elles sont si coquettes, cédées par les capitaines­
marchands à des conditions exorbitantes 1
Voulez-vous savoir comment procèdent les
indigènes des Tuamotu pour aller détacher du
roc, au fond de la mer, les pintadines, ces gran­
des huîtres que les naturalistes ont nommées
((
meleagrinœ margaraiiferœ »? dont le diamètre
atteint parfois om,30 et le poids 9 et 10 kilo­
,

grammes?
Figurez-vous les ondes calmes d'un lac circu­
laire; tout autour s'étend une véritable muraille
de cocotiers qui s'inclinent sous la brise du large
avec un grand bruissement de feuilles i sur la
surface polie du lagon, glissent silencieusement
les baleinières ou les simples pirogues des pê­
cheurs faites d'un tronc d'arbre évidé et d'un
balancier.
Plongeurs et plongeuses n'ont pour tout vête­
ment que le paréo, bande" de toile qui se noue sur
la hanche et retombe aux genoux.
Chacun est muni d'un couteau à large lame,
pour trancher le byssus de l'huître, et d'un appa­
reil tout spécial que les marins appellènt lunette
de calfat. Cette soi-disant lunette se compose de
quatre planchettes formant une boîte oblongue
dont l'une des extrémités est fermée par une vitre
et l'autre reste ouverte pour laisser pénétrer la
tête du pêcheur.
Celui-ci pose la partie vitrée sur la surface de
l'eau, toujours un peu ridée par le vent, et l'aplanit

�VOYAGE AU PAYS DES PERLES

I2I

ainsi complètement pour mieux voir le fond du
lagon. Grâce à la transparence de l'onde et à ses
yeux de sauvage, le pêcheur des Tuamotu dé­
couvre ainsi les huîtres à des profondeurs de 20 à
30 brasses, quoique leur nuance grise se confonde
avec

la couleur des rochers.

Quand les pêcheurs ont trouvé une bonne
place, l'embarcation s'arrête; tous se recueillent,
le chef se lève, croise les bras et à voix haute,
dans cette langue sonore et si poétique des
Mahoris, adresse au ciel bleu sa solennelle invo­
cation
Chacun scrute encore les eaux du
lagon avec la lunette en bois et se dispose à
plonger, en retirant son pagne.
L'indigène des iles Tuamotu est le premier
plongeur du monde. Il dédaigne de s'attacher des
poids aux pieds comme le font tous les autres,
de se garnir le nez et les oreilles de coton huilé,
de se bâillonner la bouche, enfin de se servir
d'une corde pour remonter,
Il n'a pour tout bagage que son couteau, pour
tout moyen d'action que sa force unie à une sou­
plesse de muscles sans égale. Il refuse de se servir
du scaphandre, prétendant que cet instrument est
malsain et allourdit les jambes.
Avant de se précipiter dans l'eau, les pieds les
premiers, le canaque se contente de faire provi­
sion d'air; sa-poitrine se soulève, ses poumons
fonctionnent avec force, et il se lance, descendant
à de très grandes profondeurs jusqu'à l'endroit
où il a vu une coquille.
Il passe une minute ou deux, parfois trois, au
fond du lagon, détachant la plus belle des pinta-

...

�122

EN

OCÉANIE

dines qui s'offrent à son regard, ou celle dont
l'aspect extérieur, vaine indication, semble lui
révéler la présence d'une perle.
li serre avec énergie les valves de l'huître pour
empêcher la chute des perles qu'elle pourrait
contenir, et, d'un fort coup de pied, s'élève dans
l'eau, jusqu'à la surface, avec une rapidité sur­

prenante.

huîtres, une fois la pêche de la journée
achevée, sont ouvertes devant le capitaine­
marchand qui a loué les services des plongeurs;
Les

commerçant, qui les paie mal ou les enivre
d'eau-de-vie pour ne pas les payer du tout, sur­
veille le nettoyage des coquilles d'lm œil jaloux.
Il se méfie des pêcheurs.. qui déploient une
adresse toute particulière pour escamoter les
perles et les cachent au besoin dans leur bouche.
La coquille est soigneusement vidée; on visite
scrupuleusement les moindres plis et replis du
ce

le manteau, le muscle adducteur, la
les branchies
La perle est retenue par
de faibles membranes, ou même â l'état libre; il
suffirait de la moindre imprudence, en maniant
les valves de l'huître, pour perdre les trésors
qu'elle renferme dans les coraux ou sur le sable
de la plage.
Les sav.ants pourraient vous donner d'amples
explications sur la formation de la perle; con­
tentons-nous de la considérer comme une petite

mollusque,

glande,

coquille de
.

...

nacre

retournée

qui

se

développe,

peu à peu, symétriquement; elle provient, en un
mot, d'une sécrétion de l'huître autour d'un
corps étranger ou noyau, Un grain de sable,

.

�VOYAGE AllT PAYS DES

PERLES

125

introduit dans

une pintadine peut donner nais­
perle merveilleuse; la matière nacrée
l'environne d'une couche légère et transparente,

sance

une

à

une

seconde couche

recouvre

bientôt la pre­

mière, ainsi de suite, comme les tuniques d'un
oignon se superposent entre elles.
Les Orientaux, dans leurs contes bleus, font de
la perle une goutte de rosée solidifiée.
Cette comparaison a été l'origine de bien des
légendes. Henri Berthoud, le charmeur, me
racontait jadis celle-ci dans laquelle la goutte
d'eau a tous les honneurs, aux dépens de la
perle
Un matin, le Saint-Père, fatigué d'une nuit
passée à prier pour les pécheurs de la chrétienté,
...

-

l'herbe fine du parc du
que surmontait une perle
superbe, s'enfonça parmi les folles avoines qui
poussaient là en liberté. Au bout d'une tige que
le soleil de la veille avait tristement séchée, se
balançait une goutte de rosée qui interpella gaî­
ment la perle en l'appelant du doux nom de
sœur. La-dessus, l'orgueilleuse qui valait bien un
millier d'écus, de se récrier, en disant à la gout­
telette qu'elle était folle.
A quoi es-tu bonne? demanda alors cette
dernière.
A émerveiller le genre humain 1
Et moi, à mourir pour faire la charité, répliqua la goutte d'eau, en se laissant tomber le long
du brin d'herbe auquel elle rendit ainsi la vie.
Un ange vint qui recueillit la goutte de rosée
et la remit à Dieu en
personne; elle fut bénie

s'étendit mollement

Vatican,

-

-

-

et sa

sur

tiare,

�EN

124

OCÉANIE

par le Très Haut et transformée en chérubin
tandis que la perle perdit son éclat. un camérier
du pape la brisa sous le talon de sa botte.
La morale de cette histoire, c'est que la plus
belle perle du monde peut se ternir et vieillir ou
même s'altérer complètement et mourir i ces
..

termes sont consacrés.

Si vous avez le bonheur d'avoir des perles fines,
conservez-les avec précaution; les acides les dé­
tériorent, les gaz fétides les noircissent.
Vous savez, comme moi, que Cléopâtre, dans
un élan de jactance, fit dissoudre dans du vinaigre
une perle de 1,500,000 francs et l'avala à la santé
de son vainqueur, le soudard Marc-Antoine du
moins, les auteurs le rapportent.
Je n'ai pas vu de perles phénoménales en
Océanie i les missionnaires des iles Gambier ont
...

en
1867, à Paris, une perle
blanche dont ils demandaient 100,000 francs.
Elle n'a pas trouvé d'acquéreur et a été donnée
au Souverain Pontife qui en a orné le diadème
de sa Vierge préférée dans la basilique de Saint­

pourtant exposé

-Pierre.
On voit

les noires
de roses pro­
duites par la pinne marine, sorte de moule qui se
pêche dans la Méditerranée, et par la turbinelle,
coquille de l'Océan indien i les perles jaunes,
grises et teintées de bleu sont des anomalies, sans
valeur généralement.
Les pêcheries des Tuamotu ont des rivales à
Ceylan, dans les golfes de Panama et de Cali­
fornie i les cours d'eau de l'Ecosse, du pays de
sont

plus

souvent

des

Il

en

rares.

perles blanches i
est encore

�VOYAGE AU PAYS DES PERLES

125

Galles, de certaines provinces de l'Irlande, de la
Saxe et de la Bohême nourrissent aussi des huîtres
perlières. On en trouve également en France,
voire même dans la Seine, mais les joailliers qui
veulent les placer ont bien soin de leur donner
une
origine étrangère en déclarant qu'elles vien­
nent de l'autre bout du monde.
La forme des perles varie suivant la situation
qu'elles occupent dans la coquille où Je hasard
a jeté le
noyau quelconque autour duquel elles
se sont constituées; les perles en forme de
poire
et surtout les rondes ont plus de valeur que toutes
les autres.
La reine d'Angleterre possède un trésor de
d'une grande régularité; mais le shah de
Perse la surpasse en magnificence avec un cha­
pelet d'une longueur très respectable, dont les
grains, perles fines, ont la grosseur d'une noisette.

perles

Si les

perles régulières sont d'un 'grand prix,
baroques, pour prendre l'expression technique,
ne trouvent pas moins leur emploi dans la bijou­
terie ; on utilise aussi, en dissimulant leur point
d'attache, les perles qui se développent quelque­
fois en saillie sur la même coquille et même
les

celles que la valve nacrée enchâsse presque

com­

plètement. Ces perles, dites de Panama, sont
l'objet de retouches délicates et prennent sous la
main habile du joaillier la rotondité et l'éclat des
belles perles fines; le chapitre de la falsification
des perles aurait son intérêt, mais ne peut trouver
sa place ici.
Les Californiens, quiaiment assez les breloques,

�126

EN

OCÉANIE

recherchent beaucoup, outre les perles naturelles,
certaines protubérances nacrées résultant de la
perforation de l'huître par des parasites et qu'on
appelle à tort perles fines; les cbicois, dus à la
présence d'un corps étranger dans la coquille, sont
aussi confondus souvent avec les perles; j'en ai
vu qui atteignaient la dimension d'un œuf de

pigeon.

�L'ARCHIPEL

DES

WALLIS

127

VII

L'ARCHIPEL

DES

WALLIS

Le 5 avril 1887 paraissait, au Journal officiel, le
-décret suivant:
«
1° Sont ratifiés: le traité dU,4 novembre
1842, par lequel le roi Lavélua, assisté des prin­
-cipaux chefs du pays, a placé les îles Wallis sous
le protectorat de la France;
« 2° Le traité de commerce
passé le même jour
.avec le roi Lavélua ;
11' 3° Le traité du 19 novembre 1886, par lequel
.la reine Amélia, fille du feu roi, a accepté de
•

.

nouveau

le

protectorat français.

»

Cet acte a passé inaperçu; il a pourtant une
-certaine importance pour tous ceux qui s'intéres­
sent au maintien de l'influence française dans
l'Océanie centr.ale où les Anglais se sont déjà
emparés d'un magnifique archipel comptant plus
-de 300 îles, les Fidji, et d'un poste avancé à Ro­
tumah, où les Allemands germanisent les belles
terres des Samoa et des Tonga, qui tomberont

�128

EN

OCÉANIE

inévitablement sous leur domination complète à
la faveur des troubles adroitement fomentés par
diverses influences locales.
C'est sur les demandes réitérées, de la reine
Amélia et sur les instances des Missionnaires

Maristes,

tous d'origine française, que nous avons
décidé l'établissement définitif de notre protecto­
rat aux Wallis.
Lord Gordon, premier gouverneur des Fidji,
comprit les avantages que pourrait retirer une
puissance européenne de l'occupation des îles
Wallis, au point de vue militaire, en raison de la
position qu'elles occupent dans l'Océanie cen­
trale ; il envoya même son propre neveu en mis­
sion auprès de la reine Amélia pour sonder ses
intentions. La vieille canaque s'en tira par une fin
de non-recevoir, tout en flattant l'orgueil britan­
«
Que viendriez-vous faire ici?­
nique:
répondit-elle à l'émissaire du gouverneur anglais,
vous êtes si riches et nous si pauvres! » Lord
Gordon n'osa pas aller plus loin: il craignit d'être
désavoué par son gouvernement alors inquiet des
charges nouvelles que lui imposait la colonie
naissante des Fidji; les émigrants australiens, qui
l'avaient poussé à accaparer les Wallis, se conso­
lèrent de cette défaite en répandant le bruit que
l'Angleterre renonçait à étendre sa domination
sur des terres sans valeur et d'un abord difficile.
La passe de Honikulu par laquelle on arrive au
mouillage intérieur de Matautu paraît, en effet,
assez dangereuse; très étroite, elle est coupée par.
deux courants qui se heurtent à angle droit pen­
dant le jusant et occasionnent des remous qu'un
-

-

�L'ARCHIPEL

DES

WALLIS

129

bâtiment à vapeurne peut vaincre qu'en filant à
les voiliers attendent quelquefois
avant de se risquer dans ce chenal
bordé de brisants, ils arrivent pourtant à le fran­
chir avec de fortes brises. Les courants de Honi­
kulu ont causé la perte d'un croiseur français, le
Lbermitte, dont on voit encore la carcasse, à
bâbord, en entrant dans la passe.
Situé par 130 2 l' de latitude sud et 178029' de
longitude ouest, le groupe des Wallis a été décou­
vert par le navigateur de ce nom, en 1767 ; il
comprend une île principale, Uvéa, et une dizaine
d'îlots qui n'ont pas plus de 150 mètres d'altitude
aux points culminants. Une ceinture de coraux
forme un anneau parfait autour de l'archipel; on
compte plus de trois milles de distance entre la
La
passe d'Honikulu et le mouillage principal.
navigation est périlleuse jusqu'au moment où l'on
parvient à cette rade; il faut suivre sa route avec

vitesse;
plusieurs jours
toute

.

-

sang-froid, au milieu des pâtés
Le petit archipel des Wallis

de

coraux.

un centre de
civilisation avancée si on le compare à ses voisins
de l'Océanie centrale; on ne peut y séjourner
quelque temps sans reconnaître les effets de
l'intelligente méthode appliquée par les Mission­
naires Maristes à leur œuvre de philanthropie
religieuse. En moralisant les naturels, ces reli­
gieux, dont on connaît l'esprit large, les vues
élevées, ne leur ont communiqué aucune des
idées de secte que les pasteurs Wesleyens ou
Méthodistes ont semées dans les autres îles de
cette partie du Pacifique;' les Wallisiens sont
d'une grande franchise d'allures qui constraste

est

s-

�EN

OCÉANIE

l'hypocrisie des protestants des Fidji. Un
des résultats les plus remarquables qu'ait obtenus
la Mission est l'accroissement très sensible de la
population à Uvéa, par suite de l'institution du
mariage, phénomène rare dans cette Océanie où
l'extinction des races autochtones paraît devoir
être 'la conséquence forcée des mœurs dis­
solues. Toute l'histoire des Wallis pourrait se
résumer dans le récit de la vie de Mgr Bataillon,
un apôtre au nom prédestiné qui lutta pendant de
longues années contre la barbarie des indigènes
pour transformer leurs usages, et arriva pleine­
ment à son but, à force de patience et d'énergie.
Le père Bataillon, simple missionnaire à cette
époque, vint aux îles Wallis après avoir fondé la
mission des Tonga, en 1837.
Lauèlua, qui régnait aux Wallis, était l'ennemi
acharné des Européens; plusieurs équipages de
navires baleiniers avaient déjà été massacrés par
ses ordres pour s'être aventurés à Ouvéa. Des
missionnaires protestants venus de Tonga-Tabou,
eurent le même sort.
Ce3 terribles 'précédents n'intimidèrent point
le P. Bataillon qui débarqua à Ouvéa, absolument
seul, n'ayant pour tous moyens de défense que
sa science profonde des dialectes de l'Océanie
centrale, une grande habitude de la vie des indi­
gènes et une fermeté qui en imposait aux plus
farouches.
Le roi Lave1ua le manda aussitôt dans sa case,
pour lui demander: « ce qu'il venait faire aux
Wallis et s'il était ministre du Dieu des étran­
avec

gers

...

»

�L'ARCHIPEL

DES

WALLIS

131:

Le P. Bataillon lui répondit, sans se compro­
mettre, qu'il n'était pas missionnaire uesleyen et
venait
apprendre aux Ouvéens les secrets de

pour

la civilisation.
« Alors,
répartit Lavélua, nous pouvons causer.
Je t'ai dit que nous ne voulions pas ici de la reli­
gion des blancs. Notre culte est celui des an­

cêtres. Quand nous avons besoin de leurs lumières,
divins esprits soufflent des conseils aux oreilles
des prêtres et des femmes inspirées qui haran­
guent aussitôt le peuple. Cela nous suffit.
Mais, dis-moi, connais-tu le grand chef des
ces

-­

guerriers blancs, Napoléon?
Napoléon? je crois bien, c'est le roi de mon
pays 1 répliqua avec un imperturbable sang-froid
-

l'habile missionnaire, se souciant peu de faire des
anachronismes.
Ce mot sauva le P. Bataillon. Lavélua con­
sentit à le garder aux Wallis, par respect pour sa
nationalité, �par admiration pour son souverain,
tant il est vrai que.ce seul nom de Napoléon nous
a fait connaître et redouter
jusqu'aux points les
plus reculés du globe.
Le missionnaire put alors, très discrètement,
commencer à enseigner à quelques naturels, la
religion catholique, Les souffrances qu'eut à
supporter l'apôtre sont inimaginables, Il se voyait
traité comme le dernier des hommes par les
Ouvéens qui étaient tous d'un orgueil indomp­
table et méprisaient singulièrement les hommes à

face pâle.

Un jour, le Conseil des chefs des Wallis déclara.
que le blanc, s'occupant de prêcher Une religion

�EN

132

OCÉANIE

sur un des îlots déserts
Ouvéa et condamné à y mourir de
faim. Lavélua, faible de caractère, ne s'opposa
pas à cette décision.
C'en était fait du missionnaire si la reine, qu'il
avait gagnée à sa cause par sa grande bonté, n'a­
vait eu alors une heureuse inspiration. Elle
avertit sa fille Amélia, fort choyée par l'excellent
prêtre, du danger qu'il courait, et lui dit: « Ton
père Lavélua doit revenir dans une heure du
grand Conseil i va au devant de lui, prosterne-toi
»
à ses pieds et Pleure pour ton blanc
La fillette pleura si bien que Lavélua qui l'ado­
rait ne voulut pas contrarier l'esprit de l'enfant
et lui accorda la grâce demandée.
Le P. Bataillon resta donc à Ouvéa, défiant
toutes les persécutions et nourri par la petite
Amélia qui, chaque JOUI', lui donnait en cachette
la moitié de ses repas. En 1849, l'île Ouvéa était
déjà aux trois quarts convertie au catholicisme
et le roi Lavélua lui-même s'était fait baptiser.
Mgr Bataillon, mort depuis longtemps, était un
patriote ardent et son installation aux Wallis doit
être considérée comme l'origine de notre in­
fluence, non seulement dans cet archipel, mais
encore aux Samoa et aux Tonga où les indigènes
manifestent hautement leurs sympathies pour
les Français de Tahiti, en déplorant vivement
l'absence dans leur pays de colons de cette
nationalité.
Le Gouvernement des Wallis est toujours
entre les mains des Maristes qui ont eu soin de
respecter de tout temps les prétentions des prin-

nouvelle, serait relégué

qui

entourent

...

�L'ARCHIPEL

DES

WALLIS

133

chefs et n'en sont que plus influents. Ils
affectent même d'entourer d'une vénération sin­
gulière, comme de simples sujets, la vieille reine
Amélia, la même qui sauva jadis le fondateur de
la Mission; cette princesse canaque dirige avec
la plus grande dignité son peuPle de cinq mille
âmes.
Amélia a maintenant soixante-dix ans; elle
porte une chevelure des plus ébouriffées, signe
de célibat aux Îles Wallis; un usage barbare l'a
privée, à la mort de son père, des deux premières
phalanges du petit doigt, ses joues et sa poitrine
ont été également stigmatisées, en marque de
deuil, avec des cailloux rougis au feu.
Amelia n'a aucun regret d'avoir coiffé Sainte­
Catherine, car la royauté dans son pays n'est pas
héréditaire en ligne directe, mais bien en ligne
collatérale au premier .degré.
En principe, l'autorité de la reine est absolue;
elle a le droit de vie et de mort sur ses sujets et
ne reçoit de conseils, en dehors de ceux que
lui prodiguent les missionnaires, que du Kiualu
ou premier ministre, dont la dignité est aussi
héréditaire en ligne collatérale.
La reine Amélia ne fait peser aucun impôt sur
ses sujets; elle possède des terrains assez spa­
cieux, relativement à la grandeur de ses Etats, et
son peuple lui offre, aux années de mauvaise
récolte, des cadeaux qui lui permettent de vivre.
L'Île d'Uvéa ou Ouvéa (la seule importante
de l'archipel Wallis), est divisée en trois districts
distincts que j'ai visités successivement: la Hibifo,
au nord et à
l'ouest; 2° Habakè, à l'est et au

cipaux

�EN

OCÉANIE

centre; 3° Mua, au sud, à l'ouverture de la passe;
Matautu, résidence de la reine, est dans le dis­
trict d' Habakè,
Chacun de ces villages' a son église en pierres
de taille (granit d'un beau grain), que les naturels
ont apportées sur leur dos de l'intérieur de l'île
et façonnées au prix de bien des- efforts.
Il y a de plus une chapelle, au séminaire de
Lavau, 01'1 les Maristes forment des missionnaires
et des catéchistes indigènes.
L'église de Mua est une véritable cathédrale
avec des détails d'architecture, des gargouilles
entre autres, qui étonnent prodigieusement le
voyageur .en ce pays perdu, témoignant de l'art
et de la patience des religieux français en même
temps que de la foi de leurs ouailles.
Les Maristes sont leurs propres architectes et
n'ont jamais en d'autres ouvriers que les Cana­
ques qui travaillent pour rien, rivalisant à l'envie
dans la construction et l'ornementation de leurs
sanctuaires dont ils sont extrêmement fiers.
Le pouvoir des missionnaires est sans limite,
nous l'avons déjà fait comprendre, mais ce que
l'on ne peut se figurer en France, c'est la vénéra­
tion dont ils sont entourés par suite de leur
existence. vraiment exemplaire. Les naturels les
considèrent comme des émanations de la Divi­
nité même, emploient pour leur parler des mots

spéciaux et ne passent jamais -devant eux sans
s'agenouiller et courber le front.
Ces Wallisiens sont généralement grands et vi­
goureux ; les hommes ont meilleure apparence
que leurs compagnes dont les traits paraissent trop

�L'ARCHIPEL

DES

WALLIS

135

durs. La tignasse énorme que les jeunes filles ont
la coutume de porter, se rapproche beaucoup de
la chevelure des négresses de la race papoue
(Viti, Nouvelle-Calédonie, etc.). Les femmes
mariées rasent leurs cheveux.
Les Wallisiens souffrent souvent des maladies
de peau si fréquentes en Océanie. L'abus de la
boisson faite avec la racine du Kava tache leur
épiderme de plaques blanches que je pris tout
d'abord pour des marques de lèpre. L'b.ydrocèleJ
qui s'attaque surtout aux jambes et leur donne
des proportions monstrueuses est le grand fléau
d'Ouvéa. Les naturels le traitent d'une manière
si radicale que la plupart des malades meurent
du tétanos ou n'en valent guère mieux après

l'opération
J'ai gardé un
...

excellent souvenir des Wallisiens
cordiale hospitalité. Le Manua était
à peine mouillé en rade d'Ouvéa que, suivant
mon habitude, je descendis à terre pour explorer
le pays. Au bout d'une heure de marche, je me
trouvais en pleine campagne et cheminais dans
un sentier frayé au milieu des hautes herbes par
les Canaques, quand ces paroles, prononcées en
fort bon français, vinrent frapper mes oreilles :
« Sac à
papier 1 mes enfants, vous manœuvrez
comme des conscrits. »
Etonné, je hâtai le pas et tombai au milieu
d'une clairière où une centaine d'indigènes
revêtus d'anciens uniformes de gardes nationaux
s'exerçaient au maniement du fusil à piston.
La vue de ces soldats improvisés me rappela
certain dessin de Granville dans « lèrôme Patuet de leur

1

�EN

OCÉANIE

rot». Le costume de leur instructeur ne

répondait

rien à celui du capitaine-citoyen, ni
même du Saint-Simonien; c'était un Européen en
habit ecclésiastique, la main droite armée d'un
gourdin qu'il brandissait en guise de sabre.
Aussitôt
Je me présentai, je me fis connaître.
les Canaques poussèrent des burrabs enthou­
siastes et se livrèrent à des charges de mousque­
terie qui ne laissèrent pas de m'inspirer certaines

pourtant

en

-

inquiétudes.
Enfin, le missionnaire
me

me

tendit la

main,

en

disant:

cher compatriote 1
Je
retiens prisonnier, pour la journée, dans mon
district. Vous dînerez avec tous mes paroissiens
ce soir. Nous sommes sûrs à l'avance de ne pas
nous disputer car je- ne parle jamais politique à
table. Vous nous donnerez des nouvelles de la
France que tout le monde aime ici Et la Bre­
tagne, donc 1 Connaissez-vous Brest, Monsieur?
Mais oui, parfaitement!
Et Landerneau?
:_
Aussi;
Je ne vous dirai pas, serait-ce pour
vous faire plaisir, que j'm reviens, mais, enfin, j'y
suis allé
_;__
Quelle bonne fortune! quelle heureuse
rencontre! je suis de Landerneau 1
Voyez-vous cela? aller aux îles Wallis pour y
causer de Landerneau 1
Cette invitation originale fut l'arrêt de mort
des babillés de soie les plus grassouillets de la pa­
roisse. Le festin fut pantagruélique.
La veille de mon départ des Wallis, j'eus
«

Soyez le bienvenu,

-

vous

-

...

-

-

-

...

.

.

-

�L'ARCHIPEL

DES WALLIS

137

l'occasion d'assister à une réception de l'évêque
de l'Océanie centrale, Mgr Lamare, dans l'un des
districts d'Ouvéa. On se serait cru transporté en
plein moyen-âge, pendant la visite de quelque
prélat féodal dans un village de son fief.
C'était un spectacle vraiment curieux que
celui de la, milice indigène, précédée de son
héraut d'armes, trompette ayant peu le sentiment
de la musique, allant au devant du vénérable
évêque. La foule était prosternée sur son passage,
et les femmes élevaient leurs enfants au-dessus
de leurs têtes pour appeler sur eux la bénédiction
sainte. On prononça de nombreux discours,
après le Kava confectionné de la main même du
chef appelé à succéder à la reine Amelia,
Plus de cent paniers, remplis de porcs rôtis et
d'ignames, furent efferts par la population de

Hibifo

où

se

passait

la

cérémonie,

à

l'évêque,

missionnaires et à l'équipage français qui se
trouvait là.
Le nombre' des coups de fusil tirés en cette
mémorable circonstance est incalculable
Des chœurs de femmes chantaient des airs du
pays, tandis que des hommes les accompagnaient
en cadence, avec l'antique et primitif instrument
de musique des Wallis, simple bambou ouvert à
l'une des extrémités, et dont ils frappaient forte­
ment la terre. Le chef d'orchestre battait la me­
sure, avec deux baguettes de bois de fer, sur des
lattes. C'était un charivari à réveiller les morts.
Tout l'auditoire applaudissait avec frénésie en
criant les bravos du pays: cc Marié! Marié! Maria
aux

...

l'
.11va ,

....

»

�RN

OCÉANIE

Cette scène se passait au bord de la mer, sous
des arbres séculaires, et avait un caractère bien

étrange.
La nature est belle aux Wallis. J'ai visité,
sites, l'ancien cratère de Mua qui
forme un lac parfaitement circulaire. Des niapès
magnifiques entourent ce bassin insondable et des
lianes énormes tombent de leurs branches jusqu'à
la surface de l'eau, à plus de trente mètres de
entre autres

profondeur.
J'ai pu descendre jusqu'à la berge, en me
cramponnant aux arbustes qui poussent pêle­
mêle le long des pentes abruptes. Ce paysage est
admirable.
détails pratiques pour terminer
Wallis est inaliénable ; les étran­
gers ne peuvent en avoir que la jouissance pour
dix ans et moyennant un droit de J 00 pias­
tres ; l'étendue de la concession est réglée à
l'amiable et toujours à la satisfaction des Eu­
ropéens quand ils sont appuyés par la Mission.
Le droit de 100 piastres est exigé des usufruitiers
de terrains appartenant à la reine ; les fermiers
des terrains faisant partie des propriétés des
indigènes doivent payer, en outre, une rede­
vance de 25 à 30 piastres aux propriétaires.
Les colons trouveraient de grandes facilités
pour s'établir aux Wallis; mais il ne faut pas se
dissimuler que la culture des terres nécessiterait
certains soins spéciaux. Quand on se promène à
Ouvéa, en suivant les sentiers qui longent la côte,
sous les voûtes de verdure que forment les bran­
ches entrelacées des arbres, on se croirait dans

Quelques

La terre

aux

...

�L'ARCHIPEL

DES

WALLIS

139'

pays d'une fertilité merveilleuse; les planta­
tions ont d'ailleurs une apparence qui tromperait
l'œil de l'agronome le plus expérimenté. En
réalité, la réussite de ces cultures est le résultat
de patients efforts. Les Wallisiens laissent
un

reposer la terre

pendant quelque

temps, puis,

du sol les taillis et les her­
bages qui s'y sont développés, ils enflamment le
tout ; l'incendie gagne les arbres voisins, les
transformant en souches dont on utilise les raci­
nes brûlées en plantant au milieu des ignames
qui poussent rapidement et grimpent le long des
troncs dénudés devenus des tuteurs. Au bout de
six mois, on fait la récolte, et les plans de bana­
niers succèdent aux ignames. Après la cueillette
des bananes, on laisse encore la terre en friche
pour permettre à l'humus de se reconstituer sur
le fond de sable ou de corail, et ainsi de suite
On pourrait avoir de belles plantations de coton­
niers aux Wallis, car le coton qu'on y trouve
à l'état sauvage est de fort belle qualité; mais il
serait nécessaire, pour en tirer profit, de l'égre­
ner Sur place; le prix du fret de ce coton non
ouvré équivaut à peu près, en effet, à sa va­
leur intrinsèque.

coupant

au

ras

....

�EN

OÇ;ÉANIE

VIII

LES ARCHIPELS SAMOA ET TONGA

Les Samoa.

Le .1IIa1tlta dans la baie de Page-Page (Tétuila).­
Excursion à travers l'île França.
Invasion de Canaques.
Une soirée chez le chef Moïses.
sans
Pêche
ligne ni filet.
L'influence allemande aux Samoa.
La Mission.
Apia.
-

-

-

-

-

-

Dans les

-

-

montagnes d'Upolu.

-

Exploration rapide

dé

j'archipel.

Le 29 juillet 1882, le Manua, chargé de visiter
les différents postes occupés par les missionnai­
res français dans l'Océanie centrale,
arrivait

devant l'ile Tétuila, que

précède,

comme

une

sentinelle avancée, la petite terre de Anuu.
La nature tropicale se plaît à étaler aux
Samoa toutes ses splendeurs; je fus enthousiasmé
à la vue de leurs montagnes se dressant devant
moi couvertes d'une végétation vierge, sous
les joyeux rayons du soleil levant. Il semble que
l'homme ne puisse pas être malheureux sur cette
terre radieuse, et la légende des Mahoris qui en
fait le berceau de la race polynésienne, l'Eden

�LES

de
me

ARCHIPELS SAMOA ET TONGA

14I

demi-dieux et de leurs belles compagnes,
revenait à la pensée dans toute la fraîcheur

ses

de son expression naïve.
L'île de Tétuila est une forêt qui embaume
l'Océan; le parfum si doux du moussooi m'était
apporté par la brise jusqu'au milieu de la baie de
Pago Pago, où mouilla le bâtiment.
Ce port naturel est un asile sûr et d'accès
facile; aussi les navires de guerre s'y arrêtent-ils
toujours, de préférence à Léone, la capitale, qui
se trouve placée au centre de l'île et où sont éta­
blis quelques négociants européens.
Le hâvre de Pago-Pago est peu fréquenté; la
visite d'un croiseur français était un événement
pour cette région qui a conservé encore son ca­
chet de sauvagerie primitive. A peine le Manua
avait-il laissé tomber son ancre dans les eaux
calmes de cette baie où se reflètent par grosses
masses les bois dont
les collines sont tapis­
sées jusqu'à leur crête extrême, que de trois
villages différents se détachaient une quantité de
pirogues aux formes élégantes, chargées de na­
turels. Hommes et femmes, nus jusqu'à la cein­
ture, ramaient en mesure, réglant leurs mouve­
ments sur le refrain d'une chanson cadencée.
Les hommes étaient tatoués sur les cuisses;
les femmes portaient sur les mains et la poitrine
des dessins en relief obtenus par suite de brû­
lures. Je trouvai, pour ma part, ces singuliers
.ornements du plus mauvais goût.
Le costume était le même pour les deux sexes:
une ceinture d'herbe marine ou de feuilles re­
tombant en forme de jupe sur les jambes. Une

�EN

OCÉANIE

m'a frappé tout d'abord quand les
habitants de Tétuila ont envahi le navire: les
Samoans se teignent les cheveux en blanc en les
imprégnant de chaux; on les croirait poudrés à
frimas. Cette préparation a surtout pour but de
rougir la chevelure léonine des guerriers, d'une
1uxuriance extraordinaire; ils sont très fiers de
·cette manière de crinière longue et ébouriffée
qui leur donne une apparence terrible.
Les fleurs d'hibiscus rouge, les guirlandes de
gardénias qu'ils se mettent sur la tête et autour
du cou, produisent un joli effet.
Les jeunes filles se font remarquer par la régu­
larité et la beauté de leurs formes; La Pérouse et
Bougainville en ont parlé avec une admiration
sans bornes, il faut apporter un correctif à leurs
.appréciations. Ces sauvagesses n'ont que la
beauté du diable. Chez elles les lignes arron­
-dies perdent trop vite leurs proportions gracieu­
ses. Dès vingt ans, la Samoanne gagnerait à être
un peu moins décolletée.
Les allures des filles de Tétuila contrastent
absolument avec celles des vierges folles de
la Nouvelle-Cythère; elles affectent Une pruderie
britannique, naïves en leur nudité superbe,
comme Eve avant la tentation.
Je les voyais monter à bord portant des cor­
d'ananas
beilles remplies de cocos,
-ou des simples produits de leur industrie peu
variée, écrans en paille d'un minutieux travail,
peignes en bois ou en fines ramures de feuilles
de palmier, nattes de toutes dimensions... Cha­
cune se choisissait un ami parmi les officiers ou

particularité

d'oran�es,

�LES ARCHIPELS

SAMOA ET TONGA

I43

les hommes de l' équipage et le comblait de

présents, acceptant sans se faire prier tout ce qui
lui était offert en échange, étoffes ou bibelots.
Si l'ami, le taïo, venait à descendre à terre, il
était fidèlement accompagné dans ses prome­
nades.
camarade, a garni d'une collection
étranges la chambre si étroite que
j'occupais sur le Manua " son père, ses frères,
ses cousins, toute la petite famille, ont mis au
Savaii,

ma

de casse-tête

pillage certaine planche de mon armoire où
je tenais en réserve un lot de vieux effets destinés
à des trocs avec les marchands de curiosités du
pays; mais je n'ai pas eu à le regretter: toutes
les armes, les nattes, les curieuses tapas que
j'ai rapportées des Samoa me viennent de leurs
générosités. Ces richesses, pour traduire l'expres­
sion des indigènes, n'avaient que l'inconvénient
d'encombrer outre mesure ma cabine, où l'air
respirable vint à manquer absolument après
quelque temps de séjour à Pago-Pago.

Dès le lendemain de

mon

arrivée, j'allai visi­

ter, de l'antre côté de l'île, la baie França, voi­
sine de cene d'Aasu où furent massacrés le r r
décembre 1787 le commandant de l'Astrolabe, de
Langle, le naturaliste Lamanon et neuf marins
qui tous faisaient partie de l'expédition de La
Pérouse.
Les matelots

français, venus à terre dans une
pour s'approvisionner d'eau douce, fu­
rent victimes d'une imprudence de leur chef
vénéré qui distribua des verroteries à quelques

chaloupe

�EN

guerriers
savoir la
L'anse

OCÉANIE

influents du pays, excitant
de certains autres.

sans

le

jalousie

d'Aasu,

où l'on

ne

peut guère aller

bientôt dotée d'un mo­
nument destiné à perpétuer la mémoire du
savant capitaine de l'Astrolabe et de ses compa­
gnons *.

qu'en embarcation,

sera

Cette excursion à França me fournit l'occasion
de traverser Tétuila en franchissant la chaîne
centrale de l'île ; les Canaques ont tracé au
milieu de la forêt qui couvre plantureusement les
deux versants de la montagne un petit sentier
aux capricieux méandres. Je le suivis, tout en re­
montant un torrent qui coulait sur un lit de
roches brillantes, fraîchement encadré de mous­
ses et de graminées. Au-dessus
de ma tête,
les longues palmes des cocotiers, agitées par
levent de la mer, bruissaient comme ses vagues
quand elles s'étendent sur la plage ; des ar­
bres de toutes espèces, dont les branches
servaient de point d'attache à des lianes pen­
dant jusqu'à terre, se tordaient, s'enchevêtraient
dans un désordre inexprimable. Pour la pre­
mière fois j'ai vu, au milieu de la vallée, des
fougères arborescentes très vigoureuses ; on
rie les rencontre d'ordinaire que sur les hauteurs,
dans la région des bananiers sauvages ou féhis.

•
L'inauguration. de ce monument, qui affecte la forme d'un
parallélipipède en corail blanc, a en lieu le %6 juillet %884, en
présence de l'évêque de l'Océanie centrale, de l'état-major du
Kerguelen et de toute la population de Tétuila. Les noms des vic­
times sont gravés sur une plaque en bronze.

�LES

ARCHIPELS

SAMOA ET TONGA

J

45

Du côté de França, à l'opposé de Pago-Pago, le
sentier est plus raviné et plus rapide; je le des­
cendis au pas de course, effleurant les plan­
tations de taros qui couvraient toute la pente
de la montagne. J'arrivai impromptu, dans la
case commune, au centre du village; là se tenaient
assis, les jambes croisées, quatre vieillards et·
une belle jeune fille qui me salua du bonjour de
rigueur, « Kalofa I » tout en m'examinant curieu­
sement. Le chef Kalo, l'un des vénérables dont
je troublai la conversation, était prévenu de l'ar­
rivée du Manua au mouillage de Pago-Pago
et me fit bon accueil en m'invitant immédia­
tement à aller me reposer dans sa demeure.
Pour reconnaître tant d'amitié j'offris à ce digni­
taire un paquet da tabac français ; depuis ce
moment nous fûmes les meilleurs amis du
monde.
Kalo me fit les honneurs d'une partie de pêche
fort attrayante. Aux cris rauques de trois vieilles
mégères, la population entière se rassembla au
bord, de la mer. Deux cents personnes environ,
hommes et femmes mélangés, se débarrassèrent
du costume assez léger qui pouvait entraver leurs
mouvements et se mirent à l'eau, traînant à la
remorque une branche de cocotier. Arrivés à une
certaine distance du rivage, tous les nageurs
firent volte-face, se rapprochèrent les uns des
autres en ligne serrée et formèrent le demi­

cercle,

en

tenant

perpendiculairement immergées

les palmes dont l'ensemble constituait ainsi une
manière de seine.
A un signal donné par le chef, qui était resté
10,

�EN

OCÉANIE

près de moi sur la côte, ce filet humain se rap­
procha peu à peu de terre dans un ordre parfait,
pourchassant une bande de poissons qui sautil­
laient follement et fuyaient effarés 'devant l'en­
nemi. Cernés par la muraille vivante, pris dans
les ramures de cocotier, les plus petits vinrent
's'échouer sur la plage, où les femmes en rem­
plirent des paniers ; les gros cherchèrent à
rompre la ligne qui leur interceptait le passage,
mais furent bientôt assommés à coups de biton.
On apporta dans la case de Kalo la part reve­
nant de droit au chef du village, et une femme
fit immédiatement cuire sur la braise du menu
fretin, qu'elle m'offrit sans aucun assaisonne­
ment; un morceau de matoré bouilli, des bana­
nes et de l'eau de coco bien fraîche complétèrent
ce déjeuner.
Puis vinrent s'asseoir en rond,
autour de moi et de mon hôte, les anciens de la
tribu conviés à prendre part au kava tradition­
nel, en l'honneur du noble étranger, qui s'en
serait volontiers passé. Je dus m'enfuir, pour
n'être pas obligé d'avaler certain breuvage dont
la recette seule ferait horreur aux gens les moins

dégoûtés.
Une

m'attendait à mon retour à
beau clair de lune, comme la
brise commençait à faire sentir sa bienfaisante
influence dans la baie où le Manua semblait
endormi au milieu d'un calme profond, alors
que tout le monde à bord savourait silencieu­
sement les délices du crépuscule après une
chaude journée, de joyeux refrains vinrent tout à
coup rompre le charme de cet assoupissement

surprise

Pago-pago.

Par

un

�LES

ARCHIPELS

SAMOA ET TONGA

.

147

: c'était
l'équipage d'une lourde embar­
cation qui s'encourageait à la nage en allant
chercher les officiers conviés à un festival par le
chef Moïses.
Ces bateaux ont de telles proportions que
cinquante personnes peuvent y tenir à l'aise;
on comprend, en les considérant, l'étonnement
des premiers explorateurs européens qui donnè­
rent aux îles Samoa le nom d'Arcbipel des Navi­

.génëral

gateurs.
La pirogue, montée par vingt-quatre rameurs
d'une force athlétique, me conduisit au rivage
où la foule attendait l'arrivée des Français.
Le chef m'introduisit sous un hangar où les
danseuses faisaient leurs derniers préparatifs 'de
toilette. Trempant leurs mains dans une cale­
basse remplie d'huile de coco parfumée au
moussooi, ces femmes se couvraient les épaules,
la poitrine et les cuisses du liquide onctueux.
Une ceinture en feuilles également huilées
garnissait simplement leur taille; autour de leur
cou se déroulait un collier de piments longs ou
ronds, alternant entre eux et imitant le corail;
une défense de cochon sauvage, singulier joyau,
pendait sur leurs seins, une couronne de fleurs
variées ceignait enfin leur front en relevant une
chevelure longue, épaisse, d'un noir de jais, qui
flottait librement sur le dos.
Les danseurs se groupèrent derrière leurs
comparses, assises sur une même ligne, et se
livrèrent à une sorte de pantomime, à laquelle
succédèrent des mouvements de bras exécu­
tés avec un ensemble parfait. Les mains, dans ce

�148

EN

OCÉANIE

de gestes, ont une délicatesse pro­
tantôt c'étaient les passes de la som­
nambule qui endort un sujet, tantôt des gammes
vertigineuses sur le sol comme sur le clavier
d'un piano. Pendant que la main et les bras
agissaient, le haut du corps seul se balançait, les
concours

digieuse

:

restant croisées à la manière turque.
Puis vinrent les danses debout. Ces exercices
chorégraphiques, suivant la figure que se propo­
sent de rendre les danseuses, sont aussi gracieux
pour célébrer la paix et l'amour que terrifiants
quand il s'agit d'exprimer des idées de guerre ou
de mort.
J'ai vu chez le premier chef de Page-Page
cinq femmes jeunes et jolies exécuter la danse
du supplice. C'était à faire dresser les cheveux sur
la tête, tant les contorsions de leur corps étaient
horribles, tant elles arrivaient à contracter les
muscles de leur visage dans des grimaces de
damnées. Ces physionomies, si souriantes et si
douces au repos, me rappelaient alors les funè­
bres fantaisies de Goya, l'halluciné, le peintre de
la mort hideuse.
Rien ne nous retenait à Pago-Pago ; le mis­
sionnaire français, M. Vidal, pour lequel nous
avions des lettres de Tahiti, était alors absent.
L'évêque de l'Océanie centrale venait de con­
voquer à Apia (île Upolu) tous les Maristes qui
se partagent les stations catholiques de l'archi­

jambes

; nous nous dirigeâmes sur ce point.
Il est nécessaire que la marine entretienne
des relations suivies avec les missionnaires fran­
çais, seuls compatriotes que nous ayons dans

pel
.

�LES

ARCHIPELS

SAMOA ET TONGA

149

parages. Au moment où je suis passé aux
Samoa, les, Américains, les Allemands et les
ces

Anglais se disputaient sournoisement la posses­
sion de l'archipel.
Les Américains avaient un dépôt de charbon à
Pago-Pago, mais leurs prétentions sur les Samoa
ne paraissaient
pas très sérieuses; ils se réservaient
déjà les Sandwich, dont la proximité relative les
attire et où ils se posent absolument en maîtres.
Les Allemands avaient obtenu du gouvernement
samoan une concession à Saluafata, non loin
d'Apia, dans l'île Upolu, la plus considérable de
toutes; ils se trouvaient ainsi propriétaires d'un
port assez sûr où étaient accumulés tous les élé­
ments de ravitaillement pour leurs navires, en
cas de guerre avec une nation européenne
Les bâtiments de la Société commerciale de
Hambourg formaient une flottequi exploitait, dès
cette époque, fous les produits agricoles de l'ar­
chipel. Sur cinq mille acres de terres cultivées
'

...

alors aux Samoa, quatre mille cinq cents apparte­
naient aux immigrants allemands; sur deux mille
travailleurs engagés aux Salomon, en Nouvelle-Zé­
lande et aux Gilbert pour le défrichement des
terres de l'archipel, dix-huit cents étaient au ser­
vice de ces planteurs qui, tout en usant de pro­
cédés peu avouables, arrivaient à accaparer les
ressources du pays.
A Apia, les consuls résidents d'Allemagne,
d'Angleterre et des Etats-Unis s'étaient constitués
avec trois assesseurs en une sorte de municipa­
lité qui veillait aux intérêts des Européens et
tenait en respect le gouvernement du pays, dont
'

�OCÉANIE-

EN

le siège est à Malinuu, sur la pointe occidentale
de la baie d'Apia.
On sait comment les Allemands ont définiti­
vement triomphé aux Samoa, grâce aux rivalités
des Tupua et des Maliètoa, grâce à la politique
la plus astucieuse.
Les couleurs allemandes flottent maintenant
à Apia, comme dans la partie nord de la Nou­
velle-Guinée, comme sur les îles Bougainville,
Isabelle, Choiseul, découvertes par des Français,
et commandant par leur situation les Nouvelles­
Hébrides et la Nouvelle-Calédonie.
M. de Bismarck a réalisé son rêve d'expansion
coloniale en Océanie, en protégeant la formation
de cette Compagnie de la Nouvelle-Guinée qui a
pour objectif d'organiser en un véritable Etat, à
ses propres frais, les pays du Pacifique soumis à
l'influence allemande.
Les nouveaux territoires de cette compagnie
sont plus considérables que nos possessions
océaniennes, au point de vue de la "population.
La terre de l'empereur Guillaume compte
lIO,OOO habitants, et l'archipel Bismarck plus de

180,000 !

Que deviendraient tous les colons Germains si
la guerre venait à éclater entre l'Allemagne et la
France? La marine de guerre allemande pour­
rait-elle lutter avec la nôtre pour. défendre ces
territoires lointains?
Assurément non et c'est
pour nous une des raisons de croire au peu d'en­
thousiasme de la majorité des Teutons, quand le
parti de la guerre cherche à lancer l'Empire dans
e. s a ven tures d'une campagne nouvelle
-

...

�LES

.

ARCHIPELS SAMOA ET TONGA

151

La population des Samoa se compose de plus
de trente-cinq mille âmes, ainsi réparties: cinq
mille habitants à Tétuila et Manu; seize mille à
Upolu; onze mille à Savaï ; deux cent cinquante
à Apoline; mille à Manono, petite île dont les
guerriers sont d'une bravoure devenue prover­
biale dans l'archipel; enfin deux mille à Manua,
L'île Rose est inhabitée. Six mille Samoans sont
convertis à la foi catholique, les autres sont wes­
leyens, sauf deux cents Mormons établis à Tétuila,
Le port d'Apia est le centre commercial de
l'archipel des Navigateurs. Figurez-vous une
petite ville cosmopolite, dont les éléments hété­
rogènes forment un ensemble aussi varié que
possible, contraste de civilisation et de barbarie,
intéressant à étudier; à côté des boutiques des
'marchands européens s'élèvent les huttes de
l'ancien village canaque, que leurs propriétaires
n'ont pas voulu abandonner.
Le panorama que l'on découvre de la rade
d'A pia est absolument différent de celui de Pago­
Pago; le regard, accoutumé à rencontrer eIJ!
Océanie des montagnes coupées par de profondes
vallées et entourant la baie où s'est arrêté le
navire, s'étonne des larges perspectives de l'île
Upolu, couverte de plaines fertiles qu'une. émi­
nence unique, le Mont de la Mission, sépare en
parties à peu près égales. Les chaînes élevées du
centre de. l'île s'estompent en masses bleuâtres à
l'horizon, au dernier plan du tableau, tandis qu'au
premier, sur le rivage, les maisonnettes de la co­
Ionie se détachent nettement sous le .soleil.
Les Maristes. français ont à Apia un établisse-

�EN

OCÉANIE

prospère. Autour de l'église, trop petite
pour contenir les catholiques qui assistent en
foule aux cérémonies religieuses, et sur la colline,
s'élèvent la maison des missionnaires et les écoles
des garçons et des filles. Le fondateur de la
mission d'Upolu, vénérable vieillard qui depuis
1847 s'est dévoué en cette île à la cause de la
civilisation et n'a pas peu contribué à y faire res­
pecter et aimer la France, a bien voulu me servir
de cicérone pendant ma visite aux écoles. Sur sa
demande, j'ai interrogé au hasard plusieurs élèves
des deux sexes, et j'avoue qu'ils m'ont surpris
par la netteté et l'exactitude de leurs réponses,
ment

géographie et en arithmétique surtout.
J'ai profité de mon séjour à Apia pour faire de
longues excursions dans l'intérieur de l'île. Entre
le rivage et la zone montagneuse je suivais un
chemin qui se déroulait entre des haies d'oran­
gers à travers les vastes plantations de la Société
commerciale allemande; dont les principales
productions consistent en -coprah, café et coton.
en

Des sentiers en pente douce me conduisaient in­
sensiblement jusqu'aux crêtes de la chaîne prin­
cipale; les flancs de la montagne, dans ce
merveilleux pays, disparaissent complètement
sous des forêts épaisses animées par les chants
de jolis oiseaux : perroquets de toute espèce,
cardinaux, merles, tourterelles vertes et grises,
s'envolaient effarouchés à mon approche. Parfois
les murailles de verdure qui s'élevaient de chaque
côté du chemin s'entrouvraient brusquement,' et
j'apercevais alors, à plusieurs centaines de mètres
au-dessous de moi, de splendides vallées au fond
.

�LES

ARCHIPELS SA�OA ET TONGA

I53

bouillonnaient cascades et torrents. Je
revenais habituellement de ces promenades en
descendant le cours d'une petite rivière qui va se
jeter à l'est du mouillage d'Apia; ses ondes ra­
fraîchissantes me remettaient bien vite des
fatigues de la marche.
Si je faisais à pied ces explorations, ce n'est
pas que les chevaux manquassent à Upolu; ces
animaux, importés de Nouvelle-Zélande, y sont
au contraire fort nombreux.
Nous sommes partis d'A pia emmenant comme
passagers l'évêque de l'Océanie centrale, Mgr La­
maze, et un de ses collaborateurs, M. Delahaye,
dont la haute taille et les allures martiales faisaient
l'admiration de l'équipage.
Mgr Lamaze, évêque in partibus d'Olympe,
est un prélat aimable qui a su conquérir toutes
les sympathies de l'état-major par le charme de
sa conversation et sa parfaite franchise.
Nous avions aussi, momentanément, offert
l'hospitalité aux religieuses d'Apia, dont deux.
Françaises, une Irlandaise et quatre Samoannes,
qui allaient passer un mois de vacances à Savaï.
Malgré le beau temps, la supérieure, étendue sur
le pont, à l'abri d'une tente improvisée, dut passer
Ses deux
par toutes les phases du mal de mer.
subordonnées européennes, ex-femmes du monde,
dont l'abnégation au milieu des peuplades sauva­
ges de Samoa est vraiment admirable, furent plus
heureuses dans leur navigation et nous contèrent
de curieuses anecdotes sur le pays, pendant que
les diverses îles de l'archipel passaient devant
nos yeux. Ce furent d'abord Manono et Apolina,

desquelles

-

�EN

OCÉANIE

situées dans le canal qui sépare Upolu de Savaï;
puis enfin cette dernière, dont le Manua se rap­
procha assez pour que nous puissions dis.tinguer·,
avec nos jumelles tous les détails des côtes.
Les vallées et les plaines de la grande île de.
Savaï, légèrement inclinées vers la mer, sont'
d'une luxuriance splendide. L'ensemble forme
une forêt vierge entourant un énorme amas de

roches, montagne creusée de cratères insondables,
couverte de chutes d'eau dont les filets argentés­
scintillent sur le granit.
Du milieu des bois de

palmiers et d'arbres à­
yeux des villages abrités
des mauvais vents par des murailles naturelles­
tapissées de fougères, pendant que la mer brisait
avec furie sur les falaises, élevant ses lames à
une hauteur prodigieuse. Cette côte sapée par
l'Océan, fendillée par les éruptions volcaniques,
présente des excavations d'où les flots-s'élancent
en gerbe avec le bruit d'un coup de canon. Ce
sont des trompettes de marée de première force,
pour employer le terme nautique.
Deux Maristes français sont établis à Savaï :
l'un réside à Alatèle, l'autre, qui nous avait de­
mandé' passage, M. Delahaye , à Salélavalu.
Le Manua stoppa devant la baie de Matautu,
où descendirent, avec le missionnaire, les six
religieuses d'Apia, dont la supérieure, plus morte
que vive. Je regrettai vivement de ne pouvoir
m'arrêter à. Savaï.
.

pain surgissaient

à

nos

�LES ARCHIPELS SAMOA ET TONGA

ISS.

II

Vavao

et

Accident de machine.
Le mouillage
Tonga-Tabou.
Histoire de l\Ialohi.
Tongiens et Tongiennes.
La mission catholique.
Le roi Georges et
-

-

de N u-Ofa,
-

-

l\laofaga.

-

-

\Villiam Baker.

Tonga.

-

-

-

Dans le domaine des Tut.
La main de l'évêque
Le sosie de Gambetta.

Nukualofa..

des ballets.

Toujours

Curieux monuments.

-

-

-

...

-

Après avoir. visité les îles Wallis, le. Manua se
rendit aux Tonga. Un des condensateurs de la
machine ayant éclaté, en rade d'Ouvéa, il fallut,
marcher à la voile avec vent debout et· louvoyer,
pendant six longues journées avant d'arriver à
Vavao. Mgr Lamaze était contrarié des rigueurs
disait-il en souriant;
du ciel. « Vilaine brise 1
messieurs les officiers vont croire que je leur,
porte malechance. Un curé à bord! Quel gui­
...

gnon!

»

Nous

certain

plaisir les·
GeorgesI", le
souverain des Tongiens; après Boscawen, qui
rappelle par sa forme le bicorne de nos gendar­
mes, et Keppel, îles peuplées et riches en coprah,
les rochers déserts d'Amargura et de Toko nous
apparurent successivement; puis vint le dédale
des Vavao, groupe septentrional de l'archipel
Tonga, qui se distingue des deux autres (Hapaï
et Tonga-Tabou) par sa nature volcanique. Les
îles Hafulu-Hu ou Vavao atteignent généralement

aperçûmes

premières

.

terres

avec

un

du royaume de

deux cents mètres d'élévation, tandis que leurs
voisines sont très basses sur.1' eau.
Il est

nécessaire, pour parvenir.

au..

mouillage

�EN

OCÉANIE

de Nu-Ofa, capitale des Vavao, de s'engager au
milieu d'une vingtaine d'îlots, dans des passes
qui m'ont rappelé les canaux latéraux de Pata­
gonie. Si l'on pouvait faire abstraction des co­
cotiers, qui semblent dépaysés dans ces parages,
l'illusion serait complète
le ciel est gris, le vent
froid, les vêtements de drap deviennent indis­
...

pensables.
L'aspect de Vavao n'est cependant pas toujours
aussi triste; le soleil y brille parfois de tout son
éclat, mais les pluies rafraîchissent alors la terre
pendant la nuit. L'eau de pluie est la seule que
boire les habitants; ils la conservent
dans des citernes. On chercherait en vain à Vavao
un ruisseau ou un lac.
De chaque côté du canal qui nous conduisit à
Nu-Ofa étaient échelonnés des villages capaques;
çà et là des habitations européennes, surmontées
du pavillon anglais ou allemand, tranchaient par
leur aspect confortable sur l'ensemble des cases

puissent

tongiennes.
Le mouillage de Nu-Ofa est magnifique; le
bourg paraît important, vu du bord; la maison
du roi Georges, qui vient souvent à Vavao, et
quatre petits warfs destinés au chargement et au
déchargement des bateaux ont un air de civili­
sation en opposition frappante avec les construc­
tions des autres parties de l'île.
La mission française, où je fus reçu pal' un
Mariste breton, est un établissement actuellement
peu prospère; le terrible cyclone qui ravagea l'île
au mois de mars ,I882 l'a ruinée. La petite église,
jolie .construction tongienne, a été renversée; le

�LES

ARCHIPELS

SAMOA ET

TONGA

157

complètement effondré, et beaucoup de
d'indigènes ont eu le même sort aux alen­
tours. Des arbres au tronc gigantesque mais creusé
par la foudre gisent encore, déracinés, sur le
toit s'est

cases

sol.

-

Je me suis promené pendant trois jours dans
les campagnes de Nu-Ofa ; des routes nombreu­
ses, faciles à faire, d'ailleurs, dans un pays gëné­
ralement peu accidenté, les sillonnent en tous
sens, desservant des hameaux très rapprochés
les uns des autres.
Les habitations du pays sont remarquables par
leur propreté; leurs murs, simples cloisons de
joncs dont les torchis se croisent symétriquement
en biais) et surtout la charpente de 'Ieur-, toiture,
ont -de tout temps fait l'admiration des voya­
geurs. Ce toit est de forme ovale, comme la
case elle-même,
ou tout au moins arrondi
à
chaque extrémité du parrallélogramme ; deux
troncs d'arbres supportés par quatre piliers en
bois dur en constituent la base à l'intérieur. La
couverture même de la maisonnette se compose
d'un réseau en petites lattes de cocotier, réunies
entre elles par des amarrages élégants et d'une
solidité à toute épreuve. Pas un clou dans toute
cette construction 1 on s'explique aisément com­
ment elle peut résister aux secousses des trem­
blements de terre; l'élasticité même de ses
jointures lui permet de suivre les mouvements
d'oscillation sans se rompre. Un jardinet rempli
de fleurs entoure chaque case, dont les diverses
dépendances sont comprises dans une enceinte.
formée par une haie d'orangers très dense.

�EN

A

OCEANIE

Vavao, où il fait froid, les hommes s'ha­

billent presque

manière, européenne; à
contraire, le pantalon est en­
core un vêtement peu à la mode, auquel supplée
ordinairement un simple pagne ou même une
ceinture de feuillage. Les hommes des Tonga

Tonga-Tabou,

pourraient

tous à la

au

fournir à

nos

statuaires des modèles

superbes: leur port est imposant. D'un courage
et d'une force exceptionnels, ils aiment la guerre
et ont étendu

au loin leurs conquêtes.
Tongiennes sont généralement belles et
gracieuses en même temps; elles ont les épaules
bien faites, la poitrine d'une .remarquable pureté
de lignes, les traits du visage aussi variés que
ceux des Européennes. Les femmes de la caste
noble, qui travaillent peu et ne sont pas exposées
aux brillants rayons du soleil comme celles qui
s'occupent de culture, m'ont paru presque blan­
ches; j'en ai vu plusieurs se servant très adroi­

Les

tement de la machine à coudre, en manière de
passe-temps.
Très coquettes, les filles de Vavao et de Tonga­

Tabou cachent

de leur poitrine sous
laisse les bras à découvert,
et pour cause... car ils sont de forme irrépro­
chable. La jupe qui recouvre le reste du corps
jusqu'aux genoux, sauf à la maison, où le laisser­
.aller le plus complet est autorisé, consiste habi­
tuellement en une ceinture d'étoffe du pays re­
·couverte de brindilles en écorce desséchée ou
même en papier frisé, diversement colorées. Les
_toilettes de danse ressemblent par leur étrangeté
.à celles des bohémiennes; je n'entrerai pas dans
un caraco

une

court

qui

partie

�LES

ARCHIPELS SAMOA ET TONGA

159

le détail sur ce point, chaque costume dépend
absolument des fantaisie du moment. Dans ces
îles le soin de la chevelure fait l'objet 'des préoc­
-cupations journalières des deux sexes; les fem­

portent leurs cheveux relevés sur le front
fixés en touffe au sommet de la tête au moyen
d'un peigne en fibres de cocotier; des petites
"nattes extrêmement fines et multiples retombent
sur les seins, de chaque côté du cou. Un jour
d'averses, j'ai rencontré à quelque distance du
village un groupe de jeunes femmes que la pluie
avait surprises aux champs; plutôt que de laisser
mouiller leurs nattes, elles avaient recouru au parti
extrême ·de relever leurs jupes, de-façon à s'en
envelopper-la tête comme dans un capuchon.
Les missionnaires m'ont appris qu'aux Tonga
la jeune fille était absolument libre jusqu'à son
mariage; après la célébration de l'hymen, la plus
grande réserve lui serait au contraire imposée. L' a­
dultère est puni par la loi, des châtiments les plus
graves; autrefois c'était de la mort. Comme
tempérament à ces mœurs trop sévères pour des
Polynésiennes, paraît-il, le divorce est fréquem­
ment accordé.
L'évêque de l'Océanie centrale n'a jamais vu
d'union vraiment bien assortie et heureuse entre
Européen et Tongienne; la femme ne peut jamais
se plier aux usages du blanc et surtout à sa
mes

et

.

cuisine.

Quoique déjà à demi civilisés, les naturels des
îles Tonga ressentent toujours un irrésistible be­
soin de jouissances' bestiales; il leur faut des
·kavas 'et 'des sivas, repas, danses et chants, à

�160

EN

OCÉANIE

propos du moindre événement qui accidente la
vie de la famille. La naissance d'un enfant, sa
circoncision, les cérémonies du tatouage, les
fiançailles ou les funérailles d'un proche sont
autant de prétextes à de monstrueuses ripailles
dont l'importance se mesure au nombre et à la
grosseur des cochons tués et dévorés. Les mis­
sionnaires s'efforcent de faire interdire ces mas­
sacres de porcs, qui, si l'on n'y prenait garde,
auraient infailliblement pour résultat l'anéantis­
sement d'une race comestible précieuse pour
l'alimentation des indigènes. Les Océaniens
vivent au jour le jour, sans s'inquiéter du lende­
main, et cette insouciance enfantine fait l'infé­
riorité de leur race; la nature les a trop favorisés.
Avant de m'éloigner de Vavao j'ai eu le plaisir
de recueillir une assez jolie légende relative à de
merveilleuses grottes de' corail creusées par
l'Océan dans les flancs de cette île. En voici la
traduction :
« Il
y a bien
corail où l'on

longtemps,
pénètre

à côté de la

cave

de

pirogue, un jeune
l'antique demeure du

en

trouva par hasard
Dieu de nos côtes. C'est un antre fantastique,
dont les plongeurs peuvent seuls découvrit l'ou­
verture dans les profondeurs de la mer. La voûte
de ce souterrain, toute resplendissante de bril­
lantes stalactites, est soutenue par des piliers
naturels; la lumière qui l'égaye vient d'en haut,
par un trou de la falaise.

guerrier

«

Malohi chassait la tortue avec ses
il vit pour la première fois ce

quand

camarades,

mystérieux

�LES ARCHIPELS

SAMOA ET TONGA

16 r

la tortue y entra, il la suivit en plongeant,
fut confondu d'admiration.
«
Malohi garda le secret sur sa découverte,
car il pensait à l'abri qu'il pourrait avoir au fond
des eaux si jamais il était vaincu et poursuivi par
ses ennemis.
« Malohi devint
plus tard follement amoureux
de la fille du roi de Vavao, qui refusa de la lui
donner pour compagne. Les amants s'enfuirent
ensemble dans le palais des dieux et y vécurent
plusieurs mois, dormant sur un lit de goëmons,
se nourrissant de poisson; la jeune fille passait
pour morte, mais l'imprudent guerrier allait
chaque jour au village pour ne revenir qu'à la
nuit.
« Pauvre
Malohi 1 Ses camarades remarquè­
rent sa chevelure humide (grand ridicule aux
Tonga) et l'épièrent. On dépista bientôt le cou­
La belle fut ramenée de force à son père,
pIe
qui se montra inexorable: le ravisseur mourut
sacrifié aux divinités vengeresses. »

réduit;
et

....

Le Manua ne fit point escale dans l'archipel
Hapaï, qu'il traversa avant d'arriver devant la
ligne de brisants qui entoure les îles Tonga pro­
prement dites. Parmi les Hapaï je remarquai

deux volcans en activité.
L'île Tonga-Tabou est si uniformément plate
qu'on ne peut l'apercevoir à plus de deux ou
trois milles au large, suivant le temps: le point
culminant de cette terre ne dépasse pas vingt­
cinq mètres au-dessus du niveau de la mer.
Nous avons jeté l'ancre devant Mao/aga, où
II.

�EN

OCÉANIE

est située la mission catholique, résidence de
Lamaze, L'évêque de l'Océanie centrale

Mgr

choisit l'endroit où il veut habiter de préférence,
mais il n'en est pas moins continuellement en
voyage pour inspecter les divers établissements
de son vicariat apostolique.
La mission de Maofaga comprend : une mai­
son où demeurent l'évêque, le supérieur M.
Ollier et M. O'Doyeur, d'origine irlandaise,
une école de garçons, plusieurs magasins d'ap­
provisionnements, la maison des Sœurs et l'é­
glise. Cinq religieuses européennes et une indi­
gène de Futunah (île Horne), dirigent une école
de filles tongiennes et une école de demi-blanches.
Ces deux dernières institutions sont tout à fait
à leurs débuts, mais la patience des éducatrices
est inépuisable. Les enfants tongiens, remarqua­
blement intelligents pour la plupart, paraissent
reconnaissants de leurs bons soins,
Les Sœurs d'Océanie sont obligées d'user d'ex­
pédients pour nourrir leurs élèves; la supérieure,
qui connaît un peu la médecine, a imaginé de
se faire payer en nature ses consultations et les
médicaments qu'elle distribue i tout est rigou­
une
sement tarifé
purgation vaut trois igna­
.....

mes.

Un malade parvint un jour à attraper la
pauvre femme en lui faisant accepter des igna­
mes qui étaient pourris à l'intérieur, « J'ai appris
depuis ce temps-là à connaître les ignames, me
disait-elle en souriant, et maintenant; avant de
tâter le pouls, je tâte l'igname; j'enfonce au
besoin mon pouce dedans ! »

�LES

Les

ARCHIPELS SAMOA ET

TONGA

163

premiers négociants anglais qui

ont émi­

gré dans l'Océanie centrale s'érigeaient

tous en

évangélisateurs. On s'explique ainsi la supériorité
numérique des protestants sur les catholiques
dans cette partie du Pacifique.
Ces pasteurs improvisés ne se sont pas établis
sans difficultés dans l'archipel Tonga. Les indi­
gènes tenaient beaucoup à leur religion païenne
et se montraient très fiers de leur mythologie,
une des plus compliquées
de l'Océanie. Ils
avaient, outre les bons et les mauvais esprits
(Atouas, Psôs), au nombre de plus de quatre
cents, un Dieu supérieur, le Dieu des rois, dont le
Tui-Tonga, souverain spirituel, sorte de mikado,
était le

représentant

sur

la terre. Puis venaient:

Toubo-Taï, Dieu des voyageurs; Alo-Alo, qui

éléments; Kala-Foutanga, la gra­
Maoui, qui portait
Tonga-Tabou sur ses épaules et la secouait de
temps en temps quand le fardeau lui pesait trop;
Higouléo, souverain d'un Eden ressemblant fort
au paradis de Mahomet, etc., etc.
Les prêtres de cette légion de dieux ont
présidait

aux

cieuse déesse des mers;

opposé la plus vive résistance à l'invasion du
protestantisme dans leur pays; après plusieurs
massacres de pasteurs wesleyens, tous venus
d'Angleterre, une mission s'établit pourtant avec
succès à Tonga en 1827, et en 1850 le roi Tongi
renonçait lui-même aux superstitions païennes.
Nous verrons que le Tui-Tonga, dont la haute
influence s'exerçait sur les esprits dans le do­
maine religieux, ne se convertit que beaucoup
plus tard, mais à la foi catholique.

�-EN

OCÉANIE

La charge du Tui-Tonga était ordinairement
héréditaire, et sa famille tenait le premier rang
dans la noblesse de l'île sacrée (Tonga-Tabou),
où la distinction des classes était vraiment très
marquée. On n'approchait le souverain spirituel

qu'en rampant.
Le dernier des Tui-Tonga a laissé deux fils,
sont dans la misère; leurs compatriotes ne
les vénèrent pas moins comme les premiers chefs
du pays, et dans les solennités publiques la coupe
de kava est présentée à ces nobles déclassés im­
médiatement après le roi Georges lui-même.
Georges 1er est un despote qui n'a rien du
roi d'Yvetot, malgré le peu d'étendue de ses
domaines. En Océanie les rois ne sont pas
rares, mais parmi eux celui de Tonga-Tabou a
une originalité qui le distingue à son avantage de
ses nombreux cousins; il a souvent étonné les
Européens par la justesse de ses vues militaires
et s'appuie, quant à la politique générale, sur son
premier ministre, l'adroit William Baker, qui
mène à la baguette les ministres indigènes, une
chambre des nobles et une assemblée législative.
Ce Baker est Anglais de race, mais Allemand

qui

de

cœur.

.

.

Envoyé
Tonga par la Conférence des
missionnaires protestants de Sydney pour y porter
le flambeau de la uèrit« (et foncier en même temps
une maison de commerce), le révérend Baker
oublia les engagements qu'il avait pris et garda
la totalité des bénéfices de la nouvelle exploita­
tion. La Société de Sydney, qui lui avait prêté
des
déposa cet agent infidèle et le
aux

capitayx,

�LES ARCHIPELS

165

SAMOA ET TONGA

remplaça. Baker, pour se venger du procédé
qu'il qualifiait de peu délicat, passa dans le camp
allemand aux Tonga et devint le représentant de
la Compagnie Godefroy de Hambourg.
L'influence des commerçants

péens établis

ou

colons

euro­

Tonga-Tabou commence à de­
venir inquiétante pour le roi Georges et l'indé­
pendance de ses compatriotes. Ces étrangers ne
craignent pas de braver le climat des îles basses
qui renferment des marais aux effluves malsains i
la valeur des importations à Tonga atteint déjà
quarante mille livres sterling i les produits expor­
tés consistent en café, maïs, coton, fungus et
coprah. Les chargements de coprah varient par
tonnes. Le cabotage
an entre 3,000 et 4,500
dans l'archipel est fait par des goëlettes bat­
tant pavillon allemand ou tongien i le temps
des pirogues doubles est passé.
N ukualofa, où habite le roi Georges, est la
capitale officielle de ses Etats i j'y ai remarqué
à

de nombreuses maisons européennes, entre au­
celle des missionnaires protestants, d'un
confortable tout britannique. Mais ne nous arrê­
tons pas dans ce centre à demi civilisé, et
transportons-nous à Mua, au milieu de l'ancien
domaine des Tuî-Tonga.
Mgr Lamaze désirait beaucoup faire les hon­
neurs de cette station de Mua, la plus importante
de sa mission, à l'état-major du Manua. Tous les
officiers du bâtiment français répondirent à son
tres

appel.
Au petit jour, le 27 août, les
partaient du bord, chargées de

deux baleinières
passagers.

Après

�166

OCÉANIE

EN

zigzags entre les bancs de coraux,
longeâmes l'île Panghai-Modou, que l'ami­
ral Jurien -de la Gravière a poétisée dans son
idylle avec la chaste V éa, pour arriver enfin au
fond de la grande baie de Mua, séparée du
mouillage où s'était arrêté le Manua par une
de nombreux
nous

chaîne d'îlots couverts de cocotiers.
Trois missionnaires français résident à Mua.
Le supérieur, M .. Chevron, qui a converti au
catholicisme le dernier Tuî-Tonga, est âgé de

plus de soixante-quinze ans i son affabilité
extrême, son intelligence n'a rien perdu
vivacité, malgré le grand âge qui encadre

est
en
son

front de cheveux blancs. Le souvenir de sa ré­
ception ne s'effacera jamais de la mémoire de
ses hôtes.
Les quatre cents habitants du village de Mua
sont maintenant tous

dû former une
des fortifications de
ont

-catholiques i les wesleyens
bourgade à part, en dehors

l'antique

résidence des Tuî­

Tonga.
Malgré

la fierté des hommes, qui est exces­
sive, et la grande liberté d'allures des femmes,
les catholiques de Mua ont un profond respect

pour leurs missionnaires. L'église, merveille d'ar­
chitecture tongienne, et l'habitation des Maristes
ont été bâties gratuitement par les indigènes.
Après nous avoir offert un copieux déjeuner
dans la mission, Mgr Lamaze acquiesça fort
gracieusement aux désirs de la population ca­
naque qui avait revêtu ses costumes de fête
et voulait nous offrir le spectacle d'une danse

tongienne.

�LES

ARCHIPELS SAMOA ET TONGA

167

Les danses des Tonga ont beaucoup d'analo­
gie avec celles que j'ai vues à Pago-Pago, dans
l'archipel Samoa; je ne les décrirai pas ici.
Pendant ces divertissements, l'état-major du

Manua entourait sous la vérandah de la mission
commandant et l'évêque, qui tous deux pré­
sidaient à la fête. Gu-Wellington, fils aîné du
roi Georges, ·ne tarda pas à rejoindre ce groupe,
au grand dépit d'un nouvel arrivant, l'héritier
de Tongi, ancien chef de la partie orientale de
son

.

me,
Le fils .de Tongi, qui se prétend de race
ne voulut point céder le pas au descen­
.dant de ce souverain dont la main de fer a brisé
la haute aristocratie de son pays, et plutôt que
d'avoir la seconde place au kava parmi les indi­
gènes présents, il sortit de l'enceinte où la foule
était rassemblée. Suivant la coutume des grands
chefs il était venu en retard pour se faire-remar­
quer davantage, .mais avait maladroitement dé­
passé son but.

royale,

d'aussi beaux hommes que
.dëmarche n0US frappa tous .par sa
noblesse naturelle. D'une taille peu commune, il
marchait lentement, drapé à la romaine dans
ame large pièce de tapa, suivi de dix serviteurs
en file indienne.

J'ai

rarement vu

celui-là;

sa

Tous ces sauvages d'hier ont .gardë à l'égard
des Européens le respect des devoirs de l'hospi­
talité, mais 'Ile les méprisent pas moins comme
nommes Ils estiment que notre race est infé­
-rieure à "la leur
L'histoire du baise-main de
..

....

�168

EN

OCÉANIE

il revint de Rome où il
était allé se faire sacrer, est caractéristique.
Le lendemain de cette cérémonie, un catholi­
que de Maofaga rendit visite à l'évêque et lui
dit avec amertume que les wesleyens se mo­
quaient beaucoup de ses coreligionnaires qui
avaient baisé la main du premier pasteur.
Le dimanche suivant, l'évêque monta en chaire
et s'exprima à peu près en ces termes: « Autre­
fois vous baisiez le pied du Tui-Tonga, les ca­
tholiques embrassent celui du Pontife souverain:
c'est donc un usage naturel pour tout le monde.
Maintenant encore, vous baisez la main du roi
Georges, qui venait après le Tuî-Tonga dans la
noblesse de votre pays; les évêques viennent
après le pape, les catholiques en- baisant leur
anneau ne font donc rien de ridicule.... Les
wesleyens sont, en vérité, des gens bien inconsé­

Mgr Lamaze, quand

quents

...

»

le sermon, le mécontent de la veille
Mgr Lamaze :
Vous n'avez pas compris ma question, mon­

Après

retourna à la mission et dit à
«

seigneur.
Comment cela? repartit l'évêque.
Mais ce n'est pas parce que nous avons
touché votre bague de nos lèvres que les wes­
c'est parce que
leyens se moquent de nous
votre main est blanche 1 »
Aux environs de Mua j'ai vu plusieurs sépul­
tures de Tul-Tonga, vastes tertres entourés de
pierres plates énormes que les Tongiens allaient
chercher jusqu'aux Wallis. En se glissant au
milieu des broussailles qui recouvrent à dessein
-

-

....

�LES ARCHIPELS

SAMOA ET TONGA

.169

éminences de terrain, on arrive devant un
de sable mélangé de petits morceaux de
corail rouge et de schiste: c'est l'emplacement
de la tombe.
Parmi les antiquités de Mua je dois signaler
encore ces banians gigantesques qui mesurent de
soixante à soixante-cinq mètres de circonférence,
Les baobabs, géants hideux de la végétation afri­
caine, les cèdres, etc., ne peuvent être comparés
aux mèas ou banians océaniens, dont les racines,
capricieusement enroulées les unes dans lès au­
tres à une dizaine de mètres de hauteur, pour­
raient soutenir une maison. A une lieue à l'est
de Mua, des indigènes m'ont montré un monu­
ment de dimensions énormes, formé de trois
ces

tas

pierres,
est

un

comme

mystère

nos

dolmens,

pour

les

et dont

l'origine

missionnaires

eux­

mêmes.
Avant mon départ de Tonga, j'ai obtenu une
audience du roi Georges qui, pour la circonstance,
avait mis en sautoir le grand cordon de l'aigle
noir de Prusse, un cadeau de l'empereur Guil­
laume. Les souliers, que Sa Majesté n'a jamais
pu supporter, le gênaient ce jour-là visiblement;
la charité d'abréger ma visite.
vis aussi en particulier le prince Gu­
Wellington, dont la ressemblance physique avec
Gambetta est frappante. Sa maison est une
boutique de bric-à-brac; on ne voit que portraits
le long des murs, armes, cornets à piston, colifi­
chets de toutes sortes.
Où va se nicher la
manie des bibelots ?
Gu s'exprime facilement en anglais. Il m'a

j'eus
Je

-

...

�EN

OCÉANIE

longuement interrogé sur notre chère France,
pour laquelle il professe une sincère admiration,
laissant pas influencer par toutes les ca­
lomnies que les résidents allemands lui débitent
ne se

à

nos

dépens.

Cette sympathie du prince-héritier des Tonga
pour les Falani est partagée aux Samoa par les
chefs les plus influents. J'ai parlé avec impar­
tialité des prétentions de diverses puissances ma­
ritimes sur ces archipels océaniens; il était' de
mon devoir, en terminant, de dire quelles sont
les tendances vraies des populations intéres­
sées.
En

quittant Maofaga, le Manua se dirigea sur
les Fidji, où j'allais étudier le régime d'une
colonie anglaise toute récente et déjà en voie de
prospérité.

�SÉJOUR

l\[ON

îLES FIDJI

AUX

171

IX

MON

SÉJOUR

AUX ILES FIDJI

Les immigrants français
Lévuka,
Colonisation anglaise.­
La fondation d'une capitale en trois jours.
Comment les.
Anglais s'emparent d'un archipel de cent cinquante. cinq îles.­
Administration pratique.
et
Fabrica
Fidjiennes.
Fidjiens
Excursion dans l'intérieur
Cannibalisme.
tian de la Tapa.
Une noce fidjienne.
Le Kava.
La
de l'île Viti-Levou.
Comme quoi un honnête homme peut être
vallée de la Rewa.
pris pour un voleur par un missionnaire
-

...

-

-

-

-

-

..

_

-

-

-

-

...•

Je suis arrivé aux îles Fidji au mois de sep­
tembre -1882, au moment même où le siège du
gouvernement était transporté du port de Lé­
vuka, situé dans l'île Ovalaou, à celui de Suva,
large baie formée par les bancs de coraux, sur
les côtes de l'He Viti-Levou.'
Je visitai d'abord Lèouka. Cette petite ville
européenne adossée aux flancs d'une montagne
et resserrée de toutes parts par des contreforts à
pic qui s'étendent jusqu'à la mer, n'a rien du
charme exquis, de la coquetterie raffinée de
Papeete, la capitale de nos possessions françaises
en Polynésie, ensemble de riants cottages déli­
cieusement enfouis sous la verdure.

�EN

Lévuka

se

OCÉANIE

compose de maisonnettes unifor­

mément blanchies à la chaux et

lement

au

quai; c'est

un amas

alignées parallè­
boutiques (de

de

disent les Anglais), sans aucune
et brutalement exposées aux
rayons d'un soleil ardent.
Cette chaleur développe chez les habitants
certain penchant à l'ivrognerie, et les affiches de
tempérance que suspendent au-dessus de leurs
portes les soi-disant buveurs d'eau de Lëvuka, ne
sont que les manifestations d'une hypocrisie de
race auxquelles l'étranger le plus crédule ne
peut ajouter foi longtemps.
Nous n'avons pas de représentant français à
Lévuka, Quand j'entrai dans le port, je ne vis
pas moins le pavillon tricolore flotter au milieu
des drapeaux consulaires, à l'extrémité d'un
mat énorme.
Fort intrigué, je descendis à terre dès que le
bâtiment fut mouillé, et-voulus faire la connais­
sance du compatriote
qui arborait si haut l'ensei­
gne de sa nationalité.
Je n'eus pas de peine à rencontrer mon
Il semblait m'attendre au bout du
homme
wharf où je fis accoster la baleinière. C'était un
marchand du nom de Franbeck, singulier colon
qui personnifiait bien le type de l'immigrant
français aux colonies, aussi rare que le merle
blanc et de provenance souvent douteuse.
L'intimité, dit-on souvent, se développe vite
en voyage
C'est vrai, mais celle dont m'honora
M. Franbeck fut cependant si prompte, si expan­
sive dès la première présentation, en présence

stores,

comme

originalité d'aspect

_

....

...

�MON

SÉJOUR

AUX

îLES FID]I

173

sa petite famille, dans la maison au
drapeau tricolore, que je me crus en droit de
prendre poliment quelques renseignements. Dans
le cours de la conversation je posai, à brûle­
pourpoint, une question à mon hôte, question

de toute

bien naturelle en pays étranger et entre compa­
triotes. Je lui demandai dans quelle ville de
France il était né.
Franbeck de se gratter alors le menton, tout
en me répondant d'un air embarrassé: « Ma foi,
mon cher monsieur, je vous avoue que j'ai tou­
jours ignoré ce détail-là. Et comment pourrais-je
le savoir? mes parents étaient d'origine bohé­
mienne. Ce qui est certain, c'est que je suis
citoyen du monde et que Paris est ma patrie de

prédilection.
Pourquoi cela? répliquai-je.
Mais, repartit fièrement Franbeck, parce
que Paris est par excellence la capitale du monde
des lettres
car j'écris en français, monsieur,
oui, en bon français 1 je versifie même à mes
heures.
Étendez-vous dans mon hamac, je
vous prie, et oyez 1 »
Ce que disant, Franbeck retira de son comp­
toir un manuscrit volumineux. Je n'eus que le
temps de chercher i110n chapeau et de prendre
-

-

-

-

la fuite
Un des hôteliers de Lévuka se prétenc'ait
également français et du plus généreux sang fran­
çais, de race alsacienne.
Ce misérable avait deux nationalités, comme
011 peut avoir deux habits, en changeant à vo­
lonté suivant celle de ses clients; il était AI....

�EN

174

OCÉANIE

avec les Français de passage et Prussien
les Allemands; cette dernière qualification
était d'ailleurs la seule qui lui convînt de droit.
J'eus le loisir de visiter la maison de ce colon,
un jour qu'il était absent: il y avait deux salles
contiguës dans son établissement fort achalandé;
la première était ornée du buste de M. Thiers ;
sur les murs de la seconde alternaient, avec des
portraits de Gretchen plus ou moins vaporeuses,
d'ignobles gravures représentant les scènes les
plus tristes de la guerre de 1870.
Les Allemands ont semé par milliers ces
gravures en Amérique et en Océanie, comme ils
y ont répandu nos fusils Chassepot, vendus à vil

sacien
avec

prix

aux

-

indigènes.

Le troisième Français de Lëvuka, le perru­
quier de la ville, était seul bon teint. Né dans
la rue Mouffetard, il n'aspirait qu'à pouvoir y re­

quelques petites rentes amassées
l'Anglais ». A chacun son idéal.
Lévuka possède des maisons de commerce
importantes. On y trouve deux banques : ne
tourner

.aux

«

avec

dépens

de

Union Bank of Australia lunited et Tbe New Zea­
land Bank. On y lit des journaux bien rédigés, le

Fidji. Times, entre autres.
L'office de ce journal est la première maison
qui ait été élevée à Lévuka. Le FidJï- Times s'im­
primait avant que la colonie naissante pût encore
lui offrir assez d'abonnés pour couvrir ses pre­
miers frais; mais directeur et rédacteurs s'en
inquiétaient peu ils s'inspiraient de leur devise:
Go abead! et avaient confiance en l'avenir.
Cet espoir. était d'ailleurs partage par les
....

�MON

négociants qui

SÉJOUR

AUX

îLES FIDJI

arrivaient alors d'Australie

175
avec

quantité de marchandises, dont la plus grande
partie leur était livrée à crédit par des maisons,
de Sydney. Ces immigrants eurent évidemment
de bien mauvais jours à passer, mais leur cons­
tance a été récompensée; ils sont riches mainte­
nant.

L'audace commerciale du marchand, la con­
fiance de son commanditaire, la puissance du
crédit intelligemment appliquée, sont, ne l'ou­
blions pas, les éléments essentiels de succès
pour les colonies anglaises.
Le port de Lévuka offre aux navires qui le
fréquentent de nombreuses ressources pour leur
ravitaillement ordinaire. Plusieurs wharfs facili­
tentle chargement et le déchargement des cargai­
sons; l'eau douce est prise par les embarcations
au bout de l'estacade principale, au moyen d'une
conduite, et est vendue aux capitaines par le
consul d'Allemagne, qui en fait le commerce à
raison de quatre shillings le tonneau. La viande
de bœuf vaut huit pence la livre anglaise, et les
moutons s'achètent sur pied, une livre sterling
pièce. Les approvisionnements de la place en
vivres de campagne et en matériel naval sont
'Suffisants pour tous .les bâtiments qui passent
aux

Fidji.

On peut faire construire et réparer des goëlet­
,tes à Lévuka ; les chantiers sont bien outillés, et,
'si la main-d' œuvre atteint jusqu'à vingt francs
par jour, les ouvriers sont habiles à proportion.
Les environs de Lévuka offrent au voyageur
des promenades charmantes : celle du Pain de

�EN OCÉANIE

Sucre par exemple; vallées et montagnes sont
de bois épais qui s'étendent jusqu'à la
mer. Des villages s'échelonnent le long de la
côte. Devant chaque case sèchent des coraux
blancs, de formes très variées, que les naturels
vendent aux étrangers; mais leurs prétentions
sont trop élevées: ils ne connaissent que la
piastre et poursuivent les promeneurs en vrais
mendiants. Les allures des Fidjiens m'éton­
naient ; jamais à Tahiti un Canaque ne m'avait
tendu la main en implorant ma pitié.
Quel joli bain j'ai trouvé dans la baie de
Waïtow, en remontant la 'vallée ! Un gros torrent
bondissait, en grondant, d'une montagne de six,
cents mètres de hauteur, et formait sur sa route
des cascades successives. Je trouvai là de super­
bes piscines naturelles, une eau profonde et
d'une fraîcheur délicieuse, des douches vivifian­
tes. Devant moi se déroulait un paysage gran­
diose, d'énormes' rochers, la vallée ombreuse,
puis la mer, et au dernier plan la silhouette
azurée de l'ile Wakaya.
Lévuka a déjà une rivale en Suva, la nouvelle
capitale officielle.
J'ai assisté aux débuts de cette colonie de
Suva. Le gouverneur y était installé depuis trois
jours à peine, quand j'allai à Viti-Levou, et déjà
autour de sa maison, 'aux abords interceptés par
les hautes herbes, semblaient surgir de terre les
cases des colons.
Ces habitations sont des baraques en bois,
très légères, composées de pièces démontables,
dont les principales peuvent être ajustées en

tapissées

,

�MO�

SÉJOUR

AUX

deux heures. La toiture

en

ÎLES

FIDJI'

177

zinc

galvanisé,

doit

présenter bien des inconvénients sous ce ciel de
feu, mais qu'importe 1 Il faut aller vite en beso­
gne... Tinte is mon�'y !
Le gouvernement vend fort cher les terrains
de la ville aux nouveaux habitants de Suva ;. en­
core le contrat se fait-il sous condition résolu­
toire.
Les maisons doivent être construites
-

laps de temps qui varie entre trois et,
six mois, à partir du jour de la mise en posses-.
sion.
Si, à l'époque prévue par l'acte de vente, le
terrain n'est pas couvert par la construction projetée, l'acheteur perd, ipso facto, tous ses droits de
propriété, et la concession reto�rne au domaine
de la Reine.
Voilà bien un exemple du système anglais,
dans

un

expéditif avant
Le

tout.

développement du

tel, que les

commerce aux

immigrantsjaffluent

malgré

Fidji
les

est

con­

ditions onéreuses d'un premier .!établissement.
Plus de soixante navires, à vapeur ou à voile,
font le cabotage: entre les :îJes ; une ligne de
paquebots mensuels relie Lévuka à, l'Australie
et à la Nouvelle-Zélande. Grâce au cable sous­
marin, les nouvelles d'Europe données par
le Fidji- Times n'ont pas plus de huit jours de
date.
Il suffit de passer aux Fidji pour se rendre
compte des progrès' que peut réaliser, dans les'
pays les

plus

sauvages et

en

quelques

seulement, l'énergie colonisatrice des
Saxons.

années

Anglo­

.

.

�EN

OCÉANIE

possession de J'archipel. Fidji, qui,
cinquante-cinq îles, s'étendant sun
un espace de 450 kilomètres de longueur et de
400 kilomètres de largeur, a été préparée habile­
ment par les intrigues des ministres wesleyens.
La

prise

compte

de

cent

MM. Cardgill et Cross fondèrent une église à
Lévuka en l'année 1835, à une époque où les
peuples anthropophages de ces îles hospitalières
étaient encore la terreur des navigateurs. Les,
successeurs de ces 'hardis pionniers du protestan­
tisme prirent dès 1857 un empire sans bornes
.sur l'esprit des .chefs canaques en convertissant
à la foi nouvelle Takombeau, leur roi suzerain.
La prépondérance de l'Angleterre fut, ainsi­
établie aux Fidji grâce à ses missionnaires; l'an­
nexion définitive de ces îles à son domaine colo­
nial date de 1874.
La population de l'archipel s'élève au chiffre
de 13°,000 âmes, dont 120,000 Fidjiens propre­
ment dits, 7,5°0 indigènes des Nouvelles-Hé­
brides et des Salomon (foreign-labours) et 2,5°0
Européens
Anglais ou Allemands pour la plu­
-

part.
Les

immigrants d'origine anglaise

ont,

en

quelque sorte, forcé la l'nain du gouvernement de
la métropole, en s'imposant au Parlement et au
ministère par des pétitions sans cesse renouve­
lées. Ils souhaitaient avec raison qu'une protec­
tion efficace remplaçât la domination bâtarde du
conseil australe-fidjien, qui avait la direction des
affaires.
Le commerce, 'entravé par l'anarchie qui dé­
solait le pays, allait si mal que les marchands
.

�MON

SÉJOUR

AUX

ÎLES FIDJI

179

se trouvaient tous dans une situation
voisine de la gêne.
D'autre part, les indigènes, soumis par le roi
Takombeau à un impôt de 25 francs par tête,
sans compter les taxes supplémentaires que les
'Chefs secondaires se plaisaient à lever, étaient
obligés, pour s'acquitter de ces obligations si

européens

lourdes, d'emprunter

aux

planteurs. Ces derniers,

rembourser, les retenaient ensuite à leur
service pendant un temps d'une durée indéter­

pour

se

minée. De là une sorte d'esclavage déguisé, qui
faisait peu honneur à l'Angleterre et pouvait
même causer des insurrections contre lesquelles
les navires de la Reine eussent été, tôt ou tard,'
forcés de sévir.
Ce sont ces graves considérations qui triom­
phèrent des résistances du; parti de l'opposition
dans les Chambres anglaises; la prise de posses­
sion des Fidji fut reconnue nécessaire, et la reine
Victoria y envoya immédiatement un goUVèl'­
neur, lord Gordon, qu'il ne faut pas confondre
avec le héros de Khartoum. Ce gouverneur
comprit bientôt que son rôle consistait avant
tout à protéger: les natifs contre les empiétements
maladroits des colons anglais, et l'impopularité
qui accompagne encore son souvenir dans la
mémoire des habitants de Lévuka prouve assez
qu'il sut ne jamais dévier de cette. ligne de conduite.
Les résultats de l'administration de lord Gor.
don furent remarquables. Dès l'année 1882 les
Fidji purent suffire, avec leurs seules ressources,
il. toutes les dépenses nécessitées par l'entretien.

•

'

'

�180

de

EN

ce

paix

OCÉANIE

rouage social

et le

qui leur vaut la justice, la
elles n'eurent jamais besoin,
ni des troupes ni des bâtiments

bien-être;

pour prospérer,
de guerre de la métropole.
Par quel moyen lord Gordon est-il donc par­
venu à équilibrer le budget de cette colonie, dont
le passif l'emportait encore sur l'açtif en 1880 ?
Par une combinaison ingéniéuse : la trans­
formation de l'impôt en argent en un impôt en
nature, auquel se plient facilement les indi­
-

gènes.

L'impôt

.

en

argent atteignait

à

peine

4,000

livres sterling; l'impôt en nature fait entrer an­
"nuellement dans les caisses du Trésor colonial
II,00Q livres sterling, provenant de la vente des
denrées fournies au fisc par les 23,000 contri­
buables indigènes.
Lord Gordon, en défendant les natifs contre
les vexations des immigrants, agissait dans un
but qui n'était rien moins 'qu'humanitaire.
La revis ion des ventes ou anciennes donations
de terres faites par les indigènes aux colons
australiens a conduit à l'annulation de plusieurs
de ces conventions au profit du gouvernement,
les propriétés revenant alors au domaine, seul,
maître du sol, en principe, depuis la prise de
possession. Les terres, classées en trois catégories, selon leur fertilité relative, sont maintenant
achetées à l'Etat par les planteurs au prix d'une
livre sterling, de 15 shillings ou enfin de 10
shillings par acre, d'après leur côte officielle sur
le cadastre.
Le second but de la tutelle du gouvernement

�SÉJOUR

MON

AUX

ÎLES FIDJI

18I

sur les natifs, le rendement régulier de
l'impôt, n'est
pas moins tangible. Si lord Gordon défendait les
enrôlements des Fidjiens par les colons pour la
culture des terres, c'était uniquement afin d'em­
pêcher la dépopulation des villages.
Que deviendrait en effet la race autochtone,
si tous les hommes délaissaient leur district, en
y abandonnant leur famille, pour aller se mettre,
souvent bien loin de leur demeure, à la disposi­
Cette race,
tion des propriétaires européens?
déjà affaiblie par le contact des blancs, s'appau­
vrirait rapidement, et les ressources de l'impôt
décroîtraient en quelques années, en raison
directe de la diminution des naissances.
Voilà pourquoi le gouvernement anglais obli­
ge les planteurs à recruter les hommes de peine
aux Salomon, aux Nouvelles-Hébrides et jusque
Ce n'est certes pas pour mé­
dans les Indes.
nager l'orgueil des premiers propriétaires du sol,
ni par pitié pour eux: c'est parce que leur vie
vaut de l'argent! L'Anglais n'est pas homme de
sentiment.
Le successeur de lord Gordon, M. le gouver­
neur des Vœux, descendant de Français chassés
de leur pays par la révocation de l'édit de Nan­
tes, se montre lui-même peu scrupuleux sur ces
Il avoue que le
principes de morale coloniale.
maintien de la paix dans cet archipel des Fidji
repose en partie' sur la politique pratique inau­
gurëe par lord Gordon. Les cent vingt mille
;,ndigènes de la colonie ont toujours vécu sans
'ouble sous le pavillon anglais, dépendant enco­
,.�
pour la forme de leurs anciens chefs, aristo-

-

-

,

�EN

OCÉANIE

cratie influente, capable de maintenir dans
l'ordre les couches inférieures, et facile à sur­
veiller elle-même. Tout est donc absolument
calculé dans les mesures relatives à la protection
des natifs aux Fidji.
.

Maisn'insistons pas davantage sur ce point;
disons plutôt quelques mots des indigènes au
point de vue de leur caractère, de leurs coutu­
mes.

Le cadre restreint de cette étude

ne

peut

nous

permettre qu'une esquisse rapide.
Les naturels des Fidji appartiennent à la l'ace
papoue. De la postérité maudite de Cham, ces
insulaires ont les traits du visage fortement
accentués, le nez souvent bien fait, mais les
lèvres épaisses et la barbe rude. La chevelure est
un des caractères distinctifs de leur race; figu­
rez-vous une tête-de-loup, cette manière de balai
rond aux crins raides, et vous aurez la fidèle
image d'une tête de Fidgien, vue de dos. Tandis
que les femmes portent leurs cheveux ras, les
hommes, au contraire, entretiennent soigneuse­
ment de véritables crinières, en partie rougies
à la chaux, marque de suprême élégance; douze
perruquiers sont affectés au service particulier du
roi Takombeau.
Si ta physionomie du Fidjien ne prévient pas.
en sa faveur, il a du moins à son actif la belle
.proportion des formes, la noblesse de la pres­
tance. Sa compagne, au point de vue esthétique,
lui est bien inférieure.
Le plus souvent laide, la Fidjienne a de bonne
heure le système musculaire hideusement flétri,
.

�MON

SÉJOUR

AUX

ÎLES FIDJI

183

li est vrai que la venue des enfants la console
vite de cette maturité avant le temps, car ils sont
.charmants ces bébés: leurs yeux noirs pétillent
de vivacité et de malice.
Aux Fidji, le mariage est une institution plus
sérieuse que dans les îles de l'Océanie centrale,
où le sens de la propriété, en matière conjugale,
fait absolument défaut au sexe fort; aussi la race
primitive se conserve-t-elle ici assez pure, mal­
.gré les immigrations. On ne pourrait en dire
autant des archipels voisins, où l'hospitalité pour
les étrangers est excessive
Le ·tatouage, encore si remarquable par la
variété et l'originalité de ses dessins en N ouvelle­
.....

.

et aux Marquises, se pratique aussi aux
mais ressort moins nettement sur la peau
noire du Papou que sur celle simplement cuivrée
du Maori.
Les Fidjiens, pour obvier à cet inconvénient,

Zélande

Fidji,

en relief, par brûlures,
la poitrine des femmes sur­
tout; il forme des levures qu'on prend tout
d'abord pour des boutons.
Pour achever de se rendre affreux, les guer­
riers se barbouillent les joues et le front avec du
noir de fumée. Ces matamores aiment à faire
Ils ne sortent jamais de chez eux, même
peur.
dans les rues de Lévuka, sans suspendre à leur
-côté l'indispensable casse-tête en bois de fer.
Le vêtement, pour les deux sexes, est aussi
simple que possible; la tapa en fait tous les frais
Les chefs par gloriole, les jeunes gens' par

-ont recours au

tatouage

qui. est horrible,

sur

-

.

.

.

coquetterie,

se

parent

en

outre d'une

ceinture, en

�EN

OCÉANIE

herbe marine desséchée et d'un turban blanc

frangé aux extrémités.
Le procédé pour la fabrication de
des plus primitifs.

la

tapa

est

Les naturels détachent de certains arbustes,
de l'aiité notamment, à une époque particulière
de l'année, l'aubier (cette partie tendre placée
entre l'écorce et le tronc), et le coupent en ru­
bans qui sont étendus sur un sol bien uni, et juxta­
posés; les femmes, munies d'une sorte de maillet
à quatre faces, rayé dans le sens de la longueur,
frappent sur les lanières d'aiité jusqu'à ce qu'elles
soient réunies grâce à l'écrasement qui se pro­
duit et au suc agglutinant de la sève. Les bonnes
ouvrières peuvent faire en un jour plusieurs mè­
tres de tapa; l'étoffe est séchée au soleil, puis
ornée de dessins, capricieuses arabesques impri­
mées à l'aide de couleurs végétales, du roucou
par exemple.
Des morceaux de

bambou, taillés à la gros­
de- nos allumettes, sont empreints de la
substance colorante et disposés sur une surface
aplanie avec soin, en formant des rayures entre­
croisées, suivant l'inspiration de l'artiste. La
pièce d'étoffe est déployée et posée surl'appareil
d'impression; on marche dessus avec précaution,
ct chaque brin de bambou teint la tapa de la
couleur dont il se trouvait imprégné.
Un plat en bois, un pilon en silex et des pote­
ries de formes variées constituent les ustensiles
de cuisine des Fidjiennes; la bouillie faite avec
le fruit de l'arbre à pain écrasé et arrosé avec le
lait de coco, ou avec la racine féculente du tare,
seur

�MON

est le

SÉJOUR

AUX

îLES FIDJI

185

fond de l'alimentation des Canaques, en y
du porc et celle des poissons,

ajoutant la chair
qui abondent sur

la côte.

Les goûts des Fidjiens n'ont pas toujours été
aussi simples, et leur appétence pour la oiande
humaine n'est que trop réelle.
En _187 r, dans la vallée de Balavu, tout un
village se trouva investi et surpris par une tribu
ennemie; deux cent soixante personnes furent
tuées et

mangées. Un

auteur

anglais rapporte

légende fidjienne assez curieuse touchant les
origines du cannibalisme dans l'archipel. « Il y a
bien longtemps, dit la légende, une grande
bataille fut livrée dans l'Île de Nandronga ; les
cadavres des guerriers tués pendant l'action fu­
rent déposés sous une sorte de hangar pour
y attendre la sépulture. Dans la nuit, le feu se
déclara dans ce hangar, et les cadavres grillèrent
en partie. Pour obéir aux ordres de leurs chefs,
les guerriers durent prendre ce qui en-restait et
porter les dépouilles à demi rôties dans des tom­
bes déjà préparées. Chemin faisant, ces hommes
une

mirent instinctivement les doigts à leur bouche
trouvèrent que la chair humaine avait bon
.goût, }) Telle serait l'origine de l'anthropophagie
et

.

Fidji.
L'indulgent

aux

écrivain ajoute, à la décharge de
bons amis les Fidjiens, que l'on n'avait à
cette époque à se mettre sous la dent, dans l'île
de Nandronga, que la chair des rats, aliment
azoté peu succulent.

ses

Les

Papous déclarent que

les blancs sont détes-

�186

EN

tables au goût.
trop salés et que

-

Il
nous

OCÉANIE

'paraît

que

sentons le

nous sommes
.

tabac.

Viti-Levou est la terre la plus considérable de
des Fidji. Des montagnes en occupent
le centre, dominant de leur masse imposante des
forêts et des plaines couvertes par la brousse. On
se ferait une idée bien fausse des forêts d'Océa­
nie, si on les comparait à celles des continents,
de l'Afrique par exemple, labyrinthes inextrica­
bles hantés par des animaux malfaisants, soumis
à l'action d'une chaleur torride, où croupissent,
sous les détritus d'une végétation merveilleuse
mais sans cesse en travail, des marais aux efflu­
ves mortels. Tout autre, en effet, est l'aspect de
la nature dans les îles de l'océan Pacifique.
L'Européen n'y souffre pas de cet excès de for­
ces vives, perpétuelle éclosion trop puissante en
son expansion pour nos tempéraments d'hommes
Aux Fidji, les bois sont formés
du Nord.
d'arbres à la frondaison légère et coupés de
fraîches clairières i des ruisseaux d'eau vive les
arrosent i le parfum des orangers et des citron­
niers les embaume i des lianes aux torsades
légères les' parent comme pour une fête éter­
nelle.

l'archipel

-

Il est souvent difficile d'aborder la brousse,
fouillis impénétrable qui semble défendre la
terre encore vierge contre le défrichement, amas
de buissons épineux, de troncs d'arbres morts,
de hautes herbes, de racines qui s'entortillent
autour des jambes et ne cèdent qu'au tranchant
de la hachette ou du couteau de chasse. Les ex-

�MON

cursions dans

SÉJOUR

ce

AUX

îLES FIDJI

187

pays absolument neuf sont aussi

pénibles qu'intéressantes.
J'ai retrouvé, de retour en France, une lettre
que j'avais écrite au débotté après une prome­
nade à Viti-Levou et qui en donne le récit
exact, empreint des vives impressions du mo­
ment. Voici cette lettre, à laquelle je ne veux
rien changer :
Le 9 septembre 1882,' à la pointe du jour, je
_

descendis à terre par le youyou, tandis que tout
le inonde dormait encore à bord, sauf les hom­
mes de quart, et je me rendis au rendez-vous
pris la veille avec des guides canaques. Je voulais
voir le Waï-Levou ou rivière de Rewa, dont on
m'avait tant vanté les rives, cours d'eau magnifi­
que qui peut être remonté en pirogue jusqu'au
pied des monts Ulinikoro, nœud central des
chaînes de Viti-Levou .. Je devais aller demander
l'hospitalité pour la nuit au missionnaire. du vil­
lage de Rewa, vieil ermite presque-aussi sauvage
que ses ouailles, et traducteur de légendes.
fidjiennes dont je tenais à enrichir mon journal.
J'avais plus de quarante-cinq kilomètres à faire
avant la nuit, mais je comptais sur mes jambes.
et sur mes guides. Les mécréants, s'oubliant
sans doute dans le far niente du matin, m'avaient
pourtant fait faux-bond. Ce manque -de bonne
foi acheva de me donner une idée nette du
caractère fidjien, sans me déconcerter cepen­
dant, car je partis seul, fort des instructions que
m'avaient données les aides de camp du gouver­
neur et de cette phrase de l'idiome local -: « Ive
na sala ki Rewa »
(Montrez-moi le chemin vers.
.

'

�188

EN

OCÉANIE

Les grandes plantations de Nausori
devaient être mon étape de midi.
Le sentier dans lequel je m'engageai résolu­
ment, d'après les indications du plan dont je
m'étais muni, traversait une forêt pour aller
rejoindre ensuite les routes qui desservent les
champs de cannes à sucre de la vallée de la
Rewa.
Malgré une pluie fine qui avait détrempé la
terre pendant la nuit et rendait fort glissantes ces
pierres crayeuses si communes aux Fidji, appe­
lées par les Anglais pierres à saoon, la première
partie de mon expédition de Suva au Waï-Levou
s'accomplit sans accident. Je cheminais sous
une voûte de verdure, entre deux haies de fougè­
res arborescentes aux gracieuses ombelles, de
pins d'Australie et de palmiers sur lesquels sau­

Rewa).

tillaient, voltigeaient, tourbillonnaient, en pous­
sant des cris à me rendre sourd, des myriades de
perroquets de toutes tailles et de toutes cou­
leurs.
Ces oiseaux étaient d'ailleurs les seuls êtres
animés que je rencontrasse alors. J'étais depuis
assez longtemps en Océnanie pour ne pas m'en
étonner.
Dans les .archipels de la Polynésie comme
aux Fidji, les reptiles venimeux sont inconnus;
la faune est d'une pauvreté dont les chasseurs ne
peuvent se consoler. Aucune des espèces carnas­
sières n'est représentée dans ces îles, et personne
ne s'en
plaint; mais pourquoi faut-il déplorer
l'absence des races gracieuses qui font l'ornement
de nos forêts d'Europe? Des chats sauvages

�MON

SÉJOUR

AUX

ÎLES

FIDJI

189

et des rats en quantité innombrable, sont les
seuls quadrupèdes originaires du pays.
Après avoir remonté jusqu'à sa source une
petite rivière qui se jette dans la baie de Suva,
j'arrivai au village de Tamavua, situé au sommet
d'une colline qui domine la grande vallée du
Waï-Levou.
Cette bourgade Fidgienne était entourée de
fortes barricades, faites de troncs d'arbres fichés
en terre et étroitement rapprochés les uns des
autres; les cases disparaissaient au milieu des
cannes à sucre dont les pousses vigoureuses dé­
passaient leurs toitures en feuilles de palmier.
Je profitai de la première issue que je rencon­
trai pour franchir la palissade du village, et
tombai à l'improviste au milieu d'une foule d'in­
digènes assemblés devant la case du chef, faci­
lement reconnaissable à ses dimensions et à
l'élégance de sa construction. Que se passait-il
donc? La tribu tout entière était sur pied';
les hommes, en grand costume de guerre, le
front orné de coquilles nacrées, les bras
chargés. d'anneaux d'ivoire, les reins ceints
d'une écharpe de tapa rouge, poussaient des
hurlements affreux; agitant d'une main un grand
éventail en feuille de palmier; brandissant de
l'autre leur casse-tête. Au milieu de cette bande
de forcenés je remarquai bientôt un personnage
dont l'air grave et la longue redingote noire
simplement endossée par-dessus la ceinture en
tapa m'eussent fort intrigué, si l'énorme bible
in-folio qu'il portait sous le bras ne m'avait çlai­
rement renseigné sur sa profession. C'était uri

�EN

OCÉANIE

catéchiste de la secte de Wesley. Je m'approchai
et lui souhaitai le bonjour en anglais, langue que
comprennent presque tous les missionnaires in­
digènes ; il me répondit par un grognement
sourd. Sans me décourager, je m'inclinai révé­
rencieusement et lui demandai quelle était la
,cérémonie dont il venait rehausser l'éclat par sa
présence. La flatterie est une amorce à laquelle
les ministres canaques se laissent généralement

prendre.
L'homme à l'immense lévite me regarda du
haut de sa grandeur, puis, d'un ton dédaigneux:
ft is a mariage, murmura-t-il en me tournant le
dos. Le procédé était peu gracieux, mais je n'a­
vais vraiment pas le droit de me froisser de ce
manque d'éducation à Tamavua ; j'étais d'ail­
leurs renseigné sur le point qui m'intéressait;
j'allais assister à un mariage fidjien Oh 1 hymen,
hyménée 1 quelle aubaine 1
Ma conversation avec le ministre me valut
.une certaine considération de la part des indigè­
nes, qui me prirent pour un enfant de la religion
réformée, titre tout particulier pour. mériter leur
bienveillance, véritable porte-respect. :repus,
grâce à cette erreur, memêler au populaire sans
être inquiété par des importuns, et parvins même,
en suivant le courant de la foule, à me faufiler
jusque dans la case dit chef. Elle regorgeait,
.de monde; je pus à loisir en considérer l'inté­
rieur.
Cette habitation,' assez spacieuse pour qu'une
centaine d'hommes pussent y tenir à l'aise, con­
.sistait en une seule pièce ovale; l'enceinte était
...

�MON

SÉJOUR

AUX

ÎLES FIDJI

19I

formée par des nattes épaisses fabriquées avec
des écorces de bambou, disposées en losanges
et soutenues de distance en distance par- des
en fougère arborescente, joli bois régu­
lièrement diapré, d'une solidité à toute épreuve.
La charpente qui supportait la toiture se compo­
sait de troncs de cocotiers mal équarris, reliés
entre. eux par des amarrages dont.les combinai­
sons élégantes feraient pâmer d'envie nos plus
fins gabiers. Aux poutres étaient suspendus' des
plats en bois- et une collection bien tentante de
casse-tête aux formes bizarres.
Je vis aussi, dans un coin de la case, des pote­
ries,' d'autant plus curieuses que les Fidjiens sont
les seuls Océaniens qui fassent.usage d'ustensiles
en terre. Ces vases sont modelés à la main par
les femmes, puis passés au feu et vernis avec la.
résine du pin d'Australie.
Ajoutez à ces objets quelques instruments de
pêche, lances dentelées ou tridents en bois de
palétuvier, et vous aurez la description complète
d'un intérieur fidjien.
De meubles, point.
Sur le sol, une couche d'herbe desséchée, recou­
verte d'une natte, suffit- à ces sauvages, dont le
sommeil fait pourtant honneur à la literie, car
ils sont gens à dormir pendant vingt heures sur
vingt-quatre; la nature.en mère indulgente, pour­
.voit à leur entretien.
Au milieu de la case et assis en cercle, se
trouvaient groupés les anciens de la tribu, occu­
pés à mâcher-gravement la racine de kava, qu'ils
rejetaient, sous forme de petites pelotes, dans un
_grand plat placé devant le chef, un vieux de la

piliers

.

-

-

�EN OCÉANIE

à mine rébarbative. Trois femmes, plus
laides que les sorcières de Macbeth, aux oreilles
percées de trous énormes, aux joues fardées de
safran, aidaient à cette importante opération du
kava, boisson fade et stupéfiante dont l'absorp­
tion est le préliminaire indispensable de toute
manifestation de la vie sociale dans l'Océanie

vieille,

-

centrale. La première de ces mégères versa une
certaine quantité d'eau sur les boules du kava
mâché et qui déjà fermentait sous l'action de
la salive, puis remua à pleines mains le liquide
pour le clarifier. Munie d'un paquet de filaments
d'une sorte de mauve semblable à du chanvre et
destinée à décanter la liqueur, la seconde retira
avec soin du plat à kava toutes les parties de la
racine restées en suspension, laissant à la der­
nière le soin de verser l'horrible breuvage dans
la coupe en coco sculpté. Pour la distribution du
kava, un Canaque, placé près' du chef qui prési­
dait la réunion, fit l'appel des personnes présentes,
sauf de ce haut dignitaire ; chacune d'entre elles
était servie d'après son rang dans la hiérarchie
du pays, frappait par trois fois ses mains l'une
contre l'autre quand elle était nommée, et avalait
d'un trait le contenu de la coupe.
Après cette cérémonie, dehors, sous un bou­
quet de cocotiers, pendant que les jeunes gens
frappaient en mesure sur des troncs d'arbres
creusés, tambours primitifs, ou soufflaient à
qui mieux mieux dans des flûtes de Pan et des
conques marines, plusieurs jeunes filles procédè­
rent à la toilette de la mariée i une longue pièce
de tapa blanche, parfumée au santal, fut déployée

�MON

SÉJOUR

AUX

îLES FIDJI

193

et enroulée autour de la patiente, dont les formes
opulentes se trouvèrent emprisonnées dans une
sorte de maillot; l'extrémité supérieure de la tapa
s'épanouissait en encadrant la nuque avec
élégance, comme une collerette Henri IV; l'ex­
trémité inférieure formait, derrière, une longue
traîne tombant d'un lai d'étoffe disposé en éven­

tail.

Un collier de dents de cachalot, ancienne
monnaie du pays, complétait, avec une couronne
d'hibiscus écarlate et de gardénias, ce singulier
accoutrement.

Comme

je dévisageais,

sans

façon peut-être,

sa

future moitié, le marié, que je n'avais pas encore
eu le plaisir de voir et dont le costume ne différait
guère de celui des autres guerriers présents,
s'approcha de moi et me regarda avec des yeux
qui me firent tristement augurer du bonheur de
ce futur ménage. Cet homme-là devait certaine­
On com­
ment avoir le caractère mal fait.
-

mençait, d'ailleurs, à trouver en général que ma
visite se prolongeait un peu. Ne voulant pas
attendre qu'on me signifiât mon congé, je partis,
mais seulement après avoir vu les époux échan­
ger leur foi en se partageant, sans couteau
ni fourchette, un petit cochon rôti, symbole
prosaïque de la communauté des biens..., unique
forme de l'hymen, souvenir des vieux usages,
chez ce peuple dont le fétichisme grossier a
disparu devant la civilisation, sans que la reli­
gion la plus répandue aux Fidji, le protestan­
tisme, ait fait pour le remplacer des adeptes
sincèrement convaincus. Les ministres wesleyens

�EN

194

OCÉANIE

comptent pourtant trois fois plus de néophytes
dans ces îles que n'en ont les missionnaires ma­
ristes i ce succès apparent provient évidem­
ment de la liberté de discussion de la Bible,
source d'interminables causeries, à la veillée,
pour ces Océaniens, les plus grands bavards de
la terre.
En sortant du village, je m'arrêtai sur une
hauteur, et, à travers le feuillage grêle des arbres
de fer qui m'entouraient, je découvris enfin cette
superbe vallée de Rewa, arrosée par une grande
rivière.
Quel bonheur pour moi de contempler son
cours sinueux 1 Depuis près de deux ans de
séjour en Océanie c'était la première fois que je
voyais une vraie riinère, coulant dans la plaine.
J'étais las du spectacle des torrents.
Sans tarder davantage, je résolus de descendre
directement de la montagne dans la vallée de la.
Rewa. Ces descentes-là sont souvent difficiles en
Océanie, quand il a plu et que l'humidité a désa­
grégé la couche peu épaisse de terre dont le
versant granitique des montagnes est couvert i
les arbrisseaux, dont l'appui est indispensable au
touriste, ne tiennent plus alors au rocher ou
Malheur à lui s'il s'y crampon­
presque plus.
ne 1... La tige, toujours souple, se tend sous l'ef­
fort du bras, mais la racine est sans résistance,
-

la terre grasse se détache, motte par motte, sous
les pieds; et c'est d'éboulements en éboulements
que l'on roule jusqu'au fond du val. Ce mode de
locomotion n'eut pour moi d'autre inconvénient
que de transformer en haillons mon veston de

�MON

SÉJOUR

AUX

îLES FIDJI

1%

chasse et de teindre en noir mon pantalon blanc;
mais ces détails bien insignifiants pouvaient
pourtant me valoir des ennuis. Aux Fidji, comme
à. Paris, quoi qu'on puisse croire, l'habit fait un
peu l'homme..... Civilisation oblige 1 Le vête­
ment est une des supériorités que nous envient
les sauvages; j'en ai vu souvent palper avec inté­
rêt les pans de mes habits et m'inviter sans façon
à pratiquer en leur faveur la charité de saint
Martin.
Ma dégringolade devait, nous le verrons, en
me donnant l'apparence d'un pauvre-diable, me
ménager de piquantes réceptions.
Pour gagner la rivière, dont j'étais encore loin,
il me fallut, une fois dans la vallée, marcher sous
bois en suivant le lit d'un torrent tantôt d'un
aspect gracieux, tantôt creusé au milieu d'exca­
vations profondes, d'où surgissaient des roches
d'aspect terrifiant, travaux merveilleux des Titans
de la mythologie polynésienne. A chaque détour
de la coulée, les surprises se renouvelaient
comme les changements à vue de quelque féerie
dans un monde enchanté. C'était la prairie riante
où je rencontrais un couple d'amoureux, venant,
selon la coutume océanienne, passer dans la soli­
tude le premier mois de la lune de miel; une
hutte en branchages, les fruits d'un arbre à pain
qui l'ombrageait, suffisaient à ces tourtereaux
noirs. Ou bien c'était une suite de défilés déserts,
interrompus brusquement par des cirques dont
les murailles de basalte, largement crevassées,
abritaient des fara, ces arbres fantastiques qui
peuvent nous donner une idée des monstruosités

�EN

OCÉANIE

des premiers âges du monde. Cette
nature, si variée, n'était animée que par les con­
versations bruyantes des perruches et le bruit de
crécelle que font entendre les grosses cigales. Il
ne faut pas oublier non plus les aboiements du
pigeon hurleur, qui si souvent m'ont trompé. Je
me figurais toujours me trouver dans le voisinage
d'une case cachée par la futaie, et préparais mon
bâton pour défendre mes mollets contre son
Arrivé à l'endroit d'où partait tout le
gardien.
tapage, je n'apercevais plus que l'oiseau moqueur
qui prenait son vol en se riant de moi.
Parvenu, après bien des marches et contre­
marches, sur les bords de la Rewa, je tombai
tout à coup, sans transition, du milieu le plus
sauvage, dans un centre de civilisation merveil­
leuse; je veux parler des immenses plantations
de cannes à sucre de la Colonial sugar rafining
Company, la plus riche, la mieux organisée, des
associations commerciales de ce genre. Je fran­
chis des arroyos fangeux, limites des propriétés
de la Compagnie, et remarquai, sans m'y arrêter,
plusieurs constructions européennes où habitent
les agents anglais chargés de surveiller les tra­
vailleurs. Ces foreign-labours, indigènes des îles
Salomon, couraient comme des fourmis au
milieu des cannes géantes, coupant celles qui
étaient arrivées à maturité, les dépouillant de leurs
feuilles, les chargeant sur des chariots pour les
Cet
transporter jusqu'à l'usine de Nausori.
établissement, d'une importance considérable,
élevait, de l'autre côté de la Rewa, ses hautes
murailles, que la fumée n'avait pas encore eu le

végétales

-

-

�MON

SÉJOUR

AUX

îLES FIDJI

197

temps de noircir; l'inauguration n'en avait eu
lieu en effet que le 17 août 1882, un mois seu­
lement avant mon passage.
Un pêcheur canaque voulut bien me prendre,
moyennant quatre shilling, dans sa pirogue, et
je pus ainsi traverser le fleuve, très large et fort
rapide en ce point. La porte de l'usine ouvrait
sur la berge, à
deux pas de l'endroit 01'1 je

débarquai.
j'entrai
Un grand diable,
-

sans
au

façon.
maintien

correct

et

sévère, fils d'Albion à n'en pas douter, s'avança
aussitôt vers moi, me dévisagea, et, peu satisfait
de son inspection (j'étais mis comme un voleur),
daigna m'inviter à me retirer: « Go out! go
out! »- C'était bien là le représentant de la
race britannique dont nous parle Aylic Langlé
dans l'Homme de rien: « Un Anglais long, mai­
gre, blême, avec des cheveux roux et des angles
à tous les coins du corps, qui se promène à
travers le monde, enfonçant ses coudes dans les
côtes de tous ceux qui le gênent et au besoin
leur passant sur le corps... »
Pour toute défense, je présentai dignement au
portier soupçonneux la carte que m'avait gra­
cieusement envoyée la veille, avec un mot de
recommandation, un des aides de camp de
M. des Vœux, le gouverneur actuel. Mon homme
courba alors son échine et m'introduisit dans
le bureau du gérant cl e la raffinerie, un ingé­
nieur fort aimable, qui me fit les honneurs de
son domaine.
Ce splendide établissement de
Nausori possèdeçun outillage considérable et se
trouve muni des derniers perfectionnements i

�EN

OCÉANIE

visitant, je ne pouvais m'empêcher d'admirer
constance des colons australiens qui, en
deux années à peine, ont tranformé une forêt
vierge en cultures florissantes et utilisé les pro­
grès de la science industrielle au centre d'un
en

le

cette

pays nouveau où tout était à créer.
Il est vrai que le sol, composé, sur une pro­
fondeur de plus de trois mètres, de laves désa­
grégées et de détritus végétaux, favorise singu­
lièrement les efforts des immigrants européens i
ils récoltent beaucoup de coton et autres textiles,
du maïs, du coprah, des épices diverses. Les
bois de construction sont fort beaux et entrent
dans les produits d'exportation avec la nacre,
l'écaille de tortue, la fibre de coco préparée,
la biche de mer. Le commerce du sucre l'em­

porte cependant

aux

Fidji

sur

tous les autres.

En 1882 l'usine de Nausori produisait 25,000
kilogrammes de sucre par jour, et le chiffre de
son exportation annuelle s'élevait à 180,000 livres
sterling. "D'après des données récentes, cette
évaluation serait à quadrupler pour l'année 1887
Malgré cette redoutable concurrence de la
grande Compagnie sucrière, qui passe pour être
la première du monde, des industriels plus
modestes ne craignent pas de mettre tous leurs
capitaux dans des entreprises de même genre-à
Viti-Levou, et la réussite couronne leurs efforts,
puisqu'en r882, déjà, la valeur totale de l'exporta­
tion du sucre des Fidji montait à 45°,000 livres
sterling, dont 27°,000 à l'actif de ces établisse­
.

.

ments

A

particuliers.

Nausori,

dans la

grande

cour

de l'usine,

je

�MON

SÉJOUR

AUX

îLES FIDJI

199

pus voir de près la colonie d'Indiens de Cal­
cutta que la Compagnie a prise à sa charge.
Ces coolies, venus en Océanie avec leurs familles,
sont peu appréciés du gérant de la raffinerie, qui
se plaint de leur paresse; leur nonchalance
morale égale d'ailleurs leur faiblesse physique.
Les hommes sont étiques et de misérable aspect;
les femmes, assez jolies, passent la moitié de
leur temps accroupies, chantant l'éternelle chan­
son hindoue qui endort leur marmaille nom­
breuse, ou faisant luire au soleil les bracelets de
cuivre et autres colifichets dont elles se parent à
-

profusion.
Je sortais de l'usine et me promenais dans le
village canaque de Nausori, quand mon regard
s'arrêta sur cette étonnante enseigne: Hôtel de
France, qui surmontait la porte d'une case cons­
truite à l'européenne. Je me présentai immé­
diatement au propriétaire de. l'immeuble et fus
vite édifié sur son compte. C'était un émigrant de
Pondichéry, venu à la suite des Indiens de Cal­
cutta en
sur

le

gagnant

paquebot:

son

passage

cet

comme

cuisinier

étrange original bara­

sabir inintelligible et cumulait cinq
Tout en rasant les favoris d'un
grave colon, qui se laissait. écorcher flegmati­
quement, le Figaro de Nausori parvint, en effet,
à me faire comprendre qu'il était aussi restau­

gouinait un
professions.

-

rateur, peintre, blanchisseur et jardinier.
Pensant qu'un homme dont la vie était aussi
bien remplie ne pouvait perdre son temps avec
un vulgaire promeneur comme moi, je n'abusai
pas de

son

hospitalité

et

poursuivis

ma

route sur

�200

EN. OCÉANIE

Rewa. Je cherchais à m'orienter pour abréger
mon chemin autant que possible, quand vint
à passer une caravane d'indigènes qui se ren­
dait précisément à Rewa. J'avais donc enfin
trouvé des guides!
Je fis connaissance avec le
chef de la bande en lui offrant quelques objets
de pacotille dont j'avais eu soin de garnir mon
havresac, et je me mêlai à la file indienne qui
serpentait sur la berge étroite de la rivière.
Après avoir traversé à la nage trois bras pro­
fonds du Waï-Levou et passé devant plusieurs vil­
lages fraîchement blottis dans les bois, je rencon­
trai un enfant de la mission de la Rewa, que je
reconnus au rosaire dont il avait entouré son cou
comme d'un collier: ce néophyte parlait un latin
de cuisine bien amusant et offrait de me conduire
au bono pater Faoier, le missionnaire dont on
m'avait recommandé les travaux sur les Fidji.
J'acceptai, et en cinq minutes j'arrivai au jar­
din du vieillard, qui depuis 1832 a renoncé
aux délices de la mère patrie, pour tenter de mora­
liser les naturels de Viti-Levou.
Le jour baissait alors sensiblement; le mis­
sionnaire, assis sur un banc de pierre, devant sa
case, n'en lisait pas moins attentivement un
numéro de la Gazette de France, datant de plus de
six mois, pour voir, sans doute, les nouvelles du
-

pays

....

Dois-je l'avouer? l'accueil de ce vénérable
compatriote ne fut pas pour moi beaucoup plus
honorable, de prime abord, que celui du fac­
totum de la

raffinerie.
Décidément ma mise

ne

prévenait

pas

en ma

�MON

faveur.

-

SÉJOUR

AUX

ÎLES FIDJI

Le soleil avait bien séché

201

mes

vête­

après chaque bain forcé pris dans les
eaux du Waï-Levou, mais le limon de la rivière,
aux abords escarpés et vaseux, n'avait pu, hélas 1
s'évaporer en même temps 1 On pouvait croire
que j'avais, huit jours durant, vécu dans la
brousse, et, quand je me fis connaître, M. Favier
ments

s'excusa en me disant que son isolement l'obli­
Il convint
geait à de grandes précautions.
enfin qu'il avait été effrayé de ma venue impré­
vue, ayant, quelque temps auparavant, faute de
renseignements, donné asile à un évadé de Nou­
méa recherché par la police anglaise 1
J'en
ris de si bon cœur que le P. Favier m'offrit im­
médiatement de partager son dîner: trois toma­
Il devait le lendemain
tes et une jatte de lait.
pousser la complaisance jusqu'à me reconduire
à Suva et me faire explorer le delta du Waï-Le­
vou dans la péniche de la Mission, tout en
me narrant les vieilles légendes dont il a le
-

-

-

monopole.
Je tombais

de sommeil; le missionnaire m'a'
bandonna alors (non sans me faire remarquer
de cette concession; ce qu'il appelait
la chambre de Monseigneur
un coin de sa
maisonnette où logeait l'évêque dans ses tour­
nées. Le lit, fait de simples cordes en fil de coco
entre-croisées et tendues sur un châssis en bois,
ne me donna pas, je l'avoue, une haute idée du
luxe des Maristes en Océanie.
J'allai m'endormir, quand une lueur étrange et
subite illumina la chambre
Croyant à un in­
cendie, j'ouvris précipitamment la fenêtre et fus

l'importance

-

.....

�EN

202

OCÉANIE

ébloui par un ilot de vapeur blanche. C'était
l'usine de Nausori qui projetait jusque sur les
campagnes de Rewa les rayons puissants de la
lumière électrique, pour éclairer sans doute une
troupe de travailleurs attardés dans les champs
de cannes.
De la lumière électriqne à Viti-Levou 1
c'est encore ce que j'y ai vu de plus singulier 1
Devant la Mission, des Canaques regardaient,
...

en pérorant bruyamment, ce spectacle que
leur offrait la civilisation la plus avancée. Par
quelle série d'étonnements ces sauvages d'hier­
doivent-ils continuellement passer en face de
ce
développement prodigieux de l'industrie

tout

anglaise 1
Je m'éveillai

tard le lendemain et fut surpris
yeux, de me trouver couché,
tout habillé, sur un grabat qui ne valait certes
pas ma couchette de bord, quelque incommode
qu'elle fût, Il était déjà huit heures; le P.
Favier vint frapper à ma porte pour me prévenir
discrètement qu'il allait dire sa messe. « Vous
»
savez que c'est aujourd'hui dimanche
fit-il
ouvrant les

en

...

simplement. Je compris.
((

Vous pouvez compter

sur

moi, dans le

banc

des

marguilliers, répondis-je en riant au brave
prêtre, à moins que mon costume, qui n'a pas
changé depuis hier, ne me rende indigne d'un tel
honneurl
Vous n'êtes pas d'une propreté irréprocha­
ble, il faut bien l'avouer, r-epartit le mission­
naire, mais nous n'avons pas le temps de faire
-

la lessive avant l'office. Votre histoire est d'ail-

�MON

leurs

connue

SÉJOUR

AUX

ÎLES FIDJI

de tout le pays; les

203-

Canaques

trop potiniers pour n'avoir pas jasé déjà de

sont

votre

arrivée à Rewa ; vous êtes donc présenté
d'avance à mes paroissiens. Venez à la messe, si
cela YOUS va; j'en serais heureux, mais ne vou­
drais en rien vous importuner.
Non seulement j'assisterai à la messe, mais
je sonnerai la cloche pour y appeler vos ouailles! »
Et, saisissant la corde du bourdon qui était
suspendu dans un clocher provisoire, à quelques
pas de la petite église, je fis retentir les échos
d'alentour d'un étourdissant carillon; le P. Favier
était ému jusqu'aux larmes.
Singulière existence que celle de ce religieux,
vivant seul, depuis de longues années, au milieu
d'un peuple sauvage et hostile à la foi catholique,
bravant toutes les humiliations, toutes les épreu­
ves, pour poursuivre son but avec un mélange
de fermeté et de douceur vraiment admirable!
La tâche des missionnaires maristes est des
plus difficiles; ils doivent lutter contre les minis­
tres protestants, qui n'usent pas toujours envers
eux des armes les plus courtoises.
La mission des Maristes aux Fidji a eu beau­
coup à souffrir, au mois de mars 1886, du
terrible cyclone qui s'est abattu sur ces îles en
détruisant plusieurs églises et des villages entiers;
mais ces désastres matériels ne peuvent décou­
rager les vaillants missionnaires, qui ont mainte­
nant un chef éminent dans la personne du nou­
-

.

veau

vicaire

avons

pu

apostolique, Mgr Vidal, que nous
apprécier pendant un séjour aux Samoa.

�EN

2°4

OCÉANIE

x

RETOUR EN FRANCE
DES

LA

-

LÉGENDE

ALCYONS

Connaissez-vous l'alcyon, cet oiselet des mers,
que le vent?
Les druidesses de Sein, vierges folles à la che-

plus léger
•

velure d'or, l'invoquaient comme un esprit pur,
les poètes le chantent clans leurs ballades, les
matelots le vénèrent.
L'alcyon a pour domaine la haute mer, son
audace se joue de la tempête. Le jour, à tire­
d'aile, il poursuit le navire dont les voiles s'en­
flent ainsi que cles outres pleines; la nuit il se
repose sur la crête des flots. Le bruissement de
la vague l'endort, l'écume qui la frange l'enve­
loppe pendant son sommeil comme un lit de
mousse

.

.

L'élément monstre protège le plus petit de
familiers aériens, l'Océan berce le pygmée

ses

...

*
*

L'alcyon

".

'.'

semble inviolable.

nément au-dessus des

-

Il vole

bastingages;

une

impu­
légende

�EN

RETOUR

FRANCE

205

le défend contre les

entreprises du matelot, ce
Bien insensé qui
croyances naïves.
voudrait à bord lui tendre des pièges, attenter à
sa liberté ou à sa vie!
Un simple fil, flottant au gré de la brise, cap­
ture le damier au corselet d'argent et de jais.

rustre aux

-

rostre puissant, à la
prend à l'hameçon que
appât grossier L'alcyon n'a rien ft

L'albatros,

superbe
cache

ce

un

au

vorace

envergure,

se

...

craindre.
Certes, il n'est pas invulnérable, le
plomb de nos fusils peut l'atteindre et le blesser
à mort, mais la malédiction du ciel frapperait tôt
ou tard
l'impie meurtrier
-

...

'"

'"

'"

Voulez-vous sonder ce mystère? Interrogez le
venu, le plus ignare des matelots de
pont, ce Breton qui veille au bossoir, mâchon­
-nant son tabac avec un mouvement des lèvres
devenu machinal. Demandez-lui d'où sort cet
oiseau privilégié, à quelle famille il appartient.
"
A quelle famille? vous répondra-t-il dans son
jargon, mais à b nôtre, ierrien ! Ne savez-vous
pas que ces oisillons-là sont quasiment les esprits
des camarades morts sans confession et dont la
carcasse blanchit au fond de l'eau? S'ils tour­
nent autour de nous, c'est à seule fin de nous de­
mander passage
ils voudraient revenir au pays,
les pauvres 1 »
Et il vous montrera du doigt la bande errante
des alcyons qui sautillent dans le sillage du na­
vire sans-jamais en perdre la trace.

premier

...

�.2.0.6

EN

OCÉANIE

La rêverie enfantine de ce matelot a quelque
chose de touchant. Contemplatif par métier, il
est poète à sa manière; sa simple pensée vient
du cœur.

Voyez-les,

en

effet,

ces

âmes

en

peine,

vole­

.agrès, sur le gaillard d'arrière
Ne paraissent-elles pas vous prier de les prendre
en pitié? vous supplier d'abréger leur exil loin
tant autour des

.....

de la patrie, loin du village où le marin se repo­
serait si tranquillement de sa campagne en ce
monde, dans un coin de cimetière qu'égaye le
chant de la fauvette, à l'ombre de l'église de
granit, au milieu des folles avoines et des lierres?
Il dormirait si bien sous la chaude épaisseur des
mousses plantureuses, à côté des «vieux» qui
tristement se sont éteints sans avoir revu leur
enfant 1
'"
'"

'"

Je revenais en France après plus de deux ans
d'absence, quand j'eus pour la première fois le

spectacle d'une mort en mer.
officiers, réunis au carré, çausaient joyeu­
sement en attendant l'heure du déjeuner: « Nous
ne devons plus guère nous asseoir qu'une dizaine
triste

Les

de fois devant cette table à roulis 1 Il disait
bâillant un enseigne qui regrettait souvent de
pouvoir permuter dans la cavalerie.

en
ne

Vous trouvez cela drôle? ripostait un fanati­
de la mer; quand vous aurez passé huit
jours chez papa, vous en aurezassez, croyez-moi,
vous demanderez à embarquer 1
-

que

�RETOUR

EN

FRANCE

Je parie que non 1 Je parie que je donne
démission 1 hurlait le mécontent, une des bel­
les voix de commandement de la marine fran­
-

ma

çaise

...

Parions, messieurs, parions 1

-

»

L'arrivée du médecin, qui venait de faire la vi­
site des malades de l'équipage, mit fin à tous ces
propos : « Mauvaise nouvelle, messieurs; Kerma­
gu, le quartier-maître, est au plus mal; il ne pas­
sera pas la journée. Il Les fronts se rembrunirent.
Ce Kermagu était un brave homme, mais un
Breton bretonnant, un entêté, et quand le méde­
cin lui disait : « Mon ami, il faut manger peu, »
le malade haussait les épaules dans son hamac et
marmottait entre ses dents: « Ce carabin de
malheur veut me faire mourir de faim 1 »
Quand le major s'était éloigné, Kermagu
voyait son meilleur ami, son matelot; ils com­
mentaient ensemble les prescriptions de la Fa­
culté et trouvaient draconienne celle de la diète.
« Ne
pas manger 1 autant valait mourir tout de
»
suite
L'infirmier venait-il porter au malade.
une bonne tasse de lait, le matelot de
Kermagu
se retirait, furieux, criant à l'injustice!
Une
heure après, il passait de nouveau devant le ha­
...

-

furtivement y glissait quelques provisions,
de bœuf conservé, du pain, voire
même de la choucroute bien sure, car il aimait
les acides, Kermagu, il en raffolait.
Un soir, son ami; tout joyeux, lui offrit un fla­
.con plein de vinaigre qu'il avait réussi, après
bien des tentatives, à chiper dans la cambuse pour
«
Ce dernier s'en
passer l'envie du malade ».
mac

des

et

morceaux

-

�208

EN

OCÉANIE

régala pendant la nuit
le fond de la gamelle

des fayols bouillis,
fournisseur ordi­
naire. A la visite du lendemain, le médecin
constatait qu'il était perdu sans ressources.
avec

de

son

'"

...

*

Yvonnio Kennagu était étendu sur la cou­
chette de l'hôpital; son visage émacié avait déjà
la couleur parcheminée du cadavre, ses yeux
étaient vitreux et fixes, attendant la mort.
De
ce beau gars de Bretagne il ne restait plus qu'une
ombre livide.
L'agonie surprenant cette jeunesse au milieu
de son épanouissement, l'étouffant dans ses
forces vives, était affreuse à voir. Le pauvre
Yvonnic ne paraissait pas souffrir cependant. Ii
était inerte et muet, écoutant les prières des
hommes qui l'entouraient.
En cherchant dans
les armoires du carré, on avait trouvé une Imita­
tion de Jésus-Christ. Un fourrier l'ouvrit au ha­
sard et cita à haute voix ce passage: « Dieu pro­
tège l'humble et le délivre; il aime l'humble et
le console; il s'incline vers l'humble et lui prodi­
gue ses grâces, et après l'abaissement il l'élève
dans la gloire. 1)
Sur ces entrefaites, arrivèrent deux hommes de
l'équipage, devant lesquels tous les assistants'
s'inclinèrent: c'étaient des parents, des Kerrna­
La famille a toujours été nombreuse
gu aussi.
et pauvre; on y est marin de naissance.
Les nouveaux venus voulaient « fermer les
yeux au cousin ».
....

-

-

�RETOUR EN FRANCE

Le plus jeune, un novice à la jolie figure,
tournait lentement entre ses doigts son lourd
bonnet de laine, d'un air embarrassé; l'autre,
un vieux quartier-maître de manœuvre, le doyen
du bord, fin gabier, mais ne sachant ni A ni B,
se sentait terriblement ému. Le moribond était
son filleul, le fils de son frère. « Pourquoi les
anciens comme lui restaient-ils, tandis que l'hon­
neur et l'espoir des Kermagu s'en allait avant son
tour? C'était trop fort, pas vrai? Il avait ses
trois cents mois de mer et droit à sa retraite, lui;
pourquoi n'avalait-il pas la gaffe au lieu d'Yvon­
nic? »
Enfin il voulut embrasser son fiyeu, lui parler
une dernière fois. Se penchant vers l'agonisant,
il le baisa rudement au front et ne trouva que ces
mots à lui dire: « Yvennic, as-tu soif 1 Il
Yvonnic ne répondit pas, il ne pouvait plus
entendre.

***
Une partie de l'équipage était occupée dans le
faux pont à la visite des sacs. C'était un samedi,
il fallait que tous les effets fussent propres pour
Qui astiquait ses
l'inspection du lendemain,
boutons de cuivre, qui faisait un point à sa
vareuse : le matelot sait se passer de femme.
Ces hommes, d'ordinaire si bruyants, étaient
devenus taciturnes; la grande nouvelle circulait
de groupe en groupe : « Kermagtt est mort 1 »
En haut sur le gaillard d'avant, même stupeur.
En dehors des appels stridents du sifflet de ma-

-

_

nœuvre, pas

un

bruit, pas

une

parole...
14·

�210

EN

OCÉA1\"IE

Un soleil radieux dorait la mer, que caressait
jolie brise de sud-ouest. Le bateau se dandi­
nait gaiement, sous ses· voiles pleines. Ce bon
navire était las de ces longues pérégrinations et
faisait des siennes pour revenir vite au pays.
Le second, qui se promenait de long en large
avec l'officier de quart, à l'arrière du bâtiment,
vint à mander le maître voilier. « Vous allez
ensevelir Kermagu, lui dit-il; choisissez un beau
morceau de toile neuve et faites-nous cela pro­
prement, n'est-ce pas? » Le voilier, qui s'attendait
à la corvée, un devoir de métier, s'inclina sans
une

répondre,
A huit heures du

page

aux

soir, le clairon appela l'équi­
postes d'inspection. Les matelots se

rangèrent sur deux lignes parrallèles, les maîtres
arrivèrent, puis le commandant et l'état-major.
On alla chercher le corps. Complètement enve­
loppés d'une toile cousue en forme de sac, les
restes d'Yvonnic reposaient sur une planche que
portaient des hommes de corvée; aux pieds
-

étaient attachés de gros sacs de sable.
On se sentait frissonner, "par cette nuit grise,
en voyant le fantôme qui semblait mû par une
force mystérieuse et lentement cheminait sur le
pont, à la lueur pille des fanaux de combat; les
porteurs disparaissaient à demi dans l'ombre, on
n'apercevait que le corps rigide, dont les formes
se dessinaient sous la toile blanche. A l'impres­
sion produite par cette apparition fantastique se
joignait celle de la mise en scène, naturellement
si imposante: cet équipage silencieux et morne,
ce navire glissant légèrement sur la surface des

�RlU'o.UR EN FRANCE

IlII

flots, .cette nuit .triste jetant son voile sur l'im­
.mensitë de l'Océan.
Le charpentier enleva dans Ie .hordage un
panneau mobile qui se trouvait .auprès d'un
canon des
gaillards. Une ouverture béante échan­
cra alors la ligne sombre des bastingages, lais­
sant voir le gouffre sans fond.
Survint Un
coup de roulis et une gerbe d'eau entra par le
trou, arrosant le pont .d'une pluie ruisselante de
diamants. La mer était phosphorescente; elle se
paraît, la coquette, pour recevoir son matelot.
la prière 1 » dit le commandant.
« Faites
Toutes les têtes se découvrirent pendant qu'un
timonier récitait l'Oraison dominicale. Puis,
se tournant vers l'officier de quart, le comman-

.

dant fit un signe.
Tout est-il prêt pour l'immersion? demanda
Nous sommes parés à larguer, capi­
l'officier.
.taine 1
répondit le maître de manœuvre.
Deux matelots tenaient la planche inclinée
au-dessus du panneau ouvert.
«
Sur le bord 1 » commanda alors l'officier;
deux canonniers se rangèrent de chaque côté de
l'ouverture, la main droite au bonnet, pour sa­
-

-

-

luer, distinction généralement

réservée

aux mem­

bres de l'état-major, suprême honneur pour le
brave qui allait quitter le bâtiment,
Le maître de manœuvre fit lentement résonner
son
on entendit un dernier cri :
coup de siffiet,
u
Larguez 1 Il et le corps roula dans l'abîme, les.
-

pieds

en

avant.

Tout ému,

je m'accoudai

sur

et, regardant la mer, je songeai

les

bastingages,

au

sort de ce

�EN

212

OCÉANIE

malheureux qui mourait si près de revoir ses
côtes de Bretagne, au retour d'une longue cam­

pagne

aux

antipodes.

Un frôlement d'ailes
«

Kermagu!

»

me tira de ma rêverie...,
exclama l'homme de faction à

la bouée.

C'était un alcyon.i...
L'oiselet tournoyait près de nous, suivant le
navire qui courait grand largue, le cap sur la
France.
-

�ANNEXION DES ILES

SOUS

LE

VENT

213

APPENDICE

ANNEXION DES ILES SOUS-LE-VENT

Droits de la France

juin I847
1887.

-

et ses

La convention du I9
l'archipel Tahiti.
Convention du 24 :octobre
conséquences.

sur

Quelques

-

-

détails

sur

les îles Sous-le-Vent.

Les instructions données en 1843 au capitaine
de vaisseau Bruat, gouverneur des établissements
français de l'Océanie, commissaire du Roi près
de la Reine des îles de la Société, lui avaient
prescrit de porter successivement le pavillon du
protectorat sur les diverses îles qui se trouvaient
soumises à la souveraineté de Pomaré-Vahiné.
Dans l'origine du protectorat, aucun doute
n'avait, en effet, paru possible relativement à
l'extension de cette domination mixte sur l'en"
semble de l'archipel de la Société.
Le commandant Bruat eut le tort de ne pas
mettre immédiatement à exécution les ordres
qu'il avait reçus. Ce ne fut qu'en r845 qu'il crut
le moment venu pour' agir i il éprouva alors de la
résistance, le pavillon du protectorat fut abattu à
Huahiné, il y eut effusion de sang, et certains

�E�

OCÉANiE

indigènes excités par les missionnaires an­
glais, protestèrent contre le régime qu'on voulait
leur imposer, prétendant qu'ils ne relevaient pas
chefs

de la Reine de Tahiti et n'avaient pu être

com­

pris dans l'aliénation de souveraineté stipulée en
1842 au profit de la France.
Le gouvernement français s'émut de ces ré­
clamations et enjoignit à son représentant en
Océanie de procéder à une enquête sur les droits

.

de Pomaré-Vahiné à la souveraineté des îles
sous le Vent. Les nombreux témoignages recueil­
lis à Ge propos par la commission d'enquête
furent des plus concluants.
Les chefs indigènes, appelés à donner leur
opinion, avouèrent que les appels en matière
criminelle avaient toujours été portés en dernier
ressort devant les Pomaré, dans les circonstances
graves. Les jugements prononcés aux îles sous le
Vent par les juges du pays étaient souvent cas­
sés, puis réformés par les grands juges tahitiens.
Les criminels étaient conduits des îles sous le
Vent à Tarahoi, siège du gouvernement de
Tahiti, et mis' à la disposition du roi suzerain
qui avait même le droit de grâce,
A ces preuves, empruntées à la' législation
locale, s'en adjoignaient beaucoup d'autres, et
des plus importantes.
Les rois et les reines des îles sous le Vent
avaient plusieurs fois, par des actes solennels et.
consentis de leur plein gré, fait hommage de
leurs terres er de' leurs armées à la famille
régnante de Tahiti. La: suprématie de cette dy­
même:
nastie sur' tout l'archipel de la Société
:

a:yait

�ANNEXION

DES ILES SOUS LE VENT

215

son expression naïve et bien spéciale dans le
langage maori; le gouvernement de Tahiti était
le Hau-pahurahi, mot à mot: « Le gouverne­
ment dtt grand tambour» le' premier de tous.

La famille des Pomaré avait eu, de tout temps,
dans les différentes îles de la Société, des délé­
gués que l'on consultait dans les cas critiques;
ces représentants du souverain avaient droit aux
premiers honneurs. Si le roi ou la reine de Tahiti
daignait se déranger pour visiter en 12.ersonne les
îles sous le Vent, on y recevait « Sa Majesté»
en grande pompe et suivant des formes particu­
lières qui n'étaient pas réciproquement employées
pour la réception à Tahiti des rois des différentes
îles de l'archipel de la Société.
La paix ne pouvait être définitive, après, les
luttes d'île à Ile, que lorsque le gouvernement
tahitien l'avait sanctionnée.
Autre argument convaincant pour finir cet
exposé des droits de souveraineté des rois tahi­
tiens
: Le même pallillon couurait tout l'archi­
pel, et les bâtiments construits aux îles Sous le'
Vent ne pouvaient naviguer sans avoir obtenu'
leurs papù:rs de bord de Pomaré qui les signait.
En exposant au Ministre de la marine les
résultats caractéristiques de cette enquête appro­
fondie, le commandant Bruat déclarait très éner­
giqnement que -si le gouvernement français, se
laissant aller à un mouvement de générosité
contraire à tous les droits de notre protectorat
...

.

océanien, prononçait, pour mettre un terme au'
différend, l'indépmdance absolue des îles Sous le
Vent, il créerait de La sorte un cenne d' opposi..

�216

EN

OCÉANIE

tion contre tous nos intérêts
grande joie des missionnaires

en Polynésie, à la
anglais
Londres prétendit que les
.....

Mais le Cabinet de
chefs des îles Sous le Vent avaient sollicité avec
instance le protectorat de l'Angleterre; il n'au­
rait pas voulu acquiescer à cette offre, et deman­
dait simplement que l'indépendance de cette
partie de l'Archipel de la Société fût reconnue et
respectée. On ordonna alors à M. Bruat de ces­
ser d'une manière absolue toute
opération, toute
négociation qui se rattacherait à des vues de pro­
tectorat sm le groupe des îles Sous le Vent.
'"

C'était un renoncement aussi complet que pos­
sible à des droits' jusqu'alors incontestés.
Le Gouvernement anglais de son côté « fit
savoir à tous ses agents et officiers de service dans
ces parages qu'ils eussent à reconnaître l'indé­
pendance des îles Sous le Vent et à la respecter
en s'abstenant d'y exercer aucune influence poli­

tique.

n

Ces instructions officielles reçurent immédia­
tement leur exécution et Bruat dut se contenter
de hisser le pavillon du protectorat sur les îles
Tubuai et Mooréa à condition de n'y faire aucun
établissement, de n'y entretenir ni garnison, ni
autorité française, de ne demander aucun crédit
à la Métropole pour l'affirmation de notre auto­
rité dans ces deux localités.
L'accord intervenu entre les gouvernements
de la France et de -la Grande-Bretagne donna
lieu à la déclaration ou convention du 19 juin r 847

�ANNEXION DES ILES SOUS LE VENT

217

que signèrent notre ambassadeur à Londres, M.
de Jarnac, et lord Palmerston.
On recommanda au Gouverneur des établisse­
ments français de l'Océanie d'observerles dispo­
sitions du nouvel acte avec la plus grande
fidélité. Cette insistance, de la part du Ministre,
était motivée, car il prévoyait déjà le cas où les
chefs des îles sous le Vent, revenant sur leurs
premières protestations, viendraient à reconnaître
spontanément la souveraineté de Pomaré après
l'avoir d'abord niée. Le duc de Montebello
donna même l'ordre de faire respecter par tous
les pavillons l'indépendance des îles reconnue
d'un commun accord par la France et l'Angle­
terre.

Comme l'avait prévu le gouvernement, les
intéressés eux-mêmes prouvèrent plus tard com­
bien cette liberté, qu'on leur imposait pour des
raisons de diplomatie européenne, leur pesait

parfois

....

En août

1853, la reine de Huahiné, Teriitaria,
écrivait elle-même à l'amiral Febvrier-Despointes
qui traversait l'archipel sous le Vent pour aller
prendre possession de la Nouvelle-Calédonie, en
lui demandant très nettement le protectorat de
la France. Elle voulait, selon ses propres expres­
sions : « Placer le gouvernement sur la tête d'un
des fils de Pomaré et lui créer une protection
semblable à celle dont jouissait Tahiti.
«
Comprends donc bien clairement le sens de
mes paroles, Ô Amiral, parce que je suis moi­
même reine de cette île en mon droit, et que,
depuis les temps anciens jusqu'à ce jour, il n 'y a

1

�218

EN'

OCÉANIE'

pae eu de rois au-dessus de moi, ni, autre roi
que moi-même. D
Cette démarche resta, naturellement, sans
résultat.
Le régime bâtard auquel avaient été soumises
les îles sous le Vent ne- tarda pas à porter ses:
tristes fruits; Raïatéa, Bora Bora, Huahiné, de­
vinrent des asiles assurés' pour tous les flibustiers;
de l'Océan Pacifique. Le commerce de Tahiti
s'en ressentit vivement, les autorités françaises
étant absolument impuissantes pour mettre un
frein à la contrebande qu'exerçaient, dans les
eaux mêmes de l'archipel tahitien, les capitaines'
étrangers dont les goëlettes étaient en grande
partie armées avec des matelots indigènes.
En 1880, la situation était devenue très ten­
due. Nous devions répondre aux demandes de
protectorat formulées par les chefs' de Raïatéa et
de Taha, sous peine' de laisser l'Allemagne Olt"
l'Angleterre elle-même profiter de nos hésitations
'.

..

.

prolongées.
ne faut pas oublier que le consul Allemand
Tahiti était M. Godeffroy, gendre de M.
En r879 déjà, il était allé sur le croi­
Brander
seur. le Bismarck, établir un dépôt de charbon à
Raïatea. Les chefs de Raïatéa et de Taha furent
circonvenus par les officiers du navire de guerre
allemand qui voulaient Obtenir d'eux la demande
d'un "'ailé d�amitié avec l'empereur Guillaume.
M. Chessë fut averti de ces menées peu loyales
par la reine de Bora-Bora et ne resta pas inactif.
Le protectorat français accordé provisoirement
aux tles Sous le Vent et !lOUS réserve de l' annula-

Il

à

....

.

�ANNEXION DES' ILES SOUS LE VENT

219

tion de la convention de 1847, répondit aux
démarches de l'Allemagne.
Mais l'Angleterre poussa les hauts cris et un
arrangement intervint entre les cabinets de Paris'
et de Londres, qui décida que le protectorat
français serait maintenu pour une période de six
mois, afin de laisser le- temps aux deux gouver­
nements de voir aboutir leurs négociations.
Cet armistice diplomatique devait se prolonger
de six mois en six mois jusqu'à la fin de 1887.
La convention franco-anglaise du 24 octobre
1887 a mis fin à un état de choses assez ridicule
pour nous. Les résidents français en Polynésie
ont tous accueilli la nouvelle de l'annexion défi­
nitive des îles sous le Vent avec une satisfaction
patriotique bien vive; leur amour-propre national
avait été soumis pendant longtemps à bien des

épreuves 1..
Nous savons qu'après des conflits regrettables,
dûs surtout aux menées secrètes des missionnai­
res protestants furieux de voir cette proie leur
échapper, les chefs des fies sous le Vent sont
venus eux-mêmes demander solennellement au'
gouverneur à Tahiti l'annexion de leur pays au
domaine' colonial de la France.
Je ne crois pas inutile de donner en finissant,
quelques details sur les îles sous le Vent.
Les différents

journaux qui ont parlé des ré­
acquisitions de la France en Polynésie, se
'sont parfois' inspirés de statistiques inexactes. Je
ne puiserai mes renseignements que dans les
notes .que j'ai rapportées moi-même d'Océanie,
centes

_

�220

EN

OCÉANIE

un séjour de plus de six mois à Raïatéa et
dans les îles voisines.
On comprend parmi les îles sous le Vent:
Raïatea et Taha,
Huahinë,
Tupuai-Manu,
Ma­
Motu-Hi,
Bora-Bora,
Maupiti,
pétia,
Bellingshausen, enfin les Scill)', réunion
de petits îlots très bas et inhabités.
Les îles Bora-Bora, Huahiné, Raïatéa et Taha
sont les seules intéressantes. Les autres n'ont

après

-

�

-

-

-

-

-

aucune

importance.

Chacune de
son

ces

îles

avait,

gouvernement à part,

reine

et

un

avant

avec

un

l'annexion,
roi

bu une

conseil des chefs.

Les roitelets en question devaient tous obser­
comme le moindre de leurs sujets, les diffé­
rentes règles de la constitution dictée au conseil
des chefs par les missionnaires anglais de la
secte de Wesley.
ver,

La

superficie des îles sous le Vent est de
hectares; leur population, toujours en
décroissance, ne dépasse guère quatre mille ha­
30,0"0

bitants. Mais

une situation remar­
du Pacifique, et leurs ports
naturels bien abrités en feront des relâches
excellentes pour tous les navires qui franchiront
l'isthme de Panama en se dirigeant vers la Nou­
velle-Zélande ou l'Australie.

quable

au

ces

terres ont

centre

On considère Bora-Bora comme une posi­
tion militaire de premier ordre; l'ancien gouver­
neur .de Tahiti, M.
Chessé, qui a provoqué
l'établissement de notre protectorat à Raïatëa,
disait avec raison qu'un gouvernement pré-

�ANNEXION DES

ILES SOUS

LE VENT

voyant pourrait faire de

221

ce point stratégique le
Gibraltar de l'Océan Pacifique.
A Huahiné, le port d'Ellari offre un asile
assez sûr aux bâtiments de fort tonnage. Jusqu'à
présent, ce port n'a guère été fréquenté que par
des croiseurs français et anglais ou par les
goëlettes américaines et allemandes qui vont,
d'île en île, glaner quelques ballots de coton pour
compléter leur chargement.
Le commerce du coton et celui de l'amande
du coco dont on fait l'huile de coprah (qui sert à
la fabrication du savon commun), sont les seules
sources de transactions pour ce petit pays.
)II; On pourrait y planter, cependant, des caféiers
et'des vanilliers; les racines féculentes, I'arrowrcot
notamment, y poussent également très facilement.
Les indigènes sont trop paresseux et n'ont pas
assez de besoins pour s'adonner à la culture;
mais pourquoi des immigrants français ne
choisiraient-ils pas cette résidence, maintenant
que tout l'archipel de la Société s'abrite sousles
plis de notre pavillon?
Raïatéa (Ulitéa de Cook) et Taha, sont envi­
ronnées par une même série ininterrompue de
bancs de coraux, véritable digue formant autour
de ces îles une couronne coupée par des passes
qui s'ouvrent à l'entrée des baies dont les côtes
sont échancrées. La plupart de ces baies consti­
tuent autant de hâvres bien abrités; plusieurs
renferment des aigu ad es Où les équipages des
longs-courriers prennent. facilement de l'eau
douce au moyen de manches en toile.
Taha est une terre beaucoup moins importante
.

�o,cÉANIE

EN

222

sa voisine i le conseil des chefs n'y était
présidé que par un vice-roi qui .reconnaissait la
.suprématie de Tamatoa, souverain de Raïatéa,
Le mouillage de Téavarua, à Raïatéa, est
magnifique et pourrait, en temps de guerre,
servir d'abri à une division navale importante i
la baie est limitée par la digue que forme le récif

que

et par les deux îlots situés de 'chaque côté de la
passe dont la défense serait des plus aisées.
Cette île n'est pas précisément très saine; on y
souffre des fièvres paludéennes et de certaines
.affections comme l'éléphantiasis , mais on pour­
rait remédier à cette insalubrité, en .drainant .les
terres de la côte, en perçant des routes avec
chaussées et en jetant des ponts sur les ruisseaux
qui sortent des vallées pour aller à la mer.
Les Allemands ont vivement regretté notre
établissement définitif dans cette île dont la
situation est si avantageuse pour la marine
marchande en temps de paix et pour les croi­
seurs en temps de guerre. La compagnie alle­
mande océanienne a de grands entrepôts de
coprah à Uturoa, dans la baie où habite le roi
actuel de l'île, Tamatoa � elle nourrissait le secret
espoir de voir flotter dans ces parages le pavillon
prussien et avait déjà accaparé les deux tiers des
...

.

du ,pays
d'Uturoa .est un véritable port
avec des warfs qui facilitent singulièrement .les
opérations de chargement et de déchargement
pour les navires.
En résumé, si nous jetons un coup d'œil
-d'ensemble sur les nouvelles possessions de la

exportations
.

Ce

mouillage

.

�ANNEXION DES

.

ILES

SOUS

LE

VENT

223

France en Polynésie, .nous voyons que 'la con­
vention du 24 octobre 1887 n'a pas seulement
eu pour résultat de" mettre un terme à ùne
situation humiliante pour notre orgueil national,
mais encore de permettre au commerce de Tahiti
de se développer désormais sans encombre, en
dotant notre domaine colonial de terres fertiles
dont les premiers coups de pioche des colons
feront jaillir toutes les productions tropicales, en
fournissant enoutre à notre marine une série de
ports parfaitement sûrs,

FIN

�1
!!
MATIÈRES

TABLE DES

Pages
Préface
1.

II.
III.

-

IV.

-

V.
VI.
VII.

VIII.
IX.
X.

Les ILES

-

-

,

,

..

,

••

DE LA

SOCIÉTÉ..

.

.

.

..

.

.

.

.

.

..

..

.

.

.

.

9.

..

37

Une visite chez le

85

A Tahuata

..

.

.

.

..

.

.

.

..

père Fataua (Tahiti)
(Marquises)........................
pays des perles..........
,

Voyage au
L'archipel des WALLIS..
Les archipels SAMOA et TONGA..
Mon séjour aux îles FIDJI..
Retour en France. La légende'des alcyons

-

.

RAPA. LES GAMBlE:R. Archipel des MARQUISES...
Les TUBUAï et l'archipel de COOK..
.

-

7

1.......................

.

..

-

.

-

-

...

..

.

-

ApPENDICE.

-

..

..

..

.

.

..

.•

.

.

..

•

.

.

.

.

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.

..

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.

..

.

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.

.

.

•

.

.

.

.

.

,

.

.

.

.

...

Annexion des îles Sous·le·Vent...........

52

97

II3'

1271
140
171

2041
213

ERRATUM

C'est par

français

qu'on

erreur

Wallis

l'archipel

et

a

compris,

dans la

les il es de Cook

note de la page 32,

parmi

d'Océa1tie. Les 'Vallis forment

les

Etablissement�

protectorat spécial j
1::5 îles de Cook,' considérées jusqu'alors Comme dans la sphère
d'action de l'influence française, auraient été arbitrairement an
un

..

nexées,

le

d'Aukland

septembre dernier, s'il faut en croire une dépêche,
qui nous a été transmise récemment. (Octobre 1888.)

20

Bergerac.

-

Imp,

Nouvelle BOISSERIE

FRÈRES.

��</text>
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              <text>I- Les îles de la Société&#13;
II- Rapa, les Gambier, Archipels des îles Marquises&#13;
III- Les Tubuai et l'archipel de Cook&#13;
IV- Une visite chez le père Fataua (Tahiti)&#13;
V- A Tahuata (Marquises)&#13;
VI- Voyage au pays des perles : archipel Tuamotu&#13;
VII- L'archipel des Wallis&#13;
VIII- Les archipels Samoa et Tonga&#13;
IX- Mon séjour aux îles Fidji&#13;
X- Retour en France - La légende des Alcyons&#13;
Appendice - Annexion des Iles sous le Vent</text>
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              <text>Verconsin, Eugène (1823-1891) - Préfacier&#13;
Bar, Alexandre de (1821-1908) - Illustrateur&#13;
Mare, G. de - Illustrateur</text>
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