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                  <text>��AUX ILES

ENCHANTERESSES

�DU M�ME AUTEUR

Raiatea-la-Sacrée, 1902. Médaille de
la Société de

ciale de Paris.

Géographie

de 24 aquarelles de l'auteur.
de luxe.

",

Commer­

In-octavo, illustré

-

.

.

.

.

.

Edition

-

.

.

.

.

Fr.

20.­

Epuise.
614 dessins à la plume pour illus­
trer l'ouvrage du Prof. R. BRÜNNOW
Die Prooincia Arabia, trois volumes

grand in-quarto, Strassbourg, 1904,
1905 et 1909.
5

.

...

.

.

.

.

.

aquarelles pour illustrer le drame
persan de Miss L. CLIFFORD BARNEY
God's Herœs, 1909.
.

.

.

.

.

.

Fr. 250.-

�GRAP. VII.

�ç,;.ocJLJ ctJ

('�r
Çd�

pc&gt;S�

Aux Iles
Enchanteresses

ILLUSTRATIONS DE

L'AUTEUR

PARIS

LIBRAIRIE FISCHBACHER
33,

RUE DE

SEINE, 33

1912
Tous droits de traduction et de

reproduction

rœervés

�__

PRÉFACE.
E livre n'est pas une œuvre d'imagination.
Même pour quelqu'un qui aurait vécu la
vie tahitienne d'une manière tout intime,
il serait téméraire de reprendre le thème

des

amours

sujet,

de Rarahu

comme on

C'est

encore

en

cette nouvelle

Cythère:

le

dit, est épuisé.

moins

une

autobiographie.

Ce n'est pas non plus un ouvrage scientifique: il en
existe un grand nombre et l'auteur lui-même a donné
le compte-rendu de ses observations ethnologiques
dans

une

publication

antérieure

(').

Les éléments de beauté offerts au regard charmé
par la nature et les habitants des îles enchanteresses
de l'Océan

Pacifique sont

en

eux-mêmes

ques et prestigieux pour que leur
subsiste en de faibles croquis.

La vision inoubliable de ces
a

vécu

pendant quatre

ment vivante

au cœur

assez plasti­
poétique empreinte

plages

lointaines où il

années est demeurée constam­
de l'auteur,

qui

n'a

clore

qu'à

les yeux aux réalités présentes pour évoquer
acuité ses souvenirs personnels. Les notes et les

avec
cro­

de son voyage autour de la planète
quis pris
lui aident à préciser ces souvenirs, et avant que le
au cours

voile des années
voulu

en

fixer
rapidité

Dans la

quelle
(1)

L-

s'interpose inéluctablement,

nous

il

a

la trace.
de l'évolution

assistons,

tout

change,

Raiatea-la-Sacrée. Neuchâtel, r, 1902.

fantastique
tout passe

...

à la­

beau-

�8

PRÉFACE

coup de beauté naturelle disparaît pour faire place à
une autre beauté: celle des conquêtes prodigieuses de
la science. Les terres merveilleuses qui furent, il y a
un siècle à peine, le domaine exclusif du beau sau­
vage encore à l'âge de la pierre, seront bientôt de
vastes jardins tirés au cordeau, où les modernes
«Palaces» abriteront les milliardaires blasés. Peut­
être ceux-ci pourront-ils encore, à l'heure de la rê­

verie, contempler

sur

des

«

territoires réservés

»

quel­

que honteux survivant des nobles races polynésiennes.
L'heure de leur disparition aura sonné.

Comme
à

ses

îles

au

chant d'adieu, l'auteur dédie ces pages
indigènes, à ses « [etii», à ces enfants des

un

amis

perpétuel été,

nouissent

où les

rumeurs

du monde s'éva­

l'écume des vagues sur les blancs récifs
de corail, où la vie est sereine et douce, où la mort a

perdu
La

son

avec

aiguillon.

Tour-de-Peilz,

août 1911.

�PREMIÈRE

PARTIE

De Paris à San Francisco.

CHAPITRE PREMIER

De Paris à New- York sur la
1

j'avais

un

minutes

frère

Bourgogne.

jumeau

après moi,

né

comment

quelques
se

ferait-il

n'eussions

pas aujourd'hui
âge, c'est-à-dire que mon frère
compte à sa vie un jour de plus' que moi?
Simplement parce qu'il serait demeuré dans son
village pendant qu'imitant le héros de Jules Verne,
je parachevais mon Tour du monde». Mais au
rebours de Phileas Fogg, je marchai toujours vers
l'ouest, ce qui me fit perdre un jour complet, le
8 octobre 1899, celui où le navire qui me portait
0
franchit le 180 de longitude. J'ajouterai que mon

que

_...._...

nous

le même

-­

«

Tour» dura quatre années au lieu de quatre­
vingts jours. Cela dit, je prie le lecteur de se trans­
«

porter

avec nous

à la gare St-Lazare à Paris.

�10

AUX ILES ENCHANTERESSES

Je dis

«nous »,

car

Madame

Huguenin m'ac­

lies enchanteresses, notre objectif
compagna
initial. C'était le vendredi 13 décembre (un ven­
aux

dredi et

un

1311).

Une bousculade de misérables

émigrants italiens, l'œil fiévreux et perdu dans un
rêve d'espérances lointaines, quelques mains ami­
cales

qui pressent

les nôtres

en une

rapide

et der­

nière étreinte, des yeux humides,
et le passé
s'enfuit comme un songe, là-bas.
L'express du Nord cahote violemment nos corps
et nos idées désemparées. Mais bien vite les réali­
...

tés refoulent toutes velléités de réflexions atten­

présentent sous la forme de
qui prétendent conquérir tou­
tes les places du compartiment pour y installer
leur bagage hétéroclite. La réalité c'est également
un joyeux compagnon, le type du gamin de Paris
bien élevé, Goupil, créole tahitien, tout frais
émoulu d'un Lycée et retournant dans ses pénates.
Nous cherchons à persuader les trois dames que
nous possédons des droits égaux. Comme elles pré­
tendent ignorer le français alors que nous leur
parlons anglais, comme la boxe est interdite par
scrupule galant, il ne nous reste qu'à nous entas­
ser nous-mêmes sur nos propres valises et Goupil
se venge en baptisant nos adversaires
Les trois
dries et

ces

réalités

se

trois filles d'Albion

c

Grâces

lt.

Nous finissions

quand

nous

de lumière

par nous assoupir
fûmes réveillés par de puissants jets

cependant

provenant des phares

tournants du

�DE PARIS A NEW-YORK SUR LA BOURGOGNE

Hâvre

qui zébraient

la brume

11

et trouble

épaisse

de leurs rayons multicolores, et l'express vint se
ranger sur le quai contre la coque du paquebot

qui

attendait

pression.
passerelle, c'est quitter

sous

Franchir la

...

peut-être

pour toujours, la vieille Europe, le monde connu,
le séjour de notre enfance les pensées tourbillon­
...

l'encéphale parfois trop étroit pour les
intenses douleurs et pour les joies intenses, pour
les regrets et pour les espoirs, pour le passé et pour
l'avenir... et toujours le présent, la réalité vous
saisit au vif et, triomphante, anéantit souvenirs et
appréhensions, Les appels stridents, déchirants de
la sirène jettent leur long aboiement aux échos du
vieux Monde, les quais commencent à défiler sous
nos yeux troublés, quelques mouchoirs agités par
des mains inconnues... et tout se perd dans la
brume glacée
pour longtemps.
Je ne puis mieux synthétiser les souvenirs que
nous laissa l'Océan Atlantique qu'en disant qu'ils
sont amers, et je serai amplement compris par
tous ceux qui sont familiers avec le roulis, le tan­
gage, le ballottement transversal, longitudinal, al­
ternatif, continu, symétrique ou asymétrique, et
avec les termes « avoir le pied marin », les c vio­
nent dans

...

lons à la table

»,

etc., etc.

La traversée fut

spécialement dure,

et les vio­

lons apparurent plus souvent qu'à leur tour. Au
détour du grand escalier qui, des cabines des pre­

mières mène

sur

le

grand pont,

un

certain miroir

�12

AUX ILES ENCHANTERESSES

tarda pas à réfléchir des spectres
visage terni de reflets cadavériques.

monumental

pressés
Les

«

au

ne

héros »,

les cent pas

qui ne voulaient pas, faisaient
le pont au milieu des sourires

ceux

sur

compatissamment narquois
il fallait bientôt
une

défensive discrète
où

longue
jambes

un

en

des

stewards

«

à l'offensive et

renoncer

s'affalant

sur une

empressé venait

garçon

».

Mais

adopter

vous

chaise
ficeler

dans de moelleuses couvertures, pen­
dant que les yeux vagues et morts regardent
sans plaisir défiler les hautes falaises de la Nor­
les

mandie

la silhouette vaporeuse de Cherbourg.
La ressource dernière du pèlerin perdu dans les
ou

neiges vint

à notre

faisant sommeil
nos

âmes, quand

nous

que
des

réveillèrent

nous

eaux

Goupil

avions

secours sous

et tout était

...

des
en

secousses

sursaut et

forme d'un bien­

oublié, anéanti en
plus désordonnées
nous

annoncèrent

la Manche et que les gran­
étaient devant nous!

quitté

crut avoir

descendre

avec

ministra du

déplorable

«

lui

une

au

whisky

sous

Le lendemain,

idée de

génie

et

me

fit

bar où le garçon nous ad­
»
mais l'effet fut

and soda

tous les

•••

rapports.

que jamais! Vent
dit la femme de chambre débordée par les
on

dansa

plus

debout,
appels désespérés qui partaient de tous côtés! Sur
les quatre-vingts passagers de 1re classe, trois seu­
lement étaient à table, trois «durs à cuire», ceux­
là. Les vagues passaient par-dessus les cheminées
de cet énorme bâtiment

qui mesurait

155

m.

de

�13

DE PARIS A NEW-YORK SUR LA BOURGOGNE

long, jaugeait 7500 tonneaux! et qui dansait
comme une coquille de noix! Les cheminées de
trente pieds de haut se couvraient du haut en bas
d'une croûte épaisse de sel que les vagues y dépo­
saient!
Des 5300 kilomètres

qui séparent

le Hâvre de

avions parcouru 650 le pre­
New-York, nous
mier jour; aujourd'hui nous n'en avons pas cou­
en

vert 4501

ou, pour le

dire

avec

une

exactitude

milles,
scientifique,
paquebot fran­
çais la Bourgogne, tout s'exprime en anglais. Se­
conde des transatlantiques français d'alors, la
Bourgogne devait sombrer quelques années plus
tard au large de Terre-Neuve, par une nuit de
brouillard où l'appel de sa sirène retentit en vain,
et où son capitaine, le commandant Deloncle,
mourut héroïquement à son poste sur la passe­
269

car sur ce

relle de commandement.

Le mercredi matin enfin le calme
bise

glaciale nous
s'apaisant d'heure

une
mer

fut

«

classé

renaquit

et

poussa dans le dos. La
heure, le mal de mer

en

».

Le pont des premières reprit quelque anima­
tion; les voyageurs s'amusèrent à lancer des bon­

bons et des oranges aux pauvres marmots grelot­
tants que les émigrants de troisième, parqués à

l'avant, dorlotaient de leur mieux, emmaillottés
comme

des .chiffons dans

d'antiques

châles à

car­

reaux.

Mais la

plus grande partie

de la

journée

se

�14

AUX ILES ENCHANTERESSES

passe calé sur sa couchette, à siroter des orangea­
des glacées. Stewards et stewardnesses profitent
de cette immobilité forcée pour tâcher de fixer les
faveurs capricieuses de la fortune en vous énu­

mérant les

eux

par les

cabine

«pourboires épatants» à
précédents hôtes de la même

gratifiés
...

des

et les mauvaises affaires
gens « comme vous :t,
faites avec d'autres passagers, des gens qui ce­
pendant paraissaient si «bien li.
•••

Ceux

qui

ne

connaissent

et les dimensions des

classe,

leurs couchettes

avec

la

disposition
première
superposées comme
pas

cabines,

même de

les lits dans les armoires du bon vieux temps, ne
peuvent s'imaginer l'héroïsme et l'ingéniosité qu'il

faut déployer pour faire sa toilette à bordl
Et dire que chaque matin le coiffeur promenait
son

rasoir

sur

les faces

glabres

des

longs Anglais

que l'on rencontrait à cette occasion se promenant
dans les étroits couloirs en pijamas de flanelle

bigarrée, pendant
retour du

de soie

que de vieux officiers

Tonkin, paradaient

jaune-orange

ou

d'une chaînette d'or où

bénite

ou une

petite

et

nous

français,

costume anamite

rouge-feu, le
pendillait une

col ceint

passâmes

le soleil

dissipa

brouillard et
Nous

nous

les bru­

entre le Grand Banc de

Terre-Neuve et Terre-Neuve elle-même.
48 heures la sirène

médaille

croixl

Enfin, le vendredi 20,
mes

en

appelait

sans

cesse

Depuis
dans le

ce fut un repos et une joie d'en sortir.
mîmes à filer 18 nœuds. Le samedi

�·15

DE PARIS A NEW-YORK SUR LA BOURGOGNE

nous longions la Nouvelle Ecosse; le dimanche
lin la
se

blanche et droite de

longue ligne
déployait à perte

celles d'un lac.

comme
un

de vue; les

Goupil

eaux

ma­

Long-Island

étaient calmes

poussa tout à coup

hourrah; il venait d'apercevoir les «Trois

Grâces
chées

s

que la

aux

nées de

c

des terres avait

proximité

délices, des couchettes

non

arra­

capiton­

bagages!

Dix heures du matin. Des forêts de mâts, de

cheminées fumantes, de
pent dans la brume; l'arc

s'estom­
gratte-ciels
du
de
Brook­
géant
pont
lyn, suspendu dans les airs, vision grandiose, je
dirais même solennelle. L'énorme paquebot parait
petit quand nous défilons aux pieds de la statue
de Bartholdi, la Liberté éclairant le mondel Trois
fois le pavillon tricolore s'abaisse et trois fois se
hisse

au

grand mât,

vant. Combien sont

c

li

moment inoubliable et émou­
venus

chercher ici la liberté!

Un petit canot automobile accoste à la coupée;
c'est le pilote. Puis un groupe de gentlemen au

énergique et froid, le melon noir sur
l'occiput, envahissent le pont. C'est la Santé s.
La libre pratique, est accordée, et la Bourgo­
gne, comme un cygne élégant et aisé, vient se ran­
ger au quai de la Douane. Des grincements de
masque rasé,

«

-

«

treuils et de chaînes, des commandements brefs:
jetée et nos pieds foulent le sol convoité

l'ancre est
dans les

Mondel

rêves d'enfance, le libre

sol du Nouveau

�CHAPITRE II

De New-York à San Francisco
en

OIR

juste

103 heures.
et voir

profond demande

beau­

coup d'art et de temps. Ce ne sont que
les apparences extérieures les plus sail­
lantes

qui frappent

les

regards du

fait que traverser les Etats-Unis

qui
d'Amérique dans le plus court laps de temps qu'il
soit possible. Proférer des vues d'ensemble, des
jugements généraux serait de sa part aussi ab­
surde que téméraire et prétentieux. Et même en
étayant les récits qu'il n'a pu contrôler directe­
ment sur l'autorité de compagnons plus expéri­

voyageur

ne

mentés que le hasard lui

peut les donner que

privés
tend

a

de toute vérification

en

tirer ni

en

fait rencontrer, il

ne

des

renseignements
scientifique et ne pré­

comme

faire tirer

aucune

conclusion.

Comme

je fus un de ces voyageurs pressés, je
pourrais, à la rigueur me borner à dire que j'ai
traversé le vaste continent

j'ai

en

très mal dormi dans des

103 heures et que
sleepings conforta-

�s:
t-:.

'"
=

:::
'"
&lt;

G

2

�19

DE NEW-YORK A SAN FRANCISCO

bles, mais, bien que les Etats de l'Union soient
archi-connus, ce serait leur tourner le dos avec un
peu

trop de désinvolture.

Même avant d'être

en

contact

avec

les hom­

mes, leurs œuvres donnent un aperçu clair et net

de leur mentalité, de leurs idées maîtresses et de
leur civilisation. Les

pierres mêmes du désert ne
renseignent-elles pas sur la vie et la menta­
lité de peuples à jamais disparus?
A peine entre-t-on dans le port de New-York
qu'on a l'impression que tout est agencé pour
l'utile, que tout est organisé extrêmement prati­
quement pour gagner le plus de dollars possible en
économisant temps et peine inutilement gaspillés
ailleurs, dans les organisations sociales, bureau­
nous

cratiques et routinières du vieux monde, par
exemple. Mais ce que l'on gagne en temps et en
argent, on le perd souvent en beauté, si je puis
m'exprimer ainsi. Rien, dans la conception du plan
des villes, ni dans celle de l'architecture des édifi­
ces

n'a été accordé à des idées de beauté ni d'art

plastique.

Tout pour l'utile, le pratique. La statue
un phare. Les villes sont construi­

de la Liberté est
tes

en

échiquier

dont les blocks sont

des Avenues et des Rues numérotées,
extrêmement

drangulaires

commode,
s'élèvent

et

les

sur

ces

alignés
ce qui

sur

est

blocks qua­

gigantesques «gratte­
vingt étages, les cheminées car­
usines
fumantes
rées des
et, sur le tout, le prodi­
gieux réseau des fils électriques et des lignes de
ciels»

avec

leurs

�20

AUX ILES ENCHANTERESSES

chemin de fer aériennes. Mais
des besoins

comme

il existe

ce­

pendant
esthétiques
sportifs,
aménagé aux portes de l'immense cité des parcs
superbes où la foule circule paisible le dimanche
car on pratique ici le respect angle­
après-midi
saxon du dimanche, et où l'on exhibe le luxe frin­
gant des superbes équipages et des riches toilettes.
ou

on a

-

Du reste, si 1'« utile» semble exclure parfois la
notion du «beau», il y a toujours une grande
beauté dans l'utilité.

C'est ainsi que

m'apparut

New-York

en

cet

de dimanche où les derniers reflets du

après-midi

casque d'or de l'automne» doraient encore les
bouleaux et les chênes de son «Bois de Boulo­
«

gne, » Central Park.
Le débarquement de
avec

nos bagages s'était opéré
grand dock de la Douane, où,
boxe qui portait l'initiale de mon

célérité dans le

déposés

dans le

nom, ils furent visités
un

gabelou qui

moins prestement par
prendre plaisir à en bou­

non

sembla

leverser le contenu, mais

ne

me

réclama

aucun

droit.

Un autre voyageur m'affirma ensuite qu'il avait
placer en évidence à l'ouverture du pre­

soin de

mier colis

un

billet de

un

dollar et évitait de cette

manière toute autre formalité
de

ses

ou

chambardement

effets.

Bagages
l'hôtel à la

dire par

un

et

furent

voyageurs

façon

des tours

train filant

au

sur

long

acheminés

l'échiquier,

sur

c'est-à­

d'une interminable

�21

DE NEW-YORK A SAN FRANCISCO

avenue, puis par une autre la coupant à angle droit.
Avec deux numéros on ne se perd jamais et l'on

trouve toute adresse. Et

villon

français
«
plan américain
on

à l'hôtel battant pa­
installe confortablement

puis

vous

selon le

le

plan européen »
bien connus, et l'on n'a pas à subir les têtes impor­
tantes des larbins de nos
palaces» continentaux.
Inutile de prétendre se faire cirer les bottes ici.
On vous servira plutôt les 80 à 100 mets énumérés
»

ou

«

«

sur

le

vos

menu

à

un

dollar. Mais si

bottines noires et luisantes

nègre qui

vous

désirez avoir
la tête du

comme

l'hôtel, allez vous as­
des confortables fauteuils édifiés

décore l'entrée de

seoir dans

un

plate-formes en plein trottoir, puis allu­
colorado, déployez le New-York Herald
et confiez vos extrémités inférieures à la vigueur
des poignets du propriétaire du fauteuil. C'est
vingt-cinq sous et c'est fait supérieurement.
sur

mez

des

un

Vous n'avez pas besoin de vous
pour préparer votre voyage. Un mot
l'hôtel et tous
breux que

daire, filent

vos

ceux
sans

casser
au

colis, fussent-ils

d'un empereur

ou

la tête

bureau de

aussi

d'un milliar­

autre intervention de votre

à la station où l'on

vous

remet

nom­

vos

«

part

checks

».

Vous les retrouverez à votre arrivée à San Fran­
cisco

en

parfait

état... seules les courroies à

un

dollar par colis qu'on vous a comptées à l'office du
New-York Central auront disparu, volatilisées. On

dit que c'est de tradition, mais ceux qui l'affir­
peut-être de mauvaises langues?

ment sont

�22

AUX ILES ENCHANTERESSES

Il y

a

abondance de

place

dans l'excellent et

confortable

bagages

coupé; pas de filets, mais les menus
s'éparpillent sur les banquettes vides.

A 1 heure, le lundi 23 décembre,

un

sans un

appel,

le train s'ébranle tout à coup pour

signal,
trajet de 3000

sans un

kilomètres!

Grâce à l'écartement

des

supérieur

rails, les

wagons sont plus larges que les nôtres et pourvus
aux deux extrémités de larges plateformes où l'on
défend pas de

installer. Les

sièges
opposés peuvent, rapprochés, former des lits con­
fortables au-dessus desquels vient se superposer
une seconde rangée de lits que le nègre fait pivoter
chaque soir. Il tire ensuite tout le long du cou­
loir qui est central des rideaux mobiles qui closent
les petites chambres à coucher improvisées. Il faut
ne vous

vous

«carnber» les accoudoirs inférieurs pour escalader
supérieure et c'est amusant et pitto­

la couchette
resque.

De

jour le nègre fixe de petites tables entre les
banquettes. Les trépidations étant réduites au mi­
nimum, grâce aux excellents coussinets, vous pou­
vez travailler le plus confortablement du monde.
Enfin, comble du raffinement

pour

réclame

geur européen,
fois votre billet entre New-York et
on

ne

vous

un

voya­

qu'une seule
Chicago!

dinitiq-car est attelé en queue du train. Le
plus pratique et le plus économique aussi est de
s'y rendre pour le repas de midi où l'on a le choix
entre les quarante plats du menu à un dollar.
Un

�23

DE NEW-YORK A SAN FRANCISCO

D'autre part il faut avoir la

précaution de s'appro­
hamper de provisions
variées pour les autres repas de ces cinq journées,
car on ne s'arrête presque jamais assez long­
temps pour pouvoir descendre au buffet.
Dans la nuit du lundi au mardi, des gronde­
visionner à New-York d'un

ments formidables

nous

avertirent que

nous

chissions les chutes du

journée,

furent des

ce

des fermes distantes
unes

simple
toiture

en

tes

Niagara; puis,
plaines, des bois, des étangs,
de vingtaines de milles les

puis des stations formées d'une
planches brutes recouvertes d'une
ondulé, stations d'où l'on n'aper­

des autres;
case en

çoit

fran­

toute la

zinc

aucune
roues

habitation et où des cabs à deux hau­

viennent cueillir les

A l'une de

rares

stations

voyageurs.
battit

perdues,
rappel de la patrie et je scrutai fié­
.Te
vreusement les visages des rares voyageurs
savais qu'une grande-tante avait habité dans le
voisinage, qu'elle y était venue au temps où l'on
partait pour l'Amérique pour une histoire d'a­
mour, des fiançailles rompues
qu'elle avait dû
s'y marier heureusement à un de ces solides défri­
cheurs auquel elle avait donné une imposante li­
gnée de descendants Y avait-il un cousin parmi
ces faces glabres? .Te ne le savais, mais elles m'é­
taient sympathiques et j'aurais voulu serrer la
à

comme

ces

mon cœur

un

.

...

...

main de

Mais
sous

ces

déjà

un

ciel

inconnus.
le train filait du

gris, bas

cent-vingt

et morne, et de

à l'heure

temps

en

�24

AUX ILES ENCHANTERESSES

temps

un

ficelé,

un

Yankee

en

huit-reflets

nait animer

melon noir
sur

ses

nègre

ou un

bien

frisons d'ébène

ve­

instant le wagon presque désert.
Nous traversions les contrées où notre imagination
un

enfantine vécut les combats des Sioux et des Mohi­

évoqués par les Fenimore Cooper et les
Mayne Reidl D'Indiens, aucun vestige. Il est vrai
cans

que des Pseudo-Indiens faisaient de courtes appa­
ritions pour offrir leur pacotille new-yorkaise de
broches et

bagues

en

soi-disant

filigrane d'argent,

travail indien, grenats bruts et autres verroteries.
Comme le ciel désespérément gris et lourd com­

mençait à s'enténébrer, des lueurs vagues à l'ho­
rizon, puis la multiplicité des rails et des lampes
à

arcs

l'approche de
clore l'Exposition

annoncèrent

où venait de

se

l'immense cité
universelle. Un

fonctionnaire parcourut les wagons, distribuant
des billets de tramway pour passer du Michigan
Central où notre train allait stopper à la station
du North Western.
Un

portefaix

vous

ges et court devant

arrache presque
jusqu'au bus

vous

vos baga­
(omnibus)

géantes dans des fleuves de
plongent désespéré­
ment. Le portefaix fait le trajet avec vous et vous
mène au guichet du N. W. pour y retirer vos bil­
lets de sleeping. Puis il veille sur vos bagages dans
une salle d'attente inconfortable et de propreté

qui

traverse des

rues

boue noire où les chevilles

douteuse.

C'est

la

laisse soupçonner,

veille

de

Chicago

Noël.

Rien

est enfouie

ne

sous

le

les

�·

.

DE NEW-YORK A

SAN�FRANCISCO

25

brouillards et la fumée noire que percent à peine
les feux des lampes à arc. Ce ne sont que rues in­

terminables, bordées de rangées interminables de

magasins
C'est

le sentiment que nous rentrons dans
home» que nous nous installons à six heu­
du soir dans le confortable sleeping que nous

notre
res
ne

de la dernière banalité.

avec

«

devons

plus quitter jusqu'à San Francisco. Et

pendant que la chrétienté entière allume ses ar­
pres de Noël joyeux, nous filons à perte d'haleine
vers

le

Des
sans

Mississipi.
plaines, des plaines,

verdure,

des

champs

dénudés et

troupeaux de bisons quelques
de chevaux en liberté prenant un

sans

...

troupes éparses
temps de galop quand retentit la cloche de la loco­
motive; et des tourbillons de poussière terreuse

qui pendant

de

longues

heures fouettent les dou­

bles fenêtres des wagons et se tamise doucement
sur nos personnes, nos effets et nos lits. Une sta­

tion plus importante, Omaha, où l'Union Pacifie
Railway succède à la Nordwestern Co, et l'on com­
mence à monter doucement, insensiblement, jus­
qu'à Cheyenne, au pied des Montagnes Rocheuses.
On monte sans relâche pendant trente heures et
l'on se trouve à près de 4000 mètres d'altitude. Et
cependant le froid n'est pas perceptible et il n'y a
pas trace de neige. La voie de l'Union Pacifie évite
les dangereux et vertigineux canons de l'Arizona
et file directement vers l'ouest, longeant quelques
gorges sauvages pour s'engager ensuite dans un

�26

AUX ILES ENCHANTERESSES

désert

trop

où de

pierreux,

se

rares

chacals fuient

sans

hâter.

l'après-midi la contrée devient insensible­
verdoyante et cultivée. De nombreux trou­
peaux de buffles domestiqués encombrent la voie
et la cloche de la locomotive tinte sans interrup­
Dans

ment

tion pour les inviter à se garer.
Vers le soir nous apercevons enfin le fameux

Grand Lac Salé

qui

rutile dans le flamboiement du

qui se colore de teintes indescriptibles.
spectacle féerique et l'on se croirait trans­
porté sur une autre planète. Que de souvenirs tris­
tement historiques, que de drames poignants évo­
que cette terre ensanglantée jadis par les pieux
fondateurs de la secte puissante et redoutable des
couchant et
C'est

un

Mormons!

Comme
des

Ogden,

non

loin du

compagnon de voyage nous conta
dramatiques qu'on croirait renouve­

un

épisodes
exploits

lés des

Au

arrivions à

nous

Grand Lac,

milieu

des Israélites contre les Philistins.
du

siècle

dernier,

les

Mormons

avaient attiré de vastes convois
nus

de l'Est.

d'émigrants ve­
Les hommes avaient été perfide­

ment invités à livrer leurs

calumet de
sur
«

ces

paix.

armes pour fumer le
Cela fait, les Mormons se ruèrent

malheureux

Cananéens» mâles

sans
au

tager ensuite le butin

défense, passèrent les

fil de l'épée pour

nement fédéral exerça de terribles

le pays

fut, jusqu'en

se

par­

et les femmes. Le Gouver­

représailles

1893, administré par

et
un

�27

DE NEW-YORK A SAN FRANCISCO

Gouverneur. A

ce

moment,

cer

à la

une

Smith

tal de l'édifice de la secte

mormonne.

lennel de renonciation fut

fédéré. Le tour était

prêté

au

joué.

dieu des

«

Un acte

so­

et le territoire

rédigé

du Grand Lac Salé fut admis

était

révélation di­

«

qu'il fallait renon­
l'apôtre
ce
polygamie officielle,
dogme fondamen­

vine» informa

rang d'Etat con­
Le serment du Mormon
au

Gentils

valeur pour le
peuple élu»
continua clandestinement.
«

»

...

partant
la

et

sans

polygamie

Si les

disciples et descendants du patriarche
Young
peut-être pas les moyens d'entretenir
vingt-six épouses officielles, on a tout lieu de
croire qu'ils savent s'approvisionner de chair blan­
n'ont

che.

C'est à la gare d'Ogden que nous apercevons
au milieu des classiques visages à la moustache ra­

sée, les premiers types authentiques

et caractérisés

indienne. Ce sont des gas apparemment
vigoureux, à la face patibulaire, aux mâchoires
de la

race

proéminantes doublées de vigoureux muscles mas­
séters, capables de mordre autre chose que du jus
de réglisse. Pas de plumes d'aigles dans leur plate
et graisseuse chevelure, mais un plaid multicolore
jeté négligemment sur les épaules et un fusil ac­
croché

en

bandouillère. Leurs

«
squaws» les sui­
gosse aux cheveux plats
leur dos dans les plis d'un grand plaid.

vent, l'air hébété,
écrasé

sur

un

Toute la matinée du vendredi

ligne

droite

parmi

nous

filons

des déserts de sable d'où

en

jail-

�28

AUX �LES ENCHANTERESSES

lissent de nombreux geysers et où courent des
troupes de chevaux sauvages. De temps à autre un

village indien dessine ses tentes coniques contre
quelque monticule aride. A 11 heures nous stop­
pons à Wadsworth, une véritable ville indienne,
et c'est

une

femmes

au

curieuse vision que celle de ces petites
costume si bariolé trimballant un pau­

gosse sur le dos et vous offrant des cristaux
de l'Alaska pendant que de nombreux Chinois agi­
tant leur natte sur des chemises de soie superpo­
vre

sées viennent

vous

offrir des oranges et des rafraî­

chissements.

Cet arrêt à Wadsworth n'était pas prévu dans
l'horaire; l'aubaine nous en vient de ce que notre
locomotive est
attendre

une

détraquée

et que

nous

devons

en

autre.

Il faut maintenant regagner quelque peu des
quatre heures de retard et l'allure désordonnée du

train est favorisée par le fait que la descente com­
mence, une descente qui durera douze heures in­

interrompues. II n'y a toujours pas de neige, mal­
gré l'altitude et la saison, mais il fait un froid très
vif.
A Truckee

nous nous

trouvons

en

présence

d'un

édifice peu banal: un amphithéâtre de glace!
Construit entièrement en fil de fer et grosse toile

métallique, comme un gigantesque poulailler, l'am­
phithéâtre est destiné aux évolutions des clubs de
patineurs de San Francisco qui viendront y dé­
battre des matchs et des records entre Noël et

�29

DE NEW-YORK A SAN FRANCISCO

Nouvel-An. Une conduite

a

amené

tout

au

pour­

tour de l'arène l'eau

congelée

qui, suintant doucement, s'est
superbes glaçons, rendant du même

en

coup les murailles compactes et massives. On les
a décorées de petits sapins qui sont tout givrés et
forment la frise la

plus naturelle et la plus gra­
Temple de l'Hiver. La vaste arène est
couverte d'une glace superbe et luisante
Et dire
heures
nous
dans
serons
que
quelques
parmi les
cieuse de

ce

...

en

orangers

fleurs!

Après Truckee,
nels

la voie

s'engage

sous

des tun­

innombrables, construits exclusivement

planches
pées qui

vada),

et

madriers

en

mènent

aux

en

(le long des gorges escar­
canons de la Sierra Ne­
protéger contre les
neige qui ne vont pas

et dont le but est de la

avalanches et les chutes de

tarder à étendre leur linceul

hospitalières.
sous

ces

contrées in­

Voici la Sierra Nevada d'une blan­

cheur immaculée et

rappelle

sur

une

qui

mérite bien

forme

amplifiée

diose les vallées du Haut Jura,

son nom.

et

plus

Elle

gran­

ses gorges
le
Blue
telle
Canon, tapissées de magni­
sauvages,
fiques forêts vierges de pins et de sapins, au fond

desquelles
vers

des rivières

avec

jaunâtres roulent
neige disparaît et les
coloration du plus beau rouge,
flots

aux

l'ouest. Peu à peu la

terres

prennent

une

de la vraie Terre de Sienne.

Voici

un

immense

jet

d'eau sortant d'un

puits

artésien, auprès d'un misérable village de bûche­
rons.

Nous avions roulé

pendant

une

heure et

�30

AUX ILES ENCHANTERESSES

demie

les tunnels de bois et maintenant c'est

sous

soulagement pour l'œil de voir
l'horizon s'agrandir à la sortie des canons et

plaisir

un

et

d'apercevoir

un

montagnes bleues à l'horizon

des

occidental.
Nous

de

sommes

sur

nouveau

terrain de

un

drames à

jamais oubliés peut-être, les Mines d'or
Dutchflatte, parmi les marnes jaunâtres cou­
pées de rochers et de buissons comme un terrain
de

de chasse.

Une station: Goldrunl Le
mais il
en

n'y a pas
guise de gare!

même

une

nom

est

suggestif,

barraque de planches

Un arrêt d'une minute. Je saute

la voie pour emporter au moins une petite
pierre de ce quartz aux paillettes jaunes fascinan­
sur

tes, qui

ont fait couler tant de sang. Un

fusil à
passe

l'épaule, suivi
tranquillement,

de
en

indien,

son

femme et du gosse,
quête de gibier pour le
sa

et c'est tout ce qui anime les terres
repas du soir
fameuses, les mines d'or de la Californie.
...

La descente devient de

plus

en

pelant
thard,

et le couchant flamboie de

à

trajet

en

plus rapide,

rap­

tire-bouchon de la voie du Go­

le

nouveau comme

Ogden.
Il faisait nuit noire

chine

nous

indiqua

un

quand

le silence de la

arrêt; à

notre

ma­

stupéfaction,

sentîmes le wagon se balancer avec un léger
mouvement de roulis peu confortable: le train
nous

entier avait

sur un

versait la

de Sacramento.

pris place
large rivière

vaste radeau et tra­

�31

DE NEW-YORK A SAN FRANCISCO

Enfin,

minuit, l'immense espace était
stoppait à Oakland, le faubourg

peu avant

franchi et le train
de San

Francisco, d'où

portait

à travers

de la

le

Ferry-boat

bras de la rade

nous

trans­

les

quais

grande ville cosmopolite, la capitale

de la

Californie.

un

sur

�3

�CHAPITRE III

A San Francisco.

1I1'--...&gt;JlI.UIII1':C'

RISCO, pour l'appeler par son petit nom,
était alors

une

ville de 400000 habitants

(dont 25000 de race chinoise), composée
de blocks rectangulaires alignés sur
deux plans en échiquier qui se coupaient à 45° sur
Marketstreet ». Au nord de
l'artère principale,
«

Marketstreet, c'est la basse-ville, bâtie

sur un

ter­

rain horizontal et formée de blocks énormes

en­

tre des

X et

numérotées de

perpendiculaires
d'autres avenues parallèles
rues

à Market

un

à

portent

d'hommes célèbres. Au sud, par contre,
l'immense cité était construite sur un terrain des
des

noms

plus accidentés, toujours en échiquier avec des
plus petits entre lesquels couraient de

blocks

nombreuses voies de trams amarrés
bles

sans

fin

qui

escalade ainsi à

plus raides

se

une

sur

des

ca­

dévident entre les rails. On

vitesse accélérée les pentes les

et les arrêts sont

brusques,

courts et

instantanés.

Ignorant

plan de la grande ville, nous
quelques renseignements au contrô-

même le

demandâmes

-

�35

A SAN FRANCISCO

leur de notre wagon et celui-ci
nous

rendre à l'hôtel Z.

«

engagea à

nous

excellent»

hôtel, disait­

il, dont le prospectus portait: « Nos chambres ne
peuvent pas être surpassées pour la propreté et le
confort.

»

Nous voilà donc, entre minuit et

pin-clopant

dans la direction

nous

y sommes! On

vaste

salle, le
au

mes

fumée

et bientôt

une

cinquantaine

une

d'hom­

s'entouraient de nuages de
lisant des journaux et les pieds sur le

rude

en

heure clo­

fait entrer dans

nous

saloon, où

une

indiquée,

visage

pratiquaient avec une merveilleuse
sport étrange où le but est marqué

bord des tables,

virtuosité
par

un

un

point

de la muraille choisi

comme

cible.

fatigue, nous n'avons pas le courage
de demander à goûter de la Cuisine unexcelled,
nous préférons nous rabattre sur les Home com­
forts et autres choses excellentes promises par le
prospectus. Mais, oh! misère! La chambre qu'on
Exténués de

nous

octroie

comme une

terriblement à la

des meilleures ressemble

que nous avons lue
des réduits de chercheurs d'or. Cent détails nous

description

font frissonner d'horreur.
la

Après

avoir barricadé

fermait même pas, nous nous je­
porte qui
tons tout habillés sur les lits promptement recou­
ne

verts de

nos

couvertures de voyage.

petit jour, après avoir défilé entre les adroits
tireurs de la veille qui prenaient leur café debout
et ne nous remarquaient même pas tant nous
Au

avions l'air d'aventuriers mal coiffés,

nous

nous

�36

AUX ILES ENCHANTERESSES

précipitâmes à l'air libre et frais, nos baluchons
sur les épaules et après quelques courses errantes,
notre bonne étoile

frâmes

comme

devant la porte

nous amena

numentale du Palace

Hôtel,

où

nous nous

mo­

engouf­

si c'eût été celle du Paradis. Le

Saint Pierre de l'endroit

nous

conduisit dans des

chambres idéalement modernes

ports

et

demi-heure

une

les délices des

sous tous les rap­
s'était pas écoulée que
nous avaient convertis en

ne

baignoires
prêtes

de nouvelles créatures

investigations

à

commencer

leurs

dans la ville attirante et inconnue.

Une chose

cependant me préoccupait sérieuse­
gros bagages n'arrivaient pas. Je me
lance donc à leur recherche, muni du vocabulaire
complet qu'une bonne tante, une vraie fée, avait
ment:

nos

classé

en

aux

douze leçons dans

beautés de la

par découvrir

Pendant

ce

journaliste.

cervelle attentive

grammaire anglaise, et je finis
biens et par les réintégrer.

mes

temps,

reporter
rentrai, mon nègre

par

un

ma

en

ma

mal
me

chambre était envahie

d'interview,

et dès que j'y
remit la carte de visite du

Peu s'en était fallu que celui-ci ne
au bain; je l'avais échappé belle!

m'interviewât
Le

proclama

en

passage. La vue de ma montre
sur la table, avait suffi au génial

mon

suisse, déposée
journaliste pour
c'est ainsi que je

me

classer

sommairement.

fus introduit

lation californienne
d'une

du lendemain

Daily Report

lettres grasses

auprès
qualité de Représentant
d'horlogerie de la Suisse» 1

en

grande maison

Et

de la popu­

«

�37

A SAN FRANCISCO

Ce

qu'il y
plus original
chinois,

avait alors de

plus

intéressant et de

à San Francisco, c'était le

et, dans

ses

Quartier

environs immédiats, le Golden

Gate Park, l'un des plus merveilleux jardins zoo­
logiques du monde, non pas par l'abondance et
la variété de la faune représentée, mais par la
beauté du site, la magnificence des arbres inter­
tropicaux, la somptuosité des plantes et des fleurs
et l'éclatant plumage des oiseaux. Je ne connais
que celui de Botany Bay à Sydney qui le surpasse
étendue. Ici les espaces sont
illimités et il est aisé de faire grand, ce qui est
en

beauté, sinon

en

bien conforme à
louses

au

liberté

l'esprit

américain. Sur

gazon gras et dru

les

derniers

paissent
représentants

ces

et courent

des

pe­
en

fameux

bisons que chassaient les Indiens de Fenimore

Cooper.
Nous

passâmes

le

dimanche

après-midi

au

Quartier Chinois, amusés par le prédicant Chinois
exhortant ses compatriotes du haut d'un tonneau
dressé sur la rue, ou par des contingents de l'Ar­
mée du salut faisant «la petite guerre» en plein

air. Les

boutiques n'étaient pas moins amusantes
et les mille objets de porcelaine, de laque, d'étain
artistement travaillés s'y vendaient à des prix
dont la modestie nous étonnait. N'ayant pas es­
sayé de voir les «lieux infernaux», la sainte»,
les bouges de fumeurs d'opium et autres tristes
«

célébrités décrites dans cent ouvrages, il m'est im­
possible d'en parler « de visu» et tout ce que je

�38

AUX ILES ENCHANTERESSES

puis
nois

affirmer de
en

leur

premier

ce

quartier

contact

c'est que

avec

quartier

les Chi­

et habitants

étaient fort nidoreux, et que leurs regards obli­
ques, pleins de défiance, étaient fort inconfor­
tables.

Quand

on se

tout seul dans

trouve pour

quelques minutes seul,
grouillante de

ruelle chinoise

une

visages froids, impassibles et mystérieux, où au­
cun reflet d'une émotion quelconque ne transperce
l'épaisseur du derme marmoréen, on se sent sou­
dain tellement isolé du monde, tellement étranger
et perdu, qu'il vous passe dans le dos un petit fris­
son assez désagréable.
Le quatrième jour de notre séjour à Frisco se
trouva être le dernier de l'année et l'eussions-nous

oublié que le tumulte et l'animation des

l'eût vite

rappelé.

La soirée surtout, le charivari

devint infernal. Des

couraient les

imprévus,
et

un

et

cortèges ininterrompus

par­

des instruments les

plus

rues au son

minuit, ce fut du délire
sinon aussi puissant, du moins

quand

vacarme

rues nous

sonna

aussi assourdissant que celui des chutes du Nia­
gara. Puis quand chacun fut absolument exténué,
les bars et les restaurants pour
y réveillonner avec la soupe aux huîtres tradition­

la foule

se rua sur

nelle.
Dans

ces

temps déjà lointains

lettes

longs de

35 à 40

-

car

l'humanité

quinze dernières
des trois-mâts-goë­
mètres tout au plus, fai-

marché à pas de géants en
années, trois petits voiliers,

a

ces

�39

A SAN FRANCISCO

saient

un

service mensuel et alternatif entre San

Francisco et les Iles de la Société. Partant le pre­
mier de chaque mois de San Francisco, ils pou­
vaient mettre de

dix-sept à quarante jour pour at­
teindre Tahiti. Ces petits voiliers étaient le City of
Papeete, le Galilée et le Tropic Bird. Ce dernier
était à quai, mais comme l'équipage multipliait les
soupes aux huîtres », le départ fut affiché pour
«

le vendredi, trois

-

La contrariété de

un
ce

vendredi encore!
retard

inopiné
première visite

se

dissipa

à bord du

rapidement après
petit navire auquel nous allions confier nos exis­
tendes pendant de longs jours. Le capitaine, qui
ressemblait à un chien hargneux, commença par
me remballer sans cérémonie, comme je l'interro­
geais au sujet de nos bagages. Ses petits yeux fé­
roces, ses joues couperosées et son nez bourgeon­
nant ne présageaient rien de bon. Une fois au
large, il devenait monarque absolu à bord et pou­
notre

vait brûler la cervelle d'un chacun si la fantaisie
lui

en

prenait!

Enfin, le grand jour arriva et le quai d'embar­
quement groupa en un pittoresque meeting mate­
lots, passagers, parents et amis réunis pour les ul­
times effusions. A ces moments-là, on scrute an­

visages nouveaux et l'on se de­
quelles sont les surprises que vous réserve
la société quotidienne et exclusive de cette poi­
gnée d'inconnus qui vont avec vous vivre un grand
mois de leur destinée sur les vastes plaines solitaixieusement les
mande

�40

res

AUX ILES ENCHANTERESSES

du

plus grand

des océans.

sourire malin et amusé
la situation
nous
«

Il y

disant
aura

Goupil

est

là,

un

les lèvres. Il résume

perspicacité et clairvoyance en
clignement d'œil significatif:
rigolo!

avec

avec un

du

sur

»

�DEUXIÈME

PARTIE

Aux Iles enchanteresses de

l'Océan

Pacifique.

CHAPITRE IV

La Traoersëe de l'Océan
en

1.

De San Francisco

-

Pacifique

collier.
allX

Iles

Marquises.

E pe tit trois- mâ ts- goëlette a l'air pro pret et

pimpant

comme un

yacht

de

plaisance

coque blanche, son pont bien
lavé et sa voilure soigneusement enrouavec sa

lée. A midi et demi, l'armateur vient donner le si­

gnal
au

et

du

départ;

un

flanc de notre

tout

petit

remorqueur se colle
navire; un coup de sifflet

petit

évoluons tout doucement entre les masto­

nous

dontes

qui encombrent

vont et

viennent, affairés;

et

nous

saluons Old

les

quais. De
un

Glory,

gros vapeurs
cuirassé jette l'ancre

le

pavillon

étoilé. La

�42

AUX ILES ENCHANTERESSES

rade est immense et

profondes
en étage

Au nord s'élève

le

comme

des

faubourg d'Oakland;

grande cité qui découpe

l'est c'est la

vrai ciel

un

baies

ses

bien avant dans les terres.

tentacules

sur

projette

à

silhouette

sa

printanier.

légères oscillations nous annoncent que
nous gagnons le large. En pleine mer le petit re­
morqueur nous abandonne au gré des vents.
De

La demi-douzaine de matelots

l'équipage
grimpe aux

pied-nus

court

et

«

ohl hissel

encore

palans;

un

la

grande brigantine,
en

vieux marin scande le

complainte

Mais le vent

l'arrière,

toutes les voiles dehors. Il faut

»

et les douze bras tirent

une

compose tout

nichée d'écureuils,

comme une

appareiller

roquets,
tant

mâts

qui

de l'avant à

nous

sa

rythme

sur

en

les

chan­

mode mineur.

sur un

joue

et les per­

cadence

première

niche et les

voiles retombent, flasques et inertes. Le soir ar­
rive et les côtes californiennes sont encore à portée
de

canon.

Profitons de

ce

calme et de la stabilité de la ga­

lère pour faire un tour d'inspection. A l'avant,
deux moutons grignottent des feuilles de choux
en

de

quelques cochons qui grognent.
poules s'ébattent autour du
choux. Des essaims de mouettes piail­

compagnie

Deux douzaines de

coq et des
lent tout à l'entour.
Trônant bien

en

évidence

au

milieu du pont,

deux gros tonneaux et une caisse de fer rouillée
contiennent toute la provision d'eau potable. Pota-

�DE SAN FRANCISCO AUX ILES

MARQUISES

43

ble n'est pas exactement le terme propre, car un
premier examen la révèle sinon aussi poissonneuse
que la mer, du moins aussi trouble que celle d'une
mare! Réjouissante découverte!

Allons voir notre cabine! Elle est

carrée, munie de deux hublots,

assez

grande,

et les couchettes

superposées sont larges, mais pourvues de matelas
maigres, chétifs, décharnés, qui font grincer abo­
minablement les ressorts rouillés sur lesquels ils
reposent et qu'on peut compter par le dos. On
...

serait mieux

cinq

de pommes de terre!
du dîner. Quel dîner!
la
cloche
heures,

Des mets

coriaces, apprêtés à l'huile rance! Bah!

A

on

n'y

tact
«

sur un sac

sentira

plus

rien

quand

on aura

pris

con­

le contenu des nombreux flacons

avec

ornent»

la table:

pickles,

sauces

au

qui
piment,

chutney et autres condiments à emporter
les palais les plus blindés. Ces condiments ont
sans doute été placés là pour empêcher de se faire
une opinion rationnelle sur les autres plats et le
fromage avarié qui clôt ce « festin ». Pas un fruit!
Pas une goutte d'eau potable. Un mauvais vin
rouge de Californie! Il n'en fallait pas plus pour
déchaîner des tempêtes. Les passagers se hâtent
de remonter sur le pont pour se faire part de leurs
impressions; les uns pouffent de rire; d'autres
prennent la chose au grand tragique: « Ousqu'elle
est la Bourgogne» '? vocifère un brave major que
nous avions déjà aperçu en costume tonkinois, la
mangoe

médaille

au

cou! Pendant

ce

temps le «captain

»

�44

AUX ILES ENCHANTERESSES

de notre

à

sa

digne

navire, l'illustre captain Burns, qui en
colloque avec

89me traversée, doit tenir

moitié

qui

de la table. Ils

fait à

a

nous

descendons donc,

ses

côtés les

«

est
sa

honneurs

»

ont évidemment sondés. Nous

Goupil,

le

notre mauvaise humeur et

major

nos

et moi exhaler

doléances

qui

sont

accueillies par de mauvais regards. Mais ça ne fait
rien, il faut réclamer, ne fût-ce que par principe:
réclamez et

accordera.

on vous

captain est un drôle de bonhomme. Cin­
ans, petit, rablé, un dos d'éléphant et un
ventre bedonnant posés sur deux courtes jambes
en x, le crâne exigu, les yeux minuscules et féro­
ces. La moustache et la barbe jaunâtres, ainsi que
Le

«

»

quante

l'accent et les manières trahissent

son

il rit

diable dans

aux

éclats

ou

jure

comme un

extraction;

bénitier, à propos de tout et de rien.
Il croit de bon goût de se montrer galant

un

envers

galanterie à lui se traduit de façon
et...
originale. En plein repas, il tend
imprévue
un plat à la femme du major français et lui dit:
«Foulez-vous, mon amie?» puis il éclate de
des dames. Sa

rire. Ou bien, de sa grosse patte d'ours il lance
des baisers 1 et un instant après la même patte sert
de mouchoir

...

de fourchette pour enfoncer
grosses et trop rebelles 1 Sur­

puis

les bouchées trop
prend-il des regards ahuris, il s'exclame,
un

brin d'humour:

«

non sans

Moi, maufais garçon, fous

C'est à cela à peu près que se borne son
vocabulaire français, car il ne semble pas comsafez!

»

�DE SAN FRANCISCO AUX ILES

prendre

un

mot de

riablement:

«

qu'on lui dit et répond inva­
ça!
puis il éclate d'un rire

ce

Afec

inextinguible qui

45

MARQUISES

»

le fait devenir semblable à

homard ébouillanté et

un

bat­

grosses nageoires
genoux! Alec ça il est tenu en laisse par
sa digne moitié qui surveille tout d'un œil froid et
calculateur, souriant quand elle rage intérieure­
ment. Le pauvre homme se fait souvent répriman­
tent

ses

ses

der à table; il tremble alors

comme un

rattrappe ensuite en allant dans
resser
sa bouteille de whisky.
se

sa

écolier et

cabine

ca­

...

Il

faudrait pas

ne

après

cette

se

trouver

sur

son

passage

d'être

jeté
risquerait
expériences variées
la perspective n'est pas pour
soulager d'un léger mal du

opération,

car on

à la mer! Nous allons faire des

oiseau-là, et
réjouir ni nous
pays» qui se montre
avec

cet

nous

Samedi 4 janoier 189

«

à l'horizon.

...

Pour cette raison et pour plusieurs autres, le
spécialement triste et pénible ce jour-là.

réveil est
Nous

nous

seule terre

Dans

ce

trouvons
en

Léman,

plein Océan; plus

silence et cette solitude

souvenirs assaillent à

j'entends

en

une

vue!

le bruit du

l'improviste
train longeant

immenses,

mon

cerveau, et

la rive du lac

entre Lausanne et Montreux!

cette réminiscence

des

Comment

m'arrache-t-elle des larmes?

�46

AUX ILES ENCHANTERESSES

Ceux-là seuls le

expérience

comprendront qui connaissent

par

cette maladie toute

pays. Ce mal

couve

mentale, le mal du
longtemps à l'état latent; il

mine sourdement les fibres de la sensibilité, et,
tout à coup, à propos de rien, d'un souvenir insi­

gnifiant en lui-même, il éclatel Celui qui se croyait
armé jusqu'aux dents, d'énergie pour la lutte et de
stoïcisme,

a

l'humiliation de

se

découvrir tout à

coup sentimental et de pleurer comme un enfant.
C'est un vilain mal; pour s'en débarrasser, il n'y

qu'un remède, le remède que Napoléon donnait
pour échapper à l'amour: la fuite... la fuite de
a

soi-même, la distraction coûte que coûte. Pour
nous

distraire

ressource,

en

cette

galère,

avoir

après

les moutons et les

n'avons d'autre

nous

contemplé

le ciel, la mer,

que de regarder de plus
près nos huit compagnons de voyage. Passons-les
donc en revue, si vous le voulez bien.

poules,

J'ai

déjà présenté Goupil, notre boute-en-train.
J'ai signalé la présence d'un major qui, pour résu­
mer
ses

ses

qualités,

est

valet de

excellente bonne pour
George, cinq ans, et Aris­

une

deux fils, messieurs

tide, deux,

un

tié» et

un

bon papa pour

Figure

militaire

pied parfait
son

sympathique

pour

sa

«

moi­

ordonnance, Yves.

et

plutôt

mélancoli­

que, malheureusement panachée de chauvinisme
et de vanité professionnelle, il proclame d'une voix

compétente

les

plus grandes

hérésies

géographi­

ques ou historiques. Mais son ignorance absolue
des langues modernes l'empêche de comprendre

�DE SAN FRANCISCO AUX ILES

les commentaires souvent peu

MARQUISES

47

de

ses

type du latin bon

en­

obligeants

deux voisins.

Contraste absolu entre

ce

fant et ceux-ci, deux étudiants américains, P. et G.
qui vont faire un petit « trip» de plaisance à

Tahiti, attirés par la réputation de la Nouvelle

gratifient de sérénades de
guitare. En pantalon blanc et
sweater noir, leurs longs cheveux retombant sur
la nuque et partagés par une raie médiane tirée à
la règle, ils passent les journées à lire ou à rêver,
juchés à la fine pointe du mât de beaupré. Ils par­
lent peu, observent d'un air légèrement narquois et
agacé, et se vengent d'être si souvent embêtés en
Cythère,

et

qui

nous

mandoline et de

dessinant la caricature de notre

Lundi 6

Un

«

tueur de lions

l&gt;.

janvier.

événement: un quatre-mâts passe il
tirant
des bordées, comme nous.
bâbord,
La distance à parcourir entre San Francisco et

petit

Tahiti est à peu près la même que celle qui sépare
le Hâvre de New-York, soit 3200 milles. Filant
seize milles
a

ou

couvert ce

liers mettent

trajet
en

quatre nœuds à
nous avons

nœuds à l'heure, le
en

Bourgogne

sept jours. Puisque les voi­

moyenne 28 jours, ils filent donc
l'heure, chiffre moyen. Ce matin

dépassé

les huit nœuds

pendant quel-

�48

AUX ILES ENCHANTERESSES

ques heures, mais cet

tantôt
calme

Si
Hier

après-midi c'est tantôt deux,
quatre, puis demi-nœud, autant dire le

plat.

nous

de

profitions

j'ai essayé

ce

calme pour

pêcher?
quel­

canardière et descendu

ma

ques pauvres mouettes, mais
que c'était un jeu cruel et

je

reconnus

inutile,

ces

bientôt
oiseaux

n'étant pas comestibles et ne tombant pas à portée
du bateau. Aujourd'hui de magnifiques albatros,
des gonies, évoluent gracieusement dans nos pa­
rages et leurs ailes ont cette particularité curieuse
que les trois articulations sont conformées comme
celles du coude de l'homme et leur
se

replier

les

unes sur

permettent de

les autres. Leurs becs

sants sont semblables à ceux des

allongés,

et

les voyons

nous

aigles,
engloutir

mais

puis­
plus

d'un seul

trait de gros débris que notre cuisinière leur jette.
Nous allons essayer de pêcher un de ces énor­
mes

palmipèdes.

pât,

dissimulant

Un
un

de boucherie fixé
à 30 brasses. A

poupe qu'une
la morue et...

quartier

de

morue

hameçon gros

au

peine

sert

d'ap­

comme un croc

bout d'une cordelette de 20

flotte-t-il à dix mètres à la

gonie s'abat brusquement, engloutit
nous

tirons

sur

la cordelette et his­

le volatile à bord. La capture est superbe et
le vois déjà empaillé et étendant ses magnifi­

sons

je

ques pennes au-dessus d'un panoplie d'armes exo­
tiques. Je cours appeler Goupil et les autres mais
...

arrivons

le pont, l'oiseau était en­
quand
volé! C'était notre grincheux « captain » qui avait
nous

sur

�DE SAN FRANCISCO AUX ILES

51

lIfARQUISES

rejeter à la mer, et qui marmottait
des
god dam» accompagnés de regards furieux.
Le second, M. Murray, se penche alors à mon
oreille et me confie en secret qu'on s'attire les
ordonné de le
«

mauvais vents

en

donnant la chasse

de mer, que c'est
rieux:

«

le saisl

»

«

bad luck

Vous savez,

Les marins sont
La

je

ne

».

II

aux

oiseaux

ajoute, mysté­

le crois pas, mais

superstitieux;
superstition,

sont-ils

je

seuls

foi
espèce?
de.
théologique, sont choses de sentiment. Ce sont des
arches saintes auxquelles il ne faut s'attaquer ni
cette

comme

la

par le raisonnement ni par les preuves. Et il faut
bien admettre que l'enchaînement inexplicable
des événements et des destinées fournit souvent

superstitieux de belles et bonnes preuves il
l'appui de leurs convictions. Reconnaissons fran­
chement que cette traversée fut longue outre me­
sure, et si nous ne fîmes pas naufrage, ce ne fut
ni la faute des qonies, ni celle du
captain ),
ainsi qu'on le verra plus loin.
C'est à Tahiti même que je recueillis les plus
curieuses histoires de superstition mêlées à des
récits où la télépathie jouait un rôle important.
Une personne absolument digne de foi avait vu sa
aux

«

mère

se

dresser à

celle-ci mourait

son

en

chevet

Europe.

au

moment même où

Un missionnaire pro­

parti pour regagner l'Europe par la
route des Indes. Arrivé à Sydney, il eut une vision
testant était

si nette et si

impressionnante

de la mort de

son

�52

AUX ILES ENCHANTERESSES

fils aîné resté à Tahiti
ser

chemin et

qu'il put

vérité absolue de
Mais

me

qu'il

voilà

sa

vision

déjà

n'hésita pas à rebrous­
avec douleur la

constater

télépathique.
Tropic Bird

loin du

et

j'an­

ticipe légèrement.
pêche aux gonies ne fut pas no­
tre seul méfait de la journée. Comme, pour va­
rier les occupations, nous étions descendus dans
la cale, Goupil et moi, afin de voir où nos malles
calées », nous aperçûmes ou plutôt nous
étaient
L'affaire de la

«

sentîmes dans la demi-obscurité des oranges ré­
leur parfum discretl Or la patronne de

pandant
bord

nous

avait pas
tons dans

avait

juré ses grands saints qu'il n'y
d'oranges à bord. Nous nous précipi­

sa cabine, mais elle n'est pas déconte­
nancée pour si peu. « Ce sont, dit-elle, quelques
caisses d'oranges pour un particulier de Tahiti. »

particulier qui payerait le fret de caisses
d'oranges ne Californie à Tahiti? A d'autres, dit
Goupil, je suis né à Tahiti, à l'ombre des orangers
Un

-

«

en

fleurs!...

»

Toute la soirée
des...

sans

passa à préparer des orangea­
mais délicieuses, doublement,

se

glace,
intrinsèque

pour leur valeur
défendu.

et

en

qualité

de fruit

Mardi 7 janvier.

Beaucoup

de vent,

vent contraire

qui

aujourd'hui, mais,

nous

hélas!

un

force à courir des bordées

�DE SAN FRANCISCO AUX ILES MARQUISES

aussi

longues

53

que le lac Léman. A midi nous som­
so= degré de latitude N., donc pas

mes encore au

départ. Et le soir nous
voyons le soleil se coucher à bâbord, ce qui indi­
que que nous faisons route vers l'ouest, même que
nous tirons légèrement sur le nord-ouest au lieu
d'aller vers le sud! « Bad luck »
les gonies!
très

éloignés

du

point

de

...

Mercredi 8

janvier.

Il fait très doux;

dées,

quillement
aussi vite

nous

tirons

toujours

des bor­

pas; les albatros se sont tran­
mis à la nage à notre remorque et vont

et avançons

au

aussi lentement que nous, happant
au passage les reliefs d'ortolans que leur lance
le marmiton. Ce marmiton, un gros garçon tahi­

tien
Il

ou

répond

ne

au

doux

nom

de Tete

trouve pas délicat de

se

doigts, et comme il ne possède
Légion d'honneur pour

de la

(prononcez les é},

moucher

avec

les

grand ruban
plonger son nez

pas le
y

camard, geste que l'histoire attribue à un souve­
rain musulman, lui, Tete, emploie sans fausse
honte la serviette
tes dans

un

Ce soir le

avec

laquelle il essuie
manger!

les assiet­

coin de la salle à

captain est pon garçon ». Il nous
apporte triomphalement une antique boîte à mu­
sique qu'il a dénichée on ne sait où et qui joue le
Ranz des vaches ». Par quel phénomène incom­
préhensible cette mélodie ne m'émeut-elle pas en
«

«

»

«

�54

ce

AUX ILES ENCHANTERESSES

moment-là? J'avais

probablement la glande la­
produisait une
violente,
trop
accompagné des éclats

crymale tarie,
dissonance
de rire du

Jeudi 9

«

ou

cet air national

pon garçon».

janvier.

Enfin! bon vent! 5
sultat: à midi

nous

ou

6 nœuds à l'heure! Ré­

sommes

même

au

presque

que 48 heures auparavant! Un grand trois­
mâts passe à portée de canon, cap au nord. Comme

point

il

salue pas le

premier, le capitaine défend de
pavillon étoilé qu'un mousse était allé
quérir et avait amarré au bas du grand mât.
Quand le second, en cachette du «captain» nous
fit part du point, on entendit quelqu'un gémir, les
bras levés au ciel:
Ousqu'elle est la Bourgogne!
ne

hisser le

,

«

-

»

Et Tahiti? où est Tahiti?

-

A 50° dans le

sud!

Vendredi 10 janvier.
Vent violent, mais contraire. Nous filons vers
l'est, direction des côtes du Mexique! Hier c'é­
tait dans la direction de la Chine! C'est
de la
.

navigation

à la voile. Avec cela la

l'agrément
mer

est dé-

montée et l'on entend, tout à l'entour de la salle à
manger un concert de gémissements dans les notes
basses et de temps à autre un corps enveloppé

d'une

couverture

ou

d'un

«pijama»

écarlate

�DE SAN FRANCISCO AUX ILES

s'élance

comme

court escalier

Samedi 11
Parlons

une

qui

bombe et

mène

sur

·55

MARQUISES

grimpe l'étroit

le pont.

et

..

janvier.
encore

du vent et de la

mer.

N'est-ce

pas l'actualité même? Heureusement que les nou­
velles que j'en puis donner sont meilleures: c'est

presque le
calme.
Ce

jour

et la

grand largue

est

mer

relativement

été choisi pour l'exécution d'un

a

chon, opération qui

L'entrepont qui

se

parfait

ne mesure

sur

co­

l'entrepont.

pas 30 mètres carrés

est en contrebas de la plate-forme où les passa­
gers passent leurs journées étendus sur des chai­
ses longues. Pas moyen d'échapper à l'horrible

du moins d'entendre les cris déchi­

spectacle,

ou

rants du

quadrupède renitent. Le cuisinier,
triomphe et rit à belles dents au

nègre

d'ébène

lieu du carnage.
« Pon
garçon»

un

mi­

diversion et, désireux
de s'attirer les faveurs du beau sexe, il fait ouvrir

opère

des boîtes de crackers

une

(biscuits variés), pendant

qu'à l'est, des jets d'eau lancés par

une

force invi­

indiquent le passage d'un cétacé.
Le soir, la poésie succède à la prose et

sible

ricains

nous

guitare.

offrent

un

nos

amé­

concert de mandoline et de

�56

AUX ILES ENCHANTERESSES

Dimanche 12

janvier.

Hourrahl Le beau temps; un ciel légèremenl
voilé, et une bonne petite chaleur. Avec cela un
menu, ma

foi, excellent. La

de la Fortune

roue

aurait-elle tourné? Mais bah! le
nous sommes encore

et

point indique que
toujours sur le 30rne degré

de latitude nordI

Pour varier les

«

plaisirs»

nous

entendons dans

les ombres du soir le bruit sourd de deux corps
qui luttent: une rixe entre le second et un matelot.

L'un

d'eux,

la

mer.

ce

gui

sur

tous les deux

Mais le

peut-être

vont rouler à

capitaine a rouie fine; il a compris
s'interpose: la querelle se videra

passe et
terre ferme.
se

Lundi 13

Après

janvier.

avoir filé six nœuds

le calme revient
meur

jouent

morose,

à

pile

avec

face

C'est le marmiton
Chacun

qui

commence

l'inaction forcée et

la

matinée,

le soir et chacun est d'hu­

excepté

ou

pendant

le

avec

cuisinier et
des

gagne.
à souffrir

pièces

Tete

de 25

qui

sous.

physiquement

de

s'ingénie à pratiquer une gym­
nastique quelconque. Pour ma part, au risque de
me faire sauter la cervelle et le bateau avec, j'élève
de bas en haut quelques douzaines de fois la cais­
sette qui contient les munitions de mon Lefau-

�DE SAN FRANCISCO AUX ILES

cheux, exercice qui

met

vous

en

MARQUISES

nage

...

57

et rétablit

la circulation.
des gonies autour du bateau. Nous
encore très éloignés des côtes

Toujours
ne sommes

donc pas

d'Amérique.
Mardi 14

janvier.

Horrible
balaie le

journée! La mer est furieuse et
pont. On est obligé de tenir les hublots

fermés et de les

glissant
la

plus

dans

protéger

une

moyen de

au

rainure,

ce

qui

désolante obscurité. Ce

sements des

planchettes
plonge dans
sont que gémis­

nous

ne

adultes, hurlements des enfants. Un

formidable coup de roulis fait dégringoler des piles
d'assiettes dans la ridicule petite pièce décorée du
nom

de cuisine. Les

seaux

d'eau dans les cham­

brettes s'étalent

en lagunes sur-lesquelles les mal­
naviguent jusque sous les couchettes! Pour
comble de malheur il nous est expressément dé­
fendu d'allumer des bougies.

les

Bientôt il semble que le navire va pirouetter.
capitaine hurle le commandement de prendre

Le

des ris et les matelots

grimpent nu-pieds

au

péril

de leur vie pour pratiquer cette opération sca­
breuse et même retirer complètement les toiles

supérieures.

On croirait que les mâts vont se bri­
sur les vergues et se

ser! Les matelots courent

jusqu'à la pointe des mâts comme
écureuils qui jouent à la pointe des sapins.

lancent

des

�58

AUX ILES ENCHANTERESSES

Cet enfer dura douze heures,

paisa quelque

peu et
neuf heures du soir.

Mercredi 15
La vitesse

nous

puis

la

mer

s'a­

filions neuf nœuds à

janvier.
se

maintient entre 6 et 8 nœuds, mais

la direction n'est pas très bonne.

La

mer

est

assez

calme pour

me

permettre de

prendre quelques croquis.
Tete n'est pas le seul tahitien, à bord, il y a en­
camarade, Monte, qui remplit les fonc­

core son

tions de bonne à tout faire

et qui est la négation
propreté. Tete et Monte nous ensei­
gnent quelques éléments de langue tahitienne. Ils
nous révèlent qu'homme se dit taata; femme va­
bine, enfant tamarii, et manger amu. Munis de ce
...

incarnée de la

vocabulaire,

nous

les cannibales

pouvons certainement affronter

...

Je commettrais

grave omission si je ne
mentionnais pas d'autres hôtes du bateau, hôtes
spéciaux de nos cabines, dont le bonheur était de
une

courir par tous les coins et recoins, et spéciale­
au « ciel» de nos lits. J'ai nommé les can­

ment

crelats

ou

cafards et leurs innombrables

des, les liliputiennes fourmis qui
rien. Les cancrelats
frais
ou

sous

ne

les assiettes

ne

redoutent pas de

qui

dans les manches de

prendre

attendent à

le

table,
vêtements, voire dans

nous

nos

camara­

respectent

�DE SAN FRANCISCO AUX ILES

l'intérieur de

nos

.Jeudi

16

de talons

et

les

exterminent

janvier.
Ciel céruléen;

Temps splendide.
pendant quelques

Vendredi 17

mer

d'azur;
en

heures.

janvier.

Tout le" contenu de la cale est hissé
pour y

à

nus.

excellente allure et bonne direction. Un voilier
vue

59

couvre-chefs. Monte et Tete les

mollement

pourchassent
grands coups

MARQUISES

prendre

un

sur

le pont

bain d'air et de soleil. Plus

moyen de céler les richesses du garde-manger.
Des boites de conserves tout à fait appétissantes,
les touques de biscuits

Bourgogne!
que

Nous

nous nous

fins, des caisses de vrai

empressons de déclarer
trouvons trop bien à bord du TI'o­
nous

pic Bird pour consentir à le quitter jamais. Cette
plaisanterie est peu goûtée de la patronne qui a
sa part aux bénéfices de l'exploitation.
Samedi 18 janvier.

,--II_oowRÈS beau temps, mais trop calme. Ce­
pendant nous approchons du 230, du tro­
pique du Cancer et le second qui passe
la soirée à
nous

promet que

nous

nous

raconter

ses

aventures

apercevrons la Croix du

�60

Sud

AUX ILES ENCHANTERESSES

vers

les dix heures. Mais à 10 heures le ciel

était voilé et il fallut y renoncer.
Le second a couru toutes les mers et vécu mainte
aventure

Un

palpitante.

nage d'un navire

jour

il dut

se sauver

à la

flammes.

Ayant beaucoup vu
et réfléchi, il a des opinions très arrêtées, et depuis
quelques jours qu'il rumine en silence, il est arrivé
à une conclusion qui, à ses yeux et à ceux des au­
tres matelots, explique parfaitement notre mau­
vaise traversée:

en

nous avons un

Jonas à bord!

Ces mots font frémir le

petit cercle des passa­
gers qui, étendu sur la plateforme, contemplait
paisiblement les étoiles en attendant l'apparition
de la Croix du Sud. Est-ce qu'on va jeter l'un de
nous

à la mer?

Mais les matelots ont

par élimination et
examinant chaque passager à tour de rôle ils ont
fini par trouver le Jonas qui ronfle en ce moment

procédé

du sommeil du

juste. Le second le nomme avec
qu'on prend pour révéler un mystère ou pro­
clamer un dogme intangible: c'est le végétarien!
Je demande pardon à mes lecteurs de ne pas avoir
encore présenté ce personnage intéressant. Aussi
bien fait-il peu de bruit et vit-il complètement à
l'écart de tous, n'adressant la parole à personne.
Il passe ses journées à regarder la mer et à man­
ger des légumes et des fruits. Il est laid. Il est
l'air

comme

crépus

tonsuré,
sur

luisants; il

avec

une

couronne

l'occiput; ses habits
ne paraît pas avoir

noirs, râpés,
bagages, et il

sont

de

de cheveux

�DE SAN FRANCISCO AUX ILES

ne

dérange personne. II

a

dit

MARQUISES

61

à

quel­

cependant

allait à Tahiti pour y manger les fruits
du pays et rien que les fruits. On ne sait rien d'au­
tre, sinon encore qu'il est mécanicien de son état.

qu'un qu'il

II

a

de curieuses cicatrices à la

figure,

et les mate­

lots n'aiment pas ses « doctrines », bien qu'il n'en
ait jamais dit un mot. Et les six matelots, le Russe,
les deux Allemands, le

Suédois, le Norvégien

et

la

présidence du second, ont tenu
qu'il y avait un Jonas à
que ce Jonas était le végétarien. Que le
légumes le protège!

l'Ecossais,

sous

conseil et ont déclaré: 1°

bord; 2°
dieu des

Dimanche 19
Sur le
cer,

janvier.

point

nous

de

avons

dépasser

le

Tropique

du Can­

reculé la nuit dernière et

nous trouvons par 24° de latitude nord!
Mais il y a toujours une compensation à

nous

chaque

malheur: le temps est merveilleux et la mer d'un
bleu d'acier comme un lac alpestre fouetté par la

bise. Le ciel

a

les douceurs du ciel

la Méditerranée. Chacun manifeste

printanier
une

de

humeur

captain» qui, hier encore, ju­
païen et bourrait Monte de coups
de poings. Aujourd'hui le dit
captain a endossé
un complet fantaisie, une chemise à plastron rose
exquise,

rait

même le

«

comme un

«

avec une

»

cravate ornée d'un beau chicot et le «pon

garçon» fait retentir les airs de ses rires sonores,
et nous gratifie d'un menu extraordinaire.

�62

AUX ILES ENCHANTERESSES

Les garçons pratiquent la boxe en guise de dis­
traction et Goupil entreprend l'instruction géogra­

phique

de Monte. Il lui

explique qu'à

rouler la terre est devenue carrée
est le

chose

partage des
sans

Lundi 20

natures

simples;

...

Monte admet la

discussion.

janvier.

Le ciel couvert

empêche

de

prendre

que nous filons 6
l'heure, et dans la bonne direction.
mais

nous savons

Mardi 21

force de

La foi naïve

ou

le

point,

8 nœuds à

janvier.

Même temps qu'hier, avec un vent plus véhé­
ment encore. De ce train nous atteindrons les Iles

Marquises dans une dizaine de jours.
Des dauphins prennent leurs ébats à l'avant
et nous tiennent fidèle compagnie, charmant les
longues heures monotones de la matinée.
A l'heure où chacun s'apprête à clore les pau­
pières, on entend dans le réduit où nichent Monte
et Tete un murmure de voix monotone, rythmé et
semblable à la récitation d'un moulin à prière:
c'est Tete qui débite avec volubilité les prières du
soir, et ces prières sont remarquables par leur
longueur. Il nomme tous les êtres que le vocabu-

�DE SAN FRANCISCO AUX ILES

laire tahitien classe

MARQUISES

63

rubrique familiale, in­
sur ses père et
voquant
mère, grand-pères et grand'mères, aïeux mascu­
lins et féminins, puis il passe aux autres degrés
et échelons de parenté, il en a pour un bon quart
la

sous

les célestes bénédictions

d'heure. Cet exercice doit être excellent pour dis­
poser les nerfs au sommeil. Mais, d'autre part, il y
a quelque chose de touchant et de réconfortant à
entendre cette voix enfantine et naïve s'élever dans
le silence de
terrestres.

l'immensité,

les

mystères supra­
religieuses ont le
major qui affirme avec sé­
protestants seront balayés
vers

Ces manifestations

don d'énerver le brave

rieux et force que les
de la terre, que Calvin et Farel étaient de sales
hommes menant la vie

St-Pt=rre était

Mercredi 22

le

jour,
quises le
par

nous

nous

mer

femmes,

et que

toujours

dans la bonne di­

continuons à franchir 3

degrés

devrons être à la hauteur des Mar­

dernier

La chaleur
la

les

pape.

janvier.

Vitesse neuf nœuds,
rection. Si

avec

premier

jour

de

commence

est fort grosse.

ce

mois.

à devenir accablante, et

G., l'un des étudiants amé­

ricains, m'enseigne la meilleure théorie pour «don­
ner

aux

poissons

»

...

et

tiède salée. Pendant que

m'apporte un bol d'eau
je mets en pratique la dite

�64

AUX ILES ENCHANTERESSES

théorie, j'aperçois
au

mal

-

voit des

requins

toujours une compensation
premier poisson volant. Bientôt on en
bandes qui se sauvent, poursuivis par des
-

le

ou

d'autres écumeurs des

sent l'onde tout d'abord à la

façon

mers.
-

Ils

ra­

mais voici

comparaison qui ne se fût pas
à
mon
présenté
esprit en ces temps déjà recu­
à la façon d'un monoplan, puis s'élèvent
lés
brusquement et planent pendant quelques cen­
taines de mètres pour piquer ensuite une tête
dans la première grosse vague qui se présente.
un

de

terme

-

Peut-être que nos hommes-oiseaux auraient tout
avantage, s'ils ne l'ont pas déjà fait, à étudier
le vol des poissons-volants et la structure de leurs

ailes,

ces

deux

nageoires latérales si développées.

janvier. Temps splendide! Bonne brise
tempère les 30 degrés de chaleur que
nous enregistrons à 3 heures à l'ombre de la bri­
gantine où tous les passagers sont venus se réfu­
gier, même le végétarien. Dans l'azur du zénith
plane gracieux et rapide un blanc palmipède, le
tropic birâ auquel notre navire a emprunté son
nom de baptême.
C'est une sorte de grande
mouette aux ailes élancées, portant à l'appendice
caudal une fine touffe de plumes très longues et
minces comme des aiguilles, d'un beau rouge vif.
Cette particularité lui a valu le nom vulgaire de
«
paille en queue», et les Polynésiens le considèJeudi 23

fraîche qui

��DE SAN FRANCISCO AUX ILES

rent

comme

67

MARQUISES

sacré. Seuls leurs rois avaient le droit

de porter sur la tête la touffe de plumes rouges.
Il faut toujours des plumes sur la tête des rois,

quand

n'est pas des oiseaux entiers,

ce

vautours,

armes

aigles

parlantes.

En l'honneur de l'anniversaire d'un des

diants américains, le

et,

au

dessert

une

Californien. On

plants

ou

capitaine

étu­

offre le vermouth

goutte d'excellent Bourgogne

transplanté en Californie des
européens, et pendant
vignerons remplacent les souches indigè­
le plant américain, les Américains font
a

des meilleurs crûs

que

nos

nes

par

à leurs côteaux d'excellents Sauternes et

produire

moins

de

non

et

Johannisberg.

nomène

en

Beaujolais,

savoureux

Moulin-à-vent

Nous retrouverons le même

Australie où,

sur

phé­

la carte des vins des

hôtels de

premier ordre, figurent en deux colon­
nes les prix des grands crûs du même nom, euro­
péens et australiens. La différence des prix est fort
grande; quant à la différence des qualités je n'ai
jamais fonctionné dans' les jurys des expositions
de viticulture, mais j'avoue qu'à 10° de l'Equa­
teur j'appréciai vivement les différents crûs qu'à
nous fit
partir de ce jour notre e pon garçon
goûter.
Quand vint la fraîcheur de la nuit, nous nous
...

1&gt;

étendîmes de
éclairait et

naient

un

nouveau

pendant

que

sur
nos

le pont que la lune
étudiants nous don­

concert nous attendîmes que

fameuse Croix du Sud, dont tant de

se

levât la

poètes

ont

�68

AUX ILES ENCHANTERESSES

chanté la

Mais le ciel s'étant embrumé,
notre attente fut encore une fois déçue.

splendeur.

Vendredi 24

janvier.

Un pauvre petit poisson volant, long de 28 cm.
venu heurter sa tête à la lanterne de la proue

est

la nuit dernière et
faire

s'y

est

assommé; j'en profite

pour
croquis. Pendant le jour, des
bandes de marsouins folâtrent autour du navire,
en

un

effarouchant les
comme

poissons-volants qui

souins, dédaigneux
nous

s'enfuient

des bandes de moineaux. Puis les

mar­

de la lenteur de notre course,

dépassent rapidement

et

se

perdent

à notre

horizon.
On massacre presque chaque jour un des pen­
sionnaires de l'avant. Après les moutons, les porcs,
sans parler des poulets engraissés dans l'inaction.
N os matelots commencent à

peindre

en

blanc

la coque du bateau et, suspendus à ses flancs, ils
passent de multiples couches de céruse jusqu'à la

ligne

de

flottaison, tout en chantonnant de mono­
Tropic Bird en est à sa treizième

tones refrains. Le

année d'existence. Il fut construit dans

l'Orégon

Quant au captain », il navigue depuis
plus longtemps, ayant commencé à l'âge de 12 ans.
Il dit qu'il ne croit pas en Dieu, mais qu'il est
en

1882.

malheureux
coup

juré.

«

quand

il s'est mis

Peut-être

en

colère et

a

beau­

regrette-t-il simplement

et

�DE SAN FRANCISCO AUX ILES

inconsciemment la

dépression

accès d'humeur lui

procurent...

ne

cherche

Lundi 27

probablement

MARQUISES

69

nerveuse

que ses
le sait pas et
pas à le savoir.

il

ne

janvier.

Des deux
ble
du
nos

jours précédents, rien de remarqua­
à relater. Sauf, enfin, l'apparition de la Croix
Sud qui durant quatre années resplendira sur
têtes. Nous

nous

trouvons actuellement à 4° de

l'Equateur. Dans peu d'heures nous franchirons
la Ligne et il convient de se préparer dignement à
cet

événement

important.

Un conseil de guerre

décide que les hommes se tondront réciproque­
ment la chevelure à la tondeuse, et n'en laisseront
subsister

qu'une longue

mèche

sur

l'occiput,

mè­

qui sera ensuite divisée en sous-mèches, les­
quelles seront tressées à la chinoise. C'est dans cet
appareil que nous nous présentons, du moins les
jeunes, à la table du soir, à la grande joie de
messieurs
Georges et Aristide. Ces messieurs»
donnent beaucoup de
tintouin» à l'ordonnance
du major. C'est Yves ici et Yves là, et jour et nuit
le malheureux pioupiou qui étouffe dans sa tuni­
che

«

»

«

«

que bleue, relance comme un balai démanché, que
la mer soit violente ou calme. La bile a fermenté
sous ce cerveau

obscur de

Breton,

et la vengeance

a pris la forme d'une chanson que je l'entends
fredonner lorsqu'il traverse la salle commune au

�70

AUX ILES ENCHANTERESSES

pas de course,
main:

un

Chaque matin quand je m'éveille
Et q' j' voudrais bien sommeiller
J'entends Madame qui m'appelle
C'est pour soigner bébé
Yves!

..•

-

Mardi 28

...

etc. etc.

janvier.

Le coucher du soleil fut
restés

à la

objet d'usage vulgaire

sur

le

pont,

féerique.

Nous

sommes

savourant la fraîcheur extraor­

dinaire et attendant le

grand

événement. A

onze

heures et quart nous franchissions l'Equateur.
Le second essaya d'en imposer aux gens à barbe
n'avaient pas voulu se soumettre à l'adoption
de la natte chinoise en déclarant avec un sérieux

qui

imperturbable
core

que

franchi la

ceux

ligne

qui n'avaient jamais

devaient être rasés

en­

sur

le

champ.
injonction restait sans effet et que
l'apparition de Neptune en personne

Comme cette
l'annonce de

n'avait trouvé créance que dans le cerveau du
végétarien qui avait clandestinement regagné sa
couchette, il fut décidé que le dit végétarien serait
choisi

comme

victime de

et comme notre homme
ouvert les

ondes de

ses

Neptune
envoyait

en personne »,
par son hublot
ronflements sonores, il
«

reçut par le dit hublot le contenu violemment pro­

jeté d'un

sac

de pommes de terre, de carottes et

�DE SAN FRANCISCO AUX ILES

d'oignons accompagné
hourrahl

ce

hip, hip,

e

temps, Monte et Tete avaient

leurs oraisons et tremblaient

car on

était

bruyants

s

Pendant

pendu

de

71

MARQUISES

sus­

d'inquiétude,

(Goupil)

creuse

leur avait affirmé que la «ligne»
et que nous devions sauter par-dessus.

Monte surtout

en

était

persuadé. C'était

un

fort

en

connaissait l'histoire de France et il le

thème

qui
prouvait en parlant

du Pont d'alcool que Bona­
parte avait franchi à la tête de son armée. Monte
avait d'abord formulé quelques timides objections
à l'affirmation que la terre était carrée. On lui
avait dit, à l'école, qu'elle était ronde; mais Goupil

lui déclara

qu'on avait changé tout cela depuis
partisan de la rotondité.

lors. Seul Tete resta
Nous

avons

fourni

une

belle

course

dans les

dernières 24 heures: 168 milles, et mercredi dere­
chef 169 milles. Puis la vitesse augmentant
du fait que le « grand largue li se met de la

encore

partie,

les distances augmentent graduellement et finis­
sent par atteindre la moitié des distances couvertes
par la Bourgogne pendant les plus belles journées.
Pour atteindre les Iles Marquises, il faut filer

directement
faire
au

un

vers

le sud et, arrivés à leur hauteur

brusque équerre

à droite pour

bénéfice des vents alizés

qui

se

mettre

sont constants

parages. Le soir du 31 janvier, splendide
lever de lune qui apparaît rouge et déformée dans
dans

ces

l'immense rideau violacé des brumes maritimes.

�72

AUX

Samedi t"

ILES:ENCHANTERESSES

février

1896.

A chaleur, ce matin, est beaucoup plus
intense qu'à l'Equateur, bien que nous

ayons

dépassé

calme; la

mer

le 80 Sud.

uniforme, d'un bleu indigo

et

talliques

pourpres

Le temps est

d'un bleu foncé sombre

et verts.

avec

Le

«

des reflets mé-

grand largue

li

souffle faiblement et par intermittence, et les voi­
reçoivent mollement tantôt d'un côté, tantôt

les le
de

l'autre, puis retombent comme lassées, écœu­
rées, et font ballotter le navire d'une façon plutôt

pénible.
Dès midi

nous avons

atteint la latitude de l'ar­

des Iles

Marquises, et nous mettons le cap
l'ouest pour nous en rapprocher.
Les mornes solitudes maritimes sont bien loin

chipel
sur

derrière

nous

et des bandes d'oiseaux

mouettes et de

cormorans

ques reliefs de

nos

repas

blancs, de

flairant quel­

piailleurs
signalent l'approche

des

terres.

Vers 5 heures, trois baleines passent à quelques
encablures, s'aspergeant alternativement de leurs
jets d'eau. {( Dix mille dollars, si j'en harponais
une,»

s'exclama le

capitaine, mais

autre chose à courir que les

cétacés,

fiter du vent

souffle.

Dimanche 2

pendant qu'il

nous

avons

et il faut pro­

février.

Quand les petites galères, pas plus grandes que
notre Tropic Bird, montées par Christophe Co-

�DE SAN FRANCISCO

Iomb et
en vue

ses

ILES

MARQUISES

73

compagnons à demi désespérés furent
l'Amérique, quelle dût être la

des côtes de

joie de ces hommes
magique si longtemps

entendant enfin le mot

en

désiré. Pour

beauté émouvante de cet
trente

AUX

longues journées

comprendre la
instant, il faut avoir passé
sur

une

coquille

de noix

avoir aperçu autre chose que les eaux, le
ciel et quelques rares volatiles. Et puis, un beau
sans

matin,

au

lever du

soleil, il faut

ouïr le cri de la

vigie, ce mot prestigieux de terre! D'instinct, le
regard se dirige fiévreusement vers un point bleu
qui rompt la solennelle horizontalité des flots et
qui bientôt découpe sa fine dentelure, ses falaises
et ses pics déchiquetés sur la pâleur de l'aurore
fugitive. C'est Fatu-Hioa, un bloc de basalte noire,
puis c'est la Dominique dont les falaises rouges
sont couronnées de la merveilleuse végétation tro­
picale, puis c'est Huapu avec ses immenses cas­
«

»

cades blanches coupant de distance en distance les
masses
porracées, enfin c'est Nuka-Hioa la

grande,
hardi

toutes

comme

Les

émergeant

des flots d'un seul

jet

d'antédiluviennes baleines.

Espagnols qui ont découvert ou redécouvert
baptisèrent de noms catholiques : la
la
Madeleine,
Dominique; les Américains leur don­
nèrent des noms patriotiques : Washington, etc.,
mais aujourd'hui, ô respect inattendu des choses
passées qui bientôt se perdront dans le souvenir
des vieux âges, les Français qui y ont planté le
drapeau du bon Roy Louis-Philippe leur ont reces

îles les

�74

AUX ILES

ENCHANTERESSES:

donné leurs

appellations indigènes et, aux noms
déjà cités, il convient d'ajouter ceux de Uapu,
Uauka, Hivaoa (la Dominique), Eiao et Tauata.
Justement sur les contreforts de Nuka-Hioa,
devant laquelle nous croisons à 4 heures du soir,
on aperçoit les échancrures pour les canons
que
les derniers défenseurs de l'indépendance marqui­
sienne y placèrent en 1842.
Aborderons-nous

ce

soir? La nuit tombe, et le

nous saisit juste devant la
T'aiohae, le village principal; les voiles
retombent désespérées et une averse soudaine, di­
luvienne, formidable nous force à gagner au plus
vite les cabines où nous suffoquons par 32° pen­
dant qu'à terre il ne tombe pas la plus petite
goutte d'eau. Il n'a pas plu sur les Iles depuis
trois ans et demi! excepté une rare averse tous les
cinq ou six mois. La violence du jet d'eau tom­

vent

aussi; le calme plat

Baie de

bant selon la verticale absolue est telle que la mer
éclabousse tout autour du bateau et qu'il ne nous

plus qu'à contempler tristement par les hu­
petite lumière au fond de la baie, le pre­
mier vestige humain entrevu depuis trente joursl
Et il ne faudrait pas essayer de gagner le rivage à
la nage, ni même en chaloupe, car les requins
reste

blots

une

exécutent

une

danse forcenée autour du navire

dont ils battent les
meuse.

parois

de leur queue squa­

�II.

Une

-

journée

(Marquises).

à Nuka-Hioa

OTRE marmiton noir, Tele, n'a pas be­
soin de frapper à la porte de notre cabine,

matin, je

ce
_....__

fugitifs

ci,

brutale dans
des

temps
mille

quelques

gnés

vous assure
une

1 Cette

journée­
plus

de celles dont les

souvenirs demeurent,

et vivacel Le

de

être

va

est

empreinte indélébile
splendide. Les pics élevés

pieds dessinent

ciel lavé. Nous

un

falaises, par prudence,

maintenant

nous

nous

leur sihouette

nous

étions éloi­

cette

nuit, et
rapprochons doucement,

voluptueusement

de l'étroite entrée de la Baie de

Taiohae où

défilons entre de hauts rochers

taillés fi.
ment

nous

La charmante baie étale

pic.
rivage

son

ombreux où les

amoureuse­

flamboyants

ma­

rient l'écarlate de leurs corolles à la riche verdure
des cocotiers

empanachés, aux orangers et aux ci­
chargés de fruits, jardin parfumé où se
blottissent quelques blanches cases d'Européens.
tronniers

Les vérandahs donnant

sur

la

mer

débordent de

Bougainvillas, et contrastent violem­
ment avec quelques misérables paillottes indigènes
au toit de pandanus tombant à ras du sol.

jasmins

et de

�76

AUX ILES ENCHANTERESSES

Une vaste embarcation,

s'approche vivement,

une

bruit

au

blanche baleinière

rythmé

des

longs

avirons mûs par vingt bras athlétiques; elle accoste
à bâbord; deux Européens au casque colonial
montent lestement la

le

coupée:

l'administrateur et

gendarme!

quelle vision inoubliable! De
superbes gaillards couleur café grillé, la figure,
la poitrine et les cuisses tatouées de dessins
géométriques, grecques, arabesques, enroulements
du plus pur indigo! C'est une apparition fan­
tastique! Ces visages étranges s'épanouissent et
Les

rameurs!

rient, découvrant des canines suggestives à
hait. Nous

en présence des descendants
polynésiens, cannibales eux-mêmes

sommes

des cannibales

peut-être en secret.
Le gendarme qui a immédiatement jeté
le

grappin

sou­

de

l'hospitalité

la

plus

sur nous

cordiale

nous

riant que l'un de ces gaillards enleva ré­
cemment d'un coup de dents le bout de l'appareil
conte

en

olfactif d'un de
ser

ses

procès-verbal

Les

confrères

qui

voulait lui dres­

pour fabrication de kawa.

exigé cinquante piastres pour
qui jette lourdement ses
ancres à quelques encablures du rivage. La libre
pratique accordée, nous hélons une pirogue et
rameurs

ont

remorquer notre navire

nous

voici à terre

noux

sont tout tremblottants et

désappris

...

,

sur

la terre ferme! Nos ge­
nous avons

la marche; aussi bien fait-il

suffocante et le

brigadier

met à notre

une

presque
chaleur

disposition

�JOURNÉE

UNE

de

petits

non

chevaux

fringants et dociles cependant,
capables d'escalader les rochers

ferrés, mais
des chèvres,

et

comme

ment

en

excursion

prisonnier

77

A NUKA-HIVA

nous

sous

Tahitien

partons immédiate­

la conduite d'un

qui purge

condamnation pour vol
extrêmement rare à Tahiti.
une

à la

avec

jeune
gendarmerie

effraction, délit

Et pour châtier un « criminel» de cette trempe,
le maximum lui est infligé: l'exil et le travaill Oh!
le travail! Pas très

vieux troncs

quelques

ceaux

pénible! Couper
secs

en menus mor­

d'hibiscus, ap­

porter l'eau potable d'une lointaine source dans
des touques à pétrole suspendues en balance à un
bambou, à la chinoise, et escorter les rarissimes
voyageurs. Notre

petite

tre les misérables
«

vahine»

rette

cheveux

aux

indigène

cartes, assises

caravane

cases

à la
sur

défile

au

pas

en­

entrevues de la baie. Des

embroussaillés,

bouche, font

une

leurs talons autour

la

ciga­
partie de
de petits

feux où cuisent les maiore odorants. Un vieux Chi­
nois trône
blables

:

au

nes, bidons de

de

milieu des denrées les

plus dissem­
ginger ale, régimes de bana­
pétrole, étoffes bariolées, pantalons

bouteilles de

kaki, ombrelles rouges

et boîtes de lait

COll­

densé de Nestlé!
N os

petits chevaux prennent le petit trot et
grimpent allègrement les terres dénudées qui do­
minent le village. Pendant que notre cicerone es­
calade un cocotier et fait, à grands coups de talon,
pleuvoir les volumineux et superbes fruits, nous

�78

AUX ILES ENCHANTERESSES

cueillons

fragile bouquet parmi

un

la flore

rare

et

peu variée de ces lieux: fleurs jaunes de coton­
nier redevenu sauvage, fruits rouge cerise de pi­
ment sauvage, petites fougères à la tige tenace
et

cramoisies

petites aigrettes

arbrisseaux touffus. Notre

façon de grimper

cocotiers. Il saisit le tronc à

aux

bras tendus et monte

qui décorent des
guide a une singulière

comme sur un

escalier verti­

cal, appuyant ses orteils aux aspérités des bourre­
lets qui se superposent à mesure que l'arbre s'é­
lève. Ce n'est pas la mode tahitienne; cela ressem­
ble à la manière de

grimper de certains singes,
ajoute à sa ressemblance simiesque.
Son visage n'a aucun des traits de cette beauté
si vantée des races polynésiennes. C'est peut-être
un dégénéré et de savants criminalistes s'empres­
seraient d'expliquer la « tare morale» de cet in­
dividu par sa tare physique. Mais, au reste, il n'est
peut-être pas taré du tout; il a simplement une au­
tre façon de considérer la « propriété » et la sienne
et

vaut bien celle du

elle

civilisé, puisque, à l'instar de

celle-ci,
pale la force, l'emploi
a

fondement et base

comme

de la

force, l'usage

princi­

et le

res­

pect de la force! Il nous conduit ensuite à une
source d'eau minérale, puis à la forêt des limo­
niers sauvages aux fruits énormes. Puis, toujours

(avec délices) goûter l'om­
bre du soir sur la vérandah du brigadier qui nous
a conviés à un dîner plantureux. Notre hôte, un
brave Savoyard, a épousé une charmante créole
cahotés,

nous

rentrons

�JOURNÉE

UNE

de Tahiti

qui dans

sa

robe

empire

blanche tombant toute droite
à la

ceinture,

d'hibiscus

ses

sur

pareu noué
une fleur

uniques vêtements,

ses

admirables cheveux de

fait les honneurs du festin

veraine de

de mousseline

un

incarnat derrière l'oreille- accentuant

la noirceur de
nous

79

A NUKA-HIVA

avec

la

grâce

jais,
sou­

sa race.

Si le lecteur

indulgent veut bien considérer le
depuis trente jours nous avons dû nous
contenter de la cuisine fantaisiste du nègre du
Tropic Bird, il nous excusera d'avoir noté le menu
fait que

repas extraordinaire, et il sera même curieux
peut-être de savoir ce qu'on peut offrir à ses hô­
de

ce

tes dans

mangeait à belles
convenablement gâvé, il n'y

île où l'on

une

après vous avoir
guère plus d'un siècle.

dents
a

vous

A la soupe à la tortue succéda une montagne
prisonnier était allé pêcher

d'écrevisses que notre
dans des

paniers

de feuilles fraîches de cocotier

tressées. Un bœuf à moitié sauvage avait été sa­
crifié à coups de fusil et nous offrait son filet,

qu'il avait
pauvre poulet
ce

sous

des

meilleur, assurément! Puis

s'était laissé

prendre

la vérandah même et était

pagnie
un

de

à des

qui,
joueuses

porc

attendri

ses

champignons

piège

tendu

tenir com­

de Félix Potin! Enfin

le matin, prenait ses ébats au milieu
de cartes et de leur progéniture avait

jambons au contact des pierres brû­
indigène! Le Chinois avait fourni
fromage «de Gruyère 7&gt;, et la mère

lantes du four
le thé et le

au

venu

un

�80

AUX ILES ENCHANTERESSES

n'avait pas oublié ses enfants dans la distri­
bution de la ration règlementaire de Bourgogne

patrie
et

de tafia 1

C'était

plus qu'il

n'en fallait pour

amollir les

et les échos des falaises océa­

niennes

à l'envi:

vous

esprits
répétèrent

êtes

Peu

mes

amours!

«Montagnes Pyrénées,

»

minuit, la gendarmerie au grand
ramenait à bord, en même temps
complet
qu'un gentil et dépaysé bourrico, du foin et des
avant

nous

bananes.
Au

se

petit jour

les

ancres

étaient levées et les

verdoyantes déchirées de cascades
.perdaient bientôt à l'horizon.

côtes

superbes

�CASCADE DE LA FAATAUA

6

�III.

De.'!

-

Marquises

a-t-il rien de

ri

harmonieux

quand

le

à Tahiti.

plus berçant
que

temps

les

et de

soirées

en

est serein? Nous

plus
mer
com­

mencions à désirer que ce voyage durât
indéfiniment pour rêver sur la dunette entre les

phosphorescences qui jaillissaient
nous

tout autour de

et les feux éclatants de la voie lactée et des

constellations

jusqu'alors inconnues à nos yeux.
resplendissait chaque
nuit. La brise fraîchissait; nous glissions sans
bruit et sans oscillation parmi les gerbes d'étincel­
les, et un courant maritime très prononcé nous
La Croix du Sud maintenant

poussait
un

dans la bonne direction. Cela devenait

merveilleux voyage de plaisance, mais le capi­
qui sentait approcher l'heure de rendre les

taine

comptes

et

qui traitait

mouth de Turin»

clamations,

-

le

«

-

«

tout

rapport

captain

»

monde

son

au

était

l)

au

«ver­

livre des ré­

cependant

d'une

humeur féroce. Il avait oublié à Nuka-Hiva

«bill»

de

santé

son

prévoyait
désagréable
quarantaine en arrivant à Tahiti, pour peu que les
Esculapes de l'endroit flairassent certaines malaet

une

�84

AUX ILES ENCHANTERESSES

dies

quelques matelots étaient con­
no­
taminés ou redoutassent le débarquement de
tre végétarien!
Le 6 février l'aspect de la mer et du ciel changea

spéciales

dont

...

du tout

au

la

du Nord

tout;

on se

fût

cru sous

les brumes de

ou du Zuydersee, n'eût été la
tropicale. Le soleil avait grand peine à
percer le rideau gris et jetait de livides reflets sur
une mer d'un gris violacé.
Le lendemain, comme nous atteignions le 15mc
degré de latitude sud, nous vîmes surgir de diffé­
rents côtés des forêts de cocotiers qui semblaient
plantés sur les eaux! A distance, nous ne pou­
vions distinguer la ligne du rivage sablonneux
et plat qui émergeait à. peine. C'étaient les îles
Tuamotu ou Iles Basses, les unes grandes comme
la place du Carrousel, d'autres longues de 20, 50
et même 100 kilomètres qui, au nombre de 80,
sont dispersées sur un espace immense et affectent
pour la plupart la forme annulaire des atolls
avec un lagon d'eau salée au milieu. A 9 h. 1/2 nous
étions à quelques cents mètres de l'un de ces atolls
et apercevions les indigènes pêchant le long de la
plage, devant leurs maisons construites en belles
planches passées à la chaux de corail et couvertes
de ces plaques de zinc ondulé qu'on appelle punu.
C'est dans les lagons et autour des étroites bandes
de terre que se pêchent les fameuses huîtres per­
lières, la seule richesse de ces îlots perdus, si l'on
mer

chaleur

y

ajoute l'exploitation

des cocotiers.

�DES

85

MARQUISES A TAHITI

De nombreuses

goëlettes

les relient à

Tahiti,

ap­

portant les conserves, les étoffes et le rhum et
remportant le coprah et les perles.
La vie des colons indigènes est très dure; mais
la

plupart n'y séjournent que temporairement.
qu'un épouvantable ras-de-marée devait,
en 1903, balayer d'un seul coup habitations et ha­
bitants, et que les seuls rescapés de cette catas­
trophe furent les individus assez vigoureux pour
se cramponner pendant quelque trente heures au
sommet des cocotiers, ou ceux qui purent fuir en
goëlette. Des familles entières furent anéanties
d'un seul coup et grand fut le nombre des désas­
On sait

tres et les deuils familiaux à Tahiti même.

L'immense vague alla briser
sous le Vent en

récifs des Iles
de marée

Qui
ces

accompagné

de

nous

d'un

son
un

prodigieux

fût douté du sort

se

sur

les
ras

cyclone.

qui guettait

les cô­
verdoyants lorsque
de
et
se
fût
douté
la des­
matin-là,
qui
superbe transatlantique qui nous avait

beaux îlots

toyions

effort

nous

ce

tinée du

amenés à New-York?
Contre le soir de
des

ce

jour mémorable, il

y avait

insolites à bord. Le

capitaine, le se­
cond et les matelots avaient «puissamment levé
le coude» aux Marquises. Comme je me prome­
nais solitaire sur la dunette déserte, je m'avisai
que la place du pilote était inoccupée! Le navire
rumeurs

allait manifestement à l'aventure! Je sautai à la

barre

en

appelant

à l'aide et pour

quelques minu-

�86

AUX ILES ENCHANTERESSES

pilote irresponsable du bâtiment aban­
donné. Je n'eus pas de peine à le maintenir dans
le vent, mais quelle direction fallait-il prendre?
Est-ce que j'allais le faire échouer sur les atolls?
Situation piquante et poignante à la fois. Enfin
une voix maugréante, proférant les plus terribles
god dam », sortit des profondeurs de la salle à
tes

je

fus le

«

manger et bientôt chacun était à son poste. Le
capitaine ne sachant plus où nous allions et hors
d'état de lever le point, ordonna de carguer le tiers
de la voilure et fit mettre le cap sur le nord-est.
Nous avions failli jouer aux Robinsons sur l'une
des Iles Basses à la hauteur même de la fameuse
île de Robinson Crusoe, pays des rêves de notre
enfance. Cette île, j'ouvre une parenthèse pour
mentionner le fait, possède actuellement un roi

plumes, un roi cependant puis­
qu'il exerce le pouvoir civil, et c'est. devinez qui?
un Bernois, un Bernois de Berne, la capitale de la
république helvétique!
sans couronne

ni

..

Grâce à cette belle manœuvre, nous nous trou­
vions le lendemain au même point que quarante­
huit heures auparavant,

qui nous mit sur la
pavillon français qui
remit une lettre au capi­
ce

route d'un schooner battant

détacha

sa

baleinière et

taine et des bananes fraîches

passagers. On
nous croyait perdus, corps et biens, et on avait
envoyé à notre recherche.
A

dit

midi, le second

se

mystérieusement:

pencha
«

aux

à

mon

La distance

oreille et

me

jusqu'à Tahiti

�DES

est de 179 milles.

87

A TAHITI

MARQUISES

Comme

nous

filions 7

ou

8

nœuds, cela voulait dire, qu'à moins d'imprévu
nous

serions arrivés le lendemain.

Les lendemains, même les beaux, arrivent tou­
le dimanche 9 février

jours! Il sonnait 8 heures,
quand, dans l'étendue grise

et brumeuse

une

mide bleue commença à s'élever et à croître

pyra­

rapi­

dement.

Tahiti!

0 Tahiti! L'île mystérieuse et merveil­
Tohiti-nui-marearea, «la grande Tahiti la

leuse!
dorée

s

encore

l Ile enchanteresse!

Ton

nom

me

donne

le frisson

mes

membres

quand

qui

courut

pour la

première fois, tes
inaccessibles mystérieusement cachés
diadème gigantesque de blancs nuages.
je t'aperçus

sommets
sous

un

Sous les

nuages tout était verdure exubérante et cent
cades hardies bondissaient jusqu'aux plages

cas­

fouies

pal­

parmi

les

gracieux

et innombrables

en­

miers.
Nous passons au large de la Pointe de Vénus,
défilons devant le tombeau des anciens rois, les

Pomare, et enfin, quittant la mer capricieuse et
houleuse, nous franchissons par une «passe» la
barrière vivante des

coraux

enserre

toute l'île

perles blanches. Nous som­
lagon intérieur. Quelques cents mètres
seulement nous séparent du port de Papeete, mais
le vent nous joue son dernier tour en nous quit­
tant brusquement à l'heure où vient la nuit.
La nuit est sereine; à l'ouest, la silhouette harcomme un

mes dans le

collier de

qui

�88

AUX ILES ENCHANTERESSES

diment tourmentée de Moorea

se

profile vague­

ment dans les derniers rayons du soleil

la Croix du

les étoiles

couchanL;
Sud, la Voie

resplendissent:
projettent une douce lumière tamisée sur
les branches argentées des cocotiers. Autour du
navire la mer prodigue ses phosphorescences. La
brise de terre fraîche et parfumée des senteurs
suaves des frangipaniers, des gardenias et des ro­
ses apporte par moments les sons étranges d'hym­
nes inconnus 1. Des couples enlacés, couronnés de
fleurs se devinent, passant langoureusement le
long des allées d'acacias flamboyants. Puis le
murmure lointain de la vague qui se brise sur le
récif berce le silence impressionnant. C'est la nuit
lactée

de Tahiti.
•

Raiatea-Ia-Sacrèe,

par Paul

Huguenin, p.12.

�CHAPITRE V

o Tahiti!
OUVENT,
charmés

promenant

mes

la riante contrée

sur

baies arrondies et

regards
qui, des

gracieuses de Clarens,

de Montreux et de Territet, élève

pentes

douces et ondulées

ses

côteaux

chargés

en

de

pampres dorés jusqu'aux sombres forêts de sa­
pins et de hêtres des Pléïades, du Cubly, du Folly,
et

jusqu'aux rochers

des tours» de

«

dans les airs dressés

Jaman,

comme

des Verreaux et de

souvent, rêveur solitaire,

je

me

suis

pris

Naye,
à

re­

gretter de ne pas avoir connu cette terre attrayante
et coquette à l'époque où le souvenir de l'héroïne
de Rousseau hantait les

Bosquets

de Clarens

on

l'époque moins lointaine où Rambert, le
poète, taillait les vignes de son aïeul pour se
reposer du travail accablant de l'esprit. Et je
cherchais à évoquer l'harmonieuse beauté des li­
même à

bon

gnes et des couleurs de ce paysage que l'archi­
intelligente des anciens âges n'avait pas

tecture

�90

AUX, ILES ENCHANTERESSES

déparée,

et que

ne

souillait

çade de caravansérail,

aucun

aucune

hideuse fa­

rideau de fils et de

poteaux, ni aucune plaie béante entre les murs de
laquelle soufflent et sifflent nos modernes che­
à vapeur.

vaux

Mais

ce

travail' d'évocation tout entier laissé à

l'imagination,

une

m'envahissait

en

immense vague de mélancolie
pensant à tous les beaux sites

de la terre que l'homme moderne

défigurés,

et

je pensais

avec

a

enlaidis

ou

d'impuissants regrets

que sera devenue Tahiti lorsque, dans peu
d'années peut-être, les « progrès 1) les plus récents
à

ce

de notre civilisation y aur.ont fait leur
Si l'on en excepte la ville même de

apparition.
Papeete, il
m'a été donné de voir l'île entière à peu près dans
l'état où la virent les premiers Européens qui la
découvrirent, abstraction faite de la route qui per­
met d'en faire le tour sur de petites carrioles à
deux roues, champêtre chemin qui ne gâte guère
le paysage, enfoui qu'il est sous l'ombre des pal­
miers et des acacias, rongé et envahi perpétuelle­
ment par la brousse

sans

cesse

renaissante des

goyaviers et des fougères copieusement arrosées
par les pluies équatoriales.
Ce que les mots cependant ne peuvent décrire,
c'est la splendide et douce lumière tamisée par les
verdoyants et mystérieux ombrages, les ombres
bleues
ment
ment

sur

le corail blanc, les irisations éternelle­

changeantes des lagons intérieurs, éternelle­
paisibles et sereins derrière la barrière d'al-

�91

o TAHITI

bâtre où la vaste

mer

vague écumante
tuel.

en

ce

de

plomb

chantant

et d'azur brise

son

sa

hymne perpé­

Ce que la plume est bien impuissante à décrire,
sont aussi ces mille parfums subtils qui flottent

dans les brises du

soir, extraordinaire

et enivrant

mélange d'effluves de roses, de jasmins, de va­
nille et d'orangers en fleurs, de gardenias, d'aca­
cias et de
sant et

tulipiers sauvages. C'est cet air amollis­
voluptueux qui fait oublier la dureté de

l'existence, croire

au

bonheur éternel

sur

la terre,

cet air

qui enivre et anémie, qui relâche les volon­
qui accomplit ce prodige de métamorphoser

tés et
à la

longue

un

Européen

Tahitien.

en

Ah! que je voudrais, à l'instar de Lumen, cette
géniale création de Flammarion, avoir la faculté
de

me

reculer

jusque

sur une

étoile

assez

lointaine

pour voir, dans les rayons lumineux partis
fois de notre
et

ne

resse

planète,
plus,

redeviendra

et enivrante que

meuses
«

cette terre telle

célèbrées

cent fois

nos

sous

plus

autre­

qu'elle

fût

enchante­

contrées froides et bru­

le

nom

emphatique

de

Côtes d'Azur»!
Les récits des

premiers explorateurs sont les
lesquels on puisse reconstituer
cette vision. Les habitudes littéraires qui régnaient
alors en maîtresses dans les comptes-rendus d'ob­
servations scientifiques embryonnaires ont fait que
ces récits ressemblent à de vagues et pâles lavis où
quelques timides esquisses étaient rehaussées de
seuls éléments

sur

�92

AUX ILES ENCHANTERESSES

timides touches à la

sépia,

à la sienne

ou

à l'in­

digo.
Le milieu et les individus n'ont pas encore telle­
changé qu'une reconstitution soit impossible.

ment

Les

des hommes que nous avons
Iles de la Société étaient les contem­

grands-pères

connus aux

de

porains

Napoléon
signalée

naissance fut
de

ces

1er et l'année même de
au

sa

monde par la découverte

Iles.

Le 19

juin 1767, à deux heures du matin, le
ciel s'étant nettoyé, nous fîmes voile de nouveau. A
la pointe du jour, nous vîmes la terre à environ
cinq lieues de distance, et nous gouvernâmes di­
«

rectement

sur

elle».

Cette terre, c'était Tahiti; et le navigateur était
le capitaine anglais Wallis, commandant du vais­
seau

de

du

son

Roy

Wallis
ler les
sance

le

«

souverain
ne

Dauphin». Il
: George III.

la

baptisa

du

nom

trouva rien de mieux que de mitrail­

Tahitiens pour leur apprendre la puis­
supériorité de nos civilisations. Ce ne

et la

premier cadeau» que nous fîmes à
peuplades soi-disant sauvages. Nous leur ap­
portâmes toute la boîte à Pandore. L'espérance
qui se trouvait au fond de la boîte, nous la leur
ingurgitons de force également, et depuis plus
d'un siècle nous les régénérons obligatoirement.
Si je n'ai pas assisté à cette prise de possession
fut que le

«

ces

brutale que les récits seuls nous font connaître,
j'ai pu voir de mes yeux cent trente ans après le

�93

o TAHITI

premier

coup de

canon

de

Wallis, des vaisseaux,

français ceux-ci, bombardant de leurs mitrailleu­
ses
«

les misérables

perfectionnées,

paillottes où

les

rebelles» de Raiatea et de Tahaa dans leur in­

consciente témérité osaient essayer de braver la
force de notre civilisation et de défendre vaine­
ment, mais

non

sans

héroïsme, l'indépendance

aujourd'hui perdue pour toujours
cules patries, les Iles-sous-le- Vent
Entre

ces

deux

dates, 1767

et

de

ces

minus­

de Tahiti.
toutes les

1897,

conceptions philosophiques, religieuses, politiques
ou sociales de notre vieille Europe déferlèrent
comme de grandes vagues sur ces lointains rivages
et cherchèrent à façonner à nouveau l'âme poly­
nésienne.

Les coups de

canon

de Wallis n'avaient pas eu,

pendant longtemps, d'écho sur ces plages sereines.
Après la manière forte, la persuasion douce en la
personne des dix-neuf

premiers

missionnaires

an­

glais qui, débarqués en 1797, essayèrent vaine­
pendant vingt ans de convertir les indigènes.

ment

Il semble que ces braves gens, presque tous de
simples et naïfs ouvriers, n'eûssent pas eu l'idée

qu'il fallait

bien des

erreur

nant à

point

les Tahitiens
Ces

mœurs

partagée par les
qui, la politique et

fut du reste

les suivirent et

pour transformer
d'un peuple. Leur

générations

à fond les idées et les

théocrates

qui

les

ve­

armes

à la rescousse, convertirent

protestantisme.
missionnaires anglais fondèrent

en masse

au

là

une

théo-

�94

AUX ILES ENCHANTERESSES

cratie moderne, la plus perfectionnée qu'ait enre­
gistrée l'histoire de l'humanité et la moins discu­
tée, actuellement encore par ses adeptes fervents
et simples.
Mais l'ennemi héréditaire voyait d'un œil jaloux
ces succès trop rapides et un décret pontifical,
rendu

en

liques

1833, conférait

aux

missionnaires catho­

le droit

d'entreprendre la conversion des
archipels du Pacifique. Au
s'attaquer aux nombreux archipels entiè­

naturels de tous les
lieu de

cannibales, deux R. P.,

rement idolâtres et même

qui devinrent fameux par la suite, s'attaquèrent
à «l'hérésie protestante».
«L'auguste Marie,
-

que

l'Eglise appelle

la destructrice de toutes les

bientôt l'anéantir à Tahiti,» écri­
vait le P. Caret en 1837.
Arrivée des Jésuites

hérésies,

saura

-

bien que

déguisés
charpentiers, sont re­
connus, appréhendés, expulsés, réclament la pro­
tection du Roy de France. Le Roy envoie une fré­

qui,

en

gate. Le Protectorat de la France

sur

Tahiti. Plus

tard l'annexion définitive, en 1879. Puis l'annexion
des Iles-sous-le-Vent en 1897. Tel est en quelques

lignes l'histoire politique des «établissements fran­
çais de l'Océanie.» On comprend aisément les

répercussions
ont dû avoir

que
sur

comprimée jadis
et

ces

bouleversements successifs

l'âme Tahitienne.

Cette âme,

par la peur de la force matérielle

morale, s'est compliquée infiniment par l'ap­

port de

tant d'idées contradictoires

l'apport du

sang

étranger, de

comme

par
nouvelles coutumes,

�95

o TAHITI

de

nouveaux

besoins,

de nouvelles manières de

parer, de s'habiller et de

se

jouir.

Sous la carapace légère des dogmes religieux
acceptés plus ou moins sous l'empire de la peur
ou

de l'intérêt

vraie nature

dissimule le vrai caractère, la
toujours revient au galop « lors­

se

qui

que la contrainte est absente». C'est justement
ce qui rend les observations et les témoignages
des missionnaires si souvent inconsciemment

er­

ronés et tendancieux.

et

re­

et

re­

doute le

doutait

prêtre
son

blanc

tahoura

L'indigène respecte
il respectait

comme

(prêtre

des

sacrifices

hu­

mains) qui possédait la puissance de désigner les
victimes qui seraient offertes aux divinités. Cepen­
dant l'hypocrisie qui est devenue un des caractères
significatifs de Yetaretia (membre de l'Eglise indi­
gène) s'alliant à l'espionnage et à la délation, les
pasteurs protestants
sur

de

tout

ce

chaque

qui

sont

individu. Et

laient et osaient faire

plet de la

en

concerne

vie morale du

doute que s'ils
tableau fidèle et

sans

un

général-très informés
personnelle

la moralité

vou­

com­

peuple Tahitien, ce tableau
réaliste enlèverait beaucoup à la poésie dont les lit­
térateurs l'ont paré.
Avant d'essayer de peindre ce tableau, voyons
d'abord un peu le cadre: cette nature qu'il n'est
pas exagéré d'appeler enchanteresse et magique.

�96

AUX ILES ENCHANTERESSES

et

habitants de

placides

con-

!IlI�EUREUX

trées« de tout repos» nous nous faisons
une idée bien vague des bouleversements

1

1

nature ont

formidables que les puissances de la
opérés à la surface de notre globe. La

fait rien par sauts, disait déjà les La­
Cependant si notre croûte terrestre s'est

nature

tins.

ne

transformée lentement et
vail

patient

graduellement par le tra­
siècles, il fut

et tenace de centaines de

des moments où la nature,

furieux et incohérents,

des spasmes
crinière de lion,

comme en

secoua sa

profondeurs de l'océan des terres
engloutissant à jamais d'anciennes.
citer que quelques exemples tout à

vomissant des

nouvelles,
Pour

en

ne

fait récents de
de

ces

accès de fureur

rappeler l'éruption

cime du volcan; les
Messine

terre de

Sonde,

en

terribles

plus

frayante explosion
toutes les

du Vésuve

récents

du Krakatoa

et si

ces

manifestent leur violence à

avalanches, des

qui décapita

tremblements

1883. Ces faits sont

mémoires,

subite, il suffira

encore
aux

encore

ou

la
de

l'ef­

Iles de la

présents

forces naturelles

à
ne

yeux que par des
des
inondations ou
éboulements,
nos

des tremblements de terre de minime envergure,

pouvons cependant nous représenter quel fut
jeu de ces forces lorsque les feux souterrains fi­

nous

le

surgir des profondeurs des mers de l'Océan
Pacifique des centaines d'îles aujourd'hui ha­

rent

bitées.
Nous

avons

plus d'un point

de

comparaison

en

��99

o TAHITI

Europe

même. Le cratère

volcanique

de l'une des

merveilleuses îles de la Méditerranée s'affaissa
tout à coup

en son

milieu, il y

a

plus

de 2000 ans,

laissant surnager qu'une partie de l'anneau
circulaire qui en formait la base; puis au cours
ne

des siècles
îlots

derniers,

surgirent

cet anneau,
nes

éruptifs

à trois

ou

quatre reprises, des

soudain de la

partie immergée de
accompagnement de phénomè­

avec

violents et passagers. Les derniers
ne datent que de 1870 et mainte­

bouleversements

nant Santorin la

«

des

perle

Cyclades»

croissant d'or dans l'immuable

azur

dresse

son

du ciel de la

Grèce. C'est ainsi

qu'à des époques relativement
surgirent des centaines d'îles éparses dans
le centre du Pacifique, formant un ensemble dis­
tinct, la Polynésie, habitées toutes par des peupla­
des issues d'une même race et parlant des idiomes
identiques: les Polynésiens.
récentes

Tahiti est le type par excellence de ces forma­
volcaniques et sa masse de basaltes et de

tions

laves éteintes
presque

se

dresse

en un

circulaire, accolé à

presqu'île

de

à

Taiarapu,

cône dont la base est

un

cône

laquelle

plus petit,

la

l'unit l'isthme

étroit et peu élevé de Taravao.
Mais Tahiti ne plonge pas ses assises directe­
ment dans la

falaises

mer comme

abruptes

ou

en

Elle est entourée d'une
se

continuant ici

vant là

jusque

les Iles

pentes

plage

assez avant

tout

près

de

Marquises, en
rapide.

à déclivité

souvent
sous

sa

étroite, mais

la mer,

se

rele­

surface avant de

�100

AUX ILES ENCHANTERESSES

profondeurs insondables. Sur ces bas­
depuis des siècles les millions
d'hôtes microscopiques des mers tropicales, les
madrépores, exhaussant patiemment leurs poly­
piers jusqu'à ce qu'ils aient atteint la surface de
l'eau. Ils ont édifié de cette façon une double cein­
plonger

aux

fonds travaillent

ture de récifs enserrant presque toute l'île: une

bordure de récifs

long des plages, et
plus au large, tou­
tes les deux se rapprochant et s'entremêlant plus
ou moins en combinaisons variées, séparées le
plus souvent par quelques centaines de brasses
une

frangeant

au

bordure de récifs barrière

d'une

eau

calme

aux

que n'affectent

colorations merveilleuses,

les vents et les mouvements

guère
qui forme des lagons et des
ports sûrs et tranquilles, bienvenus des marins.
Le madrépore redoute les basses températures;
il ne peut vivre exposé à une température infé­
rieure à 19° centigrades. Aussi le courant d'eau
de la haute mer, et

fraîche que les rivières déversent à l'embouchure
grandes vallées suffit à le contenir à respec­

des

tueuse distance.

Ses constructions

interrompues

laissent dans le récif-barrière des ouvertures bé­

qui sont les passes {en tahitien ava} par les­
quelles les navires entrent dans les lagons inté­
rieurs. Souvent ces passes sont flanquées de deux
antes

îlots, sentinelles avancées, ainsi que

nous

le

ver­

abordant Raiatea par la passe Teavapiti.
Mais il est arrivé souvent que les soulèvements
volcaniques n'ont pas dépassé ou même pas atteint
rons en

�101

o TAHITI

la surface de l'Océan. Dans tous les
mornes

les

plus

élevés s'en sont

centaine de mètres

moins,

ou

les

cas

où les

approchés d'une
madrépores ont

édifié leurs innombrables cellules calcaires

sur

les

improvisés de ces cratères éteints et, grim­
pant patiemment jusqu'à l'air libre, ils ont formé
socles

à fleur d'eau des récifs annulaires

ou

semi-annu­

laires. Il n'est pas difficile de concevoir comment
les vagues détachant et amoncelant les branches
des polypiers les plus friables ont formé des sou­

bassements calcaires

lesquels elles ont fait
échouer peu à peu les débris végétaux qu'elles
charrient sans cesse d'un rivage à un autre rivage.
Avec les débris, des graines; parfois des bandes
d'oiseaux qui se reposent et fertilisent cet embryon
de sol. Les graines ouvrent leurs cotylédons, les
plantes poussent, croissent, meurent, pourrissent:
sur

l'humus est formé. Des

cocos charriés par les va­
échouent
à
leur
tour, se propagent. Des îles
gues
basses, des atolls, sont ainsi créés de toutes pièces,

telles les 80 îles de

l'archipel

Tuamotou que nous
Tahiti, tels aussi

entre Nuka-Hiva et

côtoyâmes
cinq îlots madréporiques situés à 20 milles au
nord de Tahiti et compris sous l'appellation collec­
les

tive de Tetiaroa, tels

enfin

les

nombreux îlots

(motu) flanquant les passes des Iles de la Société.
Plus de Ia moitié des archipels polynésiens est
formée de

ces

Iles Basses. La vie y est

plus pré­

caire que sur les autres îles par le fait que les sour­
ces d'eau potable y font naturellement défaut et

�102

AUX ILES ENCHANTERESSES

qu'elles

à

exposées

sont

toutes

les

colères

de

l'océan.
Mais

revenons

L'extrémité

à Tahiti.

septentrionale

de l'île est

indiquée

par la Pointe de Vénus, où un phare a été édifié
par les soins de l'Amirauté française. Malgré le
de

l'île, l'appellation de

promontoire
point due à ce qu'on pourrait supposer. C'est
capitaine Cook qui l'a baptisé ainsi, l'ayant

renom

ce

n'est
le

choisi

comme

planète

Vénus

observatoire pour le passage de la
1774. La Pointe de Vénus forme

en

l'un des côtés de la Baie de Matavai, où les pre­
miers navigateurs européens jetèrent l'ancre. A dix

kilomètres à l'ouest est située la ville de
la

capitale

de l'île et des établissements

Papeete,

français de

l'Océanie.

Juger

de la vie tahitienne et de la beauté déli­

cieuse de
ce

serait

îles par

ces
en

ce

posséder

que l'on voit à Papeete,
idée aussi confuse et

une

aussi erronée que celle qu'un séjour à Paris don­
nerait du charmant pays de France. Papeete est
le

repaire
couplée à

de la lie des

populations indigènes ac­
populations européennes ou
triste
milieu
dans lequel se trouve
civilisées,
comme noyée la population flottante des fonction­
naires de toute sorte et la population sédentaire,
la lie des

les missionnaires et les commerçants et colons

américains.

an­

glo-saxons
La plupart des habitations sont construites en
planches, sur pilotis, recouvertes en tôle ondulée,
ou

�103

o TAHITI

et la laideur de leur

plutôt de leur
corrigée
le plus souvent par l'exubérance de la végétation
tropicale, par des cascades de bougainvillas qui
architecture,

ou

absence d'architecture, est heureusement

débordent des toits, les mouchetant de leur vcrr­
étranges fleurs aux bractées pur­

dure et de leurs

purines.

Toutes

ces

maisonnettes,

au

demeurant

gaies avec leurs vérandahs protégées
regards indiscrets par des treillis à
claire-voie, sont enfouies parmi les bananiers et
les pandanus sous l'ombre des élégants cocotiers,
des acacias à la floraison flamboyante, des pom­
miers roses et des arbres à fer. Elles s'alignent au
long de la rue principale ou sur le quai circulaire
et ombreux qui s'étend du ruisseau de Tipearui à
la pointe de Fare Ute, face à la barrière de corail
percée de la passe donnant accès aux grands na­
proprettes

et

contre les

vires. Un îlot célèbre, Motu
de la baie. C'est

là.

aller s'étendre à l'ombre,
une

bouteille de

Papeete

est le

Uta,

s'élève

au

centre

que le roi Pomaré II aimait à
une

bible

sous un

bras,

whisky sous l'autre
siège du gouvernement français,
...

de toutes les autorités. On y voit le Palais de la

Reine, les grands temples protestants et la cathé­
drale catholique, les casernes, les entrepôts, la
douane, la poste et le sémaphore qui domine la
ville et

qu'il

annonce

hisse à

tendue

un

moyen des boules blanches
mât la nouvelle bienvenue et at­
au

impatiemment de l'arrivée des
Papeete également sont

du courrier. A

navires et
les

grands

�104

AUX ILES ENCHANTERESSES

magasins et les grandes écoles indigènes, 'dirigées
par des Français et des Françaises souvent remar­
quables et d'une haute culture.
Papeete est le cerveau de l'île, des îles, ainsi
que l'intermédiaire du commerce et l'entrepôt des
'denrées. Elle a son quartier chinois, tout comme
San Francisco, et compte quatre mille habitants:
presque la moitié de la population de l'île entière.
Ce

qu'il y a de plus curieux à voir, c'est le
quotidien qui s'ouvre, à cause de la cha­
leur, à cinq heures du matin, une heure avant le
lever 'du soleil. La marée pêchée dans la nuit y ar­
rive toute fraîche avec les volailles et les petits co­
chons, les régimes de bananes, de lei, les paquets
marché

(le

taro et de fruits d'arbre à

Mais

on

pain.

est bientôt las de la vie de

Potinville

Papeete,

cette

puante de cancans et de scandales
dont on ne fait point grâce
renouvelés,
toujours
«

s

aux nouveaux venus

'dans

sa

beauté

...

et l'on

a

hâte de voir l'île

virginale, perpétuellement

renou­

velée par la nature généreuse qui efface prompte­
ment toute trace du passage de l'homme.
Une

pittoresque

route

en

fait le tour et

ne

compte pas moins de 119 kilomètres, une cin­
quantaine jusqu'à l'isthme de Taravao, dont le
seuil élevé de
marin

quelques mètres

au-dessus du niveau

que deux kilomètres de largeur.
l'ai déjà dit, la partie principale de

ne mesure

Ainsi que je
l'île s'élève comme le

gigantesque

tronc de cône

'd'un volcan éteint dont la circonférence de base

�105

o TAHITI

35 kilomètres. Le fond du cratère est

mesure

par 'la

as­

vallée de

indiqué
superbe
partie supérieure est entourée
d'un vaste cirque de hauts sommets, formant une
chaîne ininterrompue de l'Aramaoro (1478 m.)
au Tetufera (1800 m.) et à l'Orohena, le plus haut
de tout l'archipel (2237 m.).
De ce cirque basaltique et déchiqueté qui pres­
que toujours se perd mystérieusement comme
les dieux qui le hantent dans de lourdes masses
nettement

sez

dont la

Papenoo

de nuages, descendent de tous côtés et comme les
rayons d'une vaste roue de nombreuses rivières

toujours fraîches qui, parvenues à quel­
distance
de la mer y trouvent des seuils ro­
que
cheux qu'elles franchissent en cascades éblouis­
aux eaux

santes, entre des fouillis inextricables de fougères

arborescentes, pour retomber dans de frais bas­
sins

qu'elles

se

sont creusés dans le

En avant de cette

première

de pics, "':lne seconde et même

roc.

et ultime

une

rangée

troisième dresse

ses

dentelures hardies au-dessus des vallées; l'Ao­

rai

(2065)

nus

et

et le Diadème

dominent,

féerique

en

(1330)

arrière de

sont les

Papeete,

plus

con­

la vallée

de la Fautaua dont la

rivière, après des
multiples s'étale et glisse sous
goyaviers et des pandanus qui

sauts et des cascades

les

branchages

des

la frôlent et devient l'idéal rendez-vous des bai­

gneurs qui, le soir, y accourent dans leurs petites
voiturettes à deux roues attelées de petits chevaux

fougueux.

�106

AUX ILES ENCHANTERESSES

Le Diadème,

son nom

le

dit, élève

six

cinq
pics vertigineux
garde menaçante et inaccessible
ou

Les Tahitiens

parure de

sa

comme

une

avant­

humains.

aux

montent pas volontiers vers leurs
hautes montagnes. La brousse et les arbres enche­

vêtrés

ne

les recouvrent

qui

derniers

jusqu'aux

carpements rocheux, les nombreux

es­

glis­
polis rendent les ascensions ex­
trêmement pénibles, sans parler de la chaleur suf­
focante provoquée par la marche semée d'obsta­
cles naturels. Et puis, quand les ombres de la nuit
s'étendent sur la terre et que le vent siffle en glis­
sant des sommets parmi les silhouettes fantoma­
les des arbres géants, les tupapau (les revenants)
sant

les

sur

torrents

rocs

descendent aussi de leurs retraites cachées et vien­
nent rôder autour des maisons de la

plage. Il ne
si l'indigène

faut pas aller dans la brousse alors, et
sort, la nuit, c'est pour aller pêcher au flambeau

près
nes
au

des récifs
de

ses

ou

compatriotes

clair de lune

cocotiers

qui

se

pour

se

sous

avec

des centai­

chanter les bimene

les branches

argentées

des

balancent doucement.

ONTONS dans
à deux hautes

de franchir à
sans

réunir
et

une

de

roues

ces

qui

petites carrioles
nous

permettra

gué les nombreuses rivières

ponts, et,

de

Papeete, dirigeons-

le sud pour atteindre Taravao.
La plage est par places très étroite et la route

nous vers

�107

o TAHITI

monte et

descend hardiment

sur

le flanc des

es­

et file, tantôt rouge, tantôt blanche,
selon que c'est du sol battu ou des coraux con­
cassés, file mollement sous l'ombre des grands ar­

carpements

plantations de cocotiers.
une gracieuse résidence euro­
péenne tapie au milieu des palmiers et des arbus­
tes en fleurs, demeure hospitalière d'un Français
qui a épousé une demi-tahitienne, femme de
grand cœur qui possède les secrets de la médecine
végétale indigène et soulage inlassablement une

bres

ou

les

parmi

Voici Outumaoro,

multitude de
tre que notre

maux.

Le fils de la maison n'est

joyeux

voyage: Goupil.
La route passe ensuite
cocotiers alternant

(maiore)
plus

au­

et charmant compagnon de

avec

plantations de
pain
vanille qui prennent

parmi

les

les forêts d'arbres à

plantations de
plus d'extension. L'air est tout em­
baumé du parfum de la vanille, joint à celui des
orangers. Voici le village de Punaavia où vient
de s'éteindre le célèbre néo-impressionniste Gau­
gain. Quand nous traversâmes le village, le grand
peintre était là, étendu dans son hamac, en cos­
tume tahitien, quelques vahine lui roulant des ci­
garettes et massant ses pauvres jambes atteintes
d'un commencement d'éléphantiasis.
Tous les villages que nous traversions au grand
trot de l'alerte coursier respiraient la paix et le
bonheur le plus complet que l'imagination se
plaise à créer. Devant les cases de bambous, oude

et les

en

�108

AUX ILES ENCHANTERESSES

vertes à tous les vents,

les de

sous

le

simple toit

de feuil­

des groupes idylliques
formes nobles et robustes bavar­

pandanus imbriquées,

de créatures

daient

aux

riant

chantaient des

complaintes mo­
notones
fabriquant quelque menu objet: cha­
peau, natte ou panier en fibres végétales.
Sur la plage ensoleillée d'autres groupes prépa­
raient la pirogue et les instruments de pêche; des
jeunes garçons bien découplés lançaient la patia
(harpon) sur quelque poisson que leur œil exercé
apercevait entre les arbrisseaux des coraux.
en

ou

en

Par l'échancrure des vallées béantes, de hauts

pics déchirant

le ciel,

apparaissaient

au

tournant

de la route.

De temps à autre
dans

un

marécage

un

ou

Chinois plantant du taro

étalant

sur

de

nat­

grandes

tes la vanille noire et luisante.

Quelques pêcheurs
à la file

s'avançaient

à la démarche

sautillante

indienne, leurs épaules

re­

liées par un long bambou au milieu duquel pen­
daient des grappes énormes de poissons de toutes

sortes, des rougets et des maquereaux,
thons mesurant

un

mètre à

un

ou

des

mètre et demi de

longueur.
A

relâchâmes pour
haleine et le cri hospitalier haere mai

mi-chemin,

reprendre
ta 'maa
cases,

Papara,

(viens manger)

nous

Un chef

à

retentissait de toutes les

laissant bien embarrassés de choisir.

nous

calement à

nous

tira d'affaire

partager

son

en nous

obligeant

modeste repas.

ami­

�109

o TAHITI

forme de larges feuilles de bana­
alignées sur le sol battu, était dressée à

La table,
nier bien

sous

l'ombre

épaisse et rafraîchissante des hauts
(arbres à pain). Comme assiettes de ron­
des feuilles de purau (hibiscus). Avec une aisance
gracieuse et réservée, des jeunes filles s'avancent
maiore

et décorent le front de l'hôte passager
ronnant d'un diadème blanc de

en

suaves

le

cou­

fleurs de

tiare. Elles-mêmes portent un rouge hibiscus der­
rière l'oreille. On s'assied à la turque et elles ap­
portent les victuailles, puis se rangent à bonne dis­

tance, les femmes n'étant pas admises à la table
des hommes.
s'être lavé les

Après
prière et
son

mains, le chef récite

une

le festin
Du

cru.

exotique commence par du pois­
poisson cru! Oui, un excellent filet

de thon tout frais, à la chair blanche et tendre
se

servant des instru­

ments dont Dame Nature l'a

gratifié, plonge son
empli de miii baari.

comme

du

morceau

veau.

Chacun

dans le bol

Le miii haari est
moyen du

herbages,

jus

de

commun
une

sauce

coprah

frais

additionné d'eau de

confectionnée

exprimé
mer

au

entre des

et de

suc

de

citron. Dès que vous avez surmonté vos préven­
tions injustifiées, vous ne tardez pas à trouver ces

beaucoup d'autres mets et produits
indigènes parfaitement exquis.
Le plat de résistance fut le petit cochon fri­
cassé tout entier dans le four indigène, plat d'hon­
neur décoré de bananes, de taro et de lei fumants.
mets,

comme

�110

AUX ILES ENCHANTERESSES

Comme boisson, l'eau rafraîchissante et

aigrelette

ment

mesure, et

comme

.quinconce

en
res

de

dessert les

derrière le

délicates et

tance du beurre et

se

toute la nuit

nous

a

et pour

et la chambre des

caine,

avec ses

le

tenter, il

nous

fit visiter la maison toute battant
avec

la consis­

retenir toute la soi­

nous

même,

venait de faire édifier

lère,

et

de l'avocatier, l'arbre

positivement
déguste au sel.

Notre hôte eût voulu

rée,

qui croissent
les grosses poi­

ananas

village

savoureuses

à beurre, dont la chair

légère­

abattait à

qu'un gamin

cocos

produit

neuve

de

sa

qu'il

vanil­

hôtes, meublée à l'améri­

rocking-chairs

et son

grand

lit

en

où il n'entrait lui-même

à

pitchpin moustiquaire,
jamais, préférant sa natte

son

sous

toit de pan­

danus.

Comme
de

cœur

éventails

j'admirais quelques
finement tressés

de la canne à

vrai tahitien

moyen

de

s'empressa

me

manihini

forme

les offrir. Le

croirait déshonoré s'il

se

en

de fibres

entremêlées de filaments noirs,

sucre

la femme du chef

au

(hôte)

ne

traitait

frère

auquel
auquel on offre même sa femme
ou sa fille si cela paraît lui faire plaisir. On me ra­
contait justement qu'un grave et imposant gou­

pas

son

on ne

un

refuse rien,

verneur,

en

d'inspection dans

tournée

la beauté de

posa aussitôt le
d'Etat ahuri.

sa

les archi­

salamaleks de l'instituteur in­

pels, répondait
digène qui le recevait
aux

sur

comme

et lui faisait

femme.

digne

«

ses

compliments

La veux-tu?

»
pro­
maître d'école à l'homme

�111

o TAHITI

Mais, sans nous laisser amollir par ces « délices
de Capoue», poursuivons notre chemin tout le

long du récif frangeant.
quitte la direction du Sud

A

un

pour

tournant où l'on
se

diriger

franche­

l'Est, de noires basaltes surplombent
l'étroite voie et la roche se creuse en une grotte
sombre dont l'eau glauque et verdâtre boit goutte
à goutte les minces filets suintant de ses stalacti­
ment

sur

tes et des

fougères qui

en

décorent le fronton

sur­

baissé. C'est la grotte de Maraa dont les immenses
familles de l'arum sauvage masquent quelque peu

mystérieuse et surbaissée comme celle
temple hindou.
Toujours des ruisseaux, de petites rivières pai­
sibles, des villages endormis parmi les plantations
l'entrée
d'un

de café et de vanille,

ce

sont les riches districts de

Mataiea, puis longeant la baie spa­
Papara
cieuse et peu profonde appelée Port Phaëton, nous
et de

atteignons

Taravao.

Du sommet de l'isthme,
mer.

Ce

ne

sont que forêts

on n'aperçoit plus la
d'orangers et de citron­

les oranges de Tahiti
chargés de fruits
délicieuses
plus
que nous ayons jamais
goûtées, et par-dessus les panaches des' cocotiers
on aperçoit les cônes arrondis de la Petite Tahiti.
On se croirait sur un continent. Le soir approche
et déjà dans le bois on entend l'appel langoureux

niers

-

sont les

de la tourterelle sauvage. Des fumées s'élèvent
auprès des cases de bambous. L'odeur

doucement

appétissante

du fruit de l'arbre à

pain (maiore)

�112

AUX ILES ENCHANTERESSES

engage à la collation
« Haere
mai ta maa»

à

laquelle

de

fraternels

convient et bientôt,
le ciel merveilleusement constellé, l'ombre

sous

nous

descend. Il fait bon

profonde

rêver

sur

les nattes

dorées, le corps enroulé dans le ti/ai/ai multico­
lore

le chant du

avec

criquet

de la conque marine
vous

(pzî)

ou

pour

le lointain
vous

appel

bercer et

endormir.

V'ELLE

se

révèle dans les

ors

incandes­

cents du couchant, sous le soleil ardent
de midi ou pendant les nuits d'orage où

les transports assourdissants de la foudre

éclatent

sans

relâche, la Grande-Tahiti-la-dorée ap­

paraîtra toujours
des

cœurs

comme

un

séjour

lassés de la vanité des

enchanté où

mœurs

civilisées

viendront boire à longs flots aux sources du Lethé,
et, réfugiés dans quelque district éloigné, consom­
meront le reste de leur existence à la lisière des

forêts
mer

aux

senteurs subtiles et

de corail,

source

enivrantes,

inépuisable

et de la

de vie et de

beauté.
L'air

qui baigne

ces

ment et aussi constant

iles de rêve est aussi clé­

température presque
que le cours de ses saisons, qui se
réduisent à deux époques s'enchevêtrant plus ou
en sa

toujours égale

moins: l'une où il

pleut

très peu.

pleut beaucoup;

l'autre où il

��i15

o TAHITI

Encore, lorsque les formidables

tropi­
vierges et y font
rapidité vertigineuse les fougères
averses

cales inondent les vastes forêts

pousser avec une
arborescentes et les lianes enlaçantes, le soleil
réserve-t-il de
les

rares

sont

où il reste

jours

En cette

coïncide

se

fréquentes apparitions
complètement voilé.
saison des pluies, l'été tropical qui
et

avec

notre

hiver, bananiers

et bambous

poussent des jets de plus d'un pied de long par
jour. On peut s'amuser à voir pousser les jeunes
jets sur la tranche fraîchement coupée d'un vieux
bananier sacrifié pour son régime mûr. On devine
l'emploi cruel que la coutume hindoue a instauré
la forme de l'horrible

supplice infligé aux
flagrant délit d'adultère; on
pourrait le nommer l'empalement automatique.
Les Tahitiens ne sont ni si sévères ni si impitoya­
sous

femmes

prises

en

bles.

La température à cette époque de l'année s'élève
jusqu'à 33° centigrades pour descendre, pendant
l'hiver tahitien jusqu'à 15° par les nuits les plus
froides s pour employer un terme tout relatif.
C'est alors que le hupe, le vent de terre descend en
sifflant des hautes cimes à la plage, que le monoi
se fige dans les flacons des jolies vahine et que
l'indigène, pelotonné dans son tijaijai, marmotte
en frissonnant le vocable foefoel (qu'il fait froid!).
Mais, un peu plus tôt ou un peu plus tard selon
«

,

les saisons, le soleil
zon

septentrional

se

lève

vers

et les coqs

six heures à l'hori­

qui

ont chanté à tou-

�116

AUX ILES ENCHANTERESSES

tes les heures de la nuit descendent de leur haut

perchoir, les branches du manguier ou de l'arbre à
pain, et rassemblent leurs ouailles dans la brousse.
La nature semble ainsi avoir mesuré et

pensé les effets du climat et
un rythme à deux temps où

com­

température

en

les saisons, la séche­

froid, et même les
grands vents, le mousson et l'alizé se balancent, se
compensent et se succèdent éternellement, fournis­

resse

et

l'humidité, le chaud

de la

sant à la

et le

des conditions d'existence excep­

race

tionnellement douces, où les
et morales devaient

pouvoir

qualités physiques
développer avec

se

harmonie et modération.

l,

A

race

tahitienne fut

une

des

belles

plus

de la terre. Il convient de dire

«

fut»,

car

actuellement elle est toute mâtinée de
11

"

sangs

créoles sont
de

étrangers, jaune,

noir et blanc. Les

cependant de très beaux échantillons

l'espèce humaine,

les

femmes

surtout, mais

ils passent,
raison, pour avoir hérité
tous les défauts des deux races sans en avoir ac­
à tort

quis

les

à

qualités.

La beauté de la
dans la

ou

tahitienne

race

perfection

des

lignes

du

ne

réside

visage

point

ou

du

corps mesurée au canon grec ou égyptien. Elie
est plutôt due à la pondération, à la plénitude et à

l'équilibre

des

formes,

de l'attitude, du

à la

souplesse

et à la

grâce

geste, des attaches et de toutes les

�117

o TAHITI

du corps féminin. Chez l'homme c'est la
noblesse et la fierté quelque peu dédaigneuse qui
domine et fait souvent oublier la lourdeur du

lignes

corps des chefs

qui

mesurent

fréquemment plus

de haut.

de six

pieds
visage qui a certaines analogies, souvent
frappantes, avec le visage japonais, est gracieux
et expressif, et le profil serait plus pur sans la fu­
neste habitude de comprimer, d'écraser le nez
dès la naissance
pour le rendre plus beau li. Est­
Le

«

ee que les nourrices tahitiennes n'avaient même
pas coutume de comprimer et de modeler le crâne
enfantin en rapprochant et aplatissant l'os frontal

l'occipital 1 Le but: rendre l'aspect du visage
plus féroce pour impressionner les ennemis 1 Une
et

trace très curieuse de cette coutume

dans les

sculptures représentant

dont le crâne
la

se

retrouve

des dieux

(Atua),

de l'avant à l'arrière donne à

aplati
figure entière un aspect effrayant
Quand on pense aux conditions

et

diabolique.

merveilleuses

de l'existence et de l'ambiance naturelle,

on

ne

s'étonnera pas que les difformités et les mons­
truosités congénitales n'existent pas. C'est en vain

qu'on chercherait un
fants de ces peuples

être contrefait

parmi

les

en­

heureux.

L'habitude de vivre presque nu, de se baigner
longuement dans la mer, puis dans la rivière pour

particules salines qui se déposent
l'épiderme, les onctions journalières d'huile
coco accompagnées de massages fréquents et

dissoudre les
sur

de

�118

AUX ILES ENCHANTERESSES

habiles, l'ambiance perpétuelle de paix, de repos,
de sérénité, font que les Tahitiens n'ont pas de
nerfs, et s'ils contractent beaucoup de nos mala­
dies, elles présentent chez eux un caractère infini­
ment

plus

anodin.

Leurs «rebouteurs» et «rebouteuses» connais­
sent admirablement toutes les

nales contenues dans le
et savent

plus

pratiquer

les

étonnantes et les

ressources

offici­

des

plantes indigènes
opérations chirurgicales les
plus délicates, même celle
suc

de la

trépanation.
peut-être pas une de leurs maladies qui
ne puisse, convenablement traitée par les tahoura­
mai (prêtres de la maladie) se guérir presque ra­
dicalement, si l'on en excepte la lèpre, peu ré­
pandue heureusement, et l'éléphantiasis horrible
qui déforme les membres de façon invraisembla­
Il n'est

ble, mais n'est pas très douloureuse

guère
en

et n'affecte

le moral insouciant et

vous

montrant

une

gai du naturel qui rit
jambe grosse comme un

tonneau.

On sait que les boissons indigènes fermentées
font défaut à Tahiti, excepté le fameux kawa des

Marquisiens, appelé ici ava ava. Cette liqueur
qui se prépare en mâchonnant les racines d'un
piment (le piper methysticum) et en crachant la
bouillie obtenue dans un récipient où on la laisse
fermenter, a, prise fraîche, une puissance curative
radicale et rapide sur certaines maladies vénérien­
nes très fréquentes.

�119

o TAHITI

La nature s'est

à

plu

assurer

alimentation aussi rationnelle et

à

l'indigène une
hygiénique que
qui gâte ses en­

possible et, en trop bonne mère
fants, à le dispenser de tout travail, mettant sous
sa main les légumes et les fruits les plus savou­
reux de l'univers, mélangeant dans des propor­
tions équivalentes les astringents et les laxatifs,
suspendant aux branches d'arbres géants le fruit
magnifique qui lui sert de pain, peuplant les val­
lées ombreuses de bananes et de châtaignes, les
marais saumâtres des tubercules du taro.
A tous
sence

avantagnes, ajoutons celui de l'ab­

ces

totale d'animaux féroces et venimeux

peut considérer la

ne

présence

des

on

-

moustiques

et

des rats que comme des désagréments
et l'on
se fera une idée des conditions exceptionnelles
-

qui

eussent fait de ces îles de véritables Edens si

certaines

plaies

l'existence des

Polynésiens

avant

qu'ils

eussent

le christianisme.

adopté
Ces

les n'avaient pas assombri

mort

plaies,

c'étaient

spécialement

les sacrifices

humains, derniers vertiges peut-être du canniba­
lisme

primitif,

car

l'œil de la victime était offert

feuille d'arbre

sur une

simulacre de le manger
mangeur
comme

d'yeux,

donné

roi qui devait faire le
(d'où le nom de Aitnata
à plusieurs rois et reines

au

marque de leur haute

pratique abominable

prérogative),

et universellement

répandue

de l'infanticide à la naissance. Cette affreuse

tume, quelle

qu'en fût

l'excuse

ou

et la

cou­

la raison d'Etat

�120

AUX ILES ENCHANTERESSES

prétendue, était pratiquée spécialement par la fa­
meuse secte religieuse des Arioi et décimait sur­
tout le sexe féminin. A tel point qu'on comptait
quatre ou cinq hommes pour une femme, s'il faut
en croire les premiers missionnaires anglais. Par
contre les hommes fournissaient les victimes des

sacrifices

au

dieu Atua et les victimes du dieu

Mars.

larges saignées que ces mœurs abominables
avaient pratiquées ont été irréparables et, bien
que l'équilibre des sexes se fût rétabli dès le com­
mencement du XIXme siècle, le coup de grâce sem­
ble être donné à la race polynésienne par l'intro­
duction violente, prématurée et sans transition de
Les

coutumes, de
veaux

tive et

mœurs

et surtout de besoins

nou­

qui détruisent l'harmonie de la vie primi­
mènent à grand train à la dépopulation.

L'absence

totale

de

minéraux dans

avaient maintenu les habitants à
du feu

engendré

la fronde

comme

l'âge

ces

de la

îles

pierre,

par frottement, de l'arc et de
armes de chasse et de défense.

Ne pouvant donner eSSOr à son génie inventif
dans d'autres industries que celles de la fabrica­

pirogues, engins de pêche, nattes, étoffes
végétales et menus objets d'agrément, le Tahitien
avait poussé fort avant la connaissance empirique
du monde qui l'entourait, aussi bien de la flore et
tion des

de la faune que des
vie maritime.

Dès

son

étoiles,

des météores et de la

plus jeune âge chaque

individu était

�121

o TAHITI

initié

graduellement

à

menues

ces

à toutes

ces

connaissances et

industries où personne

n'apportait

perfectionnement.

aucun

Les manifestations de l'art étaient toutes rudi­

pendant que leurs congénères de
poussaient à l'extrême l'art du tatouage (aux
Marquises et en Nouvelle Zélande), que les natifs
de l'île de Pâques et des Marquises sculptaient les
colosses bien connus dans la pierre basaltique de
mentaires et,

race

leurs montagnes, et que les Maoris couvraient les
poutres et les frontons de leurs habitations de fi­

gures et de lignes savantes et pleines de style, les
Tahitiens se bornaient à tatouer certaines parties
au moyen de lignes simples et enfantines
sculptaient guère que de chétives et infor­

du corps
et

ne

mes
rose.

idoles dans le bois de fer

ou

dans le bois de

Le dessin de leurs nattes était tout à fait

élémentaire et leurs

pailles

tressées

perpétuaient
quelques motifs ornementaux et géométriques peu
compliqués et immuables.
Ils ne manquaient cependant pas de goût et leur
goût, tel celui des enfants, se manifestait pour les
couleurs voyantes, le clinquant des panaches de
plumes, des colliers de coquillages et .de graines
entremêlées et des ceintures légères et flottantes
composées de banderoles d'une pulpe soyeuse et
transparente, extraite de la fibre des palmes du
cocotier. La charmante coutume subsiste
de

se couronner

ronnes

de

tiare,

de

fleurs, d'élégantes

de

jasmin

ou

et

toujours

suaves cou­

de roses, de

piquer

�122
une

AUX ILES ENCHANTERESSES

fleur rouge

prêt des fleurs
même

ou

blanche derrière l'oreille.

de tiare pour les

L'ap­

couronnes

des

est

des

occupations principales
jeunes
qui les enclosent soigneusement pen­
dant la journée dans les feuilles charnues de l'ar­
buste afin qu'elles conservent tout leur parfum
une

danseuses

pour le soir.

Tout concourut donc à maintenir
dans

perpétuelle­

état voisin de l'enfance,

ment

ce

et ce

furent bien des grands enfants, naïfs,

peuple

rieux, candides

un

cu­

prodigieusement ignorants qui
virent un jour avec un mélange de stupéfaction,
de terreur et de joie approcher les grandes fréga­
et

tes à voiles montées par les rudes marins des rois

de France et de Navare à la fin du XVlIIme siècle.

li

n'entre pas dans mes intentions de
un tableau complet de l'organi­

tracer

sation sociale, des mœurs et de la reli­
gion antique des Polynésiens. Un grand

nombre d'érudits auteurs ont traité
une

savante

compétence

et toute

comportent. J'aurai l'occasion,

ces sujets avec
l'envergure qu'ils

en

visitant les Ma­

parler incidemment des anciennes coutu­
religieuses et des mythes tahitiens.

rue, de
mes

quelques mots le
peuplades en rappelant
hiérarchie qui a partielle-

Je résumerai seulement

système politique

de

qu'il reposait

une

sur

ces

en

�123

o TAHITI

ment

conquête française. On

survécu à la

trouve ici le

système

re­

hindou des castes: tout

au

(le grand roi); des au­
raatira (rois et chefs) possè­

haut de l'échelle Yariirahi
tres

arii,

tavana

ou

dent les terres et gouvernent les districts. Comme
de grands seigneurs de la féodalité, ils se soulevè­
rent souvent contre

de

ces

Yariirahi,

et c'est même l'un

chefs d'un district de Tahiti,

qui, s'ap­

anglaises, l'autorité des pre­
puyant
miers missionnaires et le secours des guerriers des
sur

les

armes

Iles-sous-le- Vent, devint le roi absolu de Tahiti et
donna à la

dynastie héréditaire qu'il fonda le

nom

de Pomare. Il y eut des rois Pomare des deux
sexes. La dernière reine de cette dynastie, Marau,

vit actuellement à Papeete, ainsi que le dernier
prince, Hinoi. Leur titre est devenu purement ho­
norifique et ils sont pensionnés par la France.
Le menu «populo» était composé des ma­
nahune

(hommes

du

peuple)

et des

teuteu, pres­

que des esclaves. C'étaient les socialistes

de

non

syn­

terres lointaines.

diqués
Et puis il y avait les prêtres des marae et la
secte religieuse déjà citée des Arioi, dont les
ces

membres étaient considérés

supérieures auxquelles

comme

toutes les

des créatures

bonnes choses

étaient dues. C'étaient les aristocrates de la

Poly­

nésie. En tous temps et en tous lieux l'histoire
humaine se plaît à se répéter.

Ces

quelques notes sont pour servir à l'intelli­
certains faits. Je renvoie le lecteur déside
gence

�124:

AUX ILES ENCHANTERESSES

reux

d'approfondir

l'étude de cette civilisation

nombreux ouvrages
ou

spéciaux publiés

à Londres

à Paris et l'invite maintenant à faire

le court et

aux

avec

moi

Iles-sous-le-Vent.

agréable voyage
justement de nous y rendre
sur un confortable et puissant voilier qui vient de
décharger dans le port de Papeete sa cargaison
aux

Une occasion s'offre

provenant directement de Bordeaux.

�CHAPITRE VI

A Raïatea-la-Sacrée
1.

De Tahiti à Raïatea.

-

'ÉTAIT

Pâques 1896.
(le
Bordeaux)
appareillait dans la rade de Papeete.
Sous le do me écarlate des gigantesques
flamboyants projetant la fraîcheur sur la terre
Le

le dimanche de

Colbert

navire

de

longues théories de Tahi­
mousseline, blanche ou noire
suivant l'âge, défilaient l'éventail dans une main,

rougeâtre
tiennes
le

de l'avenue, de

en

rohes de

petit panier

tressé contenant les saints Livres

pendu au bras et se rendaient solennellement au
temple protestant.
Quand la brise fit flotter le pavillon au sommet
du grand mât, le navire quitta le quai; le vent
était bon et en un quart d'heure nous avions dé­
passé les récifs jetant un regard de regret vers cette
rive

hospitalière.

Les vastes terres dénudées entourant
étaient toutes roses;

par-dessus

Papeete

c'était la brousse

�126

AUX ILES ENCHANTERESSES

et les forêts

impénétrables grimpant aux flancs
des pics mystérieux où toujours règne le silence.
L'Orohena se tenait voilé dans son capuchon de
nuages et bientôt la grande île ne fut plus qu'une
silhouette bleuâtre.
Nous

de Moorea.

approchions

ou Eimeo, à une dizaine de milles au
Tahiti, est une belle île de 50 kilomètres

Moorea
N. E. de

entourée d'un récif barrière

qui est
profonde et
coupé
tranquille de Papetoai. Sous la végétation luxu­
riante des arbres à pain et des manguiers, les pe­
tites cases proprettes s'alignent au long de la plage
et par-dessus des cascades de verdure se dressent
des pics déchiquetés et follement entassés, aux
de

périphérie,

d'une passe

en

face de la baie

flancs tordus et percés de gros trous ronds: la
trace des flèches que le dieu Oro lança jadis du

haut des
La

pics

mer

de Tahiti!

est fort houleuse et le

à manger du Colbert est

gaison

de

coprah mêle

à celle d'un
au

plafond

fromage

de

séjour

de la salle

inconfortable; la

car­

odeur

caractéristique
Gruyère qu'on a suspendu
son

pour le mettre à l'abri des rats et des

fourmis.
Pendant la nuit,

quelques vigoureuses

averses

font du pont du navire un dortoir qui ressemble
plutôt à une chambre à douche, mais qui, cepen­
dant, est préférable au séjour des cabines où l'on

étouffe

gnie

parmi

les effluves de

coprah

en

détestable de sordides cancrelats.

la compa­

�127

DE TAHITI A RAIATEA

Quand le soleil

se

leva, l'admirable ile de Hua­

hine était à bâbord et

nous

côtoyions

ses

baies

d'où s'élevaient les fumées du matin

plantureuses
quand nous découvrîmes

pour la

silhouette dentelée de l'Ile
sa

jumelle, Tahaa,

Borabora, pareil
On entendait
la haute

au

sacrée,

plus

un

loin le

avec

à

morne

sa

la

droite

isolé de

volcan éteint.

loin le grondement rythmé de
récif, telle une canonnade

contre le

mer

la passe sacrée, Teaoa­
eût conduits directement à la ville

ininterrompue.
moa,

à

et

première fois

nous

A

gauche

sainte, Opoa, mais notre but était l'extrémité nord
de l'île, le village d'Uturoa qui seul alors avait
arboré le pavillon de la France, unique endroit où
les étrangers pussent débarquer.
La passe que nous devions franchir, celle de
Teavapiti, est très dangereuse. Flanquée de deux
îlots
ne

ou

motu, c'est

pourrait

d'échouer

se

sur

un

chenal étroit où
de travers,

présenter
le

récif, témoin

un

sous

navire

peine

cette carcasse

en

ruines que nous apercevions sur le mur de corail.
Aussi le capitaine fit-il hisser le petit pavillon noir
et blanc à la vergue de

misaine,

et bientôt

une

blanche baleinière

mue par des gars bruns et soli­
dement bâtis aborda par bâbord. Le pilote monta,
le vieil Otare aux cheveux blancs, à la poitrine ac­

cusant des
manda la

bien le
une

vestiges

de tatouage

manœuvre

par

indigo. Il
signes, ignorant

com­

aussi

français que les matelots le tahitien et, avec
précision digne d'admiration, le grand navire

�128

AUX ILES ENCHANTERESSES

majestueusement dans la vaste rade aux
limpides et tranquilles, abritée derrière l'im­
mense ceinture qui enserre les deux îles sœurs de
entra

eaux

Raiatea et de Tahaa.
Le temps était serein; le ciel légèrement voilé
quelque chose de printanier et d'infiniment

avait

doux. Bien que la mer fût absolument calme, elle
déferlait en vagues énormes sur le récif frangeant,
y brisait

volutes de topaze, immenses nappes

ses

écumeuses

qui,

tier le

vivant

mur

un

moment, recouvraient tout

large

retirant, mettaient à

en­

de 10 à 20 mètres,

puis

la surface

et mul­

nu

inégale

se

polypiers, laissant retomber le trop
des
vagues en multiples cascatelles qui dé­
plein
gringolaient de bassins en bassins jusque dans le
lagon intérieur dont le cristal épousait toutes les
ticolore des

colorations des bas-fonds irisés.

Et l'ile mystérieuse et sacrée

doyante

II.

et fraîche derrière ce

-

Notre

Fetii,

jours

à

\II11�UlT
1

se

ver­

piédestal magique.

et notre Faa-amu.

peine s'étaient

venions de

dressait

nous

écoulés et nous

installer dans

une

de

petites cases proprettes aux murailles
en pin de Californie blanchies à la chaux
ces

de corail que l'on trouve facileinent à louer à six
piastres par mois, quand je fus réveillé un beau

��NOTRE

131

FETU, ET NOTRE FAA-AMU

matin par des coups sourds frappés sur la véran­
dah qui donne sur la mer. Je me précipitai dans
mon

pijama

vert et

mules chinoises et

blanc, enfilant

me

trouvai

en

à la hâte des

face d'un indi­

de taille moyenne qui avait sur sa peau bru­
nâtre passé une chemise blanche fraîchement em­

gène

pesée dont les pans flottaient sur le pareu. Nous
avions l'air de deux comédiens costumés, et si
j'étais fort amusé, lui demeurait fort sérieux. Ne
perdant pas son temps en longs parauparau (ba­

vardages)

comme

patriotes,

il

Huteni e,

ce

Huguenin.
gure.

le font ordinairement

ses com­

salua gravement : la ora na oe, e
qui signifie: sois sauvé à jamais, ô

me

Ce

préambule

Il entra ensuite

je

me

dans

sembla de bonne

certains

au­

développe­

pas tout d'abord, vu ma
connaissance, pour lors imparfaite, de la langue
du pays, et comme il désignait du doigt un bam­
ments que

bou

ne

compris

qu'il avait posé sur le plancher et aux extré­
duquel gigotaient des poulets ficelés par les

mités

pattes, des

cocos, des

uru

et du

taro, la lumière

fit tout à coup dans mon cerveau obtus
dant à réitérées fois le mot [etii.

en

se

enten­

Le brave homme

auquel mon humble personne
d'agréer, venait en effet me propo­
ser quelque chose de très grave, de très important,
de solennel et de plus indissoluble que le mariage,
surtout que le mariage tahitien: nous allions de­
avait le don

[etii, c'est-à-dire parents; sa famile serait
famille, et ses enfants mes enfants; il n'osait

venir
ma

�132

AUX ILES ENCHANTERESSES

pas m'offrir

femme par sentiment des conve­
nances, mais, généreusement il m'offrit l'enfant

qui

sa

devait naître dans

consacra

dores et

du titre de metua
être

petit

qui

tune et de

On

sa

ne

quelques semaines, me le
me décora préalablement
faaamu (père nourricier) du

déjà
se

et

doutait pas

encore

de

sa

for­

veine!

peut répondre à de telles politesses qu'en
manifestant une joie sans bornes, en saisissant la
ne

main luisante de monoï
ment et

qui

ne vous

qui

vous

est tendue grave­

lâche pas trop vite

...

au

fond

loyale, dévouée, qui nous fut fi­
dèle en toutes circonstances et aujourd'hui encore
nous écrit des épîtres, rares, mais naïves et plei­
nes de cachet. Car Taumihau, c'est le nom de notre
brave main

une

[etii, n'est pas

illettré. A l'école des missionnai­

un

règles; il sait
point, et il a
à
son
de
brevet
pris
Papeete
capitaine de côtre
pour le cabotage entre les îles. Il ne parle cepen­
dant pas un traître mot de français, ce que j'ap­
précie beaucoup, et c'est à cet ami véritable et
fidèle que je dois beaucoup de mes connaissances
res

anglais,

il

a

appris

les quatre

même manier le sextant et relever le

relatives à

ces pays enchanteurs.
Pour faire les choses dans toutes les

nous

eussions dû échanger

marins

nos

règles,

noms, comme les

leurs casquettes quand ils fra­
ceux des nations amies et alliées.

échangent

ternisent

avec

Mais cette coutume bien tahitienne

indispensable

à Taumihau

qui

ne

voulait

sembla pas
sans doute

�NOTRE FETU, ET NOTRE FAA-AMU

133

qu'il n'était pas un vulgaire indigène,
lui, Tapitana no te pott (capitaine de côtre), et il
se contenta de me baptiser Huteni
(prononcez
Houténi). Sa langue, en effet, ne comporte, outre
les voyelles, parmi lesquelles le u se prononce ou,
que six ou sept consonnes. Dans l'impossibilité de
prononcer le g, le k, le s, etc., l'indigène trans­
pose les noms étrangers et n'en retient guère que
les sons principaux.
Peu de temps après, l'enfant attendu naquit,
un superbe petit garçon, tout rond, tout noir, avec
déjà une touffe de fins petits cheveux noirs sur le
front. Nous fûmes priés de lui donner un nom, et
l'aiu (bébé) fut baptisé Riti, et même Riti-tone,
puisque c'était un homme; les femmes sont appe­
lées vahine, et l'appellation tane, vahine s'ajou­
tant presque toujours au nom de la personne
qu'on interpelle ou à laquelle on écrit.
me

montrer

faaamu (nourrisson) nous était
exhibé chaque soir, on l'allaitait sous nos yeux
pour nous montrer qu'on ne le laissait manquer
de rien, et quand il fut sevré, un beau soir, le
cortège familial des Fetii, tous, y compris Teipo­
vahine, Maitu-tane et Hapairai-tane, et le vieux
grand-père, le vieux chef Mata ute (l'œil rouge),
Riiitane,

notre

monta solennellement

remit

avec

l'aiu

de coton sauvage,
que nettoyée d'un

Ce n'est pas

sur

notre vérandah et

nous

oreiller bourré

jolie natte,
tifaifai multicolore et la co­
coco pleine de tnotioi parfumé.
tout: Teipo resta comme bonne de
une

un

un

�134

AUX ILES ENCHANTERESSES

l'enfant; Maitu s'installa dans
sine

de porteur d'eau et de bois

guise

en

finisseur des restes, et
au

campa

coin de la cui­

un

beau milieu

[etii de

une

en

qualité

...

notre

et de

[etii

se

de cuisinière

en

chef.
Tout
pour

ce

nous

chose,

ce

petit
et

monde fut

ne nous

toujours plein d'égards
jamais la plus petite

déroba

leur eût été pourtant facile dans

qui

une

maison ouverte à tous les vents. Nous n'eûmes
que la

peine légère d'expliquer une seule fois le
service, l'usage de chaque chose, la recette de tel
ou tel plat, et ces cerveaux vierges, aussi délicats
qu'une plaque photographique, n'oublièrent ja­
mais rien et
tane

nous

grandit;

ses

servirent à la

petits

bras

nus

perfection. Riti­
atteignirent bien­

tôt le fond des bocaux de confitures de Potin dont

il s'embardoufflait le

mangea

sa

soupe

visage chaque matin, et il
chaque soir comme un bon petit

faaamu. Nous n'eûmes pas
cher à son île enchanteresse,
avec ses

parents dans

Européens

ne

ture, il chante
les

lui

une

la cruauté de l'arra­
et

maintenant, retiré

vallée

vont pas troubler la

éloignée
paix de

où les
la

na­

toujours, mélancolique et rêveur,
chants patriotiques que sa maman faaamu
apprit un jour.

�135

A LA CUISINE DE MON FETU

III.

-

A la cuisine de

mon

fetii

.

.

AUMIHAU,

mon

fetii

ne

possède

certes

pas une cuisine aussi vaste que les cui­
sines du Roi d'Angleterre et dame! mes
moyens ne me permettraient pas de me
chef à quatre mille livres sterling l'an­
née. Et cependant que de bonnes choses on y fri­
_.....n_�.
«

tenir»

un

cote! Pour n'avoir

rin,

mon

fetii

point

étudié

son

possède cependant

science culinaire tahitienne

Brillat-Sava­

tout

ce

que la

inventé des

temps
plus reculés jusqu'à nos jours et s'il fait quel­
quefois quelques incursions dans le domaine gas­
tronomique européen, c'est plutôt pour me rappe­
ler que je suis aussi, moi, son fetii et qu'il ne dé­
daigne pas plus mon thé ou mon gigot de mouton
que moi son maiore ou son pia! Le gigot de mou­
ton c'est quand un «grand chef» blanc me fait
l'honneur de s'asseoir à ma table. Alors on dépê­
che un courrier à cheval au planteur tudesque qui
fait paître ses ruminants variés dans un coin de
a

les

brousse défriché. Taumihau lui-même

se

montre

alors à la hauteur des circonstances et s'en va, dès
le

petit

avec

matin

me

pêcher

de

magnifiques rougets
pendant que le
en- quête d'écrevisses,

d'énormes crabes de mer,

Chinois remonte la rivière

Teipo et ses amies tressent
guirlandes de fleurs.
Mais me voici loin de mon sujet,

et gue

des

couronnes

et des

et

ce

n'est pas

�136
à

mes

AUX ILES ENCHANTERESSES

moutons

qu'il

convient de

mais bien à la modeste

case

me

renvoyer,

de quatre
feuilles de pal­

composée

piquets soutenant une toiture en
mier-pandanus imbriquées. Pas besoin de chemi­
née, ici. Et le mobilier est des plus simples comme
des plus commodes et des plus économiques; ju­
gez-en un peu. Un tas de pierres noircies dans
un coin, des pierres ressemblant à du tuf ou à de
la lave poreuse; un trou circulaire peu profond,
au

centre de la case;

un

chevalet formé d'un bout

tronquées forment
de coquillage ser­
pieds
vant de râpe; un bassin de bois dur appelé umete;
une coquille à l'arête tranchante; quelques bâton­
de tronc

auquel trois branches

les

et armé d'un

nets de bois blanc

morceau

d'hibiscus,

rondes d'hibiscus dont les
ou

et

tiges

un

tas de feuilles

servent

d'épingles

d'attaches, de manière à former de grands

vercles de
A vec

feuillage.

cela, pas

cou­

Et voilà tout!

trace de

condiments,

les citrons et le safran

car

les seuls

trouvent tou­

employés,
jours à portée de la main, et l'eau de mer est
également à deux pas.
Ah! il faut encore ajouter un grand coutelas,
sorte de petit sabre et un bout de branche d'hibis­
cus bien sec pour allumer le feu. Car il n'y a pas
se

de boîte d'allumettes dans la cuisine de

mon

fetii,

Hapairai qui ne compte que quatre printemps
sait déjà faire le feu
pour s'amuser. Quand il
le
mon
fetii
semble accomplir un
feu,
engendre
sacerdoce. Il s'assied posément sur le sable fin du
et

-

�137

A LA CUISINE DE MON FETU

fait fuir par centaines les innom­
brables tourlourus (crabes terrestres), la peste des

rivage, geste qui

rentrent

plages, qui
trous

en

funeste habitude d'enfouir tout

ont la

rous

leurs

précipitamment dans

courant de côté. Ces diables de tourlou­
cc

le sable, que ce soient d'innocen­
qui
tes feuilles d'arbres, des mouchoirs de poche que
le vent disperse, ou de malheureux petits poussins
tombe

ce

à

peine

cheval
entre
un

sur

éclos. Mon fetii s'étant assis et bien calé à
sur

ses

la blanche branche d'hibiscus, il saisit

mains croisées

bout de bois taillé

en

comme

lement, mais du très vieux qui

grande

dureté. Il

bout de bois

sur

gressivement

en

prière

promène

est

gris

et d'une

lentement d'abord le

la branche sèche, appuyant pro­
un mouvement de va-et-vient et

petite rigole longue de 15 à 20
petit à petit le mouvement.
Une fine poussière de bois s'accumule bientôt dans
la rainure et Teipo, qui s'est agenouillée en face
du père, fait de ses deux mains aux doigts serrés
un double écran qui empêche la brise d'emporter
creuse

ainsi

une

pour

biseau, de l'hibiscus éga­

une

centimètres, accélérant

la

Bientôt cette fine sciure noircit, fu­
léger souffle et une étincelle jaillit 1

poussière.

mote

...

un

Leste, Teipo approche
feuille sèche
tion

a

le feu est

Parfois

en

on

vers

un

brin d'herbe

produit 1 La

ne

ou

ou

on a

fait qu'un seul repas par

le soir

...

mais

un

une

petite opéra­

trois minutes, mais
Océanie.

duré deux

le temps,

plutôt

...

repas

bien

jour,

plantureux

�138

AUX ILES ENCHANTERESSES

c'est le terme con­
paia (plein)
sacré
jusqu'au lendemain soir. Le tnaiore ou
uru, le fruit de l'arbre à pain en fait la pièce de
résistance en temps ordinaire, avec le taro (arum)
et le fei (banane qui doit se manger cuite). Mais
quand on veut fêter un hôte ou qu'on veut célé­

qui

vous

rend

-

-

brer

une

fête

enterrement,

ou

on

se

tue

remonter le moral
un

Le cochon existait dans
rivée de Wallis et de

après

un

cochon.
ces

îles bien avant l'ar­

Cook; les indigènes

racon­

fut amené par les premiers habitants.
Mais le cochon primitif ressemblait plutôt au
tent

qu'il

Babirossa de Java et de fort beaux

exemplaires
quelquefois la joie des chasseurs qui les ti­
rent à l'affût quand ils viennent au crépuscule
commettre leurs déprédations dans les enclos cul­
tivés. Ces spécimens, sorte de grands sangliers, de­
viennent fort rares; ils possèdent deux courtes dé­
fenses : leurs canines inférieures très proéminen­
tes et recourbées gracieusement en dedans. Les
indigènes les disent très propres et dédaigneux de
la boue dans laquelle leurs modernes cousins ai­
font

ment à

des

se

vautrer ici comme

progrès

de la civilisation

...

partout. Encore

parmi

un

les animaux.

Les cochons, que l'on cuit entiers dans le four
indigène, sont à peu près la seule nourriture ani­
male des

tahitiens, si l'on

dont l'abondance

en

prodigieuse

à la variété et à la

Les crustacés les

excepte le poisson
ne

le cède

en

rien

saveur.

plus renommés,

de la lan-

�139

A LA CUISINE DE MON FETU

gouste au délicieux varo qui compte parmi les
sept merveilles du calendrier gastronomique, s'a­

contingent des moules de toutes gros­
poulpes que les petits gamins s'amusent
pêcher, des huîtres qui sont abondantes et excel­

joutent

au

seurs, des

à

lentes et des tortues, animal autrefois considéré

sacré, tabu, et qui

comme

table des rois et des
Mais le véritable

chantera

poète

fruit divin le

ne se

servait que

sur

la

chefs, naturellement.

pain
jamais

du pays, c'est l'uru.

Quel

le

pain polynésien? Ce
mérite, certes, et la nature généreuse

le fait mûrir trois

On le

prépare

barrassé de
rond

au

en

rugueuse écorce verte, ce gros fruit
un fromage de Hollande est ensuite

sa

comme

coupé

ou quatre fois par an.
de différentes manières. Pelé, dé­

tranches, débarrassé de

four tahitien,

enveloppé
pain»

nier. Ces tranches de

«

à l'intérieur d'un blanc
sans

son

zeste et cuiL

de feuilles de bana­
sont bien

dorées, et
farineux, très consistant,

bulles d'air. Mais il existe

une

recette

supé­

rôtit le fruit tout entier, tel
de
vient
le
cueillir, sur un petit feu de bois
qu'on
sec. Cela dure une demi-heure, puis on décortique
rieure

le fruit
le

encore:

au

on

moyen de la

coquille tranchante

dans le ruisseau,

et

on

saturation.

jusqu'à
spongieuse qui se
laisse pétrir sous les doigts et paraît un aliment
si divin au palais indigène, qu'un roi de Tahiti
mourut en en avalant trop gloutonnement d'énor­
mes portionsl

plonge

...

Il forme alors

une

pâte

molle et

�140

AUX ILES ENCHANTERESSES

Nombreux sont les autres fruits

ou

légumes qui

composent le menu indigène; outre les cinquante
et quelques variétés d'uru, il en existe de nom­
breuses de

(arum);

tubercule féculent

ce

exquis,

le taro

patates, des ignames, et tout le
des
bananes, des mangues, de la canne à
cortège
et des

sucre, des

du

oranges, ananas, papayes, sans parler
qui est à la fois nourriture et breuvage,

coco

qui

fournit

blanche

amande nourrissante, ferme et

son

gens et aux bêtes, et son eau rafrai­
chissante et laxative, et son huile, et son lait enfin,
aux

que l'on obtient

fraîche

râpée

Ce lait de coco,
de mer, sert de
dans la

le jus de l'amande
petit chevalet de la cuisine.
mélangé au jus du citron et à l'eau

exprimant

en

sur

le

sauce

composition

excellence, le pia
D'habiles

ou

à tous les aliments et entre

de la friandise nationale par
le poe.

ou

blanche et fine. Cette farine
avec

le lait de

ment des

d'extraire

manipulations permettent

de la racine du manioc

coco

arrow-root
ou

fécule est

dans le umete.

pierres rougies

au

une

farine

mélangée

Puis, brusque­

feu sont

jetées

dans

mélange que l'on remue vivement au moyen de
petites baguettes de bois blanc, et qui prend l'as­

le

pect

l'empois d'amidon. Re­
découpée en tranches épais­

et la consistance de

froidie, la

masse

est

ses que l'on enduit d'huile fraîche de coco et que
l'on sert dans de petits paniers tressés en palme

de cocotier verte. C'est le
sert de toute fête

pia, l'indispensable des­
indigène. Des combinaisons raf-

�141

A LA CUISINE DE MON FETU

finées permettent de rehausser le goût un peu fade
du pia, même de lui donner une belle couleur

d'ambre

en

mélangeant

y

de l'extrait de banane.

C'est alors du poe.
A propos de bananes, il est intéressant de noter

l'indigène

que

confire

au

nales. Il

sait les

conserver

en

les

faisant

soleil par minces tranches longitudi­
cette conserve le piete.

appelle

Je n'en finirais pas si
tous les fruits, toutes les

la nature
ces

îles

a

prodigués

qui

n'ont

je voulais mentionner
plantes alimentaires que

aux

heureux habitants de

presque

qu'à

les

regarder

pousser.

Quelques-unes cependant

demandent à être cul­

tivées avec un certain soin, qu'elles soient abori­
gènes comme le taro, la canne à sucre ou l'igname,
ou d'importation récente comme le café et la va­
nille.
Les céréales n'ont

jamais voulu pousser dans
ces terres trop riches, ces prolifiques terres noires
qui ne demandent jamais d'engrais!
Et si les indigènes ne dédaignent pas le riz, c'est
plutôt pour avoir l'occasion d'emprunter une mar­
mite et d'y mettre la poule au riz, affaire de va­
rier le

Les

menu

poules

ordinaire.
sont

innombrables,

et

toujours

à de­

mi sauvages. Il faut se les procurer au piège ou en
les tirant au coucher du soleil quand elles sont
montées
ches des

perchoirs habituels, les
manguiers ou dei arbres à pain. Il
sur

leurs

bran­
m'ar-

�AUX ILES ENCHANTERESSES

142

riva ainsi de faire

fois coup double, dans la

une

et de descendre

pénombre

du voisin. Celui-ci était

indigène
le

dans

une

sa case

Je

en

poutre...

avait

Le

me

me

veine

ma

l'Eglise.

faire part d'une
s'empressa
punissant d'une amende un tel acci­
de

pria d'une voix pateline de lui verser
champ une piastre! Mais, comme j'entrais

dent et
sur

coq, le coq
vieillard asth­

mon

grand

décoré du titre de diacre de

matique,

rusé bonhomme
loi

avec

un

pour y discuter la chose, grande fut
apercevant, tendue et amorcée sur
ma

trappe à

disparu
pus m'empêcher

de

américaine, qui

rats

clandestinement

depuis

un

mois!

payer pour quelques
instants la tête du bonhomme en lui rappelant un
ne

autre article de la loi

me

indigène qui punit le vol
quinze fois la valeur de

d'une amende s'élevant à

l'objet dérobé la moitié de l'amende étant versée
à la partie lésée! Le pauvre vieux m'offrait tous
...

les

poulets

de

sa

basse-court il m'eût offert la lune

et les étoiles.

Avant de

règne s'a­
quelques mots
du cochon, que les Tahitiens appellent puaa ou
buaa (car le p est prononcé si doux qu'il sonne
comme un b). Ce précieux animal fut le premier
quadrupède connu d'eux. Vinrent ensuite des

quitter

la cuisine où

chève et commence, disons

son

encore

moutons et des chèvres que Wallis et Cook débar­

quèrent,

et

.

val fut

un

plus
objet

tard

un

cheval. Le

premier chepopula­

de telle curiosité que la

tion entière de l'île

se

rassembla pour l'examiner

�143

A LA CUISINE DE MON FETU

avec

terreur tout

mal dûment
ces,

d'abord,

avec

et examiné

palpé

joie

ensuite. L'ani­
toutes

sous

ses

fa­

le laissa courir. Cela

rappelle l'aventure
Bougainville qui était descendu à
nuitamment, malgré la défense expresse du

on

du cuisinier de
terre

commandant, attiré par la
A

eut-il mis le

vue

le

des belles vahine.

plancher des va­
pied
ches» que la population lui fit l'accueil le plus
empressé et le plus déconcertant on le déshabilla
complètement et on le tâta et le regarda sur toutes

peine

sur

«

...

pauvre

pour voir comment il était fait! Le
cuisinier fut saisi d'une telle terreur,

croyant

sans

les coutures

...

qu'on allait

doute

l'écorcher vivant,

qu'il s'évanouit à demi et que les indigènes, pris
de pitié, le ramenèrent à bord plus mort que vif,
jurant,
plus.
Pour

mais

en

un

peu tard,

revenir

aux

qu'on

puaa,

ne

ce nom

l'y prendrait
fut

appliqué

à tous les

quadrupèdes importés par la suite et
on y ajouta un qualificatif explicatif d'une de
leurs particularités. Ainsi le cheval fut appelé
puaa horo

fenua (le cochon qui

chèvre puaa niho

(le

irrévérentieusement,
le

Français:

cochon à

court à

cornes),

avant la guerre de

puaa Faraui

(cochon

de

terre),

la

et... fort

conquête,

Français!).

�144

IV.

AUX ILES ENCHANTERESSES

pêche des perles

La

-

H!

ce

et la

jour-là, j'étais

pêche

en

aux rama.

proie

à

un

vio­

lent accès de noir! Ou, pour mieux dire,
je subissais la morsure du mal connu
et classé

Une

journée

la rubrique

mal du pays».
calme et radieuse succédait à de vio­
sous

«

lents orages; la mer, comme de l'huile et d'un bleu
de turquoise pâle, rappelait le Léman en un matin

printanier.
Etendu dans
d'un immense

mon

hamac

sous

l'ombre touffue

citronnier, je rêvais

en

regardant

les montagnes de Tahaa qui me remémoraient la
chaîne des Alpes de Savoie, le Grammont, les Cor­

nettes, le Casque de Borée
Un hou! clamé à
cette

morose

quelque

méditation.
arrivait

bien

inspiré,
peinte au vermillon et
juste le meilleur temps
cher des

...

distance m'arracha à

C'était

dans
me

sa

mon

[etii qui,

grande pirogue

déclarait que c'était

du monde pour aller

pê­

nacres.

La

pirogue était amarrée à cent mètres de la rive;
me prendre à cheval sur ses robustes
épaules, car le récif frangeant n'a guère plus d'un
pied de profondeur, et les buissons enchevêtrés
de madrépores de toutes couleurs qui parsèment
le fetii vint

le fond sablonneux

partout

sur

la

ne

permettent pas d'accoster

plage. C'est ainsi

que

j'eus,

pour la

�10

�PÊCHE

LA

DES PERLES ET LA

PÊCHE

AUX

RAMAi

147

première, mais pas pour la dernière fois, l'honneur
insigne d'être véhiculé comme un roi, car seuls les
rois polynésiens avaient le droit et même le devoir
de

se

faire

transporter à califourchon

humaines.

sur

les

que les reines voya­

épaules
J'ajoute
geaient de la même manière.
La gentille Teipo aux yeux

amande, drapée

en

dans le rouge pareu à ramages blancs, apporta sa
pagaie et monta avec nous. On marcha d'abord à
la

gaffe,

une

eau

le fond peu

sur

profond

que recouvrait

rosée, bleuâtre, verdâtre, toute pâle

et

transparente. Tout à coup nous atteignîmes
la limite du récif intérieur et les superbes bran­
toute

ches, s'amoncelant les

unes sur les autres, disparu­
profondeurs émeraudes et ultrama­
rines où de gros poissons à figure presque hu­
maine, tête aplatie munie d'une espèce de bec en
guise de nez, évoluaient à la poursuite du menu
fretin. Quelles délices d'entrevoir la vie prodi­
gieuse des abîmes où descendent les cataractes
des polypiers multicoloresl
Le fetii racontait qu'il y avait là-bas, dans la
baie sacrée d'Opoa, de grands poissons qui avaient

rent dans les

des têtes de femmes et de

mait

avait vu, de

longs cheveux! Il affir­

yeux, vu. Et Teipo le
avait
un
frisson
et s'exclamait
croyant bien,
petit
en prononçant le joli vocable: aue!
(prononcez

qu'il

en

ses

a-ou-é},
Maintenant
,

Flambeaux.

nous

avions

dépassé

les

profondeurs

�148

AUX ILES ENCHANTERESSES

indigo

et atteint les

premiers gradins

du récif­

barrière, larges par places de centaines de mètres.
C'est

aux

parois

de

que devaient

gradins

ces

se

rencontrer les nacres, et nos yeux sondaient les

bas-fonds fourmillant de

petits poissons pas plus
gros qu'un dé, de toutes formes et de toutes cou­
leurs: gentiane, céruléum, jaune zébré de bandes
noires, vermillon, vert, émeraude,
monde

fuyait

effarouché

quand

faisait le saut périlleux hors de

et tout

petit
jeune requin
l'eau ou qu'un
ce

un

poisson à tête de vache s'avançait silencieux, sa
gueule semblant ruminer de sinistres projets.
Le fetii a saisi sa pagaie et rame si doucement
que l'eau n'est pas même froissée à sa surface et
que nos ombres se promènent doucement sur les

fonds calcaires. Penché

pirogue,

sur

le bord interne de la

d'une main il la fait évoluer

tion, de l'autre il l'abat

avec

précau­

yeux l'aile de

son

chapeau de 'pandanus pour en faire un écran
lui permette de sonder les profondeurs.

qui

Alors que

mes

yeux

sur

ses

n'aperçoivent que des co­
gluantes et brunes, des
pieuvres allongeant leurs

raux, des limaces de mer,

oursins étoilés et des

bras de sirènes, les siens lui ont fait découvrir à

cinq
au

au

six brasses de

profondeur

une nacre

fixée

rocher.

Il

ne

passe la

quitte plus des yeux; sans mot dire, il
pagaie à Teipo. Celle-ci a compris. Elle

la

voit aussi, et évolue délicatement de manière à
pas

s'éloigner

de la

place.

ne

�LA

PÊCHE

PÊCHE

DES PERLES ET LA

jambes bien
expire l'air de ses

avoir les
II

149

pareu flottant
caleçon de bain et à

Le fetii relève les coins de
de manière à s'en faire

AUX RAMA

un

son

libres.
poumons à

plusieurs repri­
toujours fixé
sur le même point, il tend la main gauche dans la­
quelle Teipo place une petite nacre qui va lui ser­
ses, semblant vouloir les vider. L'œil

vir de

rame.

Le moment solennel est

venu.

Nous

retenons nous-mêmes notre souffle.

Sans presque troubler l'onde qui se referme sur
lui, il y saute doucement. Une masse jaunâtre dis-

paraît dans le gouffre bleu,
s'élargissant à la surface
trente secondes... le voilà r

quelques cercles vont
ne bouge plus
La tête noire reparaît,
rien

...

souffle

bruyamment. Le bras brandit une belle
grande nacre qu'il a arrachée avec peine à la paroi
madréporique sur laquelle elle se cramponnait.
Aurons-nous une perle? Un peu de patience.
C'est l'espoir du pêcheur et le secret de l'huître.
Deux jours durant, le malheureux mollusque en­
trebaille sa coquille au soleil. Le troisième il est
mort et, comme des héritiers pressés, nous forçons
le secret de la maison mortuaire: il
de
cot

perle
en

entièrement détachée, mais

voie de formation

tiers dans la

coquille

un

beau chi­

engagée aux
chatoyante.

encore

irisée et

n'y avait pas
deux

�150

AUX ILES ENCHANTERESSES

N trouve
au

un

charme très excitant à

pêcher
pêche nocturne n'en a
c'est pendant les soirées

grand soleil;

la

pas moins, et
calmes et sans lune que l'étendue sombre
et majestueuse des eaux s'illumine et s'anime des

mille reflets des rama, ces torches composées de
lattes de bambous qui répandent autant et même

plus
Le

de lumière que nos torches de résine.
fetii, à la pointe de la pirogue, éclaire les

eaux en

tenant le brandon

dessus de

sa

un peu en avant et au­
tête et, munis tous deux de harpons

(bois d'hibiscus) terminés par des dents
pointues et serrées en fais­
ceau, nous piquons au passage les iheihe, pois­
sons minces, au corps fusiforme terminé en pointe
d'aiguille qui dorment tout près de la surface.
Teipo, toujours adroite et attentive, dirige les évo­
lutions, la pagaie ou la gaffe à la main. Bientôt
le fond de la pirogue est parsemé de corps argen­
tés qui frétillent.
Sous le toit feuillu de la cuisine en plein vent,
le four tahitien fume déjà. Les poissons, enroulés
dans des feuilles de bananiers, sont déposés sur
les pierres brûlantes avec le maiore et le taro; le
tout recouvert de terre, et pendant que cela mi­
jote, le vieux Mataute raconte une légende mytho­
logique où Hina, la déesse, est poursuivie par
de burau

en

bambou taillées bien

�151

UNE ASCENSION AU MEHANI

Oro, le dieu et les heures de la nuit s'envolent
dans l'oubli de tout ce qui fut sur la terre depuis
...

\

grands dieux polynésiens pêchaient
longues lignes et leur
noms
de
leurs
baptême.
troyaient
que les

îles

bout de leurs

au

V.

Une ascension

-

IEN que

sèche,

nous

au

Mehani

fussions

en

le 20

les
oc­

(Raiatea).

pleine

saison

formidable

juillet,
intempestive averse nous empècha
de partir avant le lever du soleil. Force
nous fut d'attendre la fin de ce déluge. Vers dix
heures les nuées se dispersèrent presque instan­
-

une

et

tanément et les

chauds

lonner les terres

comme

d'une vaste chaudière

effluves

volcanique,

demi-heure et notre

en une

marche

vers

faisant bouil­

si elles eussent

11 heures. Le

émergé

le sol fut séché

petite troupe se mit en
gigantesque Tahi mar­

chait de

l'avant, un grand sabre des temps napo­
main; Aru, le porteur d'eau et Ta­
l'instituteur, suivaient, chacun emportant

léoniens à la
muera,

des grappes de cocos et de bananes suspendues à
une perche de bois léger d'hibiscus posée en fléau
de balance

épaule. Mon fetii fermait la
marche, toujours calme, jamais pressé. L'unique
sur

vêtement de

(pagne

en

son

mes

hommes était

cotonnade),

un rouge pareu
noué autour de la taille et

�152

AUX ILES ENCHANTERESSES

dont les extrémités flottantes avaient été ramenées
deux à deux et nouées

aux

cuisses. Leur corps
au soleil écla­

d'un beau brun chocolat clair luisait
tant et la marche dessinait

superbe

des muscles

précision

avec

qu'eussent

envié des

le

jeu
gladia­

teurs romains.

Ils

marchaient

en

silence

et

:

nous

suivions

à la file indienne dans l'ombre délicieuse d'une

d'orangers, de citronniers et de goyaviers,
nous
happions les fruits mûrs au pas­
sage. Bientôt nous gagnâmes de hauts pâtura­
ges, des pâturages totalement différents de ceux
forêt

dont

de notre pays, terres couvertes de
et d'herbes rêches

qui

fougères

basses

menaient à de hauts

escar­

pements de rochers basaltiques que nous dûmes
escalader sous l'ardeur de midi en mâchonnant
des

cannes

gracieux
quée par

à

sauvages qui balançaient leurs
au-dessus de l'étroite sente indi­

sucre

roseaux

la terre

rouge dénudée par places.
La .flore, presque nulle dans la plaine, devenait
plus variée et de grands buissons semblables à nos
ocre

rhododendrons étalaient leurs curieuses fleurs à

pétales

terminant

un

cornet

ouvert

d'un

côté,

blanches à l'intérieur, vertes et velues à l'extérieur.
Maintenant nous suivons une charmante vallée

haute, ombragée de gigantesques châtaigniers in­

digènes (les mape)

aux

branches

desquels
appelée

daient les fruits énormes de la liane

.badine. Une vraie vallée de Robinson où
pour le

déjeuner s'imposait.

une

pen­
bar­

halte

Les fruits de la bar-

�UNE

badine

ASCENSION

(une passiflore),

153

AU MEHANI

ouverts transversalement

d'un coup de sabre de Tahi, contenaient deux

ou

trois pintes de gelée visqueuse dans laquelle flot­

pepins noirs. C'est cette gelée si fraî­
che, protégée par deux ou trois pouces de cara­
pace spongieuse qui fait nos délices et nous désal­
tère avec l'eau des cocos d'Aru. Un petit oiseau
tent les gros

semblable à
cieux

bois retentit

hirondelle passe et repasse silen­
ombrages. Dans les profondeurs du

une

sous ces

de la tourterelle sauvage. Quel­
ques moutons broutent tout en bas sur le pâtu­
rage et un grand aigle plane silencieusement au­

l'appel

dessus de l'immensité

bleue,

sur

laquelle

se

décou­

pent les silhouettes déchiquetées de la montagne
sacrée et des îles lointaines qui se dressent comme
des volcans éteints. Un lézard

se

chauffe

au

soleil.

Ce sont là presque tous les représentants de la
faune terrestre à ces hauteurs. Sa pauvreté est

compensée par la merveilleuse abondance de la
faune marine. Nous quittons avec regret la petite
vallée

brousse

tes,

idyllique pour nous enfoncer dans
qui nous dépasse parfois de plusieurs

et où le sabre de Tahi

che. Par moment

s'escrime, bondit

la
tê­

et tran­

voyons plus les
appeler. La brousse
est rendue particulièrement désagréable par l'a­
bondance des palmiers pandanus dont les racines
uns

nous

les autres et il faut

adventives

se

ne

nous

nous

brisent traîtreusement

sous nos

pas

précipitent dans des fondrières de terre
où
nos doigts se déchirent aux épines des
pourrie
et

nous

�154

AUX. ILES ENCHANTERESSES

après bien des
plateaux, au bord

feuilles sèches. Enfin,

sueurs, nous

voici

d'un

sur

les hauts

gouffre

immense où habitent les dieux infernaux, les

vais Atua des

Polynésiens.

Rien

au

mau­

monde

ne

derniers à passer ici de nuit.
pourrait
On n'entend pas le bruit des pierres qu'on lance
au fond de ce gouffre.
décider

Enfin
vue

est

la

mer

le

mur

nous

ces

voici

au

sommet du Mehani.

incomparable! De
bleue, verte, jaune,
vivant des

coraux

tous

côtés

rose,

en

une

la

déferlant

longue

La

mer,

et

sur

si­

nueuse ligne d'albâtre et étendant sa nappe d'un
violet sombre et lourd à l'infini de tous les cô­

tés! Raiatea et Tahaa à

enchâssées dans la mince

pieds sont comme
ligne des brisants, cou­

nos

pés de distance en distance par les «passes»
flanquées de leurs motus verdoyants. Les monta­
gnes sont rouges et violettes; les plages avec leurs
cocotiers serrés du vert le plus violent. Les autres
archipels dessinent des silhouettes bleues dans le
bleu du firmament, et

comme

le soir

descend, le

change à vue d'œil et devient féérique. Le
ciel prend toutes les teintes imaginables, depuis
l'émeraude le plus pur jusqu'au rose de l'aurore
boréale! D'un côté Borabora et Maupiti noyées
décor

dans l'ardeur des derniers rayons, semblent des
lingots d'or en fusion! A l'opposé, Huahine passe

.

par la gamme des pourpres incandescents. Puis le
ciel entier semble flamboyer, et tout passe soudain
dans les brumes violacées

au

milieu

desquelles

la

�155

LA MORT DE TETUANUI

lune

se

lève radieuse et

enveloppent

les

pleine.

Les

villages endormis

légères fumées
sur les plages;

quart d'heure après le coucher du soleil les

un

ténèbres sont
du Sud

sur

la terre et

resplendit

VI.

�ME dans
d'un

nos

têtes.

plus royales « beuveries ",
qu'il rudoyait sa femme et que
coup de pied il envoyait son autre
ses

fille

dah, il la

la mer, et la Croix

La mort de T'etuanui.

-

alors

sur

au-dessus de

adoptive rouler au bas
respectait, «elle,» Tetoui.

de la véran­

Et pourtant

elle n'était pas même la fille de son frère et pas
plus que lui, le vice-roi nommé par le gouver­

français, elle n'avait la moindre goutte de
sang royal dans les veines. Mais elle était l'enfant
[aaamu, le nourrisson que l'on a trouvé si char­
mant pendu au sein maternel et qu'on a adopté
neur

pour en faire l'héritière des quelques
du
en bois de camphrier qui consti­
coffre
nattes,
sur

le

champ

tuent le mobilier

indigène,

et de la croix de la

d'honneur dont le ruban rouge décore la
chemise flottante sur le pareu.

Légion

Et si la

parasite et chétive des fetii était
débraillée, déguenillée et sale, Tetuatiui
avait toujours eu de belles robes de mousseline ou
de satin garnies de dentelles blanches et de rubans
rouges, et son ample chevelure noire était luisante
de monoi parfumé.
souvent

cour

�156

AUX ILES ENCHANTERESSES

Sa dernière robe était vermillon vif,
tits lacets blancs

manches,

posés

en

et simulant des

avec

de pe­

quatre rangs sur les
de colonel, pour le

galons

moins.
Elle aimait aller à l'école française; elle était si

assidue et si désireuse
les récréations à
et
...

d'apprendre qu'elle passait

copier

d'une belle écriture ferme

les pages de

tranquille
n'importe lesquelles,

au

son

livre de lecture,

hasard de l'inspiration.

Mais elle aimait aussi les
vacances

bord

au

longues journées de
passées sous les fougères arborescentes,
du petit étang profond et sombre que la

cascade s'était creusé dans les noires basaltes de la
la vallée de

Tupua. Noblement drapée dans son
aux larges raies blanches qui, noué

pareu rouge
sous les seins

formes adolescentes, laissait de­

aux

viner des hanches
les cheveux

au

(châtaignier)

souples

et

fermes, elle s'élançait,

vent, de la haute branche d'un tnape
en un bond de trente pieds, plon­

geait toute debout dans l'eau verte
émergeait avec un cri joyeux.

et fraîche et

Ensuite elle s'étendait toute ruisselante

large pierre plate
une couronne

dont elle

de

ceignait

en

sur une

et se grisait de soleil en tressant
fougères et de fleurs purpurines
son

cristalline s'entendait

front. Et

jusqu'au

sa

voix fraîche et

bas de la vallée,

égrenant le chapelet des chants appris à l'école.
Raiatea, ma patrie, perle au sein des flots
«

d'azur
Elle

...

»

ne

montera

plus là-haut,

au

pied

de la

cas-

�157

LA MORT DE TETUANUI

cade; elle ne plongera plus dans le bassin de Tu­
pua; elle ne chantera plus
fleur de Raiatea a pris son

douce

sa

essor

patrie

...

La

plus haut, plus

loin, pour jamais.
Un soir elle rentra frissonnante; l'eau de la ri­
vière avait été trop fraîche
le soleil trop brûlant
un mal mystérieux l'avait saisie.
...

Trois

jours

de souffrances

aiguës.

...

Le pauvre

Tavana, le vice-roi si fier et si orgueilleux, errait
d'une case à une autre, implorant aide et conseil,
mendiant à l'un des

«petits grains», à l'autre
poisons, invoquant le sorcier, s'adressant

des

même à

ses

ennemis.

Elle était assise entre des montagnes de cous­
sins de coton, la bouche crispée, la poitrine décou­

verte, oppressée, entourée de femmes qui l'oi­
gnaient de monoi et la massaient continuellement.
Et elle prononçait à mi-voix des prières, s'adres­
sant à Atua

(Dieu), promettant

de

faire le mal... et

ne

jamais

ragement elle répondait

aux

avec

d'être bien sage,
paroles d'encou­

effort: Oui, Mon­

sieur.
Par

étrange pressentiment,
temps auparavant exprimé
un

que
enterrée
mer

sur

elle avait
le

le flanc de la colline,

quel­

désir d'être

en

face de la

de corail et de l'école où elle aimait tant aller

s'asseoir.

Dans la nuit elle

expira.

Vers le matin, des hommes effarés et persuadés
vinrent me raconter qu'on avait entendu frapper

�158

AUX ILES ENCHANTERESSES

des coups bien distincts et réguliers contre la porte
de l'école et que c'était son esprit qui disait un

dernier adieu, et ces hommes me priaient de venir
plus vite faire son boboa (portrait).

au

La mort n'avait pas

défiguré ce beau visage ré­
gulier
plus pur où les larges sourcils
noirs ombrageaient les grands yeux vagues et so­
lennels. On l'avait étendue sur les plus belles nat­
de l'ambre le

tes, dans

pétales

de

sa

robe blanche,

roses

et

au

milieu d'un lit de

.de gardenias qui répandaient

odeur forte et suffocante.

une

On avait voilé le

portrait de Sadi Carnot, seule
royale ».
A l'entrée de chaque nouvel ami, la femme de
Tavana et sa suite, accroupies en rond, faisaient
entendre de longs sanglots. Tavana, lui, ne voulait
décoration de la salle

«

pas la voir. Il avait fait porter le fauteuil du gou­
vérandah, s'y était figé comme

vernement sur la
un

colosse de Thèbes et

regardait fixement

la

mer.

Quand il me vit m'approcher, il affecta de rou­
une cigarette, se leva, m'appela du traditionnel
Haere mai (venez) et ajouta: Tes crayons sont-ils
prêts?
Les pleureuses se retirèrent pour me laisser en
tête à tête avec mon modèle. Seule une femme agi­
ler

tait

mouchoir pour écarter les mouches, ou
essuyait les traces des pas sur les nattes
fraîches
toutes
qui bientôt, avec les roses, les bel­
un

bien elle
.

les

robes, les broches, les bibelots, même le bol

et

�159

LA MORT DE TETUANUI

petite allaient

l'assiette de la

la suivre dans la

tombe.
Derrière la

case

royale

le bruit des marteaux

clouant le cercueil s'unissait

aux

grognements fu­

rieux d'un énorme cochon dont la chair allait ré­

jouir

le

cœur

des survivants.

A l'aube du lendemain, le cercueil fut
couvert de

temple,

porté

au

fleurs et des plumes du cha­

peau de la pauvrette. Tavana avait arboré ses dé­
corations. Il marchait droit, s'appuyant sur une

grosse canne et regardait fixement devant lui.
Tous les chefs suivaient.

Lorsque le cortège passa devant l'école, les por­
prétendirent que le cercueil devenait tout à
extraordinairement
lourd, ce qu'ils interpré­
coup
teurs

tèrent

en

disant que Tetuanui aurait voulu entrer
fois à l'école.

encore une

On

ensuite

dirigea

se

l'embarcadère,

vers

car

sans

déférer

au vœu

cidé

qu'elle

serait enterrée dans le cimetière de

famille,

à

de la

petite,

Tavana avait dé­

Tahaa, l'île voisine.

Au bout de la

jetée

un

Le cercueil fut descendu

petit
sur

côtre était amarré.

un

lit de troncs de

bananiers, la plante emblême de la paix, et les
compagnes de Tetuanui, les cheveux flottant sur
les longues robes blanches, entonnèrent un chant
appris à l'école: C'est là-bas, près du rivage Là
...

finissent

nos

misères... Les larmes étouffaient les

voix.
Un chef alors

se

dressa à la

pointe

du bateau et

�160

AUX ILES ENCHANTERESSES

s'écria

Adieu! Tetuanui

:

plus
Royaume
La

des cieux!...
et le ciel était d'un bleu doux dans la

mer

jour printanier,
petit bateau.

emmenait le

Un cri déchira l'air:

viendra

tait

une

Elle n'ira

chanter dans le

va

douceur d'un

ne

salue!

vous

Elle

chanter à l'école!

à

plus

de

«

et

une

douce brise

perdue! Elle
perdue!s sanglot­

Oh! elle est

l'école; elle

est

compagnes.

ses

VII.

-

La guerre.

oui 1 la guerre, ce fléau que l'hu­
manité se plaît à s'infliger vint un jour

�ÉLAS

couvrir du bruit de

paisible

se

brise

sur

sa

mitraille le bruit

et harmonieux de la vague

qui

le récif de corail.

Le 1er

janvier 1897, au lever du soleil, le croi­
français Duguay-Trouin, contre-amiral Bayle,
ouvrit le feu sur les villages indépendants de Raia­

seur

tea et de Tahaa.

Par

quel

concours

de circonstances

sibles servirent-elles de cible

fectionnées, juste

anglais,

le

ces

îles

pai­

mitrailleuses per­
cent années après qu'un navire

Duit, débarquait
sur la plage

missionnaires

aux

les dix-huit

de Tahiti?

premiers

(7

mars

1797).
J'ai

déjà

dit

comment

le

gouvernement de

��163

LA GUERRE

Louis-Philippe

avait été amené à

annexer

Tahiti.

Les Iles-sous-le- Vent eussent subi le même sort

si, à la suggestion de son conseiller anglais, le mis­
sionnaire Pritchard, la reine Pomaré n'avait dé­
claré que

îles,

ce

suzeraineté

sa

ne

s'étendait pas sur ces
contraire à la

qui était manifestement

vérité.

Une porte restait ainsi ouv-erte à la conquête

anglaise.
Cependant

la

diplomatie jouait

ses

deux côtés de la Manche. La France
ler et

la Convention de 1847,

reconnaître

l'indépendance

se

cartes des

laissa

rou­

justement ap­
signa
pelée Convention de Jarnac, du nom du plénipo­
tentiaire français. Il était stipulé que les deux
puissances rivales s'engageaient réciproquement à
des îles de Huahine,

Raiatea et Borabora, à ne jamais prendre posses­
sion des dites îles soit absolument, soit à titre de

protectorat.
Ces îles restèrent donc

cinquante années,

indépendantes pendant

mais cette situation donna nais­

à de nombreux conflits qui envenimèrent la
question et aboutirent à la guerre de conquête.
L'Allemagne veillait. La frégate Bismark fit
deux apparitions à Raiatea (1878-79). On essaya
d'enjôler les chefs. On les fit boire à bord et on
leur offrit de beaux caissons de cigares. Certains
chefs reçurent jusqu'à cinq cents cigares
mais
demeurèrent amis de la France! Un épicier et bou­
cher Allemand qui avait épousé une négresse fit
sance

...

�164

AUX ILES ENCHANTERESSES

dresser

un

leurs de

beau mât de

pavillon peint

l'empire
indigènes

Mais les

cou­

n'aimaient pas les Allemands,

dont le caractère leur était
le roi de

aux

1.

Raiatea,

antipathique 2. Tahitoe,

et les chefs demandèrent le pro­

tectorat de la France.

Un
M.

inspecteur français des affaires indigènes,
Caillet, fut envoyé à Raiatea et signa avec les

chefs et le roi

l'engagement

d'un

protectorat pro­

visoire.
Mais la Convention de Jarnac subsistait. Dès

lors

ce

fut

l'imbroglio

et l'incohérence dans les

ordres et les contre-ordres; le
torat

fut hissé,

pavillon du protec­
amené,
puis
pour être hissé à nou­

veau, salué de 21 coups de canon, amené encore
une

fois, si bien que les indigènes finirent par

par être indisposés contre la
France dont les ennemis exploitaient habilement

perdre confiance,

diplomatiques. On faisait croire aux in­
digènes
qu'on voulait, et lorsqu'un accord sur­
venu entre l'Angleterre et la France, règlant enfin
la situation (en 1888) permit à cette dernière d'as­
surer définitivement son hégémonie aux Iles-sous­
le- Vent, les indigènes ne voulaient plus entendre
parler de protectorat et projetaient, dans leur or­
gueil naïf et inconscient, de saisir une _goëlette
française, de l'armer en guerre et de partir pour
Bordeaux à la conquête de la France!

les fautes

ce

....

Paul Deschanel. La

Politique Française

en

Océanie. p.525.

�165

LA GUERRE

C'est ainsi que seule la plage d'Uturoa, longue
kilomètres, devint française de fait et qu'un

de 3

administrateur y fut installé
reste des îles fut réduit.
Un Commissaire de la

en

attendant que le

république
par la

fut envoyé
douceur, de

spécialement pour essayer,
persuader les indigènes du bonheur qu'ils auraient
à devenir Français. Ce fut en vain. Ceux qu'on ap­
pelait improprement les «rebelles» avaient des
chefs résolus et déterminés, et ils s'armèrent de
vieux fusils à

pierre

et de vieux Mauser démodés

que la contrebande leur procura aisément. Ils éle­
vèrent au nord et au sud du village d'Uturoa des

barrières où

menaçait d'une amende
étranger qui aurait la témérité
piastres
franchir. Ils firent bonne garde, empêchant
un

de dix

de la

écriteau

tout

même leurs

compatriotes

d'Uturoa de rentrer dans

leurs terres.
Le merveilleux

plan d'invasion

de la France

étant demeuré à l'état d'effet déclamatoire, ils

férèrent

«

tenir leur

poudre

au

sec»,

ce

pré­
qui, ainsi

que la suite le montrera, était un peu difficile pen­
dant la saison des pluies. Les derniers jours de
l'année furent

passés à fondre des balles, tels
nos grands-pères au temps de l'invasion des Alliés,
et à danser de joyeuses sarabandes nocturnes au­
tour de grands feux de joie où l'on brûlait le pa­
villon français.
Le 28 décembre, comme je prenais le frais sur la
plage qu'argentait l'astre des nuits, je voyais un de

�166
ces

AUX ILES ENCHANTERESSES

feux illuminant la côte de Tahaa, à 2

kilomètres d'Uturoa. La nuit était

pleine

ou

3

de silence

grande rade où l'eau clapo­
tait doucement contre leurs flancs, les grosses
masses des cuirassés français, l'Aube et le Duguay­
et de

mystère. Dans

la

Trouin semblaient sommeiller. Mais les monstres

dormaient que d'un œil. Un ultimatum avait
été envoyé à Teraupo et les derniers jours fixés

ne

pour la soumission et la reddition des

chevaient dans la
de

paix
joie illuminait toujours

(comme

la Farehau

nous

la blanche

dirions

de Tahaa. Les brises nocturnes
moment des

armes

s'a­

des nuits constellées. Le feu

rumeurs

sauvages,

façade

de

l'Hôtel-de-Ville)
apportaient

un

par
bruit lointain

de conques marines mêlé au roulement des tam­
bours. Je m'assis au pied d'un cocotier, ému � la

pensée

de

ce

qui

allait

se

passer dans trois

jours.

Tout à coup, une voix terrible retentit à bord du
croiseur-cuirassé: Feu! Un serpent étincelant jail­

parabole dans la di­
rection de Tahaa! Cinq fois une décharge violente
ébranla les échos du Tapioi... et quand la légère
fumée que le vent de la mer apportait à la plage
se dissipa, le feu de joie était éteint., et le silence
régnait à Tahaa.
Le premier janvier, les «rebelles» ne s'étant pas
lit, décrivant

une

lumineuse

soumis, les troupes coloniales et les marins débar­
qués se mirent en marche au petit jour pour com­
mencer

la

conquête

de l'île de Raiatea. En même

temps les croiseurs Duguay-Trouin

et Aube appa-

�167

LA GUERRE

reillèrent pour Tahaa et, après avoir hissé le petit
pavois, commencèrent le tir sur la Farehau, les
habitations et les

du

pirogues

principal village.

Pendant deux heures la mitraille fit rage contre
les planches inertes et les toits de feuillage. Un

indigènes ou demi-blancs de
conquérants et l'on vit
des fils de Tahitiennes exercer leurs juvéniles
mains à décharger les Lebels sur les misérables
paillottes de leurs compatriotes. Quand on eut

corps de volontaires
Tahiti s'était joint

brûlé

aux

nombre suffisant de cartouches et que
les obusiers furent suffisamment encrassés, on dé­
un

barqua;

le mât de

dard de

l'Angleterre

dié. Pendant

ce

pavillon auquel flottait
fut abattu, le village fut

temps, les

dans les hautes vallées;

on

«

l'éten­

incen­

rebelles» avaient fui
leur donna la chasse

pendant tout le mois et les captifs furent amenés
par petits groupes à Uturoa où les prisonnier!'&gt;
furent centralisés 1.

janvier fut beaucoup plus
sérieux. Les «rebelles» ou Téraupistes, comme
on les appelait du nom de leur chef suprême, s'é­
taient retranchés à Tevaitoa et avaient imaginé
puérilement de creuser une tranchée de 1 m. 50
de profondeur qu'ils avaient recouverte soigneuseL'engagement

du 3

t «A mesure
que les prisonniers insurgés arrivaient à Uturoa, ils
etaient amenés, sur le quai de débarquement, devant l'interprète
Thunot. Celui-ci les faisait fouiller et enlever les l?endants d'oreilles
aux femmes; puis, par de brefs interrogatoires, li cherchait à con­
naître les meneurs, et à ceux-là il administrait une paire de gifles,
en leur demandant s'ils n'étaient pas fous de faire la guerre aux
Prançais ,» E. Caillot, Les Polynésiens orientaux, 1909, p. 251.

�168

AUX ILES ENCHANTERESSES

feuillage et où ils s'étaient tapis au nom­
quarantaine, armés de vieux fusils à
chien et de harpons à pêcher le poisson. Lors­
qu'une première colonne de Français eut dépassé
sans l'apercevoir ce misérable retranchement, les
Teraupistes ouvrent le feu et blessent trois soldats.
Aussitôt les colonnes se replient sur eux; ceux qui
n'avaient pas fui il la première minute furent, au
nombre de dix-sept, massacrés à la baïonnette. Le
ment de

bre d'une

butin recueilli dans le retranchement
de 15
7

34

fusils,

harpons,

10

sacs

se composa
de munitions et

casquettes galonnées. Les casquettes

ont joué
joueront toujours un auprès
populations qui raffolent des insignes du

un

grand

de

ces

rôle et

fonctionnarisme
Les

en

...

dix-sept de Tevaitoa furent la «vieille
polynésienne. Mais il fallut bien qua­
jours pour capturer tous ceux qui cou­

garde»
rante

raient

encore

blants.

Les

la

chefs

montagne,

affolés

demeurèrent

et

trem­

plus longtemps

cachés dans des grottes et des ca­
milieu du fouillis inextricable de la

imprenables,
vernes

au

brousse.

J'extrairai, tout à l'heure, d'une de mes let­
tres à un ami, le récit de la capture de Teraupo,
mais

je

me

permettrai

d'abord

une

légère digres­

sion pour parler de mon ami le soldat surnommé
Matapo, dont les aventures, pendant cette guerre,
sont

assez

caractéristiques

riter d'être contées ici.

et

originales

pour mé­

�169

LE SOLDAT MAT APO

VIII.

,

Matapo.

sphinx, ô adorable
l'énigme est le cœur!
Femme! dont la grâce et l'exquis
les vertus primordiales et le seul

créature dont
»

synonyme de doux et de tendre; bien des

écrivains ont

qualités,

louangé, versifié tes incomparables
poêtes ou prosateurs, écrivains

mais tous,

rhéteurs

ou

Le soldat

EMME! ô délicieux

sont
nom

--

savent,

ne

peuvent

ne

ou ne

veulent

parler que de ce don merveilleux: «l'Amour»
que toi seule possèdes à un si suprême degré; de
ce

don

qui

fait la

joie

des uns,

tres et le bonheur de tous; de

l'espérance
ce

don,

des

sans

au­

lequel

l'homme n'est pas homme et de ce don enfin qui
fait vivre et aimer puisqu'il en donne le droit et la

possibilité 1
«ressens-je du ciel, l'influence se­
proclamer bien haut ce que je préco­
personnellement, pour soutenir envers et con­

«Que

ne

crète» pour

nise

tre tous, la rectitude de

conviction de
dans
et

l'esprit
inculquer

m'enivre et

mes

mes

au

peu de
sein de

Que

ne

puis-je,

faire naître

de tous les
un

affirmations et la

sentiments!

misogynes,
cette philogynie,
laquelle j'aime à

dont

je

penser,

rêver et surtout demeurer!
«

Si la chose

rendrais-je

faire, quel service ne
l'humanité; car alors, il n'y au-

pouvait

pas à

se

�170

rait

AUX ILES ENCHANTERESSES

plus

rancunes

de
...

haines, plus de dissensions, plus

Ce discours est de lui et le
cher rhéteur rêveur,

loyauté

de

»

et la

jovialité

ce

de

dépeint

en

pied,

ce

bohème idéaliste dont la

Bourguignon

n'avaient pas

tardé à m'attirer et avaient fait de

deux

nous

amis que la mort seule a désunis. Car il repose
depuis dix ans déjà sur les bords du Niger où une

fièvre

constitution et

le

vers

pernicieuse mâta sa robuste
surprit tournant sans doute en

les arrêts

attendus d'un gouverneur colonial dont
hautes relations lui avaient rapidement permis

et les
ses

de devenir le secrétaire. Et
pas cette fonction
sa

vie; il

qu'il

y avait mieux et

ce

n'était

comme

but de

cependant

avait rêvée

plus

en

lui.

Comme compagne fidèle il eut presque toujours
la guigne. Sa myopie prodigieuse lui avait valu, de

indigènes avec lesquels il fut d'emblée
grand seigneur prodigue, le surnom
de Matapo, qui signifie
aveugle », Il ne fut pas
aimé au foyer paternel. Il voulut servir son pays
et oublier ses chagrins dans les lointaines aven­
tures, et quand il fut enfin à la guerre il ne put
la part des

bon enfant et

«

faire le coup de feu. Et maintenant il repose loin
de la terre de France
pour toujours.
...

Il venait

quelquefois

dîner à la maison. Dès

que la trompette du fort avait claironné le
signal de la déconsignation on voyait ce

joyeux

�etit

sol­

rond et rubicond, accourir, titubant

dat

sanglé,

sur

les blocs de corail

qui

sèment le

rivage.

Il

se

�171

LE SOLDAT MATAPO

hâtait de

remplacer

la lourde

tunique

bleue du

marsouin par un veston de toile blanche bien
frais, et il apportait l'allégresse de ses joyeux pro­
pos et l'amusant récit de ses prouesses. Un soir il

vint pas: il avait

ne

parié

avec un

camarade

qu'il

avalerait quatre douzaines d'œufs pendant la soi­
rée
et il tint le pari. Le louis fut pour son « or­
...

donnance» car, simple soldat lui-même, il était
bachelier et fils de famille.
Il

possédait

qu'il avait

mis le

chand d'huîtres
un

une

ou

poulet maigre

façon délicieuse d'annoncer

grappin

sur

de cresson,

ou un

épancher

sa

Chinois

mar­

avait déniché

crabe monstrueux. C'était

l'occasion d'amusants billets

aimait à

un

qu'il

pleins

de

où il

verve

trop féconde.
le trouva bien gentil et

muse

Une femme, un jour,
bien charmant. Cela devait lui coûter cher,

car

il

ne. répondait qu'en faisant pour de bon l'aveugle
et le sourd. N'aimait-il pas une jeune fille dont il
...

n'avait même pas
connaissait que le

la photographie, dont il ne
prénom et qu'il avait entendu
louer pour son 'cœur bon et généreux plus que
pour sa mine! Et il lui dédiait les épîtres les plus
en prose et en vers! Il ne con­
dithyrambiques
naissait pas même le pays qu'elle habitait!
Le 1er janvier au matin, le bombardement des
îles commença, ainsi que je l'ai déjà dit plus
vu

-

haut, et l'infanterie de marine, unie

aux

ma­

débarqués, se mit en marche dès l'aube en
plusieurs colonnes. Celle de Matapo fut désignée
rins

�172

pour

AUX ILES ENCHANTERESSES

vaste mouvement tournant

un

conduire

au

qui

devait la

travers de la brousse haute et touf­

fue par les hautes vallées descendant du Mehani

jusqu'au

cœur

n'était pas

tapo,

se

en

des districts ennemis.

d'un

marche

sentant dans

depuis
l'obligation

Elle

heure que Ma­
de s'arrêter quel­

une

que peu, confia son Lebel à un camarade.
C'était la guerre, pour de bon, et la troupe allait
à une allure fiévreuse. Lorsque Matapo voulut
-­

rattraper

ses

camarades il

leur trace dans le

tarda pas à perdre
Il erra tout le jour, mâ­
ne

mâquis.
tiges de canne

à sucre sauvage et fi­
nit par atteindre une rivière dont il suivit le cours
descendant jusqu'à une cascade immense, près de

chonnant des

laquelle il se pencha pour essayer de distinguer
le fond de la vallée. Ce mouvement fit balancer sa
baionnette

qui roula,

fin, exténué,

entraînée par les flots. En­
force, il arriva au bord de

à bout de

où passe

l'unique route du pays et fut
cueilli par une patrouille lancée à sa recherche.
Au lieu des cris de joie auxquels ils s'atten­
la

mer

dait, il

visages froids et mystérieux
l'état-major, il s'entendit incul­
de
haute trahison! Il aurait passé à l'ennemi,
per
ou tout au moins il serait allé renseigner l'ennemi
sur les mouvements des troupes!
N'avait-il pas
rencontra des

et, amené devant

«

livré»

sa

baionnette à l'ennemi? Et voilà

cachot,
pauvre Matapo
à passer en conseil de guerre.
au

aux

fers,

au

mon

secret,

prêt

Mais évidemment que pour

perpétrer

un si noir

�173

LE SOLDAT MATAPO

forfait, Matapo devait avoir des complices; et qui
pouvaient-ils être, ces complices, sinon ces Suis­

étrangers parlant l'anglais et pratiquant la
des indigènes
par conséquent, néces­
sairement des agents de la perfide Albion!... On
n'était pas loin de l'époque de Fachoda!
Bref, je venais de rentrer d'une promenade au
bord de la mer où j'avais pris un croquis d'un
groupe de prisonniers, quand j'entendis des pas
pesants gravissant l'escalier de la vérandah. Un
officier d'artillerie entre froidement, place une

ses,

ces

religion

-

sentinelle, baionnette
et

livrer

sur

le

canon, devant

au

champ

ma

correspondance

tapo
par ordre du commandant
Je ne puis réprimer un sourire

en

-

mon

visiteur

une

ma

porte

courtoisie mais fermeté de lui

me somme avec

en

avec

Ma­

chef!
tendant à

liasse de billets de toutes dimen­

sions et de toutes couleurs

On dut,

...

malgré
gravité de l'heure, bien rire
en
entendant la lecture de la
quartier général
prose de Matapo, et quelqu'un dut faire une mine
de vinaigre que j'eusse bien voulu croquer.
On n'osa pas pousser le ridicule jusqu'à pour­
la

au

suivre notre
comme

un

ami
des

en

conseil

cuirassés

Nouméa où il conduisait

prisonniers

de guerre,

je

de

guerre, mais,
chemin de

le

prenait

en

exil

reçus

un

ces

contingent

de

derniers mots:

Au moment où, pour de longs mois, je vais
quitter ces bords verdoyants de la Polynésie, qu'il
«

�174

AUX ILES ENCHANTERESSES

me

soit

permis,

cher ami, de

affectueux et dernier:

au

adresser

vous

un

revoir.

« Je
pars, je ne vous le cèlerai pas, la tristesse
dans le cœur, car doublement peiné je suis, non

seulement d'être

captif,

mais aussi d'être

nouvelles de

Je

ai

vous.

o lecteur attentif,

vous

sans

pourtant écrit, moi!.

trouvez-vous
enseigne bien des choses
comporte plus d'une moralité?

histoire véritable
ressantes et

IX.

La capture du

-

..

pas que cette

ne

inté­

grand chef Teraupo.

La Paix 1
Te­
BANDE nouvelle 1
raupo pris mardi matin à 41/2 h., au
moment où il ôtait son bonnet de nuit III
-

...

Voilà

un

triste réveil,

qu'en

dis-tu? Si,

tu te frottes

paresseusement les yeux et
à descendre à ton atelier, vieux

lorsque

t'apprêtes
copain, après t'être juste lavé la frimousse et es­
avec une taie d'oreiller (tu
suyé
par erreur
si donc on venait te mettre la
t'en souviens?)

que tu

-

-

-

froide

gueule

sant de te

rendre,

ou...

rais, cher vieuxl
Mais c'est dommage
peut-on

te di­

Quelle triste figure

tu fe­

de

sous

le

nez

avec toi le
plaisanter
Teraupo me fait
-

autrement? Ce pauvre

grand'pitié bien qu'il
tain et dédaigneux, et
ment.

en

d'un revolver

conserve
ne

un

laisse voir

masque hau­
abatte­

aucun

�LA CAPTURE DU GRAND

Voici donc l'aventure.

jours

tous

ses

partisans

Depuis plus de quinze
pris, soit iso­

avaient été

lément, soit par petits groupes de 10
nés

prisonniers

ou

20 et

ame­

à Uturoa où ils travaillaient à la

nouvelle route «nationale»

gée

175

CHEF TERAUPO

gueule char­
grande cheffesse,
dernières, mais elle .ne
sous

la

des Lebels. La Faterehau, la

avait été amenée

une

des

travaille pas aux routes: elle s'évente avec un su­
perbe éventail à plumes blanches et trône, assise
en

tailleur dans

respect

Teraupo,

12 ans, tenaient
et

robe de soie noire, entourée du

prisonnières

rassemblées à la

(Hôtel-de-ville).

Farehau
Seul

sa

des autres

sa

femme et

encore

unique Winchester,

son

gamin âgé

de

la campagne avec le fidèle
la seule arme de précision

de toutes les troupes indigènes. A peine enten­
daient-ils du bruit qu'ils décampaient plus loin,
comme

des

lièvres,

se

nourrissant de bananes et

de fruits de mape crus. Ils
deux nuits à la même place;

ne

passaient

tantôt

au

pas
milieu

épaisse, ou au fond des vallées
dans des cavernes mystérieuses à plusieurs sor­
ties. Ils courraient encore, peut-être, si le petit
ne s'était pas fait pincer. On me dit
je ne puis
te garantir l'authenticité de ce on dit
qu'on
de la brousse

-

-

avait trouvé le moyen de faire causer le gosse, ou
plutôt on lui aurait dit d'appeler très fort dans la

direction

présumée

du

repaire

du chef, et à

l'appel

avait fini par entendre là-haut une
voix faible, comme un lointain écho qui réponde l'enfant

on

�176

AUX ILES ENCHANTERESSES

dait,

à la mode du pays: Hou! Hou! Dès ce mo­
perdu. Le lieute­

ment le malheureux chef était
nant

B., accompagné d'un indigène nommé Terai

les

-

Éphialtès

tous les pays

à

quelque

ont été de tous les siècles et de

passèrent

-

la nuit de lundi à mardi

distance du dernier

Terai demanda

refuge

de

Teraupo.

lieutenant de lui confier

au

son

chant du cop, escorté de deux
revolver, et,
soldats d'infanterie de marine, Terai apparut sou­
au

Teraupo, lui planta son revolver sous
je te le disais, et de l'autre main
brandissait un drapeau français, il lui cria: «Je
t'apporte ton maître! Si tu ne veux pas le recon­
dain devant

le nez, ainsi que

naître,
la

tu

portée

es

mort!

»

Le Winchester était hors de

de la main du héros Raiatéen. Il

se ren­

dit. Terai courut ensuite chercher le lieutenant et
on

eut toutes les

Teraupo

peines

du monde à

persuader

de descendre dans la vallée et de

se ren­

milieu des officiers français. Les négo­
anglais lui auraient fait croire qu'on le cou­
perait en petits morceaux s'il était pris, et d'au­
tres balivernes encore! Enfin, pâle, décharné et
tremblant, il se laissa mener au rivage où le capi­
taine T. averti venait de débarquer. Il se pros­
dre

au

ciants

terna devant le

dialement

capitaine qui

lui disant:

le releva aussitôt

Si

cor­

t'avais rencontré

je
je t'aurais tué. Maintenant tu es
Un peu ras­
mon prisonnier, je te tends la main.
suré, Teraupo, sa femme et son gamin montèrent
dans la chaloupe à vapeur du Duguay-Trouin qui
en

dans la brousse,

»

�CHAP. VII.

MATIN A BORABORA

12

�APRÈS

les conduira

179

LA GUERRE

exil à Nouméa. En attendant, il
est traité magnifiquement et sera pensionné très
en

Voilà bien la générosité française
vaincus, mais, c'est égal, c'est tris le

probablement.
les

envers

de voir

x.

un

peuple perdre

Après

-

Les Himene.

la guerre.

-

Mœurs

-

son

indépendance.

Fête du 14

juillet.

-

indigènes.

ce soit indifférence, ou que le réseau
de leurs nerfs soit peu développé, peut­
être aussi grâce à l'excellence de ce climat

UlVE

toujours égal et de l'alimentation prin­
cipalement végétarienne, les indigènes semblent
souffrir très peu des affections les plus graves

pour nous, et ils exhibent, le sourire aux lèvres,
des plaies purulentes, des membres déformés par

l'horrible éléphantiasis,
cailles

un

épiderme

couvert d'é­

la peau d'un poisson, se contentant
hochant la tête: tera te mai, c'est la

comme

de dire,

en

gaillardement le boulet de
plus grande insouciance, sem­

maladie. Ils traînent
la maladie

avec

la

blant recourir

parfois aux soins médicaux par pur
dilettantisme et lorsque le rhumatisme leur arra­
che quelques grimaces de douleur, ils se laissent

bénévolement traiter par leurs sorciers qui leur
saignent le crâne ou bien les couvrent de pierres
brûlantes et les enfument

comme

des

jambons

�180

AUX ILES ENCHANTERESSES

pour les faire transpirer. Ou encore ils vont de­
mander des médecines quelconques au premier

Blanc

qui possède une pharmacie,
pour le plai­
sir de se faire soigner à la mode européenne, per­
suadés que tout ce qu'on leur administre est bon
-

efficace, que

et

ce

soit du laudanum pur

ou

des

petits grains homéopathiques. Leur foi dans notre
science est grande, et les guérisons se font
par la
«

foi
me

».

Je

pus

racontait

trouvé les

coûteux, il

m'en
un

rendre

compte par ce que
missionnaire français: ayant

«petits grains» homéopathiques trop
avait fait venir des grains d'anis en

abondance et les administrait à tort et à travers,

guérissant

aussi

moment que les

sûrement les

quintes

de toux

indispositions du
que lui signalaient

clientes à la peau brune.
Cette indifférence, ce stoïcisme inconscient,

ses

se

manifestent aussi dans le domaine moral. Si la

l'indigène est si belle, si facile et si poétique
a jamais vu un se suicider, si la mort
violente est une telle exception pour eux qu'elle les
remplisse d'effroi, cet effroi est passager. Passager
le souvenir des maux, passagères les blessures de
la guerre, et huit jours ne s'étaient pas écoulés de­
puis la capture de Teraupo que la vie avait repris
pour eux son cours facile et heureux. Quelques
centaines de guerriers avaient été emmenés par
l'Aube pour un court exil aux Iles Marquises,
d'autres prisonniers réputés moins dangereux
vie de

qu'on

n'en

avaient été affectés à la construction de nouvelles

�APR�S
routes et à la

tropicale

181

LA GUERRE

réparation

envahissait de

de celles que la brousse

sa

verdoyante suprématie,

et les filles des vaincus continuaient à se donner
avec

plaisir

à

qui venaient

ceux

de leur ravir la

liberté et la vie des leurs.
Pendant toute la

journée

du 25

février,

avait

on

construit des fours énormes où les cochons entiers
de lei avaient été empilés. La solda­
tesque s'était réjouie avec le menu peuple, et
quand vint le soir, qui était la veille du départ du
et les

régimes

dernier navire de .guerre, les états-majors furent
conviés à entendre les Himene.

Les

Himene,
patriotiques. Ils
ces

ce

se

sont les

grands chœurs mixtes

réunissent dans les circonstan­

solennelles et donnent des concerts

aux

hôtes

de marque, même quelquefois aux modestes fetii,
Dès que le soleil est couché et que la voie lactée

resplendit

entre les

palmes

des cocotiers

qui

scin­

cadence, des centaines de
chanteurs se rassemblent en un vaste cercle, les
femmes au milieu, parce qu'elles chantent le so­
prano
plusieurs sopranos même, du plus aigu
au plus doux; puis les hommes, depuis les ténors
jusqu'aux basses de plus en plus graves cinq, six,
tillent et

se

balancent

en

-

...

sept voix syntonisées en une harmonieuse échelle.
Les cercles extérieurs sont composés de tout jeu­
nes

gens, de grands et solides gaillards
nourris qui, assis à la turque, les

raux

les hanches,
à

gauche,

se

de

aux

pecto­

poings

sur

balancent alternativement de droite

gauche

à droite, exhalant deux

ou

�182

AUX ILES ENCHANTERESSES

toujours les mêmes, et soufflant
avec un bruit de forge les finales dont le point
d'orgue prolongé outre mesure est accompagné
d'une dernière flexion du torse dans laquelle la
face s'abaisse jusqu'au sol. Au centre même du
cercle se place le [aaitoito, le directeur dont le nom
signifie: l'encourageur. Il est muni d'une baguette
qui n'a rien de semblable à la baguette d'un chef
d'orchestre, mais qui est de longues dimensions:
trois seules notes,

un solide bambou dont il se sert, non pas pour
marquer la mesure, mais pour chatouiller et même
frapper légèrement le chanteur dont le zèle risque

de

se

refroidir! Et la corvée des chanteurs, certes,

n'est pas mincel Quand j'allai goûter le repos
après avoir dégusté un panier d'huîtres que le
«

roi» m'avait

les

cinq

envoyé, je

m'endormis bercé par

cents voix de l'Himene et comme, au mi­

lieu de la nuit

d'insupportables moustiques

forcèrent d'allumer et de transformer

mon

me

mousti­

pavillon de chasse, les Himene al­
laient toujours. Et le soleil se leva, trouvant les
chanteurs toujours accroupis en rond autour de
deux ou trois jeunes filles qui avaient ceint leurs
hanches d'une écharpe de soie et qui dansaient la
populaire upaupa, accompagnées par des voix en­
rouées et quelques harmonicas» à bouche, même
par un accordéon qui était venu échouer jusque
sur ces plages lointaines. La upaupa a beaucoup
d'analogie avec la danse des Bayadères de Cey­
lan et ceux qui ont vu danser les petites Mauresquaire

en

un

«

�APRÈS

183

LA OUERRE

ques à l'Exposition de Paris comprendront quel
est le

en

rythme voluptueux

La Reine de Borabora

qui

et sauvage.
s'était soumise

sans

coup férir et qui venait toucher sa pension, était
arrivée avec toute sa smala partager la joie et la
la liesse de

citoyens français.

nouveaux

ces

satellites étaient

ailés

Ses

dans les vallées cueillir les

oranges mûres et les empiler dans les grands bas­
sins de bois où la fermentation prodigieusement
les avait bientôt converties

rapide
ges

en

vin d'oran­

«

».

Mais,

avec

le soleil

fort sonnait le salut
lore

se

édifié
lèrent

hissait par courtes saccades
la

bientôt,

au

grand mât

colonne serrée, le

plage
l'épaule, les joyeux soldats de France
une dernière fois, plus d'un peut-être

sur

fusil à

qui se levait, le clairon du
au drapeau; le pavillon trico­

et

en

défi­
pen­

sant à la fiancée d'« 0 Tahiti». Les belles filles

couronnées de

roses

plus
d'embarquement. Quand
transporté à
sanglots

des

s'agitaient

...

se

et

dernier

le

bord le dernier
sur

jasmins avaient mis
pressaient au quai

et de

beaux atours et

leurs

peloton,

canot
on

eut

entendit

la rive et les mouchoirs blancs

le pont du croiseur plus d'un
rivage de l'île de l'amour.

sur

le

gas regrettait
Une grande èt brune fille, celle
«

qu'on appelait
agitait dans ses bras un gros poupon
poussait des cris inarticulés. La malheu­

la folle»

blond et
reuse

avait été,

comme

tant

d'autres, abandonnée

l'an dernier par le soldat aimé

...

chaque jour

elle

�184

AUX ILES ENCHANTERESSES

avait sondé

l'horizon, espérant apercevoir la fu­

pahi (vaisseau)

mée du

de France

...

mais les vais­

n'avaient pas ramené le blond Breton aux
et la fille de Raiatea était devenue
bleus,
yeux
folle.
seaux

Si le
les

départ des troupes laissa
plaies de la guerre furent vite,

sées, les

cases

bien des regrets,
bien vite cicatri­

de bambous reconstruites et l'indi­

planter de la vanille et de
pour repourvoir ses foyers de beaux
coffres en camphrier, d'étoffes de soie, de dentelles
et de machines à coudre. Les troupiers avaient
brisé à coups de crosse toutes celles qu'ils avaient
gène

dépêcha

se

cueillir le

de

coco

trouvées dans les

cases

abandonnées à la hâte! Et

c'était navrant et humiliant de rencontrer,

parmi
mées,

les

ces carcasses

rouillées

...

inventions merveilleuses dont

quent

notre vie et

en nous

gisant

et les tiarés embau­

gracieuses fougères

seul

vestige de nos
beaucoup compli­

rendant le confort in­

dispensable diminuent notre possibilité de bon­
je ne puis, pensant à ces populations que
aimées
et qui sont souverainement aimables,
j'ai
retenir l'expression de profond regret pour tout
ce que notre civilisation leur a apporté de mau­
heur. Et

vais, de destructeur!... Ah!

ces

d'absinthe où s'étale la croix
nent

sur

la

du Chinois

planche
ou

hideuses bouteilles

helvétique, qui trô­
en plein vent

de l'estaminet

de l'Américain!

Pendant que là-bas, dans le vaste Empire de la
race jaune, une sourde et croissante exaspération

�APRÈS

185

LA GUERRE

impénétrable de l'homme à
préparant
représailles de l'a­
venir, le bon peuple brun de la Polynésie, race
couve sous

le masque

les terribles

la natte,

enfantine et douce,
dans

admire,

nous

singe
que
d'extérieur. Et il oublie du
nous

brutalité et la

ce

nous

cupidité

nous

avons

jour

de notre

aime et

de futile et

lendemain la

au

politique.

'ANNÉE même où Raiatea perdit son in­
dépendance, la fête française du 14 juil­
let fut célébrée

avec

vrai enthou­

un

siasme.
Uturoa que

sa

situation centrale,

son

port im­

pouvant abriter toutes les flottes du monde,
excellentes passes avait désignée à l'attention

mense
ses

des missionnaires

anglais qui

y avaient fixé leur

résidence dès 1825, Uturoa était devenue la

pitale,
ques

le centre, le

cases

guiers

des îles. A part
clairsemées sous les

cerveau

indigènes

et les arbres à

«

cerveau»

quel­
man­

pain, quelques boutiques

marchands américains, allemands

comprenait

le

fort, la

ou

ca­

de

chinois, le

caserne, la rési­

dence du gouverneur français, le «palais» du
grand chef (le vice-roi) le palais de la mission

anglaise,

l'Ecole et le

Temple,

compris dans
Tapioi, un ancien

le tout

entre la base du

quadrilatère
et la plage sablonneuse où
régnaient en maîtres. Au milieu de
un

volcan,

les tourlourous
ce

rectangle

on

�186

AUX ILES ENCHANTERESSES

avait édifié de vastes

barraques,

de

simples pi­

(hibiscus) supportant des toits de
et pouvant abriter toute la population

quets de burau

pandanus

valide de l'île. Il y avait cinq barraques, une pour
chaque district, et là-dessous grouillait la foule
un mêli-mêlo pittoresque de corps
étendus
sur des nattes. Chaque fa­
presque nus,
mille avait apporté tout son mobilier consistant en

bigarrée

dans

précieux, des nattes, des tijaiiai
(oreillers). Les innombrables piro­
gues peintes au minium étaient rangées sur ln
plage; une branche de niau (feuille de cocotier)
fixée à l'avant des canots préservait leur contenu
de toute effraction possible; c'était le signe sacré
du tabou, porte-respect plus efficace que les lois
et Ies gendarmes. Du reste, les lois relatives aux
mœurs étaient suspendues pour huit jours... et
chacun pouvait s'en donner à cœur joie.
Les pirogues étaient pleines de victuailles et les
plus appétissants poe et pia emplissaient les petits
paniers en feuillage tressé. Des coqs aux longs er­
un

bahut de bois

et des

turua

gots avaient été amenés nombreux pour les
bats chers

Belges

aux

habitants de

ces

îles

com­

comme

aux

modernes. Dans les beaux bahuts, les robes

de mousseline blanche, les

larges ailes,
fines pailles

tout

de

chapeaux canotiers

en rubanés

canne

à

sucre

et

tressés des

aux

plus

et de bambou des­

géométriques réguliers. Dans de
petits paniers également tressés, les fleurs de tiare
sinant des dessins

attendaient à l'abri du soleil de parer les noires

�APRÈS

chevelures,

et

les

cocos

étaient suspendus par

remplis

du

meilleur

187

LA GUERRE

vidés

paires

tnonoi

de leur
aux

amande

poutrelles

(parfum).

Les

et

pa­

rouges ou bleus à larges ramages blancs,
étendus ici et là; protégeaient pour la forme contre
reu

les

regards indiscrets

mis: c'était le 14

des voisins. Tout était per­

juillet,

arearea a

Forani,

la fête

de la France!

La veille

en

ron

du

soir, grande retraite

aux

flambeaux,

(bambous cassés et assem­
torche). L'orchestre se composait du clai­

c'est-à-dire
blés

au

aux rama

fort, d'une flûte

et de

quelques tambours,

mais leurs faibles accords étaient couverts par les
on eût
beuglements sauvages des jeunes gens
-

pu croire qu'ils étaient allé chercher leur
tion sur les boulevards même.

inspira­

Le gouvernement avait fait afficher un pro­
gramme très alléchant qui comportait des courses,

jeux et des Himene avec de nombreux prix 'en
espèces.
Un jury de onze membres comprenait les sept
chefs principaux et les « autorités» blanches. De
la vérandah du «palais royal », la vue était tout
des

pittoresque et amusante. Plus de mille chan­
répartis en cinq groupes s'étaient installés
sur la vaste pelouse, toujours assis en cercles con­
centriques : c'étaient les Himene d'Uturoa, de Te­
vaitoa, d'Opoa et des deux divisions de Tahaa. Les
prix offerts avaient excité l'émulation et la tenue
des chanteurs était irréprochable. On avait peine
à fait

teurs,

�188
à

se

nes

AUX ILES ENCHANTERESSES

croire à si peu de temps de la guerre. Les jeu­
femmes étaient presque toutes en robe de

mousseline blanche;

les

noire; les hommes,

pareu tout

volontiers

une

en

femmes

âgées

soie

en

neuf, arboraient

belle chemise

battaient leurs

[oaitoito étaient

empesée dont les pans
jambes nues. Les directeurs, les
superbes. Moehonu (la tortue per­

due) dirigeait l'Himene d'Uturoa, vêtu d'un com­
plet noir, genre redingote, ceint d'un large ruban
tricolore. Il n'avait pas, pour prix de son adhésion
bénévole à la nationalité française, reçu le ruban
de la Légion d'honneur. Il s'était décoré lui-même;
une large plaque, où des fleurs en paille tressées
imitaient les médailles et les croix, étincelait
sa

et il

poitrine

en

paraissait

satisfait que les titulaires de la

vice-roi,

Croix, Tavana,

l'ex­

Reine de Borabora.

et la

Lorsque
place dans

les

servés

la

sur

sur

aussi fier et aussi

les

membres du jury eurent pris
rocking-chairs qu'on leur avait ré­

onze

vérandah, il

vant la couronne de

paille

se

leva, salua

tressée

en

soule­

qui ceignait

ses

cheveux frisés et prononça ces mots, en français:
aux Autorités! Salut au Comité! Il avait

Salut
dû

« turbiner »
pour retenir ces six voca­
sait que nos consonnes, ainsi que notre
n'entrent pas dans le vocabulaire du Ta­

joliment

bles,

car on

voyelle u
hitien; le s,

en particulier, lui paraît difficile à pro­
cependant, le bon Moehona, la « tortue
perdue li, en fourra un supplémentaire et pro­
nonça avec le sérieux le plus imperturbable: Salut

noncer, et

�APRES LA GUERRE

aux

Ausoritésl Salut

au

parfaitement conforme
tienne qui remplace nos

République

en

(Ce dernier mot
prononciation tahi­

tomitél
à la
c

par

un

t,

et transforme

Repupilita.)

profonde révérence, il compta:
Une, deux, trois 1 et le grand Himene d'Uturoa
commença sa cantate dont les louanges de la
Ayant

fait

France et du
thème

une

nouveau

gouvernement formaient le

obligé.
l'Himene

Mais

d'Uturoa

était «de

la

bière». Les gens de Tevaitoa, oublieux du
sacre

dans le

à leurs

fossé,

nouveaux

ou

voulant

se

rendre

petite
mas­

agréables

maîtres, avaient fait les choses

beaucoup plus en grand. Puisant leur inspiration
dans l'actualité, ils avaient confectionné une pi­
rogue monstre, sans balancier, et l'avait baptisée

Duguay-Trouin ». Sur la plateforme qui sur­
montait la dite pirogue se tenait, majestueux,
campé dans une défroque de lieutenant de vais­
seau authentique, le plus bel indigène de l'île,
Tupaia, le meilleur chanteur aussi. Une hélice en
fer-blanc, un gouvernail, un éperon à la proue,
une passerelle, des mâts avec des lanternes véni­
tiennes pour simuler les projecteurs électriques,
rien n'avait été épargné pour rendre l'allusion, si­
non l'illusion, complète. Dernier, ultime raffine­
ment, on avait placé dans la panse du bateau une
«

marmite

avec

des charbons rouges recouverts de
feuillage, et la fumée s'échappait

bois vert et de

par

un

modeste tuyau de cheminée rouillé.

�190

AUX ILES ENCHANTERESSES

Tupaia tenait à la main un long bambou re­
présentant une longue-vue marine avec laquelle il
inspectait gravement l'horizon; à son côté pendait
vrai sabre d'officier. Tout

un

vêtu de blanc
des

avec

des rubans

son

Himene était

roses aux

femmes, des rubans rouges

à

ceux

chapeaux
des hom­

mes.

Irréprochable,
«

lita

le chœur entonna:

Faa hana hana na'e tatou i te Hau
...

Repupi­

»

Gloire

gouvernement de la République

au

...

prélude paraphrasé
couplets fut
achevé par un triple hourrah! et l'épopée débuta
par la parodie du bombardement de l'île de Tahaa.
Ce couplet d'abord comme présentation:
Ce

en

«

C'est

nous

Montés
Nous

les gens de

sur ce

sommes

trois

Tevaitoa,

navire de guerre
venus à la fête de

juillet!

Noire gouvernement est perdu!
C'est maintenant le gouvernement de

[la
Puis les solistes

France.

»

répondirent et le chœur ré­
poum! poum! clamés par trois cents
pliqua.
voix imitèrent les éclats des obus pendant que Tu­
paia brandissait son sabre de commandement dans
se

Des

la direction de Tahaa.

Un dernier
la

couplet

production
Ahl quelle

«

C'est

une

sur

le mode

de l'Himene

lyrique

clôtura

:

terre charmante que Raiateal

fleur dans le

jardin

de la France!

�APRÈS

Et c'est la France

Tarara, tara,

191

LA GUERRE'

qui

tarara

la gouverne à

tara,

l'ara

0

jamais!

te Hau

[Farani

e!

li

qu'il y avait de plus original, c'est que les
adultes avaient retenu des airs de chants d'école et
Ce

les avaient

adaptés

épiques,
rythme qui
ne

avec

bonheur à leurs créations

modifiant guère que la
est

mesure, et le

saccadé et souvent

plus vif, plus
rythme européen.

totalement différent du

Ainsi

au

beau milieu de mélodies sauvages s'élevait comme
un souffle vernal l'air de « Chantons, chantons en­

semble, la jeunesse

et les fleurs.

»

Les voix de Tevaitoa s'étaient tues et
silence

plein

de

difficile de lutter

murmures
avec

ce

approbateurs.

fut

un

Il était

de tels concurrents.

Les

gens d'Opoa-la-Sainte, faute d'un type
superbe à exhiber avaient imaginé un immense

parasol rouge, blanc

et

bleu, fiché

au

centre du

groupe. Pendant que les chœurs éclataient, deux
ou trois pantins tournaient un petit treuil et le

parasol s'ouvrait

par saccades et couvrait de son
ombre tout le clan. L'inspiration lyrique manquait

évidemment,
upaupa

et

les

pantins finirent

par

une

frénétique.

Les groupes de Tahaa furent banals et manquè­
toujours Tahaa qui

rent d'enthousiasme. Ce fut

opposa les plus fortes têtes à l'invasion étrangère,
et les fortes têtes étaient

en

exil.

Le moment solennel arriva. A l'unanimité, les
voix « blanches» décernèrent le 1er prix à Te-

�192

AUX ILES ENCHANTERESSES

vaitoa. Mais les sept chefs, soit patriotique dépit,
jalousie ou basse flatterie, ne lui décernèrent

soit

que le 3me

prix.

Le r= alla à Uturoa.

Ceci montre bien la valeur des jurys artistiques,
qu'ils fonctionnent aux antipodes ou chez nous.
Ce sont généralement des considérations étran­
gères à l'art pur qui l'emportent au détriment des
artistes véritables. La justice humaine n'est sou­
vent que la parodie de l'éternelle justice qui règle
les lois naturelles et se charge elle-même de réta­
blir l'équilibre par ses compensations souvent mé­
connues, mais toujours existantes.
Le programme des fêtes comportait aussi des
de chevaux qui eurent lieu sur la plage, à

courses

six heures du matin, à

cause

Les chevaux n'avaient l'eau
c'était

une

superbe fantasia

de la marée basse.

qu'à

la cheville et

où les noirs

jockeys

presque nus faisaient bondir leurs vaillants cour­
siers par la simple excitation vocale. Galopant
sans

selle, le bruyant escadron éclaboussait à cent

mètres à la ronde.

Des

courses

de

sacs

imaginées

par des officiers
et amusèrent

français furent très bien comprises
fort les

indigènes.

Mais le clou des divertissements fut le
tional par excellence: le lancer de la
patia est une lancè en bois léger, de 1

long,
coco

jeu

na­

patia. La
m.

20 de

terminée par une pointe de fer, Le but, un
fiché sur un piquet à quarante mètres. Deux

cents lances

partent dans l'espace d'une minute

et

�CHAP. V.

L'ÉLÉPHANTIASIS

13

�APRÈS

l'œil exercé des

indigènes

ché. On entend: 0

195

LA GUERRE

Tihoni,

sait
0

toujours qui

a

tou­

Marulai, c'est Tihoni,

c'est Marulai, etc., et le joueur court rechercher sa
lance à peine il l'a lancée. Il n'arriva cependant
aucun

accident. Le

été fixé

bientôt
dans le

prix de chaque touché» avait
à une piastre, mais on fut obligé d'arrêter
le jeu, les munitions s'épuisant trop vite
sac aux piastres.
«

Pour les Blancs et les Chefs, la fête

se

termina

grand dîner à la Résidence. La carte d'invi­
tation portait l'aimable et bienvenue mention:
en blanc. Ceux qui' ont dû endosser la redingote à

par

un

des repas officiels sous le ciel des tropiques com­
prendront combien la délicate attention fut ap­

préciée.
Quant aux indigènes du menu peuple, les ma­
nahune (sortes de manants ou de serfs) comme on
les appelait autrefois, il" s'en donnèrent à cœur
joie de chanter leurs himene et de danser la
upaupa pendant deux ou trois jours, après quoi le
silence le plus parfait régna sur ces lieux aimables
et l'on ne vit plus que des corps bruns étendus
sous

l'auvent des vérandahs ombreuses.

�196

AUX ILES ENCHANTERESSES

E serais

cependant ingrat eh ne mention­
pantagruélique offert

nant pas le repas

le

jour suivant
qui, attendant
grand escalier,

avait trouvé bon d'exhiber à

ques pas de lui

lisés

par le vice-roi, Tavana,
ses hôtes au haut du

un

quel­

certain ustensile dont les civi­

servent la nuit. Il entendait montrer par

se

là à

quel point

finé

ses

le contact

usages et, s'il ne
ruban trop étroit de la

avec
se

les Blancs avait af­

mouchait pas dans le

Légion d'honneur, ses
doigts servaient cependant à cet usage civil et
honnête et
le

ne

France,

les

tout à l'heure saisir

verrons

les

déchiqueter
nous apprend-elle

poisson

toire

nous

et

avant Henri

sage du mouchoir de

IV,

ne

os

de

poulet.

L'his­

pas que les rois de
connaissaient pas l'u­

poche?

Le repas, je l'ai dit, fut plantureux. Je fus placé
entre la femme de Tavana et une grande cheffesse
sourde

comme une

roche. On servit par malice

un

poisson fameux,
goût exquis invite à y re­
mais
venir,
qui procure, quelques heures après son
ingestion dans l'intestin, de terribles coliques. Ma
dont le

gauche me dit quelques mots en tahi­
tien,
priant de n'y pas toucher, mais de goûter
d'un autre poisson, «meilleur», disait-elle. Ma
voisine de droite avait son assiette chargée, sur­
chargée de homard, de porc et de taro. Je lui de­
mandai, ignorant sa surdité, pourquoi elle ne man­
geait pas. Elle comprit que je convoitais ses porvoisine de
me

�APRÈS

tions et

LA GUERRE

gracieusement,

d'un

revers

de

sa

noble

main, les fit passer sur mon assiette, au lieu de
les faire passer
dans le panier en feuilles de co­
...

cotier tressées que la plupart des convives avaient
installé qui sous ses jupes, qui sous sa veste, afin
de faire

profiter

la famille!

J'allais oublier de dire, pour compléter la phy­
sionomie de mes aimables voisines, qu'elles étaient

énormes,

qui, dans ce pays, est considéré
signe de beauté. Vahine poria (femme

ce

comme un

grasse) est synonyme de vahine
femme). Et puis, un dernier trait

nehetiehe

(belle

les concernant:

elles avaient

beaucoup mangé, trop mangé,
je suis pleine, et elles s'en
la
vérandah
allaient sur
pratiquer l'opération dont
l'histoire prête l'invention à l'empereur Vitellius,
quittes à rentrer ensuite et à continuer le festin in­
terrompu. J'eusse manqué à la fidélité de mon
récit si je n'eusse mentionné certains côtés réa­
listes qui constituent l'ombre au tableau des re­
lations qu'on peut avoir avec ces peuples en­

quand

elles disaient: Poia vau,

fants. Heureusement que les Tahitiens n'ont au­
cune répugnance pour l'eau pure; non seulement
ils se baignent presque journellement, mais ils se
lavent les mains avant et après les repas, et souvent

petits bassins de bois de rose, de miro.
emploient peut-être avec excès le monoi (huile

dans des

coco

trop

parfumée)

Ils
de

et les belles chevelures luisantes

souvent sont habitées. Cela donne lieu à des

scènes

cynégétiques

et

gastronomiques

où deux

�198

AUX ILES ENCHANTERESSES

actrices

geries.

jouent le rôle des singes dans les ména­
particularité ajoutée à la faculté pré­
du gros orteil ne témoigne-t-elle pas suf­

Cette

hensive

fisamment que nous descendons directement du
singe? C'est du moins ainsi que mon esprit sim­

pliste et peu scientifique se plaît à l'imaginer. Et
pourquoi pas? Cette théorie-là pourrait consoler
bien des gens.

XI.

Le dimanche

-

indigène.

1 le vieil homme subsiste
Tahitien

qui

encore

chez le

aime à s'amuser

comme

il n'en observe pas moins, un
sabbat solennel, le fapati, le dimanche
ses

pères,

Anglais. Le plis est pris, et bien pris, et les
seuls péchés qui se prennent au tragique ici sont

des

les crimes de
celle

qui

lèse-dimanche

«

fréquente

tableau: celui du

au

diacre
rents
«

ne

«

Gare à celui

ou

à

petit matin, présidé

par

un

indigène; l'école du dimanche que les pa­
suivent derrière le dos des enfants; la

grand'messe

des

».

pas tous les cultes inscrits

sœurs»

»

de 10 heures à midi; l'assemblée

de midi et demi à 1 h.

1/2;

la re-école

du dimanche entre cette dernière et le culte de

l'après-midi qui

clôture

vers

4 heures la liste des

cérémonies officielles. Ajoutez-y tous les mois 4 à 7
heures de récitations de versets
ce

programme

chargé,

et

bibliques en sus de
grande, imposante

comme

�LE DIMANCHE

INDIGÈNE

et seule fête

religieuse annuelle,

sions»

lieu

qui

a

au

la

199

Fête des Mis­

«

mois de mai et

s'appelle

la Fête de Mai. Celle-ci n'a rien de
les Fêtes de

aussi

commun avec

Marie; c'est simplement la

«

chauffe»

pour la collecte des piastres, la collecte elle-même
et la proclamation publique de la générosité plus

moins forcée d'un chacun. En cette solennelle

ou

occurence,

un

tapis

vert

recouvre

«table de

la

communion». Le missionnaire auréolé de tous
diacres»

ses

derrière le

tapis vert sur lequel
membre
d'église, chaque etaretia, répon­
chaque
dant à l'appel nominal, vient déposer son offrande
à la Société des missions. D'un geste large et sou­
vent dédaigneux, le donateur lance ses piastres ou
ses shillings qui rebondissent sur le tapis, et si
l'offrande en vaut à ses yeux la peine, le mission­
naire la récompense d'une poignée de mains bien
sentie et l'heureux etaretia, fortifié, s'en retourne
«

siège

fièrement à
Mais

qu'il

la bouche

qu'il

son

en

est devant

sonne ne

banc.

s'avise pas de garder sa cigarette à
répondant au salut pastoral, accroupi

ne

sa

vienne

modeste chaumière

colporter

peccadilles vraies

aux

et que per­
oreilles du berger
...

fausses des

jeunes ouailles
pendables; la suspension
du titre honorifique de membre d'Eglise peut
frapper à l'improviste le délinquant, qui doit se

les

féminines. Ce sont là

ou

cas

hâter de faire amende honorable.

C'est ainsi que les missionnaires
une forte discipline que leurs

créé

Anglais ont
successeurs

�200

AUX ILES ENCHANTERESSES

Français

ont

plus

ou

moins continuée selon leui

tempérament.
Les temples protestants
je ne parle pas des
églises catholiques qui n'existent aux Iles-sous-le­
Vent que depuis 1910
sont de grandes bâtisses
en planches de pitchpin percées de fenêtres va­
guement gothiques et couvertes de toits en punu.
Une grosse cloche suspendue à la branche du ta­
manu
(callophyllum) voisin retentit chaque di­
manche sous les coups d'un battoir dont le pré­
posé à cette importante fonction la frappe de l'ex­
térieur, ce qui lui fait rendre des sons haletants et
plaintifs.
Le chœur y est occupé par une haute estrade
semi-circulaire au centre de laquelle trône la
-

-

chaire du pasteur, l'orometua; les diacres s'as­
seyent dans l'hémicycle. Des petites cabines à
droite et à

gauche sont réservées aux autorités
peuple auditeur est installé sur des
dossier qui occupent tout le parterre

blanches et le

bancs à
comme

dans

une

salle de conférence à

laquelle

font penser. De nombreuses portes y
donnent accès de tous côtés et restent continuelle­
ces

temples

ment ouvertes.

Ceci facilite la ventilation et les

évolutions des auditeurs, car ils ne se croient pas,
mais pas du tout tenus à rester tout le temps figés
inconfortablement sur des planches immobiles.
La
sur

grouillante
premiers bancs.

masse

les

des enfants est entassée
Les adultes

pêle-mêle

en

arrière, divisés par pupu (sections) qui chantent

�LE DIMANCHE

201

INDIGÈNE

à tour de rôle les himene

religieux, la plupart em­
pruntés
hymnes religieux britanniques adap­
tés à la mode du pays (d'où leur nom qui est une
corruption du nom anglais).
aux

Le costume national, le modeste pareu, n'est

pas de mise au temple. Selon la fantaisie indivi­
duelle, les plus humbles portent une chemise flot­

tante; d'autres

ou une vieille redingote
quelques-uns des pantalons
sous ou sur le pareu. Ceux qui sont très chics ar­
rivent en bottines et s'empressent de les enlever
et de les poser à 'côté d'eux sur le banc. Ceux qui
sont encore plus chics couvrent leur tête d'un
vieux couvre-chef européen ou américain, cas­

par-dessus

une

veste

la chemise;

quette de matelot

ou

haut de forme

cocasse

et dé­

modé. Un individu gravement coiffé d'un huit­
reflet antique ne redoute pas de se montrer avec
une

longue

chemise

qui

lui bat les mollets... et

chacun d'admirerl

Les femmes sont plus gracieusement vêtues. Le
service religieux est l'occasion d'exhiber les toi­

toujours pleines de goût, voire même
empire», retenue sous l'ais­
laisse
deviner
de
selle,
superbes poitrines sous les
dentelles et les rubans qui s'entassent aux épaules.
Les coquets canotiers à larges ailes affectent toutes
les formes de décoration que permet la paille tres­
sée et s'ornent de couronnes imitant la fleur, spé­

lettes neuves,

de richesse. La robe

cialement la

rose

«

et le tiare.

Au commencement de

l'office, l'auditoire

est

�202

AUX ILES ENCHANTERESSES

attentif.

assez

encore

commères

Quelques

commentent

à voix basse la toilette de la voisine

ou

de la

femme du pasteur qui doit exhiber au moins six
pieds de traîne pour « tenir son rang ».
Les

plus assidus d'entre
bibliques dans le

citations

les hommes suivent les
Saint-Livre et prennent

des notes

sur des bouts de papier pour pouvoir il
leur tour commenter les discours entendus.

Plus d'un

«pilier d'église»

dort à

poings

més dès le commencement du sermon,

fer­

pendant

que les diacres surveillants maintiennent la dis­
cipline parmi la jeunesse au moyen de longues ba­
guettes de bois blanc qu'ils manient à tour de bras.

(bébé), effrayé par la ba­
des
cris déchirants; ou bien
guette, fait entendre
c'est un chien qui s'est introduit subrepticement
Quelquefois

sous

un

aiu

qu'un coup de pied inattendu
hurlant. Dans les recoins ombreux,

les bancs et

fait bondir

en

les mères allaitent leurs

nourrissons, et, dès que

rette

s'allonge quelque peu, c'est un va et
fatigués qui roulent une ciga­
d'une
près
porte, en tirent quelques bouffées

et la

passent

le

sermon

vient d'auditeurs

au

voisin avant de rentrer.

Les diacres ne jouent pas seulement le rôle de
croquemitaine; ils sont souvent appelés à prendre
la parole et, à tour de rôle, ils lisent les saints pas­

sages avant le sermon, tels

nos

instituteurs de vil­

lages.
Il y avait alors à Uturoa

savait ni lire ni écrire,

ce

un

qui

brave diacre

constitue

qui

une

ne

très

�VISITE A

rare

exception

ceci dit à la

-

203

L'ÉCOLE D'AVERA

des Tahi­

louange

tiens.
Mais Tamore, c'était son nom,
petite femme aux yeux pétillants
Celle-ci lui lisait les passages et

possédait une
d'intelligence.
il les apprenait

Quand son tour arrivait, il montait sur
l'hémicycle, ouvrait gravement la Bible et faisait
cœur.

par

semblant de lire, tournant les feuillets

droit. Tamore

ne

au

bon

devait pas avoir de nerfs,

en­

car on

jamais rester à court. Quel licencié en
théologie pourrait en dire autant? Il est vrai que le
cerveau tahitien est vierge de toute science et que,
cire molle, il garde indélébile toutes les empreintes
nouvelles qui s'y fixent automatiquement. Allons
ne

le vit

donc, si

vous

le voulez bien, visiter

une

école indi­

gène.

XII.

Visite à l'école d'Avera.

-

I"WII,""",II_WIl'"'IN matin de mars, peu de temps après la
guerre. Les gens étaient enfin retournés
sur leurs terres dont les soldats de Te­
raupo avaient depuis dix ans défendu
l'accès à tous les partisans de la France. Les enfants avaient

suivi; l'école principale d'Uturoa s'é­

tait

de

dégorgée

moins s'étaient

son

trop plein

groupés

et une centaine au

à Avera autour d'un demi­

blanc de 17 ans, l'instituteur Riddell.

�204

AUX ILES ENCHANTERESSES

Montés

au

lever du soleil

sur

nière que nous avions baptisée
fallut deux heures à nos quatre
teindre le

village:

notre

rameurs

le vent debout

de mettre à la voile. Le

trajet

petite

balei­

la Vaudoise

«

»,

il

pour at­

empêchait

nous

était délicieux;

nous

fraîches et

ver­

coupions

de charmantes baies

doyantes

où les ruisseaux

à l'ombre

serpentaient

mape, et naviguant sur les hauts­
fonds, c'était une joie de contempler les teintes des
des

gigantesques

coraux

et les ébats des

poissons multicolores, aux
pieuvres quelquefois al­

formes fantaisistes. Des

longeaient leurs tentacules et nos rameurs s'amu­
saient à les taquiner au passage. Quelquefois l'un
d'eux sautait à la mer pour ramasser un superbe
oursin, ou sur le rivage la carapace vide d'un
crabe ou d'une langouste qui avait choisi l'endroit
pour y changer de vêtement.
Vers huit heures
toutes
ses

neuves

ruines. Ce

nous

étions devant les

cases

s'était

d'Avera

qui
joli village est

déjà relevée de
bâti au pied d'une

colline couronnée d'arbres à fer semblables à de

gracieux cyprès. L'ex-reine, toujours entourée

l'antique respect,
immaculée où

nous

nous

fit les honneurs de

nous

assîmes

de

sa case

des nattes

sur

fines pour échanger quelques propos que Riddell
traduisit et pour déguster quelques superbes ana­
nas.

Puis, escortés de la reine,

nous nous

rendîmes à

la maison d'école. Celle-ci était d'une

préhistorique: quatre pieux,

simplicité

surmontés d'un toit

�L'ÉCOLE D'AVERA

VISITE A

de chaume,

dans la terre battue recouverte

plantés

de foin séché. Entre les
et

serrés, ménageant

quelle

205

pieux

des bambous

alignés

seule ouverture par la­

une

faisait le va-et-vient.

se

Dans l'enceinte,

soixante-quinze élèves parmi
filles qui jetaient leur
plantureuses
lesquelles
de non moins plantu­
avant
et
d'entrer,
cigarette
reuses nourrices qui allaitaient de nombreux élè­
ves en herbe. Les garçons étaient rangés à droite;
les filles à gauche, tous assis en tailleur. Riddell,
une longue baguette à la main, glapissait de brefs
de

commandements

(d'une

l'intention d'éblouir
deux

en ces

lieux

voix furibonde
-

Et

stentor),

et dans

monde, il s'adressait à

son

trois anciens élèves des écoles de Tahiti

ou

égarés

voix de

avec

lui,

criait,

et il leur

d'une

:

Combien y a-t-il de nombres en français?
fort en thème, genre Tete ou Monte, ré­

un

pondait:
Il y
minin!
-

-

-

deux nombres: le masculin et le fé­

C'est bien! exclamait Riddell; et

vers un
-

a

se

tournant

autre:

Qu'est-ce qu'un lac?
Un lac est

une

étendue de terre entourée

d'eau de tous côtés!
Ces deux

ou

trois

puits

de science

exhibés, Rid­

dell cracha violemment entre les bambous de la

muraille
dehors.

...

tant

pis

pour les curieux entassés

au­

�206

AUX ILES ENCHANTERESSES

aplomb, il m'avoua que
presque tout le reste n'ayant jamais entendu un
seul mot de français, et étant là depuis huit jours
ne savait rien! Je m'en doutais et m'en réjouis en
pensant à l'Ecole idéale qu'il y avait là : des cer­
veaux tout neufs, des intelligences très vives, un
Ayant

ainsi

repris

son

...

violent désir

épreuve,

d'apprendre, et une docilité à toute
j'eus toujours lieu de le constater

comme

dans toutes les écoles de

ces

îles.

Riddell, plus plein de bonne volonté que de
science, quoiqu'il parlât joliment le français, avait
institué toute

une

le fit bien noter

hiérarchie dans

son

école,

ce

qui

pays où l'amour de la cas­
quette de fonctionnaire est poussé au suprême
en un

degré.
Les

«

forts

en

thème» de Tahiti étaient presque
ou trois « ânes» de l'école

des vices-rois. Et deux

naissante d'Uturoa échoués

lieux, faisaient
d'eux, Rai­
classe à Uturoa, brillait
en ces

des moniteurs tout à fait selects. L'un

tetumu, le dernier de sa
"comme une étoile de première grandeur. Mais
Raitetumu était le fils
tout le pays,

authentique du vrai roi de
Tahitoe, le géant Tahitoe qui passait

souvent le soir

en

état d'ébriété devant

ma case

et

criait jovialement son: «la orana Huteni ».
Tahitoe avait été renversé par les chefs hostiles à

me

la France et
.

noire

plus
citoyen,
de

son

son

dévouement avait été

ingratitude.

et

Il n'était

payé de la
plus qu'un simple

cependant... chacun avait conscience

haut rang et Raitetumu était obéi

comme

�VIsiTE

un

A

L'ÉCOLE n'AVERA

monarque absolu. Ce

baguette

faisait

escadron

gamin

manœuvrer sa

prussien

et

alignait

207

armé d'une

division

longue

comme un

les filles à la récréa­

tion pour les passer en une revue solennelle
avant de leur donner la clef des champs,

-

Les dessins que je m'amusai à tracer à la craie
sur l'unique tableau noir divertirent autant les

parents que les enfants et les exclamations pleu­
vaient, toujours justes et originales.
Heureux

quitter
voile

ceux

vers

peuple

auront le

aux

longs

goût,

la vocation de

hivers et

qui

feront

plages polynésiennes dans le but
l'éducation et la métamorphose de

les

d'entreprendre
ce

qui

les contrées

enfant. Le zèle, la bonne volonté. la mé­

moire admirable et les dons intellectuels au-dessus
de la moyenne

qui

sont

des petits Tahi­
paradis pour les

l'apanage

tiens font de leurs écoles des

maîtres aussi bien que pour les écoliers. Et l'on
comprend tout le parti que pourront en tirer ceux

qui entreprendront
contrebalancer

les

la noble tâche

d'essayer lie
pernicieuses de
employer une image

influences

notre civilisation

et, pour
chercheront
à «vaincre le mal par le
puissante,
bien 1&gt;. Les Polynésiens ne sont pas fatalement
condamnés à

disparaître

de la surface du

globe.

Si, faute d'une langue écrite, les traditions, la
mythologie poétique, les grandes épopées populai­
res se perdent déjà plus ou moins dans le fatal
oubli, les générations nouvelles pourraient faire de
leurs îles des séjours plus beaux, plus esthétiques

�208
et

AUX ILES ENCHANTERESSES

plus paisibles,

ajoutant

et

les beautés de la vie

sociale à celles de la nature, les rendre absolument

dignes

du

nom

XIII.

-

d'«enchanteresses

».

Ail Moree de Teoaitoa.

ARAEHAU, beau garçon

aux

cheveux

qui cumulait les fonctions de por­
teur d'eau, de pourvoyeur de vivres et
frisés
de
un

matin

de la

pilote

une

énorme et

«

Vaudoise

splendide

1),

m'apporta
qu'il te­

tortue

nait par les deux pattes de devant, renversée sur
son propre dos. La pitié n'existe pas plus dans le
cœur de l'enfant polynésien que dans celui de
l'enfant du Blanc, il faut le dire, et même un cer­

tain fond de

sauvagerie,

le

plaisir

de voir couler le

sang des victimes se manifeste en mainte occasion.
Il n'y a pas de petit gosse qui n'élève un coq pour
le combat, et

quand

il

s'agit

de sacrifier la

vo­

latile malheureuse pour le besoin de la cuisine,
le tour est vite joué: une plume arrachée à la
queue est lestement

dans la nuque du bi­
moment sur le sol et fait des

pède qui gigote un
sauts incohérents, à

plantée
la

grande joie

du cercle des

spectateurs. Maraehau s'arma d'un éclat de bam­
bou aussi tranchant qu'un rasoir (le rasoir anti­
que, du reste), l'appointit et le plongea dans le
cœur du pauvre chélonien qui se mit à remuer pat-

�209

AU MARAE DE TEV AITOA

tes, queue, tête, comme un jouet mécanique, pour
le bonheur des gosses assemblés. Mais Pepe, la
cuisinière, une fille de cœur, apporta un grand
coutelas et coupa la tête de l'animal. Cependant
les mouvements des membres continuèrent encore

jusqu'à

avec

la chair pour

et

me

tiseptiques

me

sans

séparés du tronc. Pepe
préparer une véritable

à conserver la carapace.
demander par quel moyen, les an­
faisant défaut, quand mon fetii

je songeai

turtle-soup,
J'en étais à
arriva et,

eussent été

qu'ils

ce

s'en fut

mot

la

dire, saisit la superbe écaille
cordelette d'écorce

et

bran­

suspendit par
ches énormes d'un tamanu voisin. «Comme les
une

victimes humaines des temps du
il enfin. Des légions de fourmis
à affluer
sur

en

longues

le succulent

lument

caravanes

morceau.

4

5

aux

paganisme,

»

dit­

tardèrent pas
et s'attablèrent

ne

La carapace fut abso­
jours, non sans avoir

nettoyée
répandu, sous l'influence du soleil tropical, des
effluves plus ou moins nidoreuses.
Les grands-parents de mon fetii avaient certai­
en

ou

spectateurs des sacrifices humains, et
bien que le souvenir s'en effaçât presque complè­
nement été

tement dans la

chai à
mon

me

en

fetii de

dire

ce

génération contemporaine, je cher­
quelques échos et proposai à

entendre

me mener au

qu'il

Marae de Tavaitoa et de

savait.

Le lendemain, au lever du soleil, la
tissait de cris joyeux. Les fillettes du
raient

SUl'

le sable et ramassaient à

plage reten­
village cou­
plein chapeau

�210

AUX ILES ENCHANTERESSES

nautilus, petits mollusques aux deux ailerons
pâle, s'offrant comme des voiles au souffle de
l'alizé. Ils atterrissaient, tels des messagers du

les

bleu

et les noires chevelures

paraient de
légères.
Pendant que mon fetii et Teipo partaient dans
la grande pirogue rouge, j'enfourchai un de mes
1
et
chevaux, Tell, Maraehau suivant sur Ney

printemps,

leurs ailes enfilées

Maitu

sur son

étant allé

poney de Rimatara

piloter

goëlette
plus belle

une

avait ramené la

en

se

en couronnes

car mon

-

aux

fetii

Iles Australes,

femme et la

plus

jolie jument.
Notre dessein était de
ser

route.

en

mare

de

Nous

Mara,

longer la plage et
atteignîmes bientôt

mare

peu

profonde,

bourbeux et mouvant, où les chevaux

jusqu'aux
tiers et

de chas­
la vaste
au

en

fond

avaient

genoux. Nous les attachâmes aux coco­
faufilâmes comme des Indiens Peaux­

nous

't'ouges derrière les buissons d'hibiscus aux fleurs
purpurines. Pas moyen cependant d'échapper aux
yeux perçants des
stridents donnèrent

bécassines, leurs sifflements
l'éveil

elles

et

disparurent

des flèches. Les canards sauvages, plus
lourds et la tête enfouie dans la vase en quête des
comme

se laissèrent surprendre par le premier
de
feu
et je pus lâcher le second dans un
coup
beau vol de cinq ou six de ces jolis moora taetae­

mollusques

vau.

,

Ma canardière, achetée à

un

Les chevaux valent ici de 20 à 25 francs.

vieux

planteur

�211

AU MARAE DE TEVAITOA

tudesque,

se

chargeait

autant de fumée

qu'un

par la gueule et produisait
obusier. Quand celle-ci fut

Maraehau était

dissipée,

déjà

dans l'eau

jusqu'à

la ceinture et y galopait à merveille, tout glorieux
de rapporter deux volatiles qu'il attacha au pom­
meau

de la selle mexicaine de

Ney,

repartîmes pour Tevaitoa.
Les Marae, ce sont les anciens

sur

quoi

nous

temples païens

.des Tahitiens, temples actuellement en ruines, dé­
serts, abandonnés. Ils sont nombreux dans les îles,

mais les
sont

plus fameux, les grands
d'Opoa, la ville sainte,

ceux

nationaux,
Tevaitoa, et de

marae

de

Huahine.

Qu'on

ne se

figure point,

ments semblables à

ceux

du reste, des

et colossales couvrent le sol de

l'Egypte
bien

ou

plutôt

monu­

dont les ruines

superbes
l'antique Grèce, de

de l'Inde. Les Marae ressemblaient

dolmens des Bretons. C'étaient,

aux

circonscrivant

un

vaste

champ quadrangulaire,

de

hautes murailles formées de monolithes basalti­

ques

grossièrement taillés

et

placés

debout

sur

faisant face à dix, vingt ou même
trente mètres de distance. L'une des extrémités
deux rangs,

se

était fermée par

une

pyramide tronquée

de blocs

de basalte et de corail, pourvue en son milieu d'un
escalier donnant accès à la plateforme terminale

où était situé l'autel

principal.

Le

quatrième

côté

quadrilatère était dessiné par une simple bar­
rière basse derrière laquelle se tenaient les fidèles.
du

Des autels formés d'un

petit plancher

sur

pilotis

�212

AUX ILES ENCHANTERESSES

bois

précieux, couverts de dessins géométriques
polis, se plaçaient dans l'enceinte et rece­
les
offrandes
vaient
toujours les prémices de la
terre, les plus beaux fruits d'arbre à pain, les pre­
miers poissons pêchés, les plus succulents cochons,
et quelquefois, sur l'autel principal, la victime hu­

en

et bien

...

maine.
a gardé quelque chose
d'impressionnant. La plage est

Le Marae de Tevaitoa
de

grandiose

et

déserte; les arbres sacrés,

nue,

tou et le

ombre

temps

miro, qui

épaisse
vu

et

le

tamanu, le

autrefois

l'ombrageaient de leur
mystérieuse, ont depuis long­

leurs troncs séculaires transformés
aito sacrés

quelques
pirogues.
fer), tels des cyprès échevelés dans
siffle et pleure comme au travers de harpes
nes

courbent

en

(le bois de
lesquels le vent

Seuls

encore

éolien­

leurs branches effilées

au­

dessus des monolithes énormes dont trois hommes

superposés n'atteindraient pas le faîte. Les débris
de la pyramide comblent l'espace situé entre les
deux rangées monolithiques et forment une haute
plateforme d'où l'œil domine les baies arrondies
où l'eau se plaît à épouser tontes les nuances des
coraux.

Pas

une

habitation

en

ce

lieu sinistre.

Taumihau

qui vient d'aborder parle bas, comme
église. «Tiens, me dit-il, en me tendant
un superbe murex à branches qu'il vient de re­
cueillir au long du récif; tiens, écoute les voix. »

dans

-

une

Je

me

rappelle

sions étant enfants,

le

geste familier que

quand

on nous

nous

fai­

disait d'écouter

�213

AU MARAE DE TEVAITOA

le bruit de la

dans

quelque coquillage exotique.
«Oui, dis-je, j'entends le bruit de la merl :.
« Ce n'est
pas cela, répliqua mon fetii; ce sont les
voix des oromaiua » (esprits mauvais). «Autrefois,
m'expliqua-t-il, les prêtres de nos marae enten­
daient ces voix et savaient ce qu'il fallait faire.
mer

-

Les voix leurs

désignaient

les victimes. Alors ils

message au souverain; celui-ci ex­
pédiait
pierre blanche au chef qui devait pro­
curer la victime qui, prisonnier de guerre ou pai­

envoyaient

un

une

sible habitant du

n'était pas avertie de son
sort. Au moment où elle se baissait au bord du

village,

ruisseau pour se désaltérer, un coup de massue de
bois de fer l'assommait net. Son corps était porté
au

marae,

enveloppé

dans

cocotier tressées. Il était

panier en palmes de
exposé sur l'autel d'abord,
un

dans les branches de l'arbre sacré ensuite, où il

pourrissait jusqu'à

ce

qu'il fût nettoyé

l'écaille de la tortue. Alors

comme

l'enterrait à la

place
pilier principal du temple
ou les pierres angulaires.
Et pour étayer son dire, mon fetii se mit à
on

où devait être édifié le

tarda pas à en extraire une
mâchoire inférieure humaine dont les dents n'exis­
creuser

le sol et

ne

plus et qui était toute noircie.
«Cependant, me dit-il, on ne brûlait

taient

pas les
Seuls
les
fruits
ou
une
humains.
bien
corps
partie
« sacrée» du
corps des animaux étaient apprêtés
au

feu et offerts

sur

l'autel

aux

divinités innom-

�214

A UX ILES ENCHANTERESSES

brables du pays. Le reste servait de repas
prêtres et autres personnages sacrés (tabu).
«

aux

Les hommes n'étaient sacrifiés que dans les

grandes occasions, pour implorer l'aide d'Oro, de
Taaroa, nos grands dieux, ou pour apaiser d'autres
divinités. On appelait cela offrir un «poisson lI.
L'homme sacrifié était sacré et
tabu et même

sa

famille devenait

ckui. Et par la suite

son

on

choi­

(devenus
parmi
sacrés). Aussi, quand une grande cérémonie se
préparait, les familles tabuliia s'enfuyaient-elles

sissait les victimes

ces

tabuhia

dans les montagnes et se cachaient-elles dans les
cavernes jusqu'à l'issue de la cérémonie. li

Parmi les
encore

vieillards dont le corps porte

rares

la trace des tatouages

saurait désigner les

réfugiaient
Teraupo et de

se

et

cavernes

qui

ses

antiques, plus
où

ces

d'un

malheureux

furent le dernier asile de

chefs traqués par les

conqué­

rants de 1897.

Les cérémonies

religieuses antiques paraissent
principalement en ces offrandes aux
divinités et en discours et prières, ou plutôt im­
précations prononcées avec une volubilité phéno­
ménale par les prêtres des marae. Les prêtres
semblent même avoir possédé un langage spécial
plein de mots tabu qu'il ne fallait pas employer
dans le langage vulgaire, plein d'horribles blas­
phèmes aussi, et tout leur art semble s'être résumé
en deux points principaux: entretenir la terreur et
la superstition pour régner sur les âmes, et se

avoir consisté

�215

AU MARAE DE TEVAITOA

eux et aux personnages sacrés, rois
les
bons
chefs,
morceaux, les meilleurs produits

réserver, à
et

de la nature, des

A côté des

eaux

et du sol.

il y avait aussi les sorciers
connaissaient les mots fatidiques et savaient

qui
jeter

prêtres

des sorts et s'attribuer habilement la

cause

des maladies et de la mort des malheureux

lesquels

se

portait

leur

haine, leur colère

ou

sur

leur

envie.
Il n'existe presque plus de sorciers, et leur art
est bien inoffensif. Deux cependant sont célèbres
non

seulement à Raiatea, leur

dans les lointains

wich. Ce sont

patrie,

de Cook

archipels
Tupua et Taero. Ces

possèdent le secret de faire
pieds nus et impunément sur

mais
ou

deux individus

marcher les foules
les

pierres incandes­

centes. J'ai assisté par deux fois à cette

la seconde fois
tes

anglais

Umuti

(de

en

compagnie

jusque

de Sand­

cérémonie,

de deux cents touris­

voyage de plaisance. On la nomme
umu, le four, et de ti, une plante sa­

en

crée, le dracaena terminalis) et c'est l'un des spec­
tacles les plus extraordinaires

giner.

qu'on puisse

ima­

�216

AUX ILES ENCHANTERESSES

XIV.
flI....:=-�....

N

a vu

-

Les Umuti.

combien les

variés de

nos

objets

hétéroclites et

cuisines civilisées

encom­

brent peu les « cuisines» en plein vent
des Tahitiens. La plupart des aliments

préparés au four dit tahitien. L'indigène
jouir d'une sorte d'immunité quand il en
saisit les cailloux rougis au feu, grâce peut-être à
un état de chaleur latente dont la connaissance
sont

semble

empirique

a

'pu

donner à

l'idée de faire marcher

travers de la fournaise

au

malin sorcier

quelque

ses

crédules

ardente,

compatriotes
jadis à

comme

peuple hébreu.
antiquité, les grandes festivités ont été
accompagnées de repas pantagruéliques, dont les
aliments étaient apprêtés dans un four géant ct
commun. Le four du sorcier Tupua, le umutî, en

Babylone,

les fils du

De toute

est le

type par excellence.

opérations préliminaires qui occupent les
accolytes du magicien pendant toute une semaine
Les

se
en

composent du défrichement d'un vaste espace
forêt, de l'abattage de troncs énormes de châ­

et du creusage d'une grande fosse de
six à huit mètres de long sur six de large et deux

taigniers
de
.

profondeur.

Le sol retiré est

disposé

en rem­

part tout autour et le fond de la fosse comblé
de

bois

sec

de

goyavier qui flambe

comme

��219

LES UMUTI

des allumettes. Les troncs de mape viennent par­
dessus, puis des blocs de basalte et de lave gros
comme la tête d'un bœuf. A .ce propos mon fetii
me

fait observer

pierres

des

faut pas employer les
parce que le marae recèle l'es­

qu'il

marae

prit du dieu de la

nuit.

Notre bande de
monte bonne

veiller les
d'eux
la

va

plante

chef

sorciers,

garde

esprits

ne

et

apprentis,

autour de la fosse pour

dans la montagne
sacrée, le ti.

Le feu est allumé

sur­

que l'un
cueillir les feuilles de

de la nuit,

pendant

petit matin et brûle pen­
puis la population se rassem­
silence religieux. De la fosse s'élève
au

dant trente heures,
ble dans
une

un

colonne d'air brûlant, dont le vacillement fait

tremblotter les

objets

aperçus

travers. Les

au

res du four sont toutes rouges; les aides du

cier

leur lit

égalisent

au

moyen de

pier­
sor­

longues per­

ches.

Le moment solennel est arrivé.

Tupua, qui

du

haut du rempart dirige les opérations d'un œil
attentif et avisé, frappe les pierres par trois fois
avec un

bouquet

de feuilles de ti

tées la nuit dernière
et

conjure

feu. En

les

une

esprits

qui

ont été por­

pour dormir JI,
de la mer, de la nuit et du

sur

le

marae

invocation récitée

«

avec

volubilité, il

demande à la déesse du feu de laisser passer les

hommes à travers la fournaise. Il
le

dont le

fatidiques
signal: Haerel (Allez!).

mots

sens

s'est

ajoute quelques
perdu et donne

�220

AUX ILES ENCHANTERESSES

Trois

costumés de

indigènes

franges d'écorce

et couronnés de fleurs s'avancent

procession, brandissant

en

tête de la

pleines mains

à

des bou­

quets de feuilles de li dont, à leur tour, ils frap­
pent par trois fois les pierres incandescentes puis
...

tranquillement
trahisse

et

aucune

sans

qu'un

émotion, ils s'avancent

cadencé, suivis de la foule

et traversent

mière fois le four. Le dernier
der le sorcier et c'est lui
retour. Car le four

chaque

sens

et

muscle de leur face

se

rond

en

qui

qui

au

pas

une

pre­

passe doit regar­
la marche au

ouvre

traverse douze

fois,

dans

également.

Quand le dernier passage a eu lieu, le sorcier
sa puissante voix et défend à quiconque de
passer encore sous peine d'être immédiatement
brûlé vif. Il ne faut non plus jamais se retourner
élève

en

passant. Ainsi

l'esprit

tout le monde sort indemne de

du feu. Et c'est fini: tirara.

Maintenant les aides de
avec

des troncs de

jeunes

Tupua

battent la

piste

bananiers à la sève dé­

coulante et des colonnes de fumée blanche

mon­

pierres toujours incandescentes que l'on
recouvre immédiatement d'un vaste lit de feuilles
tent des

de bananiers. Les nombreux et énormes cochons,

régimes de fei et de taro, et les
racines sucrées du ti sont accumulées sur le lit

les centaines de
de

feuilles,

puis

recouverts eux-mêmes d'autres

d'une couche de terreau et de

maintenir le tout.

festin est

prêt.

Quelques

feuilles,
pierres pour

heures d'attente. Le

Il dure autant que les estomacs in-

�221

LES UMUTI

satiables des indigènes

peuvent contenir, et ce
n'est pas peu dire. Puis tous s'allongent à la li­
sière de la brousse, sous les fleurs de vanille qui
retombent

en

en

cascades odorantes et les voilà

pour le pays des rêves
tre dans ses pénates

partis

pendant que le peuple

ren­

avec l'impression que les
Blancs n'en sauraient pas faire autant... Dans leur
ignorance absolue de nos sciences, ils sont certains

de

nous

jamais

dépasser

à la

savantes.

«

vue

Si

de cent coudées et

de

nous

nos

machines

avions

ce

ne

s'étonnent

compliquées

qu'il faut

et

dans notre

ferions autant, disent-ils. Et nous
pays
n'avons pas besoin de vos engins pour produire
le feu. »
nous

en

�CHAPITRE VII

Huit

à Borabora.

jours

ORABORA

avec

ses

1200 habitants du

plus fêtard et le plus
type polynésien
doit
à
l'exiguité de son terri­
paresseux
toire comme à l'éloignement des grandes
restée le refuge le plus authentique des
le

îles d'être
vieilles

mœurs

et des

vieux types. Combien de fois,

goûtant la fraîcheur du soir sur
qui surplomblait le rivage de la

notre vérandah

j'avais ad­
gigantesque
pyramide émergeant des flots à cinquante kilomè­
tres dans le nord. Des basses terres noyées dans
la rotondité des flots, seule la masse volcanique du
mer,

miré dans les feux du couchant cette

Pahia et du Temanu s'élevait d'un seul élan à huit
cents mètres dans les airs.

Une bonne occasion s'offrit de visiter

attirantes et

je profitai

du

départ

ces

terres

du missionnaire

français qui allait y présider la fête de Mai, la
première depuis la conquête, pour prendre place
dans le

petit côtre piloté par le capitaine
Piiomai de. Tahaa. Ce dernier avait dû à
dent de naissance
"

son nom

le nombril malade

»

1

de

indigène
un

acci­

baptême qui signifie

�223

HUIT JOURS A BORABORA

Je n'ai

qu'à suivre les feuillets déjà jaunis du
journal que j'écrivis pendant ce petit voyage, pour
en retracer les principaux événements et donner
une idée de la couleur locale de cette île qui se­
rait peut-être la plus enchanteresse de toutes, étant
donné l'absence généralement complète de l'élé­
ment blanc, si son exiguité et la saleté de ses habi­
tants privés de véritables rivières n'en rendaient le
séjour quelque peu inconfortable.
Pitomai leva l'ancre à 11 h. du matin, le lundi
26 avril. Tout

en

admirant, émerveillés. l'aspect

qui se découvraient
à mesure que nous gagnions le large entre les deux
îles sœurs, le Mehani par-dessus le Tapioi, la
Montagne sacrée par-dessus le Mehani, nous de­

imposant

visions

des

pics

de Raiatea

l'intelligent capitaine qui en savait
long sur l'étymologie et la généalogie et m'apprit
les noms anciens des îles: Havai, aujourd'hui
Raiatea; Upolu, Tahaa. On remarquera que ces
noms

avec

se

retrouvent mentionnés

dans

toutes

les

légendes polynésiennes relatives à l'origine de ces
peuples et que celui d'Upolu est actuellement le
nom

d'une des Samoa.

C'était merveilleux de
tinée de
une

printemps,
petite brise

bonne

ou

naviguer

dans cette

d'automne

plutôt,

ma­
avec

d'est dans le dos et de

jouir de la féerie des montagnes exubérantes de
végétation, déchiquetées et coupées par les cas­
cades écumantes, ou bien, regardant sous nos
pieds, de guetter les animalcules remuants et

�224

AUX ILES ENCHANTERESSES

grouillants

entre les branches délicates et entre­

mêlées des

coraux

Mais

brisant

déjà
sur

le

multicolores.

grondement

de

la

haute

le récif extérieur et chantant

éternellement sourd et

plaintif

nous

son

mer

chant

avertissait

que les instants du plaisir étaient comptés
Nous arrivons à la passe. Pitomai tient la barre
...

et prononce la

prière

consacrée que les matelots

récitent tête découverte, au moment où nous a­
bordons la vaste mer. Il est curieux de remarquer
combien cette coutume de dire

une prière en toute
importante s'est conservée depuis les
temps anciens. A l'époque du fétichisme et des
marae, les Tahitiens prononçaient déjà des priè­

occasion

res en

partant à la

mer,

en

sortant et

en

entrant

en entreprenant un travail impor­
quelconque, et actuellement les mêmes habi­
tudes se perpétuent, les prières s'adressant au

dans les passes,
tant

Dieu des chrétiens

au

lieu de s'adresser à Oro

ou

génies plus ou moins redoutés. Le Dieu
appelé Atua et les premiers con­
vertis furent surnommés par leurs compatriotes
les Pure Atua,
ceux qui prient Dieu ).
Nous étions donc sur les grandes eaux, et la
houle se fit bientôt sentir péniblement. Le petit
bateau qui convoyait habituellement du coprah
était fort imprégné de l'odeur désagréable de l'a­
à d'autres

des chrétiens est

c

mande rancie du coco; la chaleur de midi, décu­

plée par la réverbération, était suffocante; le vent
arrière qui marchait avec nous imperceptible à nos

�225

HUIT JOURS A BORABORA

bouches altérées! Etendus
la voile

clapotante,

un

enleva heureusement
douloureuse

jusqu'au

les

sur

de la cale ouverte, dans le

petit

pierres

de lest

carré d'ombre de

sommeil bienfaisant

au

nous

sentiment de la réalité

moment où nous arrivâmes

devant le récif de Borabora

qu'il fallait

d'abord

contourner.

La seule passe praticable aux côtres se trouve
au N .-0. de l'île. Nous y parvînmes un peu avant
le coucher du soleil, en même temps qu'une grande
une ancienne pirogue de guerre,
montée par douze pêcheurs qui faisaient résonner
leurs conques marines, leurs pu (une onomato­

pirogue double,

pée bien trouvée).

petits drapeaux hissés au
pirogue indiquaient qu'ils avaient pris
des thons aussi gros que- des
quarante poissons
Deux

mât de leur

...

hommes.

Le coup d'œil à ce moment est fantastique! A
l'ouest, le rocher solitaire de Maupiti semble une
braise incandescente. En arrière, les silhouettes
bleu foncé de Raiatea et de Tahaa sont

frangées

Et devant nous, par la passe

d'un liseré d'or

pâle!
qui s'élargit, nous apercevons le lagon paisible de
la baie de Vaitape, d'où le tumulte des arbres en­
chevêtrés s'élance

en

saut du Pahia et du

dressés dans

un

flots vert émeraude à l'as­

Temanu,

rocs

rouge sombre

ciel céruléen moutonné de

petits

cirrus roses!

déjà la nuit tombe, la nuit tropicale pleine
mystère et de silence. Toute cette féerie s'éteint

Mais
de

15

�226

AUX ILES ENCHANTERESSES

s'estompe dans l'ombre purpurine où les eaux
paisibles de la baie reflètent et font
les
papillotter
petites lumières orangées des feux
et
les
constellations magiques de l'hé­
vespéraux;
misphère austral y projettent la flamme blanche
et

sombres et

de leurs falottes et scintillantes clartés.

L'écho des hautes falaises trouble seul le silence,

renvoyant

en

cadences assourdies le battement

saccadé des

longs avirons qui rapprochent notre
rivage inconnu.
Le vieux pasteur indigène Malakai, qui était
déjà à son poste en 1860, nous tend sa main qu'un
eczéma écailleux et sec a défigurée et nous invite

esquif

à

du

partager

son

repas

en

attendant de

d'excellents et vrais lits munis de

moustiquaire. Il
qui le dit, pétri
ne

pouvons

a, de

du

nous

ses

pain

glace eût

ne

sommes

l'indispensable

soustraire à l'invitation de

petit

mieux fait notre affaire

plus

offrir

propres mains, c'est lui
à l'eau de coco et nous

ter à cette friandise. Le moindre

de

nous

...

goû­

morceau

mais

nous

dans les pays civilisés.; et Pa­

peete même est bien loin

...

Papeete

avec sa

fabri­

que de glace artificielle. Et je me mets à penser
que la civilisation a du bon, après tout. Mais ce
sont là des
mer.

suggestions consécutives

au

mal de

Allons les oublier dans le bon lit bien blanc.

Malakai

a une

bonne blanchisseuse, et ici l'hôtel­

lerie sauvage surpasse, et de combien, le fameux
hôtel du premier soir à San Francisco.

�227

HUIT JOURS A BORABORA

Mardi 27.
II y

a un

mince

petit

ruisselet derrière la

blanche de Malakai. En choisissant
ment

un

trou à écrevisse on

case

judicieuse­

peut s'y doucher

con­

venablement et l'eau du matin est délicieusement
rafraîchie par le

est descendu toute la

hupe qui

nuit du Pahia.
En allant au ruisseau,

j'ai

découvert.

..

un

champ

de choux 1 des choux 1 de vrais choux blancs; il

avait pas une douzaine; mais
ça sent le Chinois. II doit y avoir un Chinois par
là. Les naturels que je rencontre ne possèdent pas
est vrai'

qu'il n'yen

d'appendice capillaire,
variés de

Mauiui,

Puaniho,

la douleur,

et ils

le bouc,

répondent aux noms
llfamoe, lé mouton,

celui-ci doit
Vari, la boue,
de Toro, le bœuf, et de Hall,
-

sentir le terroir,
paix. S'ils n'ont pas tous des choux à vendre,
ils 'comprennent très vite qu'un amateur de pro­
-

la

duits du pays est fraîchement débarqué et l'éveil
est vite donné, aux quatre coins de Borabora. Déjà
l'on m'offre des œufs de canard, onze pour une
Un autre

trafiquant arrive avec un
plein
porcelaines tigrées et il ne
comprend pas ce que je fais avec ce bout de bois
dans la main et ce morceau de papier où je ne
trace pas des lettres, mais des lignes. Il est cepen­
dant plus réservé dans ses appréciations que maint
Européen rencontré dans mes pérégrinations ardemi-piastre.

vieux foulard

de

�228

AUX ILES ENCHANTERESSES

tistiques

en

dos pour

Italie et

me

dire:

ne
«

s'arrête pas derrière

Excusez, Monsieur,

ne

mon

trou­

pas que vous peignez trop bleu?
Je crois parcourir en curieux le village de Vai­

vez-vous

tape, mais c'est bien moi qui suis l'objet de la
et si

riosité

générale

server

l'accueil fait autrefois

on ne va

pas

au

jusqu'à

me

cu­

ré­

cuisinier de Bou­

cependant à fond ma person­
nalité et les remarques probablement les plus judi­
cieuses et les plus piquantes sont échangées à

gainville,

on

étudie

haute voix et provoquent de éclats de rire étouf­
fés. Mais

plus encore que ma personne, mon pliant
à trois pieds et mon chevalet de peintre excitent
l'hilarité générale et il se produit de tels entasse­
ments de chair humaine derrière mes épaules, que
je tremble pour ma tête, ou plutôt pour ma che­
velure.

Mercredi 28.
J'ai résolu de chercher, pour m'adonner à la
un peu d'isolement et de
tranquillité.

peinture,

Ma bonne étoile m'a conduit
îlots

basaltiques

de

Toopua,

en

pirogue

sur

les

de l'autre côté de la

baie. Les îlots sont inhabités; seuls

quelques pê­

cheurs solitaires y suivent le rivage, un harpon
dans une main, une ligne dans l'autre et un tison
allumé
les

sous

le

bras, probablement pour éloigner

moustiques qui

sont

enragés,

ou

pour

préparer

�229

HUIT JOURS A BORABORA

leur repas, car il n'y a pas ici de bois d'hibiscus
propre à allumer le feu. Les îlots sont couverts de
cocotiers

qui poussent à
les deux Toopua,

même les

Entre

un

rocs

dénudés.

chaos

volcanique de
gigantesques
blocs noirs sont entassés et ont roulé jusque sous
l'eau peu profonde où la forme allongée de l'un
la barque de Hiro ».
d'eux lui a valu le nom de
Un peu plus haut se trouvent l'enclume de Hiro et
la cloche de Hiro 1. Mon batelier m'invite à frap­
per de la pagaie contre la dite cloche qui résonne
effectivement. Mon batelier, qui est allé demander
du feu à l'homme au tison, a préparé de la cendre
chaude dans laquelle il me cuit deux œufs; puis il
me
descend» quelques cocos et les ouvre habile­
ment en en brisant l'extrémité sur un bâton pointu
fiché en terre, puis en écartelant les fragments de
bourre entamés. Cognant ensuite deux cocos
l'un à l'autre comme on «pique» les œufs de
basaltes et de laves; d'énormes et de

«

«

Pâques,
me

il

en

les tend

détache

comme

une

une

rondelle-couvercle et

sommelière

vous

tend

grosse chope de bière au couvercle relevé.
Comme je rentre sur l'île et flâne parmi les

une

ses

on

me

montre

nombriL. il

que c'est donc une affection
iles
et que beaucoup méritent
Pitomail

paraît

dans

fréquente
de s'appeler
•

plusieurs

ca­

fillettes malades du

ces

...

Hiro était le dieu des voleurs. Il avait son culte, ses prêtres et
fidèles adeptes. C'est le grand prêtre de Hiro à Huahine qui
avait enterré les outils dérobés à Cook dans l'espoir de les voir
pousser et fructifier.
ses

�230

AUX ILES ENCHANTERESSES

Dans

une

autre

case

où l'on

ter de mauvaises

presse d'ache.
aiu (bébé) gigote

me

porcelaines,
plaisir manifeste dans un
grand umete rempli d'eau dans laquelle on va la­
ver la fécule de manioc. Car, je l'ai dit, les Fêtes
de Mai sont annoncées, et les préparatifs vont
grand train: ce ne sont que pâtissiers fabriquant
les fameux gâteaux de pia et de poe, ou gosses
donnant la chasse aux poules.

et s'éclabousse

un

avec un

Jeudi 29.
Il Y

a

à

Vaitape plusieurs

inaccoutumées. Ce

de dimensions

cases

sont pas des

ne

«gratte-clels
panda­
»

mais de modestes demeures couvertes de
nus

et

d'école,
hau

de forme
mesure

(maison

de

ellipsoïdale; l'une,

25 pas

ville)

pas sur 20!
Les séances dans le

gue case, vont

ne

la maison

autre, la lare­
compte pas moins de 58

15;

sur

temple,

commencer.

une

une

autre très lon­

Elles sont affichées

pour 10 heures. A 11 heures seulement entre le
premier auditeur. On est encore moins pressé ici
que dans le

Pays

de Vaud Mais
..

du monde, et du monde
tea. Derrière

une

bariolé,

vers

midi, il

comme

y

a

à Raia­

bannière les enfants tournent

en

temple et hurlent: Vive le
gouvernement français! Vivent nos rois! Pas mal

procession

autour du

�231

HUIT JOURS A BORABORA

1

prélude d'une cérémonie religieuse.

comme

c

Nos

rois» sont

déjà

vu

représentés par la reine que nous avons
faire la fête à Raiatea, au lendemain de la

guerre.

Après la procession, le déjeuner sur l'herbette,
'plutôt sur les cailloux du rivage, parmi les tour­
lourous. Des petits cochons entiers que l'on étale
sur des feuilles de bananier tiennent compagnie
aux fameux petits pains à l'eau de coco pétris par

ou

Malakai.
Enfants et parents mangent

comme

des

petits

chiens, ou plutôt ils dévorent. C'est à celui qui in­
gurgitera le plus d'aliments dans le moins de
temps possible. Un record co'mme un autre!
La

«goinfrerie» achevée,

gieuse
bles;

la cérémonie reli­

par des récitations intermina­
sont des réponses à un questionnaire théo­

commence

ce

logique que les hommes clament, hurlent, beu­
glent, et que les enfants chantent en fausset sur
des mélodies monotones.

Devant la porte, les obèses nourrices trouvent
moyen de griller des cigarettes tout en allaitant
leur noire

progéniture,

au

teint

plus moricaud

que les enfants des autres îles.
Pendant ce temps, le «pourquoi» de la Fête,
la collecte des piastres, s'achève dans le tumulte.
Le pasteur

proclame

le résultat: 173

piastres.

Il

fait remarquer que cela dénote peu de zèle. car la
collecte avait produit cent piastres de plus l'an
dernier.

�232

AUX ILES ENCHANTERESSES

la

Cependant,
soir à
deux

Mais

invitée pour le
magique. Quand les

est

trois cents curieux sont

ou

la toile,

population

séance de lanterne

une

en

place

devant

coups secs, et le silence se fait.
lanterne vénitienne est encore allumée.

quelques

une

L'homme à la lanterne est invité à l'éteindre. Il
refuse. Ordre réitéré. L'homme refuse
ment. Il veut voir clair.
est à lui. La

petto
[arani (à

lui donne raison et

population

de voir

in

un

naire

menace

rieux

se

des siens tenir tête à

un

cochon de
de

Français).

jouit

un

puaa
Le mission­

rien montrer. Alors les

ne

retournent contre leur

hurlements, vociférations
quement

énergique­

Et du reste cette lanterne

...

cu­

compatriote. Cris,

l'obscurité

se

fait brus­

et l'ombre d'un farceur inconscient

se

dresse dans le cercle lumineux de la toile. Des
corps se soulèvent pour mieux voir. De nouvelles
ombres surgissent et se meuvent sur la toile
comme

vais

des marionnettes. Un

plaisant

crie:

poltron

ou un mau­

Tupapaut (revenant).

Affole­

ment des femmes et 'des enfants. Hurlements. Il

faut refaire du

jour!.

..

Ohl cette séance

aux

anti­

podes!

Vendredi 30 avril.
En revenant de
de choux,

quillages

mon

bain, près de la plantation

suis assailli par les marchands de co­
et de couronnes tressées. Je me hasarde

je

�HUIT JOURS A BORABORA

233

ensuite à aller

peindre à quelque distance du vil­
lage
près d'un indigène qui, une main der­
rière le dos, tond un confrère accroupi et enve­
loppé dans un pareu en guise de serviette.
Malakai aujourd'hui a trop mangé de pia, de
poe et de petits pains à l'eau de coco. Il prononce
ces nobles paroles en se tenant le ventre: «Paia
c'est-à-dire: Je suis plein;
roa; ua î roa te opu,
le
ventre
tout
j'ai
plein.
Ce soir, comme je me disposais à gagner mon
moustiquaire, on heurte à la salle commune. Un
jeune couple se montre, riotant et se poussant à
qui entrerait le premier. Ils viennent demander
leur divorce. Ils sont mariés depuis trois mois et
en ont assez. C'est Malakai qui tient le registre
d'état-civil, qui bénit et rompt les mariages. Il
cherche leur cote dans le grand livre. Il écoute une
ou deux histoires de brigands
et pour toute .ré­
«Les
ponse prononce:
piastres!?» Le jeune
homme sort trois piastres qu'il lance sur la table.
tout

»

...

Malakai écrit dans le livre. «Vous pouvez aller;
bonne nuit!» Et les revoilà libres. Alors ils partent,

bras-dessus, bras-dessous par cette belle nuit étoi­
lée où la nature merveilleuse et embaumée semble,
dans son immuable et sereine beauté, sourire de
la

puérilité

res :

et de la vanité de

les hommes.

ces

insectes

éphémè­

�234

AUX ILES ENCHANTERESSES

Samedi t" mai.
matin du côté du village de
quête de murex scorpions qui
pêchés avec abondance, j'ai jeté

LANANT

,

Faanui
y sont

ce

en

un coup d'œil dans une case habitée
semblait-il par un européen, un Hollandais
peut-être, tant elle paraissait propre. Il n'en était
rien. Le propriétaire était un indigène, et il avait

me

orné
celle

ses
...

murailles

d'images de saints,
général Boulanger! Il nous

du

encadrant
vendit de

compagnon, l'ecclé­
lui
de
lui apporter le len­
les
demandait
siastique,
demain au village: «Non, déclara brusquement

beaux

et

murex

l'homme
manche!

aux

comme mon

murex,

je

ne

travaille pas le di­

»

Il y avait très peu d'enfants au village principal,
et la vaste maison d'école était déserte. Ils sont
Dans la
brousse, nous dit Malakai.
brousse?
Oui, l'école est fermée. Il y a quelques
mois, elle marchait très bien et les gens du village,
pour encourager l'instituteur, firent entre eux une
dans la

-

-

collecte et lui

en

remirent le

produit:

cent

piastres.

Une

petite fortune! Au bout d'une semaine, l'école
était fermée. L'instituteur avait filé avec ses cent

piastres!
Il

fallait,

en

l'absence

d'écoles

officielles

qui

n'étaient pas encore créées à Raiatea, remédier à
cet état de choses et nous fîmes demander qui
voudrait devenir instituteur.

�235

HUIT JOURS A BORABORA

Deux candidats
Ils lisaient

se

présentèrent, Huri

couramment le

assez

et Huta.

tahitien,

et leur

écriture n'était pas dénuée d'élégance. Mais ils ne
purent jamais effectuer la soustraction qu'on leur
posa: 5634

Huri, qui était vieux, retira
plus clair; Huta, le jeune,
gratta énergiquement la têtel Pendant ce temps,
lunettes pour y voir

ses
se

2843.

-

la foule attendait
et les

au

dehors le résultat de l'examen

visages riaient

grimaçaient

et

derrière la

porte vitrée de la chambre de Malakai.
Un troisième candidat

se

présenta

avec

assu­

rance, mais il ne parvint pas à battre le record de
la science des deux premiers, et ceux-ci furent pro­

clamés séance tenante: Orometua

baapii tamarii,
(instituteur enseignant les enfants).
Après cet examen désopilant, j'allai prendre
encore un croquis du superbe mont Pahia. Quand
je rentrai, je trouvai Malakai étendu sur sa vé­
randah, entouré d'une femme médecin
mioches

qui

nier

sur son

des

pierres

lui

et de deux

des feuilles de bana­

appliquaient
(mal) et les réchauffaient

mauiui

brûlantes...

excellente

recette

avec

pour

économiques.

compresses
On nous offrit à souper la poule au riz, tout
comme à de fidèles sujets du bon roi Henri.
Ensuite de

rivèrent

pattes
dévolu
A

aux

des

des marchands de volatiles

paires

de

ar­

poules

deux canards que je payai une piastre.
les canards délivrés de leurs entraves se

sur

peine

quoi

ficelées par les
bouts de leurs bambous. Je jetai mon

avec

�236

AUX ILES ENCHANTERESSES

retrouvèrent-ils debout

sur

le

plancher

des

va­

ou plutôt de la chambre à manger de Mala­
qu'ils eurent la frousse, en voyant ces visages
de Blancs et.; Alors le gros diacre qui les avait
apportés courut chercher quelques feuilles d'hi­
biscus et répara le dommage causé au dit plan­
cher. C'est à cette occasion que je compris enfin
l'usage d'une petite trappe qui se trouvait dans un
angle de la chambre... le diacre la souleva et les
feuilles disparurent. Voilà des gens civilisés et ci­
vils, ou je ne m'y connais pas.

ches,

kai

Dimanche 2 mai.

C'est la

journée au programme religieux chargé,
débarrasse des repas au plus tôt pour aller
les digérer tranquillement sur les bancs du temple.
et

on se

A 9 heures du matin, second

déjeuner; poule

rôtie et rougets cuits au four.
Là-dessus arrive un personnage officiel fran­
tournée dans les îles, qui est débarqué de
Maupiti. Il m'enseigne que l'île de Maupiti, la plus

çais

en

exiguë du groupe des Iles-sous-le- Vent, est la seule
où les formations géologiques primaires se rencon­
trent. On y trouve

non

trachytes
lesquels
massifs pilons exportés
avec

penu, mais

seulement les basaltes et

on

fabrique

ces

gracieux

et

dans toutes les iles, les
granitiques et du

aussi des roches

quartz. Maupiti compte 500 habitants, popula­
tion extrêmement dense pour

ce

territoire minus-

�237

HUIT JOURS A BORABORA

cule, et cependant
cun un

chef

bons

ces

moyen de le diviser

polynésiens

ont trouvé

neuf districts ayant cha­
à la tête de sept autres fonc­

en

principal

tionnaires.
C'est le

vieilles casquettes de marin,

paradis des
portier,

de liftier d'hôtel

de soldat, de

accueillies
Le

qui

y sont

transports.
fonctionnaire français ayant pris congé,
avec

rendons

nous nous

de la foule

au

bruyante

temple qui

se

garnit

bientôt

et bariolée dont la tenue est

tout à fait différente de celle des fidèles à

Papeete.

Au

premier banc, des nourrices dodues qui al­
laitent. Ces petits goulus vont être baptisés. L'un
des aiu est une petite fille qui reçoit le doux nom
de Tetua

tetua hauvirivahine. Avec des ap­

marere

dimensions, on conçoit aisément
que les séances au temple doivent être peu brèves.
Et puis chaque diacre, quand on lui accorde la pa­
role, y va de son speech des grands jours et ce
sont tous des « forts en gueule» qui doivent avoir
conservé les habitudes des prêtres des marae. Il
est donc six heures du soir quand la porte du tem­
ple se clôt enfin et nous décidons que nous par­

pellations

de

ces

...

tirons cette nuit, si le vent est bon.
Lundi 3 mai.
Je mets le
en

rafale�

nez

à l'air avant 3 heures. Il souffle

le vent, et il

pleut

à torrents; des

descendent du Pahia! Au matin la
mais

on ne

part pas,

car

déluges
pluie cesse,

le vent est debout.

�238

AUX ILES ENCHANTERESSES

Pour

monte le cheval noir de

consoler, je

me

la reine

qui

l'a

mis à

gracieusement

disposi­

ma

tion, bien que je ne lui aie pas rendu les honneurs
et la visite à laquelle son rang lui donnerait droit.
son nom, n'est pas ran­
les hommes. Elle les aime tous

Mais Teriimaevarua, c'est
cunière
et

envers

...

cheval noir

son

C'est

aujourd'hui

que les instituteurs que

créés doivent entrer

avons

avaient

compté,

départ

des chats.

J'arrive

j'oubliais
ture.

trot excessivement doux.

a un

au

comme

de le dire, avait

fille

fonctions. Mais ils

en

souris, danser après le

trot devant la maison de Tino

Où est Tino?

-

des

nous

qui peigne

-

également

Où est-il bien,

la vérandah. Houl Tinol el Tino

les cris

d'appel

et il

répond

cheveux d'ébène,

jeune
pie sur

ses

apparaît,

une

qui,

reçu l'investi­

la

accrou­

entendu

a

vilaine chemise

le pareu, sale, dégoûtant, portant deux pu-­
Ahl l'école 1 Ohl il ne l'a pas ouverte
payes.
sur

-

enfant malade. Mais il promet
lennellement de commencer demain.
parce

qu'il

a un

Cependant

on

entend le long

mugissement

so­

des

pu, des conques marines. C'est Huri qui fait ras­
sembler sa classe dans la vaste et splendide salle

d'école du

village principal.

Celui-ci

commencé, mais il savait que

nous

au

moins

a

n'étions pas

partis.
Allons

un

peu voir la troisième

extrémité de la baie. La
donné le

joli

pluie

a

école, à l'autre

repris; j'ai aban­
écuyers

cheval entre les mains des

«

�239

HUIT JOURS A BORABORA

de la reine », de beaux
yeux coquins,
ger dans la boue
et

aux

il faut maintenant

épaisse,

monture. Il

comme

grands gas bien rablés,

comme

porte

un

des

patau­
écuyers s'offre

souvent la reine de cette

manière. Me voilà donc confortablement installé
sur

les

de six

épaules

pieds

solides et rembourrées d'un

de haut

qui

me

par les chevilles. Pour me
me déposer sur le sol, il se

gracieusement

en une

mon

approche

ce ne

tent dans la brousse
se

-

jeune

en

avant.

homme. Mais à

qui sau­
grenouilles qui

sont que corps nus
comme

des

Hé! Huta! où
étang.
Où est-il bien? Qui le sait? Qui le saura

plongeraient

es-tu?

prendre comme pour
penche simplement et

flexion du torse

Voici l'école de Huta, le

gaillard

maintient solidement

dans

un

-

jamais?
en «ville» je rencontre une per­
l'aspect extraordinaire, au visage d'une
grande douceur, à la voix féminine malgré la barbe
qui l'encadre, et qui cherche à s'esquiver timide et

En revenant

sonne

à

J'appris
hermaphrodite.
sauvage.

que cet être très

rare

était

un

Mardi 4 mai.
Le temps est calme, mais c'est toujours le vent
Cependant Pitomai vient dire que nous

debout.

partons. On charge le petit côtre de provisions et
quatorze indigènes s'y entassent avec nous, ce qui

�240

AUX ILES ENCHANTERESSES

lui donne

une

stabilité

plus grande, mais

ne

l'em­

pêche pas de rouler et de tanguer horriblement
après avoir franchi la passe Teavanuil Tout le
jour nous tirons des bordées. La mer est assez
grosse. A six heures et demie seulement la subite
accalmie nous annonce que nous avons pénétré
dans le lac intérieur de Raiatea- Tahaa, et à force

de tirer des bordées

nous

wharf d'Uturoa, où

les

tent dans la nuit sombre
sommes

avant le

attendus. On

finissons par accoster le
lumières qui s'agit­

petites

coucher du soleil.

semble danser

une

indiquent que nous
signalés de la colline,

nous

nous a

Maintenant la lune

sarabande effrénée

au

milieu

nuages d'orage qui chevauchent follemenL
dans le ciel, au-dessus des pics solitaires, spectacle
merveilleux qui paraît plus fantastique au milieu
des

de l'immensité des

eaux.

�CHAPITRE VIII

De Raïatea à la Nouvelle Zélande.
1.

Le

-

départ.

c'est mourir un peu,
C'est mourir à ce qu'on aime:
On laisse un peu de soi-même
En toute heure et dans tout lieu.

Partir,

Edmond d'Haraucourt -.

AV AIS habité, j'avais aimé, j'avais
maint endroit charmant, sévère,

quitté
pitto­

resque ou grandiose, rêvé au bord des
lacs alpestres, dormi près des glaciers

monstrueux, parcouru les côteaux tant chantés du
Rhin allemand, ies mornes plaines des Pays-Bas,
le doux et beau pays de France. En tous ces lieux
j'avais laissé des regrets émus; mais aucun départ
m'avait paru si douloureux et si déchirant que
le jour où je quittai le rivage de Raiatea. Rien ne

ne

traduit mieux

mon

impression

que

ces

beaux

vers

d'Haraucourt:
C'est

son

âme que l'on

sème,

Que l'on sème à chaque adieu:
Partir, c'est mourir un peu.

Quatre

ans

s'étaient écoulé

eUe m'était apparue,

grandiose

depuis

le

et sereine

jour
en

où
son

16

�242

AUX ILES ENCHANTERESSES

collier d'albâtre, l'écume des vastes
le

vivant des

mers se

Le

brisant
enthou­

premier
passé, le contact avec certaines réalités peu
poétiques avaient parfois assombri le tableau en­
chanteur et mes pensées s'étaient envolées sou­
sur

mur

coraux.

siasme

vent

de

tonné,
ce

d'amers regrets vers les montagnes
jeunesse. Combien de fois n'avais-je pas en­

avec

ma

en

chant

compagnie des soldats de la France,
qui est presque un chant national:

Montagnes Pyrénées,

vous

êtes

mes

amours!

Et dans les moments de mélancolie, d'autres
montagnes, d'autres vallons, d'autres lacs et d'au­
yeux la vision azurée
des paysages océaniens. Bienvenu, à ces moments­
là, le petit navire apportant le courrier d'Europe.
tres cimes

effaçaient à

mes

Bienvenues les lettres et bienvenus les journaux.
Deux ans, trois ans se passent. Les visions des

passées s'obscurcissent et se présentent plus
l'imagination. Les leUres font toujours
mais
ce n'est pas les larmes aux yeux qu'on
plaisir,
les relit. Et les journauxl Comme on sourit aux
récits des luttes mesquines des partis; comme on
trouve inutile et absurde la politique, les jeux de
la diplomatie, la vanité des réceptions mondaines,
et combien les déplacements, les discours ou les

choses

rarement à

laissent froids et indif­

bobos des souverains

vous

férentsl Tout

constitue la vie

simple
vos

ce

absorbe

qui
pensées

vos

primitive et
pleinement
insoupçonnées la

et satisfait

désirs. Combien de beautés

�LE

nature vous

a

DEPART

243

dévoilées 1 Que de choses à

peindre,

à noter, à dessinerl

Que de bonnes parties de
pêche, de chasse ou de farniente 1 Que de belles
heures, jamais trop longues, au milieu d'une jeu­
nesse attentive, assoiffée d'apprendre 1 Ils s'inté­
ressent à tout,
se

développer

enfants de la nature! Ils veulent

ces

dans tous les domaines. Les

dessinent, peinturlurent; les

uns

autres demandent des

instruments de

musique et fondent un petit or­
qui ne savent rien faire d'autre
copient, copient, copient.
chestre. Et

ceux

Mais l'activité intellectuelle trop intense est ané­
miante pour nous autres Européens. Débarquant
sur la plage tahitienne, qui n'a été frappé de la
pâleur livide qu'un long séjour a répandue sur la

jour vient, tôt ou tard, où il
qui persistent trop longtemps
sans venir renouveler les globules de leur sang
sous nos climats plus toniques sont presque tous
atteints de troubles pathologiques plus ou moins
graves. Quelques-uns mêmes sont atteints d'élé­
phantiasis, et s'ils ne partent pas pour l'Europe
avant le premier accès de fièvre, ils demeureront
incurables. Il y a cependant des constitutions aux­
quelles ce climat amollissant convient parfaite­
ment, des gens qui se sont guéris à Tahiti; qui y
face des Blancs? Un
faut

.

partir.

Ceux

.

ont fait souche et dont les descendants

à merveille
rate li,
une

...

à condition de

comme on

hygiène

dit

se

portent

point se fouler la
vulgairement, et de pratiquer
ne

très méticuleuse.

«

�244

AUX

ILES

ENCHANTERESSES

L'heure du départ sonna pour nous le mercredi
4 octobre 1899. Un vapeur, la Croix-du-Sud, était

pression

sous

Tahiti. Avec

avait travaillé

son

débarcadère, en partance pour
adresse accoutumée, mon fetii

en

silence toute la matinée à l'em­

au

des colis. Ses sourcils froncés disaient

barquement
assez son chagrin. Le faaamu, Rititane, ne com­
prenait rien de rien à la désolation de son entou­
rage.
Mon fetii

amena

roues

attelée

Pepe

montèrent

au

joli
sur

sa

petite

«carriole» à deux

cheval de Rimatara.
le

siège unique,

Teipo

nous

et

enca­

drant de leurs personnes, les visages enfouis dans
leurs mouchoirs; Taumihau et Maitu s'assirent

brancards, qui devaient être bien solides,
petit cheval de Rimatara s'ébranla au petit
trot, traversant encore une fois le long village étalé
sur

les

et le

plage où l'ombre des flamboyants
manguiers dessinait sa dentelle bleue sur
sur

la

blanchi par le soleil.
A midi sonnant, le navire s'écarta du
tirant

sur une ancre

de tribord avant de

et des

le sol

quai en
prendre

visages aimés déjà devenaient indis­
s'agitaient. En quelques mi­
nutes nous atteignîmes la passe et ce ne furent
plus, là-bas, que les points blancs et rouges des ro­
bes de mousseline et des pareu, au pied des mer­
veilleuses collines perdues sous la verdure, des

le

large.

Les

tincts. Des mouchoirs

hauts escarpements d'où tombent les cascades, des
pics volcaniques assis dans la paix éternelle, et la

�LE

DÉPART

245

Montagne sacrée, inaccessible aux humains
le bonheur parfait, disparut à nos yeux.

USTE
une

au

comme

point du jour, le lendemain,
pyramide émergea de la

colossale

surface luisante et calme de la

mer.

a Tahiti: c'est Tahiti.
A dix heures et demi

nous

touchions le

quai.

vapeur de Nouvelle Zélande qui nous
suivait de près, l'Ovalau, entrait dans la rade de

Un

grand

Papeete

et immédiatement la ville semblait

ruche d'abeilles;
bouche

en

une

bouche et

une

nouvelle circulait de

grande
se répandait plus prompte

que l'éclair: Dreyfus est condamné pour la se­
conde fois! Ceux qui ont vécu les années de l' «Af­

faire» peuvent seuls se figurer combien elle a pas­
sionné l'opinion jusques aux Antipodes. A Papeete

même, il semblait qu'on allait

en

venir

aux

mains.

Les Tahitiens éclairés des hautes classes s'étaient

opinion et manifestaient leur
mésestime pour une justice qui paraissait aussi
boïteuse. Comme j'entrais au Bureau de la Poste,
j'entendis le prince Hinoi qui, un sourire dédai­
gneux aux lèvres, interpellait en ces termes un
fait eux-mêmes

une

fonctionnaire français: «Eh! Fachoda! Savez­
la grande nouvelle? » Il faut dire que toute

vous

royale tahitienne parle admirablement
français et l'anglais, et se tient parfaite­
au courant de la politique européenne. Les

la famille

bien le
ment

�246

AUX ILES ENCHANTERESSES

derniers mois avaient été

particulièrement

trou­

blés par l'autre affaire, celle de Fachoda. On avait
eu joliment la « frousse» à Papeete. Les gens les

plus modérés affirmaient qu'on avait aperçu cer­
taines nuits les feux de navires, évidemment an­
glais, croisant au large de l'île. On s'était même
attendu à

attaque; les

une

canons

d'un navire de

guerre avaient été débarqués et hissés
tifications de fortune, au-dessus du
et le trésor du

en

des for­

sémaphore,

celui de la ville,
lieu sûr dans quelque poste

vaisseau,

avaient été mis

sur

comme

la montagne. Puis la nouvelle de la re­
nonciation de la France à suivre le colonel Mar­

élevé,

sur

avait produit un mauvais effet et les
ennemis de la politique coloniale française en
faisaient des gorges chaudes. Cette politique
chand

est

du

reste

lopper Tahiti,

détestable
elle est

déchéance. Pendant
ses

en

et,

plutôt

ce

lieu

au

cause

de

de

déve­

sa

demi­

temps, les colonies anglai­

Océanie sont extrêmement florissantes et

particulier, a atteint un
développement économique extraordinaire et une
organisation sociale qui est l'une des plus avancées
la Nouvelle Zélande,

en

.

de la terre.

Le samedi 7, l'Ovalau
velle Zélande. Comme

appareilla pour la N ou­
je
dirigeais vers le port,
me

le hennissement d'un cheval attira 'mon attention.

L'animal s'arrêta net,

au

grand

le montait. C'était

l'indigène qui
jument, Dorine,

que

j'avais

étonnement de

ma

bonne vieille

vendue deux

ans au-

�247

DE TAHITI A MAUKI

qui, me reconnaissant, me disait un
Quelques chers et bons amis fran­
çais vinrent prendre congé de nous à bord. Le

paravant

et

dernier adieu.

navire évoluait

en une

grande courbe

savante et

loin de la foule curieuse et

le

rivage,
grand garçon qui pleurait là tout seul.
C'était Maraehau, notre fidèle factotum!
A 5 h. 1/2 nous franchissions la passe et met­

j'aperçus
frivole,

sur

un

tions le cap sur l'extrême sud de Moorea.
Bientôt Tahiti s'embrasa dans l'or du couchant

je compris le nom que ses enfants lui ont
lorsque, rentrant sur leurs pirogues char­
du
fruit de l'Océan, ils l'aperçoivent dans la
gées
glorieuse irradiation qui précède la nuit :
et

donné

Tahiti e! Tahiti nui marearea!
o Tahiti! Grande Tahiti la dorée!

II.

-

De Tahiti à Mauki.

Dimanche 8 octobre 1899.

jour a ceci de spécial pour les passa­
gers de « l'Ovalau» qu'il ne compte pas.
J'ai mentionné le fait au début de cet

E

ouvrage. Il est donc entendu qu'aujour­
d'hui dimanche c'est lundi. Nous avoris adopté le
.

calendrier de la Nouvelle Zélande avant d'être
rivés

au

180e

Nous marchons à
«

sabots»

ar­

degré.
une

polynésiens

vitesse dont

nous

avaient

petits
depuis longnos.

�248

AUX ILES ENCHANTERESSES

temps désaccoutumés, et bien que la mer soit fort
houleuse, les cabines de pont qu'on a réservées
trois seuls passagers de première classe sont
si confortables, si bien aérées, que le mal de mer
aux

chicane pas encore. Et puis on nous ap­
des
porte
pommes, de" véritables pommes, et de
la glace dans nos limonades. Me voici tout prêt à
ne nous

célébrer les bienfaits de la civilisation. Et cepen­
ce n'est guère à cela que je rêve. Dans ces

dant

longues heures de la morne solitude maritime,
mes pensées retournent obstinément vers ces ter­
res déjà lointaines que mes yeux ne reverront
peut-être plus. Où êtes-vous, bons sauvages, bons
fetii? Les opulentes couronnes de tiare que vous
avez confectionnées pour moi, le dernier soir de
Raiatea, embaument ma cabine et me parlent des
montagnes vermeilles et des plages ombragées où
les petits feux s'allument à cette heure où des­
cend la nuit,

Mardi 10 octobre.
A 10 heures du matin
vant la

pel

petite

nous nous

ile de M auki, la

de Cook. Encore

Tuamotu, mais
au-dessus de la

un

une

ile

trouvons de­

première

de corail,

de l'Archi­
comme

les

atoll soulevé à trente mètres

mer

et absolument comblé

débris des

de

"végétale mélangée
polypiers,
présentant sur tout son périmètre circulaire une
terre

aux

��251

DE TAHITI A MAUKI

falaise d'égale hauteur assise
ment contre

les vagues

lequel

sur
se

lence couvrant et découvrant

perpétuel

étroite

une

plage

son

soubasse­

brisent

en

avec

vio­

leur mascaret

sablonneuse.

Mauki étant

privée de récif-barrière, par con­
de
séquent
passe, nous devons la contourner pour
nous mettre à l'abri des grosses lames et jetons
rivage. Une des baleiniè­
porte
qui nous amarre soli­
la côte, trop solidement peut-être, car

l'ancre à cent mètres du
res

du bord

dement à

un

filin

notre gros navire semble danser ainsi que le- bou­

chon à l'extrémité d'une

embarcation

qui

ligne

danse la

de

pêche.

Une autre

sarabande contre le

flanc du vaisseau est maintenue au-dessous de
l'échelle de cordes. Il
où la nacelle est

s'agit

de choisir le moment

la crête de la lame pour sau­
ter dedans. Mais la terre est attirante et comme
nous

devons

sur

embarquer quelques

millions d'oran­

ges, mieux vaut fuir un moment ce lieu de tour­
ments. Notre frêle embarcation risque de se fra­
le récif frangeant; heureusement que
noirs
quelques
indigènes la maintiennent de leurs
bras robustes, ayant eux-mêmes l'eau jusque sous
casser

sur

les aisselles et

gardant

leur

équilibre

sur

le fond

coralleux par je ne sais quel ·prbdige d'adresse.
Un autre 'moricaud présente son dos; j'y saute et
me

voilà,

sec

et sauf

sur

la

plage

toute fraîche à la curiosité et à la

digènes qui

ne

Mauki, proie

cupidité des in­
qu'une fois l'an. Ma
bientôt attirée par les pirogues

sont visités

propre curiosité est

de

�252

AUX ILES ENCHANTERESSES

rangées

la rive

sur

qui

Tahiti et terminées

sont

plus

ornementées

qu'à

deux extrémités par de
relevées en col de cygne, par
aux

gracieuses pointes
gracieux tabourets

les

offre à bon

compte

noires et mates

en

bois de

rose

qu'on vous
en perles

et par les colliers

plusieurs fois le cou
grand indigène, croyant que
chose que les colliers, s'approche,

qui

entourent

filles. Un

des jeunes
j'examine autre

mystérieux et bonasse et m'offre, à choix, les
propriétaires des dits colliers avec les colliers!
C'est trop d'honneur, ou trop d'indignité, mais il
ne le comprend pas, et il ne faut pas lui en vou­
...

loir.

L'unique
comme aux

route de l'île

Iles de la

centre où

ne

suit pas la plage,

Société, mais conduit droit

village principal. C'est
exquise, blanche comme le lait et o'm­
bragée de magnifiques hutu et tiairi au feuillage
large et dense que surmonte la gracieuse silhouette
des cocotiers et qu'embaume le fin parfum de
milliers d'orangers.
au

une

se

trouve le

route

Nous rencontrons

de nombreuses femmes' à

cheval, vêtues et montées comme les Amazones de
Fable, d'un type bien 'plus caractérisé, mais plus

la

sauvage aussi

qu'aux Iles-sous-le-Vent. Il n'y a
étrangers dans l'île : un Américain et un
Chinois, et s'ils exercent avec profit le monopole
du commerce des oranges qu'ils comptent à quel­
ques sous le mille et paient en étoffes et en rhum,
que deux

ils

ne

peuvent pourtant pas, à

eux

deux, modifier

�253

DE TABITI A MAU KI

polynésien plus pur ici que dans
plus fréquentés.
Le village est d'aspect misérable; les cases sont
formées uniquement de piquets d'hibiscus recou­
verts de pandanus, et cependant on y tisse de fort
belles nattes avec un dessin géométrique rouge et
noir en bordure, et les villageois se sont accordés
un joli temple anglais en blocs de corail blanchis
à la chaux. C'est un indigène qui remplit les fonc­

beaucoup

le type

les endroits

tions de

pasteur.

Quelques
et quelques

cochons
dindons

Sur

plus

vautrent autour des cases,

gloussent parmi

les

planta­

qu'on abandonnées, le rendement
suffisant, tout comme à Tahiti.

tions de coton
n'étant

se

a

sol rocailleux et peu

fertile, rien qui rap­
végétation
tropicale et les
pelle
arbres semblent s'accrocher désespérément aux
cailloux. Mauki n'est certes plus une île enchante­
resse. mais nous allons nous dédommager demain.
ce

l'exubérance de la

�III.

-

A

Rarotonga.

AROTONGA, bien que d'origine vol­

canique

et ressemblant par sa configu­
sa structure aux Iles de la

ration et

Société,

ne

possède
prive de

pas

non

plus

de

ce qui la
ces merveilleux et
lagons intérieurs et ce qui rend son
approche dangereuse. Le 11 octobre, à 7 heures
du matin, nous stoppions au large d'A varua, le
principal village et le navire dut se maintenir sur
place pendant toute la journée sans pouvoir jeter
d'ancre. La mer étant toujours très grosse, le dé­
barquement fut des plus dramatiques et chaque
fois que la grande barque maintenue avec peine

récif-barrière

multicolores

contre le flanc de bâbord bondissait

de

sous

l'échelle

cordes, les bras tendus des marins y cueillaient

le corps

qui

se

présentait, l'empoignaient n'importe

comment et le

relançaient presque comme un sac
de coprah! La scène fut, somme toute, plus comi­

plus haut comique
lorsque,
quelle cale, une
passagère jusqu'alors invisible se présenta à la
coupée. Quelle plume, quel crayon, quel pinceau
que que

tragique;

même du

s'exhumant d'on

ne

sait

�255

A RAROTONGA

pour la décrire? Un vieux magot à la peau brune
toute chiffonnée sous les cheveux embroussaillés,

coiffée d'une capote de dentelle de la plus haute
fantaisie, toute empanachée de plumes multicolo­
res

de

dans

voir

perroquet

et

d'autruche, encorsetée, sanglée

robe genre crinoline très courte, laissant
guise de « combination » des pantalons de

une

en

velours noir serrés

le tout chaussé
chevilles,
sur hauts talons et la main gantée de frais soute­
nant une ombrelle multicolorel Làl Je crois que je
aux

-

approximativement décrite... et de nombreux
indigènes des deux sexes escortant avec respect et
protégeant les pas chancelants de ·cette drôle d'ap­
parition, vraie poupée de Carnaval à faire mourir
de rire quiconque n'eût pas été pour l'heure en
proie à la malice des flots sur une coquille de
l'ai

noix. C'était, saluez! La .Prlncesse de Joinville!...
ni plus ni moins
Je me hâte d'ajouter qu'à l'épo
..

...

conquête de Tahiti par les marins de
Louis-Philippe, la reine Pomaré affubla toute sa
que de la

progéniture

de titres nobiliaires tirés du

plus

haut

blason de France.

Parvenus à terre

plus d'encombre, nous
fûmes directement saluer la reine authentique et
reconnue de ce pays, Makea, dont les Anglais ont
dessiné l'effigie sur les timbres-poste de cette co­
lonie. J'avais une commission à lui faire. Lorsque
je pris congé, à Papeete, de la reine Marau, une
Tahitienne vraiment Parisienne, qui connaît
mieux que moi les boulevards de la grande cité,
sans

�256

AUX ILES ENCHANTERESSES

celle-ci

me

fit gracieusement

présent

d'un

quet de cigarettes tahitiennes 1, roulées
d'en remettre,

joli

pa­

entre

ses

doigts
chargea
pliments, un autre paquet à sa chère cousine et
sœur Makeavahine, reine de. Rarotonga.
Femme à la corpulence grave et digne, aux
traits hautains et au geste mesuré, Makea, assise
à la turque sur une natte blanche me désigna
comme siège une autre natte blanche, et après les
échanges de politesse me fit apporter des cocos
que je· m'empressai de vider. Cela, vu la tempé­
rature accablante, valait mieux qu'une coupe de
champagne, et si Makea n'avait- pas les yeux ad­
mirables et la bonne grâce toute faite de galantes
prévenances d'une Marau, je me retirai cependant
et

à

me

reculons,

pas

perdre

avec ses com­

le veulent les usages afin de ne
coup d'œil de l'auguste visage d'une

comme
un

reirie.
viens de le remarquer, était
quête d'une voiture pour
je
faire le tour de l'île qui possède une superbe
Mais la chaleur t

accablante et

je

fus

en

indigène qui a le monopole exige
sterling, en or anglais, ni plus, ni moins.
Je lui tourne le dos et avise un Chinois qui a ar­
boré une enseigne alléchante devant son petit res­
taurant. Je crois comprendre que le Chinois nous
promet un chou-fleur! cauliflower et de la bière

route. Le loueur
une

livre

fraîche. Ces mots
,

Du tabac

pandanus.

nous

indigène roulé.

dans

décident et
une

nous

feuille deasèchêe de

nous

palmier

�257

A RAROTONGA

installons à la
et la

petite

bleue,

table devant la baie blanche

Le Chinois

disparaît et va pré­
rata ». Mais, ohl déception 1 il revient
parer son
avec le vulgaire eggs and bacon! Et puis il expli­
que que la vente des boissons alcooliques est in­
terdite dans cette colonie anglaise, mais qu'on
à la Poste. J'y cours,
trouve à acheter de la bière
et reçois en même temps que la collection des
mer

«

...

têtes de Makea

en

couleurs variées,

une

excellente

bouteille de Pale ale.
Le loueur de voitures

a

suivi

mes

évolutions

vigilant, et il juge le moment
revenir à la charge avec des préten­

d'un œil attentif et

propice pour
tions plus modestes. Finalement il nous confie,
pour quatre piastres chiliennes aux bons soins
d'un petit boy indigène, et, fouette cocher, nous
voilà partis en excursion.
La route de ceinture, splendidement ombragee
par des hutu, des arbres à fer et surtout des poka
géants dont

le tronc est crevé par le bas, est bor­
mer, par de nombreux tom­

dée, du côté de la
beaux

alignés.

On inhume peu profond ici, et le corail retiré de
la fosse sert à fabriquer un mortier dont on cons­

truit

une

sorte de monument semblable à

large dalle portant à son chevet un stèle avec
épitaphe. Le tout est blanchi à la chaux.
Le sol est extrêmement
les

séparent
pierres

en

pierreux

murs

une

qui

et les vergers sont construits

jardinets
goyavier,

sèches. Le

et les

une

cette

peste des plan17

�258

AUX ILES ENCHANTERESSES

tations de Tahiti, n'a pas

encore

fait

sa

néfaste

apparition.
Les

cases

sont infiniment

hiti; elles ressemblent

plus pauvres qu'à Ta­
à celle de Mauki. On sent

la misère dans les habitations aussi bien que dans
les vêtements. Les femmes ne se parent pas avec
la

grâce

et le luxe de leurs

rent l'art de faire valoir

sœurs

de

race

et

igno­

type très fin et très pur,
le type Maori. On croit, en effet, que ce furent les
habitants de Rarotonga qui découvrirent la Nou­
un

#

velle Zélande et formèrent la souche de la fière et

indomptable race maorie.
Le profil des montagnes si hardi et si déchi­
queté à Moorea et aux Iles-sous-le-Vent est ici
émasculé par une végétation abondante qui noie
les contours, lime les angles et couvre de ses lia­
nes exubérantes les moindres replis de terrain. Et
pourtant ruisseaux
mes

et rivières étalent

sous ces

dô­

de verdure leur lit desséché et rocailleux.

Comme la

petite

calèche

s'engageait

sous

les

ombrages des gigantesques pokas au sortir du vil­
lage, un solide fils d'Albion armé de lunettes noi­

pipe à la bouche, grimpa lestement
marche-pied et me pria sans cérémonie de
lui ménager une place à mes côtés. Mettant ce sans
façon sur 'le compte de la simplicité des mœurs
en ces contrées reculées, j'allais acquiescer à la
demande du gentlemen, quand, d'un groupe d'ou­
vriers indigènes qui réparaient la chaussée non
loin de là se détacha vivement un jeune homme

res, la courte
sur

le

�259

A RAROTONGA

type tahitien qui me cria, en pur français:
Non, Monsieur Huguenin, ne le laissez pas mon­

au
«

ter: c'est

dans

un

un

foul

s

autre: le

Je tombai d'un étonnement

jeune tahitien était

un

ancien

élève des écoles

françaises de Tahiti, Terii; il sem­
blait tombé de la lune juste au moment psycholo­
gique nous avions du reste tous l'air de tomber
de la lune
Ce fut Terii qui monta à mes côtés;
le cocher lança son bidet au grand galop; le fou
...

...

demeura

en

panne

au

milieu de la route et

nous

couvrit de malédictions et d'imprécations, à la
du groupe de travailleurs, témoins
muets de cette scène rapide et tragi-comique.

grande joie
Même
que

je.

de

pareilles aventures, j'eûs compris
sur territoire anglais; les ma­
séculaires pokas, de la hache respectés,

sans

me trouvais

jestueux

et

le disaient suffisamment.

A propos de
sonne

ce

nom

d'arbre et de cette

con­

k, Terii, intelligent jeune philologue,

me

fait observer que le k et le ng de Rarotonga
sont inconnus dans la langue tahitienne. En effet,
ils y sont remplacés par une espèce d'h
un coup de glotte, et au lieu de ariki (roi)

aspirée,
on

y dit

ari-i.

Le soir vient, il faut

réintégrer le lourd pyrosca­
long du jour, a embarqué des mon­
tagnes de coprah et d'innombrables régimes de ba­
nanes dont le prix, 24 sous anglais, est égal au frêt,
ce qui laissera un joli bénéfice aux revendeurs

phe qui,

tout le

d'Auckland.

�260

AUX ILES ENCHANTERESSES

Les chaînes

grincent,

les moteurs

route pour cette dernière

un

perle

la double ile de la Nouvelle

fique,

trépident:

en

de l'Océan Paci­

Zélande, presque

continent.

IV.

De

-

Rarotonga

à Auckland.

Jeudi 12 octobre.
OUS

ne sommes

qu'au

23e

degré

de lati­

tude méridionale, mais l'aspect du ciel
et de la mer n'a plus rien de tropical r
Le ciel est

complètement couvert d'un
mer est grise aussi, tirant
gris perle;
sur la teinte neutre. Et puis, plus de roulis ni de
tangage : le calme enfin. Les passagers en profi­
tent pour se livrer à quelques calculs. Nous appre­
fin rideau

nons

la

nous

que

filons 10 nœuds, la moitié de la vi­

transatlantiques; que la distance de Ta­
Rarotonga était de 640 milles; celle de Raro­

tesse des

hiti à

tonga à Auckland de 1640. Additionnez
fres

ces

chif­

d'Auckland à

1280 milles à

parcourir
Sydney et aux 10491 mi.lles qui séparent Sydney
de Marseille, vous obtiendrez un total de plus de
14 000 milles ou 26 000 kilomètres pour la dis­
aux

tance totale de Tahiti

Nous
bilité et
matin

nous

espérons arriver

ou

puisque

aux

bouches du Rhône.

livrons aussi à des calculs de
à Auckland

à midi. Le calcul était

nous

proba­

mercredi; le

assez

bien fait

entrions dans la baie d'Auckland

�261

DE RAROTONGA A AUCKLAND

ce jour-là à midi. C'est dire que la
fut favorable et la vitesse constante.

précisément
mer nous

L'affaire
versation

Dreyfus revient

avec

souvent dans la

les officiers du bord. Ils

con­

prétendent

que, le lendemain de la condamnation de Rennes,
les nations étaient décidées à boycotter l'Exposi­

tion universelle.

Les

Anglais affirment que
procédés

la radicale différence entre les

la
de

grande,
la justice dans leur pays et sur le continent, c'est
qu'en Angleterre un individu arrêté est présumé
innocent jusqu'à ce que le juge ait prouvé sa cul­
et en Suisse aussi, dois-je
pabilité. En France,
on ne peut pas voir conduire un indi­
ajouter,
vidu en prison sans croire immédiatement à sa
-

-

culpabilité,

et c'est à l'accusé à prouver son inno­

cence.

Vendredi 13 octobre.
Ciel

pâle, couvert de petits nimbus d'un blanc
aveuglant. Une brise rafraîchissante nous fouette
le visage et, à quatre heures de l'après-midi, Ie
thermomètre marque 23° centigrades dans la ca­
bine du capitaine. Pour la première fois depuis
quatre ans mes mains sont engourdies et ont
peine à manier le crayon.
Samedi 14 octobre.
Ce matin la

mais

plus

mer

plus grise encore que le ciel,
jamais. Nous sommes si éloi-

est

calme que

�262

AUX ILES ENCHANTERESSES

gnés des terres que pas un oiseau n'est en vue. Les
jours s'allongent sensiblement, on dîne mainte­
nant sans lumière. Nous sommes en plein prin­
temps austral.
Je pense souvent à ce pauvre Dreyfus et vou­
drais connaître plus de détails relatifs à son se­

procès. Lorsque nous quittâmes Tahiti, le
d'Amérique n'était pas encore en vue,
bien qu'il fût parti depuis trente-sept jours de
San-Francisco. Aussi n'avons-nous appris par
l'Ovalau que les dépêches parvenues à Auckland
vers le 25 septembre.
Je lis avec beaucoup d'intérêt des ouvrages dé­
crivant l'organisation sociale de l'Australie et de la
Nouvelle Zélande. Quelle largeur de vues dans
cond

courrier

tous les domaines!

Quelle tolérance pour

idées

toutes les

les

religions,
philosophiques, pour
pour toutes les sectes! Et comme la situation ac­
cordée à la femme par le code civil de ces pays
neufs est infiniment meilleure t En Nouvelle Zé­
toutes

lande, les femmes ont obtenu

juste

exercice du droit de

matière

politique

équivaut

il

suffrage.
en

coup férir le
Leur vote

matière

vote de l'homme.

On

se

en

religieuse
demande

possible que l'Européen qui
croit à la tête de la civilisation n'ait pas encore

comment
se

au

comme

sans

admis

est

cela paraît
l'égalité absolue des sexes
si
et
juste
simplet peut-être trop simple
-

...

si

�263

DE RAROTONGA A AUCKLAND

Dimanche 15 octobre.
Ah! ahl la

redevient houleuse! et le vent

mer

est debout! Nous

ne

marchons

8 nœuds. Il

qu'à

faudra rattraper cela. Cependant le soleil tempère
la fraîcheur de la mousson. Un gros albatros suit
sans

relâche le navire.

...

Je

découvre, parmi les compagnons de voyage,
un honorable gendarme qui revient de l'île de
Rapa et retourne en Corse, et un petit soldat d'in­
la guerre à Raia­
soir à bout portant la décharge du

fanterie de marine

qui, pendant

tea, reçut un
Lebel de son camarade
deur

qui le prenait pour un rô­
qu'il sortait d'une broussaille

indigène

parce
dire le mot de passe. La balle en­
trée par le front ressortit au sommet de l'occiput.
Pour apporter quelque compensation au ma­

et n'avait pas

su

laise que nous cause l'état de la mer, le chef-ste­
ward nous traite aux boissons glacées et rédige un

télégramme qu'il
pour
hora.

enverra

nous assurer une

à

son

collègue

bonne cabine

à

sur

Sydney
le Wai­

Lundi 16 octobre.
La

mer se

calme. L'albatros suit

toujours.

Les

procèdent à la grande toilette du navire.
l'après-midi, de grands vols de palmipèdes
présagent le voisinage des terres. Tout est grisl
matelots

Dans

�264

AUX ILES ENCHANTERESSES

17°

centigrades

à

midi, soit 20° de moins que la
avons dépassé le 32e

moyenne de Tahiti. Nous
parallèle sud.

Mardi 17 octobre.

Nous

approchons du 180° degré
indique 34° 25'. La

et la latitude

S 55°

W.,

la distance

«

run

237

»

tance à Auckland 282. Je relève
au

tableau affiché. Ici

comme sur

De

le

Tropic

on ne

de

longitude 1

course

milles,

ces

est

au

et la dis­

chiffres à midi

cache pas la vérité

Bird.

coins de ciel céruléen percent de temps
temps le rideau des nuages. Nous devons être

en

aux

jolis

antipodes d'Alger.

Mercredi 18 octobre. C'est le
lever du soleil

on commence

à

grand jourl

apercevoir

Dès le

les côtes

de la Nouvelle Zélande 1

A 9 heures du matin,
essai

grand essai des pompes,
Le navire stoppe. La cloche
l'alarme. Comme si le feu venait

règlementaire.

d'avant

sonne

réellement d'éclater, tout le
aux

tuyaux de pompe.

personnel se précipite
Celui qui tient le jet est

aspergé de la plus belle manière par des trous
accidentels du tuyau, pour l'amusement des spec­
tateurs. Nouveaux signaux désespérés de la sirène;
décroche lestement les embarcations;

on

met

la

en

mer.

état,

on

on

les

fait le simulacre de les descendre à

L'essai est fini.

��267

DE RAROTONGA A AUCKLAND

Nous mettons le cap

çoit déjà

nettement

phare qu'on aper­
ilôt rocheux. Bientôt

sur un

sur un

passons devant la Grande Barrière, une île
fut le témoin et la cause d'un terrible nau­

nous

qui
frage. Un steamer, le Wairarapa, arrivant de
Sydney par un brouillard épais se jeta à toute
vitesse

sur

les rochers de la Grande Barrière 1. 135

personnes furent noyées.
Midi; voici l'entrée de la

longue

et sinueuse

baie d'Auckland, entourée de montagnes coniques
où l'on reconnaît des volcans à peine éteints. Au
delà d'une colline, Auckland

apparaît, étagée au
Eden, parmi les pentes gazonnées,
du vrai gazon, tondu à la machine, et les forêts
de sapins noirs,
de vrais sapins, encadrant de
tous côtés de charmants cottages aux façades de
briques vernissées roses, rouges, violettes. Nous

pied

du Mont

-

-

croisons des multitudes de vapeurs, de voiliers
et de remorqueurs.
A 2 h.

1/2

à quai. Des gentlemen
paraissent attendre notre arrivée et
crient quelques mots à notre capitaine. Immédia­
la grande tiou­
tement une nouvelle se répercute
veUe : la guerre. La guerre entre l'Angleterre et le

en

nous sommes

«melon»

...

Transwaal. Le chef-steward

brillants d'un feu

me

patriotique.

l'annonce les yeux

Je douche

peu l'enthousiasme du pauvre garçon

tageant pas
"

son

28 octobre 1894.

quelque

en ne

allégresse. Au contraire,

une

par­

vague

�268

AUX ILES ENCHANTERESSES

d'indignation traverse mon cerveau et je lui ré­
,ponds: Ahl toujours la fable du loup et de l'a­
gneau 1 Heureusement que les occupations urgen­
tes du débarquement nous séparent, car cela eût
mal tourné.
Avec

une

vélocité inconnue à Tahiti,

gages sont descendus à terre. Un vieux

nos

ba­

portefaix

charrette; les douaniers reniflent
la caisse de vanille, mais laissent pas­

les

charge

un

peu sur
Un cab s'avance. En route pour le Star Hotel,

ser.

sur sa

�CHAPITRE' IX

Six

à Auckland

jours

(Ncuvelle-Zélande)
ANS rivale pour
centre

sa

situation

comme

commercial, Auckland, la cité

de 60000 âmes occupant le fond d'un

fiord merveilleux, où, cinquante ans
auparavant quelques misérables huttes maories
animaient seules le silence des forêts de

kauri,
Auckland, la capitale de l'Ile du Nord, voit con­
verger vers son port merveilleux toutes les voies
ferrées et les routes maritimes de cet énorme do­

maine de la

couronne

d'Angleterre, l'Australasie,

aussi étendue que l'Europe entière. La Nouvelle
Zélande elle-même, triple île couvrant un espace
presque

tagne

et

égal à celui du
d'Irlande entre

royaume de Grande-Bre­
le 34e et le 47e degré de

latitude sud, est une des plus belles et des plus
riches contrées du monde, et à côté des 40.000

indigènes,
sienne,

les

survivants de

Maoris,

lion d'habitants de

l'antique race polyné­
déjà plus d'un mil­
anglo-saxonne.

elle compte
race

�270

AUX ILES ENCHANTERESSES

Les notes d'un voyageur pressé, devant attendre
jours la communication, ne peuvent être que
très superficielles, anecdotiques et pittoresques

six

principalement. Mais, depuis 1890, le gouverne­
ment royal édite un splendide Annuaire de 700
pages, The New Zealand official Year-Book, qui
diffère absolument de l'Annuaire officiel de Ta­

hiti,

tant

sous

tières que
sur ces

sous

le rapport de l'abondance des ma­
celui de leur originalité, et fournit

vastes contrées les

renseignements

tiques, ethnographiques
géographiques
complets et les plus documentés.
Mon premier soin, après avoir passé
et

les

douche et entre

mains

...

statis­

les

plus

sous

enfin, d'un

la

Hait

M aker de bonne marque, fut. de me rendre chez
un libraire de Queenstreet où je trouvai le co­

ainsi que les
richement illustrés.

pieux document,
plus

«

Magazines

s

les

Je n'abuserai pas de la patience du lecteur qui
peut se documenter aussi bien que moi, en citant
des

et de faits. Une étude

montagnes de chiffres

complète

sur

à être traitée

cette florissante colonie demanderait
avec

part, les chiffres de 1899

paratifs

d'envergure. D'autre
ne sont plus que com­

autrement

et demanderaient à être suivis de

des derniers annuaires...

ceux

qui prouverait que le
colonie
de
cette
suit presque la
développement
progression de la vitesse de la chute des corps. Je
me

bornerai à

avoir donné

une

ce

quelques constatations et, après
idée générale suggestive de l'his-

�271

SIX JOURS A AUCKLAND

toire de la Nouvelle Zélande

citant quelques da­
tes choisies dans le court appendice qui termine le

volume, j'inviterai
de

ma

mes

en

lecteurs à flâner

au

gré

fantaisie autour de la cité d'Auckland.

après chaque date
plus haute éloquence.

Le laconisme des faits cités

est,

semble-t-il, de la

me

Je relève:
13 décembre 1642.

Découverte de la Nou­

-

velle Zélande par Tasman.
Première visite du
8 octobre 1769.
-

capitaine

Cook 1.
1814.

Première arrivée d'un Révérend

-

anglais

christianisme. Des chevaux,
des bœufs, des moutons et de la volaille sont in­
troduits dans la colonie.
et introduction du

1827.

-

Destruction par les Maoris d'une sta­

tion missionnaire.
1834.

Première occasion où les troupes de Sa
sont employées en Nouvelle Zélande.

-

Majesté
1835.

Déclaration de

-

nation Maorie

sous

l'indépendance

le titre de

«

de la

Les Tribus unies

de Nouvelle Zélande:..

1840.

Jack»

Capitain Hobson,

-

sur

R. N. hisse 1'« Union

le sol de l'Ile du Nord; la souveraineté

britannique proclamée

sur

toutes les Iles de la

Nouvelle Zélande. Pendant les trente années

qui

suivent, ce ne sont qu'attaques, défaites, assauts,
attaques repoussées, batailles, engagements, prise
,

Il revint

plus

tard

accompagné

d'un

Interprête

Tahitien.

�272

AUX ILES ENCHANTERESSES

pâ (fort), prises
échappés, poursuites
d'un

prisonniers maoris
prisonniers, confiscations

de chefs,

de

de terres, meurtres, captures, râfles, raids, massa­
cres, condamnations à mort commuées en déten­

tion

enfin, enfin en 1870, le
maori,
peuple
qui s'était saigné à blanc
trente
années
consécutives, lassé, décimé,
pendant
à bout de forces, renonce à la lutte et se soumet à
îles Chatham, et

aux

vaillant

jamais.
Le 24 février 1870, les dernières

riales

quittent

Mars 1871.

troupes impé­

la colonie.
-

Commencement de la construc­

tion de chemins de fer

protection

de la

Deux chefs maoris peuvent faire
de la Chambre des représentants.

partie

sous

la

police.
1872.

-

1874.

-

30.000

immigrants anglais

sont intro-

duits dans la colonie.
1875.

-

1880.

-

1882.

-

20.000 immigrants anglais.
Les prisonniers maoris sont relâchés.
Premier convoi par

mer

de viande ré-

frigérée.
1886.

-

1887.

-

Terribles

éruptions volcaniques.
Représentants compte

La Chambre des

74 membres, dont 4 maoris.
1890.

-

suffrage
un

Première élection de la Chambre par le

masculin selon le

principe:

un

homme,

vote.

Les années suivantes voient l'élaboration des

lois

sur

le travail. L'année

1893, la loi

sur

la vente

�273

FLANERIES A AUCKLAND

des

au

les. nouvelles licences

liqueurs alcooliques:

doivent être soumises
vote des

licences si

au

referendum, c'est-à-dire

électeurs; réduction

on

ou

abolition des

le désire.

"La loi

sur le divorce qui donne des
égaux à la femme et à l'homme.
Loi sur les pensions de retraite et dès
1898.
lors les lois les plus libérales et les plus avancées

1898.

-

droits absolument
-

..•

ont fait l'honneur des institutions de la Nouvelle

Zélande.

II.

-

Flâneries à Auckland.

OUTES les cités du monde possèdent
leur artère principale, leur rue glorieuse,

bière

à

célèbre, riche, esthétique, commer­
çante ou poétique; c'est la CanneMarseille, les Champs-Élysées à Paris, Fifth

Avenue à New-York, Marketstreet à San Fran­
cisco, la Rue Dumont-d'Urville à Papeete. En

Suisse, nous avons nos glorieuses Rue du Mont
Blanc, Rue de Bourg, Rue des Arcades, dans nos
minuscules. Nos

villages même ont leur
rue célèbre: celle de Léopold-:-Robert,. celle de la
Marianne du Crêt-vaillant. A Auckland, c'est
Queenstreet; àSydney ce sera Kingstreet. Je m'é­
tonnai, en cette première soirée de flânerie, de ren­
contrer tellement de .magasins fermés. J'en appris

capitales

bientôt la. cause. C'étaient

vacances

pour le per18

�274

AUX ILES ENCHANTERESSES

sonnel, Ceux

qui ne ferment pas le mercredi après­
midi ferment le samedi, et ainsi le plus modeste
employé peut aller faire sa partie de cricket ou de
golf

à la campagne. Car personne

trait de

jouer,

même

une

le dimanche. Par tout

ce

ne se

vaste

permet­

de

tennis,
partie
empire britannique

modeste

lequel le soleil ne se couche pas, le respect du
dimanche est l'une des bases fondamentales de
sur

la vie sociale. A
me

racontaient

Mauki, le

vent

digènes avaient
leurs bras

avait dû
à

ces

propos, les officiers de l'Ovalau
qu'arrivés un dimanche matin à

ce

ayant retardé leur marche, les in­
refusé mordicus le

vig�ureux

et le

concours

de

du bateau

personnel
la cargaison destinée
du sabbat anglais. Il est

décharger lui-même

fidèles observateurs

hors de doute que cette institution, toute question
religieuse à part, a fortement contribué à la grau­
deur et à la

prospérité des pays angle-saxons.
disposais à goûter avec délices d'un
lit solidement amarré sur la terre ferme, un bruit
de clairons m'appela à la fenêtre: c'étaient les 200
hommes du contingent de guerre qui revenaient de
l'exercice, gaillards à la fière allure qui allaient
s'embarquer bientôt pour le Transwaal. Ils avaient
l'air' très crânes sous leur chapeau mou, à l'aile
relevée et, s'ils ignoraient les beautés d'un célèbre
pas' de parade, ils n'en avaient pas l'air moins
Comme je

me

martial.
Un tram attelé de gros chevaux me conduisit le
au pied du Mont Eden, end.roit

lendemain matin

�,

275

FLANERIES A AUCKLAND

vraiment

paradisiaque, comme le nom l'indique,
pâturages gras où paissent de magnifiques bes­
tiaux à l'ombre des pins maritimes. Ce que j'avais
pris hier pour d'authentiques sapins, c'étaient en
effet des pins.
Comme les chevaux me paraissent colossaux
après les petits animaux fringants de Tahiti qui,
sans être ferrés, grimpent les collines et galopent
dans la brousse comme des antilopes.
Je visite ensuite le parc Albert. Au milieu d'un
magnifique massif de cinéraires s'élève la statue

de la Reine Victoria. Dans les buissons des

pelou­
printemps sous le ciel
de grisaille doux et triste qui noie et enveloppe
les lointains vaporeux. Ces petits merles ne sont
pas farouches du tout et ne se dérangent pas plus
que les couples heureux qui flirtent sur les bancs
ses, les merles chantent le

confortables du Parc.
Le temps est à la poésie et à la rêverie. Dans
rue, une « bande» composéede trois Napoli­

une

N apoli
une

harpe, joue
langoureuse reprend:

deux violons et

tains,

Lucia» et
..

»

pièce

une

Je

voix

sens un

on

chanter la Marseillaise. Mais

me

déclare Suisse. La «bande»

me

jouer.

retrouve

le hall· de l'hôtel où ils

0

dolce

je

lance

m'offre incontinent de"

me

je

«

frisson dans le dos et

blanche. Alors

Ce soir

«Santa

une

je

mes

égaient

me

récrie et

sait plus que
musiciens dans

ne

le dîner, dont' le

.

menu, par

péens.

vaut tous les

parenthèse,
goûte des flounders

On y

menus

Euro­

et des snappers

�276

qui

AUX ILES ENCHANTERESSES

sont bien les

les

poissons

plus

savoureux

des

mers.

Vendredi 20 octobre.
En

.mon

absence, hier,

demander à
de

gentleman est

un

parler, il

me

laissé

a

Z., officier d'Académie. Je songe à

comme

venu

sa

carte: M.

un

interview,

à San Francisco.

matin, comme je' m'accordais une bien
faisan te. douche, le garçon heurta avec insistance
Mais

ce

..

tendit un plateau d'argent sur lequel s'étalait
la
gentilhomme en question. J� me trouve
en présence d'un respectable monsieur à la barbe
de neige qui se présente comme Lecteur à
l'Un�­
et

me

carte du

d'Auckland, et Président de l'Alliance
française. Il désire m'être utile, à A,uckland. Ce

versité

n'est

que

son

devoir. Il est le

sentant de la

«

seul

et

politesse française

unique repré­
s

.

dans cette

ville nouvelle... à lui seul toute l' «: Alliance fran­

çaise» donc, probablement.
Pour

commencer

temps, il

me

prie

.

et ne, pas

me

de le.conduire à

réservée et de lui offrir

une

faire perdre de
ma petite table

tasse de thé. Ohl il

ne

prend que du thé et des toasts, le matin, et trouve
que les « snappers » frits composent un déjeuner

trop
plan

peu
de

spartiate.

Puis il bâtit

séance

tenante le

journée... �t me l'impose avec une
amicale autorité sVoua m'accompagnez d'abord
ma

..

�277

FLANERIES A AUCKLAND

l'Université, où je dois arriver à 9 heures;

à

suite... ensuite... enfin

En route donc.

...

Voici le Palais de Justice en

-

des arcades
rouges
tour carrée; situation superbe,

briques

avec

Université»

passées

ogivales
vue·

et

une

admirable,

«Palais» la pauvre petite
blottit ses murailles de planches

parc. Tout contre
«

en­

»

à l'ocre

ce

et semble écrasée à l'om­

jaune,

bre de la Justice. On voit que c'est un jeune en­
fant. Tout y paraît à l'état embryonnaire, sauf la

scientifique qui' possède des laboratoires
physique et de chimie assez bien outillés. Mais
n'est pas cela qu'il plaît surtout à mon cicerone

section
de
ce

de

me
«

montrer.

Passons, si

binet

vous

particulier.

le voulez bien, dans

Voici

ma

robe et

ma

Monsieur, je n'enseigne qu'en robe
Voulez-vous que

je

vous

dise

matin, lorsque j'entre id?

ce

et

mon ca­

toque, car,
en toque.

que je fais chaque
que fait M. de Z. tout
ce

qu'il fait? Il va à son thermomètre,
constate la température, et la note dans un carnet.
« Voulez-vous aussi savoir ce
qu'il fait chaque
d'abord? Ce

dimanche que le bon Dieu lui donne?' Eh! bien!
je me lève, je fais ma prière, puis je lis un verset
de la Bible,

un.

verset,

un

seul;

en

français d'abord,

puis j'ouvre mes autres Bibles et je le lis, en an­
glais,
comptant sur les doigts, en allemand, en
hollandais, en russe; en polonais, en italien, en es­
pagnol, et... en gaelic.
-

�278

AUX ILES ENCHANTERESSES

«

VOUS, remarquez, cher monsieur,

(je

n'avais

pas remarqué encore) la collection complète des
volumes du Dictionnaire de Littré. Elle ne me

quitte jamais,
vrons

cette collection.

à la lettre Z

d'Académie, etc.,

...

ici, voyez
J'eus,

etc.

Et, permettez,
de Z...

:

un

(M)

et il reconnut la valeur de

qui

me

Mais

valut le ruban violet

je

de

mes

comme

flâneries

micile où
de Z

...

je

...

observation...

ce

�

à

l'heure de son

fameuse robe et

petite
corriger

une

m'apercevoir que mon in­
simplement enlevé à la quiétude
pour me faire jouir de sa gloire et

commence

terlocuteur m'a

mon
...

officier

l'occasion

jour,

d'écrire à Littré lui-même pour lui faire
observation, lui signaler une erreur à

ou­

me

cours

sonnant, il enfile la

donne rendez-vous à

son

do­

dois faire la connaissance de Madame

n" 2, et de
enfin et me

quive
aller goûter la

ses

quatorze enfants, je m'es­

jette

dans

un

Ferryboat

solitude des forêts de

pins

pour
de l'autre

côté de la baie.

Faute d'avoir osé

pris

la recette des

paraître gourmet, je n'ai
plats de flounders, mais

pas
sur

étiquette accompagnant deux' têtes de Maoris
supérieurement embaumées qui .figuraient dans

.une

vitrine du Museum d'Auckland, où je passai
quelques bonnes heures le lendemain de ce jour

.une

mémorable, j'ai copié les lignes suivantes: «De
la manière d'embaumer la tête de

ses

ennemis

J.

Peut-être que des personnes adversaires à.la fois
de l'inhumation et de la crémation me sauront gré

�279

FLANERIES A AUCKLAND

de leur

communiquer

de

quelle manière, amis

ou

ennemis peuvent passer à l'état de momie. J'a­
joute que les deux têtes que j'ai vues étaient ma­

gnifiques

et avaient conservé

traits et les

poils

l'intégrité

de leurs

même des moustaches et des

cils. Elles étaient tatouées,

ce

qui ajoutait

à leur beauté

encore

ô

plastique. Peut-être, lectrices, pour­
riez-vous vous-mêmes tatouer la tête aimée, après
embaumement, l'art de la peinture est si généra­
pratiqué par votre aimable
Mais voici la recette :

lement

sexe.

Commencez par enlever les yeux, la langue et
les cervelles. Bourrez soigneusement l'intérieur
«

l'étoupe (flax). On met ensuite
1, et on enlève la graisse à
mesure qu'elle coule. Exposer ensuite la tête au
soleil pendant le jour, à la fumée d'un petit feu
pendant la nuit, jusqu'à ce que tout danger de pu­
tréfaction ait disparu.o Pour copie conforme,
de la tête

cuire

au

avec

de

four maori

l'auteur.

Samedi 21 octobre.
Le Waihora arrive demain de

départ

est affiché pour lundi.

avant de

gallery,
•

reprendre

Sydney et son
me dépêche,

Je

la mer, de visiter

encore

l'Art

le Louvre d'Auckland où sont rassemblés

Voir four tahitien.

�280

AUX ILES ENCHANTERESSES

pittoresque pêle-mêle quelques vieux ta­
bleaux de maîtres inconnus, quelques toiles sin­
cères de peintres anglais égarés sur les plages mao­
ries et aussi quelques élucubrations. décadentes
qui ne rappellent que de très loin le néo-impres­
sionnisme de Gaugain et de van Gogh.·
Gau­
gain a trouvé dans la grâce. et la richesse du port
et de la complexion tahitienne matière à des toiles
traitées avec une grande largeur et un sens élevé
de l'harmonie et du rythme des lignes. Ses figures
sont enveloppées dans le fameux cerné noir ou
bleu, et ses toiles qui ne trouvaient pas preneur
à un louis le mètre carré font actuellement prime
un

en

-

sur

le marché de Paris et de Londres.

Le Musée de

peinture d'Auckland contient aussi
historiques sans grande valeur,

tableaux

quelques
Une jeune artiste
sciencieusement
J'ai

était

'une'

noté

en

train d'en élaborer

con­

copie.
musée la collection

épatante
grimaçants et tatoués
à l'œil de nacre centré de jade tirent tous la lan­
gue, fort irrespectueusement, et, détail caractéris­
tique, ne possèdent chacun que trois doigts � la
encore

au

d'idoles maoris. Ces fétiches

main

.

.

Enfin, le dimanche, la veille du départ,
servait

encore un

curieux

aperçu

sur

me'

ré­

le côté mys­

.

tique

de l'âme

anglo-saxonne.
Comme je passais, après le dîner, devant

édifice ressemblant à
ses

larges portes bien

une

salle de concert,

ouvertes d'où

un

avec

s'échappaient

�281

FLANERIES A AUCKLAND

des flots de

vai dans

lumière, je m'approchai

une

sorte de

salle de réunions

maison du

«

peuple',

:et

me

trou­

populaires,.

comme' on

une

aime ·à

dire, chez' nous.
orchestre très complet,
des gentlemen très corrects, et un monsieur aux
Sur

une

vaste

estrade,

un

yeux bleus, en jaquette grise, une magnifique
à la boutonnière qui harangue l'auditoire avec

rose

bonhommie et humour. Les murailles sont déco­
rées de versets

cantiques

se

bibliques

et d'«

appels

résonnante de ténor et la foule
en

'.

De beaux

font entendre. Un soliste élève

chœur. Je

me

sa

voix

le refrain

reprend
une place vide,

suis faufilé à

je dois m'être classé» par ce
fait. si ce n'est parmi les brebis, peut-être parmi
les boucs? Le gentlemen à la veste grise semble
m'avoir pris pour cible et. ne me quitte guère des
mais

je

sens que

«

..

yeux. A un certain moment, l'ordre est donné à
tous ceux qui sont «sauvés, de lever la main.

Tous

mes

voisins lèvent la main. Je

pas, n'ayant pas de goût
tations, mais l'œil bleu,
de Victor

des.

Hugo,

«

comme

bronche

manifes­

pour
l'œil du

«

Caïn,

m'a pas quitté. On demande
Un jeune homme se lève 'et

ne·

témoignages.'

clame:

spécial

ne
ces

Aussi vrai

un

homme sait

qu'il

a

mangé

dîner, aussi vrai je sais que je suis sauvé. ,
'Un capitaine de navire. Suédois, de passage à
Auckland, se lève et dans un anglais pénible dé­
son

clare

qu'il désire

moment,

comme

qu'il est chrétien. A ce «vrai»
ils disent, le monsieur à la veste

dire

�282

grise
dans
veut

AUX ILES ENCHANTERESSES

lève, et dardant toujours son œil bleu
direction, il demande si personne ne
«donner son cœur ». Une, deux, trois per­
se

ma

lèvent la main. Comme le

sonnes

vient

pas, le

back slider

président
(retourné

reconvertir. 'Personne
éclate

avec

et moi

avec

ensemble,
mais pas

...

quatrième ne
n'y a pas de
en arrière) qui veuille se
un chant
ne répondant,
et l'assistance se disperse,
assez rapidement pour que
demande s'il

le monsieur à la veste

rejoigne pour me
poser en particulier les questions qu'il adressait
en public. Je lui sais gré, après tout, de ne .pas
m'avoir interpellé spécialement du haut de son es­
trade et je subis de mon mieux cet interview d'un
nouveau

ne me

genre.

Enfin, enchanté
cours encore une

de

respirer

fois Ia

l'air libre;

je

par­

Queenstreet, pour tomber

en plein air. Mais ici je
quelques' sous. Le cantique
s'interrompt; la capitaine s'écrie: Eh! bless Godl
six pence! Alleluiahl , Et le chœur reprend: Alle­

sur un

meeting

m'en tire

.en

salutiste

donnant

«

luiah.
Le lundi matin

je visitai

encore une

scierie à

bord de la baie. Des radeaux im­

vap�ur

située

menses

de troncs de Kauri de 3 à 5 mètres de dia­

au

mètre couvraient

une partie de l'anse et de nom­
barques apportaient leur cargo» de bois
précieux.

breuses

«

La Nouvelle Zélande, pays essentiellement pas­
toral et agricole, produit en effet des essences de

�FLANERIES A

bois variées et

AUCKLÀND

283

que l'ébénisterie artisti­
que aurait tout avantage à employer, surtout dans
la marqueterie de luxe. Je fis une provision d'é­

précieuses

chantillons et m'assurai enfin la

possession de
néphrite légèrement translu­
à
cette île, la green stone, pierre
cide, particulière
sacrée pour les indigènes qui en fabriquent leurs
beaux blocs de cette

talismans et leurs amulettes.

�TROISIÊME PARTIE

Il.D'Auckland

à Marseille

CHAPITRE X
J.

-

D'Auckland à

Sydney, Melbourne'

et Adélaïde

..

NE nuit noire, brumeuse, où les sinistres
sifflements du vent faisaient gémir les
mâts et les

cordages et craquer la coque
grand navire, le, Waihora défila devant les innombrables petites lumières' des becs
de gaz, longea les rives perdues dans le mystère,
puis tout bruit extérieur s'éteignit et le mouvement
de là houle indiqua que nous avions atteint' la
pleine mer, bien loin des Iles enchanteresses �
en route vers la vieille Europe.
Le lendemain à midi 'nous doublions le Cap
Nord dont la haute falaise tombant à pic indiquait
la limite septentrionale de l'île, et cette vision fut
le dernier adieu à la Polynésie. Dans la brume rodu

�286

AUX ILES ENCHANTERESSES

sée du soir, nous côtoyâmes quelques îlots perdus
et le ciel merveilleux des tropiques s'alluma une

dernière fois au-dessus de

nos

têtes.

Des alternatives de calme et de houle, de soirées
belles comme un rêve ou de nuits d'angoisse où
tout

dégringole

dans le

vaisselle, les carafes
meuses

journées

heures de
sées

sous

albatros,

navire, les gens

comme

la

rappelant les fa­
Bourgogne, des longues

et les verres,

de la

solitude à ruminer de noires pen­
le ciel gris que traverse le vol hardi des
morne

ce

sont là presque tous les souvenirs de

cette courte traversée de

cinq jours que nos grands
pourraient 'effectuer en qua­
paquebots
rante-huit heures à peine.
Le temps devenant affreux, jé me décidai à
quitter la cabine où l'on étouffait et m'amarrai
solidement sur une chaise longue du pont. Là)
je trouvai dans un pesant sommeil l'oubli. des
maux de la terre
et quand je me réveillai, il fai­
sait nuit noire. Je frissonnais et regagnai pénible­
ment ma couchette où je me calai de tous côtés
pour ne pas aller danser au milieu de mes bagages
et des objets variés qui se couraient après à cha­
récents

...

que retour du roulis. La sommelière, au lieu du
petit verre de gin m'en apporta un grand, remède

héroïque!
.en vue

et

je

me

réveillai trente-six heures

des côtes d'Australie.

après,

�287

A SYDNEY

II.
Le

fiord

au

A

-

fond

Sydney.

duquel

se

dresse la

grande

ville

des ports les plus vastes et les plus
beaux du monde. La ville elle-même ressemble à
en

fait

un

San Francisco. Je
de

nouveau.

Mais

n'y
en

vis rien de

dehors de

remarquable

ses

et

artères bordées

gratte-ciels "en herbe », il y a le spacieux
garden, le pendant du Golden Gate Park,
une merveille d'aménagement artistique où la na­
ture exubérante est venue au secours' de l'homme
de

Botanic

pour créer'
des arbres

idyllique. Tous les spécimens
tropicaux y sont représentés, chacun
dans le site qui convient à son galbe et qui le fait
valoir, et les forêts d'eucalyptus géants et de caout­
choutiers touffus prolongent le vaste parc jus­
qu'aux falaises qui dominent la mer et qui rappel­
lent les falaises de la Migliera à Capri d'où l'œil
plonge dans l'infini de l'outremer. Que de belles
heures de douce rêverie je passai parmi ces bos­
quets où le printemps faisait épanouir la florai­
son des orchidées les plus rares. Et cependant jè
m'y traînais péniblement, encore tout courbaturé
un

coin

du dernier voyage.
Le Polynésien, le

paquebot

des

Messageries

ma­

ritimes, devait contourner l'Australie par le Sud;
je résolus de prendre le train et dele rejoindre à
Adélaïde afin d'éviter la traversée
entre le

toujours

continent et la Tasmanie.

'

si dure

�288

AUX ILES ENCHANTERESSES

III.

-

De

Sydney

à Adelaide

en

train.

Le mercredi 1er novembre, nous prîmes donc
l'express de. nuit pour Melbourne où nous arri­
vions le lendemain à midi; Des

pâturages sans fin,
plantations immenses d'abricotiers taillés en
petite boule, de pommiers, de pêchers, de fraisiers,
des landes desséchées, couvertes de bruyère où
courent les inévitables et innombrables lapins, des
forêts d'eucalyptus où s'envolent des corbeaux
blancs, des petites rivières où se prélassent des
des

cygnes noirs, des villes industrielles aux cheminées
empanachées de fumée de houille, des mines d'or
où l'on

a

trouvé tout

pesant jusqu'à 2000

près

de la surface des

onces

pépites

et valant 10.000 Lst.

(comme

celles que j'ai vues au musée de Sydney),
l'on
traverse la rivière Murray. Encore des lan­
el

des, puis des mines de cuivre, des lapins et des
lapins qui bondissent, semble-t-il, sous les roues
du train, de vastes champs d'avoine et de blé, des
vergers, des pâturages, des bruyères, et nous som­
mes enfin sur ,la crête des hauts plateaux qui domi­
.nent la plage d'Adelaide La voie ferrée, par de
longs méandres descend les croupes vertigineuses
du plateau australien et, le vendredi au matin,après
un trajet de 36 heures, 110US atteignons la ville où
le Pplynésien n'étant pas encore annoncé, il nous
faut attendre jusqu'au lendemain. La chaleur y est
suffocante, l'eau rare; .un bain à l'hôtel est hors
..

�EN MER,

D'ADELAIDE

A CEYLAN

289

séjour peu confortable.
éloignée de la mer. li fallut
encore un long trajet en chemin de fer pour at­
teindre le promontoire d'où l'on s'embarque. De
là, un petit launch » nous mena en quelques mi­
nutes jusqu'au grand paquebot qui attendait au
large la malle d'Europe et les passagers.
prix,

ce

rend

qui

Adelaide est

ce

court

assez

«

C'était le samedi 4 novembre 1899
austral

disparut

pu voir ni
ni un seul

IV.

à

nos

yeux

sans

seul

...

le continent

que nous eussions
de ses aborigènes,

exemplaire
kangourou, ni un seul dromadaire.
un

-

En mer, d'Adelaide

à

Ceylan.

T la monotonie d'un

--_..

long voyage en mer
Il
est
vrai
recommença.
qu'un paquebot
de 150 m. de long, monté par quelques
centaines de passagers offre plus de

distraction

qu'un petit voilier comme le Tropic
Birâ,
je ne suis guère entré en contact sur
ferme
avec les Australiens, je trouve ici
terre
mainte occasion d'apprendre bien des choses inté­
ressantes sur ce continent que les cartes géogra­
phiques, au temps de ma jeunesse, représentaient
comme un grand ovale tout blanc et tout vide,
avec un léger liseré ombré, au sud, où figuraient
quatre ou cinq noms de cités embryonnaires.
Comme première diversion, c'est l'arrêt de quel­
ques heures, le mardi, à Albany, autrement nomet si

19

�290
mée

AUX ILES ENCHANTERESSES

King George's Sound,

la dernière,

ou

la pre­

mière ville faisant face à l'Asie.
On appelle le pilote pour entrer dans la baie
dominée par des falaises boisées et des dunes de
sable blanc couvertes de bruyères roses. Un

plage de cette ville en
miniature, qui ne compte guère que ses sept hô­
tels et ses cinq magasins. Cela suffit du reste aux
ébats de quelques centaines de rough riders aus­
launch

nous

traliens,

en

descend

sur

la

partance pour la guerre du Transwaal,

qui profitent de cette dernière escale pour faire
une suprême noce. Ce n'est plus la tenue du régi­
ment qui défilait si fier et glorieux dans les gran­
des rues de Sydney, avec son vieux colonel, géant
de plus de six pieds de haut, sanglé dans sa tu­
nique vermillon qui arrachait sur son passage des
hourrahs frénétiques. Ici les joyeux condottieri à
la face enflammée donnent fort affaire

melières des bars
de leurs

os

...

ils vont être

plutôt

sevrés de

la terre africaine, et combien
blanchiront au soleil du pays des dia­

là-bas,

caresses,

aux som­

sur

mantsl Ce lieu offre aussi la dernière occasion de

emplettes de produits du terroir: boome­
traqueurs indigènes, superbes peaux
d'opossums, fleurs d'immortelles et groseilles «du
Cap '.
Dès le départ d'Albany et jusqu'à Marseille, le
temps le plus radieux nous a tenu fidèle compa­
gnie, et la chaleur croissant à mesure que nous
nous rapprochions de l'Equateur nous a forcés à

faire des

rangs de

�EN

mettre de

MER. D'ADELAIDE A CEYLAN

nouveau

costumes

toile blanche et

en

casques coloniaux.
Les poissons volants et les

2\)1

phosphorescences

ont reparu. Les nuits sont calmes et

radieuses;

on

le pont comme dans un salon aé­
promène
on
même
rien;
y passer la nuit sur une chaise
peut
longue, et la société est agréable et variée: des of­
sur

se

ficiers et explorateurs anglais, un bon abbé qui
joue aux échecs avec un fonctionnaire, Nègre de
la Martinique, et des commerçants australiens qui
vont vendre leur laine et leur viande réfrigérée à
Londres. Un passager de marque est le capitaine
Vere Barclay, le premier explorateur anglais qui
traversa le continent australien du sud

1876. Parti de Port

Augusta,

Darwin, ayant franchi

il

au

atteignit

extrêmes est actuellement

truction et

a

en

Port

3600 kilomètres à dos de

dromadaire. Un chemin de fer reliant

points

nord

(1899)

ces

deux

en cons­

atteint le 1400me kilomètre.

premières et de secondes
qui a permis d'octroyer à

Les passagers de

sont

cha­

peu

nombreux,

cun

de vastes cabines pourvues de vrais lits de fer,
électrique et de ventilateurs. Finies les

ce

de lumière

fameuses couchettes

superposées! Au

salon des

secondes, pendant les repas, le ventilateur,
sorte d'écran

un

des charnières

pivotant
plafond est actionné par un domestique
hindou. Aux premières, ce sont les ventilateurs
électriques à hélice.
En route, on nous apprend que la «Fin du
panka,
fixées

au

sur

�292

AUX ILES ENCHANTERESSES

monde,

a

été fixée

du soir. C'est

res

beau

lundi 13, entre 2 et 5 heu­
heure très agréable, et, si le

au

une

temps continue,

nous en

fortablement installés
belle

e

La

fin

mer

je puis

sur

jouirons bien

le pont, et

con­

ce sera une

s.

le.paquebot si stable que
plaisir de croquer mes com­

est si calme et

m'accorder le

pagnons de voyage.
La veille de cette «fin du monde',

trouvions de

nouveau

nous nous

à la latitude de Raïatea et le

voyage était devenu un vrai voyage de plaisance.
L'officier mécanicien nous invite à visiter les
chambres des machines. Il y règne une tempéra­
ture constante de 45 à 50°, et des Arabes presque
nus

remplissent

les fonctions de chauffeurs; ils

ne

demeurent dans cette fournaise que 8 heures sur
24. C'est déjà énorme et plus d'une fois un mal­
heureux Arabe

que de

a

reprendre

préféré
son

se

jeter

à la mer

plutôt

service 1

Sur.un ordre donné par notre cicerone,

four, et le mécanicien
présente une poignée de neigel de belle neige
blanche, qui paraît décidée à ne pas fondre dans

vre

.la porte blindée d'un

on ou­

...

nous

l'étuve environnante. Les machines,

duisent continuellement la

en

effet; pro­

glace nécessaire

aux

chambres

réfrigérantes où on nous montre des
milliers de quartiers de bœuf et de mouton dont
s'approvisionne journellement le petit monde que
nous sommes.

Il est

une

des îles enchanteresses du

Pacifique

�EN

qui

a

reçu,

tact de la

MER, D'ADELAIDE

A CEYLAN

293

que tout autre, le désastreux con­
blanche et qui, malgré la splendeur

plus

race

nature; ressemble plus à un paradis perdu
un
qu'à
séjour de délices: c'est la Nouvelle-Calé­
le
lieu de déportation de la France. Certes
donie,
de

sa

ils sont

encore

mère-patrie
salubres de

abject

doit

privilégiés,

les condamnés que la

exile, car le climat est un des plus
l'univers, mais la promiscuité du vice
y

en

rendre l'habitation détestable

fonctionnaires et

aux

malheureux

aux

déportés poli­

tiques.
Le frère F

...

qui

en

revient

me

raconte bien des

choses intéressantes dont

quelques-unes méritent
parait qu'il est à peu près impossible
aux libérés de se régénérer. L'argent qu'ils ont
gagné pendant leur captivité leur est remis à
la sortie du bagne. A ce moment, le dilemme sui­
vant se pose au déporté: ou bien il a été
condamné à plus de cinq ans, et alors, bien que
libéré, il doit séjourner pour le reste de ses jours
mention. Il

ou bien, soit que sa
condamnation n'ait pas atteint cette norme, soit
par l'effet d'une grâce accordée pour service rendu

dans la Nouvelle Calédonie;

héroïque, il lui est permis de rentrer en
Quelques-uns profitent de cette autorisa­
tion, changent de nom et essayent de se créer
ou

action

France.

une

vie nouvelle dans

une

contrée où ils sont in­

Plus d'un forçat libéré est ainsi devenu
citoyen respecté et même influent d'une autre

connus.
.

un

colonie, même de Tahiti. Mais combien imitent

�294

AUX ILES ENCHANTERESSES

ceux

de la

jours

sur

première catégorie,

et restent pour tou­

le sol maudit où les autres libérés s'em­

pressent de les exploiter et de les dépouiller. Le
petit magot accumulé à la sueur du travail forcé

rapidement converti en petits verres de liqueur
payés aux camarades. La population blanche de
est

Nouméa compte 10.000 âmes et boit de mille à
cents barriques de vin de France par moisl

quinze

Et le libéré

ne

tarde pas à retourner dans

son

enfer 1
Le frère F

...

et ses

collègues dévoués

leurs efforts à sortir de cette

consacrent

gehenne quelques

malheureux libérés

qu'ils engagent à leur service.
Lui, par exemple,
paie son domestique qu'au
bout de l'an, et au lieu de lui remettre les 400
francs gagnés, il les dépose à la Banque où sa pré­
ne

est nécessaire pour les retirer. A part cela, il
lui donne que 20 sous chaque dimanche. Quant
aux habits, il lui fournit des bons pour se les pro­
sence

ne

curer.

Et quand le pécule

sera

diera l'heureux garçon sur le
partance pour la France.

suffisant,

on

expé­

premier paquebot

Le mercredi 15 novembre, la

«

en

fin du monde»

franchissons

l'Equa­
qui porte
à la reconnaissance envers le pauvre Hindou qui
tire notre panka. Cette reconnaissance s'exprime
sous la forme tangible de demi-roupies qui ont le
don d'illuminer la face obscure du Cinghalais et
de tripler le nombre des salams qu'il nous prodin'ayant pas

eu

lieu,

teur à midi. Il fait

une

nous

chaleur excessive

�EN

'gue

près

en

MER. n'ADELAIDE A CEYLAN

toute rencontre.

les calculs du

à 2

Demain,

capitaine,

nous

295

heures, d'a­

devons être à la

hauteur du phare de Point de Galles, l'extrémité
sud de

Ceylan.
jeudi,

En effet
se

dresse

sur

la

à 2
mer

heures,

un

petit

bâton blanc

bleue. Bientôt toutes les lu­

braquent vers le rivage fascinateur, el
jeu
palets de caoutchouc est délaissé par les
plus fanatiques joueurs.
Une immense ligne de sable rose couverte d'une
frange interminable de cocotiers verts, et bien tôt,
par-dessus s'élèvent en étages des collines de plus
en plus élevées qui vont se perdre dans les nuages.
Une barque de pêche avec sa voile carrée toute
dorée et ses deux petits focs triangulaires, un à
l'avant, l'autre à l'arrière, passe à portée de canon.
Sous les cocotiers, un village indigène qui rap­
pelle ceux des Tuamotu. On ne perçoit pas en­
core les habitants, mais bien un cerf-volant qui
flotte gaiment.
Voici maintenant le Mont Adam, haute pyra­
mide se perdant dans la brume. Juste à six heures,
le soleil se couche dans une gloire tropicale, sa­
nettes
le

se

des

luant l'île enchanteresse de l'Océan

Paradis terrestre.

Indien, le

�296

AUX ILES ENCHANTERESSES

V.

AR

un

-

Colombo.

superbe

clair de lune.

nous

stop­

milieu de la rade, parmi les
pons
mastodontes dont les machines grincent,
au

hissant

aussi,
va

allons

nous

les

sacs

de

charbon.

«faire du charbon

s

Nous
et cela

rendre le bord intenable. Le mieux est d'aller

passer 24 heures à terre. Chacun cannait la récep­
tion injurieusement bruyante que les Cingalais
aux misérables passagers que le caprice
de leur destinée force à fouler le sol merveilleux

réservent

de Colombo.

Lorsque,

dans le

vacarme

assourdissant,

on

est

enfin parvenu à sauter dans une pirogue, qu'on a
gagné la rive, subi plusieurs altercations violentes
au sujet des taxes et des pourboires, on s'engouf­
fre au plus vite dans le Hall ventilé à l'électricité
du Grand Oriental Hotel où l'on retrouve la paix
et l'usage de ses sens, non sans avoir subi les ser­
vices de cinq, six ou dix serviteurs avant de pou­
voir gagner son lit. Il y a celui qui vous ouvre la
porte de l'hôtel; celui qui vous conduit .au bureau;
celui qui, au travers du labyrinthe inextricable des
corridors vous mène à votre chambre; celui qui
ouvre la porte de votre chambre, celui qui y dé­
pose votre valise, celui qui vous apporte de l'eau,
etc., etc. Et tous, après un gracieux. salam, tendent

�297

COLOMBO

leur main d'ébène

en

exhibant leurs dents écla­

tantes et l'éclair de leurs yeux brillants.

Comme
me

je

trouver

me

réveille à

cinq heures, heureux

l'écorce terrestre, et

sur

sous un

de

bon

moustiquaire, je m'aperçois avec étonnement que
ma fenêtre est garnie d'un grillage mobile, C'est
pour me préserver de l'audacieuse troupe de cor­
beaux qui, non contents de faire le service de pro­
preté de la voirie, ne se gênent point pour entrer
dans les

chambres,

comme

chez

eux.
un

Euro­

sait, le jinrickshaw, petite

«car­

Le seul moyen de locomotion, pour

péen, est,

on

le

à deux roues, tirée par
noir que la nuit et aussi nu que

riole

1&gt;

radis terrestre

après

un
son

indigène

aussi

ancêtre du Pa­

la chute. Les débats relatifs

au prix de l'heure et au paiement prennent des
proportions homériques et la fin de chaque pro­
menade se termine par des bordées d'injures dis­
tribuées dans toutes les langues de la terre 1
Cependant on se met en route et chaque minute
réserve un nouveau sujet d'étonnement. Les mas­
sifs éléphants passent solennels sous l'arceau des
flamboyants qui encadre les routes de terre bat­
tue rouge brique. Les petits zébus traînent des at­
telages aux roues pleines, comme du temps des

Romains. La variété des costumes et des types, la­
richesse prodigieuse des étalages en plein vent, le
aux fruits, les boutiques où
plein air, les peaux de tigres, les
étoffes brodées, les bijoux vrais ou faux, tout cela

pittoresque

du marché

l'on coiffe ,en

�298

AUX ILES ENCHANTERESSES

forme

mélange extraordinaire

un

et éblouissant

dans le flamboiement violent du soleil.
Mon rickshaw

me

transporte enfin

en

dehors

de cette cité

bruyante, et contournant un char­
ombragé de cocotiers, de manguiers et
d'arbres à pain, mon lascar m'arrête devant un
temple boudhiste. Un jeune homme parlant cou­
ramment l'anglais me fait les honneurs de salles
mant lac

où les boudhas de bronze succèdent

aux

boudhas

d'ivoire et d'ébène. Parmi tant de
à la muraille

une

dieux, je note
représentant le Prince
plâtre de Napoléon lerl Des

chromo

de Galles et un buste

en

disposés devant toutes ces divinités s sont
chargés de petites fleurs bleues. Le cicerone m'en
autels

«

offre une,

puis

ensuite

main pour

sa

vant pas le

il

tend la boîte à offrandes et
son

propre compte. Ne frou­
il essaie de m'em­

pourboire suffisant,

de remonter

pêcher

en

rickshaw. Sur tout le par­
temples, des men­

autour des lacs et des

cours

diants horribles
vous

me

de

jettent

voiturette et

se

ou

des fillettes toutes

petits bouquets

nues

qui

de fleurs dans la

mettent ensuite à l'escorter à la

ce que, las de leurs importuns
leur ait lancé quelques sous.

course

jusqu'à

appels,

on

Nulle part je n'ai vu une telle exploitation des
étrangers 1 Devant l'Hôtel, un charmeur de ser­

pensionnaire et exécute le tour
manguier. Il ne manque pas de
s'indigner bruyamment lorsque le pourboire lui
pents exhibe

bien

connu

son

du

�299

COLOMBO

parait insuffisant.
blanches

Les

...

On

n'accepte

ici que les

pièces

et encore!

quelques co-passagers

du

Polynésien

des­

cendus ici prennent en commun le tiffin, c'est le
nom du lunch dont le plat de résistance est le fa­
meux curry. Mes amis anglais m'avertissent de
n'offrir que le quart du prix demandé pour les di­
vers « souvenirs ». Je ne tarde pas à vérifier l'ex­

cellence de leur

e

tuyau

»

et

je puis,

sans

être

trop carotté », me procurer de jolies étoffes bro­
dées et des coffrets en bois de santal artistement
«

travaillés.

Encore

un tour à pied avant de reprendre la
Quelle foire! quel brouhaha indescriptible!
Les changeurs de monnaie, les guides, les mar­

mer.

chands de
les

timbres-poste, les lanceuses de baisers,
lépreux quémandeurs, les groupes déguenillés

mangeant le riz

équipages

bord de la route, les riches
Anglais, conduits par des cochers

des

au

superbe livrée, les soldats indi­
gènes à la figure martiale, les joueurs de golf qui
vont prendre le train pour Nuwara Eliya, les mar­
chands de thé, de drogues, de peaux, les musul­
mans en turban et les Cingalais en chignon, tout
ce monde se coudoie, grouille, rampe, court ou
chevauche sur le sol d'ocre rouge, tableau prodi­
gieux dont les yeux finissent par se fatiguer.
et des grooms

Aussi est-ce

pont de

notre

en

avec

délices que nous regagnons le
noir de charbon, mécon­

Polynésien,

naissable. Une multitude de gosses, debout dans

�300

AUX ILES ENCHANTERESSES

pirogues semblables à celles de Tahiti ou sur
simples planches, nous donnent une représenta­

des
de

tion de leur genre. Brâmant le Toraroboum-âi-él
scandé par le battement rythmé de leurs bras nus
contre le torse, ils

s'interrompent parfois pour
langues, offrant de

hurler dans toutes sortes de

plonger

pour

attraper la

menue

monnaie que les

passagers s'amusent à leur jeter. Cela ne cesse pas
pendant deux heures de temps, et pas un sou ne
se perd. Aussi adroits que des canards sauvages, ils

plongent sous le bateau et réapparaissent exhibant
triomphalement la monnaie avec une affreuse gri­
mace de leurs faces simiesques. L'un d'eux a vu
son bras droit emporté par un requinl Et nonobs­
tant, il continue à battre du bras gauche son tara­
raboum-di-ê. Enfin

un

bambin de six

ans

pas

plus, grimpe-au bastingage, escalade les haubans
et plonge de cette hauteur, réapparaissant de l'au­
tre côté du paquebot!
A cinq heures du soir, les hélices se mirent enfin
en

mouvement et

nous

défilâmes devant

un

navire

de guerre russe en route pour Vladivostock. Les
marins des deux nations « amies et alliées). se

prodiguèrent
de l'Inde alla

les hourrahs etles
se

perdre

saluts,

et la terre

dans, les brumes

laisser de cuisants regrets.

sans me

�VI.

De

-

Ceylan

à Marseille.

IJIJIW"_'-'llIl1'EN est fait de la monotone solitude des
mers, des journées où la principale pré­

occupation

est l'état du

ciel, le caprice

des courants et des vents, où le passage
d'une modeste mouette est un événement comme
le bond du

volant

poisson

ou

la fumée incertaine

d'un invisible navire.
Nous

sommes

plus fréquentés

maintenant dans les parages les
mers équatoriales et sur la

des

surface aussi calme

nappe huileuse, les na­
vires, les rochers déserts, les iles et les caps passent
comme en une

qu'une

rapide

vision

cinématographique,

appelant l'attention tantôt à bâbord, tantôt à tri­
bord, tantôt des deux côtés à la fois.
Nous filons seize bons nœuds à l'heure, et don­
nons la chasse aux navires partis avant nous.

L'Ophyr,

de 1'« Orient Line

7&gt;,

qui avait

42 heures

quittant Adelaide, n'en avait plus que
départ de Colombo et, aux applaudisse­

d'avanceen
29

au

ments des passagers et de

sâmes

ce

presque

l'équipage, "nous dépas­

navire avant d'arriver à Suez. C'était

une

question d'amour-propre national!

�302

AUX ILES ENCHANTERESSES

Encore

tiers,
dès

ce

ou

réminiscence de la

coco­

Polynésie,

el

plus que des apparitions
des déserts de sable. Voici le Cap

moment

rocheuses

île basse, couverte de

petite

une

comme une

ce ne

sont

Comorin, puis, là-bas, dans la brume du soir, l'île
Le

Socotora.

de

soleil

disparaît dans un ciel
glorieux et
jouissons d'un spectacle rare
et inoubliable: le rayon vert succède pendant
quelques minutes aux dernières flammes fulgu­
nous

rantes de l'astre abîmé dans les

où des rochers

pièce

fantastiques,

flots,

au

moment

s'élevant tout d'une

à 300 mètres de haut, s'embrasent à l'avant

du navire: les

rocs

de Darzi et de Samieh, dont la

résonnance arabe dit notre

de

proximité

l'empire

de Mahomet. En effet, nous entrons dans le golfe
d'Aden après avoir passé le Cap Guardafui pen­
dant la nuit.
Les deux continents sont

en vue:

bie où fleurit encore à l'heure

qu'il

la côte d'Ara­
est la hideuse

traite des esclaves, et la côte de Somalis, dange­
reuse par la férocité des nomades qui l'habitent.

Aujourd'hui,

émouvante cérémonie à bord. Un

soldat d'infanterie de marine est mort. Très
lade

déjà, il revenait

du

Tonkin;

et

on

va

ma­

l'im­

merger.
Il est neuf heures du matin. Une porte de fer
s'ouvre sur le flanc du paquebot. Marins et soldats
se

rangent silencieux et recueillis derrière leurs of­

ficiers

en

d'enlever

petite
son

tenue. Plus d'un marsouin oublie

béret

...

l'officier doit le

rappeler

à

�303

DE CEYLAN A MARSEILLE

voix basse

aux convenances

telots du bord

de l'heure. Huit

ma­

tenue descendent l'es­

grande
principal, portant par les coins un sac
de toile à voile dans lequel le corps du tré­
passé est cousu, enveloppé dans les plis du dra­
peau tricolore, avec un gros poids fixé à ses pieds.
Le sac est déposé sur une planche placée en bas­
en

calier

travers de la porte de fer. Le navire stoppe.
Favier,
Mgr.
Evêque de Pékin, récite des prières
en latin, puis il asperge d'eau bénite et son geste

cule

en

est imité par les officiers

présents.

Le maître d'é­

lance deux coups de sifflet longs et stri­
dents. Les matelots font légèrement basculer la

quipage

planche. Dans le silence solennel on entend le bruit
léger du corps fendant l'onde limpide quelques
...

remous, et tout est fini. Le vieux marin referme

la

porte

de fer. Dans la cabine commune, les

gais

propos reprennent leur cours, les cigarettes s'allu­
ment et dans un coin, le coffre de chêne marqué

d'une croix et de deux initiales cache

aux

regards

curieux les hardes du pauvre soldat, les coffrets de
laque et le beau kimono qu'il rapportait à sa
«

payse

s

qui

l'attend

au

S'il eût vécu

encore

Jeudi, le 23,

nous

pays Breton.

quelques heures, il eût, ce
soir, revu pour la première fois l'Etoile Polaire, le
phare éternel vers lequel ses ancêtres adressaient
leurs prières dans les longues traversées.
franchissons le fameux dé­

troit de Bab-el-Mandeb dont
tenir le

nom

forçait à
Géographies )

on nous

barbare dans les

«

re­

de

�304

AUX ILES ENCHANTERESSES

notre enfance. On

l'appelait aussi, je crois, les
Portes de la Mortl Une forteresse anglaise, Perim,
hérissée de canons et surmontée d'un sémaphore,
commande le détroit qui n'a rien de sinistre au

lever du soleil. D'un côté les hautes montagnes de
l'Arabie profilent leurs contours harmonieux dans
brume bleuâtre et

s'étagent à l'infini, jusqu'à
mystérieuse Mecque vers laquelle le regard
de millions de croyants se dirige chaque soir à
l'heure de la prière. De l'autre, ce sont les hautes
une

cette

montagnes de l'Afrique, bleues et
mier

roses.

Au pre­

bâbord, le rocher rouge de Périm,
plan"
à
falaises dénudées, sèches, grani­
les
tribord,
et,
à

tiques, bordées de canons turcs. De petites mai­
cubiques toutes blanches se blottissent à l'om­

sons

bre de

ces

rochers.

immédiatement le cap sur le
cessé. Une chaleur intense aug­

Nous mettons
nord. La brise

a

mente d'heure

en

fournaise de la Mer
le dernier
.

soupir

heure;

Rouge.

nous

sommes

dans la

Un second soldat rend

.

Gare à la réverbération des flots; elle

décuple

l'ardeur du soleil et peut provoquer des accidents
mortels; aussi, les jours se passent-ils dans les

cabines, où le costume initial de l'humanité est de
rigueur. Le soir seulement on monte sur le pont

suffoque encore par 34° centigrades. La
bibliothèque du bord est heureusement assez bien
où l'on

y trouve entre autres la collection de
la Revue Bleue et les ouvrages de Zola qui est de-

fournie;

on

�l
305

DE CEYLAN A MARSEILLE

tout à coup
dans 1'« Affaire ».

sympathique, grâce

venu

Par bonheur, le samedi, le vent
se
a

met tout doucement de la

presque froid. C'est

a

sauté et la bise

partie.

V ers midi

soir-là que

ce

à son rôle

nous

on

avons

rattrapé l'Ophyr.
Dimanche matin,

une

vision

grandiose

et vrai­

montagne sacrée du peuple
de Moïse, le Mont Sinaï, se dresse là-bas, à l'avant,
dans la buée céruléenne, toute mouchetée de petits
ment émouvante: la

nuages blancs qui se forment et s'évanouissent en
quelques instants. Par delà l'outremer foncé et
lourd s'étendent des collines d'un fin sable rosé.

Les ondulations du terrain sont

légères ombres
dent

vers

les et

l'infini

figées:

A midi

bleues

qui

comme

se

des

indiquées par de
dégradent et se per­
vaguelettes immobi­

c'est le désert.

nous

jetons

l'ancre devant Suez. Nous

immédiatement environnés de barques à
la voile latine d'où les Arabes en fez nous apos­
sommes

gesticulant. Ils montent à l'abordage,
plus petit brin de cable et inondent
le pont de leur bric-à-brac, d'atroces objets-sou­
venirs fabriqués évidemment à Nüremberg: col­

trophent

en

s'aidant du

liers

bois

d'olivier, étuis, bourses, encriers,
portant le nom de Jérusalem,
à volonté, timbres,
de la Mecque ou du Caire,
monnaies, photographies, tout le banal déballage
en

ronds de serviette

-

de l'industrie si moderne

qu'on pourrait

dénom-

20

�306

AUX ILES ENCHANTERESSES

juste titre: l'exploitation

à

ner

des voyageurs

can­

dides.
Un transport chargé de troupes qui vont se faire
au Transwaal pour la gloire d'Albion nous

tuer

force à attendre le libre passage. Peu après, c'est
un transport des Etats-Unis, garni de troupes pour
les Philippines; celui-ci est une capture faite à

Santiago de Cuba; enfin, un transport turc chargé
jusqu'à la ligne de flottaison, sur lequel s'alignent
en

silence les faces brunes coiffées du rouge fez
encore un navire Russe pour l'Extrême­
...

puis

et

Orient...

on

croirait

se

temps

en

de guerre uni­

verselle.

Rien

repose mieux le cœur de cette pénible
vision que le spectacle du canal dans la nuit étoi­
lée. Les projecteurs des navires éclairent de leurs
ne

rayons immenses les plaines ondulées qui semblent
des champs de neigel Et puis, quand le jour vient,
une modeste oasis,
bananiers, quelques
case

blanche d'un

solitaire dattier,

un

cactus

en

gardien

fleurs

quelques
ombragent la

isolé. Des chameaux

défilent lents, lourds et sérieux le long de la rive
desséchée et de
le fusil

en

temps

en

bandoulière

temps un rapide cavalier,
porteur d'eau à che­

ou un

la croupe d'un bourrico.
Nous descendons à terre à Port-Saïd le lundi

val

sur

matin, pendant que le paquebot fait du charbon.
Un tour dans la ville donne
peu

engageante

Qu'est-ce

une

idée misérable et

des cités modernes de

que la saleté

proverbiale

l'Egypte.

des bas quar-

�307

DE CEYLAN A MARSEILLE

tiers de

Naples

Said? Et tous

en
ces

hideux de mendiants,
rées par

de celle de Port­

comparaison

enfants traînant leurs haillons

l'ophtalmie,

avec

les

paupières défigu­
qu'ils ne

bordées de mouches

songent pas même à chasser!
Heureusement que nous partons à 11 heures
déjà, longeant la gigantesque jetée que termine la
statue de Ferdinand de

Et

nous

Lesseps.

voilà dans la Méditerranée!

D'autres îles vont défiler
d'une

a un

passé glorieux

sous

et

sa

nos

yeux. Plus

beauté est d'un

genre totalement différent de la beauté polyné­
sienne: le dernier mot de la culture esthétique

n'est-il pas à l'antipode du primitif chaos qui
donne tant de saveur aux terres de l'Océan Pacifi­

que? Mais elles

sont

belles, les îles, toutes! Et

enthousiasme pour les unes ne
que j'éprouve pour les autres.

me

gâte

mon

pas celui

tropicaux. Déjà voici le
européen!
Dans l'éther décoloré, l'île du Roi Minos profile
.ses hauts sommets tout blancs de neige. De la
neige! Combien d'entre nous n'en ont pas aperçu
depuis de nombreuses années!
Et voici maintenant l'Etna avec son capuchon
blanc et son petit panache de fumée.
Dans la nuit tombante, les longues rangées de
becs de gaz dessinent les quais des vieilles cités :
Messine et Reggio. Ensuite c'est un tourbillon de
Adieu,

les beaux ciels

vrai ciel du décembre

�308
feu

AUX ILES ENCHANTERESSES

qui rend l'obscurité plus

épaisse,

et la colore

d'un bleu violent: la flamme du Stromboli.
Vers minuit, des formes vagues et mystérieuses
surgissent à tribord; l'œil éclatant d'un phare
c'est Capri.. l'tle des grottes féeriques, des falaises
gigantesques et des oliviers chatoyants, Capri et
ses palais en ruines évoquant perpétuellement le
souvenir du plus cruel des tyrans parmi les myrtes
et les roses, les orangers et les jasmins.
...

La vision enchantée s'évanouit, la nuit passe;
l'aube renaît, l'aube du 1er décembre. Une longue
ligne rosée se dresse à l'horizon. Marsouins et ma­
telots entonnent
((

en

chœur le chant bien

Voilà, voilà la France

•.•

»)

Et le soleil levant dore les falaises

tées, les derniers contreforts des

connu:

mouvemen­

Alpes maritimes,
palpite dans la grande cité
blanche des Phocéens, pendant que là-bas, là-bas,
si loin, la nuit descend sur les pics solitaires où
les dieux seuls habitent, aux Iles enchanteresses.
et la vie s'éveille et

�Table des Matières

Pages

Préface.

7

PREMIÈRE PARTIE
De Paris à San-Francisco

CHAPITRE I. De Paris à New-York

Bourgogne
CHAP.

CHAP.

II.

III.

sur

la
9

.

De New-York à San Francisco
en 103 heures

16

A San Francisco.

32

DEUXIÈME PARTIE
Aux Iles enchanteresses de l'Océan

Pacifique
CHAP.

IV.

La traversée de l'Océan Pacifi­

que

en

voilier

•

41

1. De San Francisco aux Iles Marquises.
II. Une journée à Nuka-Hiva (Mar­
III. Des Marquises à Tahiti.
quises).
-

-

CHAP.

V.

0 Tahiti

89

�310

CHAP.

AUX ILES ENCHANTERESSES

VI.

A Raïatea-la-Sacrée

125

Il. Notre Fetii
1. De Tahiti à Raiatea.
et notre Faa-amu.- III. Alacuisinede
mon fetii.
IV. La pêche des perles
V. Une-ascen­
et la pêche aux rama.
sion au Mehani (Raïatea).
VI. La
VII. La guerre.
mort de Tetuanui.
VIII. Le soldat Matapo.
IX. La
capture du grand chef Teraupo.­
X. Après la guerre. Fête du 14 juillet.
Les Himene. Mœurs indigènes.
XI.
Le dimanche indigène.
XII. Visite à
l'école d'Avera.
XIII. Au Marre de
XIV. Les Umuti.
Tevaitoa.
-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

CHAP.

VII. Huit

jours

à Borabora

222

CHAP. VIII. De Raïatea à la Nouvelle-Zélande.
1. Le
-

241

Il. De Tahiti à Mauki.
départ.
IV. De Raro­
Rarotonga.
-

III. A

-

tonga à Auckland.

CHAP.

IX.

269

I. Six jours à Auckland.
à Auckland.

-

Il. Flâneries

TROISIÈME PARTIE
D'Auckland à Marseille

CHAP.

X.

285

1. D'Auckland à Sydney, Melbourne et
II. A Sydney.
Adelaide.
III. De
IV. En
Sydney à Adelaide en train.
V. Co­
mer, d'Adelaide à Ceylan.
VI. De Ceylan à Marseille.
lombo.
-

-

-

-

-

�Table des Graoures

Pages

La Mer de corail

4

Le Marre

17

Aux Tuamotu

33

.

La Nuit de Tahiti.
Amuraamaa

49

Cascade de la Faataua

81

Le Récif de Raiatea

Plage d'Opoa

65
97
113

.

Le Feu.

129

Retour de Pêche
Au Bain
Matin à Borabora

145
161

.

•

177

L'Eléphantiasis

193

Le Bain.

217

o Tahiti.
La

Upaupa

249
.

265

�·

A

partir

du

JO'.Aoûl 1911.

Mujoratioll lClllporaire
sur

de Q so
tous les vulu mes à 3.50

Décision du Sy,rdi('..at des r�di(eul's
du 27 Jilin '1917

LIBRAIRIE

l'AYOT &amp; C'"

(

��</text>
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                <text>Livres libres de droit qui proviennent de la Bibliothèque de l'Université de la Polynésie française (BUPF), du Service du Patrimoine Archivistique et Audiovisuel (SPAA) de la Polynésie française ou de collections privées.</text>
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              <text>Souvenirs d'un voyage exécuté en 1886-1897&#13;
Première partie : De Paris à San-Francisco&#13;
Deuxième partie : Aux îles enchanteresses de l'Océan Pacifique&#13;
Troisième partie : D'Auckland à Marseille</text>
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              <text>19ème siècle</text>
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