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                  <text>�ENTRE

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1 881

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CiO,

LIBIUlRES

BBAUX-AR'l'S,
A

MAISON

1 88

(

-ÉDITEURS

5

NANCY

�PRÉFACE

L'auteur de

ces

récits est l'un des officiers

plus distingués de notre marine,
que les hasards de sa profession ont promené sur
toutes les mers, conduit sur tous les rivages et
envoyé sur la plupart des champs de bataille où,
dans ces derniers temps, la marine a joué un

généraux

les

rôle si considérable.
Il s'est donc trouvé

bonne

position pour
métier à fond et aussi pour cons­
tater le prodigieux développement de la race
connaître

en

son

européenne hors d'Europe.
Il est aujourd'hui gouverneur

de ,la Marti­

mque,

Quoique

les pages que M. l'amiral Aube

a se­

mées dans la Revue des Deux-Mondes sur la marine
et les marins soient

tion,

surtout à

remises

sur

AUBE.

Te

un

très-dignes

de fixer l'atten­

moment où tant de

chantier, réformées

ou

choses sont

rajeunies,
*

�PRÉFACE.

VI

nous avons

blic des
Trois

les yeux du pu­
d'un intérêt plus général. Dans

préféré placer

œuvres

de campagne

sous

Sénégal nous assistons
entreprises par lesquelles M. le général
Faidherbe nous a assuré la possession d'une
partie du territoire de cette colonie. Ces hardis
faits d'armes sont racontés d'une façon qui ne
peut manquer de faire une vive impression sur
le lecteur. Il y apprendra à connaître ce pays
sur lequel se porte aujourd'hui l'attention, et
ans

au

aux

que l'auteur fait revivre dans une série de ta­
bleaux et de scènes aussi bien observés que bril­
lamment

peints.
chapitres qui suivent sont consacrés à
l'Océanie, à ces races à la fois féroces et char­
mantes, que, malgré nos conseils, notre exemple
et notre tutelle, nous n'avons pas encore pu faire
passer de l'enfance à l'âge mûr, et qui, vraisem­
blablement, n'entreront jamais dans le grand
courant de la civilisation européenne. Les dé­
mêlés de ces populations avec les représentants
'des grandes puissances maritimes et les riva­
lités de ces puissances entre elles, y sont saisis et
étudiés avec une remarquable supériorité. A ce
titre, l'ouvrage de M. l'amiral Aube nous paraît
posséder une importance -de premier ordre. On
Les

�PRÉFACE.

VII

n'y rencontrera pas avec moins de curiosité les
physionomies de ces missionnaires français, an­
glais on allemands, de ces colons ou de ces aven­
turiers que la vieille Europe essaime avec tant
de prodigalité sur lès quatre autres parties du
monde, et qui s'y livrent, les uns au nom du
Christ,

ceux-ci

au

nom

du dieu

dollar, à des

luttes

qui, pour avoir un théâtre restreint et
peu connu, n'en ont pas moins une importance
qu'il serait imprudent de perdre de vue. Quel­
ques-uns ,de

complètent

ces
ce

des mots, celui
d'un écrivain.

portraits sont d'un maître, et
qui est, au meilleur sens
d'un politique, d'un penseur et

livre

LES

ÉDITEURS.

�ENTHE

DEUX CAMPAGNES

TROIS ANS DE CA�lPAGNE AU

Le 12 mai

SÉNÉGAL

reçus l'ordre de prendre à:
Rochefort le commandement de
aviso à va­

1859, je

l'Étoile,

peur de 100 chevaux construit pour la navigation.
du Danube. La guerre imminente en ce moment
avec l'Autriche avait fait
changer la destination de
ce

bâtiment. Au lieu d'aller

protéger

nos

intérêts

commerciaux dans des pays européens, l'Étoile était
appelée à la station du Sénégal, et devait faire partie

de

ces

qui, par le grand fleuve
marigots de son delta, font

nombreux steamers

africain

et les

nombreux

rayonner notre influence de Saint-Louis

sur

les con­

trées environnantes.

Le 22

d'Aix;

juin à midi, J'Étoile quittait la rade de l'île
�er juillet à minuit, nous laissions tomber

le

,.AUBE.

1

�2

TROIS

ANS

nE

CA�!PAGNE

l'ancre devant Santa-Cruz de

Ténériffe; le 10, après

relâche de

cinq jours employés à compléter nos
approvisionnements, nous reconnaissions la terre
d'Afrique, dont les dunes stériles se déroulaient à
perte de vue sur notre gaucbe, océan de sable aussi
monotone, aussi perfide, aussi dangereux que celui
qui nous portait. A neuf heures du matin, la tour de
N'Diago, près de laquelle apparaît encore, comme
un
rappel à la prudence, le squelette de la frégate
le Ccu'aïbe, surgissait à nos regards, et nous avertis­
une

sait que

nous

étions

au

nord de la ville de Saint­

Bientôt les maisons blanches de

Louis du

Sénégal.
capitale de nos établissements se dessinèrent à
l'horizon. A midi, nous franchissions la barre du
fleuve, et quelques instants après nous mouillions
la

face de l'hôtel du gouverneur, dont nos canons
saluèrent le pavillon de commandement d'une salve
en

de treize coups. L'Étoile avait
cle sa première traversée.

accompli

sans

obsta­

1.

Quoiqu'on

ait

notre colonie de

beaucoup

l'Afrique

1. Parmi ces nombreux

ques études
M.

Oottu,

pnbliées

et le tableau

travaux,

écrit

le

Sénégal',
encore

place distinguée appartient à quel­
le Sénégal, pal'
Monde.,
situation coloniale à une époque plus

uue

dans la Revue de. De .. ",

tracé de notre

récente par M. J. Duval.

sur

occidentale reste

-

.

�AU

un

pays bien peu
à faire en

races

qui l'habitent

Sa

géographie. même
grande partie, et le chaos

connu.

encore

3

SÉNÉGAL.

est mal débrouillé.

est

des

Il n'est donc

hors de propos, pour la clarté' de notre récit,
d'établir succinctement la situation de la colonie

point
au

moment de notre arrivée.

"

Le

Sénégal sépare

le pays des Noirs du pays des Maures, » c'est ainsi
qu'un célèbre écrivain arabe du moyen âge, Ibn­

description du Sénégal. Si
cette phrase est aussi juste aujourd'hui qu'à. cette
époque au point de vue géographique, elle l'est
Lien plus au point de vue politique. En remontant
le fleuve de l'ouest à l'est, les vastes solitudes de
la rive droite voient errer du nord au sud, sur une
étendue de plus de cent lieues, les tribus maures
sans nombre qui
composent les trois nations des
des
Brakna
et des Dowich, auxquelles on
Trarza,
au-dessus
de Bakel, celles des Ouled­
peut joindre,
Embarik des Ouled-en-Naceur, des Askeur, etc.
Toutes, à l'époque de la saison sèche.jse portent sur
les bords du fleuve riches en pâturages, où les ap'
pellent d'ailleurs les relations d'échange avec les
Kaldoun,

commence sa

,

traitants de Saint-Louis. La durée de cette saison

marque celle de leur séjour sur ses rives. Dès le
mois de juin, elles se mettent en marche vers les
hauts

plateaux

de

meurtrières des

d'insectes,

l'intérieur,

à l'abri des émanations

plaines inondées et des myriades
bestiaux, que font naître les

fléau des

�4

TROIS

premières

ondées de

ANS

DE

CAMPAGNE

l'hivernage.

Les deux

premières

de nommer, les Trarza
nations que
et les Brakna, descendent des tribus arabes de race
des

nous venons

pure qui, vers le XIe siècle de notre
le pays sur les tribus berbères des

ère, ont conquis
Zenaga. l\Ialgré
leurs dénégations, les Dowich, depuis longtemps
affranchis de toute dépendance, descendent des tri­
bus dont les Arabes conquirent le territoire; mais les
souvenirs de la conquête ayant donné la significa­
tion de tributaire au mot de zenaga, on comprend
qUe .l'orgueil des Dowich repousse ce dernier nom;
pourtant ces tribus ont eu leur jour dans l'histoire,
et si le grand fleuve s'appelle Sénégal de leur nom
de Zenaga, l'invasion de l'Espagne par les Almora­

(El-Mourabetin), sous les ordres de Yousef-ben­
Tachfîn, Zenaga de la tribu des Lamtouna \ la fon­
dation d'un empire qui comprenait la Berbérie, le
vides

Baléares, la Sicile, attestent leur
splendeur à jamais éclipsée.
Quant à la l'ive gauche, la rive des noirs, les divi­
sions sont encore plus nombreuses, les races plus
variées, les progrès de la civilisation plus inégaux,
les constitutions politiques plus diverses. Chaquc
p'ays de la rive des noirs, chacune des races qui
l'habitent exigeraient, pour être connus, des déve­
loppements qui dépasseraient le cadre que nous
Sahara,

1.

Léon

les îles

Faidherbe,

Noticesur le

Sénégal, p.

20.

�AU

sommes

nous

5

SENEGAL.

tracé. Nous n'entrerons

détails

què

dans les

Le Cayor, le Oualo, le
indispensables.
le
et
sénégalais, Goy le Boudou, tels sont les
principaux États entre lesquels se subdivisent les
-

Fouta

régions du bassin méridional du grand
ajoutaat à ces noms ceux du Djiolof, qui
fleuve.,
touche le Fouta, le Oualo et le Cayor, du Sin, du
Salum et du Baol, pays qui, par leur constitution
géologique et géographique, par les races qui les
habitent, semblent le prolongement du Cayor, et qui
d'ailleurs subissent aujourd'hui notre influence poli­
tique, nous aurons désigné les régions les plus im­
portantes du Sénégal que couvre la race noire. Sur
tous les peuples de cette race, dans un avenir plus
ou moins
prochain, notre civilisation est appelée à
réagir définitivement, soit par la force matérielle,
soit par la force plus grande des principes qu'elle
représente. Quelques-uns ou plutôt tous déjà ont
subi cette action, mais à des degrés bien divers, et,
chose étrange au premier abord, c'est surtout, si
immenses

En

nous

exceptons Saint-Louis
c'est surtout

les

et

son

territoire

res­

extrêmes

populations
parmi
Gadiaga, c'est-à-dire celles des en­
virons de Bakel et du haut du fleuve, que notre
présence et notre contact ont imprimé les plus fortes
traces. Le Cayor, dans le territoire duquel est en­
clavée l'île de Saint-Louis, est entré le dernier dans
le courant de nos idées, et il n'a pas fallu moins de
treint,
du

Goy

et du

'

�(j

TROIS

ANS

CAMPAGNE

DE

huit

expéditions successives, conduites avec la plus
grande vigueur, pour lui imposer en 1861 un traité
de paix constatant que sa résistance était brisée.
oualo forme l'élément essentiel des popu­
lations qui habitent le Djiolof, le Oualo, le Cayor,
La

le

race

Sin,

le

damels

du

(rois)

nous

etc. Les brake

Salum,

que
féodale du

Cayor,

cités,

avons

Oualo,

les

les chefs des autres pays

bour-djiolof (roi

traditions

du

reconnaissant la

devant les traditions de

déchue:

(l'ois)

suprématie,
Djiolof) \ s'inclinent
puissance, aujourd'hui

du

sa

qui montrent,

dans

un

temps

peu reculé d'ailleurs, le bour-djiolof comme le chef
suprême de tous ces pays. Il est donc évident que le
de la

foyer

race

oualo

est le

race

est

une race

et que, pa.r suite
dernier pays, cette

Djiolof,

de l'isolement géographique de

ce

autochthone.

populations du Fouta sé­
négalais. Du croisement des habitants primitifs, très­
probablement de race oualo, et des conquérants peuls
ou
fellatahs, dont les tribus sans mélange const.ituen t
encore un des élements les plus considérables de la
population, a surgi une race qui se distingue de celles
dont elle a tiré son origine moins �ncore par les ca­
ractères physiques que par les qualités morales et
intellectuelles. Pleins d'énergie, mobiles dans leurs
Telles

1.

c

Duala

Il

ne

sont

est encore

80

sur un

les

admis que si les rois du

Sin, du Bao l, du Oayor et du
présence du bour-djioio], celui-ct aurait seul 10 droit
slége élevé •• (..,'. Carrère, la Sénégambie française.)

trouvaient

de s'asseoir

point

en

�AU

goûts,

dans leurs

SÉNÉGÀL.

projets

et leur

7

conduite,

les Tou­

couleurs du Fouta ont pour passion dominante un
sentiment de ,fierté individuelle, et surtout d'indé­

tribu, qui ne fléchit
que devant le fanatisme religieux. Divisées sur tous
les autres points, hostiles l'une à l'autre, et sans
respect pour le lien fédératif, qui semble les placer
sous l'autorité
politique et religieuse de l'almamy \
ces
populations aux noms, aux intérêts si divers,
peu vent, sous la main d'un prophète leur parlant au
nom du ciel, comme
Al-Agui-Oumar, devenir par
leur union momentanée le pouvoir prépondérant de
cette partie de l'Afrique. Les traditions qui se 'rat·
tachent aux noms de Danfodio et d'Abd-oul-Kader,

pendance politique

aussi bien que

de tribu à

l'histoire

de

ces

derniers

temps,

religieux peut causer les
révolutions les plus subites et les plus fatales aux
progrès de la civilisation européenne. Tandis que
Gorée et ses dépendances, Rufisque, Joal et Kaolack,
d'un côté, Saint-Louis et ses dépendances de l'autre,
assurent notre influence sur le Baol, le
Sip, le Salum
et le Cayor, tandis que le Oualo, par le voisinage
de Saint-Louis et celui des postes de Lampsar, Meri­
naghen, Richard-Tell, et surtout par les marigots ou
bras du fleuve, qui le pénètrent de toutes parts, est
à jamais dans nos mains, et doit être considéré
montrent que

1. En

ce

fanatisme

arabe, el-moumenin (le

commandeur des

croyants).

-_."

�8

TROIS

ANS

DE

CAMPAGNE

le

Fouta, oit Podor,
établissements, peut,
quand ses passions religieuses ou politiques sont su­
rexcitées, braver tous nos efforts et se dérober-à une
comme une

province française,

Saldé et l\Iatam sont

nos

seuls

qu'il ne subit qu'avec indignation. Cette
dernière appréciation ne saurait être mise en doute:
les événements de chaque jour lajustifient aux yeux
de ceux qui les suivent; mais il est un fait significa­
tif qui l'établit sans conteste, c'est l'abandon par les
populations du Fouta du grand bras du Sén.égal qui
entoure I'Ile-à-Morfil. La plupart des villages de
cette partie du fleuve ont été désertés dans ces der­
influence

niers
sur

temps,

et leurs habitants

l'autre bras du

de

fleuve,

sur

moins accessible à

se

sont

transportés

les bords du

marigot

bateaux à vapeur.

Douè,
Déjà la vigoureuse, mais stérile végétation des
solitudes sénégalaises a envahi le territoire de ces
villages, autrefois si populeux, tandis que les cul­
tures les plus riches et les plus soignées couvrent
les deux rives du marigot, et révèlent ainsi les sen­
nos

timents d'hostilité que les Toucouleurs conservent
contre nous, aussi bien que l'énergie et les richesses
de ces peuples. La région oit ils sont venus concen­
trer leurs forces et chercher

répond
ce

d'ailleurs par

double but: à
mais

sa

une

marigot,
qui,
lieues, s'élèvent en

un

refuge contre nous
géographique à

constitution

distance variable des rives du

moyenne, est de cinq ou six
effet d'assez hautes collines que

en

�l'inondation n'atteint
cette

9

SÉNÉGAL.

AU

jamais,

raison, regarder
dans cette partie

comme

Sénégal

de

et qu'on peut, pour
les rives véritables du
son cours.

Désignées

par les gens de Saint-Louis sous le nom de Grand'­
Terre, ces collines établissent une voie de commu­
nication

ininterrompue

geant presque

en

de

droite

C'est la route que suivent
vanes

que
avec

qui

vont

Dagana à Bakel,
ligne de l'est à
en

prennent les bandes de

Ourourbè,

Fouta,

vont ravager le

sont

toute saison les

les

cara­

l'intérieur, celle
Maures pillards qui,

les Laobe

et

les Peuls

lequel ils
'guerre; enfin, lorsque

Djiolof,

avec

presque toujours
les hostilités éclatent avec nous, c'est
en

diri­

l'ouest.

dans

commercer

les gens du

se

sur

ces

hau­

femmes,
enfants, les troupeaux,
les esclaves des Toucouleurs trouvent un abri assuré.
teurs que

les

Presque tous les villages toucouleurs, Medina, Go­
léré, Orefondé même, peuvent, il est vrai, être at-'
teints par nos colonnes expéditionnaires; mais dans
leur marche le fleuve sert toujours de base aux opé­
rations, s'en écarter et s'avancer à, quelques lieues
de ses rives serait compromettre le succès, s'exposer
aux chances fatales de la maladie, aux coups fou­
droyants d'un soleil meurtrier. Si l'expérience a fait
connaître aux indigènes la supériorité de nos armes,
elle leur apprend aussi à plus compter sur le climat
et les fatigues de nos soldats qne sur Ieue propre bra­
voure, aussi peu leur importe l'incendie de leurs vil-

1
'l

j

j

�10

TROIS

lages, quand
l'abri de

nos

ANS

DE

CAMPAGNE

leurs troupeaux, leurs esclaves, sont il
coups. La fumée de nos bateaux à vapeur

déjà ils ont com­
reconstruire; après quelques jours,' toute
trace de l'incendie a disparu. Les bœufs et les trou­
.peaux errent dans les vastes plaines des bords du
fleuve, les esclaves ont repris leurs travaux des
champs; rien n'est changé dans le paysage, rien n'est
changé dans l'esprit, dans les résolutions, dans les
projets des vaincus.
On conçoit dès lors l'importance de cette chaîne
de collines au point de vue de notre domination
dans ces pays: elle n'y sera établie sans conteste,
sans crainte d'un retour offensif des
gens du Fouta,
qu'autant, pour me servir d'une énergique expres­
sion anglaise, que nous briderons le pays entier par
n'a pas

disparu

de l'horizon que

mencé à les

chaîne de postes construits sur les hauteurs et
analogues à ceux de Saldè, de Matam, dont ils sem­
une

blent le

complément obligé. Reliant par terre Dagana
à Bakel, les postes dont il s'agit resserreraient dans un
cercle infranchissable ces fières populations: par eux
s'exercerait

une

surveillance de

tous

les instants

sur

et de menées

ardent foyer

hoetiles qui
d'intrigues
soulever
contre
nous toutes les
jour
peu­
peuvent
soumises.
considé­
riveraines
Des
aujourd'hui
plades
cet

un

rations d'un autre ordre commandent d'ailleurs cette
mesure,

indispensable

notre souveraineté dans

à l'établissement définitif de
ces

contrées. La Grand' -Terre

�AU

élevée au-dessus du sol

11

SÉNÉGAL.

fangeux des plaines inondées;

semble être à l'abri des fièvres redoutables du bas
pays, puisque toutes les années de nombreuses tri­
bus maures, soit qu'elles veuillent éviter les fatigues

l'émigration, soit que la crue des eaux les ait
surprises avant leur retour du Djiolof, y passent
sans danger toute la saison de l'hivernage avec leurs
troupeaux et leurs bêtes de somme. De plus, la cons­
titution chimique du sol semble identique à celle
de

des îles sablonneuses

où croissent les meilleurs

déjà analysée; si de
nouvelles expériences confirment ce résultat, que
les cultures indigènes font pressentir, cette vaste
région, où les Européens pourraient vivre, donner
aux populations
agricoles qui l'habitent l'exemple
du travail et importer les procédés de notre science,
cotons

ne

d'Amérique:

elle

a

été

semble-t-elle pas destinée à devenir un des' cen­
plus puissants de la production cotonnière?

tres les

De l\'Iatam à

.logique

du sol

présentent

Bakel,
ne se

des

celles que nous
l'on remonte le

races

bien que la constitution géo­
.modifie qu'insensiblement, se

complétement

venons

fleuve,

de

nommer.

distinctes de

A

mesure

que
les tribus de Toucouleurs

deviennent moins nombreuses et moins

puissantes;

de nouvelles races, de nouvelles mœurs, de

nou­

velles croyances apparaissent. En entrant dans le
Goy et le Kaméra, les deux provinces de l'ancien

Gadiaga,

on

rencontre des Malinké et surtout des

.,

�12

'rRoIS

ANS

DE

CAMPAGNE

Soninké, originaires du Kaarta. C'est, disait en 1862
M. le général Faidherbe, la population la plus com­
merçante du Sénégal. Elle envoie des caravanes au
loin dans l'intérieur, et fournit une foule d'agents
inférieurs au commerce de Saint-Louis et de laptots
Il faut ajouter à cette assertion, in­
à nos navires.
discutable d'ailleurs, que c'est aussi une race des plus
agricoles, et que cette disposition dominante est l'u­
nique mobile de leurs voyages. Avoir une terre à eux,
la. cultiver, y vivre, tel est but le qu'ils poursuivent,
l'espérance qui les soutient. Laptots du commerce
ou de l'État, manœuvres à Saint-Louis, tirailleurs
sénégalais, maçons, charpentiers, tous ceux que l'on
interroge sur leurs projets d'avenir, sur les motifs
qui les ont poussés loin de leur pays, tous révèlent
ce désir, cette
espérance, et tous les réalisent après
quelques années d'exil vaillamment supportées, de
rudes et pénibles labeurs toujours au-dessous de
leur patience. A ce contact avec les Européens, leur
intelligence, relativement supérieure, s'agrandit en,,:
core) leurs croyances se modifient, et, le flot alterna­
tif de l'émigration et du retour se continuant sans
cesse, leurs progrès, quelque lents qu'ils soient, ne
«

»

peuvent manquer d'être continus. Un de
consacré de

années

nos

cama­

rades, qui
longues
dévelop­
de
au
le
docteur
Ricard,
l'agriculture Sénégal,
pement
nous disait:
Les villages des Soninké sont peuplés
de maçons, de charpentiers, d'ouvriers rompus aux
a

«

au

�AU

13

SÉNÉGAL.

procédés européens, et c'est IL Sénoudébou que j'ai
trouvé le plus d'esprits capables de comprendre, ayant
la volonté d'appliquer nos instruments et nos leçons
d'Europe. La cause déterminante de la supériorité
de nos progrès dans le haut du fleuve, c'est, on le voit,
la passion de ces races pour l'agriculture. D'autres
causes, moins directes, ont eu aussi leur part d'in­
fluence sur ces progrès: ce sont les révolutions' politi­
ques et religieuses à la suite desquelles les Soninké
se sont divisés en deux
pays hostiles: le Goy musul­
le
où
man,
Al-Agui prophète a trouvé dans sa lutte
contre nous de nombreux guerriers, et le Kaméra
qui recherche notre influence, prépondérante par
l'établissement de- Bakel et la présence de nos fac­
»

,

-

teurs de Saint-Louis.

Ce que nous avons dit des populations du Gadiaga
est vrai pour celles du Bondon et des provinces
pour celles du

Bambouck, qui, à
la différence du Bondou, État peul et musulman, atta­
ché à notre cause par la politique seule, est un État
voisines,

et surtout

malinké ayant les mêmes

mœurs

tions que les Soninké du

et les mêmes tradi­

Gadiaga. Du reste M.le
gouverneur Faidherbe a donné les plus lumineuses
indications sur ce chaos de races entre-croisées, mê­
lées, confondues en appm:ence, et ses recherches ont
posé les bases de tout travail sur les populations sé­
négalaises, en même temps que sa direction politique
est

encore

la meilleure à suivre.

�14

TROIS

ANS

DE

CAMPAGNE

Lorsqu'en juillet 1859 l'Étoile mouillait à Saint­
Louis, la paix était signée avec les Maures vaincus,
humiliés, sur les bases qu'avaient indiquées les dé­
pêches ministérielles et après une guerre de trois
ans, dont certains épisodes rivalisent avec les plus
glorieux souvenirs de nos annales militaires 1. Le
prophète AI-Agui, refoulé dans le Kaarta et le Ségou
aux bords du
Niger, laissait libre enfin la naviga­
tion du fleuve, de Saint-Louis à Médine et à Sénou­
débou, jetant derrière lui, comme une menace, le
poste de Guémou, commandé par le plus intelligent
�t le plus dévoué de ses talibas, son neveu Sirè­
Adama. Il fallait se hâter de mettre à profit ces ins­
tants de trêve pour

assurer

les résultats obtenus.

tâche, dans un pays comme le Sénégal, pour
être moins brillante, exige autant d'énergie et de
dévouement que la guerre la plus acharnée.
Cette

II.

Deux saisons

se

partagent l'année

au

Sénégal,

dans tous les pays intertropicaux: l'hiver­
nage et la saison sèche. L'hiver�age, résultat du
passage du soleil au zénith, commence au Sénégal
comme

vers

la fin de

1. Cette guerre
bre 1858.

a

juin

et dure

jusqu'en

novembre. C'est

été racontée dans la Rev". des De .. ", J[ondes du 1"

oc .o­

�AU

la saison de

15

SÉNÉGAL.

tempêtes violentes connues sous .le
nom de tornades, des
pluies torrentielles, des orages
où l'électricité produit peut-être ses effets les plus
splendides et les plus terribles. Un ciel de plomb,
mais à travers lequel le soleil darde ses rayons les
plus chauds, annonce que l'hivernage commence;
les grandes brises de nord-ouest, qui jusqu'alors
avaient rafraîchi l'atmosphère, font place à des
calmes plats ou à des brises irrégulières, mais souf­
flant généralement du sud. Parfois de violentes
rafales, qu'aucune pluie n'accompagne, soulèvent
ces

le sable du désert et couvrent l'horizon d'un nuage
rouge, véritable muraille mouvante qui brise tout SUl'
passage. A ces signes, les indigènes reconnais­
sent la plus ou moins grande force des pluies, la durée
son

de

et surtout le

degré d'élévation future
des eaux du fleuve. Sans nul doute, les phénomènes
qui se produisent sur le rivage de l'Océan sont liés
à ceux dont les plateaux élevés du Fouta-Dialon
sont le théâtre, et on n'ignore pas que le Sénégal
et les grands fleuves de cette partie de l'Afrique
prennent leurs sources dans ces plateaux. Les obser­
vations de plusieurs siècles ont dû servir à fixer les
règles que les indigènes regardent comme infailli­
bles. Quoi qu'il en soit, dès le mois de juillet, la cruc
des eaux se fait sentir au passage de Mafou, à quinze
lieues au-dessus de Podor, li soixante lieues a�-des­
l'hivernage,

sus

de Saint-Louis. Les communications

avec

le haut

�16

TROIS

.

pays deviennent

15

les

ANS

DE

CAMPAGNE

possibles.

De la-fin de

ont atteint

leur maximum dans le

juillet

au

août,
bassin, où, après quelques oscillations, elles
eaux

haut

commencent

décroître tout

à

en

montant

encore

dans les

régions inférieures du Fouta et du Oualo ;
novembre, le fleuve a repris son lit
ordinaire. Dès cette époque, qui marque la fin de
l'hivernage, les vents d'est commencent à s'établir,
soufflant parfois avec une violence suffocante, mais
féconde; de leur influence dépend en effet la plus ou
moins grande abondance de la récolte des gommes.
En quelques jours, leur action desséchante ne tarde
pas à épuiser l'eau des plaines et de la plupart des
marigots, et dans ces immenses solitudes inondées
naguère et où nos bateaux à vapeur ont souvent.
navigué pour reconnaître le pays, on chercherait
à

la fin de

vainement alors
bords du fleuve
La

crue

ou

des

moyenne des

de 14 à 16

goutte d'eau douce loin des

une

mètres;

puits
eaux

creusés à

grand'peine.

du fleuve varie à Rakel

mais n'est

gnère

à Suint-Louis

que de 2 ou 3 mètres. �lle est pour les pays inter­
médiaires proportionnée à leur éloignement de ces
deux

points

extrêmes,

rapide coup d'œil sur le
emhouchurejusqu'à Médine, point
depuis
extrême de la navigation européenne. Malgré l'uni­
formité plus apparente que réelle des paysages ·qui
se succèdent à mesure
qu'ou s'éloigne des bords de
Jetons maintenant

fleuve

.:;;:--

--

----_

son

un

�..

AU

SÉNÉGAL.

17

l'Océan, quclques traits généraux peuvent faire
comprendre la nature particulière, le caractère dis­
tinctif de chaque grande zone du bassin du Sé­
négal.
Quand on arrive d'Europe et qu'on a franchi la
barre, un sentiment de profonde tristesse vous enva­
hit à la vue du paysage désolé qui se déroule aux
regards. Une langue de terre étroite, resserrée entre
le fleuve et la mer, dont les vagues, sans cesse agi­
tées, déferlent sur le rivage avec un bruit mena­
çant, forme la

l'ive droite du fleuve. Par

_du grand désert,
extrême au sud,

Barbarie, et

tout

un

souvenir

dont elle est d'ailleurs la
elle

porte

justifie

le

ce nom.

nom

pointe

de terre de

Des dunes de sable

amoncelé que le vent déplace, et qui chaque jour
changent de forme et de hauteur, où nulle végéta­
tion n'est

possible, se succèdent sans interruption. Le
tropiques y rayonne d'un éclat insuppor­
table. Des myriades de goëlands, de mouettes, d'oi­
seaux
aquatiques animent seuls cette morne solitude
de leur vol rapide et de leurs cris sinistres, en har­
monie avec le bruit des flots, qu'ils dominent squvent,
Sur larive gauche, le paysage n'est ni moins triste ni
moins désolé, Ce sont d'immenses marécages de vase
noire, aux émanations pestilentielles, que séparent
de loin en loin des bouquets de mangliers nains au
feuillage. métallique. Quelques baobabs dépouillés
de leurs feuilles, quelques palmiers plus clairsemés

soleil des

AUBE.

--

---.---------�.._

--�

-------------�--------__._._....

_:"�

�18

TROIS

encore,

rompent par

ANS

DE

CAMPAGNE

instants la monotonie de l'hori­

par les vents de la mer, dont les
leurs
racines, ils augmentent plutôt
attaquent
qu'ils ne diminuent, par leur végétation maladive et

zon

j

mais, courbés

eaux

.

rabougrie, la tristesse du paysage. Les premières mu­
railles qui apparaissent sur cette rive sont celles du
cimetière européen. Ce nom, prononcé par un ma­
telot insouciant, semble un sinistre présage et aug­
mente encore l'impression que III. vue du pays jette
à l'âme la mieux trempée. Cependant cette impres­
sion ne tarde pas à s'affaiblir. Bientôt apparaissent.
les hautes constructions de Saint-Louis, confondues
dans le rideau de brume qui, même par les plus belles
journées, estompe l'horizon. A mesure qu'on approche de cet amas de maisons uniformes au premier
aspect, se dégagent peu à peu les détails d'un spec­
tacle réellement plein de vie et d'originalité.
Saint-Louis est bâti

sur une

île de la rive droite

île, basse, sablonneuse, d'un mille
long, n'a guère que 500 mètres de large.
Un pont jeté sur le fleuve, vers la langue de :Barba­
rie, la r:lie à la terre ferme et la met, depuis quel­
·ques années seulement, en communication avec la
ville des noirs. Les deux civilisations en présence
du fleuve. Cette
et demi de

dans

ces

contrées lointaines

d'abord à la

vue

révèlent donc tout

des voyageurs. Des huttes

toit' pointu et

rondes,
par familles, jetées
au

se

sans

grêle,
ordre,

en

paille,

réunies

en

groupes

comme

de

grandes

�ruches

d'abeilles,

19

SÉNÉGAL.

AU

dont elles affectent la

forme,

SUl'

dune de sable que couronne une batterie euro­
péenne, telle est Guetn'dar, la ville des noirs. Les

une

1

cette dune et

village

s'étendent aux pieds de
couvrent tout l'espace compris entre le

de N'dar-Tout

faubourgs

et les tours de

kilomètres

gftrde

élevées à

plus

de deux

le nord pour les défendre contre les
incursions des Maures Trarza. Les hautes maisons
vers

de

Saint-Louis, blanches, régulières, aux arêtes
tranchées, avec leurs terrasses rectangu­
laires, leurs verandahs en colonnade, empruntent à
ce
voisinage un aspect assez imposant, que relèvent
nettement

encore

les vastes édifices destinés à l'administration

hôpitaux. Seul parmi.
ces édifices le Gouvernement l'appelle, par l'incohé­
rence des constructions successives ajoutées à l'an­
cien fort, les humbles origines de la ville, le temps où
Saint-Louis n'était qu'un simple comptoir de traite.
Cette dualité qui apparaît ainsi au premier coup
d'œil se reproduit à mesure que le panorama de la
coloniale,

ville

se

les

casernes

et les

déroule devant le voyageur. Les

pointes extrêmes de l'île,
faubourgs de Saint-Louis,

ce

qu'on peut appeler

sont

encore

des huttes semblables à celles de

d'une

deux
les

couvertes par

Guetn'dar,

derniers

lointaine. Sur le fleuve,

époque déjà,
vestiges
les grands navires européens de commerce profilent
dans l'atmosphère leurs mâtures, oü flotte le pavil­
lon de la France; et leurs vergues, qui semblent

�20

TROIS

ANS

DE

toucher les maisons de la

CA�IPAGNE

les bateaux à vapeur
de la flottille dorment immobiles au mouillage, ou,

rive;

couronnés d'un noir

panache de fumée, soulèvent les
eaux du fleuve avec leurs grandes roues bruyantes;
autour d'eux circulent les rapides pirogues des pê­
cheurs indigènes, lancées comme une flèche par les
bras vigoureux de pagayeurs au torse nu, dont un
chant cadencé semble régulariser les efforts; de
lourds bateaux de charge, des chalands à la cons­
truction disgracieuse, se traînent péniblement près
des quais, où le courant est moins rapide; des ra­
deaux flottants plus primitifs encore conduisent à
Saint-Louis les bois de Dagana et du haut pays
Ainsi tout dans le paysage annonce la présence de
.

.

1

distinctes, de deux civilisations extrêmes.
opposition se révèle plus puissamment encore
ù la vue des deux temples, symboles de pierre de
ces deux civilisations. Au centre de l'île, à quelques
pas du Gouvernement, l'église catholique élève ses
deux tours massives, que domine une croix de fer,
tandis qu'à la pointe du nord le croissant s'étale au­
dessus des minarets verts de la mosquée mahomé-,
tane. A terre, ces différences, ces contrastes, que
l'esprit seul avait devinés, apparaissent animés, vi­
vants. Quelle variété de costumes et de races, quand,
avec lés derniers rayons du soleil, la
population en­
deux races
Cette

répand dans les
les Européens, fatigués de la

tière de Saint-Louis

l'heure Où

se

rues! C'est

chaleur du

�AU

SÉNÉGAL.

21

jour, se hâtent vers le bord de la mer, pour en res­
pirer les brises rafraîchissantes et salutaires; c'est
l'heure où les croyants s'empressent vers la mosquée
où les appelle la voix du muezzin; celle enfin où les
négresses courent au marché, q1ie les pêcheurs de
Guetn'dar viennent d'approvisionner de leur pêche
du jour. Officiers de toutes armes aux uniformes va­
riés, Maures à la tête nue, aux longs cheveux flot­
tants, Peuls aux tresses bizarres, aux traits réguliers,
double signe de l'origine égyptienne qu'on leur at­
tribue, Bambaras aux formes athlétiques, chargés de
lourds fardeaux, eiqnares à la coiffure étagée, aux
jupes bariolées des couleurs les plus éclatantes, se
pressent, se coudoient dans les rues d'Alger, de la
Mosquée, sur le pont de Guetn'dar, tandis que dans
les quartiers moins animés des groupes de joueurs
assis sur le sable prolongent jusqu'à la nuit leurs
parties de darnes et d'échecs au milieu de spectateurs
passionnés, mais graves et sérieux.
Je ne sais quel voyageur a écrit que, de huit
heures à minuit, chaque soir l'Afrique tout entière
dansait. Il y dans ces paroles moins d'exagération
qu'on ne serait tenté de le croire. Grâce à l'insou­
ciance de leur caractère, à leur facilité d'oubli, à
leur imprévoyance de l'avenir, les noirs jouissent
partout des heures présentes. Un bal est si vite
improvisé, à si peu de frais d'ailleurs, que partout
et à la moindre occasion

ils s'abandonnent à leur

�22

TROIS

ANS

DE

CAMPAGNE

Saint-Louis, où la population
plus complète, ces bals au
grand air, la plupart improvisés, mais dont les plus
importants sont pr-éparés longtemps à l'avance, don­
nent une vive et joyeuse animation à la ville dès les
premières heures de la nuit. Partout on n'entend
que battements de mains réglés par la cadence d'une
chanson dont les danseuses répètent seulement le
refrain monotone, et qu'un chanteur fait durer à son
gré pendant des heures entières. A chaque refrain,

passion

dominante. A

vit dans la sécurité la

une danseuse

figure
le

se

détache du. groupe, exécute

de fantaisie et revient

prendre

sa

place

une

dans

cercle. Ce sont là les fêtes de tous les soirs:

hommes, femmes, enfants, y prennent part; tous
chantent, dansent tour à tour et sans ordre. Les
grands bals, les bamboulas, exigent plus de soins,
et, qu'ils fassent partie d'une fête privée ou d'une
cérémonie religieuse consacrée par la tradition, ils
sont dirigés par des fj1·iottes. Ces griottes forment
une caste
particulière: ce sont les musiciens et les
poètea.Méprisés pour leur scepticisme religieux, qui
touche presque à la négation .de toute croy!"nce,
tenus au dernier rang de la société, ils sont pour­
tant admis

conseils les

partout, dans les fêtes
secrets des chefs

comme

dans les

indigènes.
Saint-Louis,' cette anima­
tion, ce mouvement s'effacent complètement, mais
du moins le pays n'offre plus l'aspect aride et désolé
Dès

plus
qu'on s'éloigne

de

�AU

23

BÉNÉGAL.

de la barre et de la terre de

Barbarie, qui tout d'a­
bord cause une impression si pénible à l'Européen.
D'immenses prairies, qu'on pourrait appeler, comme
celles du Texas, l'a me?' des herbes, couvrent tout
l'espace compris entre Saint Louis et Richard-ToU.
Quelques éminences, dont on a profité pour bâtir
les tours de Lampsar, de N'diadoune et de Maka,
arrêtent seules le regard, et encore ces éminences
sont-elles très-rapprochées de Saint-Louis; mais
quand on a dépassé Maka, à trois heures de la capi­
tale du fleuve, ces collines disparaissent: les plaines
du
Djeul.euss, refuge ordinaire des Maures pillards,
s'étendent à perte de vue, bien au delà de Meri­
naghen, jusqu'aux forêts de gommiers du Djiolof

Européen n'a visitées. Les marigots sans
qui les traversent, et dont les principaux
avec
la Tawey, ceux de Lampsar et de Gou­
sont,
roum, forment dans la saison sèche un archipel

que nul
nombre

inextricable où errent d'immenses
et de

les

pintades y vicompagnies serrées,
Merinaghen les
girafes, les éléphants, les hippopotames et les fauves
de toute espèce abondent. Quand la crue des eaux
atteint son maximum, toutes ces îles disparaissent,
tous ces canaux se confondent, et à la même place
se
Jornre en quelques jours un lac immense qui par­
fdis se joint à celui du Paniè-FoulI. Un de nos offi­
ciers les plus aventureux, M. le lieutenant de vais-

lopes
.

troupeaux d'anti­

vent

en

gazelles.

Les

perdrix,
et

vers

..

i=--

�24

TROIS

inondation

CAMPAGNE

DE

essayé d'en fixer les li­
voyage entrepris, pendant la grande
de 1861, sur le petit steamer qu'il com­

Braouzec,

seau

mites' dans

ANS

a

vainement

un

niandait.

Cette constitution du pays, cette périodicité des
expliquent l'état d'abandon des rives

inondations

du fleuve dans cette
avcc

été

les

une

l\Iaures,
cause

partie

de

moins

La guerre
prix, n'a pas

son cours.

dont le Oualo était le

puissante

du

dépeuplement.

Malgré la sécurité qne notre souveraineté donne
aujourd'hui aux populations, les villages bâtis sm
les hauteurs que les eaux n'atteignent que rarement,
se rétablissent avec lenteur. Néanmoins à
quelques

lieues de Richard-Toll le niveau du sol

s'élève,

rive
rapprochés
gauche. Théâtre d'essais agricoles sous l'adminis­
tration du baron Roger, Richard-Toll (le jardin de
Richard) possède le territoire le plus fertile du bas
et

des

villages

du Beuve. De

couvrent la

assez

nouveaux

essais tentés

grande échelle,

mais

réaliseront

doute les

sans

plus

sur une

sérieusement

espérances

moins

peut-être,

conçues

au­

trefois.

Dagana, l'aspect des deux rives
change complétcment. Ce sont toujours, il est vrai,
des plaines basses, aux horizons uniformes; mais les
berges du fleuve, mieux accusées, commencent à se
tailler en talus et s'élèvent de plusieurs mètres au­
dessus du niveau habituel des eaux. Les villages,
De Richard- ToU à

�AG

25

SÉNÉGAL.

que les garnisons des deux postes et l'énergie du
chef Samba-Dienn, un de nos plus fidèl�s alliés, ont

Maures, se multiplient et s'�gran­
dissent chaque jour. De vastes espaces couverts de
cultures soignées alternent avec les prairies sau­
vages. De tous côtés �'élèvent de grands bouquets
de tamariniers, de kat-cedrae, et les troncs élancés
des roniers, si utiles pour toutes les constructions sé­
négalaises. Les roniers sont des palmiers aux feuilles
en
éventail,qui s'élancent droits à plus de 20 mètres
au- dessus du
sol. ':Gelle en est l'importance que
défendus contre les

l'administration de la, colonie s'en est réservé

la

et que la possession de ces arbres dans le
des
nous a été concédée
Maures
pays
par une clause
spéciale des traités passés avec eux. Ces riches cul­

propriété,

aspect pittoresque du pays se maintiennent
jusqu'au-dessus du poste de Dagana, auquel la
tures,

cet

traite des gommes donne

importance commer­
ciale toujours croissante depuis la paix. Gaë, Bokol,
sont de riches et populeux villages; mais en appro­
chant de l'Ile-à-Morfil et des pays qu'habitent les
Toucouleurs, les 'cultures disparaissent peu à peu.
Les qonakëe épineux, qui jusqu'alors ne se mon­
traient qu'en groupes isolés, envahissent les deux
rives et forment d'immenses forêts qui, un moment
interrompues à Podor, se continuent jusqu'à Saldè.
une

Les courants alternatifs de la marée

jusqu'au

.....

",'"

passage de Mafou

pendant

se

font sentir

là saison sèche

.

.---=---------------------�---�
..

�26

TROIS

ANS

DE

CAMPAGNE

•

Les navires

en

subissent l'influence. La différence

des haute et basse

mer

à Saint-Louis n'étant

guère

que de 1 ffi,50,on peut juger du peu de pente du fleuve
sur un
espace de plus de soixante lieues. Le delta
sénégalais nous paraît' donc commencer à Saldè,
pour former l'Ile-à-Morfil, le fleuve se di­
deux grandes branches également profondes.

point où,
vise

en

Quoi qu'il

en

soit,

une

légère

modification

se

pro­

géologique du
pays. Bien avant Matam, premier poste qu'on aper­
çoit en quittant celui de Saldè, de nombreux monti­
cules surgissent à l'horizon; bientôt ils se rapprochent,
duit

se

en ce

point

dans la constitution

réunissent et constituent de véritables chaînes de

collines d'une hauteur moyenne de 50 mètres. La

qu'elles affectent toutes est tabulaire. C'est
une série de trapèzes aux côtés
plus ou moins incli­
d'un
brun
nés,
rougeâtre qui perce à travers la végé­
forme

tation luxuriante dont

ces

collines sont couvertes.

générale, les quartiers de roche semés
base, indiquent la présence d'abondants mi­
netais de fer qu'exploitent certaines tribus plus in­
dustrieuses. La rive droite est de beaucoup plus élevée
que la rive gauche; aussi sert-elle de refuge aux
habitants quand une grande inondation les chasse
de leurs villages, ce qui arrive rarement d'ailleurs.
Ce'!! villages, riches et populeux, sont tous bâtis sur.
les points les plus élevés de la rive gauche. L'inon­
datio� de 1861, qui restera dans les souvenirs du
Cette couleur

à leur

,

l'

�

�pays

comme une

des

27

SÉNÉGAL.

AU

plus considérables,

ne

'les

a

point atteints. Habités pal' une l'ace aussi agricole,
mais moins turbulente que celle des Toucouleurs,
ils sont tous entourés de riches cultures

au

milieu

les

gonakés n'apparaissent plus que de
loin en loin. Les arbres les plus communs sont
désormais les roniers les palmiers de différentes
familles, surtout les tamariniers d'une grandeur et
d'une élégance de forme admirables. Ces "arbres au
feuillage pittoresque, la succession rapide des chaî­
nes de
collines il. chaque .contour du ·fleuve, les
villages de plus en plus rapprochés, donnent au pay­
sage une vivacité singulière, un charme qui repose

desquelles

,

de la monotonie des

forêt� que l'on vient de traverser
Le poste de Bakel marque le point extrême de
cette partie du bassin du fleuve La forteresse, bâti­

..

..

à vastes arceaux, entourée de

quadrangulaire
grands remparts de pierre grise, domine du haut
d'une colline rocheuse et les villages indigènes bâtis
à ses pieds et le fleuve, qui semble s'être creusé de
ment

vive force"

un
passage à travers la chaine élevée
de
Bakel
s'enfonce dans le Gadiaga et le pays
qui
des Dowich. Quatre tours de garde sur les som­

mets

voisins,

relie toutes,
la forteresse

une

ceinture

qui Ies
.

ajoutent à l'importance militaire de
principale, et révèlent l'intérêt que la

France attache à la

intérieur.

de murailles

possession

de ce'

grand

marché

�28

TROIS

ANS

DE

CA�IPAGNE

Au delà de Bakel

jusqu'au confluent du Sénégal
et de la Falémè d'un côté, jusqu'à Médine et aux ca­
taractes du Félou de l'autre, l'aspect du pays ne
change pas, Les villages ruinés par Al"Agui repren­
nent, depuis la destruction de Guémou, leur an­
cienne importance .avec une rapidité qui tient sur­
tout au caractère essentiellement agricole des popu­
lations. Au-dessus des cataractes du Félon, le fleuve,
qu'aucun Européen n'a exploré avec soin, ne sem­
ble plus être qu'une série de bassins étagés que de
haut�s murailles de roches. séparent les uns des
autres.

Navigable

à toutes les époques de l'année

passage de Mafou, le fleuve,
qu'à Bakel et à Médine

q'ue

saison de

l'hivernage.

jusqu'au

le

voit, ne l'est jus­
pendant cette rapide

on

Aussi est-ce celle où les trai­

déploient la plus grande acti­
profitent les navires à vapeur de la

tants de Saint-Louis

vité,

celle dont

station locale pour ravitailler tous nos établissements
militaires au-dessus de Podor, la seule enfin pendant

laquelle

les

contre les

opérations de guerre soient possibles
populations du haut pays. Cette nécessité

fatale d'une activité excessive dans de telles condi­

atmosphériques explique en grande partie la ré­
putation d'insalubrité si justement acquise d'ailleurs
au
Sénégal parmi toutes nos autres colonies. Le dé­
veloppement de nos relations avec les rivières du
sud, telles que la Cazamance, le Rio-Nuncz, le Rio-

tions

1

1

{

l

�29

SÉNÉGAL.

AU

Pongo, le Rio-Grande, etc., n'a

pas peu .contribué
Les six mois de repos qui sui­
vaient autrefois les fatigues de l'hivernage ont, dans
à l'affermir

encore.

derniers temps, été changés en six mois de nou­
velles expéditions de guerre, et ce changement,
forcé d'ailleurs, a eu les plus déplorables résultats
ces

au

point

de

vue

de la santé des hommes. Les chiffres

de mortalité de la

population européenne de Saint­
dépassent pas en général ceux do la plu­
part de nos villes d'Europe; mais ce n'est qu'avec
un sentiment de profonde tristesse
que la pensée
évoque le souvenir de tant de belles intelligences,
de tant de vigoureuses et puissantes organisations,
Louis

ne

tombées victimes de

complissement
campagnes de
nombreuse de
en

ce

premières

l'Étoile

allaient augmenter la liste si
victimes. Nous arrivions en effet

ces

et tel était le

plein hivernage,

besoin du gou­
trop

d'utiliser toutes les heures de cette

verneur

navires de

saison, tous les
six jours après notre
courte

remontions le fleuve
sur

climat meurtrier dans l'ac­

d'un devoir obscur. Les

notre

pont,

et

un

sa

petite flotte,

arrivée dans la colonie

avec

100 tonneaux 'de

chaland de 300

briques

tonneaux à

l\emorque. Ces matériaux étaient destinés à la
truction d'une de

ces

tours

au

que

nous

moyen

la

cons­

desquelles

exerçons une influence prépondérante dans
tout le voisinage, et devant Iesquelles ont échoué,
nous

comme

à

Leybar

et à

Médine,

la bravoure furieuse

�1

1
,1

30

TROIS

ANS

DE

CUfPAGNE

des Maures de Mohamed-el-Habib et le fanatisme

des Toucouleurs

d'Al-Agui.
qu'il s'agissait

La nouvelle tour

les

villages

fleuve,

d'élever dominait

de Tébécou et de Saldè

en se

séparant

en

deux bras

point
profonds,
au

I'Ile-à-Morfil. Cette construction allait
la

possession

de

notre influence

ce

sur

nous

où le

forme

assurer

passage si important et établir
les tribus belliqueuses du

FOl�ta

central l

parmi lesquelles Al-Agui avait, les années
précédentes, recruté les plus dévoués de ses guer­
riers. Bien que les défaites du prophète, l'insuccès
de ses entreprises, eussent profondément affaibli son
prestige aux yeux des 'I'oucouleurs, il était à crain­
dre pourtant que ces tribus ne vissent avec indigna­
tion la construction d'une forteresse française au
de leur pays, et que leurs chefs ne voulussent
opposer par la force. Telle avait été la conduite

cœur

s'y
des

l'année

précédente, lorsqu'on avait
Depuis une semaine en­
capitaine du génie Fulcran était parti à

indigènes

construit la tour de Matam.

viron, le
l'avance

vriers

avec

de toute

les maçons, les manœuvres, les ou­
espèce, et quelques matériaux char­

gés sur des chalands. La crue des eaux, bien que
légère, leur avait permis de franchir les passages
les

m,oins profonds;

suivre
veaux

sence

il était donc nécessaire de les

plus vite, soit pour leur fournir de nou­
matériaux, soit pour les protéger par la pré­
de nos navires au cas où les populations se
au

�AU

31

SÉNÉGAL.

montreraient hostiles. Nos instructions
à

déployer

perte de

la

plus grande

temps

à

bornaient

activité et à revenir

Saint-Louis,

d'énergie possible

se

en

sans

luttant avec le

plus
pourrait
obstacles, à cette

contre les obstacles que

navigation. Ces
époque de l'année, alors que la crue des eaux s'é­
tait à peine prononcée, consistaient surtout dans la
difficulté des passages de Mafou, Sarpoli et Djuldè­
Diabè. La longueur relativement très-grande 'de
l'Étoile, l'inexpérience des capitaines de rivière, qui
jamais n'avaient eu à manœuvrer un navire de 52
mètres de long,' ajoutaient encore à ces difficultés.
De toutes les classes de la population sénégalaise
qui se sont ralliées à notre colonie, celle des laptots
011 matelots du fleuve est à tous égards la plus inté­
ressante. Dévouement à toute épreuve, fidélité iné­
branlable, patience que rien n'abat, courage qui leur
fait affronter la mort sur les champs de bataille,
comme les dangers du désert et les périls du fleuve,
où, sur un signe, ils plongent malgré la violence des
courants et les caïmans qui le sillonnent, telles sont les
qualités de cette classe d'élite. Les capitaines de ri­
vière sont les premiers des laptots, et les premiers
parce qu'ils ont au plus haut point ces qualités si
remarquables. Ceux qui montaient l'Étoile, et qui
nous venaient de
.l'Anac7·éon, qu'elle remplaçait
dans le fleuve, étaient encore distingués parmi leurs
collègues. L'un, Youssouf, Toucouleur énergique,
rencontrer notre

.

-.

-.--t-,

�32

TRom

sans

en

cesse

travail et

devait

au

plus

soutenant

ANS

CAMPAGNE

DE

.mouvement, toujours le premier

feu,

tard

était

se

un

des héros de

faire blesser

en

au

et

:l\fédine,

Cazamance ,

en

d'hommes l'assaut d'une

poignée
guerriers. L'autre, Co-Caï, Bambara du
Kaarta, appartenant à la famille du roi de Ségou,
athlète infatigable, caractère trempé au feu du
dévouement et tout empreint de cette bonté' si
touchante quand elle s'allie à la force, devait servir
de guide au lieutenant Lambert dans son voyage
avec une

centaine de

au

l'

Fouta-Dialon et le

sauver

par

ses

soins. Enfin

Ry-Fall, jeune Ouolof de Guetn'dar, instruit comme
un taleb arabe, admirateur enthousiaste de Paris et
de la France, qu'il avait visités à trois reprises
différentes,

jetant
naçait
ses

de

avait mérité la médaille militaire

en se

au-devant du gouverneur, qu'un Maure me:
de son fusil, et se trouvait à peine rétabli de

blessures. Tels étaient les

l'Étoile;

mais ni le

capitaines de rivière
dévouement, ni la patience,

'ni le courage, ne peuvent en marine remplacer la
science et surtout l'expérience: l'Étoile devait en
fournir de nouvelles preuves. De Saint-Louis à 1\1a­
fou, tantôt sur des hauts-fonds, tantôt sur la berge

fleuve, aux coudes les plus prononcés,
nous pûmes compter plus de dix échouages. Partis
le 16, nous n'arrivions à Mafou que le 20. Quatre
jours pour franchir soixante lieues, avec une vitesse
moyenne de neuf milles à l'heure, n'était-ce pas,
même du

-_.

�-----

-

...

-

-_._---

�AU

quoique
à

33

SÉNÉGAL.

deux tornades violentes
avoir

mouiller,

dépensé

en

nous

eussent forcés

échouages

les

cinq

sixièmes du temps. de la traversée? Au début de
notre navigation dans le fleuve, cette épreuve nous
fut

salutaire

leçon. Savoir se reposer sur ses
pilotes est une qualité essentielle
o.fficiers,
d'un capitaine de navire; il en est une plus pré­
une

sur

ses

cieuse encore, c'est de savoir limiter convenablement

confiance. Nos

cette

échouages

étaient

sans

danger

,

il est vrai; mais ils nous faisaient perdre beaucoup
de temps. Dès ce jour, nous résolûmes de ne plus.

quitter
en

ne

la

passerelle et d'agir personnellement, tout.
négligeant pas les avis de nos pilotes. D'ail­

leurs iL l\Iafou

nous

les passes étaient
taine de

étions forcés de

encore

l'Af1·icain)

M.

deux

eaux

nous

nous

Lescazes,

arrivé

vingt-quatre·
lui-même, et.

résolûmes d'attendre que la

permît

arrêter::

infranchissables. Le capi­

heures avant nous, les avait sondées
tous

nous

crue

de continuer notre voyage.

échelle de marée fut montée

la

des

Une.

Toutes

berge.
d'hygiène furent prises pour assurer la.
santé de nos équipages pendant un séjour qui pou­
vait 'être long encore; il ne nous restait plus qu'une
seule chose à faire, la moindre de toutes, mais sou­
vent la plus difficile, tuer le temps.
La plus pénible à supporter de toutes les priva­
tions que la vie au Sénégal impose tout d'abord aux
les

sur

mesures

Européens
AUBEl.

est

celle de tout travail intellectuel

un

3

1

�34

TROIS

ANS

DE

'CA�IPAGNE

peu soutenu. Certes on peut à la rigueur et
temps s'habituer à la chaleur énervante du
les

avec

le

climat;

brises du nord-ouest

grandes
une
partie

dant

de

l'année

avec

qui alternent pen­
les vents d'est suffo­

cants, les nuits rafraîchies par d'abondantes' rosées,

parfois un répit de quelques heures, dont
on
pourrait profiter; mais qui résisterait aux mous­
tiques, aux maringouins, aux mille insectes qui
envahissent les coins les plus secrets, les mieux
fermés de vos appartements? y rester immobile pen­
dant quelques instants est un supplice qui devient
intolérable, sïl se prolonge. Ouvrez un livre, et
avant q ne vous en ayez tourné les premières pages,
vos
mains, votre front sont devenus la proie d'invi­
sibles ennemis dont la morsure répétée vous force
bientôt à délaisser le récit le plus attrayant, sans
donnent

compter

cet éternel murmure,

ce' bourdonnement à

,

parfois suraiguës et plein de menaces qui vous
distrait, vous préoccupe et vous oblige à chercher
un
refuge, un abri sur le pont, au grand air. Ceci

notes

la vérité exacte pour Saint-Louis dès les pre­
mières ondées, de l'hivernage; mais dans le fleuve
est

c'est

toute saison la vérité amoindrie

plus qu'on
privation de sommeil, malgré
toutes les précautions prises contre les moustiques,
cause autant de fièvres
que les émanations palu­
rien
sert
contre eux, ni les vête­
et
ne
déennes,
ments les plus épais, ni les rideaux fermés avec le

ne

en

le saurait croire. La

�\�
1

L

�
AU

plus

35

SÉNÉGAL.

de soin. Ces fortes

organisations

de

1

matelots,

que rien n'ébranle, ne peuvent y résister. J'en ai vu
bien souvent dormir sous la pluie, transis de froid

1

par les rudes heures de bossoir, alors que les lames
venaient balayer les gaillards; mais dormaient-ils

l'Étoile,

le pont de
galaises, si tièdes, si

longues nuits séné­
parfumées, malgré les mousti­
quaires qu� leur donnait l'administration coloniale,
dont ils riaient d'abord comme d'une mauvaise plai­
santerie, et qu'ils se hâtaient, après quelques nuits
d'expérience, �e tendre avec des soins si atteutifs ?
Les distractions intellectuelles supprimées par les
insectes et le climat, il reste celles de l'action: la
guerre, les explorations, la chasse. La mission pa­
cifique que nous poursuivions, l'éloignement de
notre seul ennemi, Al-Agui, le prophète d'Aloar,
rendait la première impossible; les deux autres se
prêtent un mutuel appui. Aussi le lendemain de
notre arrivée, à cinq heures, au moment où l'aube
venait de poindre à l'horizon, je débarquais avec
Co-Caï,le capitaine de rivière, et deux de mes laptots,
sur la rive
gauche du fleuve, au milieu d'une im­
mense
prairie semée çà et là de grands bouquets de
gonakés en fleurs, que dominait de loin en loin un
En chasse, et chasse heu­
tamarinier gigantesque.
en
reuse! disais-je tout haut;
chasse, mais gare aux
aux
lions, gare
panthères, gare surtout aux serpents
aux
noirs,
trigonocéphales! me disais-je tout bas.
sur

dans

ces

j
1

1;
1

-

-

1

_L�

�·36

TROIS

ANS

DE

CAMPAGNE

quel Européen venant d'Europe écouterait
prudence dans ces pays où un
Mohican croirait trouver son paradis de chasse? Des
myriades de canards de toute espèce passaient déjà
au-dessus de nos têtes en vols pressés; les perdrix, les
pintades faisaient, à quelques pas de nous, entendre
leurs cris de rappel; les outardes déployaient leurs
grandes ailes en quittant leur refuge de-la nuit; les
poules de Carthage jetaient à intervalles rapprochés
ces notes si distinctes
qui leur ont fait donner le nom
ouolof d'ac-ka·Zao, que nul chasseur n'entend sans
tressaillir. Et n'était-il pas facile, malgré notre peu
d'expérience, de reconnaître les �races toutes fraîches
qu'avaient laissées à leur passage, pour venir s'a­
breuver, les antilopes, les gazelles, les sangliers, à
côté de larges brèches faites à la berge même, et qui
attestaient le voisinage des deux géants de ces pa­
rages, l'hippopotame et l'éléphant? Qui résisterait à
de pareilles séductions? On se promet de bien re­
garder où l'on posera les pieds, on emporte un bis­
touri, de l'alcali volatil; voilà pour les serpents. On
se promet de revenir de bonne heure, on- a de
grands
&lt;le
recouverts
et au
de
toile
blanche
paille
chapeaux
fond desquels on place un linge mouillé aux eaux
du fleuve, et qu'on trempera de nouveau à chaque
occasion; voilà pour le soleil. Puis l'on part plein
d'une joie que l'on ne peut bien rendre, comme
toutes les joies humaines d'ailleurs, mais devant laPourtant

les consei Is de .la

�AU

quelle s'effacent toutes
d'un séjour à l'hôpital
chassions tous

nous

blierai

les

jamais

au

les

craintes, jusqu'à celle
vérité,

de' Saint-Louis. En

Sénégal,

impressions

les vastes solitudes des

vers

J'ai,

le fusil

plus

diverses. Les

Basilan

étages
soleil

avec

ne

et pour moi

de

je

mes courses

n'ou­
à tra­

prairies sénégalaises.

parcouru les contrées les
splendides forêts' de Bornéo et de

l'épal!le,

sur

leur

d'arbres

37

SÉNÉGAL.

végétation luxuriante,

superp6S?S

pénètre point,

les

forment

jungles

où trois

abri que le
de l'Inde et du

un

les

Gabon,
steppes de la Tartarie, les montagnes iL
la sombre verdure de la Mandchourie, si étonnantes

juin après la fonte des neiges, les âpres collines
de la Corée, dont là mer ronge les assises de granit,
ont jeté à mon esprit des impressions bien diverses
et bien -profondes; mais aujourd'hui encore ces im­
pressions me semblent avoir-été moins puissantes que
celles que je ressentais dans mes courses africaines.
en

Peut-être cela tient-il moins à la nature du pays en
elle-même qu'aux idées qui me préoccupaient alors
comme

ger

en

beaucoup
passant

du

de

par

Rejoindre Al­
Tombouctou, explorer toute cette

partie.
Niger que
en
comprend tout le

mes

compagnons.

nul n'avait visitée

et

qui
supérieur, ajouter
de plus à ceux de tant de hardis pionniers de la ci­
vilisation, se préparer à cette expédition par une vie
d'épreuves, de fatigues au grand air, au grand soleil :
telles étaient nos idées. Quelques-uns d'entre nous
cours

encore

un nom

•

�38

TROIS

ANS

DE

CAMPAGNE

essayé de les réaliser, d'autres s'y préparent dans
l'ombre, d'autres, hélas! ont déjà trouvé la mort en
les mettant à exécution, et une mort douloureuse, au

ont

.moment où

un

peu de célébrité

se

faisait autour de

leur nom!

premières courses furent heureuses au point
chasse, cela est peu intéressant à noter;
des
idées que je viens d'exprimer, elles
mais, plein
remplissaient nos longues heures de loisir. Leck-éleuk
tel-nanu dem 1'ubi (demain, au point du jour, nous
allons chasser), cette phrase, que j'avais apprise la
première en étudiant le ouolof, était devenue la con­
signe que chaque soir je donnais à mes guides, lors­
que M. Lescazes, le capitaine de'l'Africain, me pro-·
posa une expédition bien plus intéressante à tous
égards que toutes mes courses de chasse.
A quelques heures de notre mouillage, une tribu
maure était
campée, se disposant à fuir l'inondation,
lorsque la présence de "nos deux navires et du convoi
qu'ils escortaient, en offrant aux indigènes un excel­
lent marché pour leurs bœufs, leurs moutons et leur
lait, vint retarder de quelques jours leur départ ver�
le haut pays. Des relations très-fréquentes et tout
amicales s'étaient établies entre eux et nos laptots.
Aller visiter leur camp dans ces circonstances, et
alors que leurs dispositions de marche étaient faites,
nous
parut une occasion à ne point laisser échapper.
Si

de

•

nos

vue

de la

Une visite

au

camp de la tribu fut donc décidée entre

�AU

SÉNÉGAL.

seulement, les Maures ne jouissant
réputation fort médiocre de respect pour
nous;

que d'une

les

traités,

décidâmes q11e la moitié de nos matelots nous
accompagnerait en armes. Aux motifs de prudence
nous

dictaient cette précaution se joignait pour
le désir de procurer à nos hommes un exercice
salutaire. Notre visite, nos intentions toutes paci­

qui

nous

nous

fiques

furent d'ailleurs annoncées

au

chef de la tribu

de rivière,

qui prrSCJne tons pnl"
ou du moins
comprenaient l'arabe.
Le lendemain matin, dès cinq heures, nous étions
en route, sans crainte
pour nous (nos précautions
capitaines

nos

pnr
laient

étaient
au

prises),

camp de

causer une

la sincérité

et aussi

penser qne cette visite
annoncée d'avance, alle.it lem
sans

alliés,
profonde. Ceux-là seuls croient h
qui sont sincères, et nous jugions les

nos

terreur

propres idées. Arrivés à une demi­
lieue du camp, nous entendîmes les bruits les plus
étranges: bêlements des bœufs et des moutons-que

Maures

avec nos

leurs

bergers poussaient devant eux, cris des cha­
que l'on chargeait à la hâte, voix des hommes
qui s'appelaient. Les battements du tam-tam et les
sons
rauques et prolongés d'une espèce de cornet à
Les Maures
bouquin dominaient tout ce tapage,
croient à une razzia, me dit Yonssouf; si nous avan­
Dieu nous en
çons encore, la poudre- parlera.
!
fis
faire
Mes
matelots
riaient
Et
halte.
garde
je
et plaisantaient à
qui mieux mieux; mais les laptots,
meaux

-

-

-

•

�40

TROIS

ANS

DE

CA�IPAGNE

sérieux et graves, regardaient alternativement leurs
fusils et leurs deux capitaines. Évidemment ils

croyaient, comme les Maures, à une razzia, et ils
s'en réjouissaient, tout en pensant qu'elle était sin­
gulièrement conduite. L'arrivée d'un guerrier maure
fit cesser toute équivoque. Monté sur un de ces pe­
tits chevaux si lestes et si agiles, avee lesquels ils
franchissent les distances les plus considérables, la.
tête nue sous les rayons du soleil, qui en l'éclairant
faisaient ressortir l'énergique et rude expression de
sa
physionomie, le fusil à deux coups dégagé de son
étui et posé en travers de la selle, il sortit tout à
coup d'un épais bouquet d'arbres, derrière lequel
sans dente il
épiait depuis longtemps notre petite
colonne. Forçant son cheval à marcher au pas, il
s'avança lentement vers nous, et, quand il fut à­
portée de voix, demanda à parlementer. Youssouf
prit à l'instant mes ordres, s'avança gravement aussi,
et après quelques pourparlers revint confirmer par
son
rapport les assurances que lui avait suggérées sa
vieille expérience du pays.
Le chef vous prie de
-

pas avancer, si vos intentions sont pacifiques. La
tribu lève le camp, les guerriers sont à cheval.
ne

-

Nous n'avancerons pas, nous partirons dans quelques
Habi­
instants, quand 'nos hommes seront reposés.
-

tué

sans

guerrier qui
"

nos

combattre, le
reconnaître comprit à

doute à notre manière de
était

venu

nous

allures que rien n'était

plus

vrai que

nos

décla-

�Au

41

SÉNÉGAL.

rations. Il mit

.

pied à terre, vintjusqu'à nous, et après
poignée de main rejoignit le camp, où
bientôt s'éteignirent un à un tous les bruits qui l'emplissaient naguère. Quelques guerriers à pied et le
fusil dans l'étui, des femmes esclaves sans doute,
des enfants, apparurent bientôt, et grâce à quelques'
galettes de biscuit, à quelques cartouches que nos
hommes leur distribuèrent, les relations les plus
amicales s'établirent entre les deux partis. A dix
heures, nous rentrions à bord de l'Étoile, ne regret-·
une

cordiale

tant

que médiocrement l'insuccès

de notre

visite,

et

satisfaits d'ailleurs d'avoir pu juger par nous-mêmes
de la terreur que nos dernières expéditions ont jetée
dans

l'esprit de ces tribus, si fières, si insolentes
naguère. A bord cependant une surprise nous était
réservée. Profitant de la panique produite par notre
visite dans le camp de la tribu maure, une esclave,
une
négresse de vingt ans, s'était enfuie, emportant
dans ses bras son fils, âgé de quelques années, et,
sans

être aperçue de

.

la

ses

de

maîtres, franchissant la dis­
navires, elle était venue

qui
séparait
réfugier il. bord de l'Étoile. A peine étions-nous
.assis, M. Lescazes et moi, qu'elle se précipita à nos
pieds, nous parlant d'une voix entrecoupée de san­
glots, sans que nous pussions nous expliquer ce
qu'elle nous demandait avec tant d'animation. Mis
au fait
par Youssouf et convaincu, par son témoignage
et celui de plusieurs laptots, que la fugitive était du
tance
se

nos

�42

TROIS

ANS

DE

CAMPAGNE

village de Brenn, dans le Oualo,
Française, puisque le Oualo a été
sessions à la suite de

nos

et par

conséquent

annexé à

guerres contre

nos

pos­
Mohamed-el­

Habib, je n'avais plus qu'à me conformer à nos lois.
Je lui déclarai en conséquence qu'elle serait libre
tant qu'elle serait à bord de l'Étoile, mais que seul
le gouverneur, le bouroum n'dm', pouvait décider de
l'avenir. Le commissaire enregistra sur le rôle du
bord le nom de Fatimata N'Diop, et tout fut dit. Les
Maures d'ailleurs ne réclamèrent pas leur captive,
l'incident n'eut pas de suites pour le moment. En
devait-il être ainsi pour l'avenir? Peut-être la meil­

est-elle la conversation que j'eus avec
le gouverneur en 'lui rendant compte de mon pre­
mier voyage dans le fleuve.
Comment avez-vous
leure

réponse

-

accueilli cette

Il fallait

l'empêcher de
fugitive?
monter à votre
.bord. L'exemple sera contagieux:
à votre prochain voyage, vous aurez à recevoir
tous les captifs des deux rives.
Si ce sont les
esclaves des provinces françaises, s'ils viennent
réclamer l'appui de la France, puis-je leur refuser
cette protection ?
Certes, Monsieur le Gouverneur,
je les recevrai tous, à moins d'un ordre pal' écrit
-

..

émanant de votre

autorité.

que je vous donne
ment voulez vous que
voulez pas ou plutôt si
vous

-

donner ?

-

..

Et

nous

un

-

Comment voulez­

pareil

ordre?

je l'exécute,
vous

ne

parlâmes

si

-

Corn­

vous

ne

pouvez pas me le
de 'I'ébécou, de la

�AU

tour

en

construction,

voyage.
S'il est

vie,

43

SÉNÉGAL.

des autres événements de

mon

homme que les convictions de toute

un

l'élévation de

caractère,

la

de

sa

générosité
plus sérieux et les
plus ardents de l'esclavage, c'est M. le général
Faidherbe, alors gouvèrneur du Sénégal; mais si,
l'on réfléchit à la constitution des sociétés si étranges
au milieu desquelles vit notre colonie africaine, on
comprendra que les convictions les plus fermes, ser­
vies par l'énergie la plus persévérante, ont dû se
briser dans le présent coutre cette odieuse institu­
âme, font

un

son

des ennemis les

base de toutes

tion,

Saint-Louis

son

ces

sociétés. Les habitants de

libres, la loi française a pu être
appliquée
capitale de nos établissements;
mais qu'elle soit proclamée dans le Djiolof, dans le
Fouta, dans le Cayor, et nous faisons devant nous le
désert, et ces pays, auxquels les bras manquent déjà,
sont

dans la

abandonnés par leurs habitants.
Pourquoi raconter alors cet épisode de notre

sont

cam­

pagne? C'est qu'il nous semble qu'il en ressort une
des justifications les plus complètes de la persévé­
rance

que le

gouvernement de la France

développer
frique. Quand

notre

tous

ces

pays

l'esclavage

y

que la tâche

•

influence dans cette

cette influence

elle l'est à

sera

parti

a
e

mise à

de l'A­

souveraine dans

Saint-Louis, à Gorée,
sera-t-il possible? Croit-on d'ailleurs
émancipatrice de l'Europe sem finie

comme

�44

'fROIS

ANS

DE

CA�[PAGNE

lorsque les dernières colonies à esclaves auront ré­
pudié cet odieux héritage du passé? Certes non.
La solidarité de toutes les

races

humaines n'est pas

vain mot. Ces riches et fertiles contrées que
baigne le Sénégal ne sont stériles aujourd'hui que
un

parce que le travail libre ne les féconde pas et n'u­
tilise point les dons merveilleux. que la nature leur
faits. Le

les deux rives du

fleuve,
l'esclavage sera aboli par la force des convictions,
consequence peut-être rapprochée de l'expansion
de nos idées, les arachides, le sésame, le beraft
(graine oléagineuse du Cayor), l'indigo et surtout­
le coton abonderont sur nos marchés. Quoi qu'aient
a

jour où,

sur

pu dire les possesseurs d'esclaves et leurs comman­
deurs, les nègres aiment le travail, quand on leur
en

fait

comprendre l'utilité,

surtout

quand

ils tra­

vaillent pour eux-mêmes et non pour des maîtres
égoïstes. On pourrait plus justement leur reprocher
leur

imprévoyance,

mais

ce

leur insouciance de

l'avenir;
peuples enfants et
aussi des peuples opprimés, et les progrès de la ci­
vilisation y remédieront. D'ailleurs ces progrès sont
réels, surtout dans cette voie. Il suffit, pour s'en con­
vaincre, de parcourir les traités signés successive­
ment par lVI. Faidherbe. Le lor février 1861, le da­
mel du Cayor s'engageait solennellement à ne plus
vendre un seul de ses sujets libres, à ne plus faire
esclaves les étrangers qui traversent son territoire,
sont là les défauts des

•

�AU

45

SÉNÉGAL.

plus laisser piller un seul village par ces ban­
grands seigneurs qu'on appelle les tiedos. La
seule mention de ces clauses, rapprochée du silence
que gardent les traités conclus dans les années
antérieures, montre le progrès accompli.
Cependant les eaux du fleuve montaient régu­
lièrement, et après· une attente de huit jours, 'nous
pûmes enfin reprendre notre voyage. Si d'un côté
nos instructions nous ordonnaient la
plus grande cé­
lérité, des nouvelles de Tébécou nous avaient appris
que les matériaux que nous transportions étaient
impatiemment attendus. Les passages de Sarpoli, où
le fleuve tourne plusieurs fois sur lui-même comme
un
serpent, celui de Djuldè-Diabè, où, par la nature
du fond, les sables se déplacent chaque année et
il.

ne

dits

•

créent de nouvelles

barrières, effrayaient sans doute
pilotes,
présageaient à l'équipage de rudes
fatigues; mais nous savions trop le prix du temps
pour que toute considération étrangère ne fût pas
écartée. Sarpoli ne nous prit que quelques heures;
et

nos

Djuldè-Diabè, pendant

mais à

tières,

nous

restâmes échoués

deux

en

à côté du

Podor, quinous

élongées

dans les directions les

journées

travers

en­

du courant,

avait devancés. Des

ancres

plus favorables,

des

aussières amarrées .sur les troncs des tamariniers qui
bordent la rive, la machine lancée à toute vapeur,
les efforts les

tirèrent

plus énergiques au cabestan, nous re­
enfin de cette position.plus contrariante que

�46

TROIS

ANS

DE

CAMPAGNE

Le coude de

Oualla, qui devait plus
tard nous être moins propice, fut franchi sans en­
combre, et quelques heures après nous mouillions
à côté de l'Africain, en face d'un petit monticule,
au-dessus duquel flottait le pavillon de la France,
qui nous avait annoncé de loin le terme de notre
dangereuse.

voyage.

huttes, des gou1'bis, des tentes semés à la base
du mamelon, au pied de tamariniers à l'épais feuil­
lage, des matériaux épars sur la berge, des instru­
ments de travail amassés sous des hangars improvisés,
deux obusiers de montagne en batterie, et auprès
desquels des factionnaires en uniforme se prome­
naient lentement, et sur la rive même les travailleurs
réunis en groupes bruyants, dans les costumes les
plus variés de travail.des noirs aux boubous blancs ou
bleus, des enfants déguenillés riant aux éclats, des
femmes portant sur la tête de grandes calebasses
d'eau puisée au fleuve, et s'arrêtant, malgré leur
fardeau, pour nous voir arriver, tel était le spectacle
qui nous frappa quand nous laissâmes tomber l'ancre.
Cette activité bruyante, cette animation joyeuse, ce
mélange de deux races opposées, réunies par ce lien
'tout-puissant du travail, contrastaient avec le calme
Des

et le

silence des solitudes que-

nous

venions de tra­

verser.

A
que

peine l'Étoile était-elle amarrée près de la rive
je me rendis auprès du capitaine du génie Ful-

.

�AU

cran,

chargé

47

SÉNÉGAL.

de la construction de la tour et

comman­

dant le poste de
Té�écou. Quoique ce fût notre pre­
mière rencontre, à nous voir tous deux assis sur un

Lanc rustique

en

face d'une table

en

bois

blanc,

charpentée grands coups de hache, on aurait pn
croire que deux vieux amis venaient de se retrou­
ver. Ceux-là qui- ont vécu de la vie sous la tente, ceux­
à

là

qui ont quitté leur patrie pour des contrées où tout
est danger, ceux-là comprendront ces liaisons sou­
daines, qui si souvent se changent en belles et du­
rables amitiés; ceux-là comprendront aussi que, de
retour en Europe, on puisse désirer revenir au Sé­
négal, et qu'au milieu des plaisirs de la France on
regrette la vie si pleine, si active de ce rude pays.
A sept heures du soir,
u�e même table nous réunis­
sait tous: marins, artilleurs, officiers du génie, d'in­
fanterie, spahis, chirurgiens et interprètes. Chaque
corps n'est-il pas représenté dans de pareilles entre­
prises? Tous ne concourent-ils pas également à
l'œuvre commune? Je ne sais si c'était un grand
dîner:
bien que les gibiers les plus rares, une ou­
tarde, du sanglier; bien que des légumes: de France
couvrissent la table, bien que les vins d'Espagne et
de Bordeaux scintillassent dans les verres, je n'en
jurerais pas;
j'affirme cependant que cette soirée
-

-

m'a laissé les
Rien de

plus durables souvenirs.
plus étrange et de plus curieux d'ailleurs

que de semblables réunions dans de tels pays. Ces offi-

�48

TROIS

ANS

DE

ciers de toutes les armes,

CAMPAGNE

élèves de

écoles,
d'âges si divers, auxquels l'habitude
du commandement, la familiarité avec le danger,
ont donné une expression de physionomie parfois si

ces

ces

nos

hommes

grave et sÎ

sérieuse,

ces

hommes de science

et

d'étude

autant que d'action semblent alors tout

présent

et

�etrouver

les

élans, l'entrain

rejeter du
de leur jeu­

l'esprit français, ou, si l'on veut, le caractère
français, que rien ne peut abattre et que le moindre
choc éveille, s'y retrouve plein de vivantes saillies.
nesse;

Les souvenirs de la

patrie, mais les souvenirs animés
surgissent évoqués par un mot.par un geste,
de gracieux fantômes. Et à la fin du dîner,

et joyeux,
comme

quand

le vin de

Champagne circule
plus hétéroclites, qui dira

coupes les
dont les refrains,
.

plus singuliers,

et

emplit

les

les chansons

accompagnés par les instruments les
éveillent les échos du fleuve et font

désert.qu'inquiètent des bruits
aussi étranges? Souvent un chef indigène, au front
méditatif, à l'attitude grave et austère, assiste à de
pareilles soirées: ses regards marquent la surprise, et

tressaillir les fauves du

.

tout

croire que ce sont là ces sol­
le
éprouvé
courage et la persévérante
mais quand il comprend le sens de cette

d'abord il

dats dont il

ne

peut

a

énergie;
animation, quand il devine les sentiments qui la pro­
duisent, quelles modifications subit sa pensée! Cette
familiarité bienveillante est contagieuse et gagne son
cœur.

Je

ne

fais presque ici que transcrire les idées

�AU

qui

49

SÉNÉGAL.

m'étaient

exprimées par Bou-el-Mogdad, le pè­
sénégalais que ses voyages ont un moment mis
à la mode, quand il parut dans les' salons du ministre
de la marine après avoir traversé le désert de Saint­
Louis à Tanger, et qui était alors à Tébécou comme
interprète. Continuant à ne voir en nous, comme il
arrive le plus souvent dans les colonies anglaises,
que des marchands ou des soldats, les indigènes sor­
lerin

tiraient-ils

prophète

cette indifférence hautaine

de

recommande

aux

fidèles? Cette attraction

que le
des
vis-à-vis
in­
croyants

sympathique qui

se

révèle

surtout dans l'intimité est certainement la principale

force du caractère national. Elle

a

sans

nul doute

agi
pays plus que la force matérielle sur les
hommes influents, et par eux elle agira dans l'avenir
en ces

sur

les

masses

L'arrivée
une

de

ignorantes.

l'Africain

nouvelle activité

bécou s'élevait

aux

et de

l'Étoile avait imprimé

travaux,

et

la tour de Té­

Les tribus

au milieu
rapidement.
desquelles allait flotter le pavillon de la France,
épuisées pai" la famine, suite de la guerre sainte,
eussent été incapables de prendre les.armes, quancl
bien même les défaites d'Al-Agui n'eussent pas
affaibli son prestige et ramené les Toucouleurs à des
résolutions pacifiques; mais il fallait tout transporter
de Saint-Louis, les briques, la chaux, les madriers,
et jusqu'au sable même: on conçoit donc que nous

avions à fair.e de nombreux voyages. Ces voyages
AUBE.

,

..

�50

TROIS

ANS

DE

monotones, qui du moins

CAMPAGNE

nous

maintenaient,

ainsi

que celui que nous fîmes à Bakel avec le gouver­
neur, dans les mêmes conditions climatériques,
furent malheureusement

coupés par' trois excursions
en Gambie, soit pour y prendre la correspondance
d'Europe, que transportaient alors les paquebots de
la ligne anglaise des côtes occidentales d'Afrique,
soit pour emprunter, dans la pénurie de nos maga­
sins, aux magasins de la colonie, anglaise 300 ton­
neaux de charbon. Après les chaleurs énervantes
du fleuve passer sans transition à l'air vif, aux nuits
brumeuses et froides de la mer, ce devait être pour
l'équipage une rude épreuve. De juillet en octobre,

l'Étoile
ou

avait

matelots;

réservait

eu

à

déplorer la'mort de dix-sept maîtres

notre dernier voyage

une

Gambie

nous

perte plus douloureuse, celle de

mon

lieutenant, l'enseigne

de vaisseau B

en

...

Il est des natures fières et

élevées, intelligences
d'élite,
dévoués, qui passent dans la vie, le
sou l'ire sur les lèvres, le front rayonnant, et nul ne
devine que ce rayonnement, ce sourire, cachent une
'plaie que rien ne peut cicatriser, des douleurs que
rien ne peut consoler, rien, si ce n'est le remède su­
prême, la mort, où elles tendent de tous leurs désirs
Jeune encore, parvenu par son énergie, à travers
cœurs

.

.

tous

les obstacles dont pour les matelots

la hiérarchie

se

hérisse

maritime, jusqu'au grade d'officier,

-coré de la médaille militaire

quand

dé­

il n'était que

�AU

SÉNÉGAL.

51

quartier-maître, mon lieutenant devait la croix de
la Légion d'honneur à un de ces actes héroïques don t
les murs de Sébastopol ont été si souvent les témoins,
et dont tous nous gardons le souvenir. Riche, adoré
de sa famille, et touchant enfin au but de tant de
persévérance, quelle pensée l'avait conduit dans ces
pays, l'avait poussé à solliciter avec tant d'ardeur
une
place que le sentiment du devoir eût fait seul
accepter à ses camarades? Ces questions, que l'ami­
tié qu'il avait su nous inspirer nous permettait de lui
adresser, sont restées sans réponse jusqu'au jour de
sa mort. Le secret qu'il me confia-au moment
suprême
des éternels adieux, nul ne le saura: ses dernières
volontés ont été remplies; mais une seule des larmes
que j'ai vues couler plus tard l'eût peut-être em­
pêché de mourir.
La mort du lieutenant B , qui en suivait tant
d'autres (car l'hivernage avait été rude pour tous),
avait jeté une tristesse profonde dans l'équipage.
La nouvelle d'une expédition de guerre et d'une
expédition lointaine vint ranimer tous les esprits;
l'expédition de Guémou était résolue.
...

III.

village de Guémou, dont la destruction était
le but de la première opération de guerre à laquelle
l'Étoile devait prendre part, était situé au-dessus de
Le

�52

TROIS

ANS

DE

CAMPAGNE

Bakel, dans

le pays des Guidimaka, non loin des
rives du fleuve. Cette position en 'face de notre

plus important du Haut-Sénégal, sur la
route des caravanes qui viennent de l'intérieur, par
le pays des Mauree-Dowich, en avait fait le princi­
pa! foyer de l'influence hostile qu'Al-Agui exerçait
encore sur toutes les
populations musulmanes, mal­
gré ses nombreuses défaites, malgré son éloignement
dans le Kaarta, vers les rives du Niger. Une garni­
son d'élite,
composée de .ses Toucouleurs les plus
commandée
dévoués,
par un chef intrépide qu'on
disait le neveu et le taleb le plus cher du prophète
lui-même, interceptait par de fréquentes razzias les
convois qui se dirigeaient vers Bakel, étendant jus­
que sur les villages de la rive droite,' jusqu'au Bon­
dou ses excursions et ses pillages. Guémou était
donc un obstacle ·sérieux à la pacification du pays;
c'était surtout une menace pour l'avenir, le signe
assuré que les pensées d'Al-Agui se tournaient en­
core vers le théâtre de ses premières
entreprises, et
qu'il comptait tôt ou tard relever contre nous l'éten­
dard de la guerre sainte dans le Fouta sénégalais,
dont les
g-uerriers faisaient sa principale force. Ces
considérations justifiaient depuis longtemps la des­
truction de Guémou ; mais la nécessité d'agir en
plein hivernage dans un pays aussi éloigné du
centre de nos établissements, le fanatisme et l'im­
portance de la 'population, qui s'élevait à plus de six
comptoir

.\

le

�AU

mille âmes,
les

l'énergie et
renseignements que

cueillis

sur

l'habileté de

de .la

tant de

Sirè-Adama,

le gouverneur avait re­
la force des murailles du village et sur­

citadelle, tous
fait
différer depuis
avaient
dont l'importance frappait

tout

53

SÉNÉGAL.

ces

trois

motifs de

prudence

entreprise
esprits, mais où
pouvaient amener un
ans

une

tous les

chances contraires

échec dont lcs

.

conséquences eussent été désastreuses
Cependant une pareille situa­
tion ne pouvait se prolonger indéfiniment. Chaque
jour passé dans l'inaction augmentait l'audace des
partisans d'Al-Agui et détruisait le prestige de nos
pour notre influence.

dernières victoires. Les relations de Bakel

avec

les

provinces de l'intérieur étaient interrompues depuis
longtemps, les traitants du Haut-Sénégal entièrement
ruinés.
Aussi,. lorsque la chambre de commerce de
Saint-Louis, organe des intérêts de la colonie, et en
général si opposée aux expéditions de guerre, fit con­
naître dans

une

adresse

solution de tous les

Guémoun'était pas

au

colonel Faidherbe la ré­

négociants d'abandonner Bakel si
dét1'uit, cette démarche décida le

gouverneur qui l'attendait. sans doute. La resolution
arrêtée, l'exécution fut aussi prompte qu'énergique.
En moins de trois

jours,

terminés. Le 18 octobre

tous les

1859,

préparatifs

la flottille

ordres du commandant

furent

sous

toute

supérieur de la
marine, le capitaine de frégate Gaston Desmarais,
appareillait de Saint-Louis, emportant toutes les
vapeur,

aux

'

�54

TROIS

;\_NS

DE

CAMPAGNE

forces
avait

disponibles de la colonie, à la tête desquelles
été appelé 1\1. le chef de bataillon Faron, de

l'infanterie de marine. Plein de confiance dans

ces

deux officiers et retenu d'ailleurs par des considé­
rations qu'il est facile de deviner, le gouverneur

demeurait à Saint-Louis pour surveiller les évé­
nements.

Sept

années d'hostilités incessantes avaient donné

à tout le monde

soudaines que,

une

telle habitude de

malgré

le peu de

ces

expéditions

temps laissé à l'exé­

cution des ordres du gouverneur, tous les préparatifs

de

des

chevaux, des
de tous les impe­
en
un
d'une
colonne
destinée à agir
dimenta,
mot,
loin de son point de débarquement, s'achevaient
dans le temps prescrit avec la plus parfaite régula­
rité. La colonne expéditionnaire se composait du
bataillon des tirailleurs sénégalais, 450 hommes, de
trois compagnies blanches d'infanterie de marine,
250 hommes, d'une batterie d'obusiers de montagne,
d'une demi-compagnie de fuséens, enfin de 25 spahis
démontés, et des compagnies de débarquement de
la flottille, formant un demi- bataillon de2501aptots.
Tous ces détachements réunis donnaient le chiffre,
relativement assez considérable, de 1,200 hommes.
Les populations belliqueuses du Boudou, sous les
ordres de l'alrnamy Bou-Bakar-Saada, les volontaires
de Bakel et du Gadiaga, devaient, avec la garnison

l'expédition, l'embarquement
mulets, des vivres, des munitions,

�AU

55

SÉNÉGAL.

du poste, élever ce chiffre à 2,000 hommes. Jamais
des forces européennes aussi considérables n'avaient
été

rassemblées,

neurs, dans

même

SOl1S

les ordres des gouver­

régions éloignées.
Si, pnr la réunion de tous les moyens d'action dont
il disposait, par le secret de ses décisions, la promp­
titude de ses mesures et le choix de ses lieutenants,
le chef de la colonie avait, autant qu'il dépendait
de lui, assuré le succès d'une entreprise dont une
longue expérience lui montrait les difficultés, l'esprit
des soldats, leur confiance et leur élan n'étaient pas
de moindres gages de réussite. Ils ne savaient guère
ce
qu'était Guémou, ils s'en souciaient aussi peu que
d'Al-Agui et de Sirè-Adama, L'ennemi qu'ils al­
laient chercher était celui qu'ils avaient battu dans
toutes les

ces

rencontres, qu'ils avaient

vant Médine et

Bakel, qu'ils

vu

reculer de­

avaient refoulé à trois

lieues de Saint-Louis. L'essentiel pour eux
était la perspective de nouveaux combats à livrer.

cents

Les

troupes indigènes, les tirailleurs sénégalais

valisent

sinon de

ri­

d'esprit guerrier,
discipline,
France, qui en tout leur ser­
vent de modèles; quant aux laptots, nous avons dit
les qualités qui les distinguent. Dès que l'expédi­
tion fut connue, je fus assailli de demandes, de ré­
clamations: tous voulaient s'embarquer avec moi,
tous jusqu'aux domestiques, jusqu'aux malades; à ces
derniers seuls je refusai la faveur qu'ils sollicitaient.
leurs compagnons de

avec

�56

TROIS

Cinq

ANS

DK

CAMPAGNE

cents hommes entassés

lui donnaient
si étroitement

sur

le pont de

l'Étoile

Dans cette foule

aspect singulier.
resserrée, il était facile de

un

recon­

à certains détails de mœurs, les

populations
parmi lesquelles se recrutent et les lap­
tots et les tirailleurs indigènes. Cette superstition,
cette foi aux croyances les plus absurdes inhérentes
à toutes les races africaines se révélaient au grand
jour. Il y a des gri-gl'is de toute sorte et pour tous
les dangers, gl'i-gl'is contre les caïmans et contre les
requins, contre les sabres et contre les lances, contre
naître,

si diverses

les balles et contre les boulets mêmes: les volon­
taires les étalaient

soldats

réguliers

sur

leurs habits de

les cachaient

sous

combat,

les

la veste &lt;l'uni­

forme. Croient-ils donc à l'efficacité de

ces

talismans

d'épreuves décisives? Il est certain que
priver
gl'i'gl'is en les conduisant au feu
serait s'exposer à voir faiblir le courage du plus
grand nombre. Heureusement des sentiments du
même ordre, mais plus élevés et plus conformes iL
la dignité humaine, se révélaient en même temps:
je veux parler de la ferveur religieuse que l'ap­
proche de la lutte exaltait chez la plupart d'entre
eux. Au lieu des deux salams aux
premières heures
du jour et il. l'approche du soir, la plupart de nos
passagers accomplissaient les sept adorations pres­
crites par.le prophète. Tous ces soldats agenouillés,
tous' ces fronts inclinés, se relevant ensemble à cer-

après

les

tant

de leurs

�AU

tain es

qui

paroles

de l'un

57

SÉNÉGAL.

d'eux,

offraient

spectacle

un

eût intéressé l'artiste aussi bien que le penseur.

Chacun des bateaux à vapeur de la flottille de
guerre traînait derrière lui de nombreuses annexes,

écuries,

chalands

chargés

de vivres et de munitions.

Ces remorques ralentissaient la marche et gênaient les

mouvements; mais les

eaux

étaient à leur maximum

d'élévation. Grâce à cette

circonstance, l'extrême
pilotes prévint des. échouages qui
eussent pu avoir de graves conséquences. Cinq jours
seulement après le départ de Saint-Louis, nous arrivions à Bakel. Ces 'cinq jours avaient été remplis
attention

,

des

par des exercices à feu où se montrait l'adresse de
nos soldats. Les buts, rendus mobiles
par la rapidité
de la

course

endormi

sur

grettes qui

du

navire,

étaient tantôt

de

un

la vase, tantôt

une

abondent

les rives du

sur

ces

caïman

grandes ai­
fleuve, et

dont la blancheur de

neige tranche si bien sur la
rive, ou bien encore un de
ces
aigles pêcheurs qui, par couples, surveillent
de la cime des arbres les plus élevés leur domaine
de chasse, et qui restent souvent des heures entières
immobiles, guettant leur proie, sur laquelle ils s'é­

couleur d'ocre brun de la

lancent
A

avec

des cris semblables à

ceux

d'un fou.

plusieurs reprises, caïmans, aigrettes, aigles pê­
cheurs, tombèrent frappés sans qu'on daignât aller
ramasser leurs cadavres. A chaque village devant le­
quel nous passions, une foule pressée couvrait la

�58

TROIS

ANS

DE

CAMPAGNE

rive du fleuve. La nouvelle de

l'expédition s'était
répandue dans tout le pays avec une rapidité élec­
trique, car à toutes ces populations l'issue de la lutte
offrait

un

sérieux intérêt. N'était-ce pas la solution

touchait à leurs croyances, à leurs
idées de races, aux sentiments les plus profonds du

d'un

problème qui

cœur

humain? Le

prophète

et

ses

Toucouleurs

se­

raient-ils vaincus dans cette lutte
eux

leur

nationalité,

leur foi

suprême, et avec
religieuse? Si quelques

habitants du Oualo et des pays

faisaient des

vœux

pour

reconnaître dans la

réserve,

des gens du

le désir de

Fouta,

rapprochés

nous, certes il

de Bakel

était facile de

dans j'attitude hautaine
nous

voir revenir hu­

miliés et vaincus par leurs compatriotes de Guémou,
Notre halte à Bakel ne dura que quelques heures.
Dès que les renforts

qui nous attendaient, réunis
capitaine Cornu, furent embar­
les
bateaux
à
vapeur poussèrent leurs feux et
qués,
reprirent leur marche. Quelques heures après, tous
mouillaient à huit lieues de là, devant le village de
Diougoun-Tourè, ruiné dans les guerres contre Al­
Agui. De rapides communications s'établirent avec
la terre, et le soir même nous étions tous campés
dans les environs du village, à la tête du sentier qui
de Diougoun-Tourè conduit à Guémou. Cinq jours
avaient donc suffi pour transporter à deux cent
cinquante lieues de Saint-Louis une colonne de plus
de deux mille hommes; mais ce résultat était dû aux
sous

les ordres du

�59

SÉNÉGAL.

AU

navires à vapeur, et la tâche la

plus pénible nous
restait encore à accomplir, quoique nous ne fussions
plus séparés du but de l'expédition que par une dis­
tance de 14 kilomètres. Les mules, les -chevaux,
venus

dans les écuries

flottantes,

étaient strictement

nécessaires pour le service de nos obusiers et des ca­
colets de l'ambulance; il fallait donc tout transpor­
ter à bras

munitions, les caisses à obus,
les vivres. Nous n'avions pris ni tentes, ni couvertu­
res; il fallait par conséquent agir avec la plus grande
rapidité, pour échapper aux maladies, suites fatales
du climat. A deux heures du matin, la diane éveil­
lait ceux que les moustiques avaient laissés dormir,
et la colonne s'ébranla sur les pas d'une avant-garde
que guidaient deux habitants de Diougoun-Tourè.

d'homme,

Le pays que
une

les

nous

avions à traverser est d'abord

partie inondée dans cette
collines, dont la chaîne prin­
Bakel, la terminent à l'ouest et

grande plaine,

en

saison. D'assez hautes

cipale commence à
au sud,
en courant
parallèlement au fleuve. De
temps en temps, les clairons de l'avant-garde annon­
çaient la direction à suivre; mais notre marche, déjà
ralentie par l'obscurité, avait été encore retardée par
le terrain vaseux que nous foulions, où s'embour­
baient les
seaux

où

roues

nous

des

obusiers,

enfoncions

n'atteignîmes-nous

que

et surtout par des ruis­

jusqu'aux

vers

mières hauteurs. La colonne

quatre
se

genoux. Aussi
heures les pre­

trouvait alors dans

'i

1

�•

60

TnOIS

ANS

DE

CAMP AGNE

forêt

épaisse, à travers laquelle serpentait un
�entier. A chaque instant, les obusiers se heur­
taient contre les racines des arbres, et les branches
cachées clans l'ombre nous fouettaient la figure. Ce fut
avec un sentiment de
profonde satisfaction que nous
vîmes poindre les premiers rayons de l'aube. Ces
impressions étranges que la nuit jette aux âmes les
mieux trempées ne tardèrent pas à disparaître, et
la splendide nature qu'éclaira bientôt le soleil eût
seule justifié d'ailleurs le plaisir que la venue du
jour nous fit éprouver à tous. C'était cette admirable
végétation de certaines parties de l'Afrique centrale,
que l'on a si souvent essayé de décrire sans pouvoir
en .rendre la
magnificence. Des arbres gigantesques,
dominaient
encore
des baobabs dont quinze
que
une

étroit

hommes n'eussent pu embrasser le tronc en se don­
nant la main, croisaient au-dessus de nos têtes leurs

branches énormes, d'où pendaient, comme des stalac­
tites de verdure, des lianes flexibles, tantôt tendues
comme

les cordes d'un arc, tantôt recourbées sur
en festons
gracieux; des fleurs incon­

elles-mêmes
nues, des

iris,

des

glaïeuls, des lis de

étalaient leurs calices odorants
vert

que

sur

toutes
un

couleurs,

gazon aussi

les green d'un parc

l'œil

anglais, et quand
clairière, atteindre l'ho­

pouvait, à .travers une
rizon, le fleuve apparaissait derrière nous, déroulant
ses méandres
capricieux à travers la plaine que nous
venions de traverser.

�li

Avec le

malgré
nous

et

l'ordre

les difficultés

avions franchi la

nous

où

jour,

rétablit dans la colonne

se

de la

route. Dès six

première

débouchions de la forêt
fîmes

61

SÉNÉGAL.

AU

heures,
collines,
plateau élevé

chaîne de
sur un

halte de

quelques instants pour
attendre les corps placés à l'arrière-garde. D'ailleurs
la nature du terrain permettait de serrer les dis­
tances, et le voisinage de Guémou faisait au chef
de la colonne une loi de s'avancer avec plus de pré­
caution. Les compagnies en carré, l'artillerie au
centre, un détachement d'infanterie européenne et
les spahis en avant-garde, les laptots en fianqueurs,
tel fut l'ordre adopté, Quant aux contingents indi­
gènes, ils avaient pris une autre route pour dé­
nous

une

boucher derrière Guémou

en

même

temps que

notre

colonne.

l'avant-garde, que conduisaient les guides
indigènes, pour le c6rps principal, qui suivait de
près l'avant-garde, et qui d'ailleurs avait aussi des
; guides, cette dernière partie de la route n'offrit sans
doute aucune difficulté; nous autres flanqueurs
isolés et sans guides, nous fûmes moins heureux.
Des herbes d'une hauteur démesurée, dans lesquelles
nous
disparaissions, même à cheval couvraient le
plateau et nous cachaient le l'este de la colonne.
Chaque fois que les clairons indiquaient par leurs
Pour

,

il fallait bien recon:
naître que nous faisions fausse 'route. Cette incerti-

sonneries la direction

à

suivre,

i'

�•

62

TROIS

ANS

DE

CAMPAGNE

rectifications, jointes aux difficultés de la
grandes herbes, à la chaleur
du soleil, dont les rayons commençaient à échauffer
l'atmosphère, étaient extrêmement fatigantes. La

tude,

ces

marche à travers les

de Guémou

fit tout oublier. Les

laptots
rapide que nous
arrivions presque en même temps que l'avant-garde
au
point où nos instructions nous prescrivaient de
vue

prirent

un

pas

nous

allongé

tellement

faire halte et d'attendre de

Quelques

nouveaux

ordres.

le commandant Faron

secondes

après,
grand galop de son cheval, examinait
la position et arrêtait son plan d'attaque. Tout d'a­
bord, avec l'avant-garde, les fuséens et les laptots,
nous devions, en attendant l'arrivée de la colonne,

accourait

mettre

au

en

batterie deux obusiers de montagne à 300
murailles, essayer de faire brèche, et ba­

mètres des

layer

en

tout cas, par des obus et

des

fusées,

les

village. Nous nous hâtâmes d'exécuter
village de Guémou, rebâti par AI­
Agui et transformé par lui en forteresse, s'élevait au
milieu d'une plaine légèrement ondulée, couverte
de riches cultures. De loin en loin, des baobabs, des
abords du
ces

ordres. Le

tamariniers élevaient dans l'air
menses

et

plus grand
village, ou
amas

leur

épais feuillage.

leurs troncs im­
L'un

d'eux,

et le

de tous, semblait marquer le centre du
du moins quelque point important. Un

confus de murailles

ordinaires, bâties

hautes que les cases
celles de Guetn'dar, se

plus

comme

�AU

groupaient

sous son

Sirè-Adama

ou

raille

63

SÉNÉGAL.

ombre. C'était

ou

la maison de

la

mosquée mahométane. Une J?u­
à redans et bastionnée de distance

crénelée,
distance, entourait le village d'une ceinture ré­
gulière; elle affectait la figure d'un trapèze dont la
grande base semblait être le côté devant lequel nous
en

avions débouché.
de

portes

Il était

se

Des ouvertures destinées à servir

voyaient

aux

deux

angles

de la base.

outre facile de

reconnaître que chaque
de
cases un
quartier, chaque groupe
peu considé­
rable était lui-même entouré de murailles en terre,
en

derrière

lesquelles, la première enceinte -franchie,
les habitants pourraient se défendre pied à pied.
De grandes mares d'eau s'étendaient comme des
fossés naturels devant la face principale, et devaient
être pour nous une précieuse ressource, bien qu'elles
rendissent l'attaque plus difficile. Derrière le village,
la plaine se relevait légèrement jusqu'aux premières
hauteurs d'une chaîne de collines dont les

boisés

apparaissaient

à

grande

sommets

distance. C'est par là

auxiliaires devaient arriver pour couper
que
toute retraite aux fugitifs. Le silence le plus pro­
nos

régnait dans la plaine,
figure ennemie ne troublait
fond

on

eût dit

pftr tous

une

ses

et nul être

vivant, nulle

la solitude du paysage:
ou abandonnée la veille

ville endormie

habitants.

Squdain les sourdes détonations du canon, les
bruits stridents des fusées, le pétillement des obus,

�64

TROŒ

déchirent

ANS

CAMPAGNE

DE

premiers ordres du com­
mandant s'exécutent. Tous les regards sont dirigés
vers le
village: seuls, de grands vautours au col
chauve s'élèvent en tourbillonnant dans lcs airs,
mais rien n'indique derrière les remparts que nos
coups aient porté; le village reste plongé dans cette
ce

silence. Les

même immobilité

morne

et

silencieuse. Les détona­

les obus, les fusées
se, succèdent plus rapides;
nous
l'espace qui
sépare des murailles,

tions

labourent

éclatent au-dessus des toits

en

paille,

où

déjà quel­

ques nuages de fumée grise annoncent leur effet
destructeur. Même silence profond, même solitude.

Guémou a-t-il été abandonné de

Est-ce,

au

contraire, le

présage

que la mort seule fera cesser

ville,

comme

canonnade

l'ont

cesse.

juré

Dans

sur

Adama et
un

ses

défenseurs?

d'une lutte

silence

acharnée,

les ruines de la
ses

guerriers?

La

solennel, que quel­

interrompent seuls, deux colonnes d'as­
saut se forment rapidement; chacune d'elles doit
attaquer le village aux deux angles de la muraille

ques ordres

en, face. Les baïonnettes

tirer
l'ons

aux

canons, défense de

seul coup de fusil. Les tambours, les clai­
battent la charge, les colonnes s'ébranlent en
un

même

temps,

se

village, toujours

d'un pas, rapide du
silencieux. Encore quelques ins­

rapprochent

elles touchent

but. Tout à coup un
nuage de fumée entoure les murailles d'une écharpe
bleue. Des fossés profonds où ils sont restés jus-

tants,

et

au

,

�AU

Go

SÉNÉGAL.

couchés à l'abri de nos fusées et de nos obus,
cents
hommes se sont levés et nous foudroient à
cinq
cinquante pas. Les balles sifflent; quelques-uns de

qu'alors

tombent pour ne plus se relever. « Serrez les
rangs, en avant! » crient les officiers. Une seconde
nous

passe presque en entier au-dessus de nos
la
muraille est franchie, nos baïonnettes sont
têtes,

décharge

rouges de sang. Ville prise, ville gagnée 1
La ville n'est ni prise ni gagnée. Les mouvements
que je viens de résumer

quelques lignes étaient
ceux
gauche, que j'avais l'honneur
de commander. Cette colonne était composée de lap­
tots, vieux soldats de toutes nos expéditions sénéga­
laises, de deux compagnies blanches d'infanterie de
marine, que Sébastopol avait accoutumées à d'autres
combats plus meurtriers. L'ordre de ne pas tirer un
coup de fusil, d'aborder l'ennemi à la baïonnette,
en

de la colonne de

avait pu être exécuté
courage. II n'en avait

grâce
point

à leur calme et à leur
été ainsi de la colonne

de droite. Le bataillon des tirailleurs

sénégalais en
principale ; vingt-cinq spahis à pied
marchaient en tête; leurs vestes rouges, les longues
plumes qui, par une fantaisie guerrière, flottent sur
leurs chapeaux de paille les désignent
au:x; coups de
l'ennemi. A la première décharge, ils tombent pres­
que tous, et parmi eux l'officier qui les commande.A
cette vue, à cette fusillade soudaine, les tirailleurs
oublient la tactique française, que, malgré quelques
faisait la force

AUBE.

5

�66

TROIS

ANS

DE

CAlIIPAGNE

d'expérience, ils n'ont point encore su ap­
pliquer aux guerres indigènes: ils ne reculent pas
d'une ligne, mais ils se couchent et tiraillent sans

années

avancer.

fuir, l'ennemi continue le feu.
tirailleurs, restés seuls debout, sont

Au lieu de

Les officiers des

décimés par ces coups assurés. Le moment est cri­
tique; le commandant Faron s'élance au galop, suivi

major. A sa voix, les tirail­
relèvent,
reprend sa marche en
avant; l'ennemi recule et cherche un refuge derrière
les murailles, que les tirailleurs franchissent, le
des officiers de

leurs

son

état

-

la colonne

se

commandant à leur tête.

Abordé des deux côtés à la fois par les colonnes
qui viennent de se rejoindre, le village est pris.
Partout la flamme dévore les

fusillade

maisons, pourtant la

chaque instant quelqu'un
frappé. C'est que, si
le village est en notre pouvoir, la journée n'est pas
finie encore; l'obstacle le plus sérieux n'est pas détruit: cet obstacle, c'est la forteresse que Sirè-Adama
s'est bâtie, où depuis trois années il s'est préparé à
la lutte, et d'où il ajuré de ne sortir que mort ou
victorieux. Les échecs subis par Al-Agui devant les
continue,

et à

des nôtres tombe mortellement

.

tours de

Matam,

de Bakel et surtout de Médine lui

avaient révélé la force de
à des soldats résolus.

pareilles défenses confiées
Aussi, dès qu'il eut choisi

Guémou pour continuer ou repren�re la guerre
sainte, son premier soin fut d'y créer, autant que le

�AU

lui

permettaient

défier

ses

67

SÉNÉGAL.

moyens,

une

tour

d'où il

pût

attaques. Les' briques manquaient, les
étaient
pierres
éloignées et d'un transport difficile;
•

nos

il avait néanmoins presque réussi. La
tata
en

de

forteresse,

consistait d'abord dans

terre

Guémou,
casematé,

adossé contre

dont le tronc soutenait le

poids

un

le

un

ouvrage
baobab immense

de tout l'édifice. Un

puits abondant creusé à grand'peine, des vivres pour
plusieurs jours, de grands magasins de poudre, in­
diquaient la

confiance

Sirè-Adama

d'y ré­
sister à nos efforts. Une muraille en terre, percée de
meurtrières, défendait cet ouvrage j une palissade
en branches de
gonakés, aussi dures que le fer, en­
trelacées sur une épaisseur de cinq pieux' et profon­
dément enfoncées dans le sol, formait une deuxième
ligne de défense j enfin une muraille de pll,50
d'épaisseur, construite avec 'des pierres du fleuve,
mais qui heureusement n'était .pas achevée et ne
s'élevait qu'à un mètre du sol, ceignait sur trois

qu'avait

faces l'ensemble des travaux. C'était là que Sirè·,
Adama nous attendait avec ses' femmes et ses

guerriers les plus dévoués. Les brèches faites aux
angles de la muraille extérieure, et' par lesquelles
nous avions pénétré suivant se''à prévisions, s'ou­
vraient

sur

le fusil

légère,

des

même

aboutissant devant le tata, sous
des Toucouleurs. Une muraille

rues

semblable à toutes celles

groupes de maisons du

qui fermaient les
village, masquait d'ailleurs

�68

TnoIS

ANS

DE

la force du tata, et il fallait

CAMPAGNE
une

reconnaissance sé­

rieuse pour bien

(le

.

l'apprécier. J'ignorais,
camarades, l'existence de

comme

la

réduit;
plupart
de plus je n'avais pu suivre les incidents de l'attaque de droite; aussi, en retrouvant le commandant
Faron à cheval au milieu du village, je crus que
l'affaire était finie. Mes premières paroles furent
donc des félicitations.
J'ai le regret, ajoutai-je, de
vous annoncer
que ma colonne a perdu quelques
mes

ce

«

compte d'assez nombreux blessés.

hommes et

-

Ce

seuls; j'ai re_çu moi-même trois bles­
Autour de nous, le sol était
regardez.
jonché de blessés et. de mourants; parmi eux le
lieutenant Deleutre, la cuisse cassée par une balle,
ne

sont pas les

sures, et

me

..

souriait

en me

tendant la main. En

décharge plus
Frappé à la tête, le
une

sur son

joie

où

:0

furieuse siffiait. à

moment,
oreilles.

commandant Faron

cheval et tombait dans
se

ce

nos

reconnaissaient

nos

tournoyait

bras. Des cris de

des voix de

femmes,

les

prolongées du tam-tam de guerre,
accueillirent cette chute et me révélèrent l'existence
notes graves et

1

du tata et la
Le

gravité

commandant

de la situation.

était-il mortellement blessé?

�es blessures me créaient
une
position exceptionnelle et que je· n'avais pas
prévue: le plus ancien par le grade des officiers de
la colonne, j'étais appelé à en prendre le comman­
dement. On concevra dès lors que je me borne à
Peut-être. En tout cas,

•

�AU

dire

69

SÉNÉGAL.

quelques mots la fin de cette journée meur­
trière, que dirigèrent d'ailleurs les ordres du com­
mandant Faron. A deux heures, nos obusiers, en
batterie à quinze pas de la palissade, avaient enfin
fait brèche; la charge sonnait sur toute la ligne, le
en

tata était enlevé à la

baïonnette. Sirè-Adama et

ses

tenu leurs serments: ils étaient

guerriers avaient
morts jusqu'au dernier.
Quelques circonstances
caractère

un

donnaient à la lutte

peu différent de

ce

qu'on voit

un

en sem­

blables affaires. L'incendie allumé par nos obus
s'était communiqué de proche en proche par les
toits de

paille des maisons;' près du tata même, les
flammes délogeaient les tirailleurs qui le cernaient.
Les explosions de nombreux amas de poudre (ruse
que nous. avons apprise aux indigènes) soulevaient
une
poussière brûlante qui se mêlait aux flammèches
emportées par
pluie

le vent. On

se

battait littéralement

de feu. L'air embrasé par l'incendie,
la chaleur du soleil africain, les fatigues de la jour­
sous une

soldats; quelques-uns,
Cintré, tom­
baient frappés d'insolation, et on les transportait à
l'ambulance presque mourants. Il était temps que la
prise du réduit mît fin à .cette lutte acharnée. Le
commandant Faron en suivait, malgré la g-ravité de
ses
blessures, toutes les péripéties, et avec quelle
anxiété! il est facile de le comprendre. Couché dans
née, épuisaient

comme

les forces des

le lieutenant d'artillerie H. de

*.

�70

TROIS

DE

CAMPAGNE

manteau, à l'ombre du baobab le plus

son

du

ANS

village,

il

avait,

de la dernière
sonnerie

comme

je

l'ai

dit,

rapproché

donné l'ordre

attaque. Chaque détonation, chaque

éveillait mille

pensées

dans

esprit.
Aussi, quand je vins lui annoncer le succès définitif
de la journée, un inexprimable sourire de joie illu­
mina sa figure, pâlie par des souffrances qu'il sur­
montait avec une admirable énergie. Prendre toutes
les précautions nécessaires pour faire camper les
troupes, tels furent les ordres qu'il me transmit ct
dont je hâtai l'exécution.
son

certitude que l'expédition ne durerait que
quelques jours, la nécessité de tout transporter à
La

bras

les

d'hommes, et par suite de ne pas trop surcharger
soldats, avaient empêché d'emporter les tentes,

les couvertures même. Le camp fut donc vite établi.
Néanmoins, quand les grand'gardes et les postes

qu'exigeait un retour offensif possible, quoique peu
probable, de l'ennemi, eurent été placés, la nuit
était déjà venue. Je pense que pour tous, excepté
pour les blessés et les sentinelles, ce fut une nuit de
repos profond. Les premières clartés de l'aurore nous
annoncèrent une journée aussi fatigante, sinon aussi
celle, de la veille. Achever la des­

meurtrière,

que

truction du

village,

faire sauter les murailles du ré­

duit, ensevelir nos morts, évacuer les blessés sur
Diougoun-Thourè, y ramener ensuite la colonne,
tels étaient les travaux qui pour nous devaient rem-

�AU

plir

cette

journée,

et

71

SÉNÉGAL.

auxquels contribuèrent heureu­

sement des renforts que le commandant

avait conduits lui-même,

de la flottille

auxiliaires, ils
poursuivaient
fugitifs,
ramassant les bœufs, brûlant les moissons qui eussent
servi plus tard aux ennemis, faisant enfin le plus
possible de captifs parmi cette population de six
mille âmes que notre approche avait dispersée.
Quant

aux

dans toutes les directions les

,

Nos pertes étaient relativement très-considérables:
plus de cent quatre-vingts blessés gisaient à l'ambu­

lance,

soixante-sept cadavres, parmi lesquels
plusieurs officiers, attendaient les honneurs de la
sépulture militaire. Pendant la nuit, un grand trou
avait été creusé non loin du village, au pied d'un
tamarinier; on y avait déposé les cadavres pour les
garantir contre la voracité des hyènes et des vau­
tours, dont un vol immense tournoyait déjà au-dessus
de la fosse� Afin aussi que tous nous pussions assister
à

ce

et

dernier adieu adressé à

heures tous

pagnies,

.les

nos

travaux furent

formées

en

ordre,

compagnons,

interrompus;

furent conduites

à huit

les

com­

aux mu­

railles du tata, où chaque soldat prit deux grandes
pierres et les transporta au bord de la fosse. Quel­
ques paroles dictées par le cœur furent prononcées
par l'un de nous, des feux de peloton consacrèrent

qui recouvrait les dépouilles de tant d'êtres
que nous regrettions, et peu à peu, dans le recueil­
lement qu'une pareille scène impose aux esprits les
la terre

�72

TROIS

CAllPAGNE

DE

ANS

les

pierres s'entassèrent en pyramide
au-dessus de l'herbe luxuriante de la prairie. Sans
doute la puissante végétation de l'Afrique couvre
aujourd'hui et cache à tous les yeux les ruines alors
fumantes du village; mais ce tumulus militaire sub­
siste encore. Les caravanes du désert, attirées pal'
les sources voisines, s'arrêtent au pied des tamari­
niers qui l'enveloppent de leur ombre, et peut-être
uri griotte
ignoré raconte-t-il dans des vers légen­

plus sceptiques,

daires la

mort de

ces

soldats obscurs tombés si loin

de leur

patrie.
Quelques instants après

cette cérémonie doulou­

nombreuses et sourdes

explosions, qui
jusqu'à Bakel, .apprirent aux popula­
'tions riveraines la ruine complète de la forteresse
d'Al-Agui. Des détachements transportant nos bles­
sés sur des brancards, se mirent successivement en
route pour le fleuve. A une heure, le camp fut levé,
reuse,

de

s'entendirent

et

le restant de la colonne

se

mit

en

mouvement.

Un bien triste incident de cette marche de
tour

tout

fera comprendre

les

en

dehors de

donnent une valeur sérieuse

danger militaire,
expéditions

à toutes les

his,'

fatigues qui,

re­

vieux soldats de

nos

dans

Quatre

spa­

guerres dé l'Algérie,

tom­

ces

pays.

soleil, en escortant les
reproduisent presqu'à
chaque expédition. La vue de ces malheureux gisant
sur les bords du sentier
jetait dans l'âme une trisbèrent morts, foudroyés par ]e
blessés, et de pareils -faits se

�AU

73

SÉNÉGAL.

tesse bien différente de celle que

sentie le matin à la

pendant
'taient

nos

au

à cette tristesse.

fleuve était

multitude

une

de

avions

en ce

L'unique

ajou­
qui

roûte

moment encombrée

d'hommes, de,

res­

camarades tombés

le combat. Pour nous, d'autres idées

encore

conduit

vue

nous

par'

femmes et d'enfants

poussés par leurs
un dernier
regard sur leur patrie.
C'étaient les restes de la population de Guémou, les
survivants de la lutte, devenus, par les lois de la
guerre et de la barbarie africaines, les esclaves do
nos auxiliaires du Bondou et du
Gadiaga. On de­
vine combien un tel spectacle nous était odieux e't

garrottés qui, les
maîtres, jetaient

avec

larmes

quelle joie je

yeux,

retrouvai à bord de

l'Étoile,

officiers, de mes amis. Le leudemain matin, à huit heures, la flottille quittait à toute
vapeur Diougoun-Tourè et reprenait le chemin de
Saint-Louis. Notre mission de soldat était accomplie,
il nous restait à remplir celle de marin, et cette
dernière tâche n'était pas la moins pénible. On le
comprendra au spectacle qu'offrait le pont de l'Étoile.
au

milieu de

ma

aux

Sur

mes

transformé

hôpital, plus de quatrevingts blessés étendus sur le pont, en proie à toutes
les souffrances de leurs blessures, de la chaleur et
des moustiques i sur l'avant, cinq cents hommes entassés les uns sur les autres nous laissaient à peine,
a1,1. capitaine de rivière et à moi, l'espace suffisant
pour diriger les manœuvres. Les eaux cependant
l'arrière,

en

'

l,

�74

TROIS

ANS

DE

CAMPAGNE

les passages pouvaient nous
être fermés d'un moment à l'autre. Aussi, bien qu'un

baissaient

avec

rapidité,

échouage dans de telles circonstances pût avoir les
plus graves résultats, il était indispensable de navi­
guer le jour et la nuit. Un seul échouage retarda de
quelques heures notre traversée. Le 2 novembre
1859, l'Étoile, amarrée aux quais du fleuve devant
le pont du Gouvernement, débarquait à Saint-Louis
ses
passagers, que la population entière de la colonie
saluait des plus chaleureuses acclamations.

IV.

L'expédition

de Guémou résume dans

dents le caractère distinctif des

ses

inci­

principales expédi­

tions dans les pays du bassin sénégalais proprement
dit. Des coups aussi rudement frappés imposent

longtemps le respect de notre puissance. D'as­
sez
longs intervalles de repos succéderaient donc
pour les troupes de la colonie à ces fatigues excep­
tionnelles, si le développement qu'ont pris nos rela­
tions commerciales avec les provinces du sud n'y
exigeait pas chaque année une intervention plus ou
moins sérieuse, plus ou moins prolongée de nos
forces. A peine réunis à Saint-Louis, les derniers
détachements qui avaient formé la colonne expédi­
tionnaire de Guémou durent se disposer pour une
pour

.

�AU

75

SÉNÉGAL.

nouvelle campagne. Les provinces de la Basse-Ca­
zamance devaient en être le théâtre.

Si l'on

jette les yeux sur une carte de cette région
l'Afrique occidentale, comprise entre les 5e et
10· parallèles nord et limitée d'un côté par l'Océan,
de l'autre par le cours du Niger, on voit que des
plateaux élevés du Fouta-Dialon, OÜ les trois grands
fleuves africains, le Niger, le Sénégal et la Gambie,
de

prennent leur source, une multitude d'autres fleuves
de moindre étendue s'échappent vers la mer en s'y

dirigeant presque en ligne droite de l'est à l'ouest.
Ce sont, 'parmi tous ceux dont les noms sont encore
ignorés malgré de récentes explorations, la Caza­
mance, le Rio-Cachee, le Rio-Bolole, le Rio-Grande,
le Rio-Nuiies, le Rio-Ponge, qui presque tous débou­
chent dans l'Océan à la hauteur de l'archipel des
Biasagoa. Bien que la longueur du parcours de tous
ces

fleuves accessibles

aux

navires

européens

ne

dépasse pas une moyenne de trente à quarante
lieues, l'importance de ces, chemins, ouverts sur les
régions centrales de l'Afrique, apparaît au premier
coup d'œil. Elle semble pourtant avoir été dédai­
gnée, sinon incomprise, jusqu'à ces derniers temps.
Plusieurs
d'abord la

causes

ont

contribué à cette indifférence:

réputation trop justement acquise d'insa­
lubrité de tous ces pays, vastes plaines d'alluvions
successi:ves couvertes de marécages, coupées de ca­
naux sans nombre,
que bordent d'impénétrables

�7G

TROIS

ANS

DE

CAMPAGNE

mangliers et de palétuviers; les périls
d'une navigation difficile dans des mers qu'agitent
des courants à chaque instant variables, et au mi­
lieu des écueils mouvants qui, sous le nom de barres,
ferment l'entrée de toutes ces rivières; enfin, et en
première ligne, les prétentions exagérées du Por­
tugal à la domination exclusive de ces pays, pré­
tentions contre lesquelles aucun gouvernement eu­
ropéen ne pensa pendant longtemps à protester.
Quelques comptoirs sans importance, des factore­
ceintures de

ries semées de loin

isolées et tombant

en

en

loin

sur

ruine,

la

côte,

des forteresses

à 100 mètres

n'osaient s'aventurer les soldats d'une

desquelles

garnison

fa-

-

décimée par les

telles

.

étaient,
maladies,
telles sont encore, malgré de louables tentatives
pour améliorer cet état de choses, les possessions
portugaises de cette partie de l'Afrique. Elles for­
ment, sous le nom de Guinée portugaise, une subdi­
vision de la capitainerie générale des îles du Cap­
Vert. La capitale de la Guinée portugaise, Bissao,
s'élève à huit lieues de l'embouchure du Rio-Cachee,
dont elle interdit la navigation intérieure aux na­
vires étrangers. Ces forteresses démantelées.Ta prio­
rité douteuse de la découverte, enfin le brefsingulier
'par lequel le monde avait été partagé entre deux
monarques européens, ce sont là les, bases sur les­
quelles reposaient, il n'y a pas longtemps encore, les
prétentions du Portugal. Grâce à ces prétentions et

mélique

�AU

77

SENÉGAL.

du

surtout à

l'impuissance

tous

pays étaient devenus d'actifs

ces

gouvernement portugais,

foyers

de

Seuls, les négriers franchissaient les passes
dangereuses de ces rivières et osaient s'y aventurer
à la recherche de leurs cargaisons humaines. Quant
aux richesses du sol,
qu'eût fécondées' le, commerce
légitime, on sait que la traite a pour conséquence
fatale de les annihiler partout, aussi bien que d'ap­
porter aux populations qui s'y livrent les germes de
la dégradation et de l'abrutissement les plus abjects.
Les Sousous, les Papels, les Landoumas, les Nalolls,
les Balantes, toutes ces races que les' conquérants

traite.

peuls
qu'ils

du Fouta-Dialon chassent devant eux,. et
refoulent vers la mer, étaient les principaux

courtiers et aussi les

principales victimes de cet
odieux trafic. Tous justifient cette assertion par leur
ignorance, leurs superstitions grossières, leurs habi­
tudes de pirateries, de vols et de brigandages, leur
abandon grossier aux plus honteuses passions de
l'humanité.

Qu'un tel état de choses soit dû à la
noirs, cela est d'autant moins douteux que
traite
tous ces peuples, sous l'influence nouvelle qui pré­
domine aujourd'hui dans ces pays, tendent à sortir
de cet antique état de torpeur et de dégradation.
On vit s'accomplir, en effet,' une transformation
rapide dans les relations 'de ces peuples avec les'
des

Européens lorsque

les deux

grandes. puissances

l'Occident résolurent l'abolition de là

traite,

de

et cette

�78

TROIS

ANS

DE

CAMPAGNE

transformation devait

produire

dans les

locales.

logue

tions de la

mœurs

cour

révolution

une

Malgré

les

ana­

protesta­

de Lisbonne et des écrits où le

plus sincère s'unit au savoir le plus
les prétentions du Portugal furent ré­
duites à leur juste valeur. Toutes ces rivières fu­
rent fermées aux négriers, que les croiseurs anglo­
français traquèrent sans miséricorde et sans trêve;

patriotisme
ingénieux 1,

le

elles s'ouvrirent

aux

chant dans

navires de tous les pays, cher­
des produits manufacturés de

l'échange
l'Europe contre les productions naturelles de l'A­
frique de légitimes avantages. Partout s'élevèrent
de� factoreries à la place des baracoons où venaient
s'entasser autrefois des milliers d'esclaves. Telles

rapidité, la sûreté des mesures prises,- que
la traite était déjà impossible sur la côte alors que
les expéditions de l'intérieur se continuaient encore.
furent la

Des

caravanes

d'esclaves arrivaient

Cazamance,
Zinguinchor
Rio-Nu:iiez, dans les escales de
nul

aux

marchés de

Kakandi dans
tous les fleuves,

de

en

le
et

nul marchand de bois d'ébène n'osait

aventurier,
acheter, même

à vil

prix, tant la surveillance
des croiseurs était active, tant les lieux de débar­
quement étaient bien gardés, tant les négriers étaient
sûrs de voir leur passage intercepté vers les grands
marchés du Brésil, des Antilles espagnoles, des
les

1.

des

Voyez les travaux de M,
Européens en Afrique.

le

marquîs de Santarem

sur

les découvertes

�AU

États

79

SÉNÉGAL.

à esclaves de la Confédération américai ne.

Les

golfes de Benin et de Biaffra, les côtes ouest de
l'Afrique australe, où une surveillance aussi grande
était impossible, devinrent désormais le théâtre de
leurs coupables entreprises.
Cependant cette révolution pouvait devenir,
comme tant de fois à Whydah, à Jack-Jack, à Petit­
Popos, à Lagos, l'arrêt de mort de ces malheureux
captifs pour lesquels aucun acheteur ne se présen­
tait. Les démarches, les conseils, la noble initiative
d'un obscur traitant prévinrent un aussi déplorable
résultat. Grâce à l'influence qu'il exerçait sur les
chefs indigènes, ces esclaves furent employés à la
culture de l'arachide. Cette graine précieuse com­
mençait à être appréciée sur nos marchés indus­
triels, et il était facile de deviner le rôle important
que lui réservait l'avenir. Le premier essai de cette
culture produisit, il y a une vingtaine d'années,
80,000 boisseaux seulement. Le

mouvement

com­

mercial de la récolte de tous les rios pour l'année
1859 peut être évalué à 8 millions de francs. Cette

vigoureuse impulsion, due à une pensée généreuse
et féconde, n'a pas cessé d'entraîner, en les relevant
de l'abjection où la traite les tenait plongées) les
populations riveraines. La traite parmi elles est
devenue presque impossible, non-seulement parce
que la surveillance de nos croiseurs, celle des chefs
de nos comptoirs, est toujours vigilante et active,

�80

TROIS

ANS

DE

CA�[PAGNE

parce que les chefs de la plupart de ces
tribus comprennent mieux de jour en jour les ri­
mais

encore

chesses assurées du travail.
le

Malgré
au

nord,

voisinage

de Sainte-Marie-de-Bathurst

celui de Sierra-Leone

la France

ne

possession

de

Cazamance ,

sud,

et

quoique
revendique aucun droit exclusif à la
ces
rivières, si ce n'est peut-être de la
l'élément français domine dans ces
au

pays, où toutes les nations civilisées sont néanmoins
représentées. C'est certainement à l'initiative de nos

négociants qu'est due cette heureuse transformation.
en 1860, visité tous les rios avec l'Étoile,
au 'grand mât de laquelle flottait le
pavillon du gou­
Nous avons,

verneur.

Le but de

la

voyage était de montrer que
de la France était acquise à ces. coura­
ce

protection
geux pionniers de la civilisation moderne, d'écouter
leurs plaintes, leurs réclamations, de juger enfin de
l'état réel du pays. Tout dans les hommes et les
choses portait la marque de la confiance et du

succès, partout

se

commercial que
mais c'est surtout au Rio­

montrait cet

essor

nous venons de signaler;
Nufiez que l'on peut tout d'abord

en

reconnaître les

Depuis Victoria jusqu'à Kakandi,
navigation du fleuve, à chaque instant
apparaissent des maisons élégantes, au-dessus des­
quelles flottent les couleurs des nations civilisées,
Angleterre, France; Belgique, États de l'Union
indices assurés.
limite de la

___._

américaine;'

-

ce

sont

les factoreries nouvelles.

�AU

Autour de

ces

villas

se

81

SÉNÉGAL.

groupent parfois des villages

grands magasins, dépôts des
où s'entassent les arachides, le
récoltes
sésame et d'autres graines oléagineuses. De lourds
wagons les transportent sur des chemins de fer jus­
qu'aux soarfe, près desquels s'amarrent les navires
du commerce. Bâties pour la plupart sur des hau­
teurs que couronnent de grands massifs d'arbres, et
qui dominent le splendide paysage du fleuve et des
riches culture� de la plaine, ces maisons, vues de
loin, ont un aspect charmant. L'intérieur, où le luxe
gracieux de nos créoles se mêle souvent à tout le
confort de la vie anglaise, ajoute encore à l'impres­
sion que produit le premier aspect. Loin de toute
protection matérielle, livrés à leurs propres forces,
entiers .et

toujours
agricoles,

on

de

voit que les traitants

lieu de

se

sentent

en

sûreté

au

mi­

populations encore sauvages: Cette
principalement SUl' la justice avec
laquelle s'accomplissent presque toujours les tran­
sactions commerciales. Le négociant européen sti­
pule, avec le roi du pays ou un de ses délégués, la
quantité d'arachides, de sésame, dont il a besoin.
Cette quantité règle les travaux de culture. Les
prix sont fixés d'avance, et le paiement se fait au
ces

con­

fiance repose

fur et à

mesure

chandises

ries,

de la livraison des denrées

ou mar­

européennes, toiles de Guinée, rouenne­
de guerre et de luxe, verroteries, etc.

armes

Quelques
Aunm.

traitants

plus intelligents

ou

mieux

secon6

�82

ANS

DE

populations

au

TROIS

dés par les

milieu

ils

desquelles

se

les ont intéressées même à leur", entre­

établis,
prises: il n'est

sont

soit

CAMPAGNE

avantageuse

Tout tableau

donnerions
pays, si

une

aux

deux

cette association

ne

parties.

cependant

a

ses

ombres,

et

nous

idée inexacte de l'état réel de

nous nous

généraux

que

pas douteux

ces

bornions à constater les résultats

de la direction nouvelle

lations commerciales de

imprimée

aux re­

populations avec l'Eu­
une
région lointaine
où 'tant de dangers menacent la vie des traitants,
n'a qu'un seul mobile, l'intérêt; trop souvent même
cet intérêt dégénère en âpreté impatiente, en avidité
qui, pour se satisfaire, ne recule devant aucun
moyen: A côté des hommes les plus élevés par le
caractère, qui placent, ainsi que nous venons de le
ces

rope. Le commerce, surtout dans

dire,

dans le travail et dans le

respect absolu

de la

justice la sauvegarde de
de réussite de leurs

l'avouer,
gens

sans

une

leurs intérêts et les gages
entreprises, se pressent, il faut

foule d'aventuriers de toutes

aveu,

sans

principes,

que

ne

nations,

retient

au­

aucune considération morale. Loin de tout contrôle

officiel,

de toute autorité

légalement établie,

ils de­

mandent trop souvent la réalisation de leurs espé­
rances à la force, à la fraude, aux transactions les
De là des

luttes, des querelles, des
conflits avec les populations indigènes, et aussi de
leur part de sanglantes représailles, des vengeances

plus déloyales.

.

�83

A,V SÉNÉGAL.

mais

qui, après avoir attendu
entières, éclatent
tout à coup alors que l'origine en est oubliée, et au
milieu d'une paix profonde. Des traitants qui ont
succédé aux véritables coupables paient souvent
pour ceux qu'ils ont remplacés sans se douter de la
solidarité terrible qu'ils acceptaient aux yeux d'en­
nemis inconnus. Cette situation, analogue à celle de

longtemps différées,
pendant

leur heure

des années

presque tous les pays où la civilisation européenne
se heurte contre la barbarie,
rappelle dans de moin­
dres

proportions celle du Far- West de l'Amérique
Nord, du Transvaal et des boers de l'Afrique
australe. Quelques jours avant notre arrivée dans le
Rio-Pongo le principal traitant français de cette
rivière avait été saisi, emmené en captivité, mis à
du

,

rançon par le chef d'une tribu voisine. Loin de se
plaindre de ce traitement, il affirma que tout était

calme dans le pays, que rien n'y appelait l'interven­
tion française. Ce ne fut qu'indirectement que les

événements
connus.
ce

où il avait

Quels

motifs

le sentiment de

joué

lu�

ses

tel rôle

torts réels

l'avait si rudement traité?
l'avenir

un

dictaient

ce

envers

Êtait-ce

nous

silence?

furent

Êtait­

le chef

qui

la crainte de

pensée de se venger lui-même? Qui
des
idées que vingt années d'isolement
peut juger
au milieu de
peuplades sauvages avaient introduites
ou

la

et fixées dans cet

d'ailleurs pas le

esprit? Ce type bizarre n'était
seul qui s'offrît à nos études. Au

i

1
1
��

__ J

�84

TROIS

ANS

fond de la même

DE

CA.MPAGNE

une
rivière,
espèce de citadelle très-bien fortifiée, la veuve d'un négrier, reine
de 4,000 esclaves qui, venus de l'intérieur, culti­
vaient ses vastes domaines, attendait, les mèches
de ses canons allumées, la venue des croiseurs an­
glais, auxquels elle contestait tout droit de visite
dans son petit royaume. Dans le parc qui entoure
cette villa fortifiée, une gracieuse miss aux cheveux
blonds se promenait un livre à la main. Était-ce
un roman de
high.life qui lui parlait de l'Europe
et de ses bruyants plaisirs, ou bien nourrissait-elle
son
imagination, exaltée par le soleil de l'Afrique,
de la sombre poésie de Lam et du Giaour? Nous
n'eûmes pas le plaisir de la voir quand nous présen­
tâmes nos respectueux hommages à sa grand'mère,
l'intrépide veuve du négrier; mais un gracieux sou­
venir vint rappeler au gouverneur, dès qu'il fut de
retour à .Saint-Louis, la jeune et charmante rêveuse
du Rio-Pongo.
Quoi qu'il en soit, les éléments de troubles que'

nous. venons

dans

de reconnaître dans les

mœurs

et

les

traitants européens ne sont
passions
partie
pas les seuls dont il faille tenir compte. Le fana­
tisme religieux mahométan, qui a son foyer dans les
grands empires peuls de l'intérieur, et qui, par le
Fouta-Dialon, envahit rapideDfent tous ces pays,
aussi bien que la barbarie des populations indigè­
d'une

nes, entretient et

des

augmente

cette agitation.

Vraies

.

-

�AU

SÉNÉGAL.

85

pour tous les pays que baignent les rios, ces obser­
vations s'appliquent surtout à nos provinces de la

Cazamance, 'que les deux postes de Carabane, à
l'entrée de la rivière, et de Sedhiou, au point où elle
cesse

d'être accessible à

nos

navires à vapeur,

nous

donnent le droit de

regarder comme françaises mal­
gré
portugais de Zinguinchor. Par
Sedhiou, nous touchons aux populations du Sonna,
d'origine mandingue (malinlcè), musulmans orgueil­
leux' et fanatiques, et par Carabane aux tribus des.
Djolas, des Djougoutes, des Floupis, des Balantes,
encore adonnées à toutes les superstitions grossières
du fétichisme, et dont les mœurs justifient les plus
étranges assertions des voyageurs. Les passions re­
ligieuses des uns, la barbarie et les habitudes invé­
térées de brigandage des autres, opposent les plus
sérieux obstacles au développement de notre in­
fluence dans ces pays, j'entends par là le développe­
ment de la production agricole et du commerce légi­
time, qui, sous la protection de nos comptoirs et dans
la main de négociants habiles et probes, repose SUl'
des bases sérieuses. L'exposé des motifs d'une ex­
pédition, à laquelle les marins de l'Étoile purent
l'établissement

-

prendre part, résume la situation qui était faite aux
traitants français dans le Souna: «Il restait à venger
dans la Haute-Cazamance, contre les grands villages
mandingues musulmans du Sonna, dix années d'ou­
trages et de violences. En 1855, les gens de Born-

�86

TROIS

ANS

DE

CA�!PAGNE

badiou avaient

.

pillé nos embarcations ct massacré
les équipages; en 1860, ils avaient traîné aux pieds
de leur chef le commandant de- Sedhiou, le lieute­
nant Faillu, qui avait débarqué sans défiance sur
leur rivage. En 1856, les gens de Sandinieri avaient
mis nos comptoirs au pillage; en 1860, ils avaient
déclaré insolemment au commandant de Gorée qu'ils
n'exécuteraient pas les traités signés par eux. Dans
les derniers jours de cette même année, Dioudoubou se partageait un vol de 2,500 francs fait dans
Sedhiou même; enfin le 5 février 1861 les habitants

Bouniadiou, village du Pacao, sur la rive droite,
venaient piller chez nos traitants une valeur de
10,000 francs. Il est entendu que nous passons sous
de

silence

une foulé de méfaits moins graves. » Mais le
des
vengeancesà exercer sur les musulmans
temps
du Souna n'était pas encore venu: il importait avant

tout

d'infliger

de sévères

leçons

aux

tribus du bassin

inférieur, dont l'audace croissait chaque jour avec
l'impunité de leurs brigandages. Sous les canons
mêmes du fort de Carabane

étaient

venus

naguère

,

enlever

les gens de Carene
un traitant
français

les avaient mis à rançon, et, malgré les
réclamations du résident français, ne les avaient
et s'a

famille,

rendus à la liberté
et

quand

De tels faits

pelaient

qu'après

de

longues épreuves,
complètement payée.
se renouvelaient tous les jours; ils ap­
répression énergique.

cette rançon avait été

une

�AU

«'Carone

87

SÉNÉGAL.

Thiong, protégés par les marigots
qui coupent en tous sens les plaines environnantes,
marigots dont nous ne connaissions ni la direction
ni la profondeur, se croyaient à l'abri de nos atteintes,
parce qu'une première expédition, faite au mois de
janvier 1859 par le commandant de la station na­
vale, n'avait pu les détruire. Ces lignes du JOU1'­
nal des opé1'ations de guerre au Sénégal expliquent
et

,.

dans leur concision les motifs de la sécurité où s'en­

indiquent dans
la navigation difficile des marigots une partie des
obstacles que devait rencontrer une colonne expé­
dormaient

ces

tribus guerrières; elles

ditionnaire. Ces obstacles n'étaient pas les seuls.
Quatre-vingt-dix lieues séparent l'embouchure du

Sénégal de celle de la Cazamance. Bien que ces pa­
rages n'offrent, si ce n'est à la hauteur de cette ri­
vière, que peu de dangers pour des navires bien
traversée de Saint-Louis à Carabane était

armés, la

rude épreuve pour les petits bateaux à
de
la flottille, construits pour la navigation
vapeur
intérieure des fleuves, et la plupart usés par de longs

une

assez

services. Néanmoins leur

était

indispen­
l'expédition; on pouvait espérer
que l'Étoile, le Dlalmaih, l'Africain, remonteraient
assez près de Carene, à travers le dédale des mari­
gots et les bancs qui en interceptent les passages,
mais il était douteux qu'ils pussent pénétrer jusqu'au
village même. Il était donc nécessaire que d'autres

.sable

au

succès de

concours

�88

TROIS

A�S

DE

CA,IPAGNE

navires d'un faible échantillon ,

comme

le GI'and­

Bassani 'et le

Basilic, qui ne tiraient que quelques
pieds d'eau,
partie de l'expédition, Trans­
porter les troupes du point 011 s'arrêterait le gros de
la flottille jusqu'à la plage de débarquement, les
protéger alors du feu de leurs obusiers, tel était le
rôle qui leur était assigné.
Le 1er mars 1860, la flottille, composée des na­
vires que nous avons nommés, franchit la barre de
Saint-Louis et se dirigea vers Gorée. Le chef de ce
comptoir, sous les ordres duquel étaient alors placées
toutes nos possessions du sud, devait prendre le
commandement de l'expédition. La garnison de Go­
rée, qu'il emmenait avec lui, nous y attendait avec
les volontaires de Dakar et des villages de la pres­
qu'île du Cap-Vert. Plus directement en relation
avec les
rios, les traitants indigènes de cette pro­
vince avaient le plus à se plaindre des brigandages
que nous allions punir, et s'étaient présentés en foule
pour prendre part à l'expédition, Le 5 mars, la flot­
tille, à laquelle s'étaient jointes la Citerne, la Trombe,
était sous toute vapeur et filait vers le sud, poussée
fissent

par

une

fraîche brise du nord-est. Laissant à notre

les terres basses et

noyées de Joal et de Pal­
mérin, nous reconnûmes les pointes rocheuses et dé­
nudées du cap Bald, qui marquent au sud l'embou­
chure de la Gambie. La sonde à la main, nous
contournâmes les rochers du Diamant, limite sud-

gauche

�AU

ouest des écueils mouvants

la Casamance.

89

SÉNÉGAL.

qui

forment la barre de

Quelques heures après, nous laissions
comptoir de Carabane,

tomber l'ancre devant notre

dont la tour commande l'entrée de la rivière.

Cazamance, comme le Rio-Nuiies, comme le
Cachee, le Bolole, comme tous les cours d'eau de
cette partie de l'Afrique, n'est qu'un vaste estuaire
La

creusé par les flots de la mer, dont les courants al­

ternatifs

se

hauteurs,

font sentir avec force jusqu'aux premières

à trente

la barre. C'est

ou

quarante lieues au-dessus de

point extrême de la
navigation européenne, et presque toujours un bar­
rage de roches superposées marque cette limite. Ce
barrage forme la séparation des eaux salées avec la
rivière proprement dite. Au-dessus de ce barrage,
cette rivière n'est le plus souvent qu'un torrent
presque sans eau pendant la saison sèche; mais avec
les grandes pluies de l'hivernage le torrent grossit
en
quelques jours, et le niveau s'élève souvent de
plus de 10 mètres. A cette époque seulement, les
eaux de l'estuaire deviennent, sinon
douces, du
moins saumâtres, et les courants de flot perdent une
partie de leur force, tandis que ceux de jusant attei­
gnent

une

généralement

vitesse de six

le

ou

sept milles à l'heure.

Tout le pays compris entre ces deux points est plat,
coupé par des canaux sans nombre, d'une profon­
deur

variable,

rinthe forment

et

qui

une

dans leur inextricable

laby­

multitude d'îles de toute gran-

�90

TROIS

ANS.

DE

CA�[l'AGNE

deur, Ces îles sont pour la plupart entourées d'une
bordure de mangliers et de palétuviers dont les ra­
cines

entre-croisées,

quillages, plongent

couvertes d'huîtres et de

dans

une vase

co­

liquide, dont elles

augmentent peu à peu la consistance en retenant
tous les détritus, tous les débris flottants sur les
Cette ceinture

profonde défend
l'accès de l'intérieur du pays; des sentiers frayés par
la hache, connus des seuls indigènes, conduisent
aux villages bâtis sur les légères éminences,
qui de
loin en loin apparaissent au-dessus du niveau sur­
baissé de la plaine. Sur ces hauteurs se déploie une
végétation qui peut rivaliser avec celle des pays les
plus favorisés du monde: les laücedras, les benie­
niere, les tamariniers et d'autres arbres innomés
poussent dans les airs leurs gigantesques l'amures,
au-dessus desquelles des palmiers de toute sorte
balancent leurs gracieux panaches. Entre ces hau­
teurs et les palétuviers, les plaines, découpées en
rizières, en vastes champs d'arachides, ne sont ni

eaux.

'moins riches

plus

ou

moins

ni moins fertiles. Même avant le déve­

loppement des relations commerciales du pays avec
les Européens, ces importants produits avaient d'au­
tant

pal'

plus contribué à
les marigots ils

la richesse de
trouvaient

au

ces

villages, que

loin

un

écoule­

ment assuré.

Les dernières reconnaissances d'un

jeune

officier

enlevé trop tôt à la marine ont constaté que de

nom-

�AU

breux canaux,

SÉNÉGAL.

parmi lesquels celui de

relient la Cazamance
Marie. Le bruit de

91
Carene même,

les pays voisins de Sainte­
canons fut d'ailleurs entendu

avec

nos

lieues de cette

ville, capitale des éta­
anglais.
voisinage et cette faculté de
communication n'avaient pas été perdus. Il est pro­
bable aussi que dans le sud, par d'autres marigots
inexplorés encore, la Cazamance se joint au Rio­
Cachee, et par suite, car l'archipel des Bissagos ap­
partient à la même constitution géologique, au Rio­
Nu:iiez et à d'autres fleuves. Si cette prévision est
juste, tous ces canaux formeraient une voie commer­
ciale de plus de quatre-vingts lieues du nord au
sud, et à laquelle aboutiraient toutes les rivières
venant de l'intérieur. Rien ne serait plus facile alors
que de concentre� en un seul point, d'un accès fa­
cile, les productions de ces vastes et fertiles contrées.

à

quelques

Ce

blissements

La richesse et la fécondité du sol dans le bassin

dépassées par celles des pays
provinces au-dessus de Sedhiou, Là
commencent les premières hauteurs qui, d'étage en
étage, s'élèvent jusqu'aux cimes alpestres du Fouta­
Dialon. D�ns cette zone intermédiaire, l'oranger, le
goyavier, le bananier, l'ananas, donnent leurs fruits
les plus savoureux, tandis que le cafier, l'indigotier,
le cotonnier, ajoutent leurs riches produits à tous
ceux du bas du fleuve. On conçoit dès lors le rapide
accroissement de nos relations commerciales, l'essor

inférieur sont

encore

du Souna et des

�).

"

92

TROIS

ANS

DE

CAMPAGNE

qu'elles prirent

dès que l'abolition de la traite per­
mit d'utiliser les richesses de ces pays. On conçoit

l'importance que la France doit attacher,
sinon à les posséder absolument, du moins à y
exercer une influence
prépondérante'. Ces considé­
rations justifient les expéditions qui étendent cette
aussi

influence par la force des armes, la seule devant
laquelle s'inclinent des populations animées d'un
tel

esprit.

Trente-six heures de

navigation difficile à travers
des marigots inconnus conduisirent,
au
grand
étonnement de nos ennemis », le Dialmaih, l'Af1'i­
cain, le Grand-Baseam et le Basilic en vue du dé­
barcadère de Hilor ou Banantra premier village
avant Carone. Quarante-huit heures après, les vil­
lages riverains étaient emportés d'assaut, livrés aux
flammes, et une première leçon était donnée à ces
tribus de pillards. Les gens de Carone s'étaient dé­
fendus avec une grande bravoure. Armés de fusils,
ils nous avaient tué trois hommes, et nous comptions
vingt-deux blessés. Ceux de Thiong montrèrent
peut-être un plus grand. courage. Les navires avaient
«

,

transporté

la colonne

jusqu'au

'I'oudouks ,

fond du

douteux

�arigot

des

alliés;
Djougoutes
avions campé pendant la nuit auprès de leur village.
Les Thiong avaient pu reconnaître et le nombre de
nos
troupes et leurs armes redoutables. Au jour,
nous nous mîmes en marche. Trois lieues
séparent
-

nos

nous

�AU

les habitations des

93

SÉNÉGAL.

Djougoutes

de celles des·

Thiong.

Fort peu soucieux de l'ennemi, ne comptant guère
le rencontrer avant d'avoir atteint son village, nos

soldats cheminaient

un

à

un

sur

étroit sentier

un

la lisière d'une colline boisée et la sé­

qui longeait
parait de vastes rizières, en ce moment desséchées.
Soudain une' troupe de guerriers, la lance à la main,
couverts de grands boucliers en peaux d'éléphant
et d'hippopotame, débouche sur notre droite d'un
groupe d'arbres qui les avait cachés jusqu'alors;
serrés en colonne épaisse, poussant de grands cris,
ils s'avancent lentement et en ordre; bientôt ils ne
sont plus qu'à dix pas de nous. Tant d'audace, tant
de sang-froid font croire que ce sont des alliés. «Ne
tirez pas!
s'écrient quelques-uns de nous aux sol­
dats qui apprêtent leurs armes, mais les guerriers se
rapprochent, les lances volent; le doute n'est plus
possible: c'est le combat qui nous est offert. Un feu
terrible répond aux cris de guerrè des Thiong; les
»

balles traversent les boucliers derrière
se

croyaient

d'entre

sans

eux

doute

lesquels

ils

invulnérables;
vingtaine
frappés. Surpris,
une

tombent mortellement

découragés, les autres combattent encore.
De nouvelles décharges jonchent le terrain de nou­
veaux cadavres, et bientôt, abordés à la
baïonnette,

mais

non

ils fuient dans les bois d'où ils ont débouché.

D'aussi faciles

meurtrières,

succès,

des luttes si

inégales

et si

attristent l'âme et déconcertent les

es-

�94

TROIS

ANS

DE

CAMPAGNE

les

plus absolus. L!L justice d'une cause peut
seule justifier la mort de tant de victimes; du moins
la justice de la cause que nous servions n'était-elle
pas douteuse. Cette sévère leçon était nécessaire,

prits

mais elle allait

aussi,
l,
.'

1
1

'1

par

un

au

but que

sentiment

nous

voulions

atteindre;

d'human"ïté dont les suites

fécondes, le magnifique village de Thiong,
où nous entrions quelques instants après, fut-il
épargné par nos soldats victorieux.
Cette clémence, la rapidité de nos succès, la mo­
dération et surtout la justice de nos demandes pro­
furent

duisirent les meilleurs résultats. Dès que la flottille
fut de retour à Carabane, les députations de toutes
les tribus

voisines, Djolas, Floups, Balantes, accou­
auprès du commandant Laprade pour de­
mander la paix, pour se placer même sous notre
rurent

',J
"

domination. Tous

ces

résultats furent consacrés par

des traités successifs

qui ont assuré pour longtemps
de la basse Cazamance 1. Le 18 mars,

la

pacification
débarquions à Gorée celles
colonne qui avaient pris passage
nous

des troupes de la
à bord de l'Étoile.

Une, grave avarie dans notre machine

nous

avait

traité du 6 avril 1860, les Floups de Mlomp ont cédé a la
ou de Salut- George ; de
plus, ils out soumis leur
Djougoutes do Thlong en ont
fait autant par un traité dn 5 mai, les gens de Wagaram par un traité du
6 mai, les gens de Oasaincl par un traité du 19, les gens do Blis 'pm' un
traité du 18 juin, les gens de Baïat par Un traité de la même date, les gens
de Carene par nn traité du 17 jnin, • Voyez .. la sulte du Journa! cLe. opé­
ration. de guerre (dane l'Annuaire de la colonie) le recueil des traités
1.

•

Par

France la

un

pointe Sosor

territoire a la suzeraineté de la }'rance. Les

passés

au

Sénégal.

�95

SÉNÉGAL.

AU

forcés de revenir à la voile et avait retard-é notre

retour; elle allait

nous

retenir

plus

d'un mois

sur

la

rade de Gorée.

V.

Notre

à Gorée, un voyage aux îles du Cap­
avaient conduits aux premiers jours de

séjour

Vert,
l'hivernage
nous

de 1860. En rentrant dans le

fleuve,

travaux de cette rude

préparâmes
qu'il n'y eût pas, comme l'année précé­
une
tour
à construire, l'approvisionnement
dente,
de nos postes au-dessus de Podor exigeait le con­
nous nous

aux

saison. Bien

de tous les bateaux à vapeur de la flottille.
L'Étoile fit deux voyages consécutifs dans le haut
cours

du fleuve

avec

de lourds et nombreux chalands à la

remorque. Le naufrage, à quarante lieues
de Saint-Louis, d'un navire de commerce
nous

de

força

prendre

la

mer

au

nord,

français,

à la veille d'un troi­

voyage, dont le but était Bakel. Parti de
Sierra-Leone avec un chargement d'arachides, de
sième

sésame et de

de

Rouen,

Cap-Vert;

cire, le

avait

trois-mâts le

Rollon,

heureusement' doublé

du

port

les îles du

mais les fièvres avaient

presque tout entier

jeté l'équipage
capitaine, le
connaissance.
perdu

les cadres. Le'

avaient presque
qu'un tel état de choses

second, alités,
Une erreur

sur

explique porta

�96

TROIS

le navire

ANS

la côte

DE

CAMPAGNE

d'Afrique.

Ils

croyaient en­
core à quatre-vingts lieues au large, quand ils tou­
chèrent dans la barre qui sans interruption s'étend
du cap Mirik au Cap-Vert. Dès que la nouvelle du
naufrage parvint à Saint-Louis, l'Étoile fut expédiée
pour recueillir l'équipage naufragé, qui avait gagné
la terre, et ce qu'on pourrait sauver du navire et de
sa cargaison. Si ce fut pour nous tous une rude
corvée, ce sont de ces corvées que chacun recherche,
que tous sont heureux d'accomplir. C'est dans ces
dures et tristes épreuves de la vie à la mer qu'éclatent
ces sentiments d'affectueuse compassion, de solida­
rité,' de dévouement, qui, semblables à des perles
enfouies dans l'Océan, se cachent au plus profond
du
si

cœur

sur

de

brusques

nos

matelots

aux

se

allures

en

apparence

et si insouciantes.

jours. L'Étoile
qui pouvaient avoir quelque
valeur sur le marché de Saint-Louis; la vente en
constituait seule, d'après la loi maritime, les gages
de l'équipage naufragé, et nos matelots, qui n'igne­
raient point cette circonstance, mirent à cette tâche
le dévouement le plus absolu, l'obstination la plus
Le

sauvetage du Rollon dura

trois

recueillit tous les débris

!
1

courageuse. Aussi n'abandonnâmes-nous à la mer
que ce qu'elle avait déjà conquis. La mâture tout

pont, le gréement, les
voiles, les embarcations furent sauvés. Quant à la
entière

coupée

au

ras

cargaison elle-même,

du

le navire s'était entr'ouvert

en

�AU

97

SÉNÉGAL.

ct avait été envahi par les

touchant,

déferlaient

sur

le

pont

avec une

force

méritoire le dévouement de

aussi

lames: elles

qui

rendait

hommes.

plus
naufrage à quarante lieues au nord de Saint­
Louis, sur une côte Où naguère le cheik des Trarza
exerçait dans toute sa plénitude le droit d'épave,
nos

Cc

donna

nouvelle preuve des heureuses modifica­
l'esprit de ces tribus a subies à la. suite

une

tions que

des dernières guerres.
dant les

prouva

L'équipage du Rollon, pen-.
quelques jours qu'il passa sur la côte, n'é­

aucun

mauvais traitement. Il n'est pas dou­
plus tôt le navire eût été pillé

teux que dix années

et les

naufragés emmenés en esclavage. Tout au
contraire, les Maures, qûe l'événement avait attirés,
nous aidèrent en
partie dans l'accomplissement de
notre tâche, et ne montrèrent en aucune façon l'avi­
dité caractéristique de leur race.
Bien que le naufrage du Rollon s'explique tout à
fait par l'épuisement des forces de l'équipage, la
maladie du capitaine et du second, seuls capables
de donner la route, il est certain que l'hydrographie
de toute cette partie de la côte est entachée d'erreurs
qui pourraient être fatales à d'autres navires. A dix
lieues au-dessus de Saint-Louis, la côte s'infléchit
en courant au nord-est, au lieu de se diriger presque
en ligne droite vers le nord jusqu'au cap Mirik.
J'avais eu déjà l'occasion de remarquer cette erreur,
qui ressortit avec évidence de ce dernier voyage

..

AUBIil.

7

�98

TRom

DE

ANS

Dans les deux traversées

CAMPAGNE

de Saint-Louis

au

Rollon,

du Rollon à

Saint-Louis, je constatai que les deux
exactement
routes,
suivies, nous éloignaient ou
nous rapprochaient, selon le cas, de plus de quinze
milles de la côte. Une telle différence ne pouvait
provenir des courants; la détermination de la lon-,
gitude sur le lieu même du naufrage confirma nos
prévisions.
A peine l'équipage et les débris du Rollon'furent­
ils débarqués à Saint-Louis que l'Étoile repartit pour
,

Bakel. A notre retour, nous reçûmes l'ordre de nous
disposer à remplir une nouvelle mission. Malgré les

fatigues de l'hivernage, rien ne pouvait nous être
plus agréable que la campagne que nous allions en­
treprendre : conduire à Santa-Cruz de Ténériffe le
gouverneur, dont les forces, épuisées par tant d'an­
nées passées au Sénégal, avaient besoin de se re­
tremper à l'air vivifiant des Canaries; pendant son
séjour dans l'archipel, faire avec l'Étoile la recon­
naissance du banc

d'Arguin;

nom et les

qui

canaux

retrouver l'île de ce

y conduisaient autrefois de

grandes frégates de guerre; cette reconnaissance
achevée, ramener le gouverneur à, Saint-Louis:
telle était notre mission. Le

capitaine

du

génie

Fulcran devait concourir à cette reconnaissance et

la

compléter

au

point

de

vue

militaire. Mohamed­

Salum , fils de l'ancien cheik des Ouled-bou-Sbaa ,
tribu

qui domine

sur

les

rivages

du

golfe d'Arguin,

�AU

devait

SÉNÉGAL.

99

d'interprète; son père avait été
Ould-Boudda, le cheik des Ouled bou­
pensées de vengeance qui remplissaient

nous

servir

assassiné par

Sbaa. Les

exil à Saint-Louis avaient fait accepter avec
empressement à Mohamed-Salum l'occasion que lui

son

offrait

l'Étoile

de revoir

son

pays, et

peut-être d'y

Après quelques jours d'une
nous
mouillions pendant la nuit
pénible traversée,
préparer

son

retour.

devant la ville de

Santa-Cruz, et le 28 septembre
1860,
appareillions à la voile pour aller atterrir
au nord du
Cap-Blanc, dont la position, déterminée
les
travaux
de l'amiral Roussin, devait nous ser­
par
vir de point de départ dans nos reconnaissances du
banc, dont l'amiral n'a fixé que les accores occiden­
nous

tales.
Le

de la

Méduse, causé par l'incapacité
Chaumareix, a rendu fameux le banc

naufrage

de M. de

d'Arguin, et cette triste célébrité en a fait longtemps
un
objet d'effroi pour les navigateurs. Ces parages,
vers
lesquels d'ailleurs ne les appelait aucun inté­
rêt, sont restés longtemps inexplorés; ils offrent
pourtant une des plus riches stations de pêche de
l'Océan, qu'exploitent seuls aujourd'hui les islenos
(insulaires) des Canaries. La difficulté d'aborder la
côte et d'y vivre, le manque d'eau douce, en empê­
chant tout établissement européen, leur ont laissé le
monopole de cette industrie, qui occupe plus de
dix-huit cents matelots. Cependant la pensée est

�100

TROIS

avec

eux.

sance,

une

ditions

DE

d'une fois à.

plus

venue

ANS

CAMPAGNE

nos

armateurs de lutter

Au moment même de notre reconnais­
maison de Marseille recherchait les

qui pouvaient

assurer

con­

le succès d'un établis­

sement. Les difficultés

qui éloignaient les navigateurs
plus aujourd'hui. Un établissement est
possible dans ces régions désolées. Les citernes de
la forteresse, que nous avons retrouvées, peuvent,
sans réparation même, fournir de l'eau au
personnel
de cet établissement, quelque nombreux qu'il puisse
être, et les canaux qui conduisent à Arguin, d'un
accès facile, peu vent donner passage aux pl us grands
navires de commerce vers sa rade parfaitement
n'existent

abritée. Ces résultats de notre reconnaissance ont

importance sérieuse.
novembre, nous partîmes de Santa-Cruz.
une relâche de
Après
quelques heures à Palmas, ca­
pitale de la Grande-Canarie, nous nous dirigeâmes
vers Saint-Louis. Nous
n'en étions qu'à soixante
lieues, lorsque l'arbre de couche de notre machine,
déj� avarié, mais que nous n'avions pu, faute de
temps, remplacer jusqu'alors, se brisa complétement.
Cette fois, forcés de nous mettre à la voile, nous
éprouvâmes quelques retards; tant la brise était
peut-être

une

Le 2

-

molle et incertaine. Néanmoins le 8 novembre
franchissions la barre et

mouillage

l'arbre de couche

notre

reprenions

dans le fleuve. La

rupture

forçait l'Étoile

à..

nous

ancien

définitive de

un

repos dont

�AU

nous

ressentions

mois

entier,

un

lOt

SÉNÉGAL.

pressant besoin. Pendant-

les ouvriers de la colonie et

machine travaillèrent à

nos

réparations

plus grande que de
préparaient, auxquelles

activité d'autant

ceux

un

de la

avec

nouvelles

une
ex­

devions

péditions
prendre une part active en raison même des qualités
marines qui, entre tous les navires de la flottille,
distinguaient celui que nous avions l'honneur de
commander. Le Cayor et le Souna devaient être le
théâtre de ces expéditions. Pour en assurer le suc­
cès, le ministre qui les avait ordonnées ajoutait aux
forces de la colonie trois compagnies de tirailleurs
algériens et une compagnie du train, suivies de
nombreux équipages. Le transport l' Yonne devait
conduire ces renforts au Sénégal; vers la fin de dé­
cembre, il mouillait sur la rade de Guetn'dar. L'É­
toile et l'Africain procédèrent par de nombreux
voyages au débarquement du personnel et du ma­
tériel qui nous étaient destinés, matériel qui com­
prenait trois blockhaus et huit baraques en pièces.
Le 29 décembre 1860, ce débarquement était achevé.
'l'rois jours après, la première colonne expéditionse

nous

1

naire

se

mettait

en

marche.

expéditions successives qui ont désormais
soumis le Cayor à notre influence ne comportent
pas un récit détaillé; elles ont offert les caractères
propres à toutes les expéditions africaines: des fati­
gues impossibles à comprendre quand on ne connaît
Les

�102

TROIS

CAMPAG.NE

DE

pays, des marches forcées sous un soleil de
'dans le sable brûlant, la faim, la soif endurées

ces

pas

feu,

des

pendant

rencontres

glée
de

ANS

avec un

de loin

en

loin des

ennemi dont la bravoure déré­

briser contre le courage et la discipline
soldats. La conclusion d'un traité avec le roi

vient

nos

journées entières,

se

Cayor, tel était le but désigné à nos
colonnes, et qui fut atteint après les opérations déci­
sives du mois de janvier 1861. Notre adversaire, le
damel Macodou, s'était refusé, dès son avènement au
pouvoir en 1859, à exécuter le traité signé ave�
nous par son prédécesseur, et qui nous garantissait
ou

darneZ du

des communications faciles et sûres

villes

de la

entre

deux

Saint-Louis et Go­

colonie,
ce
premier acte d'hostilité
trop longtemps notre patience à

importantes
conséquences

rée. Les

de

-n'avaient mis que
l'épreuve. Les vols commis
armée par les

tiedos,

dans l'intérieur du

sur nos

les avanies

Cayor,

traitants à main

qui

les attendaient

les ventes d'esclaves

faites par le damel et qui rappelaient les plus tristes
temps de la traite des noirs, tous ces actes sauvages

coupables exigeaient une répression qui rendît
impossible au damel tout retour vers un régime d'o­
dieuse tyrannie. Trois forteresses élevées en quelques
jours, du 7 au 27 janvier 1861, sur le sol du Cayor
placèrent le pays tout entier sous notre domination.
Macodou vaincu et réduit à l'impuissance, signa
les clauses d'un traité qui assurait au gouverneur
et

,

�AU

du

Sénégal

la

perception des

les frontières du

103

SÉ�ÉGAL.

droits de sortie à toutes

sur les
produits de ce pays
frontières
du Cayor fu­
Les
usage.
rent déterminées conformément aux intérêts de la

selon le tarif

France; la

Cayor

en

sécurité fut

garantie

aux

courriers,

aux

aux caravanes sur la route de
voyageurs isolés
Saint-Louis à Gorée. Le daniel renonçait à vendre

et

sujets libres, et s'engageait à empêcher les pil­
lages des tiedos. Ainsi l'expédition du Cayor n'assu­
rait pas seulement à nos compatriotes du Sénégal
une satisfaction
légitime; elle complétait les tenta­
tives que nous dirigions contre la traite, d'accord
avec l'Angleterre, sur d'autres points du territoire
ses

africain.

L'expédition du Souna suivit de près celle du
Cayor. On a vu quelle était l'attitude des musul­
mans
fanatiques de ce royaume mandingue vis-à-vis
de nos établissements de la .Cazamance. Depuis
1855, de. nombreux pillages, des massacres même
commis sur nos marins, attendaient leur châtiment.
Les renforts que la garnison avait reçus d'Europe..
la soumission de Macodou, permirent de frapper ici
comme au
Cayor un coup décisif. Au mois de février
la
flottille
1861,
transportait à Sedhiou une colonne
expéditionnaire composée d'environ huit cents hom­
mes. De brillantes et rapides opérations amenèrent
en
quelques jours la soumission de ces populations
fanatiques et orgueilleuses; le 14 février 1861, un

�104

TROIS

ANS

DE

CA�IPAGNE

traité, conclu sur les mêmes bases il, peu
près que le traité du Cayor, attestait que nos injures
étaient vengées, et notre domination établie dans
ces riches
provinces.
nouveau

Ces

furent les dernières

auxquelles
qui désarmait il Ho­
chefort en décembre 1861. D'importants résultats,
on a
pu le voir, sont maintenant acquis. De Saint­
Louis à Médine, le fleuve est ouvert à nos traitants,
et tous les tributs sont abolis. Le Oualo, le Damga,
le Toro sont soumis à notre souveraineté; le Cayor
est vaincu, entraîné dans notre influence. Les l\Iau­
res, désormais rejetés sur la rive droite, n'osent fran­
chir le fleuve, et viennent pacifiquement traiter aux
escales de Daganah, de Podor et de Bakel, que nous
leur avons assignées. Ces résultats, obtenus par tant
de bravoure, tant d'efforts énergiques ct persévé­
rants, seront-ils durables? Telle est la question quo
chacun s'adressait au moment où l'homme en qui se
personnifie le système suivi au Sénégal dans ces
derniers temps, le colonel Faidherbe, quittait pour
n'y plus revenir un pays où il a dépensé les plus
belles années, de sa vie. La réponse n'est point dou­
teuse. La force seule n'a pas fondé cet édifice; il
repose sur les bases plus solides de la justice et de
l'humanité, les vaincus eux-mêmes en ont rendu le
suprême témoignage. Elle est donc tracée, la voie
nous

expéditions

prîmes part

avec

l'Étoile,

où doit marcher l'administration coloniale pour

as-

�AU

surer

les

période

développements pacifiques
de luttes et de

conquêtes.

de

cette longue

En étudiant le

reconnaît que la

cause la
colonie,
plus fatale de l'inertie, de la torpeur où elle est
restée ensevelie pendant si longtemps, réside sur­
tout dans les changements de s-ystème dont le Sénégal
a été le théâtre, dans la succession rapide des chefs
qui présidaient à ses destinées, et qui tous avaient
des vues différentes et souvent opposées. Si l'aban­
don subit de nos alliés en 1835, dans la guerre du
Oualo contre les Maures, nous a valu vingt ans de
dépendance réelle vis-à-vis de ces tribus maintenant
humiliées, si cet abandon a jeté parmi les chefs de
ce
pays des doutés, des défiances sur notre caractère,
qui ne sont pas même effacés aujourd'hui, il n'est
pas moins 'certain que tout pas en arrière, l'abandon
d'un seul des principes que dans ces derniers temps
nous avons cherché à faire prévaloir, entraîneraient
aux
yeux de ces populations l'abandon du système
tout entier. Je maintiendrai, cette devise d'un peuple

passé

de notre

105

SÉNÉGAL.

dont les colonies
les nations

on

peuvent

maritimes,

devise de la France.

servir de modèle à toutes

doit donc être

au

Sénégal

la

�,

,

LES EUROPEENS EN OOEANIE

SOUVENIRS

DE

LA

CAMPAGNE DE

LA

MÉGÈRE

Après deux ans de station sur les côtes occiden­
d'Amérique, la Méoère, que j'avais l'honneur
de commander, fut envoyée dans les principaux ar­
chipels de l'Océanie pour y remplir une mission qui
devait la conduire de l'Est à l'Ouest, depuis l'île de
Pâques (Rapa-Nui) jusqu'aux Fidji, et du Nord au
Sud, des Tonga à l'archipel des Sandwich.
Nous voudrions pouvoir exposer ici les renseigne­
ments, les informations, résultats de cette longue
tales

course, mais
un

peu

en

les coordonnant et

synthétique qui

nous

sous

et des redites souvent ennuyeuses.

ments,

ces

une" forme

éviterait des

informations ont du reste

longueurs
renseigne­
côté pratique

Ces

un

qui, nous semble-t-il, leur donne un vif intérêt. Le
passé nous a légué dans ces lointaines régions tout
un
héritage de devoirs, d'obligations, de relations
politiques, qui, à un moment donné, pourront nous

.-

-----_.

__

..

__

..

_--------

-------

�108
être

LES

rappelés

par

Pritchard offre

un

EUROPÉENS

de 'ces incidents dont l'affaire

exemple,

un

et dont il faut savoir

convient, dès lors, de se
rendre un compte exact de la situation qui nous est
faite dans ces pays éloignés, c'est-à-dire de recher­
cher quelles transformations s'y sont accomplies. Or,
les Anglais, les Américains ne sont plus les seuls
peuples dont nous ayons à redouter là-bas l'esprit
d'entreprise et le génie expansif. Depuis plus de
l'éventualité. Il

prévoir

huit ans, de nombreux navires de commerce, pro­
tégés par de puissants navires de guerre, y font
flotter les couleurs d'un pavillon jusqu'alors ignoré

monde, celui de la Confédération de l'Allemagne
Nord, devenu si promptement le symbole d'une
nation, ou si l'on veut, d'un gouvernement dont au­
du

du

cune

tendance

férents

ou

ne

doit désormais

même inattentifs. S'il

considération seule
dans

laquelle

puyant

nous

sur nos

justifie

trouver indif­

nous
en

est

ainsi,

le but de cette

n'avancerons rien

souvenirs, sur

ce

que

qu'en

cette

étude,

nous

ap­

nous aurons vu

nous-même.

I.
Les

L'immense espace
les deux

tropiques,

Indigènes.

compris

du Nord

au

Sud entre

de l'Est à l'Ouest entre les ri-

�EN

vages de

l'Amérique

109

OCÉANIE.

occidentale et le 17"

Est de

degré de
de Poly­

Paris, forme, sous le nom
nésie,
grandes divisions de l'Océanie
et une des régions maritimes les plus' remarquables
du monde, autant par la constitution particulière des

longitude

une

terres

des trois

dont elle

se

de la

compose, que par les caractères
qui l'habite 1. Les nombreux

généraux
archipels de cette région singulière, disséminés à de
grandes distances les uns des autres, n'offrent pres­
que tous que des îles sans importance, si on les
compare aux grandes terres de la Malaisie ou de
l'Australie; les plus grandes de ces îles, celles mêmes
qui donnent leur nom à des groupes tout entiers,
n'ont guère plus de vingt lieues de diamètre. Autour
d'elles,

race

ainsi que des

satellites, se pressent une
plus petits encore, à peine habités,
que dominent les sommets des premières, perdus
dans les nuages, volcans encore en éruption, comme
le Mauno-Roa aux Sandwich, volcans à peine éteints,
comme le Diadème à Taïti, le mont Duff aux Gam­
biers, Mais l'étendue du territoire n'est pas toujours
la différence la plus caractéristique des îles d'un
multitude d'îlots
,

.

géologique révèle
origine différente, des modes de

même groupe. Leur constitution
tout d'abord
1

une

1. Division des

géographes:
l'Est, Polynésie.
Au centre, Australie, Australasie.
A l'Ouest, Grand Archipel Indien,
Au Nord et

Malaisie.

1

Dumont d'Urville:

Nord, Micronésie.
Est, Polynésie.
Centre, JIélanésie.
Ouest, Malaisie.

�110

LES

EUROPÉENS

opposés. 'Les premières, c'est-à-dire
les plus étendues, avec leurs hautes montagnes, leurs
cratères encore fumants, leurs pics dentelés et aux
pentes abruptes, leurs rochers basaltiques, leur sol
tourmenté, appartiennent évidemment aux terrains
de soulèvement plutonien i quelque commotion subite
les a fait surgir de l'Océan, et on peut suivre sur
formation tout

une

la direction de la chaîne de montagnes
ces îles ne sont.
que les sommets

carte

sous-marines dont
culminants. Les

uniformes,

dessus de la
mais

origine,

secondes, au contraire, basses, plates,
peine de quelques mètres au­
mer, ont, il est vrai, une commune
la formation définitive, la création

s'élevant à

évidemment récente
insectes
vers

en

est due

aux

madréporiques qui,
élevé, par

la lumière ont

jusqu'au

travaux de

dans leur
un

puissant

incessant

ces

élan

effort,

niveau de la mer, leurs vivantes murailles.

Les assises de celles-ci furent les

plateaux inférieurs
des mêmes chaînes de montagnes auxquelles appar­
tiennent les grandes îles, et que l'action des volcans
sous-marins

ne

put faire émerger

comme

elles,

ou

encore, si l'on admet le lent affaissement de certaines

contrées,

englouti

les sommets

déjà disparus d'un continent
madrépores, partout

t. Du reste, l'action des

1. L'affaissement du Iit des

fait comprendre la formation des atolls
profonds canaux séparent des côtes. En
graduelle élévation du sol explique la position des coraux
mers

et des barrières de récifs que de

revanche, une
qui frangent le littoral, A
Reclus, les Oscillations du

une

Bol

certaine hauteur an-dessus des flots.

ter&gt;·e8tre.)

(Élisée

�EN

visible dans

ces

être mesurée

parages,

même,

ces

se

continue

non

au

toujours et peut
des siècles,

cours

pas
années '. C'est à elle que
nouveaux écueils si redoutés, dont l'exis­

mais à celui des
sont dus

111

OCÉANIE.

simples

tence n'est le
et

plus souvent signalée que par un
qui, rapidement transformés en îles
si

nau­

frage,
velles, ne tardent pas à être habités. Ces surprenantes
transformations s'accomplissent par les éléments les
plus simples i rien n'est plus facile que d'en suivre
le développement dans ses phases pour ainsi dire ré­
gulières. Les semences que l'oiseau emporte ou que
le vent entraîne, tombent sur les écueils i les graines
que les courants de l'Océan accumulent en longues
nappes flottantes, s'y échouent- dans leur course va­
gabonde. A la chaleur fécondante du soleil des tropi­
ques, ces graines, ces semences germent et naissent
à une vie aussi active que puissante. Elles fixent
leurs solides attaches

aux

nou­

rochers eux-mêmes, et

force que rien ne peut vaincre. Les palé­
les mangliers apparaissent d'abord, bientôt

avec une

tuviers,

suivis des

pandanus,

1. Des observations de

leurs

vigoureux

auxiliaires.

Inaugurées pal' Oook tut-même, délais­
reprises récemment, surtout en vue d'étudier
sol terrestre, en divers points de l'Océanie. Il est à espé­
ce

genre,

sées ensui te, viennent d'être
les oscUlations du

persévérance. Grâce à elles, bien des
autres, sur la pro­
fondeur des eaux au delà de laquelle les madrépores ne peuvent vivre.
Étant donné l'affaissement du sol, les conclusions, à ce sujet, des expé­
riences faites par la frégate anglaise Meander deviennent douteuses. (Voh'
la },[onographie de TaW, par M. Ouzent.)
rer

qu'elles

seront conduites avec

solutions intéressantes pourront être obtenues. Entre

�112
Tous

LES

EUROPÉENS

mettent à

l'œuvre, que rien n'interrompra
premières tiges s'élancent,
comme un réseau
gigantesque, les mille racines ad­
ventives de ces arbres, qui se croisent, se mêlent,
s'enlacent, et dans leurs mailles serrées retiennent
tous les détritus végétaux, tous les débris de coraux
se

désormais.

leurs

De

et de madrépores que roulent les vagues. L'écueil
s'élève au-dessus des flots et se couronne d'une écla­
tante

verdure,

dont l'action accélère

encore

la for­

mation d'un {ol bientôt riche €t fécond. Alors du
milieu de

ces

fourrés inextricables

surgissent

les

troncs sveltes et

déliés des cocotiers. L'homme peut
désormais aborder, se fixer même sur cette nouvelle

terre;

sa

subsistance est

assurée,

et

avec

elle

une

des

grandes sources de richesse de ces régions t.
Si, par cette double 'cause, force souterraine des
volcans, travaillent mais incessant des madrépores,
s'explique la création de ces îles, il est moins facile
de

se

rendre

compte

de la manière dont elles ont été

peuplées, étant jetées à des distances souvent très-con­
sidérables les unes des autres. On compte plus de
six cents heures dé Rapa-Nui (île de Pâques) à 'I'aïti,
plus de sept cents des Marquises aux Sandwich;
toutes sont habitées par des hommes d'une même

du cocotier sont

également ·utilos. Aussi, co.t arbre
végétaux, et, pour les peuples qui habitent
p!usieurs des iles do la Polynésie, il remplace, en quelque sorte, toutes les
autres proùuctions de la nature. (Pouchet, Botanique appliquée.)
1. Toutes los

parties

a-t-Il été surnommé le roi âe«

�

�113

OCÉANIE.

EN

à peu de chose près la mêrne.Iangue,
les mêmes traditions religieuses, arrivés, sauf

parlant

race,

ayant

quelques différences insignifiantes, à la même civili­
sation, quand les Européens abordèrent pour la pre­
�ière fois sur leurs rives. Comment ces distances
même pour nos navires, ont-elles été fran­
chies par ces peuples? Et si, pour bien des raisons,
dont les moins concluantes sont encore les moyens

énormes,

imparfaits de navigation qu'ils possédaient à l'époque
de la découverte, il est impossible d'admettre qu'ils
aient pu accomplir de pareilles traversées, comment
résoudre le problème qu'impose à l'esprit cette com­
mune origine
qui ne peut être niée aujourd'hui ?
1

L 1\[. de

dans

Quatrefages,

ses

études

sur

l'histoire naturelle de

l'homme,

résume ainsi la question: 1 En résumé, non-seulement les Polynésiens
« n'ont
point été créés pal' nation et sur place, non-seulement ils ne sont
•

,

(

•

un produit spontané des îles sur lesquelles on les a trouvés, maie de
plus, ils y sont arrivés par voie de migration volontaire ou de dissém,i­
nation involontaire, successivement, et en procédant de l'ouest à PeRt,
nu moins pour l'ensemble, Ils sont partis des archipels orientaux de

pas

•

l'Asie et

•

reconnaissable à.

•

tls

,
•

on

se sont

retrouve encore dans ces derniers la race souche

caractères

BeB

établis et

physiques,

constitués, d'abord,

aussi bien

à Samoa et

qu'à

aux

parfuitemeut

Tonga;

ils sont passés dans les autres archipels de l'Océan ouverts devant eux,
etc
etc •• (Revue des Deux·Mondes, 1.' février 1854, p. 901-)
1\blgl'é
-

__

toute la. déféronce ùue

l'identité d'origine des
impossible d'admettre,
tion

vents alizés et
contre cette

lut-même,
l'ile de

écrivain, et sans contredire d'ailleurs
populations polynésiennes, il nous semble encore
au

latitude, qui

Ba

dehors des courants

hypothèse.

Cette difficulté

et la carte de M_

molna,

ne B

.ulève pas cette

lit

place

constants,

à l'extrême limite des

nous

paraissent s'élever

été sentie pal' M_ de Quatrcfages

a

laquelle il s'appuie, n'embrasse pas
nnttquttés mexlcniues et de celles do
l'abbé de Bourbourg à une hypothèse qui,

Hale,

PâqueB_'Ln comparaison

cetto dernière île ont conduit Mi

du

migration volontaire ou de dissémina­
Rapa-Nui et dee iles semblables.

par voie de

Rapa-Nul,
en

savant

le peuplement de

Involontqlre,

L'Isolement de

sur

des

difficulté,

à

nos

yeux Insurmontable.
8

AUBR.

...
,."

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�

langage;
de là,

BOU

,
�.

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.......

",

1

•••

'

.�

..........

_-

�114

EUROPÉENS

LES

solutions

Bien dés

été

proposées; qu'importe
origines
peut-être
a son utilité
les
races
pratique pour
appelées à vivre
d'une vie énergique. Les lumières du passé en éclai­
rent souvent l'avenir; par elles il est peut-être pos­
sible de prévoir les destinées qui leur sont réservées;
ont

la solution véritable! L'histoire des

mais la

race

avenir,

ni brillantes

remède

malheureuse des Maoris n'a ni lointain

possible,

nées s'écouleront

destinées; elle se meurt sans
moins, et peu d'an­

il le semble du
sans

doute avant

qu'elle

ait

com­

pIétement disparu.
Lorsque Cook arriva aux Sandwich, il en estima
la population à 400,000 âmes; cette estimation est
peut-être exagérée; cependant, quelques années
après lui Vancouver leur donnait près de 300,000
habitants. Le recensement officiel de 1866 porte la
population totale à 67,000 âmes. A Taïti, des 80,000
habitants que Cook y trouva, c'est à peine s'il en
reste 9,000; enfin, la population de Magareva est

depuis 1843, date de l'établissement des
missionnaires catholiques, de 2,400 à 1,100 âmes'.
Quelles sont les causes de cette effrayante dépo­
pulation? Les découvrir pour en combattre les effets
est un problème fait pour exciter toutes les sympa­
thies, celles des savants comme celles des mission­
naires, et à tous égards d'une portée pratique plus
descendue

1.
.

Rapports

de MM.

mandant 1 .. Oharte.

Bernard, commandant
(Annales mal·Ulmes.)

du

Pylade,

et

Penaud,

corn­

�EN

sérieuse que celui des
lement frappée. M. de

115

OCÉANIE.

origines de cette racé si cruel­
Quatrefages, dans les études

pose incidemment cette
Sans doute il n'y attachait qu'un intérêt

précédemment citées,

se

question.
secondaire, car sa réponse est loin d'être satisfaisante,
même pour ceux qui n'ont fait que passer dans ces
îles.
Quelle est, dit-il, la cause de cette dépopula­
tion effrayante, qui en moins d'un siècle a enlevé
«

d'une manière

avec

,

progressive

insulaires? Quand il

et continue les

de

19/20 de

Taïti,
s'agit
peut,
Cuzent, faire une certaine part aux grandes
guerres qui suivirent le passage de Cook, et amenè­
rent l'avénement des Pomaré; mais depuis assez
longtemps ces guerres ont cesséet la population n'en
décroît pas moins"; d'ailleurs, rien de semblable ne
s'est passé dans d'autres îles où la mortalité n'a pas
été moindre. Invoquera-t-on l'influence de l'éléphan­
tiasis? Cette maladie régnait en Polynésie à l'arrivée
des Européens; il en est de même de la syphilis.
Pour quiconque lit avec attention les voyages des
premiers navigateurs, il est évident que les Anglais
et les Français se sont réciproquement adressé des
reproches immérités au sujet de la prétendue intro­
duction de cette maladie. L'ivrognerie a pu avoir
ses conséquences dégradantes et funestes dans quelces

1.

M.

Depuis

même

on

un

10

peu,

ans la population est stationnaire li Taïti, Elle augmeaterait
d'après l'Annu"i&gt;'e officiel de Taïti. (Année 1868, p, 831.)
,

T,�

.....

_

-.,..,,�

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·"'··_

�

'�

�116

LES

ques îles où

EUROPÉENS

liqueurs alcooliques pénètrent fré­
quemment,
régulières,
mais elle n'a pu se développer dans les îles écartées
où touchent à peine quelques rares baleiniers, qui se
garderaient bien d'abandonner aux habitants leur
provision d'eau-de-vie ou de wiskey, et d'ailleurs,
avant l'arrivée des Européens,
les chefs polynésiens
surtout savaient bien s'enivrer avec leur kawa, plus
redoutable encore que nos liqueurs. Quant à la dé­
bauche, on sait jusqu'où les indigènes l'avaient
portée. Sur ce point, les Aréois n'avaient rien laissé
à faire aux Européens. Aucune des causes que je
nos

par suite de communications

«

viens d'énumérer

invoquée
si rapide

ne

me

semble donc

pouvoir

être

pour rendre compte de cette décroissance
dans le chiffre des populations polyné­

plus porté à attribuer une certaine
influence aux maladies éruptives
Pour jeter quelque jour sur ce triste problème, je ne
connais qu'un seul fait précis recueilli par M. Bour­
garel, frappé comme tant d'autres de ces morts si
fréquentes et si prématurées. Ce jeune et habile chi­
rurgien de marine sut trouver le moyen de faire un
certain nombre d'autopsies, et chez tous les individus
soumis à cette investigation il trouva des tubercules
Aurions-noue introduit la phtisie, cette
maladie, qui tue lentement, se transmet des pères

siennes. Je serais

.

.

.

.

.

aux

.

.

.

.

.

.

enfants et détruit ainsi les .familles?

Quoi qu'il

eh

soit,

le fait

subsiste,

et

ses

.

conséquences

�EN

sont

faciles à
il

117

OCÉANIE.

Si tout marche

comme par le
siècle avant que la
soit complètement anéantie. Puisse

prévoir.

s'écoulera pas

passé,
race polynésienne
cette prévision exciter le zèle des observateurs placés
dans les conditions les plus favorables I!
Parmi les
observateurs auxquels le savant écrivain adresse cet
appel, nul n'était mieux placé pour y répondre que
le docteur Hutchinson qui fut ministre de l'inté­
rieur aux Sandwich (Hawaï), chargé de présider en
1862 la commission d'enquête sur les causes de la
dépopulation de l'Archipel; il résumait ainsi qu'il
suit le rapport de cette commission: «Quant aux
causes de l'excessive proportion de la mortalité, cu
égard au chiffre de la population, les principales
d'entre elles sont les maladies vénériennes et spécia­
l:ment le poison syphilitique, dont la grande masse
du pays est atteinte par contagion- directe ou hérédi­
taire; partout il se présente aux regards du médecin,
dans les rues des villes, dans les villages, dans les
chaumières de campagne et toujours sous sa forme
la plus terrible; il se rencontre dans l'enfant nouveau­
né, dans les enfants de tout âge, et le plus souvent
sous sa forme première. Si ce cruel poison ne produit
ne

un

»

,

pas directement la mort, il affaiblit tellement la cons­
titution de ces malheureux qu'ils succombent aux

premières
1. RevlLe des

atteintes de toute autre

Deltx-Moncles,

1er février

18G4,

maladie, et,

p. 54G et 5&lt;17.

de

�118

LES

sont si universels que

fait, ses rav�ges

expliquer

EUROPÉENS

cette décroissance si

seul il

rapide

pourrait

de la popu­

lation.
Une autre

«

cause

de cette décroissance est la

des enfants

large proportion
premiers mois qui

qui

meurent dans les

suivent leur naissance. Les mères

veulent pas le plus souvent s'en occuper. Un
fant de cet âge est un fardeau pour elles; il les

ne

pêche

de voyager, les

confie

en

autre

de tout

plaisir;
grand'mère ou à

prive
à la

conséquence

parente

em­

on

les

toute

.

également le
commun, même parmi

Je citerai

«

en­

crime de

fœticide, qui

les gens mariés. Des
natifs m'ont décrit le mode de le pratiquer; il offre
est

si

de tels

dangers qu'il

occasionne souvent et la mort

de la mère et celle de l'enfant
A

sein

quelles

le peu de naissances? Le
commence dès l'enfance;

qu'elle porte
causes

commerce

l'âge

dans

son

attribuer aussi
des deux

au-dessus

sexes

duquel je

pense que peu de filles sont encore vierges paraîtrait
incroyable. Ai.-je besoin, à vous, un physiologiste, de

que la stérilité en est une consé­
quence inévitable. Le mal est sans doute plus grand
pour les femmes, mais les sources de la virilité chez

vous

expliquer

les hommes
........

selle chez les

jeunes

sont-elles pas également atteintes?
pratique de la polyandrie est univer­

ne

La

.....

femmes,

Joignez-y

et

principalement

chez les

l'habitude de monter

sans

�EN

cesse

il

119

OCÉANIE.

dont les femmes connaissent les tristes

cheval,

Ainsi pour le docteur
Hutchinson, les causes que nous recherchons, les
plus actives du moins, sont les maladies vénériennes,
1.

résultats

»

devenues pour ainsi dire constitutionnelles chez les
Indiens, et ces mœurs dégradées qui, malgré le

christianisme, malgré les exemples et le contact de
européennes, rappellent les plus

nombreuses familles

tristes souvenirs de la Rome païenne du deuxième
siècle. Est-ce à dire que seules ces terribles forces

de

destruction,

dont l'effet est

sent cette misérable

Mais alors
toutes les

race

à

son

incontestable,

pous­

extinction définitive?

devrions les retrouver partout, dans
dans toutes les populations soumises à

nous

îles,

cette dure loi de la décroissance et de la

dépopulation;
point ainsi en réalité.
Les archipels polynésiens, où les observateurs ont
constaté cette loi avec le plus d'évidence sont les
Sandwich, Taïti, Magareva et Rapa-Nui. Aux Samoa,
le chiffre de la population est en décroissance, comme
aux
Tonga, mais dans des proportions moins ef­
frayantes; aux Fidj i, elle est presque nulle, tandis
que dans les deux petits groupes des Futunas et des
Wallis (Uvea) on constate avec surprise un mouve­
ment tout contraire, bien marqué d'ailleurs, puisque
dans le dernier de ces groupes, la population s'est

il n'en est

1. Lettre du docteur Hutchlnson à M.

Sandwich.

(Citée

dans le Honolulu

Willye,
di1'eetory and

ministre de l'intérieur
Historicat sketcl•. )

aux

�L

120

LES

EUROPÉENS

plus de 40 p. 100 depuis l'arrivée des
premiers missionnaires, vers 1838.
Ces archipels présentent, dans leur état moral et
leurs institutions politiques, des dissemblances et des
analogies qu'il est bon d'établir. Les populations de
Taïti, des Sandwich, converties au protestantisme,
sont depuis longtemps en contact avec les Européens.
On sait à quel degré de corruption étaient descendus
les indigènes, bien avant la découverte de ces îles;
leurs mœurs sont encore les mêmes; on pourrait
cependant affirmer qu'à Taïti elles se sont un peu
améliorées. Aux Samoa, aux Tonga, bien que l'œuvre
de la conversion, due en grande partie aux mission­
naires protestants, soit dès aujourd'hui achevée, la
mortalité semble, à peu de chose près, telle qu'aux
premiers jours où apparurent les Européens; aux
Viti, malgré la présence de plus de 1,400 étrangers
de race blanche, planteurs, négociants, industriels,
agents politiques des chefs indigènes, malgré les
efforts des missionnaires catholiques et protestants,
la population est encore païenne; enfin, Magareva,
Futuna, les Wallis sont de véritables congrégations
catholiques, où les populations sont d'une moralité
remarquable, où la famille est constituée sur ses
véritables bases, puisque le divorce y est défendu,
et chez lesquelles enfin les terribles effets de certaines
maladies sont peut-être moins fréquents que dans
des sociétés. européennes. J'ajouterai qu'aux Sand-

accrue

de

�EN

wich et à

Taïti,

le

121

OCÉANIE.

gouvernement

est

une

monarchie

monarchie absolue,
Tonga
voisine de
fédérative,
république
l'anarchie i aux Viti, une féodalité dont les membres
sont sans cesse en guerre ; enfin à Magareva et aux
Wallis, sous les dehors d'une royauté sans pouvoir,
le gouvernement n'est qu'une théocratie catholique.
Si tels sont les aspects généraux sous lesquels se
présentent les divers rameaux d'une même l'ace,
placés d'ailleurs, avec de très -légères différences,
dans les mêmes conditions climatériques et hygié­
niques, et si, comme nous venons de le voir, les
mêmes causes produisent dans les divers centres de
population des résultats si différents, on peut affir­
mer non-seulement avec M. de Quatrefages que les
maladies signalées et communes à beaucoup de
populations ne' sont 'pas les seules causes de la
dégénérescence de cette race, mais encore que ni
le contact des Européens, ni la religion t, ni l'orga,
nisation sociale, ni la constitution politique ne peu­
vent l'expliquer, et que si une cause unique, géné-

constitutionnelle,
aux

Samoa

aux

une

une

1. L'auteur des Oommentaires d'un

marin, ancien officier de marine, clans
titres, mais où se retrouve malheureuse­
ment le parti pris du catholique, n'hésite pas à attribuer à la religion
protestan te la dégénérescence de la race polynésienne: Les beaux nrchi-'
pels des Amis et des Navigateurs, encore soumis à 10. religion protestante,
n'ont pns, dit-il, échappé à cette dure loi. Ce sont toujours les mêmes
maladies, le même débordement de vices, les mêmes causes de stérilité.
Dans lCB îles exclusivement catholiques, l'influence chrétienne a d'autres
conséquences. Le mariage y est sacré, indissoluble. A Wallis, aux Gamblers, on prévoit l'époquo où ces îles, exclusivement catholiques, devront

un

livre

remarquable à bien

des

•

•

•

•

,

•

•

�122

LES

rule dans
causes

ses

effets,

EUROPÉENS

aidée

secoudaires existe

nul doute par ces
réellement, c'est ailleurs
sans

qu'il faut la chercher.
Plaçons-nous en dehors des origines
polynésienne et de cette époque où les

de la

race

documents

recueillis par tant d'observateurs attestent des rela­
tions fréquentes entre les principaux archipels poly­

nésiens,

depuis
depuis
Un

et considérons la situation de

ces

archipels

la découverte par les Européens, c'est-à-dire
qu'on peut en suivre l'histoire avec certitude.

attentif

montrera

que, depuis
Sandwich, aux Marquises,' à Rapa-Nui, li
Taïti, aux Gambiers, la population, complétement
isolée du reste du monde, a été obligée, par suite
même de cet isolement géographique, dé se perpé­
tuer, sans croisement possible, par l'union des mem­
bres des mêmes familles; aux Samoa, aux Tonga,
les liens de parenté, soigneusement maintenus dans
1.es familles aristocratiques des deux archipels, les
relations fréquentes qu'elles ont conservées, l'habi­
tude des longues courses qui s'y est maintenue, ont
examen

lors,

•

nous

aux

déverser le trop plein de leurs populatlons, Sur un pareil terrain, les
mota, nous les recommandons aux penseurs
-

c

chiffres valent mieux que les

•

et aux

économistes

Malheureusement,

(p. 194),

•

les chiffres

répondent

autrement que

ne

l'auteur:

Population

des Gambiers
Id.

Chiffre de la

en

1843.

•

.

.

1860.

•

•

•

1,100

•

1,300

dépopulatîon

,

2,400

le suppose

�EN

facilité

123

OCÉANIE.

contraire le croisement des

familles, mais
incomplète, puis­
que certaines classes de la population, et principa­
lement de la population riveraine et maritime, ont
pu seules jouir de .cet avantage. Dans les deux
groupes des Wallis et de Futuna, les relations inin­
terrompues avec les archipels voisins, des migrations
fréquentes, suscitées par l'esprit d'aventure, ou par
les divisions politiques des chefs, ont étendu ce
croisement à toute la population. Cette population
qui, bien que peu considérable, a essaimé de nom­
breuses familles à Vavao, aux Fidji, et jusqu'à la
Nouvelle-Calédonie, où elle a peuplé une île en­
tière 1, s'est constamment renouvelée, soit 'par le
re�
tour de quelques-unes de ces familles isolées, soit
par celui des partisans d'un chef qu'ils avaient suivi
dans l'exil, et avec lequel ils revenaient dans leur
patrie, emmenant avec eux des femmes étrangères
et les enfants qu'elles leur avaient donnés.
On peut maintenant tirer les conséquences logi­
ques des considérations précédentes et des faits qui
viennent d'être exposés. La loi de dégénérescence
de toutes les espèces, de toutes les races, par suite
de leur isolement, est établi� aujourd'hui. Les effets
au

ils l'ont facilité dans

en

sont visibles

dans les

Corse, Ouessant,
1.

une mesure

petites

îles de

les Orcades. La loi

L'Ile d'Uvéa, colonie wallienne, fondée à

récente. Elle fait partte du petit groupe des Iles

l'Europe, la
contraire, qui

une époque
Loyalty.

relativement

�124

EUROPÉENS

LES

assigne
sement

remède à cette déchéance dans le croi­

un

avec

des

certaine. Toute

races

une

étrangères,

science r.epose

n'est pas moins
cette double

sur

loi dont les

applications ont chaque jour les consé­
plus fécondes dans l'Europe entière, et
surtout en Angleterre, où elle a pris naissance; ne
trouve-t-elle pas ici, sur ce, vaste théâtre et sur la
race polynésienne, une
application nouvelle, plus
sérieuse dans ses résultats, plus importante au point
ùe vue de la justice et de l'humanité? D'autres plus
quences les

autorisés discuteront les idées que

mettre,

et

qui

nous

nous venons

ainsi,

lui-même: c'est le croisement de cette
tement
non

-

éprouvée

seulement

avec

avec

avec

d'autres

les

l'aces

Européens,

populations qui
origine; je veux dire

en

s'impose
l'ace

est

de

si tris­

étrangères,
mais

semblent avoir

les

mune

S'il

paraissent justes.

le remède à tant -de souffrances

d'é­

encore

une

com­

des Indiens des autres

îles de la

Micronésie, et surtout les Chinois, dont la
persévérance et l'activité intelligente suppléeraient
à l� paresse, à l'insouciance de la race maorie. Si,
seule, une pensée de charité, de philanthropie,
dictée

par le

sentiment de la solidarité des

races

humaines devait provoquer l'application de ces me­
sures, sans doute le succès nous en paraîtrait dou­

teux; heureusement

qu'il n'en est pas ainsi. Le
propre des idées justes est qu'elles se réalisent tou­
jours, le plus souvent même par les instruments que

�EN

125

OCÉANIE.

guider les idées toutes contraires; et en
effet, l'émigration par laquelle s'opérera ce mélange
des races prend chaque jour de nouveaux dévelop­
pements à mesure que les pionniers accourent plus
nombreux en Océanie pour en exploiter les riches­
ses. Lès heureux résultats qu'on a- raison d'en at,
tendre sont déjà évidents; partout les Half-Castes
se montrent actifs, laborieux. Il faut donc
espérer
que l'effrayante dépopulation de ces pays va s'ar­
rêter, que cette race, si digne d'intérêt, dont on
semblait pon voir prédire l'extinction totale, se relè­
vera de sa déchéance, et contribuera, elle aussi, à la
marche progressive de l'humanité.
Quoi qu'il en soit de l'avenir de ces peuples, leur
décadence a commencé du jour si rapproché de
nous où les Européens arrivèrent parmi eux; sui­
vant des apparences peut-être trompeuses, elle sem­
ble même pouvoir Ieur être attribuée. En tout cas,
combien de vices, combien de déplorables habitudes
ne leur ont-ils point
empruntés? Mais au moins leur
doivent-ils une morale supérieure, un état social
meilleur en compensation et de ces vices et de tant
de souffrances physiques?
La civilisation européenne s'est révélée aux po­
pulations ignorantes de l'Océanie sous un double
aspect, par les côtés les plus honteux, comme par
les vertus les plus rares de l'humanité: dualité
semblent

fatale du reste, et que dans toutes

ses

pages montre

...

-

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-

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...

1

.............

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......

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" ......... ,,:

�126

LES

EUROPÉENS

l'histoire des découvertes et des
rées par le

Certes,

au

Bougainville
ce

nouveau

d'elle,

on

conquêtes inaugu­

voyage de Christophe Colomb.
siècle où les Cook, les Vancouver, les

premier
et les

monde

Lapérouse
océanien,

révélaient à
si

l'Europe
longtemps ignoré

était loin du fanatisme et de la barbarie

du XVIe siècle. La farouche
Pizarre et des

énergie

des

Cortez,

n'eût pu, même

des

Pérou,
Almagro
Mexique, se déployer à l'aise, produire
ces merveilleuses et sanglantes
épopées que cou­
ronnent les supplices d'un Guatimozin et d'un
Ata�
hualpa, la destruction par le fer et le feu des plus

même

au

riches

cités,

de
et

Voltaire,

et l'extinction de

races

au

entières. L'ironie

le sentimentalisme de

Jean-Jacques
pédantisme
étincelante de Diderot,

les déclamations de l'abbé

Raynal,

le

Marmontel, la vervè
avaient, dans les hautes classes du moins, façonné
les esprits et les cœurs. Les illustres marins de
cette époque, qui clôt l'ère des grandes découvertes
géographiques, partageaient les idées régnantes dans
la 'société d'élite à laquelle ils appartenaient; ce
qu'il faut le plus admirer en eux, ce n'est pas, au
lieu de la féroce valeur des conquérants du nou­
veau monde, leur énergique persévérance, leur au­
dace et leur calme en face de tant de périls, c'est,
au contraire, la douceur, la modération, la bienveil­
lance même qui règle leur conduite et dicte leurs
résolutions. Lapérouse, aux Samoa, après le massade

�EN

127

OCÉANIE.

de De

L'Angle, en est un glorieux "exemple i
philosophie et les idées nouvelles qu'elle
avait répandues n'étaient malheureusement alors,
comme
aujourd'hui du reste, qu'à la surface. Der­
rière Cook, Bougainville, et tous ceux qui, marchant
sur leurs traces,
s'inspiraient du même esprit, se
trouvaient des aventuriers de bas étage, sans le
fanatisme religieux, sans la froide énergie des con­
cre

mais cette

quietadoree, mais aussi riches qu'eux en vices, en
avidité, en corruption morale. Matelots déserteurs
des navires de guerre ou des baleiniers, convicts
échappés de Botany-Bay, tels furent les premiers

Européens qui s'établirent dans les îles du Paci­
fique, et qui inoculèrent à leurs populations, les
maladies, la gangrène physique" et morale de ce
vieux monde, dont ils n'étaient que la lie et l'é­
cume, mais que trop longtemps ils représentèrent
seuls parmi elles. C'est eux, sans doute, qu'avait en
vue un de nos amiraux qui ont le mieux connu ces
Si les
pays, quand il écrivait les lignes suivantes:
nations maritimes ont le droit de punir ces peuples
par des châtiments sévères quand ils se livrent à
des actes de barbarie, ne leur reste-t-il pas un grand
devoir à remplir envers eux? Celui de les protéger
contre les injustices de ces hommes sans cœur et
sans honneur qui les oppriment et les menacent de
«

.

la vengeance de leur gouvernement s'ils osent se
révolter contre leurs exigences et leurs actes arbi-

�,

128

LES

traires 1.

»

C'est

marchands

dité,

qui

EUROPÉENS

qu'il

eux

avait

en

vue,

les ont suivis de

la mauvaise

èt

aussi

ces

dont l'avi­

près
foi, l'insolence, ne pouvaient
et

certes relever et ennoblir l'influence de la civilisation

européenne

dans

lointaines

ces

nouveaux'

ment de

régions. Heureuse­
enfin, ins­

acteurs accoururent

pirés par d'autres mobiles, obéissant à d'autres pen­
sées, non plus la lie des sociétés européennes, mais
leurs représentants, au contraire, dans ce qu'elles
ont de noble et de réellement élevé: leurs croyances

religieuses. On devine que je parle des missionnai­
res chrétiens,
que réclamaient si impérieusement
d'ailleurs l'ignorance et la corruption des populations
polynésiennes. Leurs efforts, auxquels la puissante
action du

martyre

ne

manqua pas, furent couronnés

des succès les

plus rapides. Méthodistes, Wesleyens
indépendants, accourus les premiers, catholiques, se
hâtant sur leurs traces, se partagent aujourd'hui le
monde maritime; sauf quelques îles des Pomotou,
et les hautes plaines de l'intérieur des Fidji, vierges
encore de tout pas européen, on peut dire que tous
ces
peuples sont aujourd'hui chrétiens; mais l'action
des missionnaires n'a pas été simplement morale et
religieuse; partout dans les missions nouvelles, elle
a eu son

vient
1.

-;0"'1

'�'.

("

,

�.

d'esquisser

à

·politique ;

grands

à

ces

titres,

il

con­

traits la situation des

Rapport du commandant Cécile. (Annale8 maritime8, année 18·10,

p.730.)

...

côté social et

t.

I,

�EN

missions

catholiques,

129

OCÉANIE.

car, essentiellement

françaises,
non, l'expression
supérieure de l'influence de notre patrie dans ces
régions où nos établissements de Taïti, des l\Iarqui­
ses, et même de la Nouvelle-Calédonie, n'ont qu'une
importance secondaire, et bien peu en rapport, il
faut l'avouer, avec cette influence même.
elles sont, résultat cherché

ou

II.
Les Missionnaires.

Deux

grandes congrégations religieuses ont été
choisies à Rome pour les missions spéciales de la
Polynésie; ce sont les Picpus (congrégation des
Saints-Cœurs de Jésus et de Marie) et les ER. PP.
Maristes. Les premiers ont reçu pour théâtre de
leurs efforts la Polynésie ·orientale,; leurs missions
s'étendent de Rapa Nui (île de Pâques), à l'est,
jusques et y compris TaÏti, et au nord jusqu'aux
Sandwich; elles comptent trois évêchés, ou mieux
vicariats apostoliques, placés sous l'autorité de
Mgr d'Axieri à TaÏti, de Mgr de Cambysopolis à
Nu-l-Eva, et de Mgr Maigret à Honolulu, capitale
des Sandwich. Valparaiso, où la congrégation, qui
s'est d'ailleurs puissamment établie au Chili et au
Pérou, possède des établissements très-importants,
est le point de départ de ses missionnaires. C'est
-

-

-

AUDE.

9

�130

EUROPÉENS

LES

à la procure de cette

rétablir leur

et

santé,

matériels

grande
qu'ils

ville

viennent

qu'ils

les

trouvent

secours

de France leur sont

qui
expédiés par la
à
Paris.
De
toutes
leurs
mère,
missions, la
dont
les
celle
résultats
ont
été long­
plus florissante,
maison

temps vantés par

tous

les voyageurs,

attaqués,
Magareva (Gambiers). La
entière
est
y
catholique, et sous le
population
nom des chefs de la famille Maputeo, les mission­
naires exercent une influence souveraine, une autorité absolue. Aux Sandwich, à 'I'aïti, converties
d'abord au protestantisme, ils comptent cependant
de nombreux catéchistes, et leur œuvre va gagnant
chaque jour. Aux Marquises, leurs efforts, paralysés

nationale,

.

pour être

même à la tribune

ensuite violemment
est

celle. de

par certaines circonstances que nous aurons peut­
être à exposer plus tard, ont échoué contre l'insou­

indigènes, parmi lesquels ils comptent
il peine quelques Indiennes converties à leur foi.
La position des missionnaires dans les établisse­
ments français, dans les îles qui en dépendent, est
ciance des

mixte pour ainsi dire. Venus à
que la France faisait
centres d'action

en

l'époque des tentatives

O�éanie pour

se

donner les

nécessaires

qu'elle croyait
sa puissance
maritime,

au

déve­

ils ont accepté
loppement de
la protection, ou tout au moins l'aide officielle des
autorités coloniales; et en retour ont aliéné une
partie de leur indépendance; aussi paraissent-ils,

:

�EN

surtout à

culiers,

Taïti,

comme

131

OCÉANIE.

moins missionnaires que prêtres sé­
le sont les évêques et les' curés de la

La convention

qui a réglé cette situation
porte la date du 3 mars 1843; sous forme de déci­
sion ministérielle et SUl' la proposition de .Mgr Bo­
namie supérieur de la Société des Saints-Cœurs,
elle arrête les dispositions pour asseoir SUl' des bases
fixes la condition des ecclésiastiques, membres de cette
mission, appelés à compose?' lé clerqë colonial des éta­
blissements français en Océanie. Le nombre de' ces.
ecclésiastiques fut fixé provisoirement à huit; ils
devaient recevoir 2,000 francs de traitement et un
logement; enfin, des chapelles pour le culte catholi­

métropole.

,

que devaient être construites aux frais de l'État. Ces
conditions ont-elles été l'emplies? L'accord qui.sde­
vait

régner

entre

ces

missionnaires

et les

agents

coloniaux pour l'accomplissement de l'œuvre com­
mune, la civilisation de ces peuples, s'est-il toujours

maintenu? Questions

plus

être

sérieuses

qu'il

ne

semble

discutées dans leurs détails

pourraient
qui
qu'en s'élevant à des considérations en dehors de
notre sujet, sur les rapports de l'Église et de l'État,
deux absolus d'un ordre différent qu'aucun con­
cordat ne semble pouvoir concilier. Ce qui est cer­
tain néanmoins, c'est que si, en 1844, le R. P. Cyprien
et

ne

Liausu était nommé par le commandant eri chef des

établissements
aux

îles

français en Océanie, résident français
IVIagareva, et s'il était laissé seul juge, d'ap-

�132

LES

EUROPÉENS

pre CIer la conduite des

s'établir dans

ces

îles,

étrangers qui,

viendraient

1\1. le comte de La Roncière

1869, à propos du R. P. Laval, sucees­
Liausu, les lignes suivantes qui permet­
tent d'apprécier la différence des deux époques, et
le chemin parcouru entre la confiance la plus entière
et les sentiments les plus opposés:
J'ai répondu,
disait le gouverneur de Taïti,pour affirmerquejrpnais
la reliqion. catholique n'a servi, comme elle sert aux
Gambiers, à opprimer un peuple de la manière la plus
honteuse, à le tenir dans la plus affreuse misère, à
l'exploiter au profit d'intérêts mercantiles; q7te jamais
les mots de cioilisatdon. et de moralùé n'ont été plu» au­
dacieusemeni employés, plus indignement violés qtte
écrivait
seur

en

du P.

«

malheureux pays. »
Le document qui contient cette

dm't,S

ce

ciation de la conduite de

nos

yeux i certes, il montre
sont arrivés dans ces lointaines

sous nos

est antérieur à

qui

a

passé
où

l'antagonisme
régions, car le

en

mal

l'administration de M. de La Ron­

cière, les représentants de

deux

grandes choses
respectées, l'État et
toujours
plus, cette assertion a été ?'épétée,p?'esque

devraient

l'Église; de

singulière appré­

missionnaires

ces

être

dans les mêmes te?'mes à la tribune nationale 1. Fû t­

elle exacte, n'y a-t-il point là une preuve irrécusable
de cette tendance à tout pousser à l'extrême qui est

l,

Corps

législatif,

séance du 11

mars

1669,

,

�EN

133

OCÉANIE.

des grandes faiblesses de notre caractère

national,
qui nous fait juger par les étrangers comme
incapablés de comprendre la pratique des affaires,
et explique, dans une certaine mesure, notre impuis­
sance coloniale? Il ne peut entrer dans ,notre pensée
d'approuver la décision qui mettait dans les mains
d'un prêtre 'catholique, d'un missionnaire, il y a plus,
d'un des chefs d'une congrégation religieuse ayant
des statuts particuliers, le pouvoir, l'autorité, le
prestige, qui dans le monde entier, et surtout au
milieu de ces populations, s'attachent au représentant
de la France ;' mais combien plus il est facile de
comprendre cette confiance irréfléchie que l'achar­
nement persistant des attaques systématiques qui lui
ont succédé! Qu'y a-t-il de vrai, de réel d'ailleurs,
dans âe pareilles accusations, tombées de si haut?
Nous avons pu demander au P. Laval, à Mgr d'Axieri,
sur
quelles données, sur quels faits reposaient ces
accusations de monopole commercial, d'exploitation
au profit de la maison mère de
Picpus, que sou­
une

tendance

levait, leur influence

souveraine

aux

Gambiers.

peuvent
pas croire à ra parole, au ser­
ment des prêtres catholiques; il n'en va pas ainsi de

D'autres

nous:

pl1LS

convaincu de la sincérité de

hommes de..bien

�'ité de

sans

en

définitive

les accusent,

qui
accusations,
fondement, du

ceux

dessus de
sont

ne

ces

et

'ces deux prêtres,

(j1te let gmncle majo­
les plaçons au­

nous
nous

moins

croyons

en ce

qu'elles

qui touche

�134

LES

EUROPÉENS

l'exploitation de ces îles au profit de la société reli­
gieuse dont ils sont les représentants. Quant à la
population des Gambiers, que l'on représente comme
si misérable, son état réel répond-il au tableau qu'on
s'est plu il. peindre sous de si sombres couleurs?
Ces populations sont exactement ce qu'elles de­
vaient devenir; leur état actuel est celui que la plus
simple logique pouvait faire prévoir, étant donnés
les idées et les hommes représentants de ces idées,
auxquels elles confiaient leur avenir, en même temps
qu'elles embrassaient une foi nouvelle. Ces idées, en
effet, ce sont les idées religieuses dans leur essence­
la plus pure, le catholicisme; ces hommes sont les
agents les plus stricts de cette religion, les mission­
naires catholiques. La critique moderne, sans détruire
le respect que ces idées inspirent à tout esprit sé­
rieux, a donné, à mon sens, la mesure exacte de la
force civilisatrice qu'elles contiennent virtuellement.
Dans l'histoire du passé, les sociétés du moyen âge
furent la réalisation la plus complète de ces idées,
et
le� couvents, pour lesquels le livre de l'Imitation
fut le code suprême, exprimèrent le mieux les ten­
dances supérieures de ces sociétés. Les esprits d'élite
qu'elles ne pouvaient satisfaire essayaient d'y vivre
de la vie paljaite, vie de solitude, de renoncement,
de dédain des choses du siècle, idéal logique du
chrétien. Les îles de l\fagareva, l'île de Pâques, sont
des couvents ; les règles qui dirigent leurs habitants

�sont celles des

135

OCÉANIE.

EN

communautés

grandes

monastiques,

peu de chose modifiées par l'influence de notre
époque; leur état social est celui des populations
en

chrétiennes du XIIIe

siècle,

dans

ces

vallées

perdues

où n'arrivaient pas les bruits des guerres sans merci
de cette époque. Ces populations travaillent un peUt
croient de toute leur

souvent et

long­

peut-être morales que par la crainte
l'enfer, mais, somme toute, elles se complaisent

temps,
de

âme, prient

ne

sont

dans cet état d'indolence
de

l'intelligence,

où la

physique, de demi-sommeil
religion, ses fêtes, ses céré­

monies, les bercent doucement.
Qu'à nos yeux, de telles sociétés aient encore bien
des progrès à faire, cela n'est pas douteux; quelques
esprits plus avancés se plaignent de la monotonie de
leur existence, cela est certain, et tout à fait conforme
d'ailleurs

lois de

l'esprit humain, pour lequel vie
et changement sont deux termes identiques, Néan­
moins, ces plaintes., pour légitimes qu'elles soient,
peuvent-elles être prises comme l'expression des be­
soins réels de la population tout entière, ou même,
simplement, pOUl' celle de ses vœux secrets? La
grande punition à Magareva est l'excommunication
reliqieuse; c'est celle dont sont frappées les fautes les
plus graves contre la morale: la séduction, l'adultère.
Est-ce qu'elle serait possible, est-ce qu'elle serait ef­
ficace, si la foi religieuse des l\'Iagaréviens n'était
pas absolue, et si. cette foi religieuse ne leur dictait
aux

�136

LES

EUROPÉENS

pas une obéissance sans réserve? Oe ne sont pas
d'ailleurs les indigènes qui ont pu donner à ces

plaintes le
ce

retentissement

sont les

suivant la

dit,
demment,

contre

qu'elles

ont

eu en

que cet interdit

Européens
loi, des peines qu'elle édicte,
la séduction et l'adultère.
ils

France:

frappés,

a

nous

Pour

l'avons

eux, évi­

croyaient pas coupables; nous
portons
légèrement notre immoralité dans nos
sociétés européennes, nos lois sont si indulgentes, en
effet, à l'égard de ces délits, que cet étonnement se
comprend de reste; mais à Magareva, la prostitution
légale, établie, n'existe pas comme en France, mais­
ne

se

si

l'adultère y est presque inconnu. Les missionnaires
catholiques sont-ils donc si coupables de s'opposer à
de tels

progrès?

Telle est la situation morale des
comme

logique
naires,

Magaréviens, et
remarqué déjà, conséquence
l'influence prépondérante des mission­
pouvait être facilement prévue du jour

nous

de
elle

l'avons

où les missionnaires furent choisis par le chef de
établissements en Océanie pour représenter son
torité dans

îles. Les mêmes déductions

nos
au­

logiques
comprendre
règles
police
et d'administration qui devaient être, et qui ont été
adoptées par eux. On leur reproche, en effet, l'isole­
ment auquel ils ont condamné ces populations, les
restrictions apportées � l'établissement des étrangers,
tout un code de lois tendant à les éloigner, ou même
ces

du même fait font

les

de

�EN

à les chasser sans autre

suspects

137

OCÉANIE.

motif'que celui d'êtr� devenus

à leur autorité. Ces accusations sont fondées

grande partie. Le 8e paragraphe de la loi sur la
propriété se termine ainsi: «Nul étranger ne sera
admis dans l'île, s'il ne signe une déclaration ainsi
conçue: Je consens à être renvoyé de ces îles si
même je me rendais suspect à l'autor1�té des lieux, sozzs
quelque rapport qtte ce fût. Mais outre que cette loi
a été
approuvée par les autorités supérieures de
Taïti, et que cet article n'est lui-même que la repro­
en

.....

»

duction de l'article 9 d'un arrêté

en

date du 12 dé­

1844, du gouverneur même de nos établisse­
(ce qui semblerait prouver qu'aux yeux de ce
fonctionnaire, de telles dispositions, quelque arbi­
traires qu'elles fussent, étaient impérieusement éxi­
gées par l'état de ces populations), n'est-il pas étrange
que nous, citoyens d'une nation qui s'est si longtemps
appelée la fille aînée de l'Église, rio us connaissions
si peu les tendances politiques de tout pouvoir inspiré
par les principes d'une religion révélée, et, par suite,
du catholicisme, qui en est la plus haute et la plus
logique expression? Dans un tel système, dont on
peut dire qu'il est le contraire de celui qui nous régit,
la justice, au lieu d'être regardée comme une faculté
inhérente à chaque 'homme, la première. de toutes,
sanctionnant le droit individuel, droit d'où découle le
devoir, la justice, dis-je, ne trouve son origine et sa
sanction que dans l'existence d'un Être absolu, auquel
.cembre
ments

�,,'

138
se

LES

rapportent

in�iscutables,
à la

raison,

tous les

EUROPÉENS
et dont les

volontés,
contrôle, supérieures
les lois qui régissent les

devoirs,

au-dessus de tout

en un

mot,

sont

sociétés humaines. Ces lois

g�ire

ne

sont révélées

du

seul

que parI'intermédiaire
prêtre,
munication avec l'Être absolu, et celui-ci
leur

exécution, quand

il

ne

même, le guerrier, le chef,
mission et

qui,

le

vul­

charge

de

les fait pas exécuter lui­
le roi qui gouverne sous

premier de tous, lui doit sou­
respect. Or, quoi qu'en puissent dire ces
esprits exclusifs qui raillent si agréablement, dans
leur habileté pratique, ceux qu'ils appellent dés
idéologues, Ce sont les idées, les principes, la logique
qui gouvernent le monde. L'Église catholique se
proclame immuable, et fonde cette doctrine sur la
déduction logique de principes fixes, posés par la foi,
c'est-à-dire par quelque chose qui échappe à tous les
raisonnements humains, et qui par cela même sont
ou se proclament au-dessus de toutes les idées fon­
damentales de ces sociétés modernes, où l'on a pu
dire que la loi est athée, c'est- à-dire l'expression de
la seule conscience humaine; dès lors il est naturel
de retrouver aux Gambiers, dans ces îles perdues
au milieu de l'Océan, habitées par quelques centaines
d'Indiens ignorés du monde, les mêmes règles, les
mêmes lois, les mêmes institutions politiques que
celles qui ont régi l'Europe à l'époque où l'Église
gouvernait le. monde, sous l'énergique volonté des
son

contrôle et

au

en com­

�Grégoire
juste

du

leur

gré

sance

où

et des
et

de

Innocent, alors que les papes; arbitres
l'injuste, faisaient et défaisaient à

les rois et les empereurs, liaient à l'obéis­
déliaient de leurs serments les plus puis­

aussi, n'est-il

santes nations. Dès lors

pas logique que
Gambiers, œuvre des mission­
gouvernemént
naires catholiques, soit un despotisme plus ou moins
bienveillant, plus ou moins tyrannique, cherchant la
sanction de ses actes, celle des lois qu'il établit, non
dans la justice telle que nous la comprenons, mais
dans les principes religieux, supérieurs à cette justice
même ? Un tel état de choses doit disparaître. Qui
en doute? Mais
peut-on, sans transition, du jour au
enlever
à ces peuples les guides que tout
lendemain,
d'abord on leur a donnés, qu'ils ont suivis jusqu'à
ce jour, et sous
prétexte de liberté les livrer à tous
les penchants de leur race, à grand'peine contenus
par la foi religieuse? La liberté, comme l'entendent
les adversaires des missionnaires catholiques, ce se­
des

le

,

139

OCÉANIE.

EN

raft pour les' Indiens la liberté de la paresse, la
liberté de la débauche, la liberté de l'ivrognerie, et

bientôt, qui

en

pourrait douter?

la liberté du vol.

Le christianisme par sa nature n'est point poli­
tique: il est humain, il met la cité (7tOÀLÇ) bien
«

au-dessous de

après

l'homme,

les affaires de

celles de la conscience ;

l'État,

la

l'État

bien

nation,

la

famille même,
sont, ses yeux que des nombres,
la nation,
l'homme est la véritable unité.
ne

à

L'État,

�140

LES

EUROPÉENS

la

famille, sont des liens utiles et sacrés, des com­
légitimes et nécessaires, quoique purement
terrestres et par suite périssables; elles existent pour
l'homme et non l'homme pour elles 1.» Ces lignes
d'un éminent écrivain catholique complètent nos
observations. Elles font comprendre aussi l'impuis­
sance absolue à,
laquelle se sont vus réduits tous les
missionnaires, l'œuvre de la conversion achevée,
pour instituer un gouvernement; j'entends un gou­

munautés

vernement

en

Catholiques

ou

niennes offrent

quelques

harmonie

les idées modernes.

avec

protestantes,

toutes les missions océa­

spectacle

des sociétés arrivées en

en

années à cette civilisation du moyen

âge

que nous rappelions naguère, et s'arrêtant, incapables
d'un nouveau progrès. C'est que ces progrès trouve­
raient leur principal obstacle dans les convictions les

plus profondes des guides qu'elles se sont donnés.
C'est que ces progrès qui datent de la Réforme, ou plu­
tôt de la Révolution française,
s.ont les conquêtes pré­
cieuses à nos yeux, fatales à ceux des missionnaires,
de.

ces

sciences modernes que

l'Église

n'admet

et

que si elles s'inclinent devant

sa

tout

d'abord, qu'elle

ne

a

combattues

peut admettre

science

immuable,
dogmes, ou si l'on aime mieux, des tradi­
qui sont la négation de toute science positive 2.

devant des
tions

1. Les

Oésars,

par le comte do

Champagny,

t.

IV,

2 .• Une liaison si étroite s'était établie entre

cosmologie, que, lorsque

le

systeme

p. 292. 4' édition.

S6S

dogmes

et une fausse

du monde fut mieux connu, et que la

�EN

141

OCÉANIE.

il faut que l'humanité marché, qu'elle
obéisse à 'cette loi supérieure et générale, aussi bien

Néanmoins,

en
sur

que dans la plus obscure des îles perdues
l'Océan. L'œuvre des missionnaires est accom­

Europe

plie; qu'ils fassent place aux apôtres des idées nou­
velles, qui seules peuvent produire ce progrès né­
cessaire. Nécessité devant laquelle reculent avec
d'autant plus d'effroi les missionnaires chrétiens que
ces nouveaux
apôtres semblent devoir être, pendant
longtemps encore, ces aventuriers de' toutes nations,
ces marchands, ces
squatters qui peu à peu envahis­
sent les archipels polynésiens. Que par leur énergie,
leur activité, leur science même, ils représentent
certains côtés de la civilisation européenne, qui le
nie? mais en ont-ils la qualité essentielle, la mo­
ralité supérieure, j'entends le respect du droit, le
culte de la justice? qui oserait l'affirmer? Dès lors
hésitation que les missionnaires peuvent
abandonner dans leurs mains la direction de ces
est-ce

sans

peuples, qu'au prix de tant de travaux, et pour me
servir d'une expression énergique de saint Paul, ils
ont engendrés à la foi du Christ?
Nous avons cru devoir entrer dans ces longues
considérations

science restitua

an

sur

la situation exacte des missions de

Cosmos

son

immensité,

l'Église prit

l'alarme et traita

d'hérésies dangereuses lefJ découvertes qui inscrivaient cn beaucoup plus
brfllauts caractères la gloire du Très·Haut au front des étoiles .•

(De

la

Vieftlt,.... ,

par Ch. de

Rémusat.)

�142

LES

l\Iagareva,

EUHOPÉENS

"que c'est sur cette île insignifiante
points de vue, que se révèlent avec
clarté, les difficultés de la situation faite
parce

à tous les autres

le

plus

de

aux missionnaires et aux autorités coloniales dans

établissements de l'Océanie. Les missionnaires

ristes,

libres de tout

engagement

nos
ma­

vis-à-vis du Gouver­

qui, plus d'une fois d'ailleurs, les a couverts
protection, ont poursuivi, jusqu'ici du moins,
de pareils obstacles, leurs travaux évangéli­

nement

de

sa

libres

ques. La situation de leurs missions est donc toute
différente; mais, avant de l'exposer, il est nécessaire

archipels où elles sont établies,
et leurs divisions principales.
La Polynésie occidentale, depuis Taïti jusqu'à ,la
Nouvelle-Zélande, et depuis les Tonga jusqu'aux
premières terres de la Micronésie, comprend une
multitude d'îles éparses, de groupes et d'archipels,
dont les plus importants sont les Samoa, les Fidji et
les Tonga. Primitivement réunis en un seul diocèse,
ils ont plus tard formé deux divisions distinctes,
deux provinces séparées. Les Samoa, les "Wallis,
Futuna et Tonga-Tabou constituent le diocèse de
Mgr Bataillon, évêque d'Énos, auquel, dans ces der­
niers temps, Mgr Éloy a été adjoint comme coadju­
teur. Les Fidji forment une préfecture apostolique
d'indiquer les

sous

divers

la direction du T. R. P. Bréheret.

L'archipel
Apia, est la

des

Samoa,

dont la ville

résidence de Mgr

d'Énos,

principale,
compte huit

�EN

143

OCÉANIE.

desservies par huit prêtres, deux frères
coadjuteurs et deux sœurs de la congrégation des

mISSIOns

Lyon; les 'Wallis, trois missions et autant
de prêtres; les Futuna, deux missions et trois prêtres,
dont l'un, le P. Joachim, est le seul Indien qui, jus­
qu'à ce jour, ait été ordonné; enfin, cinq prêtres et
un frère
coadjuteur desservent les trois missions des
îles Tonga et Vavao.
La préfecture apostolique de Viti ou Fidji ne
compte guère que cinq missions avec onze mission­
naires et quatre frères coadjuteurs. Si on relève tous
ces chiffres, on arrive à un total de 38
prêtres ct de
42 Européens. Ce personnel serait sans nul doute
insuffisant, si ses efforts n'étaient secondés par de
nombreux catéchistes indigènes qui, dans les cen­
tres éloignés, suppléent autant qu'il dépend d'eux à.
Dames de

l'absence du pasteur. Leur action suffit à maintenir
l'esprit religieux chez les fidèles. Tous ces mission­

Français, et les missions essentiellement
françaises. Néanmoins, les conditions dans lesquelles
elles ont été établies, se maintiennent �u se déve­
loppent, ne sont pas les mêmes, et il convient de les
préciser.
Aux Wallis, aux Futuna, la population entière
naires sont

est

catholique.
et le

L'influence des missionnaires

est

dans leurs mains. Aux

sou­

veraine,
pays
Fidji,
au contraire, ils
comptent à peine quelques néophy­
tes. Enfin, aux Tonga et aux Samoa, les catholiques,
est

�144

LES

EUROPÉENS

bien

qu'assez nombreux, sont en très-grande mmo­
Cependant, dans ces deux archipels, l'influence
des missionnaires français est considérable et peut­
être, pour un observateur attentif, cet état de lutte
contre le protestantisme, cette infériorité du nombre

rité.

même seraient les gages de la valeur sérieuse de leurs

efforts. Ils

expliquent, en
néophytes

morale de leurs

tous cas,
sur ceux

:

l� supériorité
de leurs

puis­

sants rivaux.

Mgr Bataillon disait
des

espérances

un

jour

conçues par

devant nous, à propos
de ses prêtres, à la

un

suite d'une démarche

de Vavao

glement

:

insignifiante du gouverneur
«J'admire, en vérité, les grâces d'aveu­

que Dieu donne à

nos

missionnaires.

charmante boutade d'un vieillard
combat pour

»

Cette

qui, depuis 40 ans,
observation d'une

foi, cache une
profonde justesse.
Certes, en présence des transformations dont les
sociétés naguère sauvages offrent le consolant spec­
.tacle, quel esprit sceptique voudrait nier cette force
qui partout pousse les races humaines dans la voie
du progrès moral, vers le beau, le vrai, le juste?
sa

Mais combien d'autres forces moins nobles et moins
pures ne révèle pas l'histoire même de
sions! Cette histoire a été faite depuis
on

la trouverait

au

ces

conver­

longtemps;

besoin et dans les Annales de la

p1'opagation de la foi, écrites par les acteurs eux­
mêmes, et dans les Annales mariiime«, écrites par les

�EN

témoins des faits
sont donc

145

OCÉANIE.

qu'elle rapporte.

Ses

irrécusables. Eh bien! il

l'ambition des chefs

indigènes,

témoignages

ressort que
leurs jalousies, leurs
en

rivales ont été presque toujours les ins­
truments de cette transformation, de ces conversions

prétentions

si

longtemps indécises, jusqu'au jour où
les chefs, obéissant à une pensée politique plus que
religieuse, entraînaient, par leur exemple, la masse
de leurs partisans. «Qu'importe? répondent les
générales

pieux missionnaires, Dieu se sert de moyens 'hu­
mains, etil ne faut voir que les résultats»; il im­
porte beaucoup, au contraire, et il serait peu pru­
dent, je pense, de mettre à une épreuve sérieuse des
convictions reposant sur de tels motifs.
Au point de vue de la critique historique, telles
ont été les

causes

de la conversion 'définitive des

Wallisiens et des Futuniens
ses

progrès

aux

Samoa

des bases

plus

pouvoir,

sont, y étaient surtout, à

y

solides.

catholicisme; mais
et aux Tonga reposent sur
L'influence, la richesse, le
au

rivée des missionnaires
des

protestants;

on

catholiques"

peut dès lors

l'époque

de l'ar­

dans les mains
affirmer que

ces

d'intérêts

matériels,
progrès
dépendent point
égoïstes, personnels. L'adoption d'une croyance sou­
vent persécutée, toujours dédaignée. et condamnant
ceux
qui l'embrassent à une position sociale infé­
rieure, suffit seule à prouver la sincérité et la force
des convictions qui l'ont imposée. Placés en face des
ne

AunE.

10

_�

...

i

�146

fougueux

EUROPÉENS

LES

catéchistes

protestants, objets de leurs ja­

lousies et de leur surveillance

inquiète,

les catholi­

ques voudraient-ils compromettre non-seulement
leur considération personnelle, mais celle de leurs

croyànces? Cette crainte règle leur conduite. Serrés
nu!our de leurs pasteurs, ils obéisseht à toutes leurs
instructions,

et

fortifient mutuellement

se

l'exercice de leur foi.
même rend

instructions,
lance et le

plus
en

Enfin,

leur

efficaces et les

même

rappel

dans

nombre lui­

petit
exemples,

et

les

temps qu'il facilite la surveil­

dans la bonne voie de

ceux

qui

seraient tentés de s'en écarter.

catholiques dans les îles pré­
cédemment converties au protestantisme, est celle
de toutes les sectes pendant cette phase de lutte que
toutes les croyances religieuses ont à traverser, et
qui est, pour ainsi dire, le creuset où s'éprouve la
vérité qui est en elles. Mais, si les idées vraies, du
moins relativement aux opinions qui dominent les
sociétés où elles cherchent à se produire, contien­
nent une force d'expansion qui en assure le succès,
leur triomphe, leurs progrès sont plus ou moins ra­
pides et dépendent en grande partie des hommes
qui s'en font les apôtres; pour le vulgaire, l'exemple
est souvent la meilleure des raisons, parce qu'il parle
au cœur, sans cet effort
toujours nécessaire au travail
c1e l'intelligence. Cette force de l'exemple est sur­
tout sensible sur les enfants; or, malgré leur civiliCette situation des

�EN

sation

que de

147

OCÉANIE.

vieillie, les peuples
grands enfants. Ils

de

race

en

ont

maorie

ne

la

sont

mobilité,
les projets,

les

les
goûts changeants, la vivacité dans
entraînements passionnés, comme aussi les retours
sans cause apparente ; qualités et défauts que domi­
nent une vanité et une avidité poussées à l'extrême
et qui rendent toujours douteuses leurs véritables
dispositions.
Une influence constante et durable

esprits
plus

ne

les

sur

de tels

s'obtenir que par la force des qualités
la patience unie à la persévérance,

peut

rares:

la douceur à

l'énergie, le désintéressement et surtout
la plus scrupuleuse.observance des préceptes donnés
comme constituant la morale. Les
premiers apôtres
de la Polynésie occidentale semblent avoir réuni ces
rares et
précieuses qualités. lis appartenaient, d'ail­
à
leurs, une génération qui a imprimé sa trace par­
tout 011 elle a tourné son activité, et qui marquera
certainement dans l'histoire du catholicisme.
On

souvient des efforts de

se

'

quelques esprits

d'élite pour tenter en France, dans les années qui
suivirent la révolution de 1830, ce que nos voisins

appellent un revioal, au profit des croyances catho­
liques. Les noms de MM. de Montalembert, de Ra­

vignau,

de 'Lacordaire

rattachent à

ces

échouèrent devant l'indifférence

ou

se

tentati vee

qui
plutôt les
agitations politiques d'une société cherchant sa voie
après un terrible ébranlement. Si ces efforts n'abou-

-

.....

---�

__

.. .---- ... ------

-

---

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..........

-,._-�----------_

..

-

----

--

�LES

EUROPÉENS

Europe, ils n'en servirent pas moins la
cause catholique, et, en agitant les
esprits, lui don­
nèrent ses plus courageux athlètes dans la crise
qu'elle traversait au dehors. Des régions de l'extrême
Orient, arrivaient, en effet, des nouvelles chaque
jour plus tristes. L'Êglise, persécutée en Chine, au
Tenquin, dans le royaume d'Annam, voyait se renou­
veler les sanglants martyres de ses plus glorieuses
époques. Mgr de Moulins-Bories, le R. P. Perboyre
et tant d'autres prêtres dévoués avaient scellé de
leur sang leur courageux apostolat, mais ce sang
même appelait de nouveaux apôtres pour que le-s
tirent pas

en

semences

en

l'Océanie

tout

fussent fécondes. D'un autre

entière,

mieux

des voyageurs, semblait livrée sans
résie, plus douloureuse à des cœurs
les

plus grossières superstitions.

elle rester indifférente

côté,

par les récits
défense à l'hé­

connue

catholiques

que

L'Êglise pouvait­

face de tels

périls?
phalange de lutteurs ardents et dévoués
se
leva en France pour les conjurer. Les vides que
les supplices avaient faits dans les rangs des apôtres
de l'extrême Orient furent comblés; en même temps,
les missionnaires catholiques apparurent dans les
îles les plus lointaines de l'Océanie, portés, les uns
Toute

en

une

par nos navires de guerre, les autres, par ceux de la
société catholique fondée au Havre pour la protection
des missions nouvelles.

Dans

un

livre dont les pages

respirent

l'élan et la

�149

OCÉANIE.

EN

époque, et sous le titre modeste, de : COIn­
mentaires d'ttn marin, un officier de marine a retracé
à grands traits le portrait de quelques-uns des volon­
taires trop inconnus en France de cette nouvelle
croisade pacifique. Aux premiers rangs de, cette
phalange dévouée, alors comme aujourd'hui, brillent
les noms de Mgr Bataillon, MM. de Chevron et
Bréhcret, auxquels il a consacré ses pages les plus
foi de cette

émues. Heureux de

nous

rencontrer

avec

lui dans

les sentiments d'admiration respectueuse qu'inspi­
rent de tels caractères, incapable d'aussi bien dire,

lui empruntons les
'Wallis, les travaux de la

lignes suivantes: Aux
première heure, échurent
au Père Bataillon. Il est des noms
qui feraient croire
à une prédestination", Doux et patient à la fois,
mais taillé en Hercule, l'apôtre des Wallis joignail
au mérite d'une
indomptable énergie morale, l'avan­
non moins
tage
précieux, surtout pour les sauvages,
d'une vigueur physique exceptionnelle. Seul, isolé,
perdu en face d'une population de plus de 2,500 can­
nibales, il eut ses heures de crise et de détresse, ses
journées d'épuisement, de faim. Traqué parfois
comme une bête fauve, réduit à se nourri l' des débris
que l'on jetait aux porcs, jamais il n'eut de défailnous

1. L'auteur fuit sans

«

doute allusion

accueillit le missionnaire:

•

Bataillon

paroles

aux

qui

a

par

lesquelles

tant bataillé.

,

Pic IX

Il est mort

en

été remplacé li. la tête du vicariat apostolique do I'Océauie cen­
trale par Mg, �moy, mort lui-même eu 1878,

1�77,

et

a

•

•

'

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..

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,

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lill,

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,

...... : ....

: .•

�150

LES

EUn.OPÉE�S

lances; il avait trop conscience de sa force, trop d'es­
pérances dans un prochain succès pour ne pas résister
à la mort. Il voulait vivre pour gagner

à la vérité le

lutte

peuple
lequel
héroïque; ses efforts énergiques

vains ',

au

il avait

avec

ne

Christ et

engagé une
furent pas

»

Depuis les jours dont cette page évoque les sou­
venirs, plus de trente années se sont écoulées, toutes
consacrées,
gement

et

lassitude apparente, sans découra­
la même confiance, à l'œuvre à la­

sans

avec

de tels hommes vouaient alors leur vie entière.

quelle
Qui pourrait

s'étonner que le succès ait couronné
patients efforts ? Dieu seul

tant de labeurs et d'aussi

peut savoir si leur
raîtra pas

avec

œuvre sera

eux; mais

confiance que leur

durable et

ne

dispa­

l'absolue

qui
comprend
témoignentles Indiens, et l'estime
ne

singulière où les tiennent même leurs adversaires
les plus convAincus?_
Il nous a été donné, par un des plus heureux ha­
sards de nos courses en Océanie, de vivre pendant
plus de deux mois avec Mgr d'Énos,' de cette vie
du bord où

les caractères

les moins ouverts

ne

peuvent se dissimuler au� regards les moins ob-­
servateurs, et dans laquelle se font jour plus facile­
ment les défauts que les

pression que nous'
l,. Julien,

a

Oommentaire. &lt;L'un

qualités. Que dire de l'im­
ce rare esprit, trempe

laissée

ma

"in,

p. 181.

•

�EN
aux

plus

la bonté

rudes

de

monde et où rayonne
fleur céleste? De tels hommes

épreuves

comme une

151

OCÉANIE.
ce

pas seulement l'honneur de la religion à la­
ils ont donné leur vie; ils sont l'honneur de

sont

ne

quelle

entière; leurs vertus sont de plus de
se
pèsent les destinées de
poids
notre race que toutes les corruptions que le monde,
le uiide-ioorld, étale aux regards du voyageur. Et
maintenant, si de ces hauteurs nous descendons aux
intérêts secondaires de cette étude, il nous sera facile
d'expliquer pourquoi l'exposé de la situation des

l'humanité tout

dans la balance où

missions

catholiques

y tient

une

si

large place.

C'est que- les missions sont essentiellement fran­
çaises; c'est que pour ces missionnaires comme pour
les
le

populations qu'ils dirigent,

la France

catholicisme,
représentant
et la plus complète expression de

sante

et que, si nous savons

bien que

ce

sont

toujours
plus puis­
son
génie,

est

la

avoué du

là des illu­

sions dont notre

esprit critique a fait depuis long­
illusions si touchantes, d'ailleurs,
temps justice,
dans ces exilés volontaires, sont des réalités, des
forces vives, toujours actives qui expliquent com­
ment la France joue encore un si grand rôle dans
ces lointaines
régions, et comment son influence y
ces

balance celle de toutes les autres nations maritimes.

__________-,

.........................

�

4

�

�152

EUROPÉENS

LES

III.

Les

Samoa.

1869, après un violent orage qui nous
avait longtemps caché l'horizon, les hautes terres de
Samoa, que nous avions jusqu'alors vainement cher­
chées, apparurent soudainement à nos regards. La
brise des alizés, un moment suspendue, venait ùe
reprendre. Rapidement poussée par elle, la �Mé[Jère
longeait à petite distance, moins d'un mille, comme
Le 20 juin

nous

pour

permettre

de suivre dans

ses

détails le

s'offrait à nous, les rivages
d'Opoulou, tandis que, perdus
montraient parfois les sommets

spectacle gracieux qui

découpés

de 'I'utuïla et

dana les nuages,

se

lointains de Sevaï. Tous les voyageurs qui ont visité
ces îles s'accordent à les déclarer les plus belles de

«Nous rangeant à l'opinion de Lapé­
l'ouse, dit Dumont d'Urville, nous n'hésitons pas à
proclamer Opoulou comme supérieur en beauté à

l'Océanie.

Taïti

ellé-même.

"

volcaniques comme toutes les grandes îles
de la Polynésie, les Samoa (Hamoa, navigateurs) ne
se
présentent pas aux regards avec les aspects tour·
mentes, mais si pittoresques, que 'I'aïti, les Marquises,
Terres

les

Sandwich,

doivent à lêurs hautes montagnes,

�EN

dont les sommets dentelés
à leurs

pitons aigus

haches gigantesques,

153

OCÉANIE.
se

perdent

dans-les nues,

qu'on dirait taillés à coups de
à leurs roches basaltiques, dont

les sombres couleurs contrastent si
avec

la fraîche

végétation

des

vigoureusement
plaines qui s'étendent

pieds et l'azur si éclatant des flots qui bai­
gnent leurs rivages. Aux Samoa, une chaîne de mon­
tagnes courant de l'est à l'ouest, et qui semble la
chaîne dorsale de l'archipel, s'élève au contraire èn
pente douce et régulière par un série ininterrompue
de plateaux étagés jusqu'à une hauteur moyenne de
800 mètres, hauteur insignifiante devant l'altitude
du JJlauna-Roa (4,000tn), de la Gmnde-Havaï, et du
Orohena (2,236tn), à 'I'aïti, mais les profils de ces
à leurs

montagnes

se

dessinent si nets

limpidité transparente,
ces collines aux
lignes
bien fondus et

se

tous les

sur

un

plans

ciel d'une

successifs de

mollement arrondies sont si

relient entre

euz

par des transi­

gracieuses, qu'on
regrette pas ces effets
heurtés, ces vives oppositions, ces contrastes puissants,
justement admirés dans les autres archipels polyné­
siens. Des rivages, que défend comme une jetée
tions si

avancée

des

ne

une

ceinture de récifs

sur

lesquelsl'Océan

tropiques brise ses flots bleus en longues nappes
d'argent, jusqu'aux cimes les plus élevées, partout
s'étale une végétation d'une puissance exception­
nelle qui couvre ces îles, surtout Opouloù, d'un
immense tapis de verdure. Cette végétation d'ailleurs

�154

LES

EUROPÉENS

est si variée que toutes les

le vert

des

nuances

et le vert

du vert,

depuis
métallique des

pâle
pandanus
mangliers, dont les feuilles immobiles miroitent au
soleil, jusqu'aux masses d'ombres presque noires que
projettent aux flancs des collines des buraos gigan­
tesques, se mêlent sans se confondre, et produisent
un ensemble harmonieux d'un calme
profond, mais
à travers lequel perce une animation singulière.
Tableau unique, où tout est force et douceur, vie et
repos, et dont il faut

renoncer

ainsi que les

incomparable,
L'artiste le plus
cette

à rendre le charme

gracieuses splendeurs!
sa
palette devant

habile briserait

mosaïque infinie de teintes si variées; il s'a­

vouerait vaincu par les

paysage,

prendre

innombrables détails du

pour en faire com­
la' beauté harmonieuse et vivante. Jeux

indispensable pourtant

d'ombre et de

des eaux, chutes irisées
de rivières bouillonnantes rayant d'un ruban d'ar­

lumière, reflets

d'émeraude, molles ondulations des
grands palmiers que la brise agite, vol pressé d'oi­
seaux aux ailes de feu, broderies délicates et sans
nombre, perles et diamants que la puissante nature
tropicale semble avoir choisis dans son plus riche
écrin et semés à profusion dans ces îles privilégiées,
gent

ce

fond

surpasser dans un dernier chef­
d'œuvre et donner la mesure de sa puissance et de

comme

sa

pour

se

fécondité!
La

JJlégè1·e poursuivait

sa course en se

rapprochant

�EN

de

plus

en

plus

15i)

OCÉANIE.

des récifs

qui,

à moins d'un demi­

mille, entourent le rivage d'Opoulou d'une ceinture
infranchissable, si ce n'est en quelques coupées pro­
fondes, portes étroites de ces larges bassins inté­
rieurs, qui sont les véritables ports de l'Océanie.
Soudain, au milieu des palmiers et des cocotiers
qui, sur une pointe basse à peine visible, semblent
plonger leurs racines dans les flots de la mer, appa­
raissent les hautes mâtures et les ?oques puissantes de
nombreux navires européens. O'est le havre d'Apia
et la

première station de notre traversée. Une balei­
vigoureusement enlevée par six rameurs indi­
gènes se détache 'de la côte et se dirige vers nous;
c'est le pilote, ancien malelot américain. Bientôt la
nière

.

passe extérieure est franchie, l'ancre mord le
et la �JJ[égère, tel qu'un goëland qui a replié ses

repose comme endormie
calmes de la rade.

se

Le payEage
yeux avait

qui

une

il.

ce

sur

les flots

moment

beauté calme et

se

fond,
ailes,

limpides

déroulait il.

recueillie,

et

nos

rendue

sensible par le contraste du bruit et de l'anima­
tion d'une ville commerçante. Les rivages de la

plus

baie,

sur

lesquels

les flots

déjà

extérieurs venaient mollement

brisés par les récifs
expirer, se déroulent

plus de 3 milles d'éten­
due,
européennes que dominent
de loin en loin les mâts de pavillon des consuls et
les clochers des églises chrétiennes. A gauche, une
en un

grand

dem.i-cercle

bordé de maisons

de

�156

LES

dont les

jaunes, gonflées. par l'orage,
sillon dans la rade, sort
d'une vallée resserrée entre deux collines ombragées
de grands arbres. Le cours capricieux de cette

rivière,

semblaient
.

EUnOI'ÉE:-IS

rivière

se

aux

eaux

tracer

un

nombreux méandres limite à l'est la

d'Apia proprement dite et la sépare du village
indien de l\1atagofié, nouvellement construit. Le
temple protestant, le consul anglais, quelques mai­
sons
européennes, aux tuiles rouges, à la façade
blanchie à la chaux, et à demi cachées dans des
ville

verdure, occupent l'étroit espace que ces
collines laissent entre leurs dernières pentes et-le
rivage lui même; mais à la hauteur de l'église catho­

massifs de

lique

la

chaîne de

plaine s'élargit

et

s'étend

jusqu'à

une

montagnes dont les teintes bleues attestent'

l'éloignement. A droite de cette église, les maisons'
européennes, plus pressées, se continuent jusqu'à la
pointe extrême sur laquelle ont été établis des
wharfs hardiment jetés sur les flots, et qui semblent
faire de cette partie de la rade le port même d'Apia.
Ainsi l'Europe avec ses idées religieuses, ses intérêts
politiques, son activité commerciale, nous apparaissait
tout d'abord; mais aussitôt après, des groupes d'In­
diens demi-nus, rangés en cercle sous les cocotiers
de la plage .comme s'ils discutaient en conseil, de
nombreuses pirogues aux proues élancées, montées
par des guerriers athlétiques armés de lances et de
casse-têtes,

sillonnant la rade

au

chant cadencé de

�__

EN

leurs pagayeurs,
des Samoa, telle

157

OCÉANIE.

l'appellent la l'ace -indigène
sans doute
qu'elle était apparue
aux
donnèrent
à ces îles le
premiers Européens qui
nom
d'archipel des Navigateurs.
Néanmoins, malgré l'étrangeté de ce spectacle, ce
nous

fut moins l'ensemble que l'un de ses aspects par­
qui éveilla notre première attention: les

ticuliers

grands navires au milieu desquels la J.llé,qèl·e venait
de mouiller, magnifiques clippers de 1,800 tonneaux,
appartenaient tous à la même nation." A ]QUI' corne
flottait le pavillon presque inconnu de la Confédé­
ration de l'Allemagne du Nord. Seule, une humble
goëlette avait hissé, pour saluer notre venue, le pa­
villon anglais. A terre, même contraste. Les couleurs
anglaises, américaines, se déployaient sur des mai­
sons isolées, tandis qu'à l'extrémité d'un long wharf
et sur une hampe semblable an mât d'un grand na­
vire, le pavillon blanc écartelé de l'aigle noir de
Prusse des consuls de la nouvelle Confédération do­

'minait

sur

de vastes constructions: maisons d'habi­

tation, magasins, chantiers, occupant
la

partie

occidentale de la

missionnaires

ville,

presque toute
depuis l'école des

catholiques jusqu'au village

de Ma­

linuu.

particulier de ce spectacle qui excitait
notre surprise nous faisait pénétrer au cœur même
de cette situation, et en' précisait le détail le plus
essentiel. La réalité répondait en effet aux supposiLe côté

__...

a,.

j

�158
tions

LES

EUROPÉENS

présentaient à notre esprit;
il suffit de les commenter rapidement pour donner
une idée réelle des influences rivales
qui s'agitaient
à Apia et dans l'archipel.
La "maison Godefroy, de Hambourg, dont le chef,
d'origine française, appartient à une famille de réfor­
més chassés par l'édit de Nantes, est une des mai­
sons commerciales les
plus importantes de cette
grande cité maritime, jadis souveraine, mais qui fait
aujourd'hui partie de la Confédération du Nord. Le
qui

en ce

commerce

moment

se

de l'huile de

coco

forme

une

des branches

des affaires de cette "maison, et c'est

sur
principales
la plus vaste échelle que ce commerce est organisé
dans cette partie de l'Océanie. Chaque année, six
grands navires, tels que ceux qui se trouvaient alors
à Apia, partent d'Europe pour ce dernier port. Les
uns effectuent directement le voyage,
chargés de
marchandises d'échange: toiles, cotonnades, étoffes
de laine, armes de guerre, poudre, ustensiles de toute
sorte; les autres touchent à Sidney, où ils déposent
de nombreux passagers, familles d'émigrants que
l'Allemagne essaime dans le monde entier. De
Sidney, ces navires se rendent à Apia avec un char­
gement de charbon de terre et le plus souvent sur
lest. 1'ous emportent en Europe une cargaison com­
plète d'huile de coco, ou mieux d'amandes do coco
séchées au soleil: exportation considérable à laquelle
les Samoa ne contribuent pas seules, et qu'alimentent

�EN

tous les groupes

voisins, depuis

l'ouest

159

OCÉANIE.

l'île de Rotumah à

îles innommées

jusqu'aux
qui forment au
nord les archipels des Ducs d'York et de Clarence.
De légères goëlettes rayonnant autour d'Apia exploi­
tent régulièrement ce vaste marché, et par d'inces­
sants voyages assurent le rapide chargement, du
moins dans les circonstances ordinaires, des grands
navires destinés pour Hambourg.
Quelques chiffres rendront compte des bénéfices
réalisés à la suite d'opérations si bien entendues. En
admettant que les marchandises soient échangées à
300 p. 100 de leur valeur, ce qui est peu, puisque
c'est l'évaluation moyenne
du Pacifique, l'huile de

sur

les côtes américaines

coco

se

500 fr. la tonne,

payant

à

Apia

à celui

prix supérieur
production, et cette huile étant
sur les marchés
européens, n,otamment à Hambourg,
cotée à 1,200 fr., on voit que les bénéfices seraient
de plus de 400 p. 100, s'il n'y avait' à déduire
les frais d'exploitation. Les dépenses de premier
établissement ont- été considérables, mais les frais
généraux sont aujourd'hui insignifiants, et, comme
le prix du passage des émigrants couvre une partie
des frais de navigation, il ya peu de chose à déduire
encore

des autres centres de

des résultats que .nous venons de constater. Au reste,
la maison allemande a aujourd'hui écrasé toute con-·
currence.

si

peine

•

_

exploite le marché, et c'est à
.quelquee négociants de Sidney essayent

.....

Seule,

_

.....

elle

__

••

4'"

,.,

•. ',

".

�lGO

LES

EUROPÉENS

de lutter contre

elle,
quelques gerbes après
opulente
Ce monopole, l'importance qu'il
encore

non

son

de cette maison non-seulement

aux

de

glaner

assure

à

l'agent

mais dans

Samoa,
navires, ont-ils suffi
exigences commerciales de la maison Godefroy,
ambitions personnelles de son représentant à

toutes 'les îles
aux

mais

moisson.

Ap,ia?

qu'exploitent

Ce serait

M.

aux

ses

de le croire. Cet agent,
depuis, consul de la Confé­

une erreur

été nommé

Weber,
germanique du Nord. Aux intérêts privés
dont il reste chargé se joignent donc les intérêts po­
litiques du gouvernement qui l'a choisi pour le repré­
senter dans ces lointains pays, intérêts auxquels
semblaient se rattacher des projets d'une réalisation
plus ou moins prochaine, mais dont tout le monde se
préoccupait pendant notre séjour à Apia, et que le
a

dération

...

caractère du

nouveau

consul rendait d'ailleurs vrai­

semblables.
M. Weber est

un

homme

très-actif, très-entrepre­

nant, connaissant à fond lés pays où l'a poussé

sa

destinée, d'une intelligence remarquable, supérieure
même et servie par de sérieuses études. Impatient
désormais de faire prévaloir les fonctions du consul

vulgaires occupations du marchand, d'agrandir'
son rôle
politique dans l'archipel, et d'y prendre à
ce titre la première place que n'a pu lui donner sa
prépondérance commerciale, M. Weber paraissait
obéir à cet esprit d'ambition envahissante qui, au

sur

les

�EN

161

OCÉANIE.

Sadowa, a semblé caractériser 1e réveil
race allemande, et c'est sans doute
ce
qui lui a inspiré les desseins qu'on lui prêtait!.
Jusqu'à quel point la Prusse songe-t-elle à fonder
une colonie aux Samoa, à
prendre possession de l'ar­
ne saurait rien affirmer de
On
précis j mais
chipel?
tel est l'objectif du nouveau consul, et, comme nous
l'avons dit déjà, sa conduite, ses desseins sont, à ce
point de vue, un sujet d'appréhension pour les autres
Européens et surtout pour les chefs indigènes, très­
jaloux de leur indépendance nationale. Un navire
de guerre allemand, parti pour un voyage de circum­
navigation, était de jour en jour attendu à Apia.
L'arrivée de ce navire, grosse de menaces d'après les
demi-confidences de Weber lui-même, est-elle des­
tinée à justifier les craintes qu'elle inspire? Heureu­
sement pour ceux qui redoutent une pareille éven­
tualité, de tels desseins trouveraient sur les lieux
mêmes plus d'un adversaire sérieux, très-résolu à en
empêcher la réalisation.
M. Weber, le riche marchand, le consul de la
Confédération allemande, n'est pas en effet, malgré
ces titres
divers, le personnage le plus influent
et
de
l'archipel. Il a parmi ses propres col­
d'Apia
lègues un rival quiç jusqu'à ce jour, a su maintenir
sa supériorité, qu'on
peut regarder comme le grand
1.cndemain de

à l'action de la

1, Ce.

notes,

IlOUS

croyons devoir le

rappeler,

ont été éCl'i!es aux pre­

miers mois de l'année 1870,
AUBE.

11

�162

EUROPÉENS

LES

chef de

îles, qui perdrait tout à la transformation
des Samoa en colonie allemande, et qui, par suite,
s'opposera de toutes ses forces à leur prise de posses­
sion. Ce rival, ce grand chef, c'est le consul d'An­
gleterre, M. Williams.
M. Williams est un Anglais né à Rorotonga (ar­
ces

Cook); c'est le fils d'un de ces missionnaires
protestants qui, jusqu'à l'arrivée des missionnaires
catholiques, avaient, non sans périls, rangé à leurs
croyances religieuses et conquis à l'influence 'politi­
que de l'Angleterre la plupart des îles de la Poly­
de

chipel

nésie orientale". Né

parlant
pénétré de

parmi

eux,

milieu des

au

leur

Indiens, élevé

langue commeIa sienne
idées, sachant quelles

leurs

propre,
cordes il faut faire vibrer dans leur
éveiller les

sentiments,

les

craintes,

cœur

les

pour

espérances

propres à assurer le succès de ses vues,
M. Williams, fort d'ailleurs du concours des mission­

les

plus

anglais, a, depuis qu'il vit aux Samoa, soit
marchand, soit comme consul, conquis sur
tous les chefs indigènes une influence qui serait
souveraine si, depuis quelque temps, elle n'était ba­
lancée par celle des missionnaires catholiques.
Derrière le consul allemand, consul et marchand
tout à la fois, derrière le consul anglais, si puissant
dans l'archipel, gravite, astre secondaire et sans

naires

comme

1. Le

par les

père

de M. Williams

Iudlgèuea.

a.

trouvé la mort à

Rorotouga

; il fnt assassiné

�EN

163

OCÉANIE.

rayons, le consul ou mieux l'agent consulaire -amé­
ricain, M. Coë. lU. Williams) M. Weber et 1\[ Coë
consuls accrédités à

sont les seuls

Apia. Seuls, ils
États de l'Améri­

représentent donc l'Europe et les
que du Nord, et ils les représentent sans contrôle
vis-à-vis d'une population qui, depuis sa conversion
au
christianisme, semble avoir abjuré avec SCB
vieilles superstitions l'esprit d'énergique résistance
dont plus d'une fois elle fit preuve envers les
étrangers. Les impressions qu'éveillent les noms de
Baie des Assassins, Baie du Massacre, donnés par
les premiers navigateurs et encore portés sur les
cartes, ne se rattachent à présent qu'au souvenir
d'un passé sans retour. Un Européen peut, sans
armes et sans escorte, parcourir Opoulou : il n'a au­
jourd'hui aucun danger à redouter. La race si fière
des Samoa n'a pas disparu, ses guerriers montrent
encore

dans leurs luttes intestines la même ardeur

belliqueuse, la

même sauvage

énergie;

mais les

audacieux d'entre leurs chefs tremblent
et les

plus

au nom

de

esprits les plus emportés fléchissent
exigences d'un consul. II était donc né­
cessaire de peindre le caractère de ces représentants
de l'Europe, si influents dans ces îles. Cette influence
et le but auquel quelques-uns d'entre eux semblent
la faire servir peuvent seuls expliquer en effet les
événe�ents dont Apia venait d'être le théâtre au
moment de notre arrivée. Un exposé rapide- de ces

l'Europe,

devant les

�164

LES

événements fera

EUROPÉENS

comprendre

la situation réelle de

populations; mais avant d'aborder ce récit,
quelques détails statistiques et géographiques sont
nécessaires pour qu'on puisse saisir l'enchaînement
ces

des faits

les

avec

causes

toutes morales dont ils

procèdent.

L'archipel
latitude sud,

des

Samoa,

situé par le 19"

les 174" et 177" de

tale du méridien de

longitude

degré

de

occiden­

compose des trois

Paris,
grandes îles de Tutuïla, Opoulou et Sevaï, aux­
quelles il faut joindre plusieurs îles de moindre
étendue, mais qui jouent un certain rôle politique,
comme Manono, entre Sevaï et
Opoulou, et Manua à
l'est. La population indigène, que Lapérouse portait
au chiffre, évidemment
exagéré, de 80,000 âmes,
mais que Dumont d'Urville n'estimait, en 1838,
d'après les indications du pilote anglais Fraser, qu'à
36,000 âmes, s'élève, selon le dernier recensement,
fait avec la plus grande exactitude par les soins des
missionnaires, à 33,000 habitants ainsi répartis:

Opoulou

,

Sevaï.
Tutuïla

.

se

18,000
10,100
3,500

Manono.

800

Manua

600

33,000

�EN

165

OCÉANIE.

Ce dernier

chiffre, rapproché de l'estimation de
d'Urville, prouverait que la population,
bien qu'en décroissance, n'a subi qu'une légère di­
minution dans une période de trente années, malgré
les changements qui se sont opérés dans ses mœurs.
Elle offre ces spécimens magnifiques de la race
maorie, dont Lapérouse disait si justement: Ces
insulaires sont les plus grands et les mieux faits de
Dumont

«

toute

l'Océanie que

nous

layons

encore

rencontrés.

pieds 9, 10 et 11 pouces,
moins étonnants par leur taille

Leur taille ordinaire est de 5
mais ils sont

encore

que par les proportions colossales des différentes
parties de leur corps; notre curiosité, qui nous por­

très-souvent, leur fit faire des com­
paraisons fréquentes de leurs forces physiques avec
les nôtres. Ces comparaisons n'étaient pas à notre
avantage, et nous devons peut-être nos malheurs à
l'idée de supériorité individuelle qui leur est restée
de ces différents essais. Leur physionomie me parut
souvent exprimer un sentiment de dédain que je
tait à les

crus

mesurer

détruire

usage de

nos

rempli qu'en

en

ordonnant de faire devant

armes; mais

les faisant

mon

eux

n'aurait pu être
des victimes hu­

objet

diriger
maines, car autrement ils prenaient le bruit pour un
Et plus
jeu et l'épreuve pour une plaisanterie
sur

.....

loin:

«

»

Je laisse volontiers à d'autres le soin d'écrire

l'histoire peu intéressante de ces peuples barbares.
Un séjour de vingt-quatre heures et la relation de

�166

EUROPÉENS

LES

malheurs suffisent pour faire connaître leurs
d'un
mœurs atroces, leurs arts et les productions

nos

des

plus beaux pays de la nature 1.
Ce portrait a cessé d'être exact en
:0

qui touche
déjit
dit, la population entière de l'archipel est aujour­
d'hui chrétienne. Les missionnaires protestants,
wesleyens et indépendants, venus, les uns de Tonga,
les autres de Taïti, les missonnaires catholiques,
venus
plus tard sur leurs traces, s'en partagent au­
jourd'hui la direction morale et religieuse. Les in�é­
pendants (religion de Taïti) comptent 17,000 caté­
chistes; les wesleyens (religion de Tonga), 10,000;
le reste de la population, environ 5,000 âmes, est
catholique .:
L'île d'Opoulou,
la plus belle de la Polynésie ",
n'est que la seconde en étendue de tout l'archipel;
mais par sa richesse et sa population elle en est la
plus importante. Ses chefs tiennent le premier rang
dans l'ordre politique. Bien qu'il soit difficile, même

les mœurs des Samoans. Comme

ce

nous

l'avons

«

pour les personnes le mieux au courant de la langue,
des traditions et des coutumes des Samoans, de pré­
ciser dans

1. T.

II,

p. 207.

l'histoire des

compose,

ses

détails

L'iIlust:·o

Samoa;

comparécs

curieux

sur

ont été

un

à celle des

grands

Histoire naturelle de

probables
centres

l'homme.)

sociale et

politi-

trompait sur l'intérêt qu'offre
plu tôt les légendes dont olle Fe
Néo-Zcbndais, ont jeté 10 jour le plu"

navigateur

cette histoire

les origines
des

l'organisation
se

ou

de la

race

d'émigration

polynésienne.
de ceue

race.

-

Les Samoa.

(Quatrefuges,

�•

EN

167

OCÉANIE.

que qui les régit, on peut dire que cette organisation
affecte dans son ensemble la forme d'une république

fédérative. Les

villages, ou plutôt les districts, élisent
leurs chefs dans une famille privilégiée. Ces districts,
se
groupant entre eux et autour d'un district plus
important, constituent une province. La ville, chef­
lieu du district, devient le chef-lieu de la province,
dont le chef élu ne peut être que le chef élu de ce
prend alors le titre de tui, auquel
se
joint le nom de la province qui l'a nommé.
Opoulou se divise ainsi en trois provinces : à
l'est, Atua, qui a pour capitale Lufi-Lufi dont le
chef (quand cela plaît au district de se donner
un chef, et
que ce chef est adopté pftr les autres
districts) prend le titre de Tui-Atua ; il est choisi
dans une famille particulière, celle des Mala-Afu.
Au centre, le Tuamasaga, qu i, outre la ville semi­
européenne d'Apia, a pour capitale Satuisamau,
dont le chef est pris dans la famille Maliétoa, Le
nom de cette famille,
par une exception qui prouve
sans doute sa
supériorité d'origine, remplace celui
Tui-Tuamasaga. A l'ouest, Ana, qui a pour capitale
Leulumoéga, dont le chef élu prend le titre de Tui­
Ana-Sevaï, se divise cn deux provinces, réunion de
plusieurs districts. L'une a pour capitale Sofalofaï ;
l'autre, Saleula. Tutuïla prend généralement parti
pour la province d'Atua, quand ses districts sont
consultés dans les affaires générales qui se règlent à
dernier district. Il

,

�•

168

LES

Satuisamau.

Quant

Botte suivant

EUROPÉENS

à la

petite

île de

Manono,

elle

indé­

intérêts dans la

plus complète
pendance, et le plus souvent, forts de leurs nom­
breuses pirogues de guerre et de leur habileté aux
choses' de la mer, ses chefs prétendent au premier
ses

rang dans toutes les affaires extérieures.
La mal'que distinctive de la souveraineté est le

d'établir des lois.

Chaque district peut avoir
que nous venons d'exposer
indiquent l'ensemble des districts ayant accepté les
mêmes lois après les avoir discutées en assemblée
générale. C'est la seule autorité devant laquelle se
courbe le guerrier samoan. Toutefois, quand le

pouvoir

les siennes. Les divisions

besoin d'une action

commune se

fait

sentir,

en

face

danger public, pour la conduite d'une guerre
dont le succès intéresse toute la population, il peut
d'un

arriver que chacune. des provinces élise pour chef
le même personnage, et que ce chef soit à la fois
Tui-Atua, Tui-Ana et Maliétoa. Alors, mais alors

seulement,
de tout

il est pour

l'archipel,

sa

vie entière le chef

et son autorité

reconnu

devient

légitime
A sa mort,
provinces.
daD:s
chaque district, chaque village reprend ses droits.
Au fond, c'est là une théorie plus qu'une réalité.
Tel est l'esprit d'individualisme de cette race, que,
dans les rangs mêmes de l'armée réunie à Apia dans
tous les districts des trais

une

entente commune et

élus des trois

commandée par les chefs

provinces, chaque guerrier n'agissait

�EN

OCÉANIE.

169

de même que, dans les conseils fré­
quents que nécessitait cette absence de toute dis­
cipline, il maintenait son opinion contre celle de ces

qu'à

sa

guise,

mêmes chefs

indépendance absolue. En
fait,' chaque district, chaque village, chaque chef de
famille se regarde comme indépendant, et n'agit que
par ses propres inspirations.
Les relations entre les diverses provinces, entre
les îles, même les plus éloignées de l'archipel, sont
très-fréquentes. Le moindre événement est une occa­
sion de voyages auxquels prend part la population
entière d'un même village. Chaque district a ses piro­
gues sur lesquelles hommes, femmes et enfants s'em­
barquent joyeux au grand chagrin des missionnaires,
qui savent à quels excès de tout genre donnent lieu
ces fêtes
prolongées, où se réveillent les instincts
brutaux mal assoupis de leurs néophytes. Cette.
crainte si légitime est-elle la seule? Ces courses
lointaines, ces assemblées ne maintiennent-elles
point les traditions nationales? N'est-ce pas égale­
ment dans ces réunions, où chacun apporte sa past
de nouvelles, que s'alimente cet esprit de résistance
aux envahissements des
Européens, qui était jadis
si puissant, et qui, un moment affaibli par la ferveur
religieuse, semble aujourd'hui prendre de nouvelles
forces? Si tels sont la constitution politique de la
société samoane et l'esprit qui anime chacun de ses
membres, il est facile de comprendre que toute tenavec

une

�170

LES

EUROPÉENS

tative d'un chef ambitieux pour y établir sa domi­
nation doit rencontrer une résistance générale.

part, cependant, les dangers de la lutte n'ef­
frayent moins les esprits superbes que poussent
Nulle

l'ambition

et la soif du

pouvoir.

De

quel prétexte

savent-ils pas ennoblir leurs entreprises, et même
dans les districts où l'esprit d'indépendance est le

ne

plus développé, combien d'auxiliaires ne trouvent­
ils pas?
Quoi qu'il en soit, une tentative de ce genre, ten­
tative avortée du reste, venait, depuis un an, d'agi_ter
profondément l'archipel, et, bien que la lutte fût
terminée par la défaite du chef qui l'avait provoquée,
nul ne pouvait en prévoir l�s conséquences der­
nières. De graves incidents s'étaient produits, sus­
cités, disait-on, par le consul anglais, hostile au
parti victorieux et dévoué au parti vaincu. Le pavil­
lon de la reine, prétendait-il, avait été insulté, et il
refusait toutes les satisfactions qui lui avaient été
offertes pour cette insulte, que la soumission des
Samoans, l'abdication de leur indépendance, pou­
vaient seules faire pardonner. Sur ces bruits, grossis
par les passions, par les rivalités politiques, aussi
ardentes sur les plus petits que sur les plus grands
théâtres, quelle était la vérité, .ou du moins quels
étaient les faits qui les avaient fait naître?
Parmi les jeunes gens élevés au collége des mis­
sionnaires indépendants se trouvait un jeune homme

�EN

intelligent

et

actif nommé

des Maliétoa et

neveu

depuis longtemps

171

OCÉANIE.

Laupapa,

du chef de

élu tui du

ce

de la famille

nom;

vieillard

Chez les

'I'uamasaga.
peuples primitifs,
l'ordre de succession n'est pas du père au fils, mais
du frère au frère, jusqu'à ce que, la première série
étant épuisée, le fils du frère aîné devienne à son

Samoans,

tour

comme

chez beaucoup de

le chef de la famille. Le vieux Maliétoa avait

frère;

rien dès lors

pouvait désigner Laupapa
Cependant, le jeune
chef quittait à peine le eollége que M. Williams
l'adoptait pour son fils, en même temps qu'il lui faisait
adopter pour fille une de ses propres enfants: double
lien qui, dans les mœurs du pays, lui assurait une
influence absolue sur Laupapa, et qui dès lors éveil­
lait les soupçons. Sur ces entrefaites, le vieux 1I1a­
liétoa vint à mourir. Une assemblée de quelques
chefs vendus au consul anglais et à son fils ado:ptif se
réunit aussitôt dans le. voisinage d'Apia, et, usurpant
les pouvoirs de l'assemblée générale de la province,
proclama Maliétoa le jeune Laupapa. Cette élection
fut à peine rendue publique quc tous les chefs du
Tuamasaga se réunirent au village de Malinuu, cas­
sèrent comme illégales toutes les décisions de la
première assemblée, et, pour mieux assurer l'exécu­
tion de leurs volontés, élurent pour Maliétoa le frère
du dernier tui. Fort de l'appui de son père adoptif,
Laupapa refusa d'obéir à l'assemblée légitime, pro-

un

comme son

futur

ne

successeur.

�172
testa

LES

contre

l'élection

EUROPÉENS

de

son

oncle,

et

se

mit à

pouvoir dans tous les districts de la pro­
vince. Des prérogatives du pouvoir, la plus impor­
exercer

le

tante, celle qui
nous

l'avons

atteste la

dit,

lois d'une sévérité

souveraineté, est,

comme

celle de faire des lois. Un code de

excessive, œuvre des missionnaires

anglais, fut édicté
non-seulement pour le Tuamasaga, mais. pour l'île
entière d'Opoulou. L'exécution en fut imposée par
la force dans plusieurs villages. Tandis que partout
ces actes soulevaient les
plus justes plaintes, Lau­
papa, dédaignant l'antique capitale de Satuisamau,
proclamait sa nouvelle ville de Matagofié (la belle)
capitale de son royaume des Samoa, et substituait
aux anciennes couleurs nationales son
drapeau­
une
grande étoile sur fond rouge, devant laquelle, à
droite et à gauche, semblaient s'incliner des étoiles
de moindre grandeur -, symbole de ses propres
destinées et de l'avenir qu'il réservait à ses rivaux.
Cette dernière mesure, où l'on ne peut voir qu'une
vanité puérile, fut pourtant de tous les griefs que
Ïui reprochaient les chefs samoans celui qui leur
inspira la plus vive indignation. Ils se réunirent de
nouveau à Malinuu, résidence du vieux Maliétoa,
et le pressèrent d'agir, lui offrant le concours de
tous les districts de l'archipel pour l'aider à sauve­
garder ses antiques lois et sa constitution politique
menacées par un usurpateur insolent. Néanmoins,
protestants

et surtout du consul

.

�173

OCÉANIE.

EN

Laupapa ils voyaient le consul an­
puissance de l'Angleterre, ils adressèrent
glais
au
gouvernement de la reine Victoria la protestation

comme

derrière

et la

suivante:
A

SON

EXCELLENCE
DU

LE

MINISTRE

GOUVERNEMENT

LA

DE

MAl!.INE

ANGLAIS.
8

Moi, Maliétoa, je
pour

cause

vous

adresse cette

vous

faire part de la crainte et de la
le consul de votre gouvernement à

vous

l'avouer, notre gouvernement
s'effraye bien vite.

jauvier

1869.

suppliante lettre
frayeur que nous
Apia, car, il faut

des Samoa sent

sa

fai­

blesse ct

Que Votre Excellence veuille donc m'excuser si j'ose la

supplier de nous enlever cet homme qui fait bien des choses
qu'il ne devrait pas faire, et de nous donner son remplaçant
avec lequel nous serons en bons l'apports et qui sera le
bienvenu parmi nous.
Une des choses que nous avous à lui reprocher, c'est de
juger et de condamner à des amendes avant de s'être assuré
de la culpabilité des personnes. Un autre grief, c'est qu'il a
poussé mon neveu à se faire élire chef du gouvernement,
bien que la majorité de ceux qui ont le pouvoir de nommer
à cette charge ne fût pas pour lui. Sans doute que cela va
occasionner la guerre et toutes ses suites désastreuses, vrais
malheurs pour Samoa.

Une autre chose odieuse que
c'est que, pour encourager les
et pour donner de -l.'éclat

des

à

nous

reprochons

partisans

son

sacre, il lui

à

Williams,

jeune Laupapa
a

fourni des ri­

et mille autres choses semblables. De

chesses,
plus, il lui a promis le secours efficace
glais et de ses navires de guerre.
armes

du

du gouvernement

an­

�174

LES

Ce serait

les

griefs

notre
ma

un

trop long d'énumérer à Votre Excellence
nous avons

que
Ces

cœur.

quelques

hardiesse d'oser

nous

e�

de

autre

EUROPÉENS

nous

ce

avec

ce

consul, qui

faits suffisent pour

encore

enlever

qui agisse

contre

vous

supplier

justice

et que

vous

expliquer

d'avoir

monsieur pour le

tous

fait souffrir

de

pitié

remplacer

par

nous recevrons

de

notre mieux.

Je

suis,

etc.

MALIÉTOA.

Cette lettre

suppliante,

dans

laquelle

clairement les craintes que les 'chefs
sentaient à la pensée d'un conflit avec

se

lisent si

samoans

res­

l'Angleterre,
elle
à
son adresse? Cela est douteux; en
parvint
tout cas, il n'est pas probable que l'humble requête
du Maliétoa eût été pleinement accueillie, et que la
satisfaction qu'il demandait, c'est-à-dire l'éloigne­
ment du consul, eût été accordée.
Pendant que les deux partis en armes se prépa­
raient à la guerre, la frégate anglaise le Challenger,
commandée par le commodore Lambert, vint mouil­
ler dans la rade d'Apia. Elle avait été précédée de
l'aviso français le Coëtlogon) en route pour la Nou­
velle-Calédonie. Les deux commandants. furent sol­
licités de reconnaître le

l\Ialiétoa. Tous deux

jeune Laupapa

s'y refusèrent.

comme

Le commodore

Lambert engagea même le consul anglais à ne pas
intervenir dans les affaires des Samoans, en s'ap­

puyant

sur

la décision récente du gouvernement

�EN

anglais

à

l'égard

175

OCÉANIE.

des

Viti,

dont il avait-décliné

l'annexion. Ce refus des deux commandants fut très­
sensible

consul et

découragea même les partisans
de Laupapa, Aussi,
sentant incapable de triom­
de
ses adversaires, dont l'armée
pher
comptait les
chefs de presque tout l'archipel, le jeune chef con­
sentit à des négociations. Une assemblée générale
eut lieu à Malinuu, sous le nom de Samoa-na-tazi
(union samoane). Cette assemblée décréta une nou­
velle constitution fédérale, véritable progrès, puis­
qu'elle fondait l'unité de l'archipel, en ce sens que
les lois votées à Satuisamau en assemblée générale
devenaient obligatoires dans tous les districts. Lau­
papa renonçait à son titre, mais conservait son auto­
rité SUl' la ville de Matagoûé, érigée en district. Si
au

se

l'adhésion de
été

sincère,

ce

chef

aux

les troubles

nées ambitieuses

décrets de l'assemblée eût

qu'avaient

suscités

ses me­

été ainsi

conjurés. Les
en sa
assemblée,
parole,
rentrèrent en effet dans leur� districts, laissant à
peine quelques forces au vieux Maliétoa, Malheu­
reusement Laupapa n'avait vu dans toutes ces négo­
ciations qu'un moyen d'attendre une occasion plus
favorable, et quand cette occasion se présenta par
la dispersion de s.es adversaires, il leva le masque
chefs de

eussent

cette

confiants

la guerre. Les événements ont ici une
sérieuse à cause de la part considérable

ct commença

gravité
qu'y prend

le consul

anglais;

il

nous

semble dès

�176

LES

EUROPÉENS

lors nécessaire de recourir à des documents officiels
pour les exposer. Le vieux Maliétoa s'empressa d'é­
erire au gouvernement de la reine Victoria la cu­
rieuse lettre

A

SON

qu'on

va

EXCELLENCE
DU

lire:

LE

MINISTRE

GOUVERNEMENT

DE

LA

MARINE

A.NGLAIS.

Malinuu,

26

mars

1869.

Depuis la lettre que j'ai écrite à Votre Excellence en
janvier dernier, Williams, votre consul, a encore fait à Sa­
moa

bien des choses contraires à la

celles que je
La guerre

vous
a

fédération

se

sous

justice,

semblables à

déjà citées.

éclaté entre

et moi. A notre

semblant de

ai

approche,

mon neveu

(le

les adhérents à

soumettre et

nous

le titre d'Union

ont

fils de
son

promis

samoame.

mon

parti

frère)

ont fait

d'établir

Après

une

avoir donné

connaissance par lettre de

ce nouveau gouvernement aux
consuls, nous nous sommes mis en devoir de
faire des lois en rapport avec notre nouvelle constitution.
Mais bientôt après les adhérents au parti.de mon neveu

blancs et

aux

précipités sur nous à l'improviste, nous ont chassés
nos maisons, c'est pourquoi nous avons de nou­
veau fait nos préparatifs de guerre; nous avons de nouveau
écrit à MM. les consuls européens à peu près en ces termes:
«
Messieurs, -restez tranquilles, vous autres, mais nous
vous prévenons que la guerre entre nous Samoans va cer­
tainement avoir lieu, parcc que nous sommes obligés de
venger la violation du traité qui avait été fait entre nous,
traité que le jeune Laupapa et les siens ont violé. Nous
désirons tous que la guerre n'ait lieu qu'à Malinuu et Mase

sont

et ont

brûlé

�"

177

OCÉANIE.

EN

qu'on ne se batte nullement dans les lieux où
blancs, de peur que la guerre n'y occasiol�ne
accident
quelque
regrettable ou quelque acte arbitraire. Aus­

ta-utu

et

habitent les

»

sitôt ils

répondireut

nous

par

une

lettre d'adhésion et de

remercîment.

C'est alors

qu'après

une

ont abandonné les forts de
et y ont établi

blancs. Nous
des nations

ttne

avons

nuit de

]I,:[alinuu,

jortéresse
alors

étrangères

atb

envoyé

siége

tous les ennemis

sont enfuis à

se

Apia,

milieu des habitations des
une

ambassade

pour leur faire

aux

consuls

questions: Quel
est le sens de ce jort que l'on élève à Apia? comment son
existence s'accorde-t-elle avec notre convention de ne lJoint
faire la guerre dans les lieux qu'habitent les étrangcl's? Qu'on
le fasse évacuer au plus tôt; les champs de bataille ne sont
pas rares, que nos ennemis s'y retirent pour faire la guerre.
s'adressant. au consul anglais en particulier) :
Et
faire
évacuer
ce
ailleurs
peux' pas
fort, transporte

(Puis,
si tu

-

ne

de

dignité

ta

car

ces

consul,

ainsi que ta famille et ton

il est nécessaire que

seriez pas

en

sûreté

en

nous

prenions

restant 011

vous

ce

fort,

pavillon,

et

vous ne

êtes 2.

L'évêque catholique a aussi envoyé à Williams une lettre
protestation contre l'érection de ce fort à côté de son
palais, et contre l'audace de M. Williams, qui semblait
prendre sous la protection du pavillon anglais tous les com­
battants du parti de Laupapa,
Il n'en est pas
Dans sa réponse écrite, le consul dit:
ainsi. Je ne prends sous la protection de mon pavillon que
mes propres domestiques. Il ne voulut pas se retirer ailde

-

1.

Ce

sont les

(MatngofiU)

est la

deux villages

vill�

de

indiens

qui

entourent

Apia. Mata-utu

Laupnpa.

2. Le fort dont il
en

s'agit, carré de maçonnerie, complété par une pnlissade
û'nrbres, éta.it situé à moins de cinquante pas de la maison habitée
C011S111 anglais, est ù cent p.1S de la mlsslon catholique.

troncs

pm- le

AUBE.

12

�178

le�rs;

mais dans

de coton et

dehors,

et

s'y

nous

ennemis ;

en

un

son

salon il

sommes

forteresse de balles

ses

domestiques étaient

alors rués contre

nous

jour

une

d'enceinte.

son mur

nous

seul

fit

se

enferma tandis que

derrière

Nous
nos

EUROPÉENS

LES

sommes

nous

nous

battus

fort où étaient

ce
avec

sommes

acharnement,

rendus maîtres du

guerriers se sont précipités pour s'em­
qui étaient dans les maisons de nos
mettre le feu; mais tout à coup M. Williams

fort. Alors tous lea

parer des richesses

ennemis et y
se

présente

et

nous

dit:

-

Les maisons de Pita et de Saïto

maisons ainsi que les richesses qui
Nous avons été bien surpris, et nous nous

sont

mes

s'y

trouvent.

sommes

dit:

Comment cela peut- il être? et aurions nous eu tort de
croire vrai ce que M. Williams nous disait si souvent, qu'il
-

n'était pas

merce

un

marchand,

mais

un

consul

le

auquel

com­

est interdit?

paraît que nous étions tout à fait dans l'erreur à ce
sujet; c'est ce qui nous a mis dans une grande crainte;
c'est pourquoi nous nous sommes réunis en assemblée so­
lennelle; nous avons fait apporter toutes les richesses qui
avaient été pillées dans les susdites maisons, et nous les
avons rendues à Williams en lui faisant un 2foga
solennel
li

1

pour incliner son cœur à oublier cette offense.
Tout cela n'a fait qu'augmenter la tyrannie de Williams

à notre

par trois fois nous nous sommes prosternés
ifoga, chaque fois il nous a repoussés. Par
malheur, voilà que pendant la nuit un jeune

égard;

devant lui
surcroît de

en

homme de Sevaï

pèce
1.

de

a

la mauvaise idée de déchirer

petit pavillon anglais qui

L'i/aga, c'est

le vaincu

qui

demande la vie

manière la plus humiliante pour l'orgueil
vaincu se soumette à cette humiliation.

était

au

SUl'

vainqueur,

samcan, Il est rare

une

une

es­

maison

mais de la

qu'un guerrier

�179

OCÉANIE.

EN

Quant à Williams, à

famille, à

domestiques,
pavillon,
scrupuleusement respectés.
AfIligés de 'cet accident, nous avons renouvelé notre
ifoga, car nous étions extrêmement effrayés des menaces
samoane.

à

que

sa

ses

ils ont été

son

nous

faisait Williams. Aussitôt il

a

écrit à tous les Eu­

de votre royaume pour leur enjoindre de mettre en
berne tous leurs pavillons anglais, parce qu'on venait de

ropéens

couper la tête à la reine Victoria et de couper
la tête

au

Nous

royaume

fait un nouvel ifoga, nous avons livré
jeune homme qui avait déchiré le pavillon,

avons encore

à Williams le

pensant par H' adoucir
nous avons

lui

nous

pareillement

d'Angleterre.

été

offert

avons

situé dans la

colère

sa

cette fois

encore

de la faute

payement

en

province

mais

j

i1 n'a rien voulu écouter. Alors

repoussés;

d'Atua et

un

champ
province

un

autre dans la

d'Ana. Il n'a pas voulu les recevoir.
Mais que veut-il donc enfin? Une seule chose: la cession
en

faveur de Sevaï et

sa

puisse
fin à

arrêter

sa

sa

colère,

d'Opoulou j

faire

il

n'y

a

que cela

qui

et mettre

cesser ses menaces

tyrannie.
Ministre,

que pense Votre Excellence d'une
telle conduite? Est-elle conforme à vos lois européennes?
Monsieur le

Trouvez-vous convenable
nous

dresser des

piéges

d'employer

et à

nous

ainsi votre

pavillon à

faire souffrir? Convient-il

à

un consul que nous honorons du titre 'de chef de
à la tête d'une armée de rebelles? Remarquez-le

vous

plaît, puisqu'il

vaincu

comme

eux

était à la tête de

j mais il n'a pas

traire il s'est retourné contre

effrayer j

il

a

même

essayé

des. Est-ce donc le vaincu

et

nous

nous

qui

bien, s'il
ennemis, il a été

nos

pris
a

la fuite. Au

tout fait pour

con­

nous

imposer de fortes amen­
vainqueur?
avancés en civilisation,

est le

soyons bien peu
telle conduite chez nous nous

Quoique
une

de

nous

se mettre

paraît

le résultat d'un

�180

EUROPÉENS

LES

pouvoir tyrannique,

et

qui

n'a pour toute loi que l'arbi­

traire.

Si c'était là aussi votre

plions,

opinion, alors,

accordez-noua la demande que

moi Maliétoa et tous

mes

nous vous en

nous

vous

confrères: enlevez d'ici

sup­

faisons,

ce

consul

tyrannique, qui depuis longtemps ne s'occupe plus de la
charge pour laquelle il est venu aux Samoa, pour ne s'oc­
cuper que des moyens de détruire notre pouvoir, et si ce
n'était notre crainte et le respect que nous portons au gou­
vernement qu'il représente, il y a longtemps que nous l'au­

rions mis à mort.
En souhaitant à Votre
nous

Exce!lence beaucoup de prospérité,

avons, etc.

MALIÉTOA et les chefs

au

pouvoir

devant

Apia,

etc.

Lors même que l'exactitude des faits exposés
dans ce singulier document ne nous eût pas été
affirmée par toutes les personnes que nous rencon­
trions à

de
ces

Apia,

il

nous

eût suffi pour la reconnaître

parcourir les rues 'de
faits, celui qui révèle

duite suivie par le consul
la

la ville. Le
le mieux la

anglais,

plus grave de
ligne de con­

est certainement

centre de la ville

construction,
européenne,
les ruines
fort, dernier refuge des rebelles,
en étaient encore debout, et les
guerriers qui l'a­
vaient emporté d'assaut étaient encore campés au­
au

du

tour de

boulets

-

ces
se

ruines.

-

montraient

arbres

Les traces des balles et des

partout,

bordent la

grands
qui
l'église catholique,

sur

sur

plage,

les troncs des
sur

la

façade

de

la maison même du consul

�EN

181

OCÉANIE.

anglais i elles attestaient l'acharnement de la lutte
dont le quartier européën avait été le théâtre, lutte
dont les conséquences pouvaient être si fatales,
quand on songe que l'armée victorieuse comptait
des guerriers venus des plus lointains districts de
Sevaï, ignorants des lois de la guerre, et que l'exal­
tation de la bataille, la surexcitation du triomphe
pouvaient pousser aux plus sanglants excès. Ces
dangers, la sagesse, la vigilante modération des
chefs, les avaient prévenus.
L'arrivée successive de trois navires de guerre, la
.Mégère de la marine française, le Keareaqe de la
marine

américaine, la Blanche de

vint heureusement mettre

un

la marine

anglaise,

terme à cette situation

périlleuse et donner une solution pacifique à cette
lutte sanglante. Le commandant du Keareaqe déclina
toute intervention dans les affaires intérieures des

Viti pal' de

plus

intérêts,
abrégea
plus possible
et partit au bout de quarante-huit

relâ­

Samoans.
sérieux

che à

d'ailleurs

Appelé
il

aux

le

Apia,

sa

heu­

Cette abstention fut néanmoins pour les chefs
victorieux un premier sujet d'espoir. Elle leur prou­
vait que du moins tous les Européens ne pensent

res.

pas,

que

pas comme les consuls qui les repré­
seuls établissements français de quel­

n'agissent

Les
importance

sentent.

à

Apia

sont

ceux

des missionnaires

catholiques. Il est certain que ces derniers avaient,
dans l'attaque du fort, couru les plus sérieux dan-

�182

LES

EUROPÉENS

gers j les pertes matérielles que la guerre avait fait
éprouver à la mission, celles· qui résultaient chaque
de la guerre,
étaient sûrement considérables j mais fallait-il en

jour

du

désordre, conséquence évidente

peser

responsabilité sur les chefs indigènes,
armés pour la plus juste des causes, et qui, en défi­
nitive, avaient fait les plus grands efforts pour ne
pas entraîner les Européens dans leurs discordes
civiles? D'ailleurs Mgr d'Énos, alors présent à Apia,
était un esprit trop élevé, ses vues sont trop hautes
pour que des avantages matériels puissent lui faire
oublier le but essentiel de l'œuvre à laquelle il Il
voué sa vie,
œuvre de charité,
d'abnégation et do
faire

la

-

paix j
un

pour rien

-

au

nouvel aliment

monde il n'eût voulu fournir

aux

tour de

passions qui s'agitaient

au­

d'autres

ne

tant
lui, et surtout,
de
le
faire, profiter
rougissaient pas
comme

de la triste

malheureux pays pour tirer avantage
situation de
des pertes de la mission. Aussi, bien que le but
fût de protéger au besoin
évident de notre
ce

missi?n

les missionnaires

français,

nous

réclamation à faire valoir. La
canons

le vieux

bord j et, dans

Maliétoa, qui

une

Mégère
vint

assemblée des

bornâmes à les exhorter à

n'eûmes

aucune

salua de

nous

ses

visiter iL

nous
chefs,
prendre les mesures les

nous

pour sortir de l'état d'anarchie où
leurs discordes les avaient plongés, �nal'chie qui

plus promptes
semblait

accuser

leur propre

impuissance,

et

qui

�·

.

EN

OCÉANIE.

183

pouvait faire courir de grands dangers à leur patrie
en justifiant une intervention
étrangère. Cette atti­
tude ajouta encore aux espérances que le Kearsaqe
avait faIt concevoir aux chefs indigènes; mais tout
dépendait du commandant de la Blanche. Cette
frégate mouilla dans la baie quelques jours seule­
ment après le départ de la Mégère. Expédié par le
gouverneur général de J'Australie à la première
nouvelle des événements q ni avaient ensanglanté
les rues d'Apia, et sous I'impression du rapport de
M. Williams, le commandant de ce navire avait
pour mission d'examiner l'affaire du pavillon an­
glais, insulté si gravement au dire du consul, et
d'exiger une réparation proportionnée à l'offense.
Sans vouloir rechercher ici sur quels éléments il
appuya son enquête à ce sujet, la réserve constante
dans laquelle il se tint vis-à-vis de M. Williams,
le silence qu'il garda jusqu'à son départ en ce qui
touchait l'insulte du pavillon anglais, montrent qu'il
réduisit bien vite à ses justes proportions cet inci­
dent regrettable. Il lui parut sans doute, comme à·
tout le monde, provoqué par la conduite même du
consul de sa nation, et il n'y vit que l'acte irréfléchi,
inconscient, d'un enfant sauvage venu des plus
lointains districts de Sevaï, qui, n'ayant jamais peut.
être vu d'Européens dans toute sa vie, ne pouvait
.

savoir le caractère sacré que ceux-ci attachent à
leurs drapeaux.

.

�184

LES

Les chefs
avait été si

EUROPÉENS

indigènes
longtemps

avaient voulu

en

lesquels cette
sujet d'anxiété,

pour
un

arrêter le

cours en se

affaire
et

qui

soumettant

à toutes les humiliations d'un

ifoqa solennel, com­
réserve,
silence, que dans l'es­
prit du commandant de la Blanche, leur cause,
'c'est-à-dire celle de la justice et de la vérité, avait
triomphé. Ils lui en témoignèrent leur reconnais­
sance par l'empressement qu'ils mirent à lui faciliter
la seconde partie de sa mission: le règlement des
indemnités que les sujets anglais et même les au­
tres Européens réclamaient pour les pertes qu'ils
avaient éprouvées pendant la guerre. Les étranges
réclamations. qui assaillaient les commandants des
navires' de guerre en mission montrent à quel arbi­
-traire sont soumises les malheureuses populations
de l'Océanie en -face des Européens qui viennent
s'établir parmi elles. Ces Européens n'étaient pas
au reste d'obscurs marchands
ignorants du droit ou
le
méconnaître
à
par les exigences de la
poussés
pauvreté, mauvaise conseillère; c'étaient de riches
négociants, et à leur tête les consuls, qui avaient
fixé chacun à 8,000 piastres (40,000 fr.) le chiffre
de l'indemnité pour pertes subies pendant la guerre
prirent 'b.

cette

à

ce

civile.
Ne voulant pas se prononcer sur la justice de ces
réclamations, le commandant de la Blanche en laissa
du moins

l'arbitrage

aux

chefs somoans, et n'assista

�pas même à l'assemblée où

discutées. Par

un

185

OCÉANIE.

EN

ces

réclamations furent

sentiment de reconnaissance bien

naturelle, les chefs samoans justement charmés de
cette modération, de cette confiance, auxquelles
rien ne les avait jusqu'alors accoutumés, admirent
en
principe les demandes des Européens, mais ré­
duisirent à 3,000 piastres le chiffre de l'indemnité à
payer aux consuls. Ceux-ci durent s'en contenter,
et la Blanche reprit le chemin de Sidney, ayant
sans

nul doute raffermi par la

justice de son com­
l'Angleterre, sérieusement
exigences arbitraires du consul

mandant l'influence de

compromise par les
qui la représente aux

Samoa.

Les événements que
certes

nous

venons

d'exposer

qu'une importance relative; mais,

n'ont

bien mieux

que les plus longues considérations, ils nous sem­
blent expliquer la nature des relations file l'archipel

samoan

principales nations maritimes de
temps qu'ils font connaître la
l'Europe,
situation intérieure de ces populations et les pres­
sions diverses auxquelles elles obéissent. Cette si­
tuation semble d'abord une anarchie profonde où
avec

en

s'usent

sans

les

même

bruit les forces vives d'une

race encore

énergique, mais dont le caractère turbulent, cause
première de cette anarchie, semble s'opposer à tout
essai de réforme. Cependant bien d'autres causes,
que ce récit fait voir à l'œuvre, contribuent à ce
déplorable résultat: rivalités religieuses des sectes

'

�186

LES

EUROPÉENS

chrétiennes, ambitions secrètes ou avouées des con­
suls européens, et, chose plus triste encore, leur
avidité, qu'ils couvrent du masque des intérêts poli­
tiques de leur nation. Est-il possible d'ailleurs qu'il
en soit autrement
quand aucun pouvoir ne contrôle
leurs actes, si ce n'est parfois celui du commandant
de quelque navire de guerre que les hasards de la
navigation conduisent en ces pays? Dans son igno­
rance

non-seulement de la situation

encore

des faits les

souvent l'officier le

de s'en
ou

rapporter

mais

plus simples, que peut le plus
plus impartial? Il est bien forcé

aux

indications des missionnaires

des consuls. C'est ainsi

une

générale,

conduite que, mieux

qu'il sanctionne souvent
renseigné, il blâmerait

énergiquement; puis tous ces consuls sont des mar­
préoccupés d'intérêts particuliers. Comment
ne mettraient-ils
pas au service de ces intérêts l'in:
chands

fluence que leur

assure

leur

position officielle?

position sans de tels avantages ne serait pOllr
qu'une charge, une source d'embarras et de
dépenses, ou tout au plus une puérile satisfaction
de vanité. Aussi cette influence, qui nous est appa­
rue si
active dans les révolutions politiques de
l'archipel, se fait-elle sentir non moins puissante
dans ce qu'on peut appeler la situation économique
et l'état moral de la population.
Nous n'avons pu que donner une idée bien impar­
faite de la splendide beauté de ces îles, de cette beauté
Cette
eux

�EN

de promesses qui
Ces promesses ne sont

pleine
au

monde

peut-être

187

OCÉANIE.

frappé tous les voyageurs.
point menteuses : nul sol

a

n'est aussi

riche,

aussi fécond

d'Opoulou. L'igname, la patate douce, le
taro, l'ananas, croissent presque sans culture dans
que celui

les

plaines

immenses et admirablement arrosées

qui

d'Apia; l'arbre à pain, dont on
compte plus de vingt espèces, le bananier, dont les
variétés sont plus nombreuses encore, se rencontrent
il. chaque pas dans les forêts qui couvrent les plus
hautes collines; enfin, les rivages eux-mêmes, et
jusqu'aux récifs de la plage, sont bordés d'immenses
bois de cocotiers. Ces produits fournissent non-seu­
lement à l'alimentation de la population indigène,
mais bien avant même l'arrivée des Européens, ils
avaient créé un important commerce d'échange avec
les archipels voisins.
Depuis cette époque, le caféier, la canne à sucre,
le coton, divers arbres à épices, la vanille, ont été
introduits, et tous ont parfaitement réussi. Sous l'in­
fluence de la crise produite sur les marchés euro­
se

déroulent autour

par la guerre de la sécession américaine, la
culture du coton fut entreprise sur une assez large

péens

échelle, et l'exportation par la voie de Sidney s'éleva
à plus de 2,000 tonnes. Lès premiers prix, les plus
élevés, furent de 50 centimes le kilogramme; mais
ils ne purent se soutenir ; aussi cette culture est
aujourd'hui abandonnée. En revanche, les planta-

�188
tions de

EUROPÉENS

LES

café,

niales y sont

de

sucre

et des autres

denrées colo­

pleine prospérité.
l'Océanie, c'est Sidney et les
grand
villes
si
autres
importantes déjà de l'Australie an­
glaise. Toutes s'approvisionnent aujourd'hui de ces
denrées à Manille, à Batavia, à Bourbon, à Maurice.
maréhé de

Le

De tous

en

ces

ports, les navires
et

le

ont

une

traversée de

dans des parages d'une
mois,
plus
navigation 'difficile et dangereuse. En quinze jours,
deux

souvent

Sidney. L'éloi­
gnement du marché, qui rendait impossible la culture
du coton aux Samoa, parce qu'il était destiné ,à l'Eu­
rope, n'aura-t-il pas les mêmes effets, mais cette fois
en faveur de
l'archipel, pour les denrées intertropi­
cales? L'expérience a déjà prononcé, un seul obs­
tacle reste à vaincre pour assurer le développement
de pareilles entreprises: c'est la paresse des indi­
gènes, on pourrait dire leur horreur du travail. En
supposant que ce défaut soit invincible, ce qui n'est
pas sûr, le remède est désormais connu, Le jour où
de nombreux Européens s'établiront dans ces îles,
l'émigration leur donnera les bras dont ils auront be­
soin. Je n'ai pas seulement en vue l'émigration chi­
noise, qui a le grand inconvénient d'exiger de puis­
sants capitaux, mais celle des Indiens des archipels
de la Micronésie, comme les Nouvelles-Hébrides,
les Marshall, où déjà elle est en pleine vigueur.
Cette émigration, sur laquelle nous aurons àdonner
au

contraire,

des Samoa

on

arrive à

�EN

189

OCÉANIE.

plus de détails quand nous aborderons les Fidji, est
aujourd'hui principalement dirigée vers ce dernier
archipel et vers les nouveaux établissements de la
province australienne de Queen's·Land. Il serait
facile d'en détourner

A

une

branche

vers

les Samoa.

point de vue donc, leur avenir ne saurait être
douteux, alors même que le commerce de l'huile de
coco ne suffirait
pas à le garantir.
Le développement de telles entreprises, en assu­
rant le bien-être matériel des populations de l'ar­
chipel, est fait pour contribuer puissamment à leurs
progrès en tout genre et compléter leur initiation à
la civilisation européenne; mais ce qui fait la véri­
table supériorité de cette civilisation, c'est, plus que
les conquêtes de son industrie et de ses sciences,
l'idée supérieure de lajustice et du droit, dont elle est
assurément la plus haute expression. Sans cette force
morale, le progrès n'existe pas, ne peut pas exister.
Quel est donc l'état moral des Samoans depuis l'ar­
rivée des Européens, ou plutôt
car de telles re­
cherches sont presque impossibles,
quels sont les
leur
ont
au
donnés,
exemples que
point de vue du
droit et de la justiee, les Européens établis parmi eux?
Les populations des Samoa sont chrétiennes, et
certes c'est là un fait dont il est impossible de con­
ce

-

...,-.

la valeur. Les missionnaires protestants y
exercent une influence très-légitime, et nul ne peut

tester

les

accuser

de' manquer de

sévérité,

de rlgueur

�190

EUROPÉENS

LES

même, dans la manière dont ils exigent de leurs

néophytes la plus stricte observance des préceptes
et des règles de leur confession religieuse. Le code
des lois qui, grâce à eux, ont été édictées dans les
districts, comme le Tuamasaga, où leur influence est
prépondérante, l'attesterait au besoin; mais, sans
entrer dans des considérations déjà exposées, on
peut dire que la fidélité aux pratiques religieuses
n'est pas toute la morale: des nations d'une même
communion religieuse n'ont pas la même notion du
droit. La tendance des

plus avancées d'entre elles
dégager
plus
plus cette notion de toute
de
sorte que, pour apprécier
sanction extramondaine,
les progrès d'un peuple, il faut voir quel est, en
dehors de toute préoccupationreligieuse, l'esprit qui
inspire les lois qui le régissent. De telles recher­
ches, outre l'impartialité qu'elles exigent, présentent,
nous l'avons dit, des difficultés devant
lesquelles il
de

est de

convient de

nous

à.

faits

quelques

en

récuser. Nous

ciera,

point

de

que le lecteur appré­
lui-même les conséquences au

de la moralité de

les auteurs, donnée
samoane, dont

bornerons donc

particuliers

et dont il tirera
vue

nous

comme

ceux

exemple

qui en furent
population

à la

seulement à nous occuper,
Un chef d'Opoulou, nommé Suatélé, avait à recons­
nous avons

Suivant l'usage du pays, il appela
tous
les Indiens de son district ; parmi
l'aider
pour
eux se trouvait un de ces catéchistes
protestants

tu ire sa maison.

�qui,
les

le

sous

plus

nom

de

teachers,

actifs de la

191

OCÉANIE.

EN

sont les instruments

puissance

des missionnaires.

Celui-ci refusa d'obéir à l'ordre du chef du
ses

voulut,

non

content de

des Indiens à imiter

d'abord

district,
protestations,
ses refus, entraîner la plupart

menaces, par d'insolentes

ct par

sa

conduite. Suatélé

montra

grande patience; mais, poussé bout, il
finit par chasser du village le catéchiste protestant,
puis, pour rendre son expulsion définitive et a.ttestel'
par un fait matériel cette expulsion, il fit, suivant
l'usage samoan, brûler la case de l'Indien coupable.
à

une

M. Williams fut bien vite informé du fait; soi t
erreur, soit il

indigène
évoqua

dessein, prenant

pour celle

l'affaire à

télé,
fut signifiée

tribunal, et, sans

son

le condamna à

la maison du teacher

des missionnaires

une

anglais,

il

entendre Sua­

forte amende. Cette sentence

à Suatélé par une lettre qui lui laissait
seulement le choix entre rebâtir la maison ou payer

50 dollars.
Suatélé

répondit:
WILLIAMS,

Je t'adresse cette lettre

envoyée

le 22

mai,

par

en

réponse

laquelle

à la

lettreque

tu m'as

tu m'as condamné à

une

amende.
Il
tu

paraît

me

que c'est ainsi que tu fais

condamnes

je croyais qu'on
une

d'injustes jugements:
information; moi,
devait condamner qu'après avoir pris

sans

ne

prendre

aucune

connaissance exacte des faits.

�192

EUROPÉENS

LES

Comment as-tu pu savoir
nous ne

j'ai

nous

brûlé la maison des

qui s'était passé, puisque

ce

pas dit

sommes

un

seul mot? Tu

missionnaires; c'est là

dis que

me

ton

premier

je vais te faire connaître ma manière
village il n'y a que mon seul pouvoir.
le missionnaire qui a fait avec moi Ull

mensonge. Eh bien!
de voir.. Dans

mon

Dis-moi

est

quel

traité par lequel je lui ai accordé de faire sa maison
terre? Moi-même je ne le connais pas du tout.
Cette

maison-là,

c'est

sur ma

l'avait

faite; or
qui s'y
pouvoir
trouve, et je peux, sans l'ombre d'injustice, y punir ceux
qui se révoltent contre mon autorité. Je vois bien quels sont
les motifs qui t'ont porté à me condamner avant de m'avoir
s'étend

mon

mon

sur

village qui

le terrain et

sur

tout

ce

entendu.
Au

reste,

aucune

tu

car

samoans,

Samoa. C'est

qu'ont les

consul

es un

sentence

européen, ct,

comme

tel, tu n'as

à prononcer dans les démêlés purement

autre est ton royaume, autre le royaume de

pourquoi je

missionnaires

te

sur

somme

de

me

cette terre ct

montrer les droits
sur

cette

maison,

je vais supplier le commandant de
ton navire de guerre de t'imposer une amende pour te faire
payer ton mensonge et ton désir de m'en imposer.
et, si

tu

Voilà

ne

le peux pas,

tout le contenu de

ma

lettre. Je te salue.

SUaTÉLÉ.
15

juillet

Le débat fut

1869.

en

effet

porté

devant le commandant

de la Blanche. Comme celui-ci

ignorons s'il

ne se

reçu depuis
Un des articles de la loi sur la

nous

une

a

Tuamasaga porte

que,

s'introduit dans

une

lorsqu'un
propriété,

prononça
solution.

propriété

animal

point,

dans le

domestique

même fermée par

•

�EN
une

barrière,

est tenu de

et y commet des

le faire saisir

sinon il n'a droit à

Hm

OCÉANIE.

et

dégâts,

le

propriétaire
chef;

conduire devant le

réparation de la part du
pour le dommage qu'il a

aucune

propriétaire de l'animal
éprouvé. Cette loi a été substituée Il l'ancien usage
samoan, qui, dans 'ce cas, permettait de tuer tout
animal commettant des dégâts dans une propriété
cultivée. Cet usage sommaire était parfaitement
justifié par l'état presque sauvage des porcs, les
seuls animaux "domestiques de l'archipel, et par l'in­
souciance un peu forcée des propriétaires de ces
animaux. La loi nouvelle, bien que plus juste en
théorie, a le grand défaut d'être impraticable. Les
terrains cultivés sont généralement enclavés dans
des forêts épaisses où Ies animaux qu'il faut saisir
trouvent un refuge assuré. De plus, elle ne protége
que les intérêts des missionnaires protestants et de
M. Williams. Ce sont les seuls propriétaires des

moutons, qu'ils viennent d'introduire dans l'île, et
ils en tirent de grands profits en le� vendant aux

Apia Néanmoins, la loi nou­
l'andenne, et il n'y aurait
progrès
qu'à y applaudir, si elle ne donnait lieu à certains
abus qui en sont une conséquence logique. Les
moutons dont il s'agit, préservés par la loi, ne sont
même plus gardés) et ils errent à leur gré dans la
campagne, pénétrant aussi bîen dans les propriétés
des
Euro�éens que dans celles des indigènes. Pour
navires de passage à

velle est

un

AUBE »Ô,

...

sur

13

�194

LES

juger

des

EUROPÉENS

dégâts qu'ils

y commettent, il suffit de

pilote d'Apia, de' qui nous
une de ses
propriétés plus
de deux mille cocotiers de deux ans décapités par ces
animaux, c'est-à-dire tués net 1. La seule réparation
qui lui fut offerte fut de remettre une noix de coco il.
la place de chacun de ces arbres. Un cocotier de
deux ans vaut au moins 3 fr.; une Doix de- coco ne

dire que lU. Hamilton, le
tenons le fait, a eu dans

vaut pas 5 centimes.

Nous

pourrions multiplier de pareils exemples;
quoi bon? Nous ne voulons pas davantage
renouveler les accusations portées si souvent contre
les ministres protestants, depuis Dumont d'Urville,
témoin de leurs débuts, jusqu'aux voyageurs les
plus récents. Ces accusations, on ne les a pas épar­
gnées non plus aux missionnaires catholiques, et
nous croyons qu'elles ne sont pasjustes, bien qu'elles
reposent souvent sur des faits incontestables. Elles
mais à

ne

peuvent

à

nos

yeux atteindre des hommes pres­

que toujours honorables comme hommes privés, et
dont quelques-uns sont admirables pour les vertus
Ces accusations passent au-dessus
têtes, pour atteindre les idées dont ils sont
les apôtres; car ils sont, et c'est là leur justification,

qu'ils déploient.
de leurs

avant-toute

1:

chose, les

hommes de

ces

idées. Le repos

sommet de la tige, on trouve un gros bourgeon nommé chou, qui
bon aliment; mais, comme la taille du chou entraîne la mort de
l'arbre, on n'en fait usage que lorsqu'on veut détruire l'arbre lui-même.
offre

Au

un

�EN

absolu du dimanche

H)5

OCÉANIE.

nous

semble hors dc

ct ils condamneront à l'amende celui

nos

mœurf',

le viole

en
qui
l'amassant un fruit tombé de I'arbre et qui va se perdre.
Le divorce répugne à l'idée que nous nous faisons
de l'indissolubilité du mariage, de la sainteté de ln.
famille, mais leur confession religieuse l'admet, ct

ils

en

'une

est

feront

une

loi sociale. L'intolérance

violation de la justice, mais le

de toute

religion triomphante,

nous

est

compelle

intral'e

et à leur

heure,

ils sont intolérants. Nous n'accusons donc pas les
hommes aux Samoa, pas plus que nous ne les avons

Gambier. Nous constatons seulement

accusés

aux

avec un

sentiment réel de tristesse les

trop

visibles de l'œuvre

imperfections
édifiée, imper­

qu'ils
plus sérieuse est le défaut des lois
qu'ils ont imposées à ces populations confiantes en
leur justice et auxquelles la justice n'a pas été
donnée. Q!lel est donc l'espoir que nous gardons
pour elles? Les gouvernements européens sont au­
jourd'hui, malgré eux-mêmes peut-être, malgré de
nombreuses défaillances, les 'véritables représentants
du droit. La protection, la tutelle de l'un d'eux
vaudrait mieux pour la prospérité réelle de ces îles,
inséparable du progrès moral, que l'anarchie sans
rcmède où cIles sont plongées, que l'exploitation de
leurs richesses par quelques aventuriers sans aveu,
quelques marchands cupides, sous la .main à peu
près souveraine des missionnaires protestants.
fcctions dont la

y ont

�196

LES

NOTE

EUROPÉENS

DE

L'ÉDITEUR

Les rivalités existant entre les chefs des Samoa n'ontfait
que s'aecentuer depuis le passage de la Mégère, et n'ont
pas tardé à se traduire en actes violents. Pendant quatre
ans, la guerre ci vile a dévasté l' archipel; enfin le 1"r mai
1873, un traité de paix est intervenu entre les chefs ri­

pouvant s'entendre pour régler leurs diffé­
appel au gouvernement des États-Unis. «Les
premières avances étaient venues de la part de l'Amérique,
raeonte Mgr Elloy 1. Elles avaient été faites en 1872 par
le eapitaine Meade, commandant la corvette américaine
le Narragausett, dans une adresse aux chefs de Tutuïla.
Cette communication amena une espèce de traité entre
les États-Unis et le principal ehef du port du Pagopago,
vaux,

qui,

rends,

ont fait

ne

à Tutuïla. Peu de

amérieaine,
tête

un

dite

temps après, des agents d'une société

Polynesian

nommé M.

propositions

aux

land

Stewart, sont
chefs d'Opoulou

Company, ayant

à leur

venus

faire de nouvelles

et de

Sevaï, qui étaient

guerre. Nos pauvres Samoans illettrés signèrent,
sans trop savoir ce que cela signifiait, un acte par lequel
ils demandaient à être annexés aux États-Unis d'Amérique.
alors

en

politiques eurent plus tard l'explication de ce
que signifiaient les termes de leur requête, ils s'empressèrent
de venir me prier d'écrire en leur nom une lettre qu'ils siLorsque

nos

1. Annal,. à6 la

propagation

d. la

foi, année 1876,

p. 221.

�EN

gnèrent tous,
tous avoir

pour

signé

197

OCÉANIE.

protester contre l'écrit qu'ils déclaraient
le comprendre.

sans

après l'envoi de la protestation au Président des
État-Unis, septembre 1873, le colonel Steinberger, com­
missaire spécial des États-Unis, débarquait à Samoa pour
Un

«

an

en

s'informer des dispositions des chefs et des ressources de
l'archipel. L'envoyé eut plusieurs entrevues avec les chefs,
fit le tour de l'archipel sur sa goëlette, visita les principaux
centres et· s'entendit

avec

les chefs des différentes localités.

octobre, il réunit à Apia les principaux représen­
tants des districts d'Opoulou et de Sevaï, et leur demanda
s'ils persistaient dans l'intention de recevoir des envoyés
Le 2

«

des

États-Unis pour'

ment et à
«

se

former

Les chefs

les aider à se constituer
un

un

gouverne­

code de lois.

répondirent affirmativement,

mais

en

faisant

seraient

toujours les
stipuler soigneusement qu'eux-mêmes
du
feraient
des
lois etren­
dépositaires
pouvoir, qu'ils
draient la justice. Le soir même de ce jour, M. Steinberger,
debout au pied du mât où l'on venait de hisser le drapeau
adressait au peuple assemblé un discours dont
samoan
voici le sens:
Je reconnais votre pavillon comme celui
d'un peuple libre qui a le droit de se gouverner et de
faire ses lois. Ce pavillon n'est pas seulement le signe de
votre nationalité, il doit aussi vous l'appeler que vous
vrais

,

-

«

«

«

«

«

devez tenir à honneur de faire observer

«

la

justice.

partout l'ordre

et

»

Le 7 octobre, en présence de M. Williams, vice-consul
anglais, et de M. Loppé, vice-consul allemand, les Taïmoa
ou représentants du pouvoir de Samoa donnaient lecture de
«

leur adresse

au

Président de

prient

ce

Président des

qu'il

a

États-Unis. Ils remercient
M. Steinberger, et

envoyé

le

le

plus tôt pour organiser le fonction­
gouvernement de Samoa. Le lendemain, 8 oc-

de le l'envoyer

nement du

leur
au

�198
tobre , la

goëlettc Fanny emportait il, San-Francisco l'adresse

des Samoans et le
«

colonelStelnbergor.

Un code de lois

de la

paix

qui

continua à être

dant l'année 1874

.

.!lIais

avait ét.é écrit dès la conclusion

appliqué tant bien que mal pen­
éprouvait beaucoup de peine à

on

prescriptions.

respecter les

faire

eu

EUROPÉENS

LES

Comme

chaque

chef

règlement à sa guise, il en résultait que nous
n'étions guère gouvernés que par l'arbitraire et selon le ca­
price de chaque juge du district.

interprétait

ce

.

intrigues des partis se réveillèrent aussi vives que
Le jour de Noël, les presbytériens, qui ne cé­
le
lèbrent pas'
jour de la naissance de Notre-Seigneur, fai­
«

Les

par le

passé.

saient

un

coup

d'État.

Ils nommaient à la fois deux rois

de leur secte, l'un de la famille des :.\Ialiétoa et l'autre de la

famille des 'I'ubua. Ce double choix avait pour but de
cilier tous les
le

partis

prétendant-le .plus

dire du

et surtout

d'éliminer le ehef

con­

Matoafa,

autorisé de la famille des Tubua. Au
il aurait réuni tous les

suffrages,
catholique. Ce coup d'État ruinait les
prétentions des princes des deux familles royales qui avaient
appartenu au grand parti à l'époque de la guerre. 'I'rois
ministres presbytériens anglais essayèrent d'entourer d'un
peu de prestige les rois leurs créatures, en figurant un saere
solennel, mais le peuple tourna la chose en ridicule. Le
pays était mécontent de ce coup d'État de la minorité. Le
grand nombre,

s'il n'avait pas été

grand parti parlait déjà de reprendre les-armes. De l'aveu
des principaux chefs, des hostilités ouvertes allaient éclater,
lorsqu'un événement inattendu fit avorter tous ces projets
de guerre.

1875, le steamer américain Tuscal'ora
port d'Apia, ramenant le colonel Steinberger et
son beau-frère M. Blake. On débarqua du Tuscaro1'a cinq
pièces d'artillerie de campagne, une mitrailleuse, une cen«

Le

abordait

1er avril

au

�EN

taine de fusils

rayés,
l'Amérique
Quelques jours après,
d'une petite chaloupe
etc.,

qne

offrait
un

199

OCÉANIE.

d'abondantes

munitions,

des

habits,

gouvernement samoan.
le,
Peerless, arriv'ait suivi
yacht,
au

à vapeur, qui promena. les curieux
dans le port. Les chefs furent d'abord effrayés de tous ces
cadeaux. Toutes ces choses nouvelles leur firent un peu

perdre la tête. Quelques-uns manifestèrent leurs craintes,
mais l'engouement de la multitude triompha de leurs ap­
préhensions. On fixa un jour pour la réception officielle de
M. Steinberger. Ce jour-là, toute la population se rassembla;
le commandant Eben présenta le délégué des États-Unis aux

gouvernement samoan. Une lettre
États-Unis fut lue en présence de tout

chefs du
des

Président déclare qu'il acquiesce
envoie 1\1.

«

Steinlierger

à établir

cité,

un

pour les

constitution et fit

clamé par

aider,

se

comme

élire,

le 27

mai,

un

ils l'ont solli­

roi

tous les Samoans et salué par les

Quelques jours après,
port d'Apia.
Notre

peuple. Le
chefs, et leur

mit aussitôt à l'œuvre. Il dressa

corvette.

«

désir des

gouvernement.

Le colonel américain

une

au

du Président
le

nouveau

le

Tuscaro1'a

roi est Maliétoa ler.

qui

fut

canons

ac­

de la

quittait le

La constitution

roi pour quatre ans. Ce temps éçoulé un
qu'il
descendant de. la famille des Tupua occupera le trône pour

déclare

sera

période égale de quatre ans. Cette royauté n'est, au
fond, qu'une présidence héréditaire dans deux familles.
une

»

Le

règne

sons-nous

de Maliétoa dura peu; il fut renversé

pouvoir ayant passé aux
Pulctua, qui furent
les puissances étrangères, l'Allemagne con­
de février 1879, un traité de paix avec «Leurs

dans

mains de deux
reconnus

clut,

au

par

mois

et, li­

l'Exploration l,

partis,

le

la Taïmoa et la

1. Numéros du 7 décembre 1879 et du 15 avril 1880.

�200

LES

EUROPÉENS

Excellences les membres de la
vernement des îles Samoa

avaient

conclu,

de leur

».

côté,

Taïmoa, représentant le gou­
Dès 1878, les États-Unis
une

convention

avec

les îles

Samoa.

conséquences en furent, pour l'un et l'autre de ces
que l'Amérique réclama le port de Pagopago,
dans l'île de Tutuïla, et l'Allemagne celui d'Apia. Une
station pour un dépôt de charbon leur fut donnée dans les
environs, à Saluafata. Jusqu'alors, l'Angleterre n'avait pas
conclu de traité. C'est la présence de son agent à Apia qui
aurait inspiré aux Américains la crainte de voir le port de
Pagopago leur échapper, et c'est à la suite d'intrigues réci­
"

Les

deux

pays,

proques qu'une lutte a éclaté entre la Taïmoa et le
du roi Maliétoa qui l'a emporté.

journaux de Berlin, reproduisant des informations
Hamburger Correspondent, constatent le fait que la pro­

"

du

parti

Les

clamation des lois fondamentales des îles Samoa et l'élection
de Maliétoa

comme

23 décembre

marck,

rade

en

l'archipel

roi à vie de cet

1879, à bord de la

d'Apia.

Les

archipel

délégués

des

eu

lieu,

le

sept provinces de

avaient choisi le navire allemand

et la double

ont

corvette allemande Bie­

cérémonie s'est

comme

terrain

présence
du capitaine de frégate Zembsch, consul général d'Alle­
magne aux îles Samoa. Après cette solennité, le Bismarck
a tiré une salve de vingt et un coups de canon.
Les îles Samoa auront un parlement composé d'une
chambre haute et d'une chambre basse, représentées, dans
l'intervalle des sessions, par une commission de perma­
nence qui aidera le roi à porter le poids des affaires. Une
clause importante des lois fondamentales pour les résidents
étrangers, c'est que les demandes et les griefs de ceux-ci
seront soumis directement au roi par les consuls des parties
neutre,

«

intéressées.

accomplie

en

�EN
«

Le roi Maliétoa

cembre,

en

présence

a

OCÉANIE

passé

ses

du consul

troupes

dans

le 28 dé­
et des

qui occupaient des

premier acte du roi a été de conclure un traité d'a­
l'Angleterre, et de donner à ce pays une station
un dépôt de charbon et un dock pour sa flotte, mais
une partie de l'île autre que l'endroit choisi par les

Le

mitié
pour

en revue

générai d'Allemagne

marins des navires de guerre allemands,
places d'honneur à côté du souverain.
e

201

••

avec

Américains.

»

IV.
Les Wallis et les Gambiers.

Le 1er

juillet la Mégère quittait le port d'Apia.
jours d'une rapide traversée nous re­

deux

Après
connaissions, le 3
chipel des Wallis,

matin, l'île d'Uvea, de l'arquelques heures après nous
laissions tomber l'ancre dans le havre intérieur, au
mouillage de Mata-utu, en face du village de ce
nom, que la foi de la reine Amélie a changé en
au

,

et

1

celui de

Regina-Spei, depuis qu'elle

en

a

fait

sa

résidence habituelle.

grande lI), a dit Gœthe.
parole profonde ne s'est mieux
l'archipel des Wallis; nulle part
elle n'a produit de plus rapides transformations dans
les esprits qui en ont subi la salutaire influence.
c

La force douce

Nulle part cette
vérifiée que dans

,

est

�202

'l'histoire

Elle résume
rêt i elle

à

Ce

catholicisme.

d'Énos.

JUgl'

qu'on

ces

îles et

peut-être

quelque temps
population des

sait comment la
au

offrira

nous

d'arrêter

de

l'état actuel de la

explique

titre,

ce

digne

-

EUROPÉENS

LES

de

population qui,

un

sujet d'étude

notre attention. On

Wallis

fut l'œuvre

L'histoire

forme I'inté,

en

cette

sc

convertit
de

personnelle
conversion,

telle

la retrouve dans les lettres des missionnaires

et dans les

rapports des commandants de

nos

navires

de guerre,
du moyen

semble, en plein XIX· siècle, une légende
âge. Pour expliquer cette étonnante ré­
volution, tOUI'l, en effet, ont recours à l'intervention
de causes surnaturelles. En réalité, elle est l'œuvre
de cette force toute-puissante, mais purement hu­
maine, d'une volonté énergique réglée par la bonté
qui ne nous étonné que parce qu'elle est trop rare:
Sut la trame uniforme de
détachent distinctes

apôtre qui
celle

en

d'un

d'ambitions

est le

jeune

ces

à côté

principal
chef

récits deux

de

celle

figures

se

de l'ardent

personnage. L'une est

inquiet, mécontent, plein

secrètes et mal

contenues, voulant à

prix les réaliser i l'autre est celle d'une jeune
fille, ou plutôt une enfant, douce, humble et patiente

tout

au

dehors,

mais

au

fond

énergique

et

résolue, qu'é­

murent les souffrances du

et

qui s'éprit
n'effraye,

rien

courageux missionnaire,
lui
d'une'
de ces affections que
pour
d'un de ces dévouements que rien ne

lasse. Plus d'une

fois,

aux

risques

de

sa

propre

vie,

�EN

OCÉANIE.

,

203

jours du vaillant prêtre que 'tant de
périls menaçaient. Aux heures d'angoisses et cle
désespérance, elle lui fut cet appui dont les esprits
les plus fortement trempés ont peut-être besoin pour
ne pas s'avouer vaincus. Le nom de
Touhangahala,
le jeune chef, qui le premier sembla croire au mis­
sionnaire, tient plus de place dans ces récits que
celui de la jeune Amélie; mais tous deux contri­
buèrent également au triomphe' rapide des idées
elle

sauva

les

chrétiennes dans

ce

milieu où tout leur était hostile.

qu'à ses ambitions vulgaires
nouvelle; cette conversion ne
fut pour lui qu'un moyen politique, et il n'ycon­
forma que bien plus tard sa vie privée; mais son
exemple entraîna le village de Mua, dont il était le
chef, et ses nombreux partisans dans l'île. Tous,
dès lors, furent clans la main de l'évêque. Amélie,
nièce du roi Lavelua, inclina d'abord son cœur à la
clémence, et le christianisme fut toléré. Sa mère,
qu'elle avait convertie, monta sur le trône, et l'œu­
vre des missionnaires fut assurée.
Aujourd'hui elle
a
succédé à sa mère; toujours pieuse, toujours
dévouée à cette religion qui charma sa
pr�mière
enfance, aux hommes qui en sont pour elle les
représentants sacrés, elle leur a remis son autorité

Touhangahala
en

n'obéit

embrassant la foi

tout

entière,

et

les Wallis sont devenus

une

colonie

catholique.
On

a

dit que

l'esprit

humain

ne

se

répète

pas;

�204

LES

EUROPÉENS

que bien différentes des forces physiques, les idées,
ces forces morales et intellectuelles, ne produisent
pa� toujours les mêmes résultats. C'est que souvent
leur influence est profondément modifiée par celle
de causes d'un ordre tout différent, et dont l'action
montre que par le

ne se

progrès

des aimées. Les

Wallis et les Gambiers offrent dans leur situation
actuelle

S'il est,

une

preuve convaincante de cette

vérité.

lié dans

effet,
système philosophique
parties par les règles d'une puissante
logique qui puisse prétendre ici-bas à l'unité et à
l'immutabilité, c'est certainement le dogme catho­
lique tel qu'il a été élaboré par les plus puissants
génies dans une lente succession de plus de dix­
huit siècles, tel surtout qu'il est accepté par ces
esprits pleins d'ardeur et de soumission à la fois qui
se vouent aux rudes labeurs de
l'apostolat. Si, de
on
affirmer
ces
hommes
sont l'expres­
que
plus,
peut
sion la plus complète de ce système, non-seulement
dans les principes abstraits sur lesquels il est fondé,
mais surtout dans les règles qui en ont été dé­
duites pour la vie pratique, il s'ensuit que ces règles
toutes

sont

en

un

ses

les mêmes dans le monde entier. II serait

donc tout naturel de croire que les Wallis et les
.
Gambiers, pures colonies catholiques, fondées à la
.

même

époque

dans les

populations

d'une même

race, arrivées à ce moment au même degré de
civilisation, doivent avoir marché parallèlement

•

�l'une à

l'autre,

et que,

205

OCÉANIE.

EN

parties du même point, elles
développement, comme

doivent avoir atteint le même
être réservées

pourtant,

et

un

au

même 'avenir. Il n'en est rien

rapide

examen

fait reconnaître

en

elles les différences les

plus profondes.
Quand, après avoir doublé le cap Horn, on s'a­
vance dans le
Pacifique, en le remontant au N.-O.,
vers les archipels
polynésiens, les premières terres
qui apparaissent sont les îles rocheuses de Maga­
reva, sentinelles avancées de l'archipel Dangereux
ou des Pomotou 1. Les îles basses de cet archipel
appa­
raissent ensuite comme autant de jalons de la route
qui de Magareva conduit à Taïti, longtemps la reine
de ces régions, reine charmante et gracieuse, bien
faite pour enchanter les voyageurs par la beauté
changeante de ses paysages, mais non pour séduire

hommes à

l'esprit pratique, aux vues positives,
qui s'inquiètent avant toute chose des moyens de
s'enrichir. Ni Taïti et ses vassales les Pomotou, ni
Magareva et les rochers stériles qui forment l'archi­
pel des Gambiers ne répondent il; de tels désirs.
Cependant, lorsque le, pavillon de la France fut
déployé sur ces îles, quelques aventuriers, entraînés
par le mouvement qui se fit autour d'elles, vinrent
ces

y tenter la fortune. Les Gambiers
1. Une décision

l'archipel

a

prise

pour favoriser les

rait changer officiellement

celui de Tuamotou

prétentions

ce nom

(lointaines). (Annuaire

avaient, disait-on,
des habitants de

de Pomotou

àe Tahiti, p.

lOS.)

(conquise)

eu

�206

LES

d'abondantes
ques -uns

pêcheries

d'entre

ces

de

nacre

perles; quel­

aux

profits;

Gambiers

mais aussi iL

furent-ils admis! Il est vrai que

conditions, très-restrictives,

gouvernement seul des

catholiques,

et de

s'établirent

cette source de

exploiter
quelles conditions

pour

(lUX

EUROPÉENS

n'émanaient pas du

Gambiers,

des missionnaires

si l'on veut, mais avaient été d'abord

édictées par le commandant en chef de nos établis­
sements océaniens. Ces restrictions n'en prouvent
pas moins la défiance

très-légitime qu'inspirait à ce
fonctionnaire éminent, qu'inspire en général le ca­
r�ctère de ceux de nos nationaux qu'on rencontre
loin de France. Elles ont surtout en vue cel'! esprits
indociles à toute règle, frondeurs, mécontents de
tout, même quand leurs entreprises réussissent, tou­
jours prêts quand elles échouent, à rejeter suI.: d'au­
tres la responsabilité de leurs échecs. Cela pouvait
être vrai il y a trente ans, et s'il n'est que juste de
reconnaître que depuis cette époque une telle ap­
préciation ne saurait être générale, combien alors
souffrait-elle d'exceptions? Juste peut. être ce qu'il
en fallait
pour confirmer la règle. Quoi qu'il en soit,
ceux de nos
compatriotes qui s'établirent aux Garn.
biers semblent avoir appartenu à cette grande catégo­
rie. Ils eurent le malheur de ne pas réussir, et ce fut
par leurs seules fautes; alors ils accusèrent, suivant
leur coutume, le pays, hommes et choses, qui trompait
leurs espérances. Ce pays était sous l'influence des

�EN

207

OCÉANIE.

missionnaires, et ils accusèrent les missionnaires.
Ce fut leur avidité, le monopole commercial qu'ils
exerçaient au profit de leur congrégation, qui avait
nécessairement causé leur ruine. Les règles de la
société dans laquelle ils étaient venus vivre, et
qu'ils connaissaient d'avance, étaient celles d'une
société religieuse; elles imposaient un frein à leurs
passions, ils attaquèrent violemment ces règles. Elles
avaient le tort de vouloir empêcher, et les lois
avaient celui de punir l'ivrognerie, la débauche, la
séduction et l'adultère, et ils crièrent au fanatisme
religieux, à l'intolérance monacale. Enfin, les tribu­

lesquels ils s'étaient souvent
assis comme juges, repoussèrent certaines de leurs
prétentions spoliatrices, et après avoir accepté leur
juridiction, ils en récusèrent les arrêts, en appelè­
rent aux tribunaux de 'I'aïti, et crièrent plus fort
que jamais à l'oppression et à la tyrannie.
naux

du pays, dans

Il était bien difficile que cette conduite des seuls
Européens établis au milieu d'eux n'eût pas sur

l'esprit

des

Magaréviens

une

action

dissolvante.

Leurs croyances religieuses, leur foi sincère, n'en
furent pas ébranlées, tout l'atteste; mais leur con­
fiance dans le

système purement

vernement, mise

à

une

humain du gou­

aussi redoutable

épreuve, n'en

peut-être pas intacte. Les cruelles maladies
vers cette
époque, vinrent frapper la population,

sortit

qui,

le trouble

qu'elles jetèrent

dans toutes les

familles,

�208

LES

EUROPÉENS

laissèrent pas que de fortifier les doutes que leur
suggéraient et la conduite et les paroles des Euro­

ne

péens. Ces maladies, cette décadence de la popula­
tion, succédant à tant d'espérances avortées, n'é­
taient-elles
comme le prétendaient ces derniers,
�as,
les conséquences de l'isolement systématique auquel
les missionnaires les condamnaient? Si les chefs

suppositions, elles furent certaine­
ment accueillies pal' quelques esprits plus intelli­
gents, ou, si l'on veut plus inquiets: de là une cer­
taine impatience bien naturelle, un certain élan
vers une vie plus active,
que révèlent des faits dont
de
il est impossible
nier la signification. Je veux
tentatives
.de
pour fuir à Taïti sur des chalou­
parler
pes à demi pontées. Ce sont là des symptômes carac­
téristiques des nouvelles dispositions des esprits; ils
n'ont pu échapper à la surveillance des missionnai­
res, qui sont bien loin d'ailleurs de les récuser; mais
peuvent-ils y satisfaire? Ici se montre la plus grande
des difficultés de leur situation exceptionnelle à
tant d'égards, et cette difficulté n'est pas d'un ordre
moral ou religieux; elle est indépendante de toutes
les idées particulières à des prêtres catholiques, et
découle de ce qu'il y a de plus fatal et de plus maté­
tériel au monde: la constitution géologique, l'isole­
lement géographique' de l'archipel, deux causes
auxquelles déjà nous avons attribué la dégénéres­
cence, la mortalité de la population, et qui n'auront

repoussèrent

ces

,

.

�eu

pas

que

îles,

ces

ce

seul effet

déplorable

du

sol,

sur

pouvaient trouver,

soit dans

ceux

l'avenir de

�

autrefois si heureuses.

Si les GamLiers

produits

209

OCÉANIE.

EN

soit dans les

d'une industrie

quel­

conque, les éléments de cette vie active que récla­
ment les tendances Douvelles qui se manifestent
dans

l'esprit

de leurs

habitants,

rien

ne

serait

plus

facile que de les satisfaire, et la prudence la plus
vulgaire, à défaut de justice, l'imposerait aux mis­

sionnaires, véritables chefs de l'archipel. La popu­
lation, émancipée d'une tutelle dont elle semble
la

sévérité, se mêlerait davantage au mou­
vement général de ces sociétés modernes dont elle a
déjà la foi religieuse, et, dans des conditions plus
ou moins favorables, poursuivrait son
développement
éléments
mais
de
tels
manquent à cette
intégral;
population, et nul intérêt réel n'appelle dans ces
îles l'es étrangers, que le système actuel, prétend-on,
accuser

repousse seul loin d'elles.
Les Gambiers ne sont

stériles, produisant
qui du pied de

rées

à

peine,

ces

effet que des rochers
dans les vallées resser­

en

rochers s'étendent

au

rivage

de la mer, les denrées nécessaires à la nourriture de

population. L'unique industrie est la pêche de la
et dés huîtres perlières; encore les revenus
aléatoires en diminuent-ils chaque jour, et les pro­

la

nacre

duits

les

ne

suffisent pas

plus heureuses,
AUBE.

'"

.

..---

-

..

au

même, dans les circonstances

chargement

d'un seul navire.
14

�219

EUROPÉENS

LES

Dès lors

espérer une immigration aux Gambiers, ou
l'établissement, qui la provoquerait là comme partout,
de nombreux négociants européens, ne serait-ce
pas une .rêverie chimérique? Accuser de l'isolement

auquel

les condamne

sionnaires

qui,

un

état de choses fatal les mis­

dans leur intérêt

vouloir. que le

même,
et le

ne

peuvent

bien-être des

développement
populations qu'ils dominent, et qui meurent dans
leurs mains, n'est-ce pas se méprendre grossièrement
des îles aussi pauvres,
plus déshéritées que les Gambiers, s'élever à une
prospérité réelle, comme l'île Saint-Vincent, du cap
sur

la réalité? Mais

Vert. Le hasard

qui

a

placé

cet

commerciales

grandes
prospérité.
routes

on a vu

'cette

archipel

�u

monde

Les îles Gambiers

sur une
a

des

seul créé

peuvent-elles

rêver cette heureuse chance? Sans doute elles éclai­

la route du cap Horn, de l'Amérique du Sud en
Océanie, mais avec la vapeur, qui fit la fortune de

rent

Saint-Vincent, cette route est chaque jour aban­
donnée. Quand la Royal mail Company entretenait
une ligne de Panama en Australie, le
point de relâ­
che de ses paquebots fut choisi à Rapa, 400 lieues

plus

à l'Ouest. Le sort des Gambiers semble donc

le peu de bruit qui s'est fait autour d'elles va
s'éteignant, la population de ces îles végétera pro­

écrit,

blement

quelques

peur dont rien

disparaîtra

ne

pour

années

encore

dans l'état de tor­

semble devoir la

toujours.

retirer, puis

elle

�EN

211

OCÉANIE.

Bien différents

apparaissent et l'état actuel des
qui leur semble réservé.
L'archipel ou plutôt le groupe des Wallis, qui
doit ce nom à l'illustre navigateur qui le découvrit
en
1767, est situé par le 12" degré de latitude sud
et le 179" degré de latitude occidentale de Paris. Il
se compose d'une île centrale, Uvea,
d'origine volca­
et
d'une
série
d'îlots
nique,'
madréporiques jetés en
cercle autour de l'île centrale, reliés entre eux par
une ceinture à
peine interrompue de récifs. Si les
Gambiers, ou, ponr mieux dire, si Magareva est une
miniature de Taïti dont elle a les aspects pittores­
ques, Uvea rappelle par ses contours extérieurs, où
rien n'est heurté, et surtout par l'universelle fécon­
dité du sol, l'archipel des Samoa; elle n'en est d'ail­
leurs séparée que par moins de 80 lieues, et semble
en être le
prolongement. Sur la carte, Uvea affecte
la forme d'un cercle régulier; vue du large, elle
justifie la vieille, mais charmante comparaison d'une
Wallis et l'avenir

corbeille de verdure s'élevant

au

milieu des flots.

Trois chaînes de collines d'une hauteur moyenne
de 200 mètres s'élèvent en pentes douces, couvertes
d'une riche
attestent

lacs,

végétation

où

déjà

de vastes clairières

çà et là le travail de l'homme. Deux

dont les bassins sont

grands

les cratères de

peut-être
éteints, servent de réservoir aux eaux inté­
rieures qui partout jaillissent et serpentent aux
flancs des collines avant de se jeter à la mer. Toutes
volcants

.��

�_.

--""" __ .L

�212

LES

EUROPÉENS

les

productions des Samoa s'y retrouvent avec la
même abondance, et les essais pour y introduire le
caféier, la canne à sucre, le coton, ont donné les
mêmes résultats favorables. La superficie de l'île est
de 2,500 hectares d'un sol partout également fertile.
O'est beaucoup pour la population, qui s'élève à
�,500 âmes, Aussi les terres situées autour des vil­
lages, sur le bord de la mer, sont-elles seules régu­
lièrement culivées. La population peut donc se
développer à l'aise, sans redouter même les consé­
quences d'une immigration qui pourrait en tripler
le chiffre, d'autant plus qu'aux ressources d'Uvea se
joignent celles des îlots madréporiques, couronnés
de cocotiers, et celles sans nombre de la mer, ou
même, sans s'exposer au large, du vaste et tranquille
bassin que les récifs forment autour d'Uvéa.
Malgré les relations presque constantes que les
Wallisiens entretiennent avec les Futuna, les Sa­

Tonga-Tabou et les Fidji, ces îles ont échappé
jusqu'à ce jour à l'invasion des Européens, déjà si
nombreux dans ce dernier archipel. Oela tient à
diverses causes: leur fertilité, leurs richesses, ne
peuvent être soupçonnées qu'autant qu'on pénètre
dans les îles mêmes, et, outre qu'elles ne sont pas
sur le courant direct de
l'émigration australienne,
dirigée des grandes colonies anglaises vers 'I'aïti, la
moa,

seule passe
aux

ouverte

mouillages

aux

navires à voiles

et conduisant

intérieurs offre de sérieuses diffi-

�EN

•

OCÉANIE.

cultés, Les vents alizés soufflent dans

213

direction

une

constante et directement

presque toujours
celle de la passe. Plusieurs
corvette

navires,

française l'Embuscade,

se

opposée

à

entre autres la
sont échoués

en

la franchissant. Aussi les baleiniers n'ont fait que de
rares
apparitions dans l'archipel, et encore en se te­
nant

en

leurs

dehors des récifs.

équipages

se

qUe
des aventuriers

Or, l'on sait que c'est dans
recrutait autrefois la grande

qu'on rencontrait en Océanie.
Néanmoins, cinq Européens vivent à Uvea, ignorés
depuis plus de trente ans. Avant même la conversion
de la population au catholicisme, ils s'étaient établis
masse

au
son

milieu d'elle. Ils

esprit

et

reconnaître,

ses

se

sont si bien identifiés

habitudes

qu'il

avec

est difficile de les

à moins que dans certaines circonstances

exceptionnelles ils ne revêtent les étranges costumes
européens qu'ils conservent comme un souvenir de
leur jeunesse et de leur patrie. Bien que de natio­
nalités différentes (on compte deux Anglais, un Por­
tugais, un Français et un Allemand), ils sont tous
catholiques et catholiques fervents Presque tous
d'ailleurs souffrent cruellement d'une maladie qui
s'attaque aux Européens vivant de la vie des Indiens:
l'éléphantiasis, qui semble une conséquence obligée
du régime peu fortifiant, de la diète uniforme de ces
populations. Le retour aux habitudes de la vie euro­
péenne suffit en effet pour faire disparaître le mal,
ou tout au moins pour
en,arrêter le développement.
..

.

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...

---

...

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.....

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...... -

....

�

-

_

�•

214

LES

Ainsi transformés

EUROPÉENS

moral, rudement éprouvés par
physiques, usés par l'âge, ces hommes
semblent être, dans la phase nouvelle que traversent
la plupart de ces archipels, les derniers représentants
d'une époque déjà loin de nous, celle où l'Océanie
n'était qu'un champ d'aventures que parcouraient
les voyageurs et les marins, mais où nul ne son­
geait à se fixer, en dehors des missionnaires et des
hommes qu'un crime avait mis au ban de la civi­
au

les souffrances

lisation.

plus aujourd'hui les entraînements
qui poussent les nouveaux pionniers européens vers
les archipels de la Polynésie. La découverte des
Tels

sont

ne

riches terrains aurifères de la Californie et de l'Aus­

tralie,
a

sans

compter l'esprit général

de notre

époque,
passions. S'enrichir pour retour­
Europe.: voilà lé seul but que pour­

surexcité d'autres

ner

briller

en

suivent tous

ces

déclassés de

nos

sociétés vieillies

que l'on rencontre sur ce nouveau théâtre ouvert à
leurs convoitises. Ce but, ils y marchent dans le
monde

entier, chacun

suivant le

génie

de

sa

propre

Anglais et
par les
labeurs persévérants du colon et du planteur; les
Américains du Nord par leurs expéditions maritimes
et la patiente activité dont ils fouillent les marchés
les plus ignorés pour les exploiter à leur profit; nos
compatriotes, sauf de bien rares, mais très-honorables
exceptions, par des entreprises de tout genre, tentanation

._

:

les

les Allemands

•

�.

215

OCÉANIE.

EN

tives presque toujours avortées, parce que, mal conçues le plus souvent ou bien exigeant avant tout de
la suite et de la

persévérance, elles ne peuvent être
esprits changeants,' incapa­
bles d'attendre avec patience les résultats lents et

menées à bien par des

assurés du travail. Ceci est du moins la triste im­

pression que nous ont laissée nos longues courses.
Qu'il nous soit permis d'esquisser rapidement le
portrait et l'odyssée de l'un des deux seuls compa­
triotes que
mense

nous avons vus

région

de

à l'œuvre dans cette im­

l'Océanie,

en

dehors toutefois de

Taïti et des Sandwich. Les détails
vent du reste ici leur

place

qu'on va lire

trou­

naturelle.

été pour les Wallis ce que furent aux
Gambiers ceux de nos compatriotes dont nous avons

M. D

...

a

dit l'action fâcheuse, à
de

nos

yeux du

et si cette

moins,

action

sur

la

Wallis

îles,
puissante, cela tient à des circons­
tances particulières i mais les principes, les idées,
les passions en jeu, étaient évidemment les mêmes.
M. D
appartient à une famille très-honorable. Son
père était capitaine du premier empire. Après quel­
prospérité

ces

aux

n'a pu être aussi

...

ques tentatives sans succès dans divers ports de
l'Amérique du Sud, il alla s'établir à Taïti, où il ne

semble pas avoir été plus heureux. L'occupation de
la Nouvelle-Calédonie lui parut une occasion favo­

rable. Il réalisa tant bien que malles débris de

fortune,

et

partit

sur

une

petite goelette

_____ ....-,

-

..

",.-�

sa

pour la

-

•• �--

,-.I.,..

�.',;..�

�216

EUROPÉENS

LES

Nouvelle-Calédonie_ A Vavao, il fit

naufrage par
pilote indigène, perdit sa goëlette, et
réclama comme réparation du dommage que lui avait
causé l'impéritie du pilote tongien une indemnité
assez considérable. Le roi
George, de Tonga, se hâta
de la lui faire payer, mais à la condition qu'il quit­
terait immédiatement ses États pour n'y plus revenir.
Avec sa vieille expérience, le roi. ne se souciait pas
d'avoir affaire aux navires de guerre européens.
M. D
poussé par le hasard, arriva aux Wallis
l'intention
avec
d'y construire un navire et de gagner
ensuite la Nouvelle-Calédonie; néanmoins, il vivait
à Uvea depuis plus de neuf ans.
Pen�ant les pre­
mières années, il entretint les meilleures relations
avec les missionnaires;
puis il agita le pays au
point que la reine Amélie dut nous demander pro­
du

la faute
.

...

,

tection contre cet hôte incommode dans

une

lettre

qui accuse d'une façon naïve l'impuissance de ces
petits souverains insulaires. Il suffira d'en citer
quelques fragments:
Regina-Speï,

Je

vous

présente

mon

à

la

et le

visiter dans

il y

a

Mégère,

que les relations

plus!
Soyez

-----"----

le bienvenu,

juillet 1869.

amitié à. vous, commandant de la

corvette

française
plaisir de me

&lt;1

avec

qui me faites l'honneur
petit État. Que de temps

vous

mon

nos amis de France n'existent

Venez, je

vous en

prie,

me

prêter as-

�217

OCÉANIE.

EN

sîstance dans les divers embarras

qui

sujet des Européens qui viennent

vivre

mère Falakika

fait tous

a

me

préoccupent

sous mes

au

lois. Ma

efforts pour renvoyer de

ses

sa

qui refusait de lui obéir. Loin de partir, il a
toujours persisté à mettre plus d'entraves à son gouverne­
terre M. D

...

,

ment.

Le mal venait de
le

il

transporter;

même:

Si

ce

anglais refusaient de
aujourd'hui il me dit à moi­

que les marins

s'entêtait,

et

je laisse mes �archandises,
responsable.
Or, je vous
assure, commandant, que jene veux point répondre de ses
effets. Je me souviens trop bien de vingt tonneaux d'huile
«

dont

que

«

vous me
serez

vous

renvoyez,

vous-même

»

de payer aux Anglais, pour des avaries
faudrait pas même parler

nous venons

dont il

ne

...

Commandant, veuillez m'obliger en exigeant vous-même
le 'départ de cet homme. Nous avons entendu dire qu'il est'
réclamé à Taïti pour dettes; s'il en est ainsi, veuillez être
agréable aux 'créanciers, et à moi me rendre un service
Il a. compromis mon île auprès d'un navire anglais au
...

.

point

de faillir y susciter la guerre; heureusement le

mandant de

navire

ce

a

bien voulu

ne

com­

pas faire droit à

ses

.inainuatious calomnieuses.
JI

a

dans

refusé,

d'huile à

plusieurs

mère Falakika ,

ma

occasions,
sous

son

gouvernement était défectueux. Il

des

ménages

met

pal'

ses

rapports

1e trouble entre les

il met le trouble entre
Il construit

ropéen

on

raison des

ne

un

avec

met le

mes

que

désordre dans

des femmes mariées

Européens qui

navire,

de payer le droit

prétexte, disait-il,

habitent

ma

...

Il

terre;

sujets.
et

peut détourner

prétend
un

que dans le droit

homme de

son

travail

eu­

en

pertes qui

qu'il y a je
chantier, et

ne

il

s'ensuivraicnt ; or, je dois vous dire
sais combien de temps que ce navire est en

ne

�nit jamais.

______ .,,--

......• .__.,.&lt;f'_.�_

... 4'

.........

'-�"""'''r''",

.....

'"

.... ".." ..

I

..

�

••

�218
Autant

LES

qu'il peut

EUPOPÉENS

avoir d'eau-de-vie à

disposition, il
femmes,
qui est un tapote
de ma mère Falakika, ce qui

fait enivrer les hommes et les
de

sa

ce

père Jean-Baptiste et
également le mien.
Je suis honteuse des reproches qui me sont adressés par
les Européens, qui me disent que je suis délaissée par la
France, que la France n'a plus d'amitié pour moi, moi qui
ai appris à l'aimer lorsque je:U'étais encore qu'une jeune
mon

est

fille.

des côtés les

plus

sérieux de la situation des Wallis. Comment

com­

Ces doléances révèlent

prendre,

en

effet,

que si

un

longtemps

un

étranger

ait

pu braver l'autorité du pays qui lui avait donné
asile? Il y a plus, comment se fait-il que. la présence
si peu honorables soit une crainte
missionnaires?
Tout cela ne montre-t-il
pour les
pas que ce sont là des sociétés mal réglées, des

de

personnages

pouvoirs mal assis, flottant entre la faiblesse et
l'arbitraire, et qui en ont tous les inconvénients?
Partout en Europe il se rencontre des esprits in­
quiets, parlant sans cesse du droit qu'ils méconnais­
sent, réclamant au nom de prétendus intérêts qu'ils
disent sacrifiés injustement; mais partout il y a des
pour décider de la valeur de leurs
des lois que chacun doit connaître, aux­

.tribunaux

plaintes,
quelles chacun est tenu d'obéir, Aux Wallis, malgré
vingt ans de souveraineté réelle des missionnaires,

rien de tout cela ;' ni lois écrites et connues, ni tri-

�EN

219

OCÉANIE.

bunaux pour les appliquer. Qu'en résulte-t-il ? Pour
les affaires intérieures, c'est la reine qui décide

d'après son bon sens, d'après ses notions de justice,
d'après celles de ses conseillers, c'est-à-dire de
prêtres s'inspirant avant tout de leurs opinions reli­
gieuses, inspirations que peuvent à bon droit récuser
et les capitaines des navires marchands qui fréquen­
tent l'archipel, lesquels sont presque tous protestants,
et les francs-maçons, comme notre
compatriote
M. D
Dans -Ies affaires extérieures, c'est-à-dire
...

dans les relations
de guerre,

écrite,

en

les

enquête

les commandants des navires

officiers,

appelle.nt

notions de la
une

avec

en

l'absence de toute loi

à leur bon sens, à leurs propres

justice, prennent
forcément

leur décision

insuffisante,

et

après
imposent

décision. Dans les deux cas, les résultats sont
identiquement les mêmes. L'arrêt prononcé, fût-il
cette

plus juste du monde, étant l'appréciation d'un
simple individu, n'ayant pas d'autre titre au respect,
d'autre sanction morale que l'impartialité toujours
à bon droit suspecte d'un seul homme, ne satisfait,
ne
peut satisfaire qu'une seule des parties, et laisse
le

la porte ouverte à des récriminations sans fin.
Les défauts trop évidents d'une telle organisation
sociale ont
et

si

depuis longtemps frappé l'esprit

éclairé de

Mgr

d'Énos;

mais

si

juste

les remèdes

qu'ils exigent impérieusement seront-ils jamais ap­
pliqués? L'âge n'a point usé les forces du prélat;

--_.----.,.

......... -.,._

....

"

� ...'-,_

......

,

...

�220

LES

EUROPÉENS

seulement le temps ne lui manquera-t-il point? et
après lui qui continuera son œuvre? Parmi tous
ceux

qui

semblent

appelés

à lui

succéder,

aucun ne

paru avoir cette force d'esprit nécessaire pOUl'
dégager l'action purement humaine qu'ils ont à

nous a

exercer, des

préoccupations religieuses du mission­
naire et du prêtre catholique. La solitude où ils
vivent est si profonde, leur isolement du monde a
été jusqu'à ce jour si absolu, qu'il est tout naturel
que leur esprit se soit laissé envahir par le côté mys­
tique de leurs croyances. Les lis ne filent pas, et
Salomon dans toute sa gloire n'a jamais égalé leur
Cherchez d'abord la vérité, et le reste
splendeur.
«

-

Ces maximes et tant

donné par surcroît.
où
d'antres de

se

dédain du

cette loi

vous sera

l'Évangile,

»

retrouve le

même

travail, de l'effort,
supérieure de
semblent
seules
les
l'humanité,
inspirer. C'est l'éter­
nel écueil des esprits religieux qu'une lutte forcée
ne convie
plus à l'action. Marie a choisi la meilleure
et
cependant les soins de Marthe sont ils à
part,
dédaigner? Pour vulgaires qu'ils soient, ils sont
cependant indispensables. Aux Wallis surtout, il est
bien temps que cette vérité soit comprise. Si ces îles
ont pu jusqu'à ce jour, grâce à des circonstances
exceptionnelles, échapper au mouvement qui s'ac­
complit autour d'elles, l'heure approche où leur soli­
tude va être troublée, où elles devront sortir forcé­
ment de leur isolement; voilà que des Fidji le flot
-

�221

OCÉANIE.

EN

émigrants européens gronde à leurs portes. Déjà
Weber, le riche marchand d'Apia, le consul de
la Confédération allemande, a triomphé des résis­
tanc�s de la reine: à défaut des terres qu'il deman­
dait, des fermes qu'il voulait établir sur le modèle
de celle d'Opoulou, il a fondé un comptoir com­
des

M.

mercial à Mua. Le coin

l'arbre,

la brèche

une

une

fois enfoncé

fois faite à la

au cœur

muraille,

de

com­

bien faudra-t-il de temps pour que l'arbre soit abattu,
pour que la muraille soit renversés? Les mission­

catholiques ont-ils à redouter un tel avenir?
manière, si, comprenant le rôle auquel ils
sont appelés, ils se mettent à la tête du mouvement,
non pour le contrarier, mais
pour diriger l'essor des
vers les destinées
auxquelles ce mouve­
populations
ment les pousse. Ces populations ont conservé l'es­
prit aventureux qui les a mêlées autrefois à toutes les
révolutions des archipels voisins, et dont on retrouve
les traces jusqu'aux îles lointaines de la Nouvelle­
Calédonie, Peuvent-elles plus longtemps rester dans
cette immobilité à laquelle voudrait 'les condamner
un
système hostile à l'émigration européenne? L'ar­
deur religieuse de la génération qui se livra aux
missionnaires après. les avoir longtemps combattus
n'anime pas les générations nouvelles. Leurs
croyances sont aussi profondes, aussi sincères;
naires

D'aucune

mais elles n'ont pas, elles ne peuvent avoir ce carac­
tère de lutte qui suffisait à l'activité instinctive de

�222
leurs

pères:

elles

leur. D'autres
les
ces

EUROPÉENS

LES

peuvent dès lors suffire à la
idées, ou, si l'on veut, d'autres besoins
ne

préoccupent. La civilisation européenne attire
Indiens par ses mirages souvent trompeurs. Plus

d'un écoute
matelots

avec une

ardente curiosité les récits des

viennent leur

qui
rapporter, en échange
des productions de leur île, quelques-uns des plus
grossiers produits de cette civilisation. Un des chefs
d'Uvea a vu Rome et Paris, alors qu'enfant il suivait
le commandant Marceau: avec quel enthousiasme il
en
évoque les souvenirs! J'ajouterai avec quelle
tristesse il compare l'état de
de ces grandes villes qu'il a

la vie monotone

son
un

île natale à celui

moment

à celle de

traversées,

sociétés
reprise
élé­
les
merveilleuses
européennes
compris
gances et les supériorités intellectuelles! Les symp­
tômes de ces tendances, que le temps ne peut que
développer, le mouvement des archipels voisins,
l'influence qu'il aura sur les Wallis, indiquent aux
missionnaires catholiques la voie qu'ils doivent suivre,
la seule .qui puisse assurer ces transformations immi­
nentes sans que les idées religieuses des populations
aient à en souffrir, la seule aussi qui puisse sauve­
garder leur indépendance en les préservant de
toute intervention étrangère.

qu'il

dont il

a

a

ces

�EN

OCÉANIE.

223

v.
Les

Le 9

-

r···

Fidj

i.

la mission

qui nous avait appelés
aux Wallis était complétement remplie; la
présence
de Mgr d'Énos, les sympathies de la reine pour la
France, les dispositions conciliantes de ses conseil­
lers et les chefs indigènes, tout avait contribué à
nous la rendre facile. La Mégè1'e était d'ailleurs le
premier navire de guerre qui, depuis dix-huit ans,
eût paru dans ces îles si fréquentées autrefois par
nos marrns ; aussi chacun nous priait de prolonger
notre séjour, mais le temps pressait, et le même jour
vers dix heures nous
reprenions notre course, en
route pour les Fidji, ou plutôt pour les Futuna, les
îles Horn des cartes anglaises. Ces îles; situées à
20 lieues au sud des Wallis, auxq uelles les ratta­
chent des liens sans nombre, en sont, pour ainsi dire,
une
dépendance religieuse, sinon politique. Dans les
deux archipels les mêmes causes ont produit les mêmes
effets, et aux Futuna, comme aux Wallis, on retrouve
une communauté
catholique d'autant plus fervente,
du
les
souvenirs
que
martyre du père Chanel, le pre­
mier apôtre des Futuna, survivant à la génération qui
en fut
témoin, sont encore présents à tous 1eR esprits.

'''''�,

...

·11

juillet,

...... _.

,

...

+

.....

_

............

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�

...

�

•.

�

....

__

0

�224

LES

Mais n'est-ce pas

EUROPÉENS

loi

une

psychologique, toujours

confirmée par l'histoire, que la persécution et le sang
des martyrs sont les semences lès plus fécondes et

plus longtemps durables des idées religieuses.
Terres volcaniques, montagneuses et profondé­

les

ment
mer.

leurs

ravinées, les Futuna

sont d'un accès

Parmi les havres nombreux

celui de

rivages,
les grands

comme

sûr et commode

étroit et resserré

Singavi,
européens, offre un
embarcations indigènes et

navires

aux

dans

goëlettes légères qui, partout
dent aujourd'hui à les remplacer.
par suite des relations

pels

qui

facile par
dentellent

assez

ces

abri
aux

parages, ten­

Les Futuniens ont

suivies

avec

les archi­

voisins. Ces relations suffisent à leurs besoins et

expliquent, suivant nous, l'ac­
croissement de la population, aussi marqué qu'aux
WaUis. Cette population, comme celle de ces îles,
comme celle des Samoa, semble appartenir à la
pure
race maorie; elle en a les caractères
physiques, les
et
les
défauts
la langue.
qualités,
La visite des missionnaires, parmi lesquels se
trouvait le seul prêtre indigène que Mgr d'Énos ait
cru
pouvoir ordonner jusqu'à ce jour, celle des chefs
accourus de l'intérieur au premier bruit de l'arrivée
d'un navire de guerre français, quelques réceptions
plus ou moins officielles suivies de l'inévitable Kava,
qui leur donne ce caractère, enfin la rectification
hydrographique du plan de Singavi, remplirent les
à leur activité. Elles

�225

E� OCÉANIE.

deux
Le

que nous passâmes au mouillage;
étions de nouveau sous voiles; le 13,

journées

12, nous
point du jour,

vigies signalaient le pic de
Xicopia,
Fidji; le 14, après
divers incidents, conséquences des erreurs trop nom­
au

les

sentinelle avancée des

breuses de

de

l'hydrographie

ces

notre droite les terres élevées de

atteignions,

à trois

heures,

d'écueils dont aucun n'est

mouillage

de

par

parages, laissant à

Vanua-Lébu,
une

marqué

nous

semée

route

la carte, le

sur

la côte occidentale de

Sumi-Sumi,
Enfin, le lendemain 15, après une véri­
table tempête qui pendant toute la nuit nous tint à
la cape, la lIiégè1·e laissait tomber l'ancre dans 10
port de Levuka, capitale de l'île d'Obalau,
Cette ville naissante, mais dont tout annonçait à
première vue les prochains accroissements, est le
centre de la populatioh européenne, le point de
sur

Tave-Uni.

relâche habituel des navires de guerre de toutes les
nations maritimes, la résidence des consuls étran­
gers, et aussi celle des directeurs des missions catho­
liques et protestantes; elle peut donc être regardée
comme
,

et

de

la

en

de

capitale politique

fait elle

en

résume la

Cette situation peu connue,
ignorée en France, mérite d'être

problèmes qu'elle
aujourd'hui

ment

soulève

des

Fidji;

situation à tous les points

vue.

même

l'archipel

ne

dirons

nous

étudiée;

s'adressent

seule­

plus

à la curiosité du savant

les

ou

du

voyageur: leur solution touche à des intérêts d'un
AUBE.

15

�226

LES

antre ordre. Devenue

EUROPÉENS
en

Angleterre

une

des

préoc­

sérieuses du ministère et d'une

les

plus
cupations
fraction importante

Parlement, à l'époque où
appelait, à ce titre seul, toute
notre attention.
Une majorité décisive, bien qu'ob­
tenue dans une Chambre quelque peu éclaircie,
disait le Times du 16 juin 1873, a permis à M. Glad­
stone, vendredi dernier, d'éviter une résolution défi­
nitive sur un sujet qui est devenu une question
véritablement embarrassante. Il a été proposé, et ce
n'était pas la première fois, que la Grande-Bretagne
nous

du

la visitâmes elle
«

assumât le

protectorat

et de cette

ou

la souveraineté des îles

pour citer les

paroles mêmes
de l'auteur de la motion, ajoutât une colonie de plus
à
ces, magnifiques colonies qui, dans l'hémisphère
austral, ont contribué si puissamment à la richesse,
à la prospérité et au pouvoir de l'Angleterre.
Il
serait certes difficile de faire quelque' objection à
une
acquisition d'un caractère tel que celui qu'on éta­
blit ainsi, mais il est évidemment désirable de savoir
d'abord si ce caractère est mérité; puis sur quelle

Fidji,

façon,

«

«

«

»

«

autorité

nous

prier

trésor:

ce

pouvons

quels

nous

sont

fonder pour
ses

nous

appro­
actuels?'
possesseurs

adressent-ils cet

appel? qu'attendent­
en
échange?
une considération
qui n'est pas
sans
importance: on nous demande de remplacer,
paraît-il, un gouvernement existant de fait, que

comment

nous

ils de nous? et que
Mais il y a encore

nous

offrent-ils

.....

�EN

227

OCÉANIE.

M. M'Arthur

représente comme sans pouvoir, pour
plus, et quc M. Gladstone n'a défendu
que sur certains points. Mais ce gouvernement est
l'expression de quelque chose ou de quelqu'un; il
est maintenu par quelque autorité. Devons nous
croire qu'il ne fera aucune opposition à une mesure
qui produirait son extinction définitive? Si la majo­
rité de la population de race blanche, aussi bien
que celle des indigènes, veut une meilleure admi­
nistration, pourquoi ne l'établissent-ils pas eux­
mêmes? Et si la force est nécessaire, est-ce à nous à
trouver et à employer les moyens de coercition ?
Enfin si nous devons accepter cette nouvelle obliga­
tion, qu'il nous soit permis de comprendre les termes
et les prévisions de ce marché. Aujourd'hui nos infor­
mations sont très-incomplètes et il pourrait arriver,
si nous agissions avec trop de hâte, qu'avant peu
ne

rien dire de

-

.....

nous

ayons à reconnaître que

une erreur

nous

avons

commis

coûteuse' et pleine d'inconvénients.

Les

»

lignes qui précèdent montrent l'importance
politique des questions qui se rattachaient alors à
l'archipel des Fidji; elles font pressentir également
la nature des intérêts généraux qui s'y agitaient,
parmi lesquels on devine tout d'abord l'antagonisme
des races européennes et des races indigènes, celui
des civilisations si différentes qu'elles représentent;
quant aux intérêts secondaires, de détail pour ainsi
dire, de patientes études, ou du moins une observa-

�228
tion

des hommes et des choses

persévérante

seuls les mettre

long séjour

pleine

en

dans le pays.

'tance particulière
une

EUROPÉENS

LES

nous

lumière

et

pouvaient

il y fallait

Néanmoins,

et

dans

nos

pro­

permettra peut-être,

certaine mesure, de

suppléer

à

ce

que

un

circcns­

une

pres observations ont eu forcément d'incomplet, par
suite de notre rapide passage dans l'archipel. La race

anglo-saxonne est partout fidèle à sa devise: Help­
yourself. Aussi, lorsque quelques années après le
premier refus de l'Angleterre d'occuper les Fidji, les
,

colons

se

trouvèrent livrés à

eux-mêmes,

toutes les difficultés d'un établissement

ouvrirent à Levuka

la situation dans

une

son

ments les

,

-

d'enquête

ensemble
de

comme

face de

définitif, ils

pour étudier
dans ses élé­

là, toute une série de
plus essentiels;
documents qui jettent le jour le plus vrai sur les
questions qui alors préoccupaient l'attention' pu­
blique. Ces documents, que nous avons pu consulter,
constituent pour ainsi dire l'analyse des ferments
divers qui s'agitent au fond de cette société en voie
de transformation,
de devenir ", dirait un philo­
et
sophe hégélien,
par cela même très-curieuse à
étudier; d'un autre côté, la lumière s'est faite sur
les crimes sans nom de l'infâme trafic, véritable
traite des esclaves, qui, sous les noms de Labour
Trade, Labour Traffie, déshonore depuis trop longtemps les couleurs de l'Angleterre; de la patrie des
Clarkson des Brougham, des Wilberforce. A ces
"

,

sorte

en

,

�EN

229

OCÉANIE.

révélations, l'opinion s'était profondément émue dans
toutes les villes anglaises: articles des journaux lès
plus autorisés,' brochures, livres, pamphlets, résolu­
tions ardentesdes meetings, tout attestait une agita­
tion puissante et féconde, dont le but était
l'ex­
«

tinction de cette nouvelle et horrible forme de la
traite », et

qui poursuivit,

l'annexion

ou

d'y arriver,
protectorat
Fidji, parce qu'avec
le Queeneland, elles partageaient le triste privilége
d'en être le principal marché. N'y a-t-il pas là une
source d'informations
précieuses, dont il est facile.
de dégager la vérité, peut-être un peu obscurcie
par les exagérations de généreux sentiments? La
suite de ce récit nous impose l'obligation de cette
recherche, c'est-à-dire l'analyse et souvent même la
traduction simple de ces documents d'origines si
diverses; mais pour leur intelligence même, il est
nécessaire d'établir auparavant et à grands traits les
principales divisions géographiques et politiques de
l'archipel.
comme

moyen

des

le

1.

Deux cents îles
ou

ont

Fidji.
une

De

ces

véritable

l'étendue;

ce

sont

ou

îlots composent l'archipel Viti

îles nombreuses deux seulement

considérer que
Vanua-Lebu (la Grande-Terre),

importance,

à

ne

�230

LES

EUROPÉENS

Vjti-Lebu (la Grande-Viti). Toutes deux ont de
trente-cinq à quarante lieues de long, mais leur su­

perficie n'est pas la même. Les rivages de la première
sont partout découpés en golfes sinueux, en baies
profondes; la seconde, au contraire, affecte sur la
carte la forme d'un cercle presque régulier; aussi la
superficie de Vanua-Lebu n'est que de 3,000 milles
carrés, tandis que celle de Viti-Lebu l'emporte de
750 milles carrés, presque un tiers de plus; Viti­
Lebu mérite donc le

indigènes,
Uni,

en

que lui ont donné les
la reine des. Viii. Tabe­

nom

et elle est bien

face de Vanua-Lebu ,

importante

des îles du

Lakemba,

la

Akandavu , la

Vent,
l'archipel, Obalau, jetée
entre les deux grandes îles

plus
plus

méridionale de tout

comme

trait d'union

vitien­

un

nes,

occupent le second rang et par leur étendue
leur population. Puis viennent un véritable

et par

semis d'îlots et de
d'une

ceinture

rochers,

presque tous entourés

de récifs

madréporiques qui en
approches
qui rendent la navi­
gation, dans ces parages, d'autant plus périlleuse,
quand la brume ou la nuit empêchent les vigies
d'éclairer la route, que les reconnaissances hydro­
graphiques en sont, comme nous l'avons déjà dit,
très-incomplètes ou mieux à refaire en entier.
De la pointe extrême au nord de Vanua-Lebu, à
défendent les

la
19"

et

pointe méridionale d'Akandavu située pal' le
parallèle sud, l'archipel s'étend sur trois degrés
,

�EN

231

OCÉANIE.

latitude; les méridiens du 175" ou 180" degré de
longitude orientale de Paris le limitent de l'est à
l'ouest. Les géographes l'ont classé dans la Méla­
nésie, à l'extrémité de laquelle il semble former au
S.-E. une pointe avancée vers la Polynésie. Ce n'est
point là un classement arbitraire: la population des
Viti, dit en effet le docteur Berthold Seeman, dont
nous résumons
l'opinion, semble, d'après les traits
physiques, provenir d'un mélange de Malais et de
Papous. Les individus qui la composent n'ont pas la
beauté régulière des indigènes de la Nouvelle-Zé­
lande, des Sandwich et de Taïti, mais il n'ont pas
non plus le caractère d'abjection des Mélanésiens
de

purs de l'Australie et de la Nouvelle-Calédonie. Ils
sont grands, agiles et vigoureux; le haut du visage

large, le nez gros et aplati, la bouche grande;
les yeux, farouches, sont surmontés de hauts sour­
cils; les lèvres sont épaisses, les dents blanches, les

est

cheveux abondants et
d'un noir

jaunâtre

le ton de la peau est
semblable à la fumée et

crépus,

assez

très-différent de la teinte cuivrée des

Polynésiens.

Tel est le type général; toutefois, beaucoup d'indi­
gènes en diffèrent par la coupe de la figure, la
couleur de la peau et l'élégance de leurs personnes:
ce

sont des métis issus des relations

des habitants

,

de

l'archipel polynésien

femmes

vitiennes;

car

de

Tonga-Tabou

avec

les

les vents soufflant de l'est à

l'ouest durant dix mois de l'année poussent les mi-

..

�232

LES

grations

EUROPÉENS

de l'est à l'ouest dans cette

partie

de l'O­

céanie 1.
Il est

permis de regarder ces explications de l'o­
rigine des populations des Fidji comme très-insuffi­
santes. La population des Tonga ne s'élève qu'à
quelques milliers d'âmes. Ses migrations n'auraient
pu que légèrement influer sur la population relati­
vement si considérable des Viti, au milieu de laquelle
les individus

appartenant

la

des classes

généralité

à

ce

dernier

type

aristocratiques.

forment

D'un autre

côté, les affinités du langage avec le malais se re­
trouvent également dans les langues purement poly­
nésiennes. Nous inclinerions donc à voir dans cette
fusion de deux

races

distinctes

qui semblent avoir
Fidji le résultat,

actuelle des

constitué la

population
plus général de la conquête par une branche déta­
chée de la race si énergique autrefois des Maoris,
qui envahirent successivement toutes les îles du
Pacifique, depuis les 'Sandwich jusqu'à la Nouvelle­
Zélande. Si l'on admet, comme tout semble le prou­
ver, que le point de départ de cette émigration a été
l'archipel des Samoa, les îles de Tonga et des Viti,
placées sur la route des émigrants vers la Nouvelle­
Zélande, ont dû être les premières étapes de leur
marche envahissante

L

Berthold,

Alfred J acobs.

Seeman'.

vers

le sud. Les traditions des

For.chungen au! den Fid,ji,InBeln, résumé

par

�EN

populations fidjiennes, quand
.

en

lumière

comme

233

OCÉANIE.

elles auront été mises

le furent celles des Néo-Zélan­

dais, par quelque patient observateur, montreront
peut-être un jour ce qu'il en faut croire. Quoi qu'il
en
soit, en dehors même de certaines industries re­
lativement très-perfectionnées, comme celles de la
poterie et de la fabrication des armes si artistement,
travaillées, en dehors de travaux d'ensemble comme
le grand canal de Kele-Mesu, tous indices irrécu­
sables d'une civilisation éteinte, mais déjà avancée,
l'orgueil nobiliaire, poussé au plus haut point, des
chefs fidjiens, la constitution essentiellement féodale
de la société, la division en castes qu'on peut recon­
naître dans ses rangs, nous semblent justifier l'hypothèse que nous avons émise. Nous y attachons du
reste

d'autant moins

données recueillies
sur

d'importance,

jusqu'à

ce

jour

que les seules
ne

l'observation des tribus du littoral.

de la

reposent que
«

L'intérieur

grande Viti est entièrement inconnu; personne,
indigène ou Européen, n'a pénétré dans les régions
centrales, et on ne sait même pas si elles sont habi­
tées. Le nombre des dialectes est si grand et les
différences entre eux si marquées, qu'au premier
abord on est tenté de croire qu'ils forment autant de
langues différentes; cette diversité est due probable­
ment aux guerres meurtrières dans lesquelles étaient
perpétuellement engagés les chefs des tribus voi­
sines, et qui rendaient dangereuses les communica-

.

�234

LES

EUROPÉENS

tions d'un district à l'autre et même d'un

village
tribu

le

plus rapproché. Les
croyaient en sûreté

membres

village au
de chaque

que dans les limites
étroites du territoire de la tribu 1. » Lepeu d'infor­
ne se

mations

qu'on possède au reste sur quelques-unes
peuplades de l'intérieur concourent toutes à les
montrer comme plongées dans un état très-voisin de
la barbarie. Les populations du littoral maritime
étaient au contraire, à l'arrivée des Européens, par­
venues à cette sorte de civilisation qu'à des degrés
peu différents les premiers navigateurs rencontrèrent
dans presque tous les archipels de la Polynésie. Les
habitudes d'anthropophagie qui prévalaient parmi
elles ne prouveraient rien sontre cette assertion.
Les superstitions religieuses, l'exaltation de la ven­
geance dans ces guerres sans fin et sans merci qui
désolaient l'archipel, un faux point de vue des de­
voirs des chefs, dont ces pratiques monstrueuses
semblent avoir été le privilége et surtout une fonc­
tion publique, ainsi que l'atteste le respect sacré
attaché aux instruments spéciaux de ces horribles
festins, expliquent suffisamment ces atroces cou­
tumes, sans qu'on puisse en conclure légitimement
des

à l'infériorité intellectuelle etmorale de la

race.

Un

indice

plus caractéristique de cette infériorité serait
peut-être leur indifférence profonde à l'égard des
1. The crui se

ondres, 1878.

of H.

M. S.

Ouraçao, by

Julius

Brenchley,

page 180.­

�EN

idées chrétiennes. Missionnaires

tholiques,
efforts,

tous

se

235

OCÉANIE.

plaignent

protestants

ou ca­

de l'insuccès de leurs

de cette indifférence contre

laquelle ils luttent

vainement

depuis tant d'années; il est certain que,
plupart des chefs fidjiens, la religion n'est
qu'un moyen politique; qu'ils en changent avec la
plus déplorable facilité, et qu'au fond, s'ils croient à
quelque chose, c'est à leurs vieilles superstitions
nationales. Il y a loin 'de l'esprit que révèlent ces
dispositions à cet élan des populations de pure race
maorie, qui partout embrassèrent avec tant de fer­
veur les croyances religieuses de l'Europe, comme
un
progrès vers cette civilisation qui les charmait
autant par la supériorité de s�s idées morales que

pour la

par celle de ses côtés purement physiques.
En dehors des régions inexplorées de l'intérieur
de Vanua-Lebu et de

Viti-Lebu, on peut diviser
quatre groupes distincts, au point de
l'archipel
vue politique. Les districts orientaux de Viti-Lebu,
ceux qui s'étendent sur les deux rives de la grande
en

rivière de Rewa-Rewa , toutes' les îles voisines et
dont

Ja plus importante

est celle

naissent la souveraineté du chef
fils de

dont le

d'Obalau ,

Çakombau.

recon­

C'est le

fut si

précieux au
commandant Dumont d'Urville lorsqu'il eut à ven­
ger l'assassinat du capitaine français Bureau. Le
titre incontesté de Tanoa, celui que ses ennemis
ce

Tanoa,

reconnaissaient seul à

concours

son

fils est celui de Tui-M'Bau

�23G

LES

EUROPÉENS

chef de

M'Bau). Mais Çakombau, fidèle aux
traditions politiques de Tanoa, revendiquait la sou­
veraineté de tout l'archipel; il affectait les titres de
Tui- Viti (roi des Viti) et de Vune- Valu (chef su­
prême, empereur). Les districts méridionaux de
Vanua-Lebu étaient presque tous placés sous l'au­
torité du 'I'ui-Bua, que la grande majorité des colons
d'origine anglaise opposait à Çakombau, mais qui
était surtout l'instrument docile du chef tongien
Maafu. Tui-Qa-Kau de Vaïriki, chef de Tabe-Uni,
maintenait, contre Tui-Bua et Maafu, l'indépendance
de son petit royaume qu'ils ont longtemps menacée,
et qu'il n'a définitivement conquise que par une
lutte sanglante. Enfin, ce chef tongien lui-même,
parent du roi Georges de Tonga et son lieutenant
aux
Fidji, poursuivait, à l'aide des secours réels
quoique cachés qu'il en recevait, l'entreprise depuis
longtemps commencée de la conquête de tout l'ar­
chipel. Maafu était le chef reconnu de toutes les îles
�u Vent, qui sont des fiefs iongiens; parmi elles,
Rambé et ses annexes étaient sa propriété parti­

(roi

ou

culière. En

1868,

une

confédération dite des îles

orientales s'était formée pal' ses soins, entre tous les
chefs que nous venons de nommer, contre Çakombau ;
la

présidence

en

avait été donnée à

Tui-Bua,

mais

chacun savait que Maafu en était le président réel.
Quelques districts de Vanua-Lebu, tels que .celui de

Solévu,

s'étaient refusés à entrer dans la confédé-

�EN

ration
.

de

nouvelle,

Çakombau.

lités, qui

l'archipel,
plus tard.

un

et

et

en

avaient

appelé

à la

'protection

Ce fut l'occasion d'une série d'hosti­
moment menacèrent
sur

lesquelles

Un fait à noter, est que la
avaient

237

OCÉANIE.

pris
distingués

comme

d'embraser

nous aurons

tout

à revenir

plupart des chefs fidjiens
d'État des Européens,

ministres

par leur caractère et leur instruc­
tion. Les deux personnages les plus remarquables
parmi eux étaient, lors de notre passage aux Viti,
souvent

Wilkinson, secrétaire de Tui-Bua, et M. Drews,
premier ministre de Çakombau. Le gouvernement
primitif des diverses tribus fidjiennes était, nous l'a­
vons dit, essentiellement aristocratique et féodal;
l'expression consacrée des grands chefs, parlant de
leurs sujets: «Mes animaux », est à cet égard ca­
ractéristique, et aussi les formes du cérémonial
adopté dans les relations les plus simples de la vie.
M.

Les récits des voyageurs, entre autres ceux du com­
mandant Erskine et du lieutenantPollard, sont pleins
de

témoignages de cette sorte. Rien n'est plus triste
que les dégradantes humiliations auxquelles se sou­
mettaient les chefs de Somo-Somo, avant d' entrer dans
la ville de M'Bau, résidence du chef redouté auquel
ils apportaient leur tribut annuel. Les formes, sinon
le fond des choses, ont bien changé dans ces derniers
temps. Sous la pression des idées ambitieuses qui animent Çakombau et son rival Tui-Bua, dans Ie désir
\

�238
de

se

péens,
cielle,

LES

concilier

l'opinion

des gouvernements

euro­

et pour avoir droit à leur reconnaissance offi­

les réformes les

décrétées par

plus importantes

chefs. Tous deux ont

ont

été

à leurs

octroyé
libérale,
calquée sur celle
peuples
de la libre Angleterre. A M'Bau commeà Bua, les
chambres des représentants .de la nation, ou plutôt
des chefs de districts, se réunissent pour discuter les
affaires de l'Éta.t avec les ministres, représentants
de l'autorité royale. Les institutions juridiques re­
produisent également les traits essentiels de la jus­
tice anglaise.
En présence de la population indigène, dont l'en­
semble varie de 150,000 à 200,000 âmes, se dresse
une
population de race blanche dont chaque jour
voit grossir le ctiffre. En 1865, M. Julius Brenchley
l'évaluait à 350 personnes. En 1869, ce chiffre 's'éle­
une

.

EUROPÉENS

ces

constitution

déjà à 1,200; il dépassait 2,000 d'après les
renseignements produits lorsque fut reprise dans le
Parlement la question des Fidji. Le but que
poursuivaient tous ces hardis aventuriers peut se
résumer en quelques mots: prendre possession du
sol; l'exploiter à leur profit. Leurs progrès en ce
sens ne sont
que t'l'Op réels: des îles entières sont
aujourd'hui, et déjà depuis quelques années des
propriétés particulières. Avant l'arrivée des Euro­
péens, les indigènes n'attachaient aucune valeur à
la terre; la propriété du sol elle-même n'était pas

vait

�EN

constituée. Partout où

239

OCÉANIE.

homme

plantait

des

igna­
tabac, du taro, la terre était sienne jusqu'au
jour de la récolte; la récolte faite, toute autre per­
sonne pouvait à son
gré exploiter le même terrain.
En 1861, lorsque, pour la première fois, il fut parlé
d'annexer les Fidji à l'Angleterre, de nombreux
spéculateurs partis des colonies australiennes vin­
rent acheter dans l'archipel de vastes territoires,
sans se
préoccuper des titres qui leur en assuraient
la propriété; la signature du chef suffisait, et rien
une fois ivre,
n'était plus facile que de l'obtenir,
ne
tout
ce
On con­
voulait?
signait-il pas
qu'on
çoit ce que de tels procédés ont, avec le cours du
un

mes, du

-

-

temps,

amené de troubles entre les

indigènes

et les

Européens qui les ont ainsi dépossédés de leurs
terrains les plus fertiles.
Quand les settlers ne se faisaient pas justice eux­
mêmes, par la force que leur assurent la supériorité
de leurs armes et celle non moins grande de leur
intelligence, les différends qui s'élevaient ainsi avec
les indigènes étaient réglés par les consuls des di­
verses nations représentées aux
Fidji, et dont la
résidence officielle était à Lebuka. C'étaient les juges
de paix, les arbitres de cette société incohérente, où
tant d'intérêts se trouvaient en présence; malheu­
reusement on peut dire qu'ils furent souvent des
arbitres intéressés, des juges animés par la passion.
Néanmoins, dans les affaires générales, d'url intérêt

�240

LES

EUROPÉENS

supérieur, tout ne dépendait pas
grandes assises de l'archipel

Les

les commandants

de leurs décisions.
étaient tenues par

navires de guerre

qui y pas­
qui venaient
y remplir quelque mission particulière. ,Les popula­
.tions indigènes ont-elles trouvé en eux une justice
plus effective? Question délicate, à laquelle des
faits répondront plus tard.
Mais à cepoint de vue un seul fait peut résumer
au

cette

histoire,

.

sur

le rôle de

sous

d�s

courant de leurs voyages,

saient

et il

a eu une

Çakombau

trop

ou

'grande

pour que

nous

influence

le

passions

silence.

1866, le jour de l'anniversaire de l'indépen­
dance des Etats-Unis, un settler américain, célèbre
avec un peu
trop d'ardeur cette grande fête natio­
nale, et se grise, pour ne pas dire plus. Le feu prend
En

à

sa

(plusieurs personnes affirment que lui­
mit volontairement); les Fidjiens qui.ac­

maison

même le
courent

pour porter

secours

sont brutalement repous­

s'ils étaient les auteurs de

sés,

comme

une

rixe s'élève entre

eux

et le

l'incendie;
propriétaire améri­

légèrement blessé. Entre temps la
maison brûlait toujours, et, à ce qu'il assure, elle
fut 'complétement pillée; les coupables avaient fui
dans l'intérieur et ne pouvaient être punis, quand
se
présenta à M'Bau la frégate américaine le John­
,Adams, réclamant justice. Çakombau, voulant à'
cette époque être reconnu Tui-Viti
par les puiscain

qui

est

�EN

sauces

241

OCÉANIE.

européennes, off1'it

au

commandant du John­

Adams de payer l'amende de 45,000 dollars imposée
aux districts des
coupables, à condition que le gou­
vernement américain le reconnaîtrait

comme

verain des Viti et le ferait reconnaître

en

sou­

cette

qualité par le roi Georges de Tonga, dont Çakombau
redoutait la puissance. Tel est, mot pour mot, le
récit que M. Drews me fit de cet incident, véritable
marché conclu entre

Çakombau et le gouvernement
États-Unis. ,Ce marché, qui valut à Çakombau
le premier acte de reconnaissance par une puissance
européenne de son titre de roi des Viti, a du reste
des

été fidèlement exécuté.

.

Avant la guerre de la sécession américaine et la
crise industrielle dont elle fut en Europe la dou­

Européens établis
aux Fidji
quelques
convicts évadés des colonies pénitentiaires de l'Aus­
tralie, Ces tristes représentants de notre civilisation
mirent plus d'une fois au service des chefs, indigènes
leur supériorité intellectuelle et leur énergie, dou­
blées d'une conscience sans scrupules, entant ainsi
la corruption de nos sociétés raffinées sur les vices
et les sanglantes habitudes de ces populations pres­
que barbares. Tanoa, le père de Çakombau, dut aux
services de ce genre d'un convict anglais de relever
dans l'archipel l'antique prestige de sa famille et de
rétablir sur les tribus qui s'en étaient presque affranloureuse

conséquence,

les seuls

étaient des matelots déserteurs et

.

AUBE.

16

�242

LES

EUROPÉENS

chies l'autorité absolue de
"doute

ses

ancêtres. Ce fut

sans

exemple qui entraîna, depuis, la plupart
fidjiens à confier à des Européens la di­
politique de leurs affaires. Heureusement,

son

des chefs
rection

le temps, ces fonctions échurent à des person­
nages d'une tout 'autre moralité que ce premier
avec

conseiller de Tanoa. De

nouveaux

intérêts

ne

tar­

point, en effet, à pousser aux Fidji les flots
émigration dont nous avons montré, par des
chiffres, l'accroissement rapide et continu. En 1861,
le gouvernement anglais, justement préoccupé de la
situation des grandes villes industrielles de l'An­
gleterre; des sombres perspectives de l'avenir, si la

dèrent
d'une

guerre américaine

se

prolong-eait,

envoya dans

îles le docteur Berthold Seeman et le colonel

pour

en

étudier les ressources, surtout

au

ces

Smythe,
point de

de la culture du coton. Leurs rapports furent si
favorables, qu'un moment l'annexion des Fidji à

vue

l'Angleterre fut regardée comme un fait officiel.
L'esprit d'entreprise des settlers australiens, l'esprit
de spéculation des riches marchands de Sydney et
de Melbourne n'attendirent pas, pour agir, la confir­
mation de cette nouvelle que la réalité devait bientôt

démentir: de hardis colonistes

se

hâtèrent

vers

l'ar­

chipel, une compagnie se forma à Melbourne pour
l'exploitation de la future colonie, de la récente
acquisition de l'Angleterre; de nombreuses planta­
tions s'élevèrent à

Obalau,

à Tabe-Uni et surtout

�EN

dans les districts si fertiles de

la

grande

243

OCÉANIE.

Viti-Lebu, qu'arrose

rivière de Rewa-Rewa. Des îles entières

devinrent"

comme

nous

l'avons

dit,

la

propriété

de

servirent de gages à la com­
particuliers
de Melbourne, qui avait pris en main le

simples
pagnie
paiement

ou

de la dette consentie par Çakombau en­
faveur du gouvernement des États-Unis d'Amérique.

capitaine Robert Towns, du
Queensland, inaugu-ait, par l'envoi d'un de ses na­
vires dans les Nouvelles-Hébrides, le Labour Trade,

En même

temps,

le

c'est-à-dire l'enrôlement volontaire

ou

forcé de

ces
\

insulaires

travailleurs, pour suppléer, sur les
nouvelles plantations, à la paresse et à l'inertie des
indigènes fidjiens.
Le mouvement qui caractérise cette première
phase de la colonisation fut néanmoins un peu fac­
tice; les énormes profits que les planteurs réalisèrent
tout d'abord, par la culture du coton, ne pouvaient,
en effet, longtemps se soutenir, et ils disparurent
avec la cause qui, en surélevant les prix du coton
sur les marchés
d'Europe, avait .seule pu les rendre
possibles. L'élan des colons australiens vers les Fidji
n'en fut ni arrêté, ni même ralenti;
d'autr�s cultures
plus spéciales aux pays intertropicaux, celles de la
canne à sucre et du caféier, remplacèrent alors, en
partie du moins, la culture du coton. Grâce à la
proximité des grands marchés de Sydney, de Mel­
bourne et des autres colonies anglaises, elles assucomme

�244
rent

EUROPÉENS

LES
aux

entrés

planteurs

dans

une

cette voie

prospérité

nouvelle

durable. Ils sont
leur

intelligente
énergie
persévérance ca­
ractéristique de leur race. D'ailleurs, le sol de ces
îles est pl'p.sque partout si riche et si fertile, que là
n'est point le seul gage des succès que leur garde
et ils y marchent

avec

avec

la

l'avenir. «Les moutons australiens

une

fois accli­

Le docteur

matés y réussissent

Bower,
parfaitement.
de
reconnu
a
quatre ans,
que
après
expérience
leur laine ne dégénère pas; le poids moyen d'une
toison est de trois livres pour les mérinos.ide quatre
pour les leicesters, et la laine se vend 8 pence la
livre, sur les lieux et non lavée. Il y avait dans l'ar­
chipel, en 1865, plus de 4,000 moutons et environ
1,000 bœufs de provenance australienne; mais les
troupeaux augmentent rapidement; des terrains
une

éminemment propres

lement

pâturage peuvent

être faci­

de 2 livres

(50 fr.j-par acre;
qui par­
tout caractérise le sol offrent aux settlers, dans les
Fidji, des avantages qu'on ne trouve pas toujours
de

_

au

acquis
prix
plus, l'abondance des
au

eaux

et la fertilité

dans les colonies australiennes '.

»

produits,
pour ainsi dire par l'activité
et l'industrie européennes, il convient d'ajouter les
A

créés

ces

productions

naturelles de

ces

moins assurées de leur futur.

l, Julius

Brenchley,

livre clté,

îles, garanties non
développement: les

�EN

vastes

forêts,

si riches

les

districts

245

OCÉANIE.

precIeuses qui
septentrionaux de Viti et
de Vanua-Lebu
les fungus qui en tapissent les
rochers, les écailles de tortue, le tripan, l'arrow-root,
et enfin la principale de toutes, ces cocotiers sans
nombre qui croissent spontanément dans tous les

couvrent

en

essences

,

terrains
En

du littoral.
madrépori�ues
le mouvement commercial

1869,

donnait lieu

qu'à

des

des relations indirectes

Fidji

avec

ne

l'Eu­

rope, par l'Australie et la Nouvelle-Zélande. C'est
au port de Lebuka
que chargent presque tous les

qui emportent à Sydney, à Melbourne, à
'Aukland les produits que nou,s venons d'énumérer,
et que de légères goëlettes de 90 à 100 tonneaux,
navires

des cotres d'un

recueillis

sur

tonnage

tous les

moins élevé encore, ont

de

l'archipel i
trop de risques,

points

eux

sans
seuls peuvent en effet, sans
de trop grandes pertes de temps, s'aventurer au
milieu des écueils sans nombre qui rendent la navi­

gation dans ces parages parfois si périlleuse pour
les grands navires à voiles. Le séjour à Lebuka des
directeurs des missions chrétiennes (presque toutes
les missions protestantes ont des navires leur appar­
tenant, spécialement attachés à leur œuvre), celui
contribuent pour beaucoup
maintien de ce mode d'opération. Depuis

des consuls
aussi

au

étrangers,

les tristes événements
sur

les

qui jettent un jour si odieux
opérations du Labour Tmffic., les autorités

�246

LES

EUROPÉENS

européennes, anglaises surtout, exercent une sur­
veillance attentive, un contrôle énergique sur les na­
vires qui fréquentent l'archipel. La concentration à
Lebuka du mouvement commercial facilite singu­
lièremcnt cette surveillance et

ce

contrôle.

Les

renseignements généraux que nous venons
d'exposer suffisent à l'intelligence des documents
dont nous avons parlé au début de cette étude, et
qui nous semblent préciser la situation des Fidji an
moment de notre passage dans l'archipel, bien que
plusieurs années se soient écoulées depuis lors,
années pendant lesquelles se sont accomplis des
événements d'une sérieuse importance, d'abord la
reconnaissance, entre autres, de Çakombau comme.
Tui- Viti par le gouvernement anglais, et enfin la
prise de possession de ces îles par le même gouver­
nement.
II.

LES

«.

CHEFS

Voulez-vous

FIDJIENS.

me

LE

VUNI-VALU.

permettre, Monsieur, de parler

Çakombau, que j'entends, par les nou­
veaux venus, appeler roi des Fidji, comme s'il était
réellement quelque grand souverain, au lieu d'être
simplement un chef important et. influent i mais
d'autres chefs ont
aut�nt d'importance et d'influence
que lui. S'il fait, en effet, une nouvelle expédition

\1l1

peu de

�247

OCÉANIE.

EN

l'intérieur, habitant le cours
supérieur
(celle de Rewa), il sera
obligé poUl� réussir d'appeler à son aide Tui-Çakau
et d'autres chefs que je considère comme ayant plus
de pouvoir sur leurs peuples que n'en a Çakombau
lui-même, car il n'est jamais sévère avec eux,
craignant leur abandon. Je crois que les journaux

contre les tribus de

de la rivière

coloniaux eux-mêmes

l'appellent

souvent

roi des

jamais été le cas, et ce n'est que
temps qu'il a dû a la présence des
Européens auprès de lui d'être regardé comme un
chef supérieur. Il me semble étrange de voir tout le
monde en appeler à la protection de Çakombau pour
obtenir réparation, quand il y � quelques années à
peine les quelques blancs de l'archipel étaient maî­
tres de la situation. Les Fidjiens ont
�oujours. été
divisés en tribus distinctes, et, nous autres, nous
p1'ofitions de leur faiblesse et de leurs p1'étentions ri­
-ealee ; mais maintenant, ils essayent, à la mode
européenne, de se donner un roi, ce qui me semble
impossible avec les habitudes qu'attestent les tradi­

Fidji,
dans

ce

ces

qui

n'a

derniers

.

tions nationales. Jamais ils n'ont été soumis à
seul

chef,

et

Çakombau
nouveau

et cette

téger

ils

jamais

mourra,

ne

voudraient l'être.

vous verrez

nous

petits chefs,

donnera les moyens de

nous
P1'O­
le
passé. Quand les
pa)'
colons comprendront mieux le caractère

nous-mêmes

nouveaux

Quand

le district de Bau de

divisé entre des centaines de

division

un

comme

�248

EUROPÉENS

LES

des

indigènes,

sans

avoir

ils verront

qu'on peut

les conduire

navires de guerre pour régler
peut se faire pal' la réunion des

recours aux

les

différends, ce qui
chefs indigènes sous la

par les blancs

.....

bau est le moins

direction. d'un comité

De tous les chefs

porté

délégué
fidjiens, Çakom­

de sentiments affectueux à

leur

égard, mais parce qu'il sait que c'est à eux qu'il
position actuelle, il dissimule l'aversion qu'ils
lui inspirent. M'Bau doit son influence à l'aide de
Savage et d'autres convicts évadés qui, vers 1808, lui
apportèrent des armes à feu. La ruse et la politique
doit

sa

ont maintenu cette influence. '»

L'auteur

signe: An

old

Settler;

sa

lettre

nous sem­

à travers l'aveu naïf des sentiments de haine

ble,

Çakombau, l'éloge le plus complet de la po­
litique habile, persévérante et aussi très-nationale
contre

du chef dont il

voudrait abattre l'influence que
substitue l'unité à l'anarchie, l'ordre à
ne

parce .qu'elle
ce désordre grâce

auquel les Européens, profitant da.
la faiblesse et des prétentions rivales des chefs in­
digènes,. étaient, comme il le dit, les maîtres réels
de l'archipel et l'exploitaient à leur gré. La réponse
suivante

ne se

fit pas attendre:

Le Vuni- Valu
c

La lettre

(Réponse).
signée: An Qld Seuler, pouvant donner

aux nouveaux

tion,

nous

arrivants

une

fausse idée de la situa­

croyons devoir établir

en

réponse

ce

que

�EN

249

OCÉANIE.

croyons être la vérité! L'essentiel d'ailleurs est
ici comme partout de ne pas trop se fier à des opi­
nous

nions

étrangères,

mais de s'en faire

une

personnelle

étude sérieuse des hommes et des choses.

par une
Nous n'avons pas besoin d'ailleurs de faire
quer

aux

vieux

colons,

comme

aux

remar­

nouveaux

arri­

fondements d'un grand
premie?'s fondateurs in­
fluera beaucoup sW' cet aoenir, SU?' les p1�og?'ès de tous,
Européens ou indigènes. De mauvaises informations.

vants, que

nous

posons ièi les

avenir et que la conduite des

peuvent csnduire à de telles
cheuses
«

conséquences

mesures

dont les fâ-,

seraient des troubles

sans

fin.

Il est difficile d'établir la véritable situation de

Çakombau,

parce que

nous

n'avons pas de

points
l'examiner, au point

de

de
comparaison. Nous devons
vue de sa naissance, de sa conduite et de son
pou­
voir. Tout le monde aux Fidji reconnaît sa supério­
rité; la nier serait folie. Il est vrai que Tui-Viti, ou
roi des Viti, n'est pas son vrai titre, ce n'est pas
même un titre fidjien; mais il semble lui avoir été

donné par des commandants de navires de guerre et
de commerce intelligents qui ont toujours demandé

qui, dans toutes les périodes de son règne,
l'ont toujours vu puissant et actif", Sa première
situation a été jadis celle d'un monarque sauvage,
d'un empereur despotique, car .les soi-disant chefs

son

aide et

1. Voir les rnppoi ts du commandant Dumont d'Urville. 2- campagne.

�250

LES

EUROPÉENS

Fidji tremblaient et littéralement se couchaient
dans la poussiëre devant lui. Sans les troubles étran­
gers, il y a longtemps que son pouvoir sur tout l'ar­
chipel serait incontesté. Tous ceux qui en connaissent
les affaires savent que si, d'un côté, la créance amé­
ricaine a été pour lui une protection contre les
Tongiens, elle lui a valu de nombreux et puissants
adversaires, qui lui ont suscité des rivaux parmi les
chefs indigènes, afin qu'on puisse contester sa su­
prématie. Mais même maintenant et dans sa vieillesse,
son influence se fait sentir
partout dana- l'archipel,
des

et cela dans .le

commerciaux.

sens

du bon ordre et des intérêts

"

L'écrivain cite ensuite des faits nombreux pour
prouver que Qakombau est par sa naissance un

très-grand chef, qui ne redoute aucun des rivaux
qu'on cherche à lui opposer
Il a appris à respecter les consuls et à craindre
.......

les navires de guerre; il est chrétien
« En
fait, si les colons européens ont besoin pOUl'
leurs intérêts de sacrifier un peuple, en excitant les
.

haines, les jalousies et la discorde, le meilleur moyen
d'y parvenir est de susciter des ennemis à Çakombau,
ou simplement de déprécier son pouvoir et son caractère
«

.

Nous

ne

quelques préjugés

pouvons nier que Qakombau ait
contre les colons européens, mais

n'en a-t-il pas de bonnes raisons

.....

�

�EN

251

OCÉANIE.

Enfin, comme la France ou l'Angleterre donnent
principale à toute l'Europe, en religion,
morale, politique et liberté, aussi bien qu'en progrès
réel, ainsi le gouvernement de M'Bau la donne à
tout l'archipel; nous croyons que l'intérêt le plus
«

la note

véritable des colons et du pays tout entier lui-même
est d'aider Çakombau dans s'es projets et son pou­

voir,

sarts

chefs

délaisser

cependant

les intérêts des autres

»

style de cette réponse, les réticences diploma­
tiques dont elle est pleine, les allusions à ces nom­
breux et puissants adversaires suscités à Çakombau
par la c1'éance américaine et qui ne sont autres que
les colons anglais agissant sous l'inspiration de
M. Thurston, esquire, alors agent vice-consul d'Anest devenu lui-même migleterre, qui depuis
nistre de Çakombau, après l'avoir fait emprisonner
sans façon à bord du
Ca1'ybdis, tout nous fait pré­
sumer qu'elle a été écrite
par M. Drews, premier
Le

secrétairè de Vuni-Valu, Les faits cités

de

chef étaient d'ailleurs

en

faveur

aussi

ce
incontestables,
ne fut qu'indirectement qu'y répondirent ses adver­
saires, par l'éloge du chef Tui-Bua, qu'ils opposaient

à

ce

Çakombau.
Les
«

chefs fidjiens.

-

Tui-Bua.

Tui-Bua est certainement

quables

entre les chefs

un

des

fidjiens qui

plus

remar­

s'efforcent de

�252

LES

EUROPÉENS

prévaloir dans leurs États l'ordre et le règne
des lois, à l'exemple des nations civilisées. On sait
les importantes réformes qu'il a accomplies dans les
districts qui lui sont soumis. On peut juger des pro­
grès déjà acquis par les résolutions arrêtées dans
l'assemblée législative des chefs de Bua, qui vient
faire

de clore

sa

troisième 'session annuelle. Pour n'être

réalisés que dans

une

partie

de

l'archipel, ces

pro­

grès
peuvent manquer néanmoins d'intéresser
tous les colons. Ils accueilleront donc avec faveur le
ne

suivant, que nous leur adressons:
La session d'octobre 1868 a été ouverte

résumé
«

forme usuelle par

Tui-Bua, dans

habile et

un

en

la

discours très­

avoir montré l'état

très-pratique. Après
Fidji et fait ressortir les grands change­
ments accomplis dans les six dernières années, il a
ajouté qu'il fallait avoir encore de, plus grandes
espérances dans l'avenir. Il croyait néanmoins qu'une
des causes principales des désordres de l'état actuel
actuel des

et de l'insuccès des tentatives pour établir

vernement

régulier pouvait

être

,

de concilier le nouvel état de

l'ordre et le respect de la

loi,

un

gou­

dessein
assignée
choses, c'est-à-dire

avec

tumes du pays; que cela était

au

les vieilles

cou­

fallait

impossible, qu'il
lui, il se rangeait
résolument du côté de l'ordre et de la loi. Il a rappelé
sa dernière visite au roi
Georges de Tonga, où il a
vu un gouvernement fort et habile, en
plein exercice,
choisir entre les

deux,

et que, pour

�253

OCÉANIE.

EN

glorieux exemple qu'il fallait imiter. Il a rappelé
le meurtre d'un blanc, la punition du coupable, la
visite du Cal'ybdis, et les éloges que lui ont faits le
commandant et le consul anglais montrent. que lui
-

et

ses

chefs sont dans la bonne voie. On doit

que les relations

avec

une

nation aussi

espérer
puissante

seront maintenues et étendues à toutes les autres

nations maritimes. Si

nous

devons

dessus de la condition de pure

plongés (d'un

sommes
.

nous

élever
où

au­

sauvagerie
nu), ce ne sera que
quelque bien nous peut-il
nous

sauvage

par l'aide des blancs. D'où
venir si ce n'est pas des blancs? Le

premier

de tous

plus essentiel, c'est le christianisme
impositions doivent être augmentées, le re­
venu n'étant pas suffisant pour les charges de l'État
et le soutien de la Confédération (celle de l'Est,
dont Tui-Bua, Tui-Çakau et surtout Maafu sont les
grands chefs), qui seule peut assurer la prospérité
de tout l'archipel.
Divers chefs ont répondu à l'adresse en termes
favorables. Leurs discours remplirent la première
journée; le reste de la session, qui a duré dix jours,
fut consacré aux affaires. Les principales d'entre elles
ont été réglées par les actes suivants:· Acte d'union
avec la Confédération de l'Est;
pour amender la
police; sur la propriété et les droits des héritiers;
sur la police urbaine;
pour amender la loi du
mariage et régulariser l'enregistrement des ma-

et le
«

.

Les

«

-

-

-

-

�254

.

riuges

LES

EUROPÉENS

contre les tribus rebelles et

terres, propriétés, domaines, etc.,
«

La taxe de 1 dollar

payables

soit

en

a

été

argent, soit

en

au

sujet

de leurs

etc.

portée à 5 dollars,
huile, coton, biche

de mer, gomme, fungus, arrow-root, etc., etc. "
Si ce discours et ce compte rendu ne sont pas
l'œuvre de M. Wilkinson, à cette époque premier
secrétaire de Tui-Buu , ils

nous

semblent celle de

M. J. B.

Thurston, le plus ardent protecteur de ce
qu'il avait posé en rival de Çakombau ; mais
peu importe, ce discours était-il aussi habile et aussi
pratique qu'on eût voulu le laisser croire? Tui-Bua
y proclame sa confiance dans les blancs, son respect
de la loi, sa foi chrétienne, et avec une impartiale
sérénité il brûle son encens aux pieds de toutes les
idoles. L'Angleterre et les puissances européennes,
les commandants et le consul anglais, les mission­
naires et le roi Georges, tout le monde a sa part
légitime; mais au fond qu'y a-t-il, si ce n'est l'alliance
avec Maafu et
l'augmentation des taxes? 'Aussi,
l'avoir
entendu, chacun pouvait se demander:
après
qui trompe-t-on ici? M. Thurston a pu croire un
moment que c'était tout le monde, excepté lui et son
chef

gouvernement. Il semble n'avoir pas tardé
moins à reconnaître que

grande

était

son

néan­

erreur, et

qu'en couvrant de son influence, de celle de l'An­
gleterre, le rival de Vuni-Valu, il jouait le jeu d'un
plus habile, le roi G.eorges de Tonga; là est pour

�EN

255

OCÉANIE.

l'explication la plus naturelle et la plus hono­
rable de ce brusque revirement de conduite qui a
fait de l'ancien vice-consul anglais, du protecteur le
plus ardent de Tui-Bua, de l'adversaire le plus
acharné de Çakombau, un des membres influents
du ministère de ce chef, reconnu par l'Angleterre
nous

comme

Les

roi des Viti.

chefs fidjiens.

-

Les résolutions

«

31_aafg.

-

Le Vanua-Balavu.
relatives

Fidji,
adoptées dans la dernière session du parle­
tongien. Elles peuvent paraître intéressantes
qu'elles définissent la position et le pouvoir de
suivantes,

aux

été

?nt

ment
en ce

Maafu,
«

1° Le

kemba

pavillon de Tonga, qui flottait à
la permission de ce gouvernement,

sans

amené immédiatement dès l'arrivée de Maafu

La­
sera

aux

Fidji.
«

2° La cession de leurs te1'1'es et de leurs per­

sonnes

que les

gouve1'nement
arborer le

et

chefs

de Bua désiraient

fai1'e

à

ce

aussi leur demande d'êire autorisée à

pavillon tongien

sw'

leure territoires

sont

déclinées par le gouve1'nement.
"
3° De plus, c'est le désir de cette assemblée
mêle pas ce
gouvernement dans les affaires des Fidj i ; mais si
et·

son

commandement à

l\faafu désire faire

influents de

ces

îles,

un

Maafu, qu'il

ne

traité

quelques

avec

dans le but de

se

lier

chefs

avec eux

.

�266

LES
une

en

averti
ses

EUROPÉENS

confédération distiucte ,

alors, après

avoir

gouvernement du nom des chefs, des claudu traité, de son but, etc., etc., etc
si le
,
ce

gouvernement tongien approuve cette confédération,
il permettra à ses sujets, aux Fidj-i, d'en faire partie.
«

4° Maafu

a

le droit d'établir dans

domai­

ses

fidjiens les lois qu'il croit bonnes pour leur pro­
grès, quand même elles différeraient de celles de
Tonga.
nes

«

5° Maafu peut céder

ou

distribuer des terres de

mais si la cession

domaines

fidjiens;
comprend
ou un
grand district, il doit attendre
l'approbation du gouvernement tongien.
Lau forme aujourd'hui. un des districts appar­
ses

une

île entière

«

tenant à Maafu. Les chefs de Lakemba ont rattaché

leurs territoires à celui de
titre et le

Vanua-Balavu,

ont été conférés à

pouvoir
douteux,

S'il n'est pas

comme

Maafu.
nous

le

dont le
l&gt;

verrons

constitutionnelles, le
plus tard, que,
roi Georges de Tonga soit un souverain absolu,
imposant à tous sa volonté sans conteste, ces déci­
sions de l'assemblée tongienne ont été prises sous
l'influence des menaces du gouvernement américain,
sous

ou

mieux de

son

des formes

consul à Lebuka et du commandant

quoi contrariaient-elles les ambi­
Georges? Il savait que Maafu
était d'autant plus intéressé à leur réalisation, qu'il
semblait devoir lui succéder, et qu'ainsi c'ét�it pour
Stanley;

mais

en

tions secrètes du roi

�257

OCÉANIE.

EN

lui-même.qu'Il travaillait. Le roi Georges y trouvait
au moins l'avantage de désintéresser
complétement
le gouvernement des Etats-Unis, en rejetant sur
l'initiative de Maafu chef fidjien, Vanua-Balavu,
les mesures qui pourraient contrarier les arrange­
,

ments

avec

Çakombau:

chefs indigènes.
Tui-Çaka'l1; de Vaïriki.
Tui-Çakau est le chef de Vaïriki et de l'île de
'l'abe-Uni, une des plus riches et des plus fertiles de
l'archipel. Lors du dernier conflit entre Tui-Bua et
Çakombau, il fut choisi pour arbitre de leur diffé­
rend, sans vouloir ou sans pouvoir prévenir les
hostilités. Il a été longtemps l'adversaire de Maafu
ct des Tongiens, qu'il a vaincus deux fois et sur
lesquels il a vengé la mort de son père, mais il fait
partie aujourd'hui de la confédération orientale
et s'efforce de tenir
IR: balance entre Maafu et Ça­
Les

-

«

kombau.

»

Les chefs que nous venons de citer avaient seuls,
en
1869, une influence sérieuse, 'et c'est avec eux
à

les colons

européens. Quelle
était la situation de ces derniers dans l'archipel et
vis-à-vis des chefs indigènes?

qu'avaient

compter

La situation.

-

Septembre

1868.

Notre po�

sliion,
«

Les informations et nouvelles suivantes doivent
Aun:;:.

17

�258

LES

nul doute intéresser tous les

sans
aux

FidjI.

dans
'f

EUROPÉENS

ces

Elles ont été affichées

Européens

établis

consulat

anglais

au

derniers jours.

Comme, malgré

différentes notes émanées de

consulat dans les quatre dernières
sujets anglais semblent ne pas

ce

années, plusieurs

comprendre

leur

position aux Fidji, le consul par intérim de Sa Ma­
jesté trouve nécessaire d'appeler l'attention de ses
nationaux sur ce qui suit: Des sujets anglais venant
aux Fidji dans le but de commercer,
planter, etc.,
etc., et d'une manière quelconque engageant leurs
personnes et leurs capitaux dans un intérêt person­
nel, le font à leurs propres risques et ne doivent pas
s'attendre à voir chaque jour des bâtiments de guerre
mis à la disposition du consul de Sa Majesté. La
station anglaise' dans ces mers a pour mission spé­
ciale la protection des colonies australiennes dont
les îles Fidji ne font point partie. Un bâtiment de
guerre n'est envoyé aux Fidji que lorsque le com­
modore ou le plus ancien officier juge que les exi­
gences du service le permettent. Des colons établis
sur la côte peuvent raisonnablement espérer être

protégés contre les indigèncs et obtenir quelque
réparation quand l'opportunité s'en présente; mais
si des colons, indiscrètement et en opposition aux
avis du consul et à
dans

l'intérieur,

bus païennes et

ses

remontrances

,

s'avancent

plaçant en contact avec des tri­
cannibales, ils renoncent par cela

se

�EN

259

OCEANIE.

même à tout droit d'être
ment de Sa

Majesté.

protégés par le gouverne­
La violence et les dommages

leurs personnes ou leurs propriétés sont des
chances qu'ils doivent raisonnablement prévoir. Il
envers

est donc à désirer que dès

aujourd'hui

les colons

n'ont rien à réclamer du gouver­

comprennent qu'ils
Majesté, quand l'esprit d'ardeur

nement de Sa

.

ou

d'aventure les pousse à pénétrer dans des régions
éloignées, habitées par des populations barbares. »
Voici

une

seconde note:

consulat que di­
verses
personnes résidant dans le bassin supérieur
de la rivière Rewa, par des actes chaque jour répé­
.:Information

tés de violence

a

été reçue à

envers

les

ce

indigènes,

se

conduisent

de manière à exciter la colère et les
ces

populations

ni contre

que leurs

représailles de
chefs ne pourraient arrêter

qui commettent ces actes, ni contre
leurs propres voisins, ce qui met en danger égale­
ment tous les Européens établis dans ces districts.
Une telle conduite mérite une expulsion immédiate,
et le consul pense qu'aucun colon n'hésitera à lui
faire connaître le nom de toute personne placée
sous sa
juridiction qui, par l'injustice de sa conduite,
ceux

tendrait à exciter ·des sentiments de haine contre les

Européens

dans Je

cœur

des natifs.

»

La gazette officielle du gouvernement actuel des
Fidji, en faisant connaître les résultats de l'enquête
sur le meurtre du

sujet anglais Bu�ns

et de

sa

fa-

�260

LES

EUROPÉENS

mille dans le courant de l'année

1873,

termine par

le .compte rendu de cette

phrase
enquête:
populations. ont déclm'é qu'elles ont attaqué la
planuüio» de M. BU1'n1l pour venge1' la mort de deux
femmes de leur tribu, qui, pendant qu'elle« recueillaient
d16 kaïs(plante qui pousse dans les 1'uisseawx),juJ'ent
tuées ù coup de fusil 'par deux traoailleurs Tanna de
M. Burns. Si cela est vrai, nous avons l'origine de
toute l'affaire. C'est toujours la 'vieille et triste his­
Les
toire de l'innocent payant pour le coupable.
innocents étaient sans doute la famille, car Burns
était un des grands partisans du Black Bird Cat­
ching, du Black Bird Shooting, deux termes de l'ar­
got des agents du Labour Trade qui en simple
anglais signifient prendre ou tuer un oiseau noir,
qui, dans l'argot des slavers, signifient prendre
cette
«

Ces

,.

,

ou

tuer

un

indigène.

de

ouvriers

Les

étaient dressés à cette chasse contre les

et,

«toutes les fois que

derniers
et

ses

se

montraient à

ouvriers

quelques-uns
portée

faisaient feu

que Burns avait l'habitude
Shooting » \
Le
une

Fidji-Times

publiée

Melbourne,

25

dans le numéro de

mars

juillet

ce

fusil,

d'appeler

mépris

Fidjiens

d'entre

eux;

du 7 octobre 1871

nouvelle instance de

1. Lettre de
et

de

sur

Burns

ces

Burns

c'est

ce

Black Bird

nous

fournit

de la vie des

1873, adressée à l'Anti·Slavery reporte ..
de ce journal.

�EN

indigènes

et du mode de

par les settlers

261

OCÉANIE.

justice

sommaire

adopté

Fidji.

aux

septembre, à minuit, une expédition
vingt-cinq hommes, composée principalement de settlers
de Raki-Raki, Tavua et Ba, avec quelques volontaires de
l'expédition précédente, partit de la maison de M. d'Este,
à Tavua, pour attaquer le village Kai-Colo de Natugere,
Dans la nuit du 19

de

en vue

d'exercer des

représailles

contre deux

attaques des

village sur la maison de MM. Gall et Abbot.
Dans la première surprise, six indigènes furent d'abord tués
raide, puis huit dans les rues, puis encore quelques-uns en
chemin, en tout vingt et un indigènes. Toutes les maisons
habitants de

brûlées
de

fusil,

ce

après

avoir été

visitées,

tous les porcs tués à coups

plantations détruites, tels furent les ré­
expédition de douze heures, que settlers
littoral regardent tous comme un succès sans

toutes les

sultats de cette
et

Fidjiens

précédent

du

«

JO.

Ces deux

exemples

montrent suffisamment que

les conseils de M. Thurston avaient été.

suivis,

et

que les colons se passaient fort bien de la protection
des navires de guerre anglais. De plus, comme par'

procédés insultants envers Qakombau il avait
puissamment contribué à ruiner dans l'esprit des
colons le prestige et l'autorité de ce chef, on peut
dire qu'il récoltait, comme ministre du gouvernement
fidjien, ce qu'il avait semé comme consul anglais.
.N'a-t-il pas fallu, en effet, l'énergie du commandant
de la Dtdo, pour empêcher, ainsi que nous l'avons
ses

�262

LES

partis anglais d'en
bien que poursuivant

deux

déjà dit,

parce que,

punjtion des
agissaient au
reconnu

clarant

EUROPÉENS

venir

aux

le même

assassins de la famille

Burns,

mains,
but, la

les

uns

du gouvernement de Çakombau,
par l'Angleterre, tandis qu� les autres, dé­
nom

incapable,
colons, indépen­
et

gouvernement impuissant

ce

prétendaient agir,

au

titre seul de

dants de toute autorité autre que celle de la reine.
Quelque triste que soit une pareille situation, il
était facile de la

dès

étant

donnés,
côté, les notes officielles du consul anglais et
agissements envers le Vuni-Valu, de l'autre?

prévoir

1869,

d'un
ses

l'esprit géméral

des settlers

anglo-saxons.

visions étaient contenues dans l'article

blié à

Lebuka,

Quel doit être
chacun

qu'il

notre avenir? Telle est la

est difficile de

résoudre.

sous

remontcr.le
trouver un
.précédent que de
vous

dra 'possession de

dire que

ce

et

qu'il

ne

pu­

cours
se

ces

îles. Ne

examiner,

a

et lui

veut rien avoir

question que
Fidji, mais

aux

dont les idées ont

la taxe

anglaise, et qui
vingt années pour y
hasarder à suggérer quelque
gouvernement anglais pren­

sous

dira que le

gouvernement

ciale pour les

L'Anglais,

la loi et

aimerait mieux

idée nouvelle,

suivant,

pré­

octobre 1868.

en

peut entendre chaque jour posée

lentement mûri

Ces

de

perdez

envoyé

pas votre temps à lui
une commission spé­

faire connaître leur

à faire

avec

elles,

ce

situation,
que

con­

les paroles prononcées naguère par le commodore
Lambert, qui a dit à la députation des districts de Rewa
qu'il n'y avait pas la moindre possibilit� que le gouve1'l1efirment

�EN

263

OCÉANIE.

anglais songeât à prendre possession des Fidji comme
anglaise, car il avait assez de colonies déjà; j'An­
glais ne pourra vous croire. Il vous dira qu'un Anglais ne
peut pas vivre sans un gouvernement anglais. Ilest aveugle
ment

colonie

aux

de la démocratie dans le monde

progrès

civilisé,

ou

il

ignore, bien qu'il soit lui-même un défenseur jaloux de
la loi, de la justice, de l'éducation, qui sont les pierres an­
gulaires de la démocratie. Maintenant, demandez à un co­
l rn fidjien, qu'il soit Anglais, Américain, Allemand, mais
qui a vécu quelque temps aux colonies, quelle est son opi­
nion sur les gouvernements coloniaux; il vous répondra
les

qu'ils

ruineux et que si l'Angleterre nous
égide coloniale, ce serait pour nous ruiner
et nous conduire ensuite à la guerre avec les indi­

sont

couvrait de

d'abord,

gènes

sur

tions de

simplement
son

les

représentations

quelques

colons à

Nouvelle-Zélande.

Quel

.

•

.

.

est notre avenir?

l'Amérique
,

.

.

..

mieux les fausses

ou

l'esprit faux,

Mais retournons à la

L'Angleterre

n'a pas besoin de nous,

ne

apprécia­

comme

dans la

question:

veut pas de nous,

nous ne

voulons pas de

France; la Prusse n'a aucnn intérêt dans les mers du
Sud, qu'y a-t-il donc à faire? Sommes-nous assez forts
pour nous unir dans uu but de défense et de protection
mutuelles? Ce serait là un pas décisif, qui, s'il était fait
suivant les lois des peuples civilisés; ne pourrait être vu
qu'avec satisfaction par les grandes nations du monde, car
la

il les délivrerait de

établirait dans les

civilisée;
après
la

ou

venue

main, éloignant
Tongiens (et

de faire
mêmes

ce

pénibles

souvent

du Sud

un

à résoudre et

centre de confédération

temporiser, attendre année
quelqu'un qui nous prenne par
et colons et capitaux, èt laissant

bien devons-nous

année la

aux

questions

mers

de

ainsi.

certes ils

nous

sont

devrions

que
Réunissons-nous donc

en

en

et

bonne

voie)

pourrions

le soin

faire

nous­

assemblée pour y discn-

�264

EUROPÉENS

LES

ter èt Y

répondre

à cette

question: Quel

doit

être' notre

avenir?

Ces conclusions sont celles d'un autre article du
même recueil

Qu'y a-t-il â
sur la nécessité
faù'e? insiste
d'agir, En
sur les mêmes
raisons, l'auteur, en si­
s'appuyal!-t
gnant : Confédération, montrait quelle était dans
sa
pensée la solution du problème. Cette solution
qui, sous
également

prévaloir

n'a pu

sur

le titre de:

les tendances des settlers d'o­

rigine anglaise, qui ont, malgré tout, toujours con­
servé l'espérance que le gouvernement de la reine
finirait par se décider à l'annexion. On a vu qu'il
s'en est fallu de bien peu que cette espérance se
réalisât dans la séance du 13 juin du parlement

anglais.
De l'ensemble des documents dont

exposé
que

que les

nous

et des

qu'au
appelait une
pouvait ainsi
de

rapport:

mission

assez

n'avons

informations

plus essentiels,
pûmes recueillir sur les lieux,

moment de notre arrivée

notre

nous

il semblait

dans les îles où

complexe,

nous

la situation

résumer par les lignes suivantes de
«D'un côté une population européenne

se

plus de 1,200 personnes et qui va s'augmentant
chaque jour, dont 1 es intérêts divers réclament une
protection efficace j cette protection, le gouverne­
ment anglais l'a refusée dans une déclaration officielle.
Les États-Unis d'Amérique ne veulent pas de colo-

�EN

nies

OCÉANIE.

265

lointaines; les autres puissances maritimes, sauf
peut-être, se montrentindifférentes, à qui

la Prusse

donc la demander? Les

uns

veulent essayer leurs
aux chefs indi­

les autres recourent

forces;
gènes, auxquels ils prêtent un concours intéressé
sans doute, mais intelligent et actif.
La première solution conduit à u�e confédéra­
tion dans laquelle les chefs indigènes auraient une
part de légitime influence, et elle semble plus dans
le génie de la race anglo-saxonne à laquelle appar­
tiennent la plupart des colons européens. Ce ne
serait pas la première fois que, devant le refus du
gouvernement de la reine de reconnaître comme
possessions anglaises des établissements importants
déjà, les colons se seraient formés en confédération
indépendante. Néanmoins, aux Fidji, cette solution
que l'avenir rendra peut-être possible, est aujour­
d'hui prématurée, et comme il semble probable que
l'Angleterre persistera dans ses refus, les autres
nations maritimes dans leur indifférence, ce sont les
chefs indigènes, aidés de leurs ministres européens
qui apparaissent comme devant fixer l'avenir de
propres

«

leur
«

patrie,
Mais entre

valités
eux

rant

ces

chefs

profondes qui

indigènes

présentent, diffé­
politiques, mais
but, celui de la conquête

tous, deux personnages

d'origine
poursuivant le

et

existent des ri­

affaiblissent leur action. Parmi

de

même

se

tendances

�266
et

L.ES

de l'unification

gien

et à

dération

sa

EUROPEENS

de

l'archipel.

Maafu le Ton­

suite les chefs de Bua et de la confé­

orientale, Çakombau

et toutes les popu­

lations de Viti-Lebu et des îles

centrales, tels sont
dépendent les destinées des
Fidji, Le triomphe de Maafu en ferait une dépen­
dance du royaume de Tonga, ou tout au moins assu­
rerait la prédominance des idées de pouvoir absolu
que représente le roi Georges, malgré la constitution
qu'il a donnée à ses sujets; celui de Çakombau
serait au contraire l'application et le développement
des idées vraiment civilisatrices, progressives, car il
devrait le succès de sa politique aux Européens
éclairés dont il s'entoure, aux sages conseils qu'ils
lui donnent, à la sympathie que ses efforts pour
maintenir l'ordre et la sécurité dans ses États ins­

les deux rivaux dont

colons, qui ne spéculent pas sur la
populations indigènes, pa» le désord1'e et
lianarchie, pour assurer leur fortune et leur pouvoir.
,Ce qui est hors de doute, c'est que Çakombau
est un véritable chef national; que depuis plus d'un
demi-siècle, les Européens l'ont toujours regardé
comme le roi féodal de tout
l'archipel, et que, jus­
ces derniers
il
le seul avec lequel
est
qu'à
temps,
les commandants de navires de guerre, représentants
officiels de leur nation, aient passés des traités en
forme, Les Américains ont reconnu son titre fidjien
de Vuni-Valu, et les conventions conclues entre lui
pirent

à tous les

ruine des
c

�et les commandants de

signées:

Tui

-

Quoi qu'il

l'Héroïne,

Viti. Toutes

blent montrer que
en

dèrent d'autant

ces

ces

de

l'EU1'ydice

considérations

influence

son

soit,

267

OCÉANIE.

EN

prévaudra.

considérations

sont
sem­

»

nous

déci­

de l'influence

à tenir

plus
compte
Çakombau, pendant notre séjour dans l'archipel,
qu'il n'avait pas été lui-même étranger, bien qu'in­
directement, aux événements qui appelaient notre
de

intervention dans les districts méridionaux de Va­

nua-Lebu,

relevant de Tui-Bua,

III.

Notrè

détails des divers
sière

en

jamais été d'entrer dans les
incidents qui marquent notre croi­

n'a

pensée

n'en dirons que
rattachaient à la situation générale

Océanie;

les côtés

ici encore,

nous

qui se
Fidji, et qui pouvaient servir à la préciser. Nous
ole ferons du reste comme toujours, en nous appuyant
sur des documents
d'origine, le plus souvent anglais,
des

et

en

tous cas

officiels.
Le buka, 21 novembre 186R.

Nous savions

déjà qu'un' grand

s'élever entre 'I'ui-Bua

dissentiment vient de

et les chefs de

Solèvu,

district méri­

dional de Vanua-Lebu. Ce dissentiment menace
une

bau,

guerre

générale.

avait obtenu

M.

une

Drews,

d'engendrer

chef-secrétaire de

suspension d'hostilités

; par

Çakom­

ses

soins,

�268
une

L�S EUROPÉENS
entrevue entre

ce

lieu à Lebuka pour

dernier chef et 'I'ui-Bua devait avoir

arrangement définitif des questions
litige. Çakombau arriva mardi dernier dans sa propre
pirogue, avec son secrétaire. Plusieurs chefs de Bau le sui­
vaient dans leurs pirogues de guerre. Tui-Bua, accompagné
de M. 'Vilkinson et d'un autre chef arriva quelque temps
après SUl" la goëlettc John- Weatherston. Une conférence
entre eux eut lieu les mercredi et jeudi suivants, dans la
salle de lecture, en la présence des consuls anglais et amé­
ricain. Une longue discussion ne produisit aucun résultat,
un

en

les deux chefs

ne

voulant pas faire de concessions. On dé­

cida alors de s'en référer

au

jugement

de

'I'ui-Çakau,

chef

de Vaïriki , que chacun sait tenir la balance entre les chefs
de l'archipel.

Le territoire

err

discussion avait été donné par

Çakom­

bau à

Tui-Bua, à l'époque où se forma une confédération
générale des chefs indigènes. Depuis lors, Tui-Bua s'est re­
tiré de cette confédération qui aujourd'hui est entièrement
dissoute. Une autre confédération
entre

Maafu, Tui-Çakau

,

a

été récemment établie

Tui-Bua et d'autres chefs dans

un

croyons

but que nous
hostile à Çakombau. Ce dernier veut'
bien que les territoires en litige soient placés dans les mains

Tui-Bua, mais non pour augmenter le pouvoir de Maafu,
a justement raison de redouter l'influence, à cause
de sa parenté avec le roi Georges de Tonga.
Tui-Lebuka, qui est parent des chefs de Solèvu, est dé­
cidé à ,se joindre à Çakom bau. Lundi dernier, les préparatifs
de départ furent faits, et à midi, après une longue harangue
de Çakombau, suivie d'une danse de guerre, les guerriers
de

dont il

embarquèrent pour Vanua-Lebu. Il y avait environ 500
hommes de Lebuka, Totoga, Levona et autres villes d'Oba­
lau, presque tous armés de fusils, les chefs ayant des
armes

de

prix.

Il y avait aussi

un

grand

nombre de chefs

�EN

de Bau. La flottille

269

OCÉANIE.
les

qui
emportait se composait de la
M'Bau, Taùnala- "fVaï, armée de deux cauons,
de sept doubles pirogues de guerre, deux embarcations pon­
tées et une pirogue simple. On dit que des détachements
semblables doivent partir de chacune des îles qui reconnais­

goëlette

de

sent l'autorité de

La

Çakombau.

goëlette John-

Weathel'ston était

partie

le

samedi,

en

tirant deux coups de canon en signe de défi, On assure que
la goëlette de l\laafu, la Caroline, de huit canons, et une

goëlette avec six pirogues de guerre tongiennes sont
déjà mouillées à Solèvn. Les gens de ce village auraient,
dans une surprise tué six de leurs ennemis.
autre

,

Les forces que Çakombau avait ainsi envoyées au
de Solèvu n'obtinrent d'autres résultats que

secours

l'éloignement
autres de

momentané des chefs

Maafu;

mais c'était

ennemis, et entre
déjà un point impor­

la guerre, au lieu de se généraliser et
d'embrasser tout l'archipel comme on l'avait cru un

tant,

car

moment,

se

localisa et fut bornée à des hostilités

entre les tribus voisines et celle de

duraient

encore

Solèvu, Elles

lors de notre arrivée dans

port. Trop peu nombreux pour

ce

dernier

tenir la campagne,

les gens de Solèvu, sacrifiant leur village, s'étaient
retirés sur une hauteur qui le domine, et de là, ils

bravaient leurs

ennemis, auxquels parfois, ils fai­
saient subir des pertes sensibles. Malheureusement
Solèvu est depuis de longues années une des stations
des missionnaires
la

querelle,

catholiques français;

neutres dans

ils s'étaient renfermés dans leurs éta-

�270

LES

EUROPÉENS

blissements. Pendant

quelques jours, ces établisse­
respectés; mais quand le village de
Solèvu fut entièrement pillé et ruiné, ils n'échap­
pèrent pas aux funestes conséquences de leur situa-;
tion. C'est ce qu'établit le passage suivant du rapport
que je demandai à ce sujet au T. R. P. Bréhéret,
préfet apostolique: Le parti de Bua, ayant envahi
Solèvu, s'est porté envers la mission à des excès
regrettables; ils ont pénétré en armes dans l'établisments furent

«

"-

sement, ils

ont abattu

une

centaine de

cocotiers;,

basse-cour, tué, emporté tous les
saccagé
animaux domestiques qui faisaient la seule richesse
de l'établissement; ils ont détruit toutes les planta­
tions. Ils ont pénétré de vive force dans l'église, où
se conserve le Saint-Sacrement, c'est-à-dire qu'ils
ont brisé les fenêtres et les ont escaladées, et cela à
deux reprises différentes. Ils ont pillé les nappes et
tous les linges d'autel; ils ont déchiré les tentures
du chœur, en ont emporté une partie et ont laissé le
ils ont

reste

aussi

la

en

lambeaux. La maison d'habitation
avaries, Je

a

eu

parle pas des injures,
et des menaces faites aux mission­

quelques
provocations
naires qu'ils ont couchés en joue un grand nombre
de fois, lesquelles provocations et injures ont été
aussi prodiguées au nom français.
Il n'est point il
croire que Tui-Bua fut, directement du moins, l'ins­
tigateur de ces actes de violence. Ces actes ne pou­
des

ne

,.

vaient que l'entraîner dans. des débats

avec

une

�EN

puissance européenne qui
derait raison. Mais
ici de

compte

ces

271

OCÉANIE.

tôt

ou

tard lui

en

deman­

y a-t-il lieu de tenir
demi-religieuses, demi­

peut-être

rivalités

politiques, dont l'archipel est partout travaillé, et
qu'avivait sans doute le voisinage des missions pro­
testantes de Nandi et de Bua. D'ailleurs, plusieurs
conventions ont été passées entre les commandants
des navires de guerre français, à une époque éloignée
il est vrai, mais dont les souvenirs ne sont pas éteints,
et Çakombau que n'aimaient guère alors .les auto­
rités anglaises. A ce titre, les missionnaires français
pouvaient être signalés comme partisans de Solèvu,
que défend Çakombau, et où eux-mêmes comptent
d'assez nombreux néophytes. Ces motifs, qui justi­
fiaient

aux

yeux des tribus

en
guerre avec celle de
des établissements de. la mission,

Solèvu le

pillage
expliquent aussi les circonstances qui
pagné, je veux dire ces insultes et ces
vers

des missionnaires
à cette

européens,

l'ont

accom­

menaces en­

tout à

des habitudes de

fait

en

dehors,
époque,
popula­
tions. D'ailleurs, la longue disparition des bâtiments
de guerre français leur faisait croire à l'impunité et
devait les pousser plus avant dans cette voie de la
violence où ils trouvaient la satisfaction de leur avidité. Ce n'est point là

une

vaine

ces

supposition.

C'est le

sionnaires

réponse faite par l'un des chefs aux mis­
qui invoquaient leur titre de Français en

protestant

contre les actes dont ils étaient victimes.

sens

de la

.

�272

LES

L'arrIvée

de la

EUROPÉENS

Mégère

aux

Fidji

était donc très­

opportune, mais à la condition de demander

et

d'ob­

conséquence, le
réparation
20.au matin, la Mégè7'e était en route pour Solèvu
où elle mouillait vers midi; après une rapide inspec­
tion des lieux, le 21, nous jetions l'ancre dans la
baie de Sandalwood, en face du village de Bua dont
les maisons apparaissaient derrière le rideau de man­
gliers qui bordent le rivage de la baie, vers l'embou­
chure de.la rivière sur laquelle est situé le village.
Le 23, la convention suivante était passée avec le
Tui-Bua, à bord même de la Mégèl·e. C'était l'heu­
tenir

reux

dénoûment de notre intervention.

juillet 1869, entre le Tui-Bua d'une
de frégate, commandant la Mégère en
mission dans l'Océanie, de l'autre, il a été convenu:
Les missionnaires français établis dans la baie de Solèvu,
île Vanua-Lebu, ayant été, dans le courant de novembre
dernier, pillés, insultés, menacés par des hommes apparte­
nant à diverses tribus soumises au 'I'ui-Bua, et ce, sans
avoir provoqué de pareils actes par leur conduite;
Ces actes de violence et de rapine méritant une punition
dans tous les pays, et aussi une réparation de la part des
coupables envers ce\lx qui ont été les victimes de ces vio­
lenees, le Tui-Bua s'engage à faire rechercher et punir sui­
vant toute la rigueur des lois ceux qui ont commis lesdits
Ce

part,

.

sérieuse. En

une

jourd'hui,

et le

23

capitaine

actes de violence contre les missionnaires.

s'engage à leur faire restituer la valeur des objets
pillés, dont l'évaluation se fera à l'amiable par des experts
pris parmi les natifs ct parmi les Européens établis aux Viti.
Il

�EN

273

OCÉANIE.

qu'il y aurait lieu à des dommages
pertes subies, mais les missionnaires

Le Tui-Bua reconnaît
et intérêts pour les

français,
et aussi

pour montrer leur désintéressement et leur charité,
ne cherchent pas leurs avantages matériels,

qu'ils

renoncent à cette indemnité.

Ces

réparations sont faites aux missionnaires, non pas
qu'ils sont missionnaires, mais parce qu'ils sont Fran­
çais, et qu'à ce titre tout Français a droit à la protection­
du gouvernement de S. M. l'empereur Napoléon III, quand

parce

il

ne

viole pas les lois du pays où il s'est établi.
Mégère, les jour, mois et an que

Fait à bord de la

dessus,

triple expédition qu'ont signées le commandant de la
]}1égèr_e et le Tui-Bna, parties contractantes, les sieurs Wil­
kinson, secrétaire du Tui-Bua, et Bréhéret, préfet aposto­
lique aux Viti, témoins.
en

L'esprit

de conciliation

qui présida

au

règlement

de cette affaire ressort de la teneur même de
cument. Pour
encore

en

donner

plus convaincante,

au

Tui-Bua

ce

do­

une

preuve
le T. R. P. Bréhéret fixa

livres le chiffre des

indemnités, alors
qu'une évaluation contradictoire dans laquelle il
s'était déjà montré d'une grande modération, le fixait
à cent livres (2,500 fr.). Cette bienveillance, ce dé­
à soixante

sintéressement

secrétaire et,

n'échappèrent
nul

ni à Tui-Bua ni à

doute,

ils leur

son

inspirèrent
ces
prêtres
religieuse­
trop
ment les préceptes de la charité évangélique. Que
ce fût là une inspiration spontanée, dégagée de tout
une

sans

haute- estime p�ur le caractère de
souvent calomniés et qui suivent si

AunE.

18

�274

LES

calcul

du�te
de la

humain, qui

le mettrait

l'esprit humain,

.

doute? Cette c.on­

il faut croire

qu'il en
grande; c'est
cette force qui seule peut assurer le triomphe des
missionnaires et des idées dont ils sont les apôtres
au milieu de ces malheureuses et ignorantes
populations sur lesquelles on est trop disposé à agir par
la force matérielle i quoi qu'il e11 soit, les paroles de
M. Wilkinson et du Tui-Bua avant de quitter la
Mégère, leur conduite ultérieure, ne peuvent que
confirmer la vérité de ces appréciations.
Le 24 juillet, après avoir un moment touché à So-"
lèvu, la Mégère, pour la seconde fois, moui.llait à
Lebuka. M. Drews, principal secrétaire de Qakom­
bau, y attendait notre retour depuis plus de 48 heures.
Si l'on se reporte au but qu'avec tant de persévérance et de
patiente énergie Çakombau a poursuivi
sa
pendant longue carrière, il est facile de deviner
quelles ouvertures un des hommes qui ont ie plus
fait pour la réussite de sa politique apportait au
commandant du premier navire. français qui, depuis
plus de dix ans, passait dans l'archipel. Dans les vi­
sites que nous
échangeâmes,. nos longs entretiens
eurent toujours les mêmes sujets; ils se rattachaient
est souvent ainsi. La

.

en

n'en était pns moins, dans ces circonstances,
plus grande habileté pratique, et certes, pour

l'honneur de

.

EUROPÉENS

force douce est

à la situation du pays, aux incertitudes de l'avenir
et surtout aux obstacles que rencontre le V uni Val u
-

.

�EN

à

l'accomplissement

275

OCÉANIE.

de la mission

qu'il

s'est

et dont le moindre n'est pas l'intervention

donnée,
irrégu­

lière, capricieuse, toujours mal fondée en droit des
bâtiments de guerre étrangers dans les affaires inté­
rieures. Les décisions prises à bord du John-Adams,
du Carybdis tlt de tant d'autres navires ont eu en

pouvait être que le
développement de la prospérité des Fidji, des résul­
tats trop déplorables, pour qu'il n'en parlât pas avec
une certaine amertume. Ces résultats, il en prévoyait
les suites les plus éloignées, telles que les montre
aujourd'hui le progrès du temps, c'est-à-dire le mé­
pris de tout pouvoir indigène par les colons euro­
péens, l'anarchie qu'il engendre, et aussi les actes
de violence, de représailles sans fin dont nous avons
donné de si tristes exemples. Néanmoins sa confiance
dans l'avenir des desseins de Çakombau était pleine
et entière, et il insistait surtout sur les considéra­
tions suivantes, où se résument les motifs qui lui
avaient fait saisir avec tant d'empressement l'arrivée
de la Mégère, comme moyen de les soumettre peut­
ce

sens, et pour M. Drews

être
«

Gouvernement de notre pays:
Çakombau, disait M. Drews, a signé
au

commandants des navires

1'ydice
portée,
ans

ce ne

des

français

avec

MM. les

l'Hé1'oïne et l'Eu-

conventions dont malheureusement la

toute

locale,

ne

de fidèle observance de

à votre Gouvernement

pas l'archipel. Dix
conventions montrent

dépasse
ces

qu'il peut

se

reposer

sur

la

�276

LES

parole

EUROPÉENS

et la fidélité du Vuni-Valu, Ne serait-il pas

avantageux pour la France, et pour les Fidji, dont
l'avenir ne peut lui être indifférent, de donner à ces
traités

valeur

plus grande,
Çakombau comme le seul et véri­
table chef des Fidji? Cette reconnaissance serait
d'un grand poids aux yeux des 'populations indi­
gènes sur lesquelles la France exerce, par ses mis­
sionnaires en Océanie, par le protectorat de Taïti et
une

portée générale,

une

reconnaissant

en

ses

établissements de la

influence
«

plus grande que

Certainement

chir tous

ces

assurer

paralysent

nous ne

une

pouvons le croire.

cette reconnaissance ferait réflé­

chefs ambitieux et brouillons

travent les efforts les

pour

Nouvelle-Calédonie,

qui

en­

de

l'ordre et la prospérité de

Çakombau
l'archipel, qui

l'arrêtent

constamment

son

action,

dans la voie

plus énergiques
et

qui

suit

avec tant
suivre, qu'il
qu'il
de persévérante énergie. Les colons européens eux­
mêmes ne se croiraient-ils pas tenus à plus de ré­
serve, à plus de modération dans leur conduite et
envers lui et envers les
indigènes? Qui sait d'ailleurs
si quelque nation maritime, hostile à la France, ne
se tient pas
prête à profiter des désordres de la
situation actuelle, de la division et des rivalités des
chefs ambitieux qui agitent le pays par leurs intri­
gues, de la faiblesse et de l'isolement de Çakombau,
et à s'établir dans quelque île de l'archipel? Ces

établissements

veut

ne

seraient-ils pas, à

un

moment

,

�277

EN' OCÉANIE.

donné,
même
.

danger pour nous, par leur situation
la route de Taïti et de la Nouvelle-Calé-

un

sur

donie ? On

a

parlé

de la

prise

de

possession

des Sa­

par le gouvernement prussien, dont l'ambition
doit être de se créer une marine militaire, et dont.
moa

les intérêts commerciaux dans
une

importance

la confédération

si

ces

grande depuis
de l'Allemagne

régions

ont

pris

la constitution de
du Nord. Ce pre­
un second? La

mier pas n'en entraînerait- il pas

reconnaissance par la France du chef national qui
peut seul assurer l'ordre et le progrès dans ce pays

peut-être celle de l'Angleterre; et comme
États-Unis ont, depuis 1866, reconnu Çakombau,

déciderait
les

tout

danger

de

ce

genre s'évanouirait. Mais cette

appui moral, dégagés de tout
ces
populations que
la France ne veut que leur progrès réel, ne lui assu­
reraient-ils pas une très-grande et très-légitime
influence, et à quelles charges matérielles serait-elle
engagée par cette mesure?
Ces ouvertures de l'actif et intelligent ministre
du Vuni-Valu sont restées sans réponse. Qui pour­
rait s'en étonner après les événements qui ont rem­
pli ces dernières années? Mais les considérations
sur
lesquelles elles s'appuient, si justes alors, sont
encore
aujourd'hui d'une vérité frappante. Le temps
les a sanctionnées i n'est- ce pas pal' quelques-unes
d'entre elles qu'on peut expliquer la reconnaissance,

reconnaissance,
motif intéressé,

cet

en

montrant à

,.

�278
par

EUROPÉENS

LES

du gouvernement de Çakombau,
gouvernement national des Fidji, gouverne­

l'Angleterre,

comme

duquel se sont groupés, pour nous servir
expressions d'un témoin désintéressé, les hommes
les meilleurs et les plus sages de l'archipel: the best
and wisest men in Fidji I? N'est-ce pas aussi parce
que les idées que nous exposait M. Drews n'ont pu

ment autour

des

réalisées,

être

que le Vuni-Valu

contre les rivalités des

,

laissé

chefs

sans

aide

les

indigènes,
préten­
chaque jour croissantes des colons européens,
s'est enfin jeté dans les bras de ses adversaires et a
consenti à demander le protectorat de l'Angleterre
qui ne peut être que la ruine de tous les desseins de
sa longue vie?
Les partisans de l'annexion insistaient alors sur
une raison à
laquelle l'agitation contre le Labour
trade donnait une singulière importance, et qui la
rendait le plus populaire.
Le gouvernement fidjien
actuel, quoique plus respectable que ceux qui l'ont
précédé, n'est pas reconnu par la majorité de la po­
pulation européenne ou indigène, et il est incapable

tions

«

de donner force à la loi contre le

esclaves

en

même

commerce

temps' qu'impuissant

des

à

prévenir
fréquents dans
Wingfield qui secondait la
1

les actes de meurtre
ces

et

de violence si

îles '.» Sir Charles

1. Lettre du R.

Joseph Netleton,

2. Discours de Il!.
munes.

-

13

juin

]Il'Artbur,

1878.

missionnaire

wesley en

aux

Fidji.

auteur de la motion à la Ch imbre des Com.

�EN

motion, l'amiral

appuyée,

279

OCÉANIE.

Erskine et tous les orateurs

ont insisté

sur

ces

raisons,

qui-l'ont

pour déclarer

nécessaire l'annexion des

a

Fidji.
dans
à
lettre
une
Mais,
laquelle le Times du 24juin
sa
R.
donné
publicité, le
Joseph Netleton, parlant

avec

l'autorité de

son

caractère,

et la connaissance

pays, que lui donnait un séjour de plus de
dix ans aux Fidji comme missionnaire wesleyen,
de

ces

l'énergie avec laquelle le gou­
vernement fidjien était décidé à maintenir les lois
édictées contre la traite, énergie dont il avait donné
une preuve décisive
dans le cas d'un des plus
riches planteurs de l'archipel », grâce à la législa­
tion du Kidnapping act, et à l'active surveillance
des croisières anglaises dans tous les archipels, mar­
chés où s'approvisionnaient les agents du Labour
tl'affic, cet odieux commerce serait bientôt une
chose du passé
Ce sont là des raisons très-plausi­
bles et qui frappèrent tout à fait les esprits désin­

affirmait que,

grâce

à

f(

«

l/).

téressés.

1 V.

On conçoit, d'après ce qui précède, que tout le
monde n'ait pas été surpris, lorsque, dans le cou­
rant du mois de juillet 1874, lord Carnarvon, mi­
nistre secrétaire

d'État pour les colonies,

fit connaître.

�280

LES

EUHOPÉENS

à la Chambre des lords que le gouvernement de la
reine s'était décidé à accepter, en principe, l'an­

nexion de

l'archipel

des

Fidji, qui

lui était offerte

par le gouvernement actuel de ces îles, et qu'en
conséquence, le gouverneur de la Nouvelle-Galles
du

Sud, sir Hercules Robinson, était chargé des der­
nières négociations relatives à cette affaire. Dans la
séance du 5 août, cette résolution donnait lieu, dans
la Chambre des communes, à

l'opportunité,
d'une

mesure

les

avantages

devant

laquelle

autorisés reculaient

vif

un

débat

et

les inconvénients

assez

les hommes

d'État

de dix

sur

les

depuis plus
juin 1873, le Times applaudissait à la sa­
gesse de 1\:[. Gladstone, repoussant la motion de
l'annexion des Fidji et la faisant réserver pour une
époque où ces îles seraient mieux connues. Nos
jnfo�mations sur ce pays, disait le grand journal
de la cité dans son leading article, sont très-incom­
plètes, et il pourrait arriver, si nous agissions avec
trop de hâte, qu'avant peu nous ayons à reconnaître
que nous avons commis une erreur coûteuse et pleine
d'inconvénients: Pour suppléer à ce manque d'in­
formations, le commodore Goodenough, commandant
la Pearl, et le consul anglais de Levuka, M. Layard,
furent chargés d'étudier la question sur les lieux
mêmes. Le 13 avril 1874, leur enquête était termi­
née, et en juin, leur rapport arrivait en Angleterre,
Ce rapport, imprimé pour être soumis aux deux
plus

ans.

Le 16

«

»

�EN

281

OCÉANIE.

Chambres du

Parlement, nous servira de guide pour
analyse.
Quatre modes d'action dans l'archipel étaient ou­
verts à l'Angleterre:
la Investir le consul anglais de Levuka de pou­
voirs spéciaux sur ses nationaux établis aux Fidji;

notre

20 Reconnaître le

îles,

gouvernement

existant dans

ces

lequel on traitait déjà comme un gouver­
facto;
Établir le protectorat de l'Angleterre sur l'ar­

avec

nement de

30

chipel;
40 Accepter la souveraineté territoriale du pays
et, comme conséquence, lui donner une constitution
coloniale.

protectorat, écarté tout d'abord par le gouver­
nement de la reine, répugnait également aux idées,
Le

de

intérêts des colons

anglais. L'autorité du consul
Levuka, quelque grands qu'eussent été les pou­

aux

voirs dont il eût été

investi, ne tranchait pas la
question, puisqu'elle ne pouvait s'étendre que sur
ses nationaux, laissant en dehors de son action tous
les autres

Européens;

modes d'intervention

chipel;

restaient donc les deux autres
:

prise

de

possession

tous cas, il fallait traiter sérieusement

en

de l'ar­

reconnaissance du gouvernement établi.

Mais,

avec ce

gouvernement. Sur quelles bases reposait-il? Quelles
en

origines, quels les éléments constitu­
enfin, avait-il une puissance, une autorité

étaient les

tifs,

et

�282

LES

réelles

les classes si distinctes de la

sur

européenne
sence, si
.

En

ce

fait,

arrivèrent

EUROPÉENS

et

indigène qui

n'est
au

en

se

population
en
pré­

trouvaient

hostilité?

moment où les commissaires

la situation

anglais
résumer

Fidji,
pouvait
lignes suivantes:
Un chef indigène avait été élu au pouvoir par
la majorité de la population européenne. Celle-ci, en
appliquant sous son nom une constitution très-libé­
rale, se regardait, comme par un droit naturel, maî­
tresse des intérêts des indigènes. Un ministère, qui
tout d'abord ne pouvait se maintenir que par le
concours des blancs ,�put croire un moment qu'en
levant une force armée, il pourrait s'en affranchir,
et gouverner dès lors sur le principe que, chargé de
sauvegarder les intérêts des indigènes, il devait
traiter les Européens comme étrangers. Dans le
aux

se

dans les
«

cours

des deux dernières

années,

ce

ministère

a

dé­

pensé environ 240,000 livres sterling et en a em­
prunté 87,000.
Les plus respectables des marchands européens
affirment qu'ils ne pourront payer cette dette que si
de nouveaux capitaux affluent dans le pays, dont
tout le capital ne s'élève pas, d'ailleurs, à plus de
250,000 livres sterling.
Les chefs indigènes ont été conduits à accepter
la responsabilité de la dette publique; mais il est à
croire qu'ils ne sont pas solvables et que, du reste,
«

«

�OCÉANIE.

283

comprennent pas la responsabilité qu'ils

ont

EN

ils

ne

ainsi assumée. En demander le
serait le réduire à

payement au peuple,

esclavage pire que tout ce
qui a
passé.
Tel est l'état de ces îles, tel que l'a produit le
gouvernement actuel; quant à son pouvoir effectif,
il est nul, et si l'Angleterre rappelait le bâtiment de
guerre qu'elle entretient dans l'archipel, Maafu le
Tongien, _Tui Qakau, de "'\Vaïriki, et d'autres chefs,
s'en sépareraient immédiatement.

ce

un

existé dans le

«

»

Ce n'est pas d'ailleurs contre la mauvaise volonté
seule, l'hostilité plus ou moins cachée des grands

indigènes, que s'est brisée l'autorité du gou­
Fidji. Tout un parti de colons euro­
péens, anglais surtout, le repoussait et en niait l'au­
torité, parce qu'à leurs yeux il n'avait d'autre sanc­
tion que l'ambition et les intrigues intéressées de
ceux
qui s'étaient sacrés ministres de leur propre
initiative, sans aueun droit qui puisse les justifier.
Si encore ces ministres improvisés s'étaient montrés
à la hauteur de leur tâche, de la mission qu'ils s'é­
taient donnée; mais leur ignorance n'a eu d'égale
que leur vanité; leur inexpérience pratique a montré
toute leur présomption, �t quels que soient les mi­
nistres, M. Words ou M. Burt ou ]\1. Thurston, tous
pouvaient s'expliquer la défiance personnelle qu'ils
inspiraient, en se souvenant de l'extravagance et
des actes arbitraire»
qui ont marqué leur adminischefs

vernement des

«

»

�284

LES

EUROPÉENS

tration et leur passage au pouvoir. Malheureusement
pour le gouvernement, « comme, après tout, dans la
communauté restreinte des blancs, les personnages
que

nous

capables

venons

de

des fonctions

gouvernement n'avait
moins que

lement,

ne

nommer

sont encore les

importantes
aucune

l'Angleterre,

en

voulût maintenir

ministère,

chance de

ce

durée,

à

station navale

qui

besoin, e� qui
toutes les îles,

sur­

une

tout devait faire

prévaloir dans
consul anglais

naissance du Tui-Viti et de

plus

le reconnaissant officiel­

lui donnât la force dont il avait

décisions du

du

.....

son

-

,.

Singulière

les

recon­

pouvoir royal!

n'est pas seulement par la mauvaise ad­
ministration des finances, la dilapidation des deniers
Mais

ce

publics, par sa faiblesse envers les résidents euro­
péens qui se refusaient à le reconnaître, et qui,_ sans
l'énergique intervention du commandant de la Dido,
seraient entrés en lutte ouverte avec lui, que le gou­
vernement de Çakombau a montré son impuissance.
Des faits plus graves, touchant à des points essen­
tiels de la politique anglaise dans ces parages, l'ont
mise en pleine lumière; je veux parler des conces­
sions qu'il a dû faire aux intérêts des planteurs dans
la question du Labour trade, et dans celle du Labour
t?·affic. Les principales dispositions du Kidna'pping
act ont été impunément violées, sans qu'il pût s'y
opposer efficacement. Il ya plus, des prisonniers de
guerre, faits sur les tribus de l'intérieur, ont été

�EN

légalement

livrés à des colons

pour tout le
vaux

forcés

285

OCÉANIE.
comme

travailleurs,

temps de leur condamnation aux tm­
; mesure barbare que, par un étrange

sophisme, le ministère présentait comme un progrès
sur
l'antique loi du pays, qui réservait les prisonniers
de guerre à la mort où à la servitude.
Ces faits permettaient de pressentir les conclu­

rapport des commissaires anglais. Elles
tendaient, à l'annexion de l'archipel, comme pouvant
sions du

seule

à la volonté de

l'Angleterre d'abolir
le hideux trafic des esclaves. Mais, sur quoi reposera
cette prise de possession des Fidji? Sur quels titres,
sur
quels droits? La lettre suivante, où l'annexion
est demandée par le Tui-Viti et les principaux chefs
indigènes, suffit-elle pour la légitimer?
répondre

.A bord du navire de Sa

Majesté

Pearl

-

Mars

Leuuka,

21, 1874.

Goodenough et au consul Layard, les
envoyés par S. M. la reine de la Grande-Bre­
tagne pour visiter les Fidji:
Nous, avec les chefs des Fidji, avons réfléchi sur votre
lettre que nous a portée M. Thurston, le 2 du mois de jan­
vier, et après avoir pris la matière en considération, nous
vous disons aujourd'hui, Messieurs, que c'est notre inten­
Au commodore

deux chefs

tion de donner le
la reine de la

gouvernement

de notre royaume à S" M.

Grande-Bretagne,

sauf confirmation du docu-

�286

EUROPÉENS

LES

ment de promesses, que

parer il y

a

j'ai chargé
quelque temps.

Ceci est tout

ce

Je

etc.

suis, etc.,

que

j'ai

Signé:

à

vous

cr

pré­

dire.

MILNE, secrétaire privé;
JOHN, B. THURSTON.

HEERY S.

ÇAKOMBAU,

M. Thurston de

R. R.

Çakombau et les autres grands chefs ont plein
pleine autorité pour accomplir cette cession,

droit et

et si nous avions

quelque

chose à

ajouter,

nous

di­

rions que les chefs et le peuple sont ceux qui dési­
rent le plus cette annexion. Quelques-uns des chefs

redoutent que leurs droits antiques de
lever des contributions en nourriture, nattes, huile,

supérieurs

etc., etc.,

ne

leur soient ôtés

compensation, mais

sans

veulent pas se séparer de l'avis de leur chef
suprême. En fait, nous avons pris les plus grands
ils

ne

une preuve indiscutable des désirs
actuels des chefs et du peuple, et nous re[Jal'dons le

soins pour obtenir

document ci-dessus
exacte que

Les

comme

de

possible
européens

colons

nexion.

Sous

ces

une

manifestation

"désirs

sont

et de cette

unanimes

aussi

volonté.

pour

l'an-

"

ces

cachaient,

apparences de consentement unanime se
néanmoins, d'assez graves restrictions. Si

grands chefs est
concision, longue est la liste des

la lettre du Tui- Viti et des autres

remarquable par sa
dédommagements que

ceux-ci et leurs ministres

1

�EN

s'étaient

287

OCÉANIE.

dans le document

réservés,

préparé par
demandait
d'abord que
Çakombau
titre actuel de 'I'ui-Viti lui fût conservé, et qu'il

M.J.B. Thurtson.
son

lui fût accordé

une

pension

annuelle de

2,000 livres

fils et de

ses
sterling, réversible sur la tête de son
descendants, et' aussi 1,000 livres sterling poul\
l'achat d'un navire. Tui-Çakau voulait une pension
de 400 livres sterling. Ratu-Levuka se contentait
de 300 livres sterling annuelles, et ainsi de suite pour
les chefs de l'archipel, proportionnellement à leur
importance. Si bien que la cession pure et simple, le
don gratuit à S. M. la reine d'Angleterre, se trans­

formait peu à peu en
pour lés chefs fidjiens.

marché

avantageux
Là, d'ailleurs, ne se bornaient
pas leurs prétentions. Après la question d'argent, la
question de dignité, d'influence réelle sur le peuple,
un

et ils réclamaient pou�

eux

assez

et pour leurs héritiers

large part dans l'administration civile des dis­
se
composaient leurs domaines. Enfin, les'
principaux agents européens n'avaient pas oublié
leurs intérêts particuliérs, L'article 11 de cet acte
une

tricts dont

de promesses porte en effet: « Au cas où la cession
offerte serait acceptée par le gouvernement de la

reine, les juges de la Cour suprême,
mission de S. lYI.

tenant

une com­

fidjienne, recevraient une com­
pensation d'après
principes adoptés dans les colo­
nies anglaises pOUl' perie d'offices; une fois cette
compensation rcçue, ils n'auraient aucun titre à être
les

�288

LES

par le
D'un
autre
que.

employés

.

EUROPÉENS

gouvernement
ils

de S. M. britanni­

pourraient être con­
traints à accepter un emploi qui leur serait offert,
mais, s'ils l'acceptaient, leurs services sous le gou­
vernement fidjien leur compteraient pour la retraite
sur le
pied du service colonial anglais. Plus que
les exigences pécuniaires des chefs indigènes, leurs
prétentions à se perpétuer, eux et leurs descendants
dans l'administration civile de la future colonie,
semblent, avec l'article 11, avoir éveillé les suscep­
tibilités anglaises, et avoir ainsi retardé l'annexion
côté,

ne

»

définitive,
binson

en

nécessitant l'envoi de sir Hercules Ro­

Fidji, pour'
ment et équitablement
difficultés pendantes.
aux

Le Times du 11

mieux
-

élucider,

candidly

novembre.1874

a

candide­

«

and fairly ,., les

publié

une

lon­

gue lettre de son correspondant de Levuka, sur le
dernier acte de cette affaire, si longtemps à l'ordre du
de la

politique coloniale anglaise.
lettre, par la précision des détails, la sûreté
des informations,' porte un cachet semi officiel;
elle est, en tout cas, caractéristique de l'état social
de ces iles, et elle indique clairement à quelles

jour

Cette

-

obéi le

nécessités

a

acceptant

enfin la cession à

dû

gouvernement

laquelle

en

le Tui-Viti

du reste, à titre

résigner, cession,
gratuit, sans aucune des conditions
se

de la reine

a

purement

que les ministres

�OCÉANIE.

EN

Çakombau avaient précédemment stipulées et
que, dès les premiers jours, sir Hercules Robinson a,
candidly and fai1'ly, déclarées inacceptables pour
l'Angleterre.
de

v.

Levuka,

80

septembre.

Le navire de guerre de S. M. Pearl (commodore Goode­
nough), ayant à bord S. E. sir Hercules Robinson et sa.
suite, mouillait, le mercredi 23 septembre dans l'après-midi,
en rade de Levuka. Le consul anglais, M. Layard, et le
chef secrétaire, M. Thurston se rendirent immédiatement
à bord de la Pearl, et il fut convenu que le lendemain, dans'
,

l'après-midi,

S. E. ferait à terre

y rencontrer le roi.
son

Çakomban

sa

était

descente officielle pour
arrivé, dès la veille, de

Bau, et il était prêt à-recevoir son illustre visi­
jeudi matin, le conseil de la ville de Levuka vint
ses hommages à sir Hercules et lui présenta une

île de

teur. Le

offrir

respectueuse adresse à laquelle S. E. fit une courte
réponse
quelques mots, parmi lesquels on remarqua une

loyale

et

en

allusion

au

petit

nombre de

digènes qui composent la
inégalité que les settIers
car

pour eux,

en

blancs, au grand
population de ces

nombre d'in­
îles si

belles,

perdent, trop souvent de vue,
effet, les Fidjiens semblent être la l'ace

étrangère.
La descente officielle de sir Hercules eut lieu dans
midi du même

jour, à Nasova, partie

sud de

l'après­

Levuka, où

sont installés les bureaux du Gouvernement.

:Les bureaux du' Gouvernement forment
AL'Blll.

un

assemblage
lU

�290

EUROPÉENS

LES

primitivement destinés à devenir le palais du par­
Fidji. Les murailles sont en bambous,
les toits en paille; dans son ensemble l'architecture a un ail'
de légèreté et de propreté très-agréable; les édifices s'étalent
sur les trois côtés d'une place quadrangulaire, faisant face
à la mer. Au centre de cette place s'élève un grand mât de
pavillon où flottait, peut-être pour la dernière fois, le dra­
d'édifices

lement mort-né des

peau national
une

fidjien,

branche d'olivier

ronne

armes

sont

une

colombe

fond rouge, et au-dessus

sur

avec

une cou­

royale.

Au milieu de la
sous

dont les

place,

une

les ordres d'un officier

armes;

compagnie de soldats fidjiens,
blanc, s'exerce à présenter'Ies

l'uniforme des soldats est

une

de

sorte

semblable à celle que portent les
mètre de cotonnade blanche appelée sulu,

bleue,

vareuse

Chinois, et
qui entoure

reins. L'exercice leur est

un

les

familier, et ils le font avec une
précision convenable. De loin en loin,' des groupes d'hommes
et de femmes, dont le costume se rapproche beaucoup de
celui de nos premiers parents dans l'Éden, passent rapide­
ment, portant des noix de cocos dépouillées et des corbeilles
en feuilles pleines de »akololo
le pudding indigène, et
d'autres délicatesses de la cuisine fidjienne. Tout cela a été,
suivant la mode du pays, réquisitionné-par le roi, et va être
déposé dans sa maison. Dans l'espace compris entre la mer
et les édifices du Gouvernement, de nombreux spectateurs
sont réunis, attendant l'arrivée de S. E., qu'ils se figurent
devoir leur apparaître tout rayonnant de pourpre et d'or.
Il y a parmi eux des chefs en justaucorps serrés, des chefs
en criméennes, des chefs en simples pantalons, accroupis
sur leurs genoux; des chefs jusque clans le costume de la
jeune fille de Hans Breilmans mit noding on ; cle� chefs
en tapa blanche, graves et mystérieux. Mais de tous lea
groupes le plus intéressant est celui des jeunes filles des Sa,

«

»

�EN

moa, récemment arrivées de

charmant,

les manières

291

OCÉANJE.
ces

îles

fàvorisées,

et dont

gracieuses, augmentent

l'air

encore

la

beauté.
A 4 heures et

demie,

un

salut de

17

coups de canon,

tirés par la Dido, annonce le départ de sir Hercules. Quelques
minutes après, le cortége vice-royal prenait terre à Nasova.
Ce

composait de S. E. le commodore Goode­
nough,
capitaine Chapman de la Dido, de M. le consul
de
M. Innes, attorney �énéral de la Nouvelle­
Layard,
Galles du Sud; de l'honorable VV. Vely-Hutchinson, attaché
à la mission; de M. C. H. de Robeek, secrétaire privé de
S. E., et enfin de M. Perry, secrétaire du commodore. Le
roi et ses ministres, 1\1. J. B. '.thurston et M. Rupert Ryder,
avec le prince Joe, reçurent
sir. Hercules à la fin de la
jetée. S. E. passant avec le roi devant Ia garde qui pré­
senta les.armee, se rendit à la salle du conseil où quelques
chefs, les juges, les consuls étrangers, les ex-ministres, ete.,
lui furent présentés, M. D. Wilkinson servant d'interprète.
cortége

se

du

Le roi et le gouverneur étant assis, tandis que le reste de
l'assistance demeurait debout, le gouverneur expliqua que

c'était là

une

simple

visite

officielle, ajoutant qu'il espérait

que le roi et lui resteraient

amis; que Çakombau pourrait
qu'il y serait disposé, et qu'enfin,
à son bord, il lui expliquerait l'objet

venir le voir toutes les fois

quand
de 'sa

le roi viendrait
venue

à Levuka et causerait

avec

lui

en

toute fran­

chise et toute sincérité.

Çakombau répondit qu'il profiterait
plaisir de la plus prochaiue occasion' pour parler
affaires, et qu'il espérait que le gouverneur serait explicite
et sincère avec lui. Après quelques phrases échangées, le
roi déclara que le lendemain, à 11 heures, il se rendrait à
avec

bord de la Dido.

Çakombau se comporta avec une grande dignit.é pendant
l'entrevue, et resta parfaitement maître de lui-même, bien

�292

qu'il"

LES

fût évident

q�'il

EUROPÉENS

était heureux et fier de cette visite

d'un ambassadeur de la reine. Il était

portant

blanc

sur

lequel

habit du

en

brillait

une

or.

Il avait certainement très-bon

en

habit

matin,

chaîne de

air, mais un
Polynésien
européen toujours quelque chose de
Dans
sou
costume
burlesque.
indigène, il n'y a pas de chef
sauvage ayant plus grande app!'lrence, mieux fait que Ça­
kombau pour servir de type et d'image au guerrier des
romans. En costume fashionable, il ressemble à un vieux
montre

.

gilet

un

en

nègre habill� à
Ratu-Savanaka,

la hâte

a

avec un

costume de seconde maiu.

le dernier frère du

lé costume

roi, portait

indigènc et brillait parmi les autres chefs fidjiens. L'éduca­
tion européenne du prince joe lui permet de porter à l'aise
nos habits.
N'était-ce pas un étrange spectacle que celui
-

homme, qui, il y a 18 ans à peine, était le plus ter­
qui ait jamais dégradé l'humanité, conver­
sant familièrement avec le 'représentant immédiat de la reine
Victoria? Ce qui semble dans la cérémonie avoir le plus
frappé Çakombau, c'est que les blancs reçoivent debout un
grand chef. Il dit d'un air significatif, faisant allusion à la
coutume fidjienne de ne se présenter devant le roi que pros­
de cet

rible cannibale

.

terné .11, face contre terre:
e

assèz hardi pour

chef blanc

a

«

J'aimerais à voir

rester debout devant moi.

trompé

l'attente du

populaire.

•

quelqu'un'
Le

tendaient à toute la pompe, à tout l'éclat possible, et
de cela ils n'ont

grand

Les natifs s'at­
au

lieu

qu'un gentleman anglais en habit de
ville, avec une suite insignifiante.
A Il heures du matin, le '25 septembre, Çakombau se
rendit auprès de sir Hercules Robinson, à bord de la Dido:
vu

Le roi fut salué de 21 coups de
tesse dont il était

l'objet par
quelques paroles échangées
se

canon.

Il reconnut la

poli­

(bien !). Après
gaillard d'arrière, le roi

le mot: Vinaka
sur

rendit dane la chambre du

le

capitaine

pour J ouvrir les

..

�EN

293

OCÉANIE.

négociations. Les personnes présentes étaient: sir Hercules
Robinson, Çokombau, le prince Joe, M. Innes, l'honorable
W. Vely-Hutchinson, M. de Robeek, M. D. Wilkinson, in­
terprète, et enfin M. :\'Iilne, secrétaire privé du roi. Çakom­
bau était ainsi eniièremeni soustrait à l'influence de ses mi­
nistres. Il avait été légèrement déconcerté, le matin, en
apprenant qu'il ne devait pas être accompagné de :\1. Thurs­
ton. Pendant la traversée de terre à bord de la
avait dit

deux fois à M. Wilkinson:

une ou

e

Dido,

Je suis

il

comme

Le roi était habillé de
si j'avais perdu une main.
noir, comme le jour précédent; on lui avait suggéré qu'il
aurait plus grand air sous le costume indigène, mais il
avaitréponùu: Non, le gouverneur était en noir, je veux
c

»

-

«

«

lui rendre

entrevue

sa

visite habillé de la même couleur.

d'affaires dura

près

de' deux heurcs ; les

S. E. étaient traduites

au

mait avoir

qui était

à

une

compris
phrase.

ce

roi clause par

clause,

traduit avant

»

Cette

paroles

de

et il affir­

qu'on passât

autre

Tout d'abord sir Hercules Robinson

exprima sa satisfac­
privée,
qu'il espérait que le roi
serait franc avec lui, car son but était d'agir pour le mieux
de ses intérêts et des intérêts de son peuple. Il expliqua
alors que le gouvernement anglais avait reçu l'offre de ces­
sion faite par l'intermédiaire de ses commissaires, mais que
les conditions qui y étaient attachées rendaient cette offre
inacceptable. Le gouvernement anglais ne pouvait accepter
qu'une cession sans conditions, afin de rester libre dans ses

tion de cette entrevue

actes de

et dit

gouvernement

du pays, tandis que les conditions

attachées à l'offre de cession exerceraient
favorable à la bonne administration. Sir

torisé,

au cas.

où

ct si les chefs

une

se

cession

sans

fiaient à la

une

influence dé­

Hercules

était

au­

conditions serait offerte

justice

et à la

géuérosité

gouvernement anglais, à accepter çe mode de cession

du

et à

�294

EUROPÉENS

LES

établir

gouvernement temporaire

un

et

C'était la volonté du

quitter l'archipel.
glais de traiter les l'ois,

les chefs et le

sans

réserve dans

mais

encore avec

provisoire avant de
gouvernement an­
peuple, s'ils se pla­

mains, non-seulement avec
plus grande générosité. Au cas
équité,
où le roi agréerait l'annexion, les droits, intérêts et ré­
clamations du roi et des autres chefs, seraient reconnus et
çaient

ses

la

maintenus autant que le comportent la souveraineté
glaise et les formes d'un gouvernement colonial. En ce
touchait

aux

c-ontrats et autres

la reine les examinerait

rait

qui

engagements finan­
jusqu'à l'année 1871, le gouvernement de

dettes,

ciers remontant

an­

équitablement,

avec

l� plus grand
principes

suivant les

d'une bonne administration

soin et les

regle­

de la

justice et
qui regardait

publique. En ce
propriété terrienne, soit qu'ils reposassent sur
réelles faites de bona fide, ou sur des marchés

les titres de
des ventes

fictifs,

le Gouvernement étudierait

tions et les résoudrait

sur

Les mêmes

le

la

pension

principes

sans

ces

ques­

équitables et libérales.
guideraient également au sujet de

du roi et d'autres affaires de moindre

Le roi serait traité conformément à

son

soigneusement

des bases

importance.

rang et à sa position,
peuple les dépenses de

son

qu'il eût à faire supporter au
personnel. Maintenant c'était au roi à déclarer

entretien

s'il voulait

ou non

consentir à

une

cession

sans

sir Hercules aurait à aviser

conditions.

les me­
refusait,
désirerait
si
roi
voulait
con­
Il
savoir
le
prendre.
naître quelles seraient ces mesures; s'il le voulait, il était
prêt à les lui exposer, mais cependant il craindrait de jeter
quelque confusion dans son esprit en l'appelant à se décider

Si le roi

sures

sur

à

trop de

à la fois.

point�

Çakombau
d'une

sur

ne

fit pas

façon générale

Hercules. Celui-Ci

aux

une

réponse

s'efforça

alors

directe et

répondit

questions posées par sir
de lui faire comprendre

diverses

�295

OCÉANIE.

EN

qu'il ne serait pas de la dignité de la couronne anglaise
d'accepter une cession à conditions, et que celles qui avaient
été proposées rendraient bien difficile, sinon impossible,
l'acceptation d'une pareille offre. Le gouvernement anglais
n'a nul désir' de se charger du gouvernement de l'archipel.
Il aimerait bien mieux ne pas le faire, mais dans la situa­
tion actuelle de

ce

pays, cela est devenu

devoir d'ac­

son

cepter une cession faite sur des termes dignes et raisonnables,
afin d'y rétablir l'ordre et d'y maintenir-une égale justice
entre les blancs et la

d'autre

chose

que la

population indigène.

justice

et la

Si le roi

générosité qu'il

a

besoin

doit at­

reine, ce qu'il a de mieux à
l'instant, et cette négociation sera

tendre du gouvernement .de la
c'est de le dire 'à

faire,

immédiatement terminée. Le roi doit
à la reine

d'Angleterre,

il

y avoir de demi-mesures.

ne

peut

'Le vieux roi

comprit

lui était

tout est

ou

soudain

se

dit,

livrer entièrement
car en

l'esprit qui

le même ton y fit

pareil sujet

dictait l'offre

réponse cor­
faite,
à
la
n'était
remarque qu'il
pas de la di­
Répliquant
de
la
reine
des
gnité
d'Angleterre d'accepter
conditions, il

qui

et

sur

une

diale.

dit

promptement :
Vrai, vrai, la reine

c

faire des conditions.
contraint. Quand le
ils

se

avez

placèrent
pris.

voulez. Ils

Ils

fus

terrain tout autre que celui que
disaient: Faites-nous savoir ce que

sur un

me

me

raison; ce n'est pas d'un chef de
J'y
toujours opposé, mais j'y ai été
commodore et le consul vinrent ici,
a

pressaient

dc le

faire;

!J_ue

vous

que vous ne vous
ne laissiez pas tel
ne vous

en
ou

serviez que

vous

de là les conditions

attachées à l'offre de cession. Si je donne
chef et qu'il sait
j'attends quelque
lui dis pas: Je

vous

pirogue à un
�hose de lui, je ne
une

pirogue à cette condition
jours, ou que vous
tel homme s'y embarquer, ou que vous
d'une seule espèce de corde. Non, je

donne cette

serviez que certains

�LES

donne franchement

générosité
ce

et à

ma

EUROPÉENS

pirogue

et

je

m'en rapporte à

sa

bonne foi pour qu'il me donne en retonr
de lui. Si je lui imposais des conditions, il

sa

que j'attends
dirait probablement:

Hé, reprenez votre pirogue, jc
fort bien m'en passer.»
Cet exemple si bien choisi montre que Çakombau com­

me

.

puis
,

prenait parfaitement l'esprit de sa négociation.
En somme, le roi répondit qu'il était très-satisfait de la.
façon franche, nette, dont la question avait été posée. La
plus grande partie des- chefs approuveraient sans doute tout
ce qu'il ferait, mais il voulait réfléchir avant de rien, dé­
cider: Quant à lui, il n'avait aucune anxiété sur l'avenir,
cm' l'avenir c'était l'Angleterre, Pour les chefs et lui-même,
il n'avait aucune crainte, ils auraient toujours de quoi se
suffire, car le peuple cultivera toujours des ignames pour
eux, édifiera pour eux des maisons, tressera des nattes,
eonstruira des pirogues pour eux. C'est donc le peuple dont
il

faut

consulter les

intérêts. Sa

donnée; très-probablement

demain

réponse
ou

Sir Hercules Robinson demanda de

le

serait bientôt

jour suivant.

nouveau

voulait dire

liu roi s'il
lui .faisant

qu'il
comprenait parfaitement
qu'il valait mieux-ne pas discuter sur l'heure .ce
qui arriverait si l'offre de cession n'avait pas lieu. Çakombau
remarqua qu'il était inutile de s'occuper du futur quand le
présent n'était pas réglé. Si cela ne regardait que lui et
les chefs dignes de 'confiance, demain le pays serait à
l'Angleterre. S. E. serprévalut alors de, l'expérience' de
son séjour à Ceylan, pour lui
expliquer, en 'ce qui toubhait
iL ses craintes que l'exercice des lois anglaises ne-fût trop
dur pour la population indigène, qu'il n'y avait pas autant
de difficultés qu'il pouvait le croire, pour une administra­
tion européen he, à régir une population indigène. A :Cey­
lan, où il avait vécu sept 'ans, il y a trois millions d'indice

connaître

en

�EN

gènes qui,

sous

certains

297:

OCÉANIE.

points

de vue, étaient moins avancés

Fidjiens. Il est arrivé que ces indigènes ont pu
communiquer leurs réclamations et leurs désirs au Gouver­

que les

nement par l'intermédiaire des

chefs, si bien que, après une
expérience de 80 ans, le peuple préfère l'administration an­
glaise à celle de ses anciens maîtres. De la même manière,
la population fidjienne pourra faire connaître ses besoins

indigènes, et le résultat obtenu sera le
qu'à Ceylan. Çakombau exprima un vif intérêt à ces
explications et remarqua avec étonnement qu'à Ceylan la

par la voie des chefs

même

population était vingt fois plus nombreuse qu'aux Fidji.
Quant aux exigences de la loi anglaise, la paix et le repos
étaient tout

Fidjiens avaient besoin .Là étaient
richesses, car les troubles' et l'inquiétude
étaient la véritable pauvreté. En fait, le travail est néces­
saire avant que le fruit soit mûr, et celui-là manquerait de
sagesse parmi les chefs fidjiens qui se refuserait à la ces­
sion du pays à l'Angleterre. Sans l'intervention anglaise,
Fidji '(reviendra un morceau de bois flottant sur la mer que
le premier passant ramassera.
En réponse à la remarque' de S. E., qu'en règle générale,
lorsque les blancs s'établissent dans un pays comme les
Fidji, les indigènes sont incapables de se protéger eux­
mêmes, jusqu'à ce que la domination anglaise y soit établie,
le roi parla des settlers blancs en termes qui n'étaient rien
ce

dont les

..

leurs véritables

moins que flatteurs.

îles, s'écria-t-il;

,......l.

«Il'

les blancs

en

est vraiment ainsi dans'

qui

sont

ces

s'établir

parmi
nous, sont de tristes gens. Las guerres qui ont eu lieu, c'est
eux qui les ont fait naître au lieu d'être la faute des Fîdjiens.»
Sir Hercules Robinson parla alors de la question des pro-.
priétés terriennes. (Land question), au sujet de laquelle de
grandes craintes s'étaient manifestées, surtout parmi les
aettlers

'européens,

à propos des

venus

paroles

de lord Carnarvon

�298

LES

EUROPÉENS

à la Chambre des lords: que la terre, dans son ensemble,
\
devait appartenir à la couronne. On semblait craindre que
cela

signifiait

que les

propriétaires

.terres. Son Excellence

serait

fait,

assura

et demanda avec

serait pas sage de remettre en
fédération de Lau, relatif à la

auraient à restituer leurs

le roi que rien

d'injuste ne
beaucoup d'à-propos s'il ne
vigueur un article de la con­
propriété, et qui contient les

dispositions suivantes: Que toutes les terres dont les Euro­
péens prouveraient l'acquisition par des moyens licites, leur
seraient

pées

ou

et de

assurées; que

plus

de leur

toutes les terres actuellement

occu­

usage par les chefs ou les tribus indigènes,
autant de terre qn'il serait d'une sage prévision

mises

en

assurer

tandis que le

pour leur subsistance, seraient réservées,
irait à la couronne, non pour l'avan­

surplus

tage personnel de Sa Majesté ou des membres de n'importe
quel gouvernement, mais pour le bien général, pour le
maintien de l'ordre et de la loi. Plus, en effet, ajouta S. E.,
appartenant à

l'État,

moins il y aura lieu
pour sauvegarder la paix publique,
faire face aùx frais d'administration et aux dépenses d'intérêt
il Y

aura

de terre

d'établir des

général,
pitaux
raison
Le

impôts

comme, par

exemple,

la création

d'hospices,

d'hô­

et autres établissements semblables. C'est là la seule

qui nécessite

d'avoir des terres réservées à la

roi répondit qu'il

était très-satisfait des

couronne.

expri­
question des terres, et d'apprendre que les diffi­
cultés qu'elle soulève seront équitablement résolues; qu'il
craignait que des deux parts on eût à souffrir, mais que, du
reste, même au prix de légères souffrances, il fallait arriver
à une solution, et que cette solution était l'annexion, sans
laquelle les cormorans (les blancs) allaient ouvrir leur bec
et les avaler tous.
Sans nul doute, ils chercheront à in­
fluencer Tui-Çakau et les autres chefs pour empêcher l'an­
nexion qui, en établissant l'ordre, mettra fin à leurs actes
mées

sur

la

-

vues

�299·

OCÉANIE.

EN

plus, réunira les blancs et les noirs en un
Les
compacte qu'il sera impossible de séparer.
sont
d'un
comme
caractère
Fidjiens,
peuple,
changeant, et
il
finit
blanc
veut
lorsqu'un
quelque chose,
toujours par
de

illégaux et,
tout

-

l'obtenir de la faiblesse et de la mobilité du caractère de
Mais la loi

l'indigène.
le

plus

quent.

fort donnera
Aux

-

va

au

Fidji,

les lier tous les
faible les

deux, et le peuple
qualités qui lui man­

plus
population compte

deux éléments

la

étrangers:

les blancs et Maafu, Le but de Maafu

est

de

il

encore

s'empara

une

non

son

sa

son

gouvernement. Çakombau détestait
race

(Maafu

est

gouvernement,

Tongien).

cette haine

ses pro­
Maafu
se
Quand

cessa

de la part de Maafu. Son adhésion li

toute administration

impossible,

discorde pour arriver à

car

de

rendu,

part,

en

effet,

ses

présence

garantie
qu'en effet il
étaient cédées à la reine,

et d'union. Sir Hercules fit remarquer

de

paix

en

serait

car

sa

partout il semait la

propres fins; mais la
gouverneur représentant de S. M. est une

du

été et

a

quelques années,
le sud de la Rewa, et il envoya
lui, Çakombau, dans laquelle il
a

qu'aujourd'hui les Fidji étaient divisées, mais que
pris Rewa elles seraient unies; il voulait

sons

rallia à
non

Il y

aurait

lorsqu'il
jets,

d'une île dans

lettre insultante pour

lui disait

dire

conquérir l'archipel.

alors

toujours

ainsi si les îles

Çakombau, Maafu,

Le roi revint

tous

les chefs seraient

ses

le tort que Maafu avait fait
au pays, en semant partout la discorde, mais il ajouta que
maintenant la seule présence du représentant de la reine

sujets.

avait rétabli la

paix

kombau insista

avec

directement

avec

Le lendemain
îles

sous

encore

sur

et l'union. Dans toute

l'entrevue, Ça­

complaisance sur le fait qu'il traitait
le représentant immédiat de Sa Majesté.
matin, le roi et les principaux chefs des

le Vent discutèrent les conditions

posées

Hercules Robinson. La discussion fut longue et

pal' sir

approfondie,

�300

LES

ct à la fin il fut

Bretagne,

générosité
signa

en

EUROPÉENS

décidé de céder

l'archipel

à la Grande­

justice et à la
matinée, Çakombau
lunes, l'attorney gé­

s'en remettant entièrement à la

de la reine. Dans la même

l'acte de cession

rédigé

par M.

néral de la Nouvelle-Galles du Sud. 'I'ui-Bua, Ratu-Sava­

naka,
son

Ratu-Isikeli

signèrent

avee

lui. Sir Hercules Robin­

dit alors:

J'accepte, au nom de la reine, la cession dans l'esprit
qui l'a inspirée. Je pense qu'en cette matière le roi a agi en
grand chef, en consultant, comme ill'a fait, les intérêts seuls
de son pays. Pour moi, je souhaite aux Fidji la prospérité,
à ses peuples la paix et le bonheur.
S. E. déclara qu'elle ne signerait le document qu'à son
retour des îles du Vent, et quand les autres chefs l'auraient
«

»

signé.
Dans

l'après-midi

du même

jour, sir Hercules partit sur
Vent, afin d'y voir Maafu et les
autres chefs. Ratu-Savanaka et Timothée, second fils du
roi, l'accompagnaient. La Dido, le pavillon fidjien flottant
au grand mât, le suivait, ayant à bord le roi et son plus
jeune fils, le prince J oc.
On aura sans doute remarqué que plusieurs réponses du
roi révélaient en lui beaucoup de rectitude et de vivacité
d'esprit; les Polynésiens ont été de tout temps très-remar­
quables pour leurs aptitudes à la discussion. Lorsque le
commodore Goodenough visita la première fois les Fidji,
Çakombau lui exposait la conduite de Maafu, ses intrigues,
la Pearl pour les îles du

ses

ambitions;

le

commodore

lui

répondit

que tous

les

jours dans le monde on rencontrait de tels personnages.
Voyez, lui dit-il, ce bernard-l'hermite ne prend-il pas,
les coquilles des autres?
Oui, répondit Çakombau, mais
encore ne
De la même
prend-il que- les coquilles vides.
la
Maafu
mit
le
sur
cause
dïmpuismanière,
doigt
grande
c

-

»

�EN

gouvernement fidjien; il était

du

sance

bord de la
autrefois

301

OCÉANIE.

Dùlo,

l'orgueil

venu

le
la

charmant

avec son

long du
Za1"1Ja,

petit yacht,
Après avoir admiré

de Port-Jackson.

quelque temps un des deux énormes canons que porte la
Dido, il dit au capitaine Chapman: «La Zarifa pourrait-elle
Oh! non, répliqua le capitaine,
porter un tel canon?
Zarifa trop petite. Mettre canon sur Zarifa, Zarifa couler
au fond; Zarifa trop petite.
Même chose pour pauvre
Fidji, s'écria alors Maafu le gouvernement des Fidji est
Quand le commodore
trop lourd; Fidji coule à fond,
demanda
au même chef pourquoi il n'envoyait
Goodenongh
pas les impôts au gouvernement de Levuka, il fit cette ré­
ponse flatteuse pour les autorités:
Pourquoi le ferai-je?
Je vis dans les îles du Vent; si je eoupc un cocotier et que
je le laisse flotter, il dérive jusqu'aux îles de sous le Vent;
mais, comme les taxes" aucun de ses fruits ne me revient ••
-

-

,

»

«

VI.

Les réflexions dont le Times accompagne, dans
article très-étudié, la lettre de son correspondant

un

de

Levuka,

des

Fidji

à

peuvent passer inaperçues. La cession
l'Angleterre a de tout temps paru un

ne

mal nécessaire

cité;
fait

bien

aux

écrivains du

grand journal

de la

ils s'inclinent devant le

qu'aujourd'hui
accompli, qu'ils essayent

de montrer dans les

conditions mêmes du traité conclu par sir Robinson
une atténuation des craintes
que leur inspire l'ave-

�302

LES

nir, il
nions

est

EUROPÉENS

qu'au fond leurs opi­
guère modifiées, et que, pour eux,

facile de reconnaître

ne se

sont

la tâche que le gouvernement de la reine s'est im­
posée, reste grosse de difficultés et de menaces. «Jus­

qu'à

ce

jour,

l'action de

l'Europe

dans

l'archipel

se

seul mot: la destruction de la popu­
lation indigène. L'annexion et le gouvernement de
résume par

ces

Et

un

îles par

l'Angleterre

cependant

combattons
nous

à

il

résultats.

auront d'autres

faut pas nous dissimuler que nous
les chances contre nous .quand il

ne

avec

faut étendre

accomplir

nos

bras si loin. Sans

incombe

doute,

I'œu­

auto­
principalement
rités coloniales de l'Australie, mais n'oublions pas
que Ies Fidji sont à 2,000 milles, c'est-II-dire à dix
journées de navigation à vapeur de Sydney.
Ces chances contraires, ces difficultés, est-ce à
nous et est-ce ici le lieu de les
préciser? Qui ne les
du
reste?
Eu
devine,
renonçant à leurs prétentions
en s'en remettant, sans conditions, à la
premières,
justice et à la générosité de l'Angleterre, sans nul
doute, le Tui-Viti, le vieux guerrier, l'ardent politi­
que qui si longtemps avait nourri d'autres rêves
d'avenir, les chefs qui l'avaient secondé dans ses
patients efforts et qui le suivent dans sa fortune nou­
velle, ont agi pour le mieux et de leur dignité et de
vre

aux

»

leurs intérêts matériels. Sans nul doute
colonistes
sion de

anglais

ce

traité

n'ont

qui

qu'à applaudir

consacre

une

aussi,

les

à la conclu­

mesure

que de

�EN

tout

temps

303

ils ont

l'avenir

assurer

OCÉANIE.

regardée comme pouvant seule
de l'archipel. Mais Çakombau, et

Tui-Bua, et Ratu-Ravanaka, et les autres chefs se­
condaires qu'ils ont entraînés, sont-ils réellement
les représentants autorisés de toute la population
fidjienne? Mais les settlers anglais, quel que soit
leur nombre, sont-ils les seuls Européens établis dans
l'archipel? et l'opinion de ces derniers, leur manière
d'entendre l'avenir du pa,ys, sont-elles conformes iL
celles des colons

d'an�ées

anglais?

depuis cette croi­
Cha1'ybdis)
parlé précédem­
ment. A cette époque, tous les efforts de la politique
anglaise, dirigée par le consul d'Angleterre, le même
M. B. J. Thurston, qui certes ne semblait pas destiné
à devenir ministre de Çakombau, tendaient à com­
battre les desseins de ce chef, à renverser ses espé­
rances, à détruire son influence, à ruiner le prestige
que sa naissance lui assurait sur la population indi­
gène. Pour les consuls anglais, pour les commandants
des navires de guerre anglais, Çakombau, auquel
ils refusaient le titre de Tui-Viti, n'était que le. chef
de Bau, l'égal de Tui-Bua, leur protégé d'alors, de
Tui-Çakau, de Maafu, des chefs confédérés de Lau.
Cette politique a changé dans les derniers temps, le
titre royal du fils de Tanoa a été reconnu officielle­
ment par l'Angleterre. Mais l'opinion que cette po­
litique tendait à faire prévaloir a-t-elle changé égaPeu

sière du

se

sont écoulées

dont

nous avons

�304

LES

EUROPÉENS

lement et parce que Qakombau, à bout de
d'énergie, usé par l'âge, a renoncé à ses

et

ces, à

patience
espéran­

projets, à ses ambitions, Tui-Qakay,l\Jaafu
Tongien, les chefs des îles du Vent ont-ils éga­
lement abjuré leurs espérances, leurs projets de
conquête ou d'indépendance,leurs ambitions secrètes
ou avouées? Seront-ils assez intelligents pour com­
prendre qu'ils n'ont plus désormais qu'à se soumettre
à une volonté' supérieure, à s'incliner devant la
toute-puissance de l'Angleterre, et surt?ut seront-ils
assez
sages, assez prudents, pour conformer leur
conduite à cette conviction? D'un autre côté, les
settlers d'autre nationalité que les Anglais accepte­
ses

le

essayer d'entraver dans ses
l'établissement d'un ordre de choses

ront-ils l'annexion

sans

développements
lequel il leur est facile de prévoir l'avortement
de leurs propres conceptions politiques et, ce qui les
touche davantage, la ruine de leurs espérances de
fortune, per jas et nejas � Si telles sont les disposi­
tions probables des esprits dans ces deux éléments
si considérables de la population fidjienne, que d'oc­
casions, que de prétextes de troubles, de résistance
même, ne peuvent soulever un jour les questions
pendantes que l'habile négociateur du traité de Le­
vuka n'a fait qu'effleurer: question du Labour trade,
question du Labour t1'affic, Land question, question des
liabilities et de la dette publique, question -de l'es­
clavage, que n'a point résolues le fiat de la Chambre
dans

�EN

305

OCÉANIE.

peut- être même compliquées. En­
fin, en supposant encore la meilleure volonté du
monde de la part de tous les nouveaux sujets de
des

lords, qu'il

a

l'Angleterre, que de malentendus possibles et gros
cependant des plus violentes tempêtes!
On a remarqué sans doute les paroles du Tui­
Viti dans sa réponse à sir Hercules, au sujet de
l'avenir que pouvait lui faire la cession des Fidji
dit,

Pour les chefs et pour moi, a-t-il
n'aurons rien à craindre et jamais rien ne

conditions.

sans

nous

«

peuple plantera toujours des
ig1.wmes pOltr nous, nous édifie1'a tOUjOU1'S des mai­
sons, nOtiS tressera toujours des nattes, nous construira
toujours des piroques. Ces paroles ne contiennent­
elles pas un aveu naïf, mais très explicite.. de la
façon dont Çakombau et les autres chefs fidjiens
entendent les conséquences de la domination an­
glaise? Ne sont-elles pas aussi une réponse catégo­
rique de leurs seigneuries: L'esclavage domestique
sera aboli? Ces désaccords, ces
oppositions dé vues,
ces tendances contraires,
logiques conséquences de
nous

manquera,

car

le

lt

-

l'état social du pays, des civilisations et des nationalités diverses qui s'y trouvent en présence, et qui,

énergiques, l'ont de tout
temps agité, l'agiteront longtemps encore, se tradui­
rent-ils dans la pratique, seulement par des luttes
pacifiques que calm.eront et domineront le sentiment
de la morale, de la justice, et aussi la crainte de la
comme

autant de ferments

AUBE.

20

�306

LES

EUROPÉENS

force matérielle que le gouvernement colonial va
introduire dans le pays? Il faut l'espérer, bien que

l'expérience

voisines, celle
Nouvelle-Zélande, placée dans dea

récente

surtout de la

des

colonies

identiques, puisse faire craindre
que
espérances ne soient déçues, Sûrement une
nation comme l'Angleterre vient toujours à bout do
pareilles résistances, mais à quel prix?

conditions presque
ces

Si

une

révolte 'éclatait contre le nouvel ordre de

choses, n'aurait-elle pour soldats que des indigènes
mal armés, livrés à eux-mêmes, sans guide, sans di­

supérieure? Les hommes dont l'établisse­
pouvoir ferme, sage et régulier, va rui­
ner les
espérances, ne sont pas ces squatters, ces
travailleurs patients, la force et l'orgueil de la race
angle-saxonne, hardis pionniers de la civilisation
moderne; ce n'est pas parmi eux que se recrutent
les agents du Labour trade, du Labour iraffic, san­
glants héros de ces drames inouïs dont trop souvent
l'Océan cache à jamais dans ses flots impénétrables
les sombres dénouements, N'est-ce pas parmi ceux­
là que les indigènes égarés trouveraient tout prêts
les organisateurs de leur folle résistance? Et qui
ne voit
que, dans de telles conditions, la lutte, une
fois commencée, serait longue, sanglante, acharnée,
et que la répression demanderait non-seulement aux
colonies australiennes, mais à la métropole elle­
même, le� plus patients et les plus coûteux sacrifices,

rection

ment d'un

�EN

307

OCÉANIE.

Ces

perspectives peu rassurantes ont, sans nul
doute,
plus d'une fois entrevues par les hommes
d'État qui se s'ont enfin résignés à une mesure qu'ils
ne
pouvaient plus différer. Prévoir le mal, c'est
presque l'avoir prévenu; il est donc permis de croire
été

que l'avenir ne réalisera pas ces craintes si natu­
relles. Ce qui fait, en effet, la puissance colonisatrice

de la

Grande-Bretagne, c'est bien moins, quoi qu'en
puisse dire une école qui se paye de mots, le génie
propre de la race anglo-saxonne, que la sagesse de
ceux à qui, de tout temps, le gouvernement anglais
a confié la direction de ses
plus lointaines colonies,
aux heures de crises qu'elles eurent à traverser dans
leur rapide croissance. Sauf l'Inde, toutes ces colo­
nies sont aujourd'hui fondées sur la liberté, le self­
govel'nment, ce qu'en France nous appelons le régime
parlementaire, C'est la liberté en effet qui est le
ressort le plus énergique de leur force expansive et
l'assise inébranlable sur laquelle reposent l'ordre, le
respect de la loi, gages assurés de leur prospérité
matérielle : est-ce donc là l'apanage exclusif, le privi­
lége glorieux de la race anglaise? En 1844 un des
hommes d'État qui furent l'honneur de leur pays,
sir Georges Cornewall Lewis, faisait à cette question
une
réponse qui, de sa part, est peut-être décisive:
On s'est beaucoup étonné de I'insuccos parlemen­
taire, écrivait-il à cette époque, dans les expériences
que les États continentaux viennent de tenter, et on
"

AUBF..

*

•

�D08
Ct

LES

même avancé que la

EUROPÉENS
,'ace

anqlo-sacconne

est la seule

pOUl' des institutions Libres. Les gou­

soit

faite
républicains de l'antiquité et du moyen
âge, qui, quels qu'en fussent les défauts, étaient les
qui

vernements

meilleurs gouvernements de leur

temps, prouvent

gouvernement libre n'est pas le

qu'un
l'ace
privilégiée,

et

monopole d'une

l'insuccès des dernières tenta­

semble, fort bien s'expliquer par
négligence
précautions dont une étude
intelligente de notre histoire durant le règne de
Georges III est surtout de nature à suggérer l'idée,
D'un autre côté, qu'on parcoure l'histoire des colo­
nies anglaises, celle par exemple, et pour rester dans
les pays mêmes qui sont l'objet de ces notes, des co­
lonies australiennes, quelle sagesse, quelle modéra­
tion, quelle abnégation de ses idées et de ses vues
personnelles, ne montre pas le gouverneur sir Deni­
son, chargé d'établir pour la première fois le régime
parlementaire dans la Nouvelle-Galles du Sud, dans
cette colonie si florissante aujourd'hui, dont les Fidji
semblent, pour quelque temps du moins, "devoir être
une simple annexe.
Soldat imbu de toutes Ies idées de la discipline
militaire la plus rigide, venant de gouverner auto­
cratiquement pendant de longues années la colonie
pénitentiaire d'Hobart-Town et de Van-Diemen,
quelle sera son attitude dans la position nouvelle où,
sans transition, il est soudainement
appelé, à une
tives

la

peut,

ce nous

de

ces

li&gt;

•

�EN

309

OCÉANIE.

plus graves et les plus solennelles du
développement de cette société en voie de devenir�
des heures les

«

Le rôle de sir William Denison ,

pendant

un

peu effacé

période d'agitation parlementaire, ne
fut pas, cependant, sans mérite.
Malg�é ses habitudes
de commandement militaire, en dépit des préroga­
tives presque absolues dont il avait joui dans l'île de
Van-Diémcn, il eut la sagesse de prendre au sérieux
la position négatiyc de chef d'un gouvernement re­
présentatif. On ne put l'accuser de montrer plus de
bienveillance à l'un qu'à j'autre des deux partis qui
se
disputaient le pouvoir. Il disait adieu aux minis­
tres sortants du même air qu'il souhaitait la bien­
venue

ministres entrants. Ce n'est pas à dire
qu'il fut un témoin indifférent. Il s'en

aux

toutefois

explique
,

cette

dans

ses

dont il s'abstenait.

lettres

avec

doute à

une

de

franchise

admi­
l'égard
nistrés », et, pendant six années, il poursuit l'œuvre
qu'il a promis de mener à bonne fin et, grâce à lui,
le régime parlementaire est fondé à Sydney.
Sir William Denison est-il une exception? Non
certes, et il est permis d'affirmer que cette sagesse
cachée, cette volonté persévérante mais ennemie de
l'éclat, cette fidélité à remplir le mandat accepté,
même au prix de l'abnégation de leurs vues person­
nelles, est la règle immuable, érigée en système, qui
sans

1

1. Une

Vice-ll'Jy""tJ

anglaise, etc., pal'

�I.

Blcrzy.

ses

�310

LES

EUROPÉENS

inspire et qui guiùe tous ces hommes éminents, seuls
représentants, dans les colonies anglaises, de l'auto­
rité de la mère- patrie. C'est donc bien à leur sa­
gesse, à leur prudcnce à leur habileté qu'il faut
surtout attribuer la prospérité merveilleuse de ces
colonies, leur rapide développement, leurs inces­
sants progrès par lesquels, en quelques années, les
déserts et les solitndes sont transformés en jeunes
nations pleines de sève et d'expansion vivace. Cette
sagesse, cette prudence, cette habileté inspireront
sans "nul doute les futurs gouverneurs des
Fidji;
soient
les
difficultés
de
ces
dif­
l'avenir,
quelles que
ficultés seront vaincues, et l'Angleterre comptera
bientôt une riche province maritime de plus; la ci­
vilisation européenne un nouveau foyer-d'activité
,

féconde.

C'est par ce développement simultané de la civi­
lisation européenne et de la puissance anglaise, que
des événemente en apparence aussi insignifiants
que l'annexion des Fidji à l'empire britannique nous
semblent mériter l'attention de tous ceux que préoc­
cupe l'avenir. Ce que Rome fut pour la civilisation
l'est depuis longtemps
antique,

l'Angleterre

aujour­

d'hui pour la civilisation moderne. Il y a 19 siècles
à peine, la Bretagne offrait aux légions de César et"
de Claude les

spectacles étranges que le correspon­
dant du Times a. longuement décrits. Les fables les
plus singulières, les notions les plus erronées étaient,

�EN

OCÉANIE.;

311

pays inconnus, acceptées par les écrivains
les plus érudits. La Bretagne n'était-elle pas pour
l'historien Josèphe « un monde égal au nôtre, perdu
sur

ces

aux

confins du

globe»

? PenUùs toto diuisos orbe B1'i­

tannos, disait Virgile. Et, chose digne de remarque,
les prétextes de conquête, disons le mot, d'absorp­
tion dans le monde

romain,

étaient

pour la politique

impériale les mêmes qu'invoque aujourd'hui l'An­
gleterre pour justifier l'annexion des îles lointaines
du Pacifique. Les Fidjiens du littoral étaient naguère
cannibales, les tribus de l'intérieur le sont encore.
L'archipel est un des derniers points du globe où
l'esclavage étale ses horreurs. Mais aux yeux des
Césars et du sénat romain la Bretagne n'était- elle
pas le dernier refuge, le dernier boulevard d'une
religion de sang, dernière. forteresse elle-même de la
barbarie celtique? Contre l'ordre nouveau, la paix
romaine, le druidisme, qui apprend à l'homme à
mépriser une vie qui doit renaître, est le grand ap­
pui du courage et du patriotisme celtique. Aussi
Rome l'a-t-elle combattu de bonne heure, et pour dé­
truire ces atttels souillés 'de sang humain, le patrio­
tisme s'est tl'ouvé d'accord. auee la philanthropie 1.
Ainsi l'esprit humain reste toujours identique à lui­
même, et si les foyers d'où rayonne son activité in­
cessante, et qui marquent pour ainsi dire les étapes
«

»

1. Frnuz de

Champaguy

:

Les Césars,

�312

LES

EUROPÉE.!'\'S

de

-

l'humanité, se déplacent en quelques siècles, les
progrès de la civilisation n'en sont que plus rapides,
ses
moyens de conquête plus assurés, sa marche plus
féconde, parce que l'idéal qui l'inspire, le but qu'il
lui assigne, sont chaque jour plus nobles, plus élevés,
plus augustes, plus saints. Certes, le pionnier du
Far-West, le squatter de l'Australie, le settler du
Pacifique, ne ressemblent guère, au premier aspect,
aux colons romains, vétérans des
légions victorieu­
ses, s'établissant, enseignes déployées, au milieu des
peuples vaincus, sur les lieux mêmes que les pon­
tifes ont

fondant

consacrés,
une

cité

et maîtresse de

que les augures ont

nouvelle, image

et y

de la Rome reine

l'univers. L'action de l'un est,

individuelle,
qu'un but personnel,

apparence, tout
blent n'avoir

choisis;

ses

efforts isolés
celui de

en

sem­

conquérir

la fortune. Mais cette fortune est le gage de sa di­
gnité, c'est la conquête du home, du foyer, consécra­
tion de la famille, L'action de

l'autre, au contraire,
s'inspire avant tout d'une idée générale, de l'idée
de la patrie romaine avec laquelle il reste en com­
munion religieuse, de la politique romaine, ,de la
paix romaine, dont il se sait l'appui nécessaire, et
son

ambition est toute dans

sum! mais que sont

apporte

au

la société

ces'

ces

mots: Civis

1'omanus

différences? Chacun d'eux

supérieur de
grandi, qui l'a fait

sein de la barbarie l'idéal

où

il est

né,

homme. Quel que soit

où il

l'esprit

a

d'individualisme des

�EN

OCÉANIE.

313

Anglais, qui nierait cependant que l'Angleterre est
aujourd'hui le foyer le plus actif de l'idée la plus
élevée sur laquelle repose la civilisation moderne,
celle du droit, de la justice? S'il en est ainsi, et
quelles que soient d'ailleurs les circonstances histo­
riques qui lui aient conféré ce glorieux privilége à
la tête des nations européennes,
qui n'applaudirait à
ses
ne
et
ferait les vœux les
conquêtes pacifiques
plus sincères pour que rien n'entrave les progrès de
l'œuvre admirable qu'elle poursuit dans le monde?

�TABLE

Pages.

Trois

Les

ans

de campagne

Européens

pagne de la
1.

II.
III.

IV.
V.

en

au

Sénégal.

Océanie.

Mégère.

.

.

Indigènes.

MissionnaÏl;s

-

LesBamoa

.

..

1

cam-

107

Les

-

.

Souvenirs de la

-

Les

-

.

.

.

-

-

.

10!:!
129
152

.

.

Les Wallis et les Gambiers,

201

Les

223

Fidji.

.

.

•

.

.

.

•

Nancy, imprimerie Berger-Laviuult

et Ci!!.

�.

BEHGER-LEVRAULT

Cie, LIBRA1RES-ÉDITEURS

ET

ville d'hiver. Notes de voyage, par Henri DUMoN'r, 1873; 1 Joli
3 fr.
volume elzévirien in-12, broché.

Alger,

Les Relations de

sOl1s-al:cl;iviste
broché

l'Algérie avec l'Afrique centrale, par E. WATB,L"D,
('Extrait de la Revue '71ta1'i.time), 1879 ; grand 'in-Be,

du Sénat.

75

.

c.

1
.

.,

Les Colonies

leur

organisation, leur administration,
par Jules DELARBRE, conseille� d'État honoraire, trésorier général des
Ioval\des,. (E"trait d:e la Bémi. mal'itimè), 1878; grand in-80 avec une carte,.,
:
broché
3 fr, 50 c.
françaises,

'

.

,

.

-',

.

.

.

Guadeloupe (topograpuîe médicale, cllma
SU! Colopie
tologie, démographie), par le Dr REY, médecin principal de la marine.
i fr. 50 c.
(Extrait de 1 .. Bevue maritime), 1878; grand in-se, broché.

Etùde

la

de la

..

.

L'Archiperdes
de

îles

Marquises,

par I�YltIAUD

vaisB'f'u. (Extrait de la Be vite mariti';'e),.

Le Canal

2 fr. 50

c.

dans l'isthme amé­

et les

exploitations
Sccléjé de géographie commercia:le, par
Â. RECLUS, lieutenant de vataauau. (Extrait de la. Revite m.al'iti'1ll,e), 1879;
', 1 fr.
grand in-Bu, avec carte, broché
ricain.

interocéanique

lieutenant

VERGNES,
1877; iri-Bc, broché.
DE

faite à la

Confér,((DCe

'

.....

Note

Centre·Amérique (Costa-Rica, Nicaragua et Sau:Salvadol'),
Vadcouver et la C�lombie au glaise, parTh. AUBrc; capitaine
de.vaisseau.
',
2 f r,
(Extrait de la Bevue mp,riti'!'e), ] 877; in·80, broché.

,

sur

le

'.

De Pari� en
ofûci er

...

I_

._

•

Égypt'e.

d'état-major,
.

Souvenirs de. voyageg par }' de CAIWY, ancien
187,5; fort volume in-12, avec une carte en 'chromo,
..

broché.

4' f'ï-.

POfficia! Handbook. of New Ze!anà, de
Nouv«lle-Zélande.
1\11. JUJ res VOGEII, agent général de la colonie, par E. GEORGm, docteur

La

Ext.rabt 'de

..

.

e� médecine, 1878; in-12,
,
Les

.�ernièr!,s

avec une

Expéditions

carte, broché,'

3 fI'.

.

pôle nord (187] à 187&lt;1, pal' A. ROU��JN ,
(Extrai t de la Revue mal'itime), 187q; in·Bu,

au

sous-commlaaaire de la marine.

'

.

A

br-oché

l'Éiranger.

'

Souvenirs de voyage.

nuoi BmAIW, .1874;

1. 1'1'.50

'

Allemagne, Suisse,

in.12, broché.

.

.

.

.

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NANCY,

lMP,

BIDnG:rn�'-LmVRAOI11)

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c.

par, l�mma'3

Ir.

50

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              <text>Aube, Hyacinthe Théophile (1826-1890 </text>
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          <name>Source</name>
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