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                  <text>����50,000 MILLES
DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE

�L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction
et de

à

J'étranffer.

été

déposé

reproduction

Cet ouvrage

librairie)

cn

a

au

ministère de l'iutérieur

(section

de la

octobre 1886,

,

l'AniS.

TYPOCRAPIIIK

ilE

P..

m.ox, xouamr

�:T

cie,

nUK

GA.nA�CIP.RB, 8.

�DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE
DA VIN

ALBERT
LIEUTENANT

OUVRAGE

ILLUSTRÉ

Il'I\PRI\S

l.ES

-

DE

DI�

PLON, NOURRIT
nUE

PHOTOTYPIES

DIX

DESSINS

DE

I:AUTEliR

PARIS

LIBRAIRIE

E.

VAISSP.AU

ET

PLON

Cie, lMPRIl\ŒURS-ÉDITEURS

GAIIAl'iCIÈnE,

10

Tous droits réservés

�PRÉFACE

Ceci n'est

point nn roman. C'est une suite d'es­
quisses crayonnées d'après nature, par un tou­
riste épris de la vérité. Il est bien entendu que ce
touriste ne se targue point de prononcer des juge­
ments sans appe1. Notre pauvre machine humaine
est si impressionnable; elle a tant de peine à se
dégager des influences extérieures; les événe­
ments, les idées, le milieu, ont sur elle une in.
fluence si indéniable que l'impartialité ne saurait,
croyons-nous, être prise dans un sens absolu, et
l'emploi de ce substantif témoigne d'une prétention
que nous ne voulons point afficher, Certains de
nos lecteurs ont peut-être visité les
régions qui
font l'objet de ces études; ils y retrouveront, je
l'espère, quelques-unes de leurs impressions.
Ceux qui ne les connaissent pas y rencontreront
une
opinion formulée après examen, ce qui est
bien quelque chose.

j

�50,000 MILLES
PACIFIQUE

L'OCÉAN

DANS

---

-

--------

-

1

DÉTROIT

DE

MAGELLAN ET CANAUX
DE

PATAGONIE.

C'était le 21 octobre 1520
de

LATÉRAUX

:

le

navigateur
Magellan,

l\lagalhaes, que
devant le détroit auquel il allait attacher
nous nommons

Commandant
avait

confiée,

une

petite

avec

flotte que

Fernao
arrivait

son nom.

Charles-Quint

mission de découvrir

une

lui

nou­

velle route pour aller d'Europe aux îles Moluques,
Magellan n'atteignit le 52' parallèle sud qu'après
avoir surmonté les
un

de

ses

plus grandes difficultés. D'abord,
naufrage; puis, contraint à

bâtiments fit

de rigueur pour conserver son autorité, il con­
damna deux chefs de complot à être écartelés et en
user

abandonna deux autres

sur

les côtes désertes de la

Patagonie. Plusieurs fois, en tentant ce fameux pas­
sage vers l'ouest, il dut rebrousser chemin, après
1

�.

1.

50,000 MILLES

avoir

exploré

l'estuaire d'un fleuve

issue. Cette

fois,

dans le défilé

qui

en

avant deux de

s'ouvrait
ses

ou une

baie

sans

lieu d'entrer immédiatement

au

vers

navires

qui

l'occident,
revinrent

il emoya
bout de

au

certitude presque absolue : ils
avaient observé des courants rapides et un bras de

peu de

jours,

avec une

très-étendu, qu'ils prirent pour un nouvel océan.
Magellan, enthousiasmé, donna dans le detroit : un
mois après, il débouchait dans l'océan Pacifique,
mer

la

Le passaffe que Magellan venait de franchir sépare
Patagonie de la Terre de Feu, sur nne longueur de

kilomètres;

six cents

il

a

la forme d'un

angle obtus,

dont le sommet, nommé cap Froward, marque le point
extrême de la Patagonie. On peut le diviser en deux

parties

bien

distinctes,

celle de l'est, basse et

constamment battue

très-haute,
couverte de

abrupts,

de

près égales en étendue:
sablonneuse; celle de l'ouest,
à peu

glaciers,

de

des

grands vents,

pics chauves, de rochers

neiges éternelles.

Selon nous, il faut

se

garder

de visiler à

un

in

..

quelconque
pays déterminé. Le voyageur,
doit
s'efforcer
de parcourir une région
croyons-nous,
au moment où le caractère spécial à cette
région est
stant

le

un

plus

en

relief.

Voyez l'Algérie au mois de janvier:
chemins, les Arabes greloUent

la boue envahit les
sous

le ciel

averses.

le ciel

les murailles sont souillées par les
Ne- faut-il pas plutôt aller chercher au Midi

gris,

bleu, la lumière éclatante du soleil,

le souffle

étouffant du simoun? C'est le contraire dans les pays
du Nord: ne faut-il pas chercher en Suède le ciel

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

DANS

la

gris,
se

Donc,

les montagnes couronnées de pins qui
des arcs, sous l'effort du vent?

neige,

courbent

3

comme

si l'on doit traverser le détroit de

l\Iagellan,

il

pendant l'hiver, afin d'y
préférable
la
de
vue
des
jouir
glacieI's blanchis, de se faire une
idée de ces brises si redoutées des marins, de ce ciel
gris et bas, de l'aspect désolé que prennent les terres
de le franchir

est

l'influence de jours considérablement raccourcis.

sous

Je m'estime donc heureux d'avoir fait

plein hiver,
Le lor juillet,
au

mois de
nous

ce

voyage

en

juillet.

entrions dans le

détroit, après

le cap des Vierges. Nous jetons l'ancre,
vers minuit, dans la baie Possession, ce
qui nOlls.per­
met de franchir le premier goulet le lendemain au
avoir

reconnu

lever du soleil. A

che,

droite, défile

la Terre de Feu, ainsi

la

Patagonie; à gau­
nommée, dit-on, à cause

des nombreux volcans q ni la hérissent. Aucune des­
cription ne saurait peindre l'àpreté de ces terres.

Partout, les falaises schisteuses tombent perpendicu­
l'eau; le sol couvert de broussailles se
profile sur une ligne de montagnes bleuâtres, cou­
lairement dans

ronnées de

pics neigeux.

L'écho de

ces

lugubres

so­

litudes n'est troublé que par le sifflement du vent et
les éris

aigI'es

d'habitalion;

des oiseaux de
cette

immense

mer.

portion

Aucun

vestige

du continent

américain est-elle donc livrée tout entière

aux

ani­

des pays glacés? On serait tenlé de croire que
la Providence a dit à l'homme civilisé: Tu ne t'éta­
maux

bliras

point

dans

ces

régions.

Plus loin, l'île Sainte-Élisabeth étend paresseuse-

�50,000 MILLES
ment sur

de

là,

ment

la

mamelons roussâtres. A

partir
s'élargit; la côte descend directe­
sud, jusqu'au cap Froward; quelques milles
mer

ses

le passage
au

encore, et

arriv'ons

nous

à la colonie chilienne de

Punta-Arenas, ville la plus australe du monde habité.
Elle

grise

présente

se

sous

multitude de hêtres

une

d'une

longue tache
rougeâtres. A gauche,
dégarnis de feuilles se dé­

l'aspect

avivée par des touches

tachent

blanc

en

sur

le fond

jaune:

on

dirait la né­

Derrière la

d'une cité de

ville, les
géants.
la
montagnes s'étagent graduellement jusqu'à région
des neiges. A celte latitude, le mirage produit de
singuliers phénomènes : les petits nuages qui envi­
ronnent l'horizon font l'effet de piliers basaltiques
chargés de supporter le firmament; les derniers pt'o­

cropole

montoires

recourbent

se

des toitures chi­

comme

noises; les navires éloignés paraissent flotter dans les
cieux. Au milieu de la rade, une bouée noire indique
le

gisement

fit

anglaise Doderel qui
explosion. L'équipage se compo­

de la canonnière

récemment

sait de cent hommes: trois seulement eurent la vie
sauve.

Le

trouvait
.

Tout,

aux

mèdecin,

au

dont il

sera

question plus loin,

nombre des survivants

.

Punta-Arenas, caractérise

à

se

confins du monde civilisé. On

ne

un

pays situé

rencontre que

pêcheurs vêtus de flanelle rouge, des Chiliens au
teint olivâtre, des Européens à la figure sinistre. Les

des

habitations

empêcher

en

bois sont entourées de barrières pour

les bestiaux de venir brouter les

que l'on cultive à

grand'peine.

Aux

légumes

alentours,

des

�L'OCÉAN PACIFIQlE,

DANS

chevaux à

long poil,

paraissant regretter
des charrettes à

paires
des

baissée,

roues

pleines attelées
jusqu'aux

de

plusieurs.

essieux dans

des porcs se frottent en grognant le long
des goëlands poussent des cris aigres,

clôtures;

fuyant devant
pélasgiens,

en

l'œil morne, la tète

amèrement la liberté de la pampa;

de bœufs s'enfoncent

l'argile;

5

nous: on

apprivoise

aisément

ces

rudes

colonie, fondée en 1843, servit d'abord de pé­
nltencier. Plus tard, le Chili envoya partout des émis­
La

saires à la recherche de colons, Ceux-ci firent

appel
transportés fixés à Cayenne e} leur tin­
rent à peu près ce langage:
En Patagonie, la
est
l'hiver
toujours fraîche :
n'y amène
température
point de froids trop rigoureux, les salaires élevés et
la concession gratuite des terrains pronostiquent à
cette colonie naissante un avenir plein de promesses,
Ces arguments furent entendus : quelques-uns des
auditeurs, à demi asphyxiés pal' la température ef­
froyable de la Guyane, partirent pour la pointe ex­
trême de l'A.mérique du Sud, La ville comprend au­
jourd'hui près de deux mille àmes, la plupart Suisses,
aux

anciens

Ct

II

A.llemands et Français : un ancien professeur de rhé­
torique y tient une Ilbrairle ; un ex-forgeron s'est fait

horloger;

un

ex-poëte

se

livre à la confection des

sabots. En réclamant des colons

aux

monde, le Chili voulait fonder

à Punta-Arenas

colonie vraiment sérieuse et

d'un vaste

Depuis

empire,

en

quatre

coins du
une

faire le boulevard

dont le nord toucherait Lima.

le commencement des travaux du canal de

�6

50,000 MILLES

Panama,
Le

ces

ambilieux

les terres

magellaniques

la mort du détroit

sera

:

retourneront à la barbarie.

si triste et si

Punta-Arenas,

calme,

a

été livrée

na­

la mirent à deux

à des convulsions

qui
doigts
perte. C'était en 1877 : le Chili, nous l'avons
avait, des 1843, flÏt de Punta-Arenas un établis­

guère
de

projets paraissent abandonnés.

percement de l'isthme

sa

vu,

écoulait la lie de

sement où il

condamnés,

tout

en

sa

population.

construisant des routes et

en

Les

dé­

frichant des terrains, ne cherchaient que l'occasion
de secouer le joug d'un gouverneur impérieux et
sévère. D'autre

bagne

ne

part, les soldats chargés de garder le
poin t de solde; sans chaussures,

recevaient

mal nourris, mal vêtus, à quoi pouvaient-ils songer,
sinon à la liberté? Quelques mois de ce régime ame­
nèrent

leurs

une

révolte

gardiens

se

Les

générale.

ruèrent

ves; la ville fut mise

au

forçats

dehors

au

pillage;

on

délivrés par
des fau­

comme

incendia les mai­

sons, elle massacre général des habitants commença.
Réduits à défendre leur existence, les colons consti­
tuèrent une garde urbaine qui dispersa les révoltés.

réprima vigoureusement ces désordres.
troupes vinrent prêter main-forte à la milice or­
ganisée spontanément pour la défense d'intérêts com­
Le Chili

Des

muns.

On fit des

exemples:

on

distribua des indem­

colons survivants; tout renlra dans
et le désastre fut promptement réparé.

nités

aux:

Les
sont

deux

l'élevage

ries. On

ne

grandes

ressources

du bétail et le

de Punta-ârcnas
des

pellete­
l'agriculture ligne

commerce

saurait faire entrer

l'ordre,

en

�DANS

de

compte, la

L'OCÉAN PACIFIQUE.

terre de

produisant qu'un
l'élevage Com­
à
la
mence
ville, Un Français
rayonner autour de
vient de s'établir à la baie Gregory; le médecin fait
peu

d'orge

construire

Patagonie

7

ne

et d'avoine. L'industrie de

une

ferme

I�lisabeth

nourrit les

gleterre;

car

les

Havre-Pecket

au

troupeaux

,

l'île Sainte­

du vice-consul d'An"

entretiennent ici

Anglais

un

agent,

peut-être pour protéger leurs nationaux que
suivre
les progrès du pays et y prendre pied, si
pour
tant est qu'il en vaille jamais la peine.
Le médecin officiel de la colonie, l\Iaster Fenton,
est Irlandais de naissance, ce qui ne l'empêche pas de
moins

déplorer

le meurtre de lord Cavendish. Aimable

homme, pas trop solennel, il cite Shakespeare à
propos et ne craint point le wisky. Depuis la cata­
strophe du Doderel, il mène une existence précaire
au milieu de la
population que l'on sait; le gouver­
nement chilien paye

dévouement à raison de

son

quinze mille francs par an. Et dévouement n'est pas
un vain mot. Plusieurs fois
déjà, notamment en 1877,
sa

vie fut sérieusement mise

enlourait les blessés de
son

habitation, après
tout

ceci,
piller;
qu'il entendait sans

sans

ses

en

péril.

Pendant

qu'il

soins, les insurgés brûlaient

pris la précaution
préjudice des menaces de
avoir

de la
mort

proférer contre lui. Il se
pleine Insurrection, il
rencontre un soldat:
Sen or, faisons un échange;
voici dix piastres; donnez-moi votre mon Ire.
Vingt
pas plus loin, Mastel' Fenton est abordé. par un autre
laissa voler et

cesse

menacer,

En

«

Il

militaire:

'1

Docteur,

vous avez

dix

piastres

dans

vo-

�8

50,000 MILLES

ire

poche; offrez-les-moi.

dix

piastres.

"

Et le docteur donne

ses

Plus versé dans les exercices du corps
l'esprit, il monte à cheval dès

que dans les jeux de
l'aube et fait trente 'ou

à travers

quarante kilomètres,

les rios et les fondrières, pour soigner ses malades. De
même que la plupart de ses compatriofes (et c'est pré­

qui fait leurforce), ilne songe même point
Angleterre; nous l'avons dit plus haut,
en tête de jouer au
propriétaire: il a des

cisément ce

à retourner en

il s'est mis

troupeaux dans la pampa, des chevaux
entretient

à

l'écurie,

et il

les Sealers des relations commer­

avec

ciales suivies.
Les

indigènes

à deux

de

ces

terres australes

distinctes: les

races

Fuégiens

appartiennent
Patagons.

et les

premiers, essentiellement nomades, n'ont ni ha­
bitations fixes, ni gouvernement d'aucune sorte, et
Les

sont continuellement

errent il travers les

archipels,

vivant

produit
invisibles, o�
bâtiment

au

jour

pêche.
les voit poindre quand il s'agit

en

détresse

ou

de

le

jour,

Généralement

de la chasse et de la

du

un

guerre de tribu à tribu. Ils

en

se

livrer à

de

piller

une

men-

,

dicité

dont,

lificatif. Les

aucune
canaux

langue

navires dans les

comme
canaux

du détroit sont

gènes
autres;

ils

saurait fournir le qua­

latéraux de

occidentale du détroit de

pire fuégien, et,

ne

Patagonie et la partie
Magellan composent l'em­
il passe beaucoup moins de

que dans le détroit, les indi­
peu moins sauvagés que les

un

possèdent quelques vêtements et parlent
un sabir mélangé
d'espagnol et d'anglais. Les uns et
les autres communiquent avec les bâtiments qui pas-

�DANS

sent d'nn océan à

sauraient

font,

au

L·OCÉAN PACIFIQVE.

l'autre, rapports éphémères qui

exercer sur

contraire,

9

un

eux une

trafic continuel

de lions de

ne

influence durable. Ils
avec

les Sealers

Nous allons essayer de
les seuls qu i soient en contact

pêcheurs
ces
Européens,
permanent avec les Fuégiens.
La pêche du lion marin, extrêmement pénible, ne
peut être exercée que par des hommes spéciaux, en­
durcis à la fatigue, insouciants des privations. Aussi
ce
personnel se recrute-t-il parmi les plus infortu nés
transfuges de l'Europe: il est à Punta-Arenas, à \'al­
paraiso, à Buenos-âyres, à Montevideo, des pêcheurs
ou

définir

sans

teurs

mer.

ouvrage, des marins
dépourvus de tout

goëlette

sans

bâtiment, des déser­

moyen d'existence. Une
pOUl' la Terre de Feu cherche

partance
équipage : les individus dont nous venons de
parler s'engagent pour la saison. Presque toujours
sous la
neige ou dans l'eau, posté sur les brisants
défendent
l'en (rée des canaux latéraux, le Sealer
qui
épie les lions de mer pendant des journées entières
en

un

et cherche

fensifs

occasion

une

quand

d'attaquer

ils s'assemblent

en

ces

animaux inof­

grande troupe

SUl'

les îlots. Le moment venu, le pêcheur se précipite
sur eux, les tue à
coups de fusil, les assomme à coups
de bâton et les

pêcheur
le

ne

rocher, il

découpe,

mange

guère

sans

perdre

que du

de temps. Le
il dort sur

biscuit,

n'a que des peaux pour

se

préserver

des

rigueurs de l'hiver austral. Au bout de la saison, il
retourne à Punta-Arenas, dépense dans les cabarets
le salaire

gagné

au

prix de

tant de

fatigues

et
1.

recom-

�10

50,000 MILLES

menee

il n'a

quand

plus

rien. A cette rude

école, le

Sealer retourne il l'état sauvage, et l'on comprend a
quels excès doit se livrer cet homme, alors que, sous­

contrôle, Il devient, pour ainsi dire, le
ces terres
vierges.
A l'égard des échanges, on emploie dans les archi­
pels Iuègiens le système usité jadis enlre les Car­

trait a tout

maître absolu de

thaginois

et les Africains

la

porte
plage
apporte des peaux
sur

parties

occidentaux; le Sealer ap­
tabac; l'indigène

du rhum et du
le troc

lieu

quand les deu x
l'hémisphère austral ne
nôtre; ici, comme en Europe,

:

a

sont d'accord. Mais

vaut pas mieux

·que le
fort est

toujours la meilleure, ct les
plus
si
riantes, servent de théâtre à
patagoniennes,
de sanglantes rixes. JI est rare que la conclusion d'un
marché n'aboutisse pas à l'extermination de quelq nes

la loi du

baies

Indiens. Un Sealer
suivante: "II y

\Vide;

un

de

a

mes

me

racontait froidement l'anecdote

deux ans, je péchais dans le chenal
hommes ayant eu des démêlés avec

les naturels fut reconduit à coups de harpon et
sauva
qu'à Brand'peine. Depuis lors, les miens et
faisons feu

nous

ne se

moi,

toutes les

pirogues fuégiennes."
Lynch appliquée a une tribu tout en­
Voila sous quelle forme la civilisation se pré­
aux derniers échantillons de l'homme
quater­
sur

C'est la loi de
tière.
sente
naire.

Ces

procédés amènent de terrihles représailles;
quelquefois, un pécheur disparaît sans qu'on puisse
jamais retrouver ses traces. A-t-il été englouti pal' la
mer

du cap Horn? A-t-il succombé

sous

les flèches

�DANS

fuégiennes?

L'OCÉAN PACIFIQUE.

L'écho

ne

redira pas les

li

plaintes

de la

victime.

Ce n'est pas tout: la traite des esclaves, abolie dans
l'ancien continent, se pratique couramment à la Terre
de Feu. De jeunes Fuégiens, arrachés à leurs mères,
sont traînés à Punta-Arenas et vendus

tiques (un

enfant vaut cent

expliquent

l'hostilité des

et le soin avec

domes­

comme

Ces deux

causes
piastres).
naturels envers les blancs

les

premiers fuient le voisinage
des autres. Non-seulement les Fuégiens ne poussent
jamais leurs incursions jusqu'à Punta-Arenas, mais

lequel

les voit rarement à l'est du cap Froward cette
langue de terre projetée au sud par les Cordillères
on

,

sépare

le monde civilisé des sauvages des

La lutte entre les deux

races se

d'extermination

traduit par

archipels.
une

guerre

peu à peu les terres

qui dépeuple
magellaniques. Le combat est trop inégal: que peu­
vent les harpons en os de phoque, les flèches à éclat
de silex, contre les balles? comment la pirogue in­
forme en écorce d'arbre échapperait-elle à la fine
baleinière du pêcheur de lions marins?
On essaye de
Une mission

l'Eglise

sauver

les restes de

anglaise dirigée

réformée s'est

par

ces

un

tribus

éparses.

haut ministre de

proposé d'apporter

à

ces

heureux les bienfaits de la civilisation. Il est
Ie croire que le

�tranger
.iaux

en

mal­

permis

gouvernement de

la Reine n'est pas
à cette tentative, et que les intérêts commer­
ont été le mobile déterminant. Les mission­

enseignent aux indigènes la langue anglaise,
'agriculture, et en particulier la culture des pom-

laires

�50,000 MILLES

de terre,

mes

A

qui

réussit

assez

hien dans

pl'OpOS, on raconte qu'un
semer les
précieux iubercules;
ce

donner de germes, il

se

creusa

du

pour trouver
encore,

l'explication
quand il surprit ses

à déterrer les

cupés

de les dévorer. !\fais

fixe:

recouvrer

la

ne

l'archipel.

pasteur fit
les voyant 'point

jour

le

vainement la tête

Il cherchait

mystère.

naïfs catéchumènes

oc­

tubercules, dans le but évident
ces

nomades n'ont

liberté; malgré les

qu'une

idée

soins dont

on

les entoure, les adultes retournent à leur pirogue et
vont rejoindre leurs frères dans le désert de glace.

négociants du pays emploient comme intermé­
Patagons de la tribu des Tehuelhets.
au
nombre de cinq cu six mille, occupent
Ceux-ci,
un
d'environ
espace
vingt-cinq mille lieues carrées.
Aussi chasseurs que les Fuégiens sont pêcheurs, ils
poursuivent, sur ce vaste territoire, la destruction
Les

diaires les

des
les

casoars

plumes

et du

et des guanacos. Les peaux

de

ceux-là,

commerce

de ceux-ci,

forment la base de l'industrie

patagons.

Les guanacos circulent dans la pampa

en

trou­

peaux innombrables. Toujours au fond des vallons,
des éclaireurs postés sur les crêtes avertissent de

l'approcbe

du

danger.

Au moindre

bruit,

au

premier

cavalier aperçu dans la plaine, tout disparaît comme
par enchantement. Les Patagons seuls capables de
,

tromper la surveillance des vieux guanacos, se glissent
sous les herbes comme des serpents, cement les trou­
peaux et se livrent à d'affreux carnages. Ils écorchent
les victimes sur les lieux mêmes, et les peaux soigneu-

�L'OCÉAN P.\CIFIQUE.

DANS

sement mises à

part

13

forment le slock des

venir. Les Tehuelhels ont hèrité des

échanges à
Espagnols le

moyen de chasser le casoar; ils le prennent à l'aide
du boleador, instrument dont la manœuvre demande

beaucoup

d'adresse. Le boleador est

d'une boule

pulsion

pesante

donnée

rieure décrit

un

cou

chaque

un

lasso pOUl'VU

extrémité. Sous l'im­

par le chasseur, la boule exlé­
STand cercle, Si l'animal poursuivi

vient à couper la
autour du

à

circonférence, la corde s'enroule
ne
peut plus

de la victime, et l'oiseau

dégager.
peuple, qui jouit d'une étendue considérable de
côtes profondément découpées, ne possède point de
pirogues; on peut être surpris de ce que la facilité of­
ferte par la mer pour l'accomplissement des échanges
ne l'ait
pas frappé davantage. Les Patagons sontpresq ue
sociables, et leur taille élevée, réelle quoique légen­
se

Ce

daire, n'exclut pas,

chez eux,

une

certaine

douceur;

malheureusement, ils montrent un penchant invétéré
pour les liqueurs fortes. Pendant l'été, ils descendent
à Punla-Arenas, afin d'échanger les peaux de casoar
et de

Leur

guanaco contre les denrées dont ils s'alimentent.
présence apporte une certaine animation dans

la ville et donne

généralement

désordre, Ils s'enivrent

après

lieu à des scènes de
la conclusion du

mar­

ché;
peut même soupçonner les industriels du
pays de leur offrir auparavant de copieuses libations,
afin d'avoir à meilleur compte les objets d'échange.
on

peine l'alcool a-t-il agi, que la brute reprend
empire; les Patagons, ordinairement si doux,

A

son

de-

�50,000 MILLES

14

viennent violents et cruels ; ils font jouer leurs cou­
teaux, et il faut réunir un grand nombre de soldats,

pour incarcérer ces athlètes parvenus
g"é de la surexcitation:

au

Nous eûmes la curiosité d'aller visiter

près de la ville; les

dernier de­

une

de leurs

y couchent

huttes,
Patagons
pèle-mêle avec des animaux qui font, pour ainsi dire,
partie de la famille. La toiture, formée de peaux
cousues ensemble, ahrite le sol
coupé de flaques
située

d'eau. Deux enfants

nus
jouent avec des porcs, et,
cousent des peaux de
trois
femmes
coin,
guanaco, après en avoir raclé l'intérieur avec des
éclats de verre. Un quartier de cerf suspendu se ba­

dans

milieu de la hutte ; les hommes sont allés à
chasse, pour renouveler la provision.

lance
la

un

au

Le 5

juillet,

en

reprenant

notre route

vers

le

sud,

passons devant quelques points restés célèbres
Jans l'histoire du pays. Voici la baie de Freshwater,
nous

où les Chiliens s'établirent avant de fonder Punta­

obligé d'abandonner cet établissement,
à cause des forêts qui rendaient impossibles les com­
munications et empêchaient toute espèce de culture.
Voici l'ancienne colonie espagnole de Pori-Famine,
aujourd'hui déserte. On raconte que les colons étant
un
jour sur Je point de manquer de vivres, expédiè­
rent un navire pour aller en prendre au dehors. Quand
Arenas;

on

fut

le bâtiment revint, presque fous les habitants étaient
morts de faim; de là, le nom de Port-Famine.
Plus

loin, de gros nuages rampent

San-Isidro

; à

gauche,

on

sur

le massif de

aperçoit les sierras blanches

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

DANS

de l'île Dawson,

Nous

jetons

qui

fait

partie

15

de la Terre de Feu.

l'ancre dans la baie Saint-Nicolas. A

ques milles de ce havre,
(pointe méridionale de la

se

quel­

trouve le cap Froward

Patagonie), appelé Forward
premiers navigateurs anglais; une faute d'im­
pression amena dans le principe une transposition
de lettres, et l'usage, ce même tyran qui imposa au
Nouveau Monde le nom d'Amé1"Îc Vespuce, a déflni­
par les

tivement consacré celte
Un

jour:

erreur.

spectacle grandiose
la mer, unie

nous

comme un

attendait

au

du

point

miroir, reflète un ciel
ct le soleil se lève res­

d'une transparence inimitable,
en chassant devant lui de

plendissant

légers

nuages

cuivrés. En avant, le cap Froward enfonce brutale­
ment dans la mer la forêt qui l'étreint de toutes parts.
Autour de

chaînes

lueurs

l'horizon,

orangées.

des

pYl'amides argentées,

des

des scies, s'éclairent de
A gauche, la cime du mont Sar­

découpées

comme

une brume
épaisse, tandis que
soleil levant, jette
les
du
hase, frappée par
rayons
des éclats fauves. Derrière, les hautes chaînes de la

miento

se

cache dans

la

Terre de Feu

teignent en jaune pâle et en vert
qui composent, avec les vapeurs blanchâtres
des tons d'une finesse inconnue dans la zone tempérée.
se

d'eau

Le soleil monte, les vapeurs dilatées s'élèvent dans
pics étincellent au loin: tout paraît

l'azur du ciel, les
embrasé. Devant
ture et à la

ces

restes des convulsions de la

de la parure éclatante
le paysage, l'homme s'avoue tout has
le peintre proclame son impuissance.
vue

na­

qui enveloppe
sa

faiblesse,

et

�16

50,COO :\IILLES

L'archipel

de Charles III resserre le chenal

au

point

lui laisser qne sept ou huit kilomètres de large.
Une pirogue vient à notre rencontre; les Fuégiens

de

ne

la montent s' écrient:

qui

du isez

:

biscuil)

.

(C

Galleta! Galleta !

trois femmes et trois

enfants,

ces

quatre degrés

un

tent des peaux de loutre attachées à la

lanière de cuir leur. enserrant la tête
dème retient

approximativement

primitif;
sans se

ceinture;

comme un

unè

dia­

leurs cheveux bleus

désordre. Voilà bien la misèrable

en

au­

a
pour tout vêtebonnet écossais; l'autre, un sac muni de trous
laissent passer la tête et les bras. Les femmes por­

ment

qui

(Tra­

derniers absolument

nus, quoique le thermomètre accuse
dessous de zéro. L'un des hommes
.

Il

L'embarcation con tien t d eux hommes,

image de l'homme

à côté de la civilisation

sauvages passent
laisser toucher par ses
ces

merveilles, sans rien
dans des pirogues, par

lui

emprunter. Ils errent nus
terribles, sans souci des glaçons, du vent,
de la mer, ni de la neige. Quand un bâtiment franchit
ces défilés, les
Fuégiens se précipitent à sa J'encontre
des froids

demandant

monstre du biscuit et du

brandy
(galleta et brandq, un mot espagnol et un mot an­
glais, c'est tout ce qu'ils ont appris à connaître);
en

au

regagnent la terre à force de rames.
juillet, nous jetons l'ancre dans la baie Borja,
sur la côte de la
presqu'ile de Cordova. Une pirogue
ne tarde pas à se détacher du
rivage: même specta­
cIe; même demande de la part des indigènes. Une
tribu de ces sauvages occupe le pourtour du golfe. A
deux pas du rivage, on rencontre un wigwam en

puis

ils

Le 6

�,

/'''''j

'�

LA BAIE

BORJA (Détroit

de

Magellan).

�D.tiNS

branchages,

couvert de peaux.

des deux sexes,

bant,

L'OCÉAN P.HIFIQUE.

tournent

plus

devant

accroupis

vers nous un

entièrement nus, suivant

Sept

œil

ou

un

grand

en

riant, des dents

feu flam­

Les enfants,

forment la

intéressante du groupe; nullement

montrent,

huit naturels

morne.

l'usage,

17

aiguës

partie la
farouches, ils

comme

des ai­

guilles. Mais, dans peu d'années, de longs cheveux
couvriront il demi

figur� bestiale,

une

mettes accuseront de fortes

répandra

se

des

races

adultes,
soi

cet air

passif,

saillies,

et

l'une des

sur

leurs pom­
leur visage

caractéristiques

inférieures. En examinant attentivement les

on

est tenté de

une race

se

d'hommes

demander si l'on

ou

une

espèce

a

devant

d'animaux.

exploraces régions vers 1835, alors qu'il ac­
compagnait le capitaine Fitz-Roy, en qualité de na­
turaliste; il n'est pas impossible que le spectacle de
la dégradation fuégienne lui ait donné l'idée d'une
théorie qui fit tant d'adeptes.
J'allais oublier Jes chiens, qui établissent autour
des wigwams des cordons sanitaires si périlleux il
franchir. A ce propos, je confesse en toute humilité
que ma visite au village fuégien m'a enlevé une illu­
Darwin

sion.
Les chiens

errants

de

Constantinople

sont

re­

nommés dans le monde entier pour leur aspect re­
poussant, leur naturel hargneux, leur voracité com­

parable il celle des urubus du Pérou: je m'étais rangé
il l'avis général. Mais je reconnais aujourd'hui que
les chiens turcs doivent céder le pas il leurs congé­
nères patagons ; le voisinage de la neige fait, sans

�18

50,000 lllLLES

doute, quelque torl à ces derniers
préséance que je viens d'indiquer,
Les

dîme

de la baie

Fuégiens

et leur

Borja prélèvent

assigne
une

les navires de passage, et ils doivent

sur

de beaux

bénéfices,

bâtiments cloués
funéraires,

si l'on

aux

Quoi qu'il

fort bien les

échanges

en

arbres
en

juge

la

large

amasser

par les noms de
des inscriptions

comme

soit,

ces

naturels entendent

et connaissent à fond l'art

de

donner peu et de recevoir beaucoup, Très-familiers,
ils fouillent volontiers dans les poches des étrangers,
les

malgré

protestations indignées de ceux-ci; ils se
glacée, afin de pénètrer dans

même dans l'eau

jeUent
les embarcations,
force,

à

Après

une

et de

mendicité

la haie

Borja,

se

qui

de vive

livrer, presque

ne

connaît

la côte devient

aucun

plus

frein,

aride, Ici,

opposés l'un à I'autre ; ail­
les blocs semblent entassés pal' un effort gigan­

d'énormes baslions sont

leurs,
tesque;

on

comprend

que

l'imagination

grecque ait

créé les Titans, Des nuages has, flottant dans le noir
du ciel, menacent la terre qui, de son côté, lem' op­

pose des pics effilés, La température se refroidit no­
tablement : nous approchons des glaciers. Bientôt,

jaunâtres de l'île Inès de Sar­
miento, un ménisque bleuâtre apparaît, semblable à
une vague prête à déferler dans l'abîme, Plus loin,
entre deux rochers

les nuages

enveloppent un
confuses;
distingue

amoncellement de

masses

que vaguement, çà et là,
des arêtes vives sillonnées de neige, Cependant, les
vapeurs se dégagent, les contours se précisent, et le
merveilleux glacier qui a donné son nom à une
on ne

�DANS

L'OCÉAN P,HIFIQUE.

baie tout entière étincelle dans toute
Trois choses

agissent

sur

majesté,
spectateur : la forme,

le

sa

la masse, la couleur. Ici, ces trois éléments réunis
composent un spectacle sublime. Entre des pics noirs,

glacier, semblable à une cascade
engloutirait une ville, étend sa masse
Celte immense quantité de glace paraît

hérissés, abrupts,

le

dont la chute

bleu de ciel.

pourtant elle descend des sommets,

immobile,

et

comme un

vérilable fleuve. Les savants

ont étudié

en

la marche et mesuré la vitesse; ils nous apprennent
que le glacier possède toutes les propriètés d'un cours

d'eau; que la vitesse maxima s'observe

qu'elle

diminue insensiblement

voit-on le

taler

sur

sur

alors,
ments

alacier

les rochers

plats,

les bords. Aussi

s'étirer dans les défilés et

l'empêche d'épanouir

sa

accident de

qu'un

vaste nappe,

l\Iais,

la vitesse est moindre, et il s'ensuit des tiraille­

qui

se

manifestent par de
alacier, le névé

Au sommet du
sur

milieu et

suivre le contour des crevasses, s'é­

s'enfler menaçant toutes les fois
lerrain

au

le ciel

gris,

La

neige qui

profondes crevasses.
se

détache

le constitue

en
se

blanc
trans­

forme peu il peu en glace par la pression continue
des couches supérieures i elle alimente le bloc et ré­
pare incessamment la perte marquée par la chute
d'eau qui tombe dans la met', On voit donc le gIaciol'

vivre, naître
tuel dans

neige,

et mourlr ;

lequel

résultat de

on

constate le

tournc la nature, En

l'évaporation

des

cycle perpé­

haut,

eaux

voici la

de la mer'

l'influence des rayons solaires; le gIaciel' pro­
duit de la neige comprimée, fond par la partie

sous

�50,000 l\Il L L K S

20

inférieure,

et l'cau

provenant

de

ce

changement d'état

revient à la mer, pour subir une nouvelle série de
transformations. C'est ainsi que l'équilibre, rompu
en

un

point,

tend

sans

cesse

à

se

rétablir, équilihre

immuable et nécessaire.

rappela l'élude faite par un professeur
période glaciaire. M. Tyndall pose en
cette
principe que
période fut le résultat d'une plus
grande activité solaire, au lieu d'être celui d'un re­
froidissement, comme le croyaient ses devanciers;
comme beaucoup de ses
contemporains le pensent
Ceci

me

éminent sur la

encore.

Voici à peu près le raisonnement: supposons qu'on
fasse de l'eau distillée; la vapeur se dégage de la
chaudière et passe dans le réfrigérant, où elle se con­

dense.

Que fera-t-on

si l'on veut

augmenter la

quan­

tité d'eau distillée? Faudra-t-il accroître le froid du

réfrigérant? Évidemment non; il suffira d'augmenter
_quantité de vapeur produite, c'est-à-dire d'aug­
menler la chaleur. Partant de là, M. Tyndall
avance
que le soleil plus actif rendait l'évaporation
plus considérable, la quantité de neige tombée plus
grande et, par conséquent, les glaciers plus nom­
breux et plus étendus. L'illustre physicien anglais
est, je crois, le premier qui ait donné cette solution.
Le 7, nous mouillons dans la haie Angosto (large
de quatre cents mètres et profonde de deux à trois
kilomètres), autour de laquelle se déploient des
la

inaccessibles, sillonnées de
demain, nous reprenons le large;

roches

cascades. Le len­
la

neige

tombée

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

DANS

pendant

la nuit

couvre au

loin les

21

sommets, tandis

que la base des montagnes, demeurée libre, forme le
long de la côte une large bande noire. A droite,
nous avons

Terre de

la

de

presqu'île

Désolation, bien

Cordova;

à

gauche,

la

nommée par les

premiers
navigateurs: sol tourmenté, cônes rangés symétrique­
ment, agglomérations immenses de l'oches nues, sans
autre végétation qu'une mousse roussâtre qui fait,
pour ainsi dire, corps avec le granit. On dirait une
série d'obstacles lancés par des géants sur les bords
du détroit, barrière inexpugnable contre laquelle la
mer furieuse vient se hriser
depuis des milliers de
siècles.

le défilé

Cependant,
le bras que les

s'élargit;

Anglais appellent

nous

enlrons dans

Sea reach, Vers

une

heure,
aperçoit le cap Pillar, pointe extrême de la
Terre de Désolation qui forme l'entrée occidentale
on

du détroit de

vide, le ciel

Magellan.
et la

A droite du cap, un espace
cette mer, c'est l'océan

mer;

Pacifique.
En

du cap

vue

entrer dans les

ainsi

nomme

entre

un

Pillar,

canaux

une

archipel

on

longue
et

quille

le

détroit, pour

latéraux de
suite

Patagonie. On
de détroits compris

le continent. Ces défilés four­

moyen d'éviter la

qui ne cesse de
impétueux qui, dans ces
régions, soufflent presque toute l'année, de l'occi­
dent ou du pôle sud. D'innombrables îles, profondé­
ment découpées, offrent d'excellents abris, et les
nissent

·un

mer

battre le littoral et les vents

bâtiments exécutent dans

ces

canaux

la même

ma-

�22

50,000 1II 1 LLE S

que dans le détroit: ils
J'ancre le soir.

nœuvre

jettent

naviguent

On entre d'abord dans le canal de
entre la terre ferme et

l'archipel

de

jour

et

Smyth, compris

de la Reine Adé­

laïde. La nature est la même que celle du détroit,
autant qu'on en peut juger, car une brume opaque
ne découvre le
paysage que par intervalles et dérobe
aux

regards

côte

une

la

vue

des

glaciers qui occupent

étendue si considérable:

la

on en

sur

celle

compte dont

kilomètres.

atteint

longueur
quarante
Après le canal de Smyth, on pénètre dans le che­
nal de l\Iayne, parsemé d'écueils. En naviguant entre
deux murs de granit, on côtoie des ilots verdoyants
auxquels succèdent des rocs debout comme des ba­
saltes et des pitons neigeux au puissant relief. Le
soir, nous jetons I'ancre dans Isthmus-bay, vasto en­
taille creusée dans le continent. Des ruisseaux pareils
à des fils hlancs courent le long des croupes; dans
les dépressions, surplombées par le roc nu, apparais­
sent de chétives fougères et des buis arborescents.
[ne bande de

canards,
mais

à notre
ces

approche;
palmipèdes nagent

comme

quérir
ment
à

sortis des
au
en

lieu de
se

goëmons, s'enfuit

prendre

servan t

de rames, manœuvre qui leur
une vitesse invraisemblable. Les

ces

leur vol,

de leurs ailes

permet d'ac­

Anglais nom­
(canards

canards à ailes courtes steam ducks

vapeur).
La baie

creuse

une

presqu'île

dont l'isthme n'a

qu'une faible largeur. Le sol y est couvert d'une boue
parsemée de troncs d'arbres posés à plat: c'est

noire

�DANS

·

L'OCÉAN PACIFIQUE.

23

le moyen dont usent les Fuégiens pour rouler leurs
pirogues, comme autrefois les Grecs roulaient leurs

galères

à travers l'isthme de Corinthe. Les

font ici de

fréquentes apparitions,

si l'on

les éclats de bois à demi consumés et les

indigènes
juge par

en

monceaux

coquillages; pour le moment, les insulaires sont
allés chercher fortune ailleurs.
de

Le

10,

malin, départ d 'Isthmus-bay; le ciel

au

sombre

encore

j

pourtant

une

éclaircie

permet

trevoir, derrière la Cordillère de Sarmiento,

glaciel",
qui

sous

l'aspect

tiendraient

se

d'équilibre.
Au coucher

sur

est

d'en­

un

vaste

d'une série de vagues bleues
les sommets pal' un miracle

du

soleil, nous prenons le mouillage
échancrure
de l'île Piazzi, semée
d'Occasion-Cove,
d'îles verdoyantes en forme de corbeilles, véritables
oasis

au

chit de

milieu du désert de

jour

pierre.

les alerces

jour:
les cèdres,
zontaux,
et droit au:"dessus des houx
en

comme

1

à

La flore s'enri­
rameaux

hori­

élèvent leur tronc lisse
et des

bruyères. Conti­
pluies diluviennes, le sol
présente un amas spongieux capable de rebuter le
promeneur le plus endurci. Nous étions sur le point
de rétrograder, quand une heureuse trouvaille vient
jeter sur notre promenade un charme inattendu :
nuellement inondé par des

nous

découvrons

sur

le sable

un

silex

taillé, aban­

donné là par une tribu fuégienne. N'est-il pas surpre­
nant de rencontrer chez cette peuplade, profondément
1

Pitzroya Pataqoniaa.

�24

50,000 l\IlLLES

séparée
à

ceux

verte,

du reste du

dont

qui

monde,

servaient

se

un

nos

instrument

fait remonter à

nous

analogue

ancêtres? Cette décou­

l'âge

de la

pierre

taillée, démontre une fois de plus que les silex ou­
vrés marquent une période nécessaire de l'èvolutlon
sociale. Des

spécimens

recueillis partout:

de cet art

primitif ont
Amérique,

été

en
Europe,
de
la
les
Terre
de
Feu,
indigènes
habitants primitifs de la vieille Europe vivaient à
l'état nomade; les uns parcouraient les forêts, en
vivant du produit de la chasse; d'autres habitaient les
côtes: montés dans des pirogues et vêtus de peaux de
bêtes, ils trouvaient dans la pêche un moyen de
pourvoir à leur subsistance. Beaucoup d'entre eux
rencontrèrent ces audacieux Phéniciens qui, dès les
temps les plus reculés, faisaient le commerce de
en

en

Asie. Comme les

l'étain

aux

îles

Cassitérides,

les fiords de la
de

ces

et celui de l'ambre

dans

Baltique. Nous, les descendants
primitifs, nous sommes devenus les

mer

pêcheurs

Phéniciens, par rapport

aux

sauvages des terres

australes.
Une relâche de deux
à

nécessaire,
billon de

cause

jours

à Occasion-Cove

parut

de la hrume et aussi d'un tour­

permettaient pas la navigation
temps de neige, cette
le
revêt
morne.
plus
D'épais nuages
région
l'aspect
envahissant les montagnes, pèsent lourdement sur la
terre; les ruisseaux suintent entre les pierres qui lui­

dans

ces

neige qui

ne

étroits défilés. Par

sent d'un éclat sinistre; la mer, rendue

tempête qui

souffle

un

air humide et

furieuse par la

pénétrant,

dé-

�DANS

ferle

sur

retombe

L'OCÉAN paCIFIQUE.
et la crête hérissée de

les

roches,

en

poussière

ses
vagues
dans la forêt. Sous les baisers

brûlants de la mer, les mousses

grisâtre qui

25

prennent

une

s'harmonise merveilleusement

teinte

avec

la

des

couleurs environnantes; de longues
gamme
algues plantées au fond de la mer rejettent leur têle
la

plage. Tout, dans cet ensemble, concourt à
produire une impression de tristesse indéfinissable.

sur

En

de

quittant Occasion-Cove,
Sarmiento; le vent du sud

on

entre dans le chenal

chassé les nuages; un
illumine le paysage blanchi par

soleil

a

resplendissant
neige. Les roches boursouflées étincellent; chaque
plante est entourée d'un fourreau de givre, et des sta­
lactites de glace pendues aux arbres font l'effet d'or­
la

chidées transparentes. L'île Evans à
Vancouver à gauche, se dressent en

droite, l'île

alignements

font songer à de gigantes­
mammouths
ques
accroupis. On pense aux vagues
d'une mer tourmentée, alors que la terre à l'état

dont les formes

identiques

seml-fluide prenait,

en se

refroidissant,

son

squelette

définitif.

quelle force mystérieuse attribuer ces vastes
qui serpentent entre des colosses de granit?
A quelle cause attribuer la formation de ces énormes
croupes qui se reproduisent sur une étendue de mille
A

canaux

kilomètres? Faut-il voir dans cet effet
sion de

crevasses

opérées

par la

mer

une succes­

qui

ne cesse

de battre le

pied des Cordillères? Faut-il penser en­
suite que les courants aient contribué, sinon à la
formation des défilés, du moins à leur èlargisscment ?
2

�50,000 l\IILLES

26

Faut-il croire enfin que les glaciers, par leur mouve­
ment lent et continu, aient apporté leur pierre à
l'édifice? Nous

ne

voyons
être

pourraient

causes ne

pourquoi ces différentes
admises, en considérant

surtout que les mêmes formes se
tout, la matière a dû être soumise

reproduisant
à

par­
l'action de forces

sensiblement

égales.
Essayons de nous figurer le soulèvement prodi­
gieux qui fit surgir, d'un pôle à l'autre, la Cordillère
des Andes et les montagnes Rocheuses, cette épine
dorsale des deux Amériques. A mesure qu'on s'éloi­
gne de l'équateur, la force centrifuge est moindre;
au lieu
d'opérer des �oulèvements comme le Chim­
borazo et les volcans boliviens, elle fait émerger des
crêtes moins élevées. Tel est le premier pas. Les'
glaciers, encore si nombreux aujourd'hui, pénètrent
dans les cavités, exécutant le travail de polissage et
de creusement observé même de nos' jours dans le
chenal

Eyre

et les

sil, où, d'après

canaux

M. Emm.

Liais,

profonds
procédé, en moins

ce

observé

des ravins

au

Bré­

larges

de

de six cents ont été creusés

cent mètres et

par

adjacents;

d'un demi-siècle. Les

relâche, battent la
d'un bélier,
des
aux
opèrent
coupures
points faibles; les flots se
les
courants
s'établissent, les caps s'ar­
précipitent,

vents violents de l'ouest

côte,

en

se

rondissent,

les rives

comme

s'élargissent, la profondeur

aua­
d'ailleurs que la mystérieuse
sûrement à l'aide de ses forces,

savons

aaît toujours

si faibles

sans

servant de l'Océan

mente. Nous
nature

qui,

qu'elles paraissent,

en

comparaison des

�DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE.

2'7

produits. Dans une période historique, elle
change l'aspect des continents i elle élève certaines
régions, elle en abaisse d'autres; que lui importe le
temps? elle a toute l'éternité 1 Les hommes, pauvres
âmes errantes qui n'apparaissent qu'un instant sur
cette planète, ont juste le temps de constater de
pareils changements; il en est d'autres qu'ils peuvent
à peine soupçonner.
Le 13 juillet, nous mouillons à Puerto-Bueno, SUl'
la côte de Patagonie. Toujours la même âpreté, le
effets

même silence

croirait dans

région inex­
plorée. Des alerces au tronc blanc, cousins germains
des pins parasols, élèvent à cent pieds leurs ombelles
d'un vert sombre. Des arbres morts découpent sur la
neige leurs silhouettes tourmentées et dressent leurs
branches vers le ciel, comme des bras tordus par la
: on se

une

souffrance. Une multitude de racines

s'agglomèrent

inégaux: les climats glacés ont aussi lenrs
forêts vierges.
Après une heure de marche dans le bois, on arrive
en amas

au

bord d'un lac encaissé entre des rochers
hautes de trois mille

granitiques,
poussées l'une vers

masses

été

l'autre

avec

une

nus.

Ces

pieds,

ont

telle

furie,

que, à la suite du choc terrible qui est résulté de leur
rencontre, la crête de l'une est tombée sur le flanc
de

l'autre,

assises.

ainsi que le démontre la superposition des
tout est retombé dans le silence. Le

Puis,

souvenir d'un semblable mouvement confond

l'im'a­

le calme de la nappe d'eau
gination
qui reflète l'histoire de ce combat. Quelle solitude 1
et contraste

avec

�28

50,000 Ml L LE S

on

n'aperçoit de toutes parts que l'eau, le ciel,
un bruit,
pas un oiseau, pas un insecte;

roc; pas

dirait que toutes les forces de la nature
centrées dans la vie végétale.
Ces solitudes de

se

Patagonie produisent

le
on

sont

con­

une

tout

impression que le désert de sable. On sait que
le Sahara est inhabitable, qu'une chaleur torride en
autre

rend la traversée presque impossible,
rêter aux fantaisies de personnalités
nous

et,

s'ar­

sans

bruyantes qui
chargés

le montrent sillonné de chemins de fer

de

transporter il. travers son étendue réelle des mar­
imaginaires, on demeure écrasé par l'im­
on
conslrlère avec tristesse la stabilité de cette
mensité;
grande ligne horizontale, au-dessus de laquelle les
sculpteurs égyptiens aimaient à diriger le regard fixe

chandises

de leurs

sphinx.
Auprès du pôle antarctique,

cette

tranquillité.

midables

l'horizon n'a

soulèvements;
de

on

a

les yeux des
convulsions. On

sous

preuves tangibles
antiques
dirait un champ de bataille d'hommes

les

puissantes

mains

amoncelaient pour
En

Patagonie, on
on dirait,

efforts;

point

La nature ya été soumise à de for­
ces

lançaient

des

disparus,

montagnes

dont

et les

former des camps retranchés.
sent que la nature a fait de violents
en

dans le

Sahara, qu'elle

a

toujours

été morte.

Le 14,

au

lever du

min à travers les
Les rochers'

ruption:

arqués

on se

soleil, il faut

frayer un che­
banquises détachées des glaciers.
et massifs

se

se

succèdent

croirait àla fin de la

sans

inter­

période glaciaire,

�L'od:AN PACIFIQUE.

DANS
au
sur

moment où le genre humain faisait
la terre. A peine a-t-on dépassé

losses, qu'il
aussi

abrupt.

est

Ils

son
un

29

apparition
de

ces co­

remplacé par un autre aussi aride et
plongent brusquement leur croupe

arrondie dans l'eau verdâtre, et leurs sommets blan­
chis par la neige brillent comme de la poussière de
diamant.
En montant

d'importance;
montoires qui

vers

le

nor.l, la vegétation prend plus

rencontre maintenant de verts pro­
sont comme le sourire de celle nature
on

sauvage. L'endroit le plus resserré du chenal (Guia
Narrows) se trouve enlreles îles Hanovre et Chatham.
Ce

défilé, long de deux

un

massif en forme de lion couché. La queue du

nassier de

la tête

cents

mètres, est dominé par
car­

chaîne d'îlots;
figurée par
les pattes, il regarde couler l'eau

est

granit
appuyée sur

une

d'un œil indifférent.

Plus

loin,

nous

Dieu, barrière

côtoyons l'archipel de la

entre les

canaux

et l'océan

Mère de

Pacifique;

et, après avoir contourné l'île Topar, nous jetons
l'ancre dans le port Charrua, l'un des havres de la

grande
Le

île

Wellington.

port Charrua

est dominé par des

aiguilles gra­
pieds;
quelques arbustes
nitiques
croissent à la base des roches; jusqu'à mi-hauteur
grimpent des mousses d'un vert jauni. Au fond de la
baie, une étroite gorge déverse à la mer les eaux
bouillonnantes d'une cascade; l'eau tombe de cinq cenis
pieds dans un bassin environné d'alerces et de hêtres,
et, divisée en poussière impalpable, elle emplit la
de dix-huit cents

2.

�30

50,000 _MILLES

gorge d'une buée
de la

pied

chute,

glacée. On arrive péniblement au
en
enjambant les troncs d'arbres

étendus à terre comme des chevaux de

avalanche, précipitée
fondre

du haut des

frise, car une
pics, est venue

la forêt. Des troncs à moitié rompus demeu­
rent suspendus dans le vide; des quartiers de roches,
sur

entraînés par les
tecteur fort
aux

arbres

neiges, complètent un système pro­
Çà et là, des planchettes clouées
indiquent le nom des navires qui ont
efficace.

visité ]a baie. En remontant la côte, les steamers con­
somment beaucoup de charbon, et, à chaque relàche,
on

mutile la forêt pour

remplacer

le

précieux

com­

bustible.

lendemain, la baie, glacée pendant la nuit, ré­
fléchit les rayons du soleil levant; une vapeur
Le

violette envahit la gorge et s'élève dans un: ciel cou­
leur de pervenche; les aiguilles couvertes de givre

étincellent; les arbres,
la

saupoudrés de dia­
magnificence de cette illumi­
comme

complètent
polaire.
Quelques heures après,

mants,
nation

nous

quittions

le

port

Charrua pour remonler le long de l'île Wellington,
jusqu'au golfe de Penas; mais les glaces obstruaient
le chenal \Vide: il n'était ni

expéditif ni prudent

de

tenter ]e passage. Cet encombrement s'observe sou­
vent en hiver; les nombreuses haies qui débouchent

dans

ce

chenal charrient des

glaciers,
une

en

nombre

obstruction

haute

mer

assez

complète.

banquises provenant des

considérable pOUl' former
rejoindre la

Il fallut donc

par le canal de la Trinité

(entre le sud da

�DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE.

31

l'archipel de la Mère de Dieu). Le pa­
de s'agrandlr mesure qu 'on s'éloigne
de terre: le squelette calcaire dominé pal' les gla­
ciers est digne de 6gurer le décor d'une épopée. Plus
tard, la côte présente une file de cônes blancs, envi­

Wellington

et

à

norama necesse

ronnés de

brisants, sentinelles

avancées de

ces

terres

inhospilalières; le mirage les fait jaillir de la mer
de longs panaches un instant visibles et s'èva­

comme

nonissant soudain.
Au coucher du
nettement

paraît,

et

sur

nous

soleil, les pics

se

le vert tendre du ciel.

profilent
Enfin,

encore

tout dis­

restons le centre d'un cercle d'eau.

�II

PENDANT

LIMA

L'OCCUPATION

CHILIENNE

i883-8!�

SOCIÉTÉ PÉRUVIENNE.

LA

du Chili et du Pérou? Avant

Qui s'occupait, hier,
la guerre du

Pacifique,

Pérou

la

le

comme

Chili,

comme

rieusement

États

se

dentale

patrie

on

regardait vaguement

du désordre et de

progrès labo­
peine que ces deux

poursuivi.

On savait à

mer

et les

Andes, commencaient,
.

en

l'anarchie;

celle du travail et du

disputaient la prépondérance sur la côte occi­
du Sud-Amérique, et que les Chiliens, étouf­

fant entre la

hruit,

le

la

septentrional,

plein Pérou,

des établisse­

conquête paisible

fondant

sans

cesse,

en

sans

.

du littoral

ments industriels. Si bien que la lutte entre les deux
républiques existait depuis nombre d'années, à l'état

part, les Chiliens établis sur le terri­
péruvien (particulièrement dans la province de

latent. D'une
toire

n'entendaient pas laisser profiter le Pérou
des industries qu'ils s'étaient donné la peine d'orga­

Tarapaca)

niser. De leur

côté, les Péruviens voyaient d'un fort

�so.ono l\IILLES DANS

œil

mauvais

L'OCÉAN PACIFIQUE.

l'envahissement

de

leurs

33

propres

domaines pal' les
Une lulle de

étrangers.
quatre années vient d'aboutir au
traité d'Ancon qui consomme la ruine du Pérou. En
raison des intérêts financiers engagés, l'ancien monde
ne
pouvait assister sans sourciller au démembre­
ment et à la

ruine,

teur.

sans

retour, du Pérou,

son

débi­

de la lutte.

donc suivi les

péripéties
L'Europe
espérons qu'on ne lira pas sans quelque
intérêt ces notes prises à Lima pendant l'occupation
chilienne, et à Valpal'aiso au moment où les troupes
victorieuses rentraient dans leurs foyers.
Deux voies ferrées, longues de dix kilomètres,
sillonnent à peu près parallèlement la plaine qui
sépare Lima de son port, le Callao. L'une de ces
lignes appartient à une compagnie anglaise, l'autre
à une compagnie américaine.
Après avoir dépassé l'agglomération de maisons
en adobes (briques séchées au soleil) qui constitue les
faubourgs du Callao, la voie traverse un marais cou­
vert de roseaux, entrecoupé de touffes de tamaris et
de bananiers aux tons roussis, de pépinières d'euca­
lyptus et d'araucarias: la chevelure désordonnée des
uns, l'aspect rigide el fixe des autres, font songel' à
a

Nous

des

troupes

hachi-bouzouks, placées à côté de ba­
loin, de misérables cabanes
de croix en bambou, des arbustes rôtis

de

taillons allemands. Plus
surmontées

par

une

perpétuelle, quelques tas de
éparpillés dans la campagne, inutiles

sécheresse

cubes de terres

preparatifs

de

défense,

exécutés

en

1880 par les

�50,000 IIlILLES

Péruviens, lorsque les deux partis
mèmes

Titans"

«

bataille

décisive,

le monde

»

«

et

nommaient

eux­

méditaient de donner

une

capable

se

d'étonner et

d'épouvanter

,

grisâtre des terrains, la végétation rabou­
grie, répandent partout un aspect incroyable de déso­
lation. Çà et là, une hacienda aux couleurs voyantes
Le ton

repose l'œil de cette monotonie; tout autour, des
plantations de maïs, des plates-bandes remplies de
fleurs et laborieusement

conquises

dans les chemins encaissés entre

des

troupeaux

escortés de

paisiblement au
encore

sur

deux

bergers

le marais;

murs

argileux,

à cheval rentrent

bercail: cette sorte d'abondance fait

ressortir l'aridité du désert environnant.

l'horizon, les contre-forts de la Cordillère se pré­
cipitent vers la mer par une série de bonds ; les
neiges perpétuelles des hauts sommets donnent nais­
sance, vers l'orient, à l'immense fleuve des Amazones;
du côté de l'ouest, au Rimac, ce torrent qui traverse
A

Lima. Celui-ci

forme de

tarde pas à
quelques filets d'eau
ne

se

manifester

sous

la

dans

jaunâtre, perdus
large et embrassant des îlots
de galets dans leurs replis tortueux: le Rimac est,
en effet, le
grand pourvoyeur des cailloux employés
au
des
rues: on
y trouverait de quoi paver
pavage
tout un empire. Dans l'éloignement, les mille clo­

un

lit d'une lieue de

chetons et les dômes de l'ancienne résidence des vice­
rois font ressembler à

une

ville musulmane la

plus

chrétienne de toutes les cités.
Voici

quelques

pans de murailles

démantelées;

�-;:j'
E!
\.

�
U

&lt;:

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�
::&gt;
Q

'\

1-&lt;
z
0
0.

�L'OCÉAN PACIFIQUE,

DANS

voici les

de la

faubourgs

limènienne

fins de la

la force

:

capitale

ville, habités par l'écume

centrifuge

enfouie dans d'immondes
et les

Des

a

refoulé

de l'or cette tourbe

soupentes rapiécées,

35

cloaques,

aux con­

guenilles,

en

entassement de

dont les toits sont

percés

à

jour

de terre crevés par des poutres noircies,
rl'urubus, sortes de vautours, perchés sur

murs

légions

les terrasses,

représen tent la corporation des balayeurs
capitale.

assermentés de la

A la dernière

d'amener

les

béants,

station, le chemin de fer vient

bataillon chilien

un

armes

mes, enfants sont

gisent

en

:

auprès des wagons
; soldats, fem­

désordre

accroupis pèle-mêle, assemblage

de fichus verts, de robes roses, de pantalons rouges,
de châles effilochés, de naltes flottantes, de teints
cuivrés:

on

dirait des groupements confus de

cherche involontairement les

on

grandes

tziganes,

voitures de

les 'perruques de clowns. et les cale­

saltimbanques,
pailletés.

çons

Nous arrivons
rocher

nu

au

de San

Puente

Cristoval;

dominé par le
des ânes broutent les

viejo,

hasard dans le lit du torrent; le
vieux pont édifié par les successeurs de Pizarre en­
jambe 'la Rimac et laisse échapper des cascatelles
ricins

entre

Au

plantés

ses

au

arches arrondies: le train s'arrête.

seizième

laquelle l'esprit
pas

étrangers,

siècle,

une

sorte

d'aventures et la

déchaîna

sur

de

curiosité

cupidité

ne

à

furent

le Nouveau Monde des

hordes de flibustiers imbus des mauvaises passions et
de toute la

sauvagerie

du moyen

âge. François

�50,000 l\IlLLES

Pizarre fut

un

de ceux-ci. Le 18

janvier 1535, après

conquis le Pérou, à la faveur de la lutte entre
les deux; frères Incas, Huascar et Atahualpa, il fonda
avoir

la Ciudad de los reyes (Cité des rois), sur les bords du
Rimac : c'était le premier établissement des Espa­

gnols

Pérou. Le condottière chercha

au

longtemps

lieu propre à asseoir la capitale d'une colonie sur
les ruines fumantes de l'empire des Fils du Soleil, et
un

mettre

aisée,

un
sur

s'établir

tel

projet

à exécution n'était

point chose

cette côte aride. S'il était nécessaire de

près de la mer afin de communiquer
avec elle, on ne pouvait
songer à con­
struire une ville sur le rivage même, sous peine de
la voir promptement saccagée. D'autre part, ce ver­
assez

facilement

sant

occidental de l'océan

mer

et

sans

lesAndes,
importance

,

Pacifique,

resserré entre la

n'est arrosé que par des

cours

d'eau

aussi la découverte d'une rivière

qui mérite presque ce nom fixa le choix du conqué­
rant. La cité nommée d'abord par Pizarre Cité des
rois prit plus tard le nom de Lima, qui semble
n'être

qu'une corruption

du mot Rimac.

Comme les autres colonies

reçut,
excès

dès le

principe,

aboutirent,

une

trois siècles

espagnoles, le Pérou
organisation dont les
plus tard, à la guerre

l'indépendance: Une bulle du' pape Alexandre VI
instituait le roi d'Espagne maître absolu des régions
découvertes. Forte de cette investiture, la métropole
commença l'exploitation de ses colonies, exploitation
méthodique, sans défaillance et sans pitié: elle y
de

défendit

aux

colons la

culture, s'y

réserva le

mono-

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

DANS

pole

du

et mit tout

commerce

écarter les

en

31

afin d'en

œuvre

conditions, le

Pérou
étrangers.
l'or
de
ses mines contre les
put qu'échanger
pro­
duits espagnols, et, dès les premiers jours de la con­
quête, la race autochthone se vit réduite à exploiter,
au
profit des nouveaux venus, les liions de métaux
précieux qui sillonnaient les flancs des montagnes et
surtout cet or appelé dans leur idiome "larmes du
soleil» qui ornait jadis exclusivement les temples de
Dans

ces

ne

leurs dieux. Ces fiers Incas anéantirent leurs trésors,
au lieu de les livrer à la
rapacité de leurs oppres­
seurs :

c'est ainsi

Titicaca

une

qu'ils

lancèrent dans la

chaîne d'or

tour de la cité

assez

impériale de

longue

Cuzco. La

lagune

de

pour faire le

cupidité

mo­

derne a fouillé le lac dans tous les sens, avec le même
qu'en éprouvèrent les explorateurs de la

insuccès

haie de

Vigo, lorsqu'il s'agit de relever les galions
espagnols coulés depuis près d'un siècle par les
Anglo-Hollandais.
C'est

avec

la dernière cruauté que Pizarre et

ses

compagnons traitèrent les indigènes: on les frappait
de verges, on leur faisait subir systématiquement des

tortures, et, quand ils tentaient de reconquérir la

liberté,

on

lançait

de chair humaine

placable
ces

et

...

sourde,

malheureux.

reux

sur

s'asseyaient

leurs traces des chiens nourris

Aussi la hainé

ne

,

une

larda-t-elle pas à

haine im­

s'emparer de

Incapables de résister, les plus heu­
en rond sur le sable, loin du
regard

des maîtres; là, résignés et immobiles, ils
mourir de faim.

se

laissaient

3

�50,000 1\11 L LE S

38

les

C'est dans l'intérieur du pays qu'il faut chercher
vestiges du pouvoir despotique, de l'arbitraire

qui pesèrent sur ces peuplades, Quand la froide statis­
tique écrit : Les mines de l'Amérique espagnole
jetèrent, en trois siècles, dans la circulation, cent
vingt-deux millions de kilogrammes d'argent ", on
ignore ce que ces chiffres cachent de sang et de
cc

larmes. On visite encore, aux environs de Potosi, le
corral où, les Espagnols enfermaient, comme des
bêtes de somme, les naturels employés aux travaux
des mines. Livrés
tulaient

plus

colons,

la

merci à

sans

Brèsil,

des Indiens

plupart

la fumée de leurs

huiles, et,

fredonnent

les

fauves

ces

sur

ne

qui s'inti­
revoyaient

les confins du

indigènes
aujourd'hui
complainte funèbre que l'on chantait à leurs an­
cêtres infortunés, lorsque ceux-ci s'acheminaient, en
encore

la

bandes nombreuses, vers Potosi. A côté de cette
misère et de ces cruautés, les Espagnols amassèrent
des fortunes dont ils
culer l'étendue. Deux

pouvaient eux-mêmes cal­
siècles après la conquête, un
ne

nabab insolent demandait

aux

bien s'élevaient les

gens du palais à com­
du vice-roi: cc Quatre

dépenses
piastres par mois, lui répondait-on.-C'est juste,
répliquait dédaigneusement l'interlocuteur, en pi­
rouettant sur ses talons, cc que je dépense dans ma
cents

mine,

en

chandelles de

richissime colon
annuel de

payait
soixante-quinze
an

milieu de

avant de faire

étrangler

Pizarre,

suif.
au

Il est vrai que

d'Espagne

un

ce

impôt

millions de francs.

ces
un

l'

roi

hidalgos qui se signaient
Inca et de

ces

moines

qui

�DANS

s'efforçaient

39

de substituer le catholicisme

construisit d'abord la

Soleil,
sacrer

L'OCÉAN PACIFIQUE.

la nouvelle

ville,

un

au

culte du

cathédrale, afin de

palais qu'il

con­

devait habiter

lui-même, un archevêché qu'il donna à Mgr Geronimo
de Loaiza. Ce catholicisme ardent
nouveaux venus a

qui

animait les

définitivement pris racine dans le sol

du Pérou: Lima

possède près

couvents. Aussi

renconlre-t-on

de soixante

églises

dans les

rues

ou

des

prêtres et des moines de toute couleur: des Peres de
la Miséricorde, des Franciscains, des Capucins, des
Dominicains, des Lazaristes, des Augustins, dont les
costumes

s'harmonisent à merveille

avec

le cadre

en­

vironnan t. Les vêtements sordides de beaucoup d'entre
eux

témoignent

de l'infortune et de la misère de

Ordres. C'est que les temps sont bien chan­
naguère, la ferveur était grande, ainsi que la

tous les

gés;

charité, et

il suffit de remonter à

quinze

ans en

arrière

pour trouver des preuves d'intolérance. La constitu­
tion de 1867 reconnut la seule religion catholique et

pratique publique de tout autre culte.
Déjà,
précèdente, undécret réglementant les
manifestations religieuses avait excité, parmi les
femmes et le clergé, une sorte d'émeute. Aussi, quand
les cloches sonnaient l'Angelus" les voitures et les

prohiba

la

l'année

cavaliers

s'arrêtaient, les passants
chacun

se

découvraien t

humblement dans

respect,
s'agenouillait
Aujourd'hui, les campaniles restent muets, la
soldatesque emplit les rues, les places publiques;
l'écho ne répercute plus que le son des trompettes
chiliennes, et ce qui frappe le plus après les moines,
avec

la

rue.

�50.000 MILLES

40

c'est la

profusion

de soldats et de

l'étendard étoilé flotte

édifices,
du

partout:

drapeaux chiliens;

sur

les

les maisons

particulières.
parti vainqueur campent partout
sur

forts,
Les
:

sm'

les

troupes
les

dans

milieu des avenues, dans les monu­
ments. Par ce seul fait, les hrillants équipages, les
au

casernes,

toilettes

élégantes

ont

disparu;

un

silence

morne

(à l'extérieur du moins), le silence
des villes occupées par l'ennemi.
Dans ce pays où l'on jouit d'un printemps perpé­
tuel, les phénomènes mètèorologiques sont d'une
surprenante bénignité. Jamais de pluie, ni de coups de
vent; à peine une légère brise ride-t-elle par aven­
ture la surface de là mer; et ceci n'est point l'histoire
tle la femme rousse: les embarcations péruviennes
portent d'immenses voiles, sans aucun moyen d'en
diminuer la surface, en cas de mauvais temps. L'élec­
tricité atmosphérique ne joue pas, au Pérou, un role

règne

sur

la ville

plus important: toutse horne à l'illumination des crêtes
lointaines de la Cordillère par les éclairs de. chaleur.
Il est pourtant un ordre de phénomènes que nous
ne

pouvons passer

reprises,
voulons

causa

parler

dillère tressaille

ici

sous

silence,

et

d'irréparables

qui,

à

plusieurs

désaslres

:

nous

des tremblements de terre. La Cor­

perpétuellement,

lion

qui
propagent par
les contre-forts aux terrains d'alentour; la capitale
péruvienne elle-même pourrait bien disparaître un
jour dans les profondeurs d'une insondable cre­
vasse. Tantôt la rade du Callao se teinte de
jaune,
secoue sa

crinière;

ces

comme un

convulsions

se

�L'OCÉAN paCIFIQUE.

DANS
comme ces eaux

chargées

41

de limon, à l'esluaire des
prend l'aspect laiteux

grands fleuves j tantôt elle
d'un bain de Daréges; l'air

alors

est

empesté pal'
caractéristique
composés gazeux du
soufre ct de l'hydrogène.
Sans préjudice des mouvements observés chaque
semaine, de véritables cataclysmes désolent parfois

l'odeur

des

le pays: le 28 octobre 1746, Lima fut presque dé­
truite, et le Callao transformé en un vaste amas de
ruines. En

1868,

un

grand

nombre de villes

viennes furent totalement anéanties.

plus tarù (1877),
d'Arica

péru­

années

Quelques
phénomène acquit aux environs

le

telle intensité que J'énormes vagues
profondeurs de l'Océan allèrent se

une

soulevées des
briser

sur

rivages

les rochers

dl! détroit

de

Magellan,

des îles Sandwich et même

sur

sur

les

les côtes de

la Nouvelle-Zélande.

Ces conditions
sister

aux

climatériques

terremotos

constructions

et la nécessité de ré­

déterminent le

mode

des

péruviennes élasticité, légèreté, en
prédominants; la boue, le pisé,
:

sont les deux termes

les roseaux,

en

briques passent
dépourvues

de

forment la base. Les fondations de
pour
ce

une

fantaisie

luxe, les

sardanapalesque :

anciennes maisons n'en

résistent pas moins à l'action du

La

poussière
qui remplit l'atmosphère en toute saison se dépose
sur les murailles; elle s'accumule sur les saillies,
elle

se

tasse

temps.

dans les anfractuosités

:

les construc­

tions finissent ainsi par produire l'illusion de
ments solides et sérieux.

monu­

�50,000 lIIILLES

42

Ainsi secondés par la nature, les Péruviens ont
imprimé à leurs matériaux l'aspect de la pierre de

taille et du marbre. J\Iais,

approchez
convenues

comme au

théâtre,

peine d'éprouver
pas,
: tel fronton
en
planches
sous

ne vous

d'étranges dé­
épaisses d'un

pouce est soutenu par des

tringles horizontales; on
rectangle de toile
allongé
tel
clocher
est
formé
de lattes dispo­
peinte;
d'église
sées en pyramide régulière et couvertes de bandes
telle maison à l'aide d'un

a

d'étoffe.
Lima n'est

qu'à

12° de

l'équateur,

même lati­

tude que Java, le nord de l'île de Madagascar, le
Congo; pourtan t, la température y rappelle celle

printemps d'Europe. Il faut chercher la
pareille anomalie dans ce courant d'eau

du

d'une

roule le

qui
de

ses eaux.

raison

froide

long de la côte, du sud au nord, la masse
Étudié et décrit pal· A. de Humboldt, ce

fleuve de la mer, issu des régions antarctiques, est
le véritable bienfaiteur du Pérou: il rend habitables
les dunes du

littoral,

en

tempérant

l'ardeur des

rayons du soleil; il transporte au large le mélange
d'algues, de vase et d'écume rejeté du fond par les

éruptions sous-marines; il charrie d'innombrables
poissons groupés en masses compactes; ceux-ci, à
leur tour, attirent des nuées de mouettes et de COl'­
morans, si épaisses que la lumière du jour en est

parfois obscurcie, ce qui n'est point une métaphore,
ainsi qu'on pourrait le SUppOS81·. Dans leurs tourhil­
lonnements
d'un

tumultueux,

produit, jadis

ces

oiseaux couvrent les îles

la fortune du pays, le guano.

�DANS

Supposons,

un

lieu de coloniser

L'OCÉAN FACIFIQUE,

43

instant, que Cécrops et Cadmus, au
l'Attique et la Béotie, aient échoué

les proues de leurs galères SUI' les plages du Pérou.
Le polythéisme grec reconnaissant n'aurait-il point
voué

un

culte à celte rivière australe? Les

poëtes

point chanté la divinité bienfaisante au
front cei�t d'algues marines, aux cheveux bleuâtres,
àlalongue barbe couverte de givre, image de l'éternel
hiver des régions où elle prend sa source? Comme la
côte péruvienne ne connaît ni la pluie, ni les éclairs,

n'auraient-ils

ni les

tempêtes,

comparer

au

celte nouvelle déité

Neptune

Immobile

Pélasges.
demi-jour où les

au

farouche

ne

et

fond de la

saurait

des

violent

cella,

se

dans

ce

fictions prennent aisément un corps,
la musculature du dieu montre qu'il est capable de
franchir d'immenses espaces; des naïades et des
tritons lui font un cortège, comme les animaux de
toute

d'un

espèce entraînés à sa suite. Planté au sommet
promontoire, son temple, an large fronton, est

entouré de colonnes d'ordre

dorique analogues

à

celles du fameux sanctuaire de Pœstum, et, dans sa
simplicité gmndiose, cette architecture rappelle la

puissance et la force de la divinité qu'elle abrite. Aux
jours de fête, les théories défilent, en chantant des
hymnes, le long des sentiers ; les navigateurs, en
apercevant au loin le marbre èclatant de ses murailles,
tressent des
neur

vien

guirlandes

et font des libations

du Poseidon américain. Demandez à

s'il

a

quelques

courant de Humboldt:

notions

SUl'

"Oui, l'eau

en

l'hon­

un

Péru­

l'existence

y est assez

du

fraîche,

�.U

50,000 l\IILLES

on

prétend

que les anciens

froidir leurs
Grâce

au

Espagnols

gargoulettes.
mélange en proportions

y faisaient

re­

))

indéfinies des

blanche, noire, jaune, rouge, on n'a devant
qu'une population cosmopolite, un peuple de
bronze, bégayant toutes les langues de l'Europe. Ce
sont des cavaliers étonnants, des mendiants pitto­
resques, des prêtres coiffés de chapeaux immenses,
des rotos (déguenillés), des cholos (métis) et surtout
races

soi

des femmes

enveloppées

d'une manta J

châle uniformément noir. La manta
une

couvre

sorte de

la tête;

bordure de dentelle rabattue

voilette;

un

pan

derrière. Tel est

à

sur le
visage forme
rejeté sur l'épaule s'attache par
peu près le seul vêtement original

qui soit parvenu jusqu'à nous; car l'ambition la plus
haute -d'un Péruvien, c'est de n'être point pris pour
un habitant du Pérou, et il
y montre autant de zèle
que l'on

public.

en

met

en

France à occuper

un

emploi

Le croirait-on? cette fureur des modes
s'est étendue

euro­

du Céleste

jusqu'aux sujets
en Amérique une
terre fertile, des montagnes pleines d'or et d'argent;
fixés au Pérou sans arrière-pensée, sans espoir ni
péennes
Empire

:

les Chinois ont trouvé

désir de retour, ils ahandonnent la tresse et le cos­
tume national, pour adopter les faux cols et les pan­

talons très-évasés à la

partie inférieure, si évasés
on
abord,
premier
pourrait croire les indi­
que,
vidus qui les portent, atteints d'éléphantiasis.
au

Des urubus à la tête chauve aiguisent leurs becs

le rebord des trottoirs; c'est à

ces

sur

milliers d'estomacs

�L'OCEAN PACIFIQUE.

DANS
sans

45

affamés que l'édilité limènienne confie
la propreté des rues. On les

cesse

très-judicieusement
voit

çà

ct là sautiller

pas, les jambes
comme

graves
faite d'un

gée,

pendantes: quelquefois, ils s'alignent,
des juges, en toute sécurité, sur le
adobes ..

mur en

observatoire,

ils

vèrandah

sur une

poutre noircie,

sur une

De cet

lourdement et s'envoler à deux

livrent à de

se

à fondre

templations, toujours prêts

ouvra­

balustrade dorée.

SUl' une

longues

sur

con­

les détritus

de loute sorle, rendant ainsi d'inappréciables services.
Les officiers chiliens que l'on coudoie à chaque
-

instant,

quelque chose

ont

de

ces

conquistadores qui

les fondements de Lima, dans le thalweg du
couverls de galons, de broderies et de pana­

jetèrent
Rimac;
ches, les jambes
moustache

en

leurs sabres
sol

sur

conquis,

serrées dans des boites

croc, le

en

képi
pavé; ils

le

sur

l'oreille,

foulent

faisanl résonner

molettes de leurs

éperons,

et

SUl'

jaunes,

la

ils traînent

avec

dédain le

les dalles les

chacun. d'eux semble

dire: "Le Pérou, c'est moi! II Ah! si dans le calme
des nuits "les omhres des compagnons de Pizarre
chevauchent au-dessus des dômes de la Cité des rois..
elles doivent

rajeunis
tiennent

se

reconnaître dans

et modernisés. Ces fiers
une

des forces

terreur

salutaire,

imposantes

aux

ces

en ne

entre­

cessant d'exhiber

yeux des vaincus. Des

entiers défilent dans les rues,

régiments
tête, enseignes déployées : les
sinistre marchent an petit pas,
d'une double ceinture de

descendants

vainqueurs

musique

soldats à la

en

figure

les reins entourés

carlo�ches"; dispersés
3.

en-

�50,000 J\JILLES

46

suite, ils

se

livrent dans les cabarets

copieuses libations d'eau-de-vie
soir,

dirait

on

d'or

sur

étant inconnues à
rues

éparpille

de la

les monuments. l\Iais cet effet

poudre
dure qu'un instant,
soleil, les

à de

de Pisco. Vers le

fée bienfaisante

qu'une

borgnes

les demi-teintes

crépusculaires

Apl'ès le coucher du
désertes, les magasins fermés;

ces

sont

ne

latitudes.

quelques Indigènes silencieux errent sous les arcades
Mayor, où la société de Lima se prome­
nai t jadis en' costume de bal. En face, comme un
spectre du passé, la cathédrale étale sa façade ma­
gnifique; à la clarté de la lune, des silhouettes d'offi­
de la Plaza

ciers de l'armée victorieuse
terrasses du

se

dessinent

pas émouvoir outre
peu t remal'quer ici
deux

peuples

être

colonie de Biscaïens et de
une

:

colonie d'Andalous. La

Pérou est à la fois

celle des

semble

les Chiliens

ces

au

ne

les intéressés, et l'on
les différences profondes qui

mesure

séparent
ruviens,

les

palais.

Pourtant, l'occupation militaire du Pérou

une

sur

sonore

et

passent pour
Catalans; les Pé­

langue

douce,

à

en

usage
de

l'égal

plus chaudes contrées espagnoles. L'idiome
des Asturies importé au Chili est devenu presque un.
rude langage: les Chiliens lui imposent systémati­
quement des altérations d'accent tonique, de pronon­
ciation, d'orthographe; et, s'adonnant au néologisme,
ils prétendent faire une langue à part du dialecte de
Pizarre et &lt;J'Almagro. Yankees de l'Arné1'ique du
Sud, tel est le nom dont ils se targuent; le patrio­
tisme, l'activité, l'esprit d'entreprise, la résistance à

�D.\NS

L'OCÉAN PACIFIQUE.

47

fatigue, mais aussi la cruauté et la rudesse les
distinguent particulièrement, ct, d'une manière géné­
rale, autant ceux-ci sont positifs et pratiques, autant
les autres sont inertes et spéculatifs.
Tout en payant régulièrement le CllpO (contribution

la

de

guerre),

les Péruviens n'abandonnent pas un seul
inextinguible de plaisir: des réu­

instant lem' soif

nions de

niques

cinquante personnes

aux

bains de

visitent les ruines
où

vont faire des

pique­

Magdalena; d'autres
de Chorrillos, ce champ de bataille
mer

de la

décidèrent

se

verbe

naguère les destinées du Pérou. Le
bailar,
qui signifie danser, parait être
espagnol

le mot de ralliement des Liméniens; ils ouvrent à
deux ballants les portes de leurs enfilades de salons,
et les

couples se balancent en cadence, à la lueur de
cinq cents bougies. An milieu de splendeurs écra­
santes, le maitre de la maison fait les honneurs de
son

home"

avec

grâce parfaite,

une

démesurée.

ohséquieuse, emphatique,
présente un étranger, il prend
dire

un

une

politesse

Quand

on

lui

ton solennel pour

disposicion de
usted,
espagnole qui signifie litté­
ralement : "Ma demeure est à votre disposition",
mais à laquelle il est prudent d'ajouter in petto le
commentaire: "Usez-en, vous me ferez plaisir; n'en
usez
pas, ne donnez plus signe de vie, cela vaudra
en

confidence

:

La

casa es

d la

vieille formule

Pal' les fenêtres ouvertes, on entend,
dans l'éloignement, les serenos chiliens qui, accroupis

jnieux
à

encore."

l'angle

des rues, maintiennent l'ordre public et
présence par les sons aigres du sif-

manifestent leur

�50,000 l\IILLES

.48

flet. Dans les tourbillons de la valse,

point

le seuil de

ces

hôtels des

on

ouhlie l'in­

ne

franchissent

princes

du salitre et

vasion; les infortunes de la patrie
du guano.

Presque toutes ces demeures opulentes sont con­
d'après le principe arabe: mystère et calme

struites
au

dehors, confortable

façade
dent

ne

une

et richesse à I'inlèrieur. Si la

produit qu'un
cour

effet médiocre, toutes

intérieure, ornée de

statues

possè­
et de

plantes rares, de lanternes, d'aquariums, d'escaliers
de marbre, de jets d'eau. Dans les appartements ma­

gnifiques,

suite de salons hauts de

l'éclectisme péruvien

se

sept

à huit

donne libre carrière:

mètres,
ce

sont

de véritables bazars, encombrés d'objets de loutes les
formes, de tous les prix, de tous les aoü1s. Les mu­

disparaissent sous les glaces et les tableaux;
quelques-uns de ceux-ci portent la signature de
Rembrandt, de Van Ostade, de Fragonard, de l\Ju­
rillo, de Vclasquez; mais à côté s'étalent impudem­
ment des productions d'auteurs inconnus. On se
croirait plutôt dans la galerie de peinture d'un grand
magasin cie nouveautés, que dans le salon d'un par­
ticulier la profusion calculée, l'éclat des dorures, la
foule cosmopolite, entrent comme autant de facteurs
dans cette impression.
On remarque beaucoup de maisons fermées; c'est
railles

:

une

conséquence

périodiquement

de la guerre: les Chiliens im posent
les riches Liméniens (il faut bien

quand les vaincus
déporte sur les confins

entretenir l'armée d'occupation),
ne

peuvent plus payer,

on

les

et

�DAN s

L'OCE

de l'Araucanie. C'est

l'on

AN

un

PACIFlQ

49

U E,

peu pour cette raison que

gens du
maître
les
voitures
de
stationnent
pru­
peuple, etque
demment dans les remises.
ne

rencontre dans la ville que des

Les familles

péruviennes comptent souvent plus

de

douze enfants, et les grosses fortunes du pays suffisent
à peine à élever convenablement tout cc monde. C'est
en France, en Angleterre, en Allemagne que les fils
achèvent leur éducation; aussi parlent-ils beaucoup
de Paris, de Londres, de Berlin, en français, en

anglais et en allemand. Élevées au milieu de ces for­
tunes qu'un vent défavorable anéantit parfois inopi-.
nément, entourées d'une armée de domestiques, les
jeunes

filles

se

dot. Lire Octave Feuillet,
françaises, danser la valse langou­

marient

les modes

sans

calquer
reuse
qu'on nomme le boston,
toilettes, figurer lems danseurs

sous

chiffons et

la forme (�e

(marionnettes)
répéter des propos
stationner
d'éclats
de
rire,
accompagnés
longuement
dans les magasins, maudire l'invasion chilienne,
parler en termes chaleureux de l'amiral Dupetit­
Thouars, qui épargna aux Péruviens les ruines du
bombardement de Lima; partager le reste du temps
entre les devoirs religieux et les obligations du monde:
telles sont leurs occupai ions les plus usuelles. Aussi
n'ont-elles aucune idée de la vie pratique; habituées.
dès leur plus tendre enfance, à voir le chef de famille
régir, sans le moindre souci, de vastes haciendas;
louer aux étrangers des terrains riches en salpêtre ou
en métaux
précieux, en tirer un revenu certain, elles
titeres

et leur faire

causer

�50,000 mLLES

50

imaginer qu'il puisse ètre nécessaire de
combattre, pOUl' conquérir une place au soleil.
Cependant, quinze cents soldats chiliens suffisent
à contenir dans le devoir celte ville de cent vingt mille
âmes; le général Monlero, ancien vice-président de
la République, devenu président de fait, par suite
ne

sauraient

de l'internement de Calderon, fait combattre des coqs
à Aréquipa, etles choses demeurent Jans le statu quo.

Pourquoi

les Péruviens restent-ils dans cette inaction?

De mème

que

Fabius Cunclator

usa

les forces d'An­

temporisant, les Péruviens entendent-ils
patience du Chili? ou bien les person­
nages marquants craignent-ils, après avoir apposé
leur signature au bas d'une cession de territoire,
craignent-ils, dis-je, de perdre la vie pendant la révo­
lution dont la retraite chilienne marquera le prélude?
Voici, croyons-nous, la vérité : les uns, jouissant
(grâce à l'occupation ennemie) d'une sécurité peu
nibal

en

aussi lasser la

commune, estiment tout bas

que'Ie désir de retourner
à l'ancien ordre de choses, c'est aspirer à descendre,
ils sont donc de l'avis du docteur Pangloss : tout est

pour le mieux� dans le meilleur des mondes pos­
sibles. Les autres, ne doutant de rien, se flattent de
pouvoir bientôt célébrer l'évacuation de leur terri­
toire

:

ils

se

bercent

tent, à la fois,
lassitude

sur

le

d'espérances
les

intervention

générale,
sais-je? sur tout
énergie.
D'autre part, le
�,hili (bien qu'il

que

vagues; ils comp­

épidémies, sur la
étrangère;
enfin, excepté sur leur propre

temps,

sur

sur une

n'en veuille

point

�DH1S

faire

L'OCÉAN P.-\CIFIQUE.

51

songe à la réduction dèllnitive d'un pays

l'aveu)

où les habitants sont d'aussi bonne

composition, Les

vainqueurs
que l'ouverture du canal de Pa­
nama doit fatalement entraîner la ruine de l'opu­
sen lent

lente cité de

Valparaiso,

leur

principal entrepôt

maritime; ils comprennent que, IJrâce

au

percement

de

l'isthme, Callao deviendra le San Francisco de
l'Amérique méridionale, et, quoique l'œuvre des
Espagnols dans le Sud ne puisse, en aucune façon,
être comparée à celle des Analo-Saxons aux États­
Unis, on ne saurait prévoir ce que l'avenir réserve à
la république chilienne. Son opiniàtretè, son courage,
sa forte
organisation, sa stabilité gouvernementale,
sont bien

nisme

pris

capables d'étendre le réseau du panchilia­
partie des immenses territoires com­

sur une

entre la Terre de Feu ct

Panama,

enlre Lima

et Montevideo.

Une

l'étranger: c'est le
incroyable de boutiques de change. Le taux
et de l'argent subit de perpétuelles variations:

chose, ici, frappe

vivement

nombre
de l'or

il suffit pour s'en coauaincre d'assister à la petite
Bourse de la Plaza Mayor, toujours fort animée. De­
vant la

disparition de l'argent sonnant, le président
jadis recours à un artifice économique
de
réussir ailleurs qu'au Pérou. Il mit en
incapable
circulation des billets fiscaux, les Incas, auxquels il
donna cours forcé, sous peine d'amende. Le président
oublia simplement qu'un équilibre de ce gel1l'e ne
Pierola eut

saurait s'établir

fiance

ne

se

en

vertu d'un

décret,

et que la

commande pas. Pourtant, cette

con­

mesure

�&amp;2

MILLES

50,000

amena un

instant de

la monnaie de

prospèrité ; mais, aujourd'hui,
Pierola, totalement dépréciée, n'est

cotée chez les

plus

changeurs;

les amateurs la collec­

tionnent au même titre que les
les Incas ne passent plus.

assignats français:

soleils-papier, dont la va­
primitive (cinq francs) est tombée à 0 Cr. 30;
ces rectangles de papier crasseux. maniables seu­
lement du bout des doigts sont actuellement le
principal signe des échanges au pied de ces Andes
Vint ensuite le tour des

leur

1

dont les flancs recèlent d'inestimables trésors.

payera

au

billets;

un

mauvais

à

soleil» (cinq francs), lit-on sur­
employés du fisc tiendraient pour
plaisant le naïf assez osé pour demander

porteur

ces

échanger

ciaire que

"On

or

un

les

conlre du mélal cette monnaie aussi fidu­

malpropre.

nous, d'émettre des

Il eût été

préférable,

selon

Bimac, simples cailloux recueil­

lis dans le lit de la rivière; rien n'empêcherait de
les orner de signes cabalistiques indélébiles et de

assigner une valeur proportionnelle à leur poids;
au moins
pourrait-on leur faire subir, en temps op­
portun une lessive rendue indispensable par un
séjour prolongé dans les poches des cholos.

leur

,

Ces fluctuations de la valeur de

l'argent

créent

parfois au commerce de véritables embarras, aux­
quels les Péruviens assistent en spectateurs désinté­
ressés. Nous avons déjà vu qu'ils ne se livrent par
eux-mêmes à aucun négoce; nous savons qu'ils se
contentent de faire exploiter leurs mines, leurs
haciendas" leurs gisements de guano, leurs terrains

�DANS

nitreux; ils

L'OCÉAN PACIFIQUE.

ont donc tout

juste

la

peine

53

de foulee le

sol du Pérou, Cybèle, qui mérite vraiment ici le nom
de mère nourricière, puisque, sans aucun travail,
l'habitant

prospère et s'enrichit.
principale place de la ville (Plaza Mayor),
on trouve le palais national, la cathédrale, l'hôtel de
ville et l'archevêché. Dien que sa su perficie égale un
hectare, cette place est écrasée et rapetissée par la
Sur la

massive cathédrale. A

côté de cet entassement de

boue et de

fontaine centrale

joujou,
un

dé à

marbre, la

l'archevêché

une

paraît

un

excroissance, l'hôtel de ville

jouer.

Deux des côtés de la Plaza

coloriés:

cades à

piliers
bouquinistes, des magasins

on

Mayor

sont

bordés d'ar­

y voit des orfèvres et des
de nouveautés, des chan­

geurs; de vieux nègres accroupis et couverts d'un
poncho de laine rouge tendent aux passants une

suppliante, sans se déranger, toutefois; des
au
visage cuivré, aux longs cheveux plats et
tombants, échangent dans les boutiques, contre des
soleils-papier, les produits de leur chasse ou de leur
main

Indiens

industrie.
Au milieu de la

quelques

place,

colonne entourée de

une

arbres morts sert de

piédestal à une Re­
phrygien. Des lions de
d'un large bassin vomissent

nommée coiffée du bonnet

bronze

rangés

des filets d'eau

autour

qui prennent

une

l'influence des rayons du soleil.
Le palais national, dans lequel

dans

un

teinte

on

irisée,

entre

sous

comme

moulin, assemblage de bâtiments bleus

à

�54

50,000 hlILLES

terrasse, dédale de
enchevêtrement

cours

intérieures, s'élève

d'échoppes

autant de

et

de cabarets

,

sur lin

collés

à la crèation du

Conquis­
palais retentit du cri : a]\Iort aux
Espagnols!» Que de tragédies grotesques ou sinistres!
que d'émeutes! que d'imprécations! De 1535 à 1824,
il fut occupé par quarante-trois vice-rois, depuis Pi­
zarre jusqu'à don José de Lacerna,
qui capitula avec
l'armée républicaine à Ayacucho. A partir de cette
époque, d'innombrables présidents y exercèrent un
pouvoir éphémère : ce fut une véritable lanterne
magique de potentats empanachés, éditeurs de pro­
nunciamientos entraînants, qui périrent pal' le poi­
gnard, ou cherchèrent dans la fuite un moyen d'é­
chapper à l'anarchie.
En 1872, il s'agissait de nommer un successeur au
président Balla, dont les pouvoirs allaient expirer;
comme

tador.

le

de fois le

Que

nom

bouche

du

démocrate Manuel Pardo

circulait de

bouche, Gutierez, ministre de la guerre,
sur l'armée où ses deux frères servaient en

eu

comptant

qualité

verrues

de

dictateur;

colonels,

fait saisir Balta et

mais il

rallie à

infime de

ses

électeurs,

Pardo

ne

concitoyens.

sa cause

proclame
qu'un nombre
se

Devant l'insistance des

débarque de l'escadre péruvienne
un
refuge, ct, au milieu d'un
indescriptible, il entre triomphale­

où il avait dû chercher

enthousiasme

ment à Lima. La bête féroce et
nomme

la mullitude

se

sanguinaire qui se
précipite sur les partisans

abhorrés de Gutierez. Poursuivis par les vociféra­
tions de la populace, les trois frères sont pendus

�DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE.

clochers de la

aux

deux toms 1 Durant
vide

:

cathédrale; quels piloris, ces
plusieurs heures, les corps

des révolutionnaires

rigides

55

se

balancent dans le

les hardis urubus décrivent autour des vic­

times des cercles de

plus en plus petits. Et la foule
tumultueuse, précédée de sourdes clameurs, grossis­
sait toujours; le flot de cetle marée humaine emplit les
rues avoisinantes, et fait
irruption sur la Plaza Mayor:
les cent mille âmes de Lima venaient insulter les

ca­

Enfin, les corps sont livrés aux flammes: de
trois hommes qui avaient failli réduire le Pérou

davres.
ces

leur dominalion, il ne resta plus qu'un tas de
cendres, que les plus fanatiques dispersèrent au vent,
comme celles de la célèbre
empoisonneuse.
sous

triomphant cherchait
son
pouvoir en assumant les charges ac­
cumulées pal' son prédécesseur: lui aussi n'allait
pas tarder à périr d'un coup de feu tiré par un ser­
gent de sa garde,
A

ce

moment, Manuel Pardo

à consolider

Pendant l'invasion du Pérou, la succession des
présidents conlinue; à la fin de 1879, Prado quilte
le

palais national, en laissant un manifeste resté
les intérêts
fameux, dans lequel il déclare que
la
de
de
lui
commandent
suprêmes
patrie
partit' pour
"Je reviendrai bientôt, écrivait-il plus
l'étranger
tard ; j'assurerai au Pérou une vicloire éclatante,
ou
je périrai enseveli sous les flots, Inutile de dire
"

n

,

1l

que ni la promesse ni la
un

n'ont reçu même
semblant d'exécution. Don Nicolas de Pierola,

successivement avocat,

menace

journaliste

et ministre

des

�56

-50,000 MILLES

finances, s'appuie

sur

la

race

indigène,

en se

disant

catholico-indien; les cholos et les rotos, lie de la
population, s'intitulent piérolistes et acclament don
Nicolas. Le

nouveau

les finances

en

dictateur cherche à

émettant les Incas.

Puis,

réorganiser
à la suite du

choc des armées à Chorrillos, trouvant les affaires
suffisamment embrouillées, il répète la manœuvre
de

son
prédécesseur et disparaît, sous le fallacieux
prétexte d'aller intéresser les puissances européennes
à l'infortune du Pérou. Depuis lors, Pierola voyage
entre Paris et New-York; il entretient une corres­
pondance avec ses amis de Lima et d'Aréquipa; il
doit sans cesse reparaître, et la masse du peuple

semble désirer

son retour: Pierola sera-t-il, comme
Bolivar, le libérateur?
Garcia y Calderon, élu par les civilistes. parti Il e
spéculateurs et d'avocats, recherche l'appui des États­
Unis; il essaye même de les gagner en offrant une
cession de territoiré, et ne réussit qu'à se faire inter­

autrefois

Quillota par .les Chiliens. Le gouvernement
péruvien n'existait plus.
Un étage à vérandah jaune, enchâssé dans le massif
du palais, représente l'ancienne demeure de la Péri­
choie: on sait que ce nom était porté, au dix-septième
siècle, par une Indienne qui possédait les faveurs du
vice-roi Amat. La toute-puissance dont elle jouissait
ne lui fit
point oublier son origine, et, maintes fois, son
ascendant lui servit à obtenir la grâce de condamnés
indiens, lesquels avaient pour excuse l'arrogance et la

ner

à

cruauté de leurs

nouveaux

maîtres. La tradition rap-

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

DANS

57

caprices de la Périchole, le
vice-roi, légèrement vêtu, se voyait souvent contraint
à aller, au milieu de la nuit, puiser à la fontaine de
la Plaza Mayor de l'eau qui possédait, parait-il, une
limpidité particulière. Un jour, cette sultane Validé,
se
promenant en voiture, oblige un prêtre qui portait
le viatique à prendre sa place. Dans la suite, elle ne
voulut plus se servir de son carrosse, alléguant qu'elle
se sentait
indigne de monter dans un véhicule qui
avait porté le corps de Notre-Seigneur. Elle mourut
à quatre-vingt-dix ans, entourée de l'estime générale.

porte que,

pour obéir

On connait

choIe

joue

aux

I'opèra-comique

le rôle

important.

Le

lequel la Péri­
livret a quelque peu

dans

altéré la tradi tion, et, il faut le dire, point à l'avan­
tage du vice-roi. Cette pièce, jouée une fois à Lima,

n'y eut pas
disparaître

même

de

un

succès

l'affiche,

d'estime;

on

dut la faire

à la suite des vives

protesta­

tions des descendants de la famille Amal.
La cathédrale, fondée par Pizarre et détruite par
le tremblement de terre de 1746, fut réédifiée par
le vice-roi, comte de Superunda. La façade, flanquée

de deux tours,

jaunie par la poussière et rôtie par le
soleil,
peuplée comme une étagère: on y voit
des colonnes de porphyre, des moulures de toutes
est

formes, une armée de saints abrités par des frontons
courbes, ou logés dans des niches. Cette richesse
d'ornements forme contraste avec les côtés latéraux,
absolument

nus

et surmontés d'énormes fers de lance

quadrangulaires.
Aucune uue

d'ensemble,

à l'intérieur: le massif

�,,0,000 l\IILLES

58

du

environné de

chapelles et de �Jl'illages,
d'abord, d'apercevoir le maître-autel.
empêche,
Ce chœur, en chêne sculpté, s'étend au-dessous des
grandes orgues; le Christ, de grandeur naturelle, en
occupe le fond, et, tout autour, un peuple d'apôtres
et d'évangélistes forme une suite ininterrompue,
Des chanoines en camail violet psalmodient les
vêpres autour du lutrin poudreux, surchargé d'in­
chœur,

tout

folio, Le soleil accroche de vives lumières

tuyaux d'orgues;

il

joue

sur

Je crâne

poli

sur

les

des vieil­

lards et dans les boucles blanches de leurs cheveux.
La voûte

ne

répercute plus les

accords des

trompettes

ni les trémolos retentissants: les orgues
sont muettes, et, sous l'œil de l'ennemi, la voix lente

célestes,

et grave monte doucement

De
sur

longues
piliers

les

brillant
nettes

Ù'Of,

et couronné

grisâtres

vers

le ciel.

draperies de velours rouge étendues
carrés encadrent le maître-autel tout
: ce

sont

par
ces

un

baldaquin à colon­
piliers d'argent

fameux

massif que les Péruviens couvrirent de peinture a
l'approche des soldats du Chili; précaution vaine:
les Chiliens n'ont

osé

s'attaquer au clergé puis­
cependant leur rendre jus­
tout
ce
tice;
qui pouvait être pris a été enlevé aux
laïques : les ustensiles des laboratoires, les collec­
tions, les bibliothèques, les ancres, les chaînes et
même les planchers des casernes de Lima.
point

sant et nombreux. Il faut

Cne vaste

crypte

,

creusée

sous

le

maître-autel,

dépouille de Pizarre. Curieux de
tombeau du conquérant, je m'adresse à un

conlient la

visiter

le

sacris-

�DANS

tain:

u

Seîior,

la clef du

L'OCÉAN PACIFIQUE.

dit-il, l'archevêque

me

et la

sépulcre

que les Chiliens

lendemain, j'avise

un

fait enlever

chez lui, de peur
de la relique. " Le

conserve

s'emparent

ne

a

59

chanoine:

((

Seiior, le général

Lynch a fait fermer la crypte, pour être bien sûr que
le squelelte de Pizarre ne sem point échangé contre
autre.

un

à

Il

Dans

l'archevêque

verneur

ou

de Lima:

ces
au

je

conditions,

il fallait s'adresser

chi1ien

général
garde

n'eus

Lynch,

gou­

de chercher à im­

portuner d'aussi éminents pel·sonnages. On comprend,
d'ailleurs, que la sépulture du héros demeure cachée

profanes; certains collectionneurs
ont entrepris le dépeçage raisonné du squelette, et
il n'en resterait bientôt plus rien, si la tourbe avide

aux

reilaflls

des

des

étrangers avait le loisir de pénétrer librement
crypte.
La sacristie renferme les portrai ts des vingt-deux ar­
chevêques ùe Lima, tant Espagnols que Péruviens, de­
puis Mgr Geronimo de Loaiza, qui vivait sous le
conquérant. Enveloppés de la pourpre romaine, les
juges immobiles de cet aèropage sont graves et
tristes: les prélats espagnols semblent regretter .lcs
pompes d'ici-bas; les archevêques péruviens parais­
sent inquiets de savoir quand finira la honte de l'in­
vasion. Les deux enfants de chœur qui se sont institués

dans la

nos

ciceroni tendent obstinément la

mant la

limosnita ;

je regarde

en

main,

tir; le plâtre s'est détaché de la voûte;

en

récla­

avant de

l'air,

on

sor­

aperçoit

le

bleu du ciel entre les lattes de bambou.

L'archevêché, bâtiment bleu

à vèrandahs affaissées

�60

50,000 MILLES

de vitres brisées, se blottit contre la cathé­
paraît, nous l'avons vu, fort exigu à côté de

el ornées

drale et

protectrice.

Au

rez-de-chaussée,

enseigne ac­
crochée
une
boutique nous apprend qu'on fait
l'exportation, gros et détail. La partie inferieure du
palais n'est-elle pas louée à des marchands de bric­
à-brac chez lesquels. on trouve des mantilles, des
étriers péruviens, des sombreros?
La cour: est originalement constellée de dessins
formés de cailloux pointus et de tibias enfoncés en
terre, jusqu'au niveau du sol. A I'ahri de ces mu­
railles, J'archevêque ne délient qu'une ombre de
pouvoir. Animé des meilleures intentions et déplo­
rant l'état où est tornhé Je clergé de son pays, il a
voulu tenter d'introduire des réformes importantes;
sa

une

sur

mais,

menacé pal' les intéressés d'un traitement à la

dynamite,
prudent.

le

prélat

dut

se

l'enfermer dans

un

silence

équestre de Simon Bolivar se dresse au
place Bolivar, devant la Chambre des
Elle
fut érigée en 1858, le 9 décembre,
députés.
anniversaire de la bataille d'Ayacucho, ce combat
sanglant qui marqua le signal de l'indépendance du
Pérou. Le monument représente, sans doute, I'entrée
de Bolivar à Lima: le Libérateur salue la foule qui
La statue

milieu de la

l'acclame,

et le cheval

se

cabre

au

bruit du

canon.

LesChilienssontaccusés, à tort peut-être, d'avoirvoulu
enlever l'image du héros, ce palladium des Péruuiens ;
que le poids de la statue fut la seule cause
qui fit avorter le projet: Si non e vero" e bene trooato,
on

ajouté

�DANS

L'OCÉAN P.'\CIFIQUE.

61

Deux

lignes de tramways traversent la ville: l'une
aux
jardins de l'Exposition, ouverte ici en
1876. Le palais s'élève au milieu de massifs de ver­
dure et de fleurs, en face des murs de la prison de
Lima. Un portique monumental donne accès dans le
parc: au sommet, la République péruvienne, coiffée
du bonnet phrygien, est vêtue d'une tunique de véri­
conduit

table

dont les

efûlochures, agitées par
le vent, mettent à nu, par intermittence, des formes
peu sculpturales. Au milieu des allées sahlées, sous
les

mousseline,

bosquets

d'arbres cultivés à

établi le

grand' peine

,

est

d'un escadron chilien. Des che­

campement
jeunes pousses; des gibernes, des
havre-sacs sont suspendus aux branches; les marmites
du bivouac fument à l'ombre des yuccas.
vaux

broutent les

Au hout de la route du Callao à

Lima, dans

terrain vague, bordé de murailles

à

un

balcons
arabes,

gauchies
sculpté, qui font sonset' aux ruines
sur une hase de
granit, se dresse la colonne rostrale
du Dos de Maya: c'est le monument commémoratif
de la défense du Callao contre les Espagnols, en 1866.
Avoir fait lâcher prise à l'ennemi en lui infligeant
des pertes sensibles, fut considéré comme un grand
de bois

succès pour les

armes

du Pérou. Les défenseurs du

Callao rentrèrent en triomphe à Lima, la population
de la capitale se porta en masse à leur rencontre; au
milieu d'un enthousiasme

frénétique

on

décida,

sur

place, que le soin de transmettre à la
le souvenir de la glorieuse journée serait

cette même

postérité
confié

au

bronze et

au

granit.

Une colonne corinft

�&amp;0,000 l\1ILLES

62

thienne

flanquée de rostres et de quatre ligures sym­
boliques porle un génie lout hrillant d'or, A la
partie antérieure, le ministre de la guerl'e, José
Galvez, tué pendant l'action, expire en retenant un
tronçon d'épée de sa main défaillante; le général est
surmonlé de la République péruvienne enfermée dans
les plis du drapeau national. On lit sur le socle:
Aux défenseurs du Pérou et de I'Amèrique qui,
renouvelant les gloires de la guerre de l'indépen­
dance, repoussèrent l'invasion espagnole et scellèrent
"

définitivement
2 mai

l'union américaine

1866, La

monument pour

d'armes, afin

au

reconnaissante

patrie
perpétuer

qu'il

Je

élevé

ce

Je souvenir de

d'exemple
ligures

serve

Callao,
a

Toutes les

fait

ce

générations
bronze, plus

aux

futures,

1873,

grandes
légèreté

que nature, font ressortir l'élégance et la
de la colonne: le monument se profilant

"

en

le ciel pur est d'un effet saisissant.
De temps immémorial, les courses de taureaux

sur

ont été

en

grande

faveur

auprès des Espagnols;

devions donc retrouver à Lima

ce

nous

genre de distrac­

tion, Mais tandis

qu'en Espagne on entoure ce spec­
tacle de tous les raffinements de l'adresse et de l'a­

gilité,

ce

n'est ici

qu'une

fensives et des hommes

public

lutte entre des bêtes inof­
sans

hardiesse,

devant

un

énervé,

L'arène,

à ciel

ouvert,

est environnée de

gradins

de contenir dix mille personnes, et l'attrait
dont jouissent les corridas est si grand que les tri.

capables
bunes

se

garnissent

en un

clin d'œil. Le

public,

uni-

�L'OC É

DAN S

AN

PAC

63

IFIQUE.

de gens du peuple, fume des clga­
de
la salade et des oignons sous la
reltes, mange
férule des sentinelles chiliennes.

quement composé

Le

de San Cristoval et les sommels loin­

morne

tains de la Cordillère

composent

le

plus

beau décor

que l'on puisse rêver: on pense involontairement
aux Grecs
qui, eux aussi, écoulaient des tragédies en

présence
limpide;

des
on

montagnes bleues noyées dans l'air
songe aux cirques de Rome dominés
de l'Apennin, où cent mille citoyens

pal' les cimes
réclamaient à

la

teur,

son

gmnds cris
lequel employait tout

grâce,

dans

mort
art à

beau mouvement,

un

d'un

gladia­
expirer avec

sous

les yeux du

peuple-roi.
Tout à coup les
et les

picadores
à

premiers,
de

portes s'ouvrent: les toreadores
irruption dans le cirque; les

font

cheval,

vêtus de

paletots

de

noirs et coiffés

de

chapeaux
paille, manquent
prestige, Les
au contraire,
de
riches
costumes:
picadores,
portent
veste et culolle de velours feuille morte

ciel,

avec

ou

pompons et broderies de métal

bleu de

ou

de soie

noire. En tête, la primera espada) sous un coslume
de velours violet brodé d'argent: c'est un beau nègre,

bien

quelquefois le
mot pour rire. Un jeune officiel' chilien, de vingt-cinq
ans à
peine, préside, d'un air dédaigneux, la céré­
monie : il donne le signal des courses ; il fait souli­
gner par la musique les passes remarquables; il
découplé,

fort

agile

et trouvant

laisse tomber nonchalamment dans l'arène.des billets
de

banque

à l'adresse des toreros,

�50,000 mLLES

la porte du toril: un taureau blanc se
précipite au galop dans le cirque, et ne tarde pas à
donner tous les
signes d'un profond étonnement;

On

ouvre

avoir fait

après

oreilles et jette
dores à cheval

quelques pas, il s'arrête, dresse les
regard fixe devant lui. Les torea­
déploient leurs étoffes aux couleurs
un

voyantes,

et

harcèlent la bête

à

en

poursuivant les chevaux. Les

gauche,

à leur

tour,

agitent

tance

avec

gràce;

nant

avec

une

qui

se

jette

à droite et

picadores
banderas; ils saluen t l'assis­
piquent dans le cou du rumi­
..

les

ils

adresse

remarquable

des flèches

s'accrochent à la peau,

forme

en

d'hameçon, qui
pouvoir sortir de la blessure, quels que soient les
mouvements de l'animal : la poussière vole dans
l'arène; les paillettes d'or et d'argent étincellent au
soleil; les chevaux se cabrent et frémissent de peur;
les spectateurs les plus assoupis se lèvent spontané­
ment, afin de suivre les dernières

sans

péripéties du com­

bat. Le taureau passe devant rassemblée houleuse
qui remplit les tribunes; les mouchoirs agités dé­
tachent des

de

points blancs au milieu de
humain; des applaudissements fré­
nétiques éclatent de toules parts; il est vrai que ces
marques d'enthousiasme se changent fréquemment
en sifflets
aigus, sans que l'on puisse en découvrir
ce

myriades

fourmillement

exactement le mobile.

La

primera espada déploie,

d'une main, la ban­

dera rouge, et tient, de l'autre, une épée nue SUl'
laquelle le taureau se précipite tête baissée: l'arme

pénètre

au

défaut de

l'épaule;

elle devrait

transper-

�DANS
cer

le

cœur

L'oci�AN PACIFIQUE.

et, par suite,

amener

65

instantanément la

mort, si elle était dirigée d'une façon convenable.
à Lima, il n'en est jamais ainsi: le premier

Mais,

sujet

arrache

l'épée de
plis de

ment dans les

du bourreau

superbe

la blessure et l'essuie grave­

la bandera �

qui

arec

le dédain

vient d'exécuter l'ordre

sommaire du khalife de Grenade

de Henri

mant,

ne

L'animal

Regnault).
fait plus, dès lors,

(voir le tableau
blessé, haletant, écu­
aucune

attention

aux

bandas que l'on agite devant lui. A ce moment, le
matador � un vieux nègre (ex-colonel péruvien),
abrité

chapeau de paille, les mains dans les
un
poches,
poignard et tranche le bulbe du
secundum
ruminant,
artem, avec une précision qui
d'une
longue habitude. Le taureau tombe;
témoigne
on l'attelle à
quatre chevaux montés par des postil­
Ions: tout disparaît, au triple galop, dans un nuage
de poussière, à la grande satisfaction des urubus qui
planent au-dessus du cirque et poussent des cris per­
sous un

saisit

çants

attendant la curée. Résumons-nous: l'arène.

en

qu'un abattoir carnavalesque, où les
déguisent en saltimbanques.
Que dirai-je des églises de Lima? Nous sommes
bien loin, ici, de nos temples gothiques où le fidèle,
perdu sous la haute voûte, appuyé contre un faisceau
d'élégants piliers, dans le demi-jour mystérieux, sous
de Lima n'est

bouchers

se

la lumière colorée des vitraux et des rosaces, croit
voir les stalues de pierre s'animer; où l'écho rèper­

triomphale ou le chant lugubre des
pendant que la prière monte au ciel avec la

cule la voix

01'3ues,

4.

�66

&amp;0,000 MILLES

fumée de l'encens. De même que les arbustes de
l'ancien monde transplantés au Pérou ne produisent

que des fruits abâtardis et fort différents de ceux que
connaissons en Europe, de même on dirait que
la religion chrétienne se soit dénaturée en plongeant
nous

ses

racines dans le sol de

semble,

tout

l'Amérique espagnole. Il
âmes péruviennes

moins, que les

au

soient peu accessibles au mysticisme de nos basi­
liques; il semble que, pour se faire entendre, on
soit contraint à employer les formes les moins poé­

tiques
objets
mort

sous

leur

plus

triste

présente aux croyants les
jour; on leur fait voir la

on leur exhibe du
sang
les
ossements;
prédicateurs ne cessent de me­
leurs ouailles des flammes de l'enfer, au lieu

sous un

et des
nacer

du naturalisme. On

aspect hideux:

de les entretenir d'un Dieu

compatissant

cordieux. A

la

et miséri­

de minuit, le
Noël, pendant
des
le
braiment
des ânes, le
bœufs,
mugissement
messe

bêlement des moutons, à la vérité for! bien imités,
entrecoupent les chants des fidèles: on se propose

rappeler l'étable de Bethléhem; mais ce mé­
profane grotesque et de sacré nous choque
lange
profondément. S'agit-il d'une procession? des man­
nequins articulés, revêtus d'ornements magnifiques,
lèvent les bras comme pour frapper d'anathème les
ainsi de

de

populations.

Dans les

les bras étendus

gible

voix la

en

églises,

les fidèles

croix, invoquent

Vierge ou
aidant,

le saint

préféré. L'imagina­

prennent insensiblement
le
l'image pour
persoul_1age lui-même, et l'emblème
tion exubérante

ils

agenouillés,

à haute el intelli­

�L'OCÉAN PACIFIQUE,

DANS

devient

une

idole

ricains touche

au

:

le catholicisme des

6'1

Hispano-âmé­

fétichisme,

]\Jon intention n'est pas de dresser le catalogue des
soixante églises de Lima: je m'occuperai seulement

de celles
ou

qui

offrent le

plus

d'intérêt par leur

leur architecture, Pizarre menait à

Dominicains;

ce

furent les

fondateurs,

sa

dès

origine

suite

sept
1549, du

premier des couvents de Lima, Santo-Domingo, Le
cloitre comporte deux cours intérieures environnées
d'arcades à piliers incrustés de vieilles faïences, dont
les tons harmonieux forment une vive opposition
avec les couleurs criardes modernes, Toujours le
même ordre de préoccupations: sur les portes, un
cercle blanc constellé de cinq taches rouges résume,
à n'en pas douter, le martyre de Jésus-Christ, Sous
les arceaux, on voit surgir des moines blancs; d'au­
tres, assis à l'ombre des larges feuilles du bananier,
fument des cigarettes en discutant, avec animation,
une
question qui ne semble point se l'apporter à la

théologie,
.

Le cloître est dans

plet

:

des

carreaux

un

état de délabrement

com­

de faïence tombés à terre ont

laissé, dans l'ensemble, des taches blanchâtres; les

briques sont disjointes et verdies par l'humidité; les
jardins, à peu près incultes, se couvrent de plantes
et de mauvaises herbes qui croissent au hasard, Mon­
tons au premier, par l'escalier raboteux, appuyé à la
muraille salie: des fissures pratiquées dans le pla­
fond laissent apercevoir le ciel bleu : partout
Un vieux

dallage

ondule

sous

les portes,

�68

50,000 lllLLES

On vit

perpétuellement dans la crainte de passer à
plancher qui éprouve, SOIIS le poids des
promeneurs, des mouvements d'oscillation inquié­
tants, Les piliers crevés monlrent l'astuce de l'archi­
un faisceau de bambous forme la
tecte
charpente;
à l'entour, d'au Ires perches verticales plantées en
cané, sont enduites d'al'gile badigeonnée à la chaux:
c'est l'incurie de l'extrême Orient. S'il venait à pleu­
travers

un

:

voir,

fondrait,

tout

terait

et de cet amoncellement il

ne res­

tas de boue, Les monumenls de

plus qu'un

Lima, simple trompe-l'œil, ressemblent à

ces

momies

boliviennes si bien conservées dans les terrains

hlçnneux

grége

:

touchez-les du hout du

et tombe

Entre deux
sur

en

doigt,

meur,

sur

se

sa­

désa­

poussière,

lilanies,

nos

Dominicains

les désastres réitérés des armées

ils exhalent

lout

les

murailles

une

résultat Je froissements

s'apitoient
péruviennes;

mauvaise hu­

patriotiques;

on

lit

grosses lettres sur un mur: Viva el Pen;'! muere.
ChiZe! (Vive le Pérou! à bas le Chili !) Certains em­

en

plois sont nommés à l'élection : les membres du.
chapitre, excités par l'appât du lucre, ne peuvent
parvenir à s'entendre; ils volent le pistolet sous la
gOl'ge et se ballent quelquefois à coups de revolver.
Dernièrement, ils

pis

encore

:

une

révolte

religieux de Santo-Domingo a fait
pouvoir le supérieur, et les moines, aban­
donnant leurs cellules, se dispersèrent dans la ville,
Tel est le degré d'abaissement où est tombé cet Ordre
institué pour évangéliser le monde, depuis six siècles,

génerale

des

ont fait

tomber du

�DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE.

69-

depuis le jour où saint Dominique, en extase dans
basilique de Saint-Pierre, vit apparaître les deux
apôtres Pierre et Paul qui lui dirent: Va et prêche.
Dans la chapelle du couvent, des guirlandes de
la

Il

"

fleurs artificielles serpentent autour des colonnes
en robe
indigo, des christs uètus de

torses; des saints
velours

violet, des

frangés d'argent,

saintes

sont

en

robe

présentés

rose

à volants

à l'adoration des

fidèles. Près de la porte, on nous fait remarquel' une
vasque verte transformée en béniLier : ce sont les
fonts

baptismaux

sur

lesquels on baptisa les premiers

Indiens. Combien de
sans

ces

malheureux, catéchumènes

le savoir, après avoir reçu le sacrement, tom­
sous la hache du hourreau! Qui ne se
rap­

baient

pelle le

sort de

l'empereur Atahualpa,

et aussi celui

du dernier Inca, Tupac-Amaru? Le premier, con­
damné à mort par les conquérants, reçut la promesse

recouvrer la liberté
baptême, et (les Espa­
leurs
n'oubliaient
pas
gnols
propres intérêts) à rem­
hauteur
d'homme, une chambre
plir d'or, jusqu'à
d'avoir la vie sauve, et même de

s'il consentait à recevoir le

de

vingt-deux pieds

de

long

sur

seize de

large:

à

peine avait-il exécuté les conditions, qu'il fut lié à
un
poteau et étranglé. L'autre se rendit au gouver­
neur Toledo,
qui lui fit trancher la tête, après l'avoir
fait

baptiser.

Sainte Rose est la

patronne de Lima; aussi le
qui renferme son tombeau

couvent de Sauta-Rosa

le

_

l'objet
particulière. On y voit
jardin qu'elle cultivait, planté de bananiers. et de

est-il

d'une vénération

�'70

50,000 i\lILLES

rosiers,

son

puits

et la cellule où elle récitait

oraisons. En touriste

ses

consciencieux, je demandai

obtins la faveur de cueillir

une rose sur

le

et

tombeau,

pendant que, d'une voix plaintive, mon cicerone re­
traçait les principaux points de sa vie: sainte Rose
est la première sainte du Nouveau ]\Jonde à qui l'é­
glise ait décerné un culte public. Née à Lima en 1586,
et baptisée sous le nom d'Isabelle, les couleurs déli­
cates de son visage la firent désigner sous le nom de
Rose. Aùssi, dit la légende, avant de sortir, elle avait
coutume de se frotter le visage et les mains avec du
poivre, afin d'altérer la fraîcheur de son teint. Entrée
au

couvent et retirée dans

portait

sur

le corps

un

une

cilice et

cellule écartée, elle
la tête un cercle

sur

de

pointes aiguës. Morte à trente et un ans, après
l'Amérique par sa ferveur et ses mortifi­
on
lui
fit de magnifiques 1'un érailles Le deuil
cations,
était conduit par l'archevêque; les chanoines, les
sénateurs voulurent eux-mêmes porter sa dépouille.
Un demi-siècle après, on la canonisa. Depuis, l'oi­
seau considéré, de
temps immémorial, comme l'ami
de l'espèce humaine, objet d'un respect universel
qui touche à la superstition, placé chez les anciens
sous la
protection des dieux pénates, cet insectivore
utile
dans les climats chauds où les insectes pul­
(si
lulent) qui niche aux campaniles des couvents et
qui voltige, toute l'année, autour des dômes de
Lima, sans émigrer, comme en Europe, afin d'éviter
garni

avoir édifié

,

les froids de l'hiver, l'hirondelle, en
pelée par les Liméniens santa-rosa.

un

mot, est ap­

�FAÇADE

DU COUVENT DE LA

MERCED

(Lima).

�DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE.

'lI

Le couvent de la lIferced fut autrefois

que celui de

Santo-Domingo,

si l'on

en

plus riche
juge par les

ruines que le temps a épargnées. Il se compose aussi
de deux cloîtres, d'un aspect fort différent. Le pre­

mier, succession d'arcades blanches à filets bleus,

'est

dominé par de vieux dômes, où perchent les urubus.
Au milieu, des massifs de verdure, des daturas à clo­

blanches; des

araucarias droits et graves s'é­

lèvent dans les coins

ombreux; des plantes gl"im­
piliers et montent aux ter­

chettes

les

pantes étreignent
rasses.

Les

rumeurs

cloître

:

de la ville n'arrivent

quelques oiseaux voltigent

d'eau chante dans

point jusqu'au

dans le

feuillage;

jet
vasque; combien ce si­
lence et cet isolement seraient favorables à l'étude 1
un

mais la

une

de saint Benoît

règle

n'a

point

traversé

l'Océan.
Le seconde

cour

est

abandonnée; les

murs

grisâ­

tres, revêtus d'une livrée sinistre, sont ornés de

sculptures ébréchées;
par le
le sol

portier
ravagé.

vert de vieilles

pieds

nus sur

saillies,

du maïs et des

choux,

semés

du couvent, poussent en désordre dans
Le plancher du premier étage est cou­

briques,

et le seul fait de marcher

cette surface usée,

constitue

déjà

une

inégale, hérissée de
pénitence capable de ra­

cheter bien des fautes. Les

murs

sont constellés de

fresques

enfantines: le saint

roi don

Jaime, fondateur et protecteur de l'Ordre,

l'abbaye

du mont

Madeleine dans

sépulcre,

le

portrait

Cassin, une vue de Barcelone,
grotte, des captifs rachetés

sa

du

une
aux

�72

50,000 l\IILLES

Dans

pirates barbaresques.
robe blanche étudie

soldais chiliens

Quatre
vent et

dations

une

cellule,

un

Père

en

milieu d'in-folio

poudreux.
garde du cou­
chargés de le sauvegarder contre les dépré­
déménagent peu à peu les bibliothèques
au

préposés

à la

pour leur propre compte. On croit rêver en pensant
à la richesse passée de certains de ces établissements

religieux.
rio,

La confrérie de Nuesb'a Seiiora del Rosa­

de 'tou tes la

plus opulente, possédait jadis,

entre

merveilles, une couronne enchâssée de plus de
cents
diamants; aujourd'hui, il n'en reste même
cinq
autres

pas la sertissure. Résumons en trois mots notre im­
pression sur les cloîtres péruviens : solitude, mal­
misère,

propreté,

substantifs, applicables d'ailleurs à plu­
parties de la ville, sont le résultat de l'anarchie,
des revers de fortune, de l'invasion. Un soir, aux en­
virons de Lima, le soleil éparpillait ses demi ers
Ces trois

sieurs

rayons sur la plaine déserte : nous songions à la
Cité des rois.. à son origine sanglante, à son présent

humiliant,
que l'on

grandit

à

à

son

avenir incertain. Au fur et à

s'éloigne
vue

mesure

de la cité, la chaîne des Andes

d'œil;

des

pics masqués

tout d'abord

montrent leur tête roussàtre au-dessus des arrière­

plans;

les cimes

neigeuses apparaissent enfin; le
péruviennes ne saurait troubler
ces géants calcaires : au pied de la

bruit des révolutions
la sérénité de
masse

grandiose,

Lima n'est

plus qu'un

tas de pous­

sière.

Peu à peu

s'éteignent

les

rumeurs

des

faubourgs;

�L'OCEAN PACIFIQUE.

DANS

les ombres du soir,
loppe la plaine: bientôt
avec

un

'13

silence solennel

enve­

plus que le
la
brise
et le ba­
agités par
dans
le
lit
du
on
des cascades
Rimac;
n'aper­

bruissement des

on

n'entend

roseaux

billage
çoit plus

que les clochers jaunis, semblables aux
brins de chaume qui hérissent la campagne récem­
ment moissonnée.

urubus, partis des quatre coins de l'ho­
mirent à planer, en poussant de grands cris,

De noirs

rizon,

se

.au-dessus des vieux dômes. Après avoir longtemps
tournoyé dans les airs, la sinistre nuée s'abattit tout
à

coup'

sion

se

sont-ils
de
ces

la Cité des rois, Et le spectre de l'inva­
dressa devant nous : ces oiseaux rapaces ne
sur

aventuriers

de la horde

étrangère qui vient
point l'image de
substituèrent
leur
toute-puissance
qui

point l'image

se ruer sur

la ville?

ne

à celle des demi-dieux

sont-ils

incas? Entravés dans leur

marche par

une

sauvegarder

les intérêts de

diplomatie prudente
ses

et soucieuse de

nationaux, les envahis­

seursmodernes n'ont pu suivre l'exemple de ce procon­
sul qui poussa les aigles romaines
rinthe et permit aux légionnaires le
tissement de cette

capitale

autre fut la conduite des
,

aux

portes

pillage

de Co­

et l'anéan­

des lettres et des arts. Tout

Espagnols

de sang, qui fondirent autrefois,
sur le
royaume de Manco-Capac

avides de chair et

comme une

livrés

trombe,

passions
les plus malsaines, à l'ambition, à la cupidité, à une
sorte de point d'honneur qu'ils appelaient impro­
prement la gloire, sans qu'aucun frein, aucune
considération politique ou religieuse, aucun senti:

aux

5

�74

50,000 hIILLES DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE.

généreux les retînt dans la voie de la modéra­
tion; ils jonchèrent de ruines et de cadavres cette
Amérique policée. Des monuments antiques, il ne
resta pas pierre sur pierre; seul, un peuple de mo­
mies, dans des attitudes résignées, derniers témoins
d'une civilisation brusquement éteinte, conserve à
ment

travers les siècles la mémoire du

martyre des Fils

du Soleil.

Nous venions de regagner la grand'route, quand
une patroui11e de cavalerie chilienne

tout à coup

barra le chemin:

nous

Qui êtes-vous, sejiores
Voyageurs français.

-

-

Vous

-

choisissez

?

singulièrement

pour de simples touristes;
Aucune.

avez-vous

vos

heures,

des armes?

-

de

l'officier, les cavaliers mettent
chevaux, nous entourent,
pied terre,
nous fouillent, avec une précipitation poussée jusqu'à
la rudesse. Repartie au galop, la troupe était déjà loin,
quand je constatai la disparition de mon porte-mon­
naie; et nous nous disions, en repassant les fortifica­
Et,

sur un

signe

entravent leurs

à

tions de la ville:

"

l'art de la guerre 1.
L'anecdote

Les Chiliens sont consommés dans
"

nous rapportons ici ne
saurait soulever
Il demeure bien entendu que nous ne son­
geons nullement à rendre le Chili responsable d'un fait isolé et
1

aucune

auquel

que

protestation.

nous

n'attachons

qu'une importance

fort secondaire.

�III

VALPARAISO ET LES CHlI.lENS

APRÈS

LA GUERRE

DU

PACIFIQUE
1884.

L'imagination castillane était seule capable de
Valparaiso le nom que celte ville porte en­
core
aujourd'hui; Valparaiso signifie en espagnol
vallée du paradis : rien n'y rappelle le paradis, et
c'est en vain qu'on cherche la vallée. Fondée au mi­
lieu du seizième siècle, cette colonie subit les plus
cruelles vicissitudes; plusieurs fois pillée par les An­
glais, elle fut surtout maltraitée par Drake, l'ennemi
irréconciliable du nom espagnol.
donner à

En 1578, le célèbre flibustier y trouva vingt mai­
sons; il Jes saccagea de fond en comble .Mais là ne
.

devait pas s'arrêter son infortune; les tremblements
de terre de 1822 et 1829 Ja détruisirent presque en­

tièrement; elle fut incendiée

en

1843 et bombardée

1866 par les Espagnols. Malgré ces épreuves, elle
reste le principal centre commercial du Chili, de
en

même que
même

Santiago

temps

que la

en

est le centre

capitale

agricole,

en

des lettres et des scien-

�76

50,000 MILLES

ces,

Le rôle de

donné

sa

Valparaiso

vaste rade où

s'entend à merveille, étant

'le

mouvement des navires

est annuellement de deux mille

cents à trois

cinq

mille entrées et sorties,
La cité

entre la

s'allonge

tagnes arides,

mer

et le

pied

de

mon­

dont les derniers contre-forts arrondis­

sent au-dessus d'elle leurs

escarpements,

Le

principal

d'entre eux, nommé Ce1'1'o Allegre" est le séjour des
étrangers et de la haute société chilienne, Des cabanes
multicolores hérissent les autres monticules

de peones (ouvriers)

proportion notable dans
I'alparaiso, qui s'élève en bloc à

entrent pour

tion de

peuplés

et de blanchisseurs, Ces derniers

une

la

popula­

cent mille

âmes.

rade, on aperçoit à droite les bâtiments de
douane; au centre, le quartier commerçant et po­
puleux; à gauche, le faubourg San Juan de Dios. On
débarque auprès de la gare (la ligne relie Valparaiso
à Santiago, sur un parcours de cent vingt-cinq kilo­
mètres]. Les locomotives sonnent à toute volée sur les
quais; dans l'éloignement, disparaissent les trains à
De la

la

Santiago, tandis que les voyageurs ar­
capitale mettent pied à terre au milieu

destination de
rivant de la

de charrettes et de

cavaliers, de marchands de pastè­

ques et

d'oranges,
Contiguë au chemin
deux ailes

un

symboliques
d'Osne, gravés sur

en

entre ses

statues

laissent

aucu n

doute

de

fer, la

Bourse enferme

square orné de rosiers et de
fonte cuivrée: les mots Val

le socle de chacune
SUI'

la valeur de

d'elles,

ces œuvres

ne

d'art.

�DANS

En

passant

faël

L'OCÉAN PACIFIQUE.

la Bourse,

sous

vaste

Sotomayor,

arrive à la

on

carré

'17

centre

au

place Ra­
duquel se

dresse la statue de l'amiral Cochrane: c'est cet

aven­

turier que les Espagnols surnommèrent el Diabolo.
Doué des aptitudes les plus diverses, cet homme,

fut membre de la Chsmbre des

Anglais d'origine,
communes,

puis amiral,

tion concernant

spéculation,
provoqua

public

on

une

et

deux brevets d'inven­

prit

l'éclairage

industriel. Lancé dans la

l'accusa d'être affilié à

forte hausse à la

la fausse

annonce

ce

groupe

qui

jetant au
Napoléon lor.

de la mort de

Emprisonné, puis expulsé de la
dut quitter l'Angleterre. Étrange
de

un

Bourse,

en

marine

anglaise,

il

destinée que celle
condotliere affamé de mouvement, qui vient

poursuivre dans

le

et de notoriété. Il

Sud-Amérique

remporta

un

d'abord

rêve de

quelques

gloire
victoi­

pour le compte du Pérou, et sa renommée s'éten­
dit au loin. Un jour de l'été de 1818, un bâtiment
res

portant Cochrane et sa famille mouillait dans la baie
Valparaiso. Le soir, la ville se remplit de chants
et de lumières, et Cochrane ayant appris que ces hon­
neurs lui étaient destinés, résolut de mettre son épée
au service du Chili;
il se battit, en effet, pendant
plusieurs années, pour ce nouveau drapeau. Les Cbi­

de

Iiens.reconnaissauts,

parlions

lui ont élevé la statue dont

nous

tout à l'heure.

En face de

ce

monument,

on

aperçoit

l'intendance

générale, résidence du gouverneur de Valparaiso. Ce
fonctionnaire exerce un pouvoir indépendant, étendu,
fort bien rétribué: il commande les forces de terre et

�50,000 IIIILLES

78

de mer; il détient, en outre, le pouvoiradministralif,
étant à la fois maire et préfet. Le palais de l'intendance

porte,

sous

forme de boulets incrustés dans sa

façade,

de cet

les

qui

injuste bombardement de 1866,
stigmates
amoncela des ruines, sans amener de résultat.

espagnol Pareja venait de notifier le blocus
l'opulente cité de "alparaiso, quand une canonnière
espagnole fut capturée pal' un bâtiment chilien. L'a­
miral en conçut tant de honte et de désespoir qu'il

L'amiral
à

se

avoir tracé d'une main fébrile

suicida, après

mots, expression d'une haine féroce:
en

grâce que

du Chili.

"

mon

On

corps

ne

respecta

soit pas jeté dans les

cette volonté

ces

Je demande

ct

eaux

suprême: le

corps de l'amiral fut lancé dans les profondeurs de
l'Océan, très-loin de la cité. Peu de jours après,

Nunez,
haine

bres,

successeur

espagnole
aux

Reine!

de

Pareja, immola la ville à la
qu'un monceau de décom­
fois répélés de :
Vive la

et n'en fit

cris mille

(1

"

Un côté de la

place

est

occupé

par

un

édifice très­

orné de statuettes et de

très-blanc,
panoplies:
quartier général des pompiers. Les Chiliens
vouent, à juste titre, un culte spécial à ce corps d'é­
lite: la majeure partie de la ville étant construite en
bois, les incendies y prennent rapidement des pro­
portions inquiétantes. D'ailleurs, les étrangers établis
à ralparaiso aident puissamment les pompiers indi­
gènes. La répartition des pompes par nationalités
assure entre les différentes
compagnies une sorte
d'émulation qui produit les meilleurs résultats; ajou-

verni et
c'est le

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

DANS

'19

sagement ce zèle, à l'aide
récompenses et de concours pu­

tons que l'on entretient fort

de distributions de
blics.

reste, l'administration chilienne, peu tracas-.

Au

sière tant

qu'il

de molester

d'une entière

s'agit pas

ne

précieux

ces

de

ses

douanes, n'agarde

auxiliaires. Libres de

jouir

autonomie, les compagnies s'adminis­

trent isolément et nomment

Le rez-de-chaussée du

leurs chefs à l'élection.

quartier général

abrite à droi te

les pompes anglaises et américaines; à gauche, l'appa­
reil allemand. C'est avec re[Jl'et qu'on voit la compa­

gnie française (elle porte le numéro 5) reléguée dans
adjacente. Fondée en 1857, elle ne possède
point, comme les premières, d'appareil à vapeur et
manœuvre une simple pompe à bras.
En tournant à gauche, on arrive à la place de la
une rue

Justice, EJIe tire

son

nom

d'une Thémis debout

sur

un socle; la statue tient sur la hanche le
poing gau­
che, et porte de l'autre une large épée: cette œuvre
fait songer aux Halles centrales, section de la marée.

La

rue

Artul'o Prat

change

trois fois de nom,

fois par kilomètre: c'est la plus animée, la
et la plus longue. Son nom lui vient du
dant de la
21 mai

goëlette

comman­

chilienne Esmeralda coulée le

1880, devant Iquique, par le monitor péruvien

Huascar. Au moment de

l'abordage

sur

le

canonnade étouffe

pont
sa

de

sombrer, Prat s'élanceà
l'ennemi; le bruit de la

voix; la fumée de la poudre le

invisible; il arrive seul à bord du Huascar
tombe, criblé de halles, au pied de la tour du mo-

rend
et

plus

une

belle

�80'

50,000 MILLES

nitor. Dans

style plus emphatique que convaincu,
pointe d'exagération lyrique, fond du carac­
tère hispano-amèricaln, la presse argentine impri­
mait peu après:
Que le respect de l'Amérique ré­
des hymnes sur sa tombe, et que
entonne
publicaine
les soldats appelés à combaUre sous ses drapeaux
s'inspirent de l'héroïsme de Prat.)) On parla moins,
en France, de
l'ensei'gne de vaisseau Bisson, qui fit
sauter la prise qu'il commandait (le Panayotti), pour
un

avec une

ct

pas 'tomber entre les mains ennemies. Lorient, sa
ville natale, se contenta de lui élever une statue, et
ne

la

du

public aurait perdu le souvenir de cet acte
en 1883, la Chambre des
députés n'avait
la tête de sa nièce la rente viagère de
1,500 francs dont jouissait la sœur du héros. On
masse

héroïque si,
reporté sur

oublie vile, chez nous, les dévouements sublimes,
dans ce siècle où l'érection des statues devient une
institution nationale. Au

les

procédés chromo­
portrait du
lithographiques reproduisent
chacun
l'accroche
de
l'Esmeralda;
capitaine
pieuse­
Chili,

à l'inflni le

ment à

puisse
un

sa

il n'est pas un enfant qui ne
l'épisode du combat du Huascar;

muraille;

réciter

monument

en

marbre

Prat couronné par la
ment

inauguré

A toute

la

rue

ques

sur

heure,

flâneurs,

désignée

une

Renommée,

quai

de

foule

de colonels. Mais,
par

sommet Arturo

au

sera

prochaine­

Valparaiso.

se
presse dans
de
affairés,
beaucoup
gens
quel­
quantité prodigieuse d'officiers et

une

Aduro Prat:

surtout

le

portant

compacte

dans cette

euphémisme sous

le

nom

de

oligarchie,
République

�DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE.

81

chilienne, le grand nombre des officiers
la

consideration

publique

sur

n'amène pas
l'élément militaire

devenus

historiques et qui
absorbent l'enthousiasme du pays). Tout Chilien doit
apporter en naissant l'étoffe d'un banquier, d'un
négociant ou d'un avocat. Si, malheureusement,
(sauf quelques

noms

j ustifie pas cet espoir, l'infortune entre
dans l'armée, considérèe comme le refuqium des
fruits secs de la banque, de la plaidoirie, du négoce.
Avant la guerre du Pacifique, l'armée regulière chi­
lienne n'atteignait pas 4,000 hommes; il fallut en
l'avenir

ne

Jever 40,000 pour terrasser un ennemi dont les têtes
renaissaient comme celles de l'hydre de Lerne. La

partit; mais ceux qui la composaient enten­
reprendre leurs affaires, à la conc1usion
de la paix. Cette noble ambition s'est realisee. Au
mois de juin 1884, a commencé l'évacuation pal'
petits groupes des garnisons du nord; chacun accro­
chait aux panoplies le revolver qui l'accompagnait
dans le désert d'Atacama, et ces épées en forme de
reserve

daient bien

croix

latine, semblables

à celles que po dent les chan­

teurs dans Hamlet et Robert le Diable. Tel colonel

reprenait ses fonctions de commis dans une maison de
gros; tel capitaine se livrait de nouveau à la confec­
tion des pilules, dans le laboratoire d'une pharmacie.
Et ceci

sans

réclamer,

sans

murmurer,

la chute malencontreuse. D'autre

ment, toujours circonspect,

sans

trouver

le gouverne­
s'était à l'avance préoc­

part,

cupé d'assurer du travail aux soldats qu'il allait
licencier; il faisait étudier trois tracés de chemins de
5.

�82

50,000 MILLES

fer ct

expédiait

tions de

SUl'

troupes,
quement.
Ainsi, l'élément

au

la voie de l'Araucanie les frac­
fur et à

mesure

de leur dèbar­

prédomine au Chili, et le
pouvoir (composé de financiers et d'avocats)
parti
se montre fort
ombrageux. La dictature militaire
étant l'objet particulier de son aversion, il écarte
avec soin tout
sujet capable d'y prêter les mains. L'un
des héros de la guerre péruano-chilienne, le général
Baquedano, bien en situation pour changer le cours
civil

du

des

idées, s'est

vu

comblé d'honneurs et reçu
la

comme

ses
triomphateur romain;
poésie
exploits; une rue de chaque ville porte son nom;
mais sa candidature à la présidence de la République
échoua piteusement. Soumis à une admirable disci
pline, le parti civil mit tout en œuvre pour écarter
l'illustre général, et, sous son égide protectrice,
M. Santa Maria l'emporta de beaucoup. Cette défaite
du parti clérical et militaire dans la personne du
général Baquedano, conforme au vœu de la classe
dirigeante, semble avoir assuré la stabililé gouverne­
mentale. Le président actuel, M. Santa Maria, est
omnipotent; son parti, composé de cent cinquante
personnages, dispose des dignités, des places et
Pl'esque de la fortune publique.
Valparaiso, cité marchande, a plus d'un trait de
ressemblance avec la Carthage antique. Elle a reçu
froidemen t ses soldats, retour de Chorrillos, après une
campagne de cinq ans. A la vérité, les drapeaux
nationaux semés à profusion ondoyaient aux fenêun

raconta

...

�DANS

tres,

et la

L'OCÉAN PACIFIQUE,

83

population des cer1'OS.1 massée sur les quais,
débarquement des troupes:

altendaitanxieusement le
mère allait revoir

femme, son mari.
manquait-il l'appel! pourtant, la mul­
titude demeure silencieuse, sans manifester aucun
enthousiasme. Un monsieur monté sur un char,
l'alcade de la ville, m'a-t-on dit, prononça un dis­
une

Combien

Cours

son

émaillé des mots

de la reconnaissance à

quelque

fils;

une

à

en

droit. Ces

devaient-ils pas,

laquelle

soldats,

en

et courage,

patrie

les

ne

ces

sans

parler

infortunes ont

payait-on

pas et

ne

retour, faire le sacrifice de leur

hommes hâves, fatigués, sque­
la
lettes vivants pour
plupart, un vieux qranadero à
barbe grise, placé derrière l'orateur, résumait admi­
existence? Parmi

ces

rablement la situation, en s'écriant: "Qué es el
mejor ? el hacer d el hablar i » (Que vaut-il mieux?
les actes

mots?) Ce fut la punition de l'alcade,
Je le répète, beaucoup de speclateurs; mais pas
une couronne,
pas une fleur pOUl' ces vainqueurs
hier
combattaient pour la patrie et recu­
encore,
qui,
laient ses limites si loin vers le nord, Malgré l'hymne
national joué par les musiques militaires, on eût dit
une armée de mercenaires défilant devant des capita­
listes, avides de découvrit' si les fatigues de la cam­
pagne n'ont pas trop déprécié leur chose, Derrière
les soldats et à dislance respectueuse, marchaient,
en troupe serrée, les rabonas La rabona est la com­
ou

les

.

inséparable qu'illégitime du soldat. Elle
lui pendant la paix; elle le suit à la
elle porte le bagage, les vivres, les carton-

pagne aussi
demeure

guerre;

avec

�LO,OOO MILLES

ches; elle fait la

prépare le campement.
remplace, en un mot, celui de
J'intendance qui n'existe ici qu'à l'état de projet.
]\fais là ne se borne point son rôle : pendant la
mêlée, ces Euménides échevelées, les yeux ha­
gards, les mains et le visage noircis par la poudre,
font le coup de feu contre l'ennemi j puis, jetant
cuisine et

Le corps des rabonas

l'arme devenue inutile faute de munitions, elles
prèelpitent en avant, la navaja à la main.
Tout

en

se

s'enorgueillissant de ces récentes victoires,
une crise financière dont il aura
peine

le Chili subit

Le cuivre chilien SUPPOI'­

à sortir honorablement.

tera-t-il la

du cuivre américain? trou­

concurrence

vera-t-on de

nouveaux

gisements

suffisamment rémunérateur? le
sera-t-il désormais

plus

de guano:: à un titre
nitrate de soude

demandé en

Europe?

Le

.

qui constituait la principale richesse du pays
(avant 1870, le Chili produisait plus de la moitié
du cuivre employé dans le monde entier), et dont la

cuivre

très-grand nombre d'ou
vriers, ne trouve plus d'écoulement, depuis la décou­
verte aux États-Unis de vastes mines de ce métal.
Les moyens d'extraction pius perfectionnés et le fret
beaucoup moindre assurent aux cuivres nord-amé­
ricains la préférence des consommateurs d'Europe,

manipulation

D'autre

occupe ici

part, un
guano passé avec

un

..

contrat d'un million de tonnes de
une

société

française

a

été résilié

parce que les conches inférieures mêlées de sable ne
présentaient qu'un titre amoindri el qu'en somme
1

la matière extraite des

gisements

ne

contenait pas

�DANS

les

proportions

L'OCÉAN PACIFIQUE.

d'azote

spécifiées

le nitrate de soude tiré

au

en masses

85

marché. Enfin,

invraisemblables

des territoires que le Chili vient

d'annexer,

demandé

fasse entrer d'au Ires

en

soit

Europe,

qu'on

substances dans la composition des

est moins

engrais chimiques,

dans
engrais
publique.
Et pourlant, le touriste fraîchement débarqué à
Valparaiso serait tenté de croire ]e Chili atteint
d'une pléthore d'argent. Nous estimons plutôt que les
succès ont aveuglé la jeune République, au point
d'accroître sa confiance au delà des limites permises.
soit que
la faveur

eux-mêmes aient baissé

ces

espérait tirer

A l'issue de la guerre, le Chili
ritoires conquis de gros bénéfices

:

des ter­

le Pérou défini­

incapable de porter orn­
hors
d'état de se relever; la
voisins,
brage
surface du Chili doublée; l'armée couverte de gloire;
tivement
à

toutes

vaincu, affaissé,
ses

permettaient aux vainqueurs (du
moins ils Je crurent) de tout espérer, de tout oser.
C'est sous l'empire de cette audace et de cet espoir
que l'État entreprit d'immenses travaux. Il mit à
l'étude trois lignes de chemins de fer; il construisit
à Valparaiso un môle de débarquement pourvu des
moyens mécaniques les plus modernes; il jeta dans
la rade une longue estacade destinée à servir de pié­
destal

ces

au

causes

monument d'Arturo

guerre du

Pacifique;

maritime,

à l'abri du

Mais, contrairement
naît

trop tard que le

Prat, le héros de la

il fonda à Talcahuano

un

arsenal

temporal et du bombardement.
ses
espérances, le Chili recon­
Pérou, cette mine inépuisable,
à

�86
se

50,000 MILLES

.

transforme

fantôme

qui

mutilé

dépenses
ont

boulet fort lourd à traîner; le
ne
peut matériellement pas

un

péruvien

payer les

gers

en

plus haut; les étran­
dommages par le fait de la
indemnités : l'équilibre ne

énumérées

subi des

guerre réclament des
s'établit point, et le pays subit le
et de

d'imprévoyance

contre-coup de

tant

précipitation.

devait-il pas, avant tout, payer sa dette
de reconnaissance aux invalides victimes de son am­
Le Chili

ne

bition? Les héros obscurs de

Chorillos,

de Tacna, de

San Juan, de Miraflores, de Tarapaca, errent miséra­
blement dans les rues, en mendiant un pain que

l'État leur refuse. Un jour, un soldat me demande
l'aumône, et comme je lui offrais une pièce blanche:
"Oh! seûor, me dit-il, ne pourriez-vous m'en donner
deux? où

trouverai-je

maintenant
et

son

rique

î

»

Et il

bras droit

du travail?

me

voudra de moi,
montrait une jambe de bois

amputé.

qui

Mais cette

partie

de l'Amé­

demeure sourde aux théories

Le Chilien est

philanthropiq ues.
positif, rude, sauvage même, quand

l'éducation n'a pas émoussé les aspérités de son
caractère. Voyez les cavaliers des campagnes: dans
leurs combats singuliers, les deux adversaires se

précipitent

l'un

sur

l'au Ire

au

grand galop

de leurs

chevaux,
que l'un des combattants ne
dans
le
choc. Au reste, tout bon Chilien
périsse pas
cache dans ses habits ou dans sa botte une arme ana­
et il est

logue
fui et

à la

rare

navaja catalane,

arme

redoutable s'il

en

homme d'un seul coup. Convaincu
qui
sa destinée
que
l'appelle à régénérer l'Amérique du
ouvre un

�L'OC�AN PACiFiQUE.

DANS

Sud, le Chilien fait étalage d'un

l'égard

des autres

récit des guerres

peuples;

rante mille

disent-ils

hommes,
liens, bien entendu), et

sièIJe
prise
ffrer

de

Sébastopol

d'Arica.
un

II

nous

jeune peuple qui

Donnez-nous qua­
(quarante mille Chi­

a

en

OU bien

n'est rien

Loin de

bravoure; les propos

II

mépris à
èpaules, au

(t

ferons

nous

le tour de l'ancien monde.

souverain

il hausse les

européennes:

87

en

triomphateurs
encore:

comparaison

(t

Le

de la

l'idée de vouloir déni­

donné des preuves de

transcrits ici ont été tenus devan t

et montrent la temlance d'esprit propre à la
classe moyenne. D'ailleurs, l'orgueil n'est-il pas un
défaut comme un autre ? Assurément, il ne saurait
nous

entraîner la condamnation du

qui

le

peuple ou

possède.

Ces hommes hautains et violents

présentent,
robuste. apparence, et. quoique

général,
beauté répandue
une

buer

de l'individu

en

partie

à

en

]a

dans Jes hautes classes doive s'attri­

l'infusion du sang étranger, il ne
vue
que, les Chiliennes n'ayant

faut pas perdre de

pour dot que leur seule beauté, les Chiliens riches,
les étrangers solidement établis dans le pays, n'épou­
sent que les plus belles d'entre elles; il se forme

profit de la haute banque, du
politique,
rrrand commerce. En examinant
les peones" on pourrait croire la nation entière vic­
time de l'injustice du sort: le rachitisme et l'anémie
impriment chez ces tristes sujets des stigmates inef­
façables; mais, je le répète, en considérant les hautes
classes, on change de sentiment.
ainsi

une

monde

sélection

au

du

�88

50,000 III L L K S

Voici la

parti

:

O'HimJins; il faut en prendre
républiques sud-américaines n'ont

rue

les

son

pas

longue histoire, mais elles savent honorer leurs
héros, depuis le plus obscur jusqu'au plus célèbre ;
on rencontre à
chaque pas un nom, une date, un mo­

une

nument tiré des annales de la lutte acharnée de l'in­

Il n'est pas

dépendance,

Américains conservent

surprenant que
précieusement le

les

Hispano­

souvenir des

grands citoyens qui ont attaché leur nom à la cause
nationale: l'Amérique du Sud, incapable de se l'ap­
peler sans horreur l'époque de la domination espa­
gnole, honore très-justement la période suivante et
s'enorgueillit des actions d'éclat qni l'affranchirent
du joug métropolitain,
O'Higgins est ce fameux patriote chilien, fils d'un
capitaine aénéral du Chili, le marquis d'Osorno, Les
ennemis du marquis prétendaient qu'il entrait Jans

.

de cire et pas assez d'acier 1) ,
qui a lancé cette sentence,
sa concision
plus remarquable pal'
que pal' sa jus­
tesse : "Tel père, tel fils ", reçoit ici un dèmenti

son

tempérament" trop

et la salJesse des nations

formel.

O'Higgins, le fils, prit la plus grande part aux
qui amenèrent la déconfiture du régime
espagnol. Bloqué à Rancagua et hors d'état de résis­

événements

ter, il tire

ses

derniers coups de

canon avec

des

pias­

de

mitraille, et, à la tête de trois cents
guise
seuls
de son armée, il fuit une trouée
débris
cavaliers,
à travers l'ennemi, Par une suite d'événements que
tres

en

le monde moderne considère

gins, après

comme

logique, O'Hig­

avoir ètè l'un des brillants acteurs de la

�DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE.

SO

métropole, fut investi do la dictature
chargé d'organiser la République. Dans ce nouveau
rôle, le héros eut le bon sens de penser qu'un soldat
n'est point forcément administrateur, financier, di­
plomate, et il s'entoura d'hommes spéciaux qui lui
prêtèrent l'appui de leur expérience. Toutefois, il ne
put mettre de côté sa prédilection pour l'obéissance
passive, et les masses populaires finirent par se las­
ser du
joug terrible qui pesait sur elles. rn jour, un
groupe de. notables somme O'Higgins de quitter le
pouvoir. A cette occasion, le dictateur parodie l'en­
trée cavalière de Louis XIV au Parlement ; il pénètre,
le chapeau sur la tête, dans l'enceinte où sont réunis
les mandataires du peuple de Santiago:
Vous ne me ferez point peur, s'écrie-t-il; je
méprise la mort ici comme sur les champs de ba­
luite contre la

et

-

taille.

beaucoup de peine à lui faire entendre.
qu'il
s'agissait point de cela; que personne ne
à
songeait l'intimider, mais que sa magistrature élait
devenue tout à fait impossible.
Il se décida à abdiquer; au lieu d'un dictateur en­
tré tout à l'heure dans l'assemblée, il ne sortit qu'un
simple citoyen.
Valparaiso, manifestement en progrès depuis la
guerre, peut se définir ainsi
grande ville euro­
On eut
ne

:

péenne

en

minialure. Ses maisons ont rarement deux

étages, mais leurs façades ornées de colonnes, de
bas-reliefs, de pilastres et de rinceaux, font songer à
la réduction d'habitations parisiennes en pierre de

�90

50,000 MILLES

Meudon.

Ici,

comme

Pél'OU, l'architecture

au

se

pleine d'artifices: peu ou point de pierres de
taille, des briques enduites de ciment, le tout dissi­
mulé avec habileté par les peintres en bâtiments. On

montre

édifie très-vite

légères; à peine un
quartier que les victimes se
mettent à l'œuvre et réparent le dommage en quel­
ques jours. Les cailloux pointus, d'importation espa­
gnole; sont détrônés par le pavage en bois essayé à
Paris. La monta, importée des bords du Manzanarès,
n'est plus portée que par les femmes du peuple. Par
ces

constructions

incendie a-t-il dévoré

contre

,

les modes

un

européennes, modifiées par le

plumes les chapeaux élé­
gants
frappé
épaules des mondaines.
On sent comme un vague parfum d'Europe, mais
avec une
pointe très-sensible d'exagération.
A proprement parler, Valparaiso ne possède qu'une
seule rue très-longue et livrée à un mouvement extra­
ordinaire, excellente organisation pour la compagnie
des tramways, qui distribue de superbes dividendes à

goût indigène,

couvrent de

el de velours

ses

les

actionnaires. Cette
animation

rue

présente,

surtout le

soir,

le calme

qui
lugubre
péruviennes. Sous les feux des lumières
électriques, tramways, voitures, cavaliers et charrettes
s'y mélangent en un tohu-bohu indescriptible.
Des magasins européens, remplis de romans Iran­
çais et d'articles de Paris, se suivent sans interruption
jusqu'à la place Victoria. Voici un magasin de chinoi­
series; au comptoir trône un véritable Célestial. Et

une

contraste

avec

des villes

l'étonnement général n'est nullement

causé par les

�DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE,

91

dragons de faïence ni par les houles d'ivoire sculptées
concentriquement avec des prodiges de patience; le
marchand jaune (c'est ce qui cause une surprise légi­
time), abandonnant tout préjugé, a coupé sa tresse,
sans
prendre en considération l'embarras futur de
Bouddha, quand celui-ci descendra sur la terre pOUl'
enlever

ciel notre négociant. Ce Chinois, privé du
appendice capillaire, marque l'indice d'une
effroyable révolution, et peut-être le commencement
de la conquête du monde par les Fils du Ciel. Ca­
au

fameux

oeant

consules !

Nous arrivons à la

place Victoria,

dominée par

un

quatre à cinq cents mètres. Au milieu d'un
carré de mimosas, une fontaine monumentale porte
quatre naïades en bronze, assises dos à dos et envi­
cerro de

ronnées de

singes

guirlandes

de même métal

de gaz. A. leurs pieds, des
livrent un combat acharné;

se

des serpents tordus fascinent une proie imaginaire,
et des grenouilles colossales paraissent prêles à fondre
les

sur

poissons rouges

ments de la

police,

un

du bassin. /\. côté des bàti

-

théâtre incendié laisse aper­
ses arcades béantes et

cevoir le hleu du ciel entre

la forte

noircies,

l\IaJWé

chiliens,

les théâtres

en

Europe,
la

organisation

finissent,

tôt

ou

des

tard,

pompiers

ici

comme

pal' s'effondrer dans les flammes, Un

place est occupé par l'habitation de
M. Edwards, le plus riche banquier du Chili. Ce ca­
pitaliste fait partie de tout conseil d'administration;
son nom se
prononce dans toute affaire importante,
et il figure sur les billets émis par sa propre banque.
côté

de

�92

50,000 MILLES

Cette construction
fournit

basse, massive, sans goût ni style,
simplement à ce colossal financier l'occa­

sion d'étaler

plusieurs

millions

-aux

l'eux d'un vain

peuple.
La

cathédrale, également

construite

verni; le

briques

en

enduites de ciment

simule, à
mosaïque. Nous ne reviendrons pas

tout

taille et la

la

place \ïctoria, est
peint et
la
pierre de
s'y méprendre,
sur

statues habillées

sur

les

aussi dans les

églises
simplement qu'ici, comme
ailleurs, on ressent cette impression pénible causée
par la vue d'objets poussés à un trop grand degré
d'imitation. Cette impression se ressent plus vive­
ment encore dans la matriz (ancienne cathédrale),
reléguée loin du centre commercial et des quartiers
élégants. Entièrement en bois peint, cet édifice est si
vieux qu'on a jugé prudent de procéder à sa ré­

de Valparaiso;

qui figurent

nous

dirons

fection.
Dans
nature

une

niche

indigo,

un

autour des reins

porte
mousseline; les

christ
une

plus -grand

pièce

que
de véritable

carnations sont constellées d'écla­

boussures et sillonnées de filets de sang. Tant il est
vrai que le laid dans le naturalisme n'a été ressuscité
ni par les peintres impressionnistes, ni par M. Zola.
La chaire est transformée en magasin d'outils; les

menuisiers entourés de copeaux sifflent en rabotant
des planches; la voûte, autrefois l'écho d'hymnes sa­

crées, répercute

aujourd'hui

les refrains (les chan­

grivoises, le bruit des coups de marteau et les
grincements aigres de la scie.

sons

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

DANS

De la

place

Victoria

part

la

rue

93

du même nom, qui
l'angle de la

mène à l'extrémité nord de la ville. A

place,

on

trouve la

loge maçonnique,

nument, qui prouve que

quelque peu discréditées
refuge au Chili.

ces

sociétés

véritable

mo­

mystérieuses,

chez nous, ont trouvé

un

Les pays d'outre-mer

sont, par rapport à l'Europe,
province par rapport à Paris: les institu­
tions surannées y fleurissent, de même que la mode
y est toujours en retard. La colonie française a fondé
ici l'
Étoile du Pacifique ; les Chiliens, soumis à
un rite différent, s'assemblent à
part dans le même
ce

qu'est

la

Il

e

établissement.
Le

:(

vénérable

II

nous

fait les honneurs de la

loge,

et,
divulguer les secrets que les initiés doivent
seuls connaître, il nous entretient longuement des
sans

néophytes,
minaires et

de la voûte

d'acier, des épreuves préli­
d'Hiram, le fondaleur de la secte. Mais,

si les rites offrent

quelques nuances, les maçons
fréquemment, et, entre deux œuvres
philanthropiques, ils trouvent dans les agapes frater­
nelles un agréable moyen de tuer le temps.
se

réunissent

En suivant la

rue

Victoria,

belles maisons des ruines

en

on

trouve à côté de

torchis,

des construc­

tôle cannelée, des cabanes en planches, re­
belles à la loi de l'alignement: ce quartier n'est

tions

en

point encore terminé, quoiqu'il s'embellisse de jour
jour. La statue monumentale de Christophe Co­
lomb orne un carrefour.
A Colon, el puebla de
Valparaiso" lit-on sur le socle.
en

«

,

�5(\.000 A1ILLES

Le célèbre

navigateur montre,

de la main

gauche,

le sol américain, découvert à force de persévérance;
il tient à la main droite une épée, symbole du comman­
dement que lui octroyèrent Isabelle et Ferdinand:
c'est la meilleure œuvre qui soit dans la ville.
1\.

pas il y a encombrement; de longues files
charrettes, attelées de quatre paires de bœufs, se

chaque

de

pressent au milieu de la chaussèe ; des marchands de
limonade, à cheval, troltent sur le pavé glissant; les
vont et

tramways

vraisemblables,
derrière

tures,

viennent; des

la cavalerie

eux

voilures de

in­

place

dont les chevaux laissent bien loin

légendaire

des

de violents soubresauts

éprouvent
inégaux.

petites
en

voi

..

roulant

Les cochers, vêtus du pon­
cho rouge, fument avec flegme de gros cigares en
fouettant à tour de bras leurs attelages. Aussi aima­
les cailloux

SUl'

bles que les nôtres, ils
cer

manquent rarement de Jan­
quelque épithète sonore en passant près de leurs

confrères.
Voici le

jardin municipal,

dont la création remonte

àla guerre du Pacifique ; les squares de Lima ont
fortement contribué à son ornementation. Au milieu
des

bosquets

statuettes

en

l'expiation

de cèdres et de mimosas, de mauvaises
similihronze sont condamnées, pour

de méfaits inconnus, à occuper

socles de similimarbre des

sur

positions d'équilibre

des
in­

stable.
Les

sont pas les

quartiers Jes moins inté­
Valparaiso. Ici, point de grandes rues,

cerros ne

ressants de

point d'animation;

des

chemins

ravinés par

les

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

DANS

95

tremblements de terre et inclinés à 45°, des ponts
suspendus sur des abîmes, des escaliers que les gens
du pays gravissent à cheval. Les nombreux passages
qui y conduisent débouchent dans la rue principale;

d'inauguration récente, mène en deux
minutes au sommet du cerro Allegre. A l'amorce de
l'un de ces chemins abrupts et boueux, on trouve une
statue que, vu la forme de la coiffure, on pourrait
prendre pour celle d'un policeman; mais le tuyau
plusieurs fois replié sur lui-mème, au pied du per­
sonnage, enlève toute hésitation: cette image repré­
sente un pompier.
nn

ascenseur,

Ce monument, élevé à la mémoire d'un groupe de
héros

obscurs, Dlackwood, Rodrlguez et Lawrence,
un incendie,
porte la légende: Morts
service" le 24 fëvrier 1869/ ils furent vertueux

morts dans
en
en

«

accomplissant

mourront

ainsi!

leur devoir / honneur. à

ceux

qui

li

Voilà

qui est fort bien; cette légende pleine d'en­
seignements, glorification du sacrifice, a droit à tout
noire respect; mais pourquoi travestir cette glorifi­
cation sous une forme aussi peu artistique ? Ce n'est
point au Chili qu'il faut venir prendre des leçons
.

d'esthétique.
Allegre, on rencontre
jamhes nues et de pelites
beaucoup
tètes blondes à cheveux bouclés qui font songer aux
rives de la Tamise et à celles de la Sprée. Au l'es le,
les.habitations d'alentour rappellent d'une manière
frappante les cottages anglais; tout, à l'extérieur du
En arrivant

sur

d'enfants

le

cerro

aux

�96

50,000 MILLES

moins, y semble combiné
table

auquel

nos

en 'vue

d'obtenir

ce

confor­

voisins d'outre-Manche s'entendent

plaisance, si propres à défaut
d'élégance, transportent le home" sweet home" SUl'
les bords du Pacifique. Toutefois, nous devons à
noire impartialité de signaler le goùt douteux qui
préside à leur ornementation : les murs bruns vernis­

si bien. Ces maisons de

sés'
vert

frontons blancs et volets verls ; les portes
tendre, les balcons jaunes sur fonùs couleur de

avec

étonnent l'œil

l'égayer. Le cerro est sil­
dirigés vers la mer ou dans le
sens perpendiculaire, Au bout des premiers, on
voit, en haut, la montagne pelée; en bas, la rade
dominée par les cimes neigeuses de la Cordillère.
A l'extrémité des artères transversales, on aperçoit

chair,

sans

lonné de chemins

les autres mornes, couronnés de casitas
Au bord des terrasses, on jouit d'une

fique.

rougeâtres.
magni­

vue

La vaste baie de

Valparaiso, encombrée
parties du monde, s'étend

navires de toutes les

de
au

des contre-forts de la Cordillère des

Andes; l'A­
pied
le
des
de
la
volcans
cbaîne, domine
concagua,
géant
du
haut
de
ses
21,000 pieds. Des mai­
l'ensemble,
sonnettes multicolores grimpent sur ces contre-forts,
se
pressent dans les vallées, s'entassent au sommet
des crêtes,

pendues
drèr

au

s'allongent le long des versants, ou, sus­
pilotis, elles semblent prêtes à s'effon­

sur

moindre

souffle. Des

écorchent le flanc du
toits

plombés

cerro

chemins tortueux

jusqu'il.

étincellent. La terre

la

ville, dont les
rougeâtre est hé­

rissée de touffes d'aloès et de cactus, de

plantes

�DAlI:S

L'OC�AN PACIFIQUE.

�JI'asses ressemhlant il des faisceaux de
terrasse il la

barrières

ville, c'est

97

cierges.

De la

dédale

d'escaliers, de
raboteux, de tOB­

un

zilJzag, de sentiers
verdoyantes; c'est un amoncellement de mai­
sons
juchées, de murs à pic, de clochetons singuliè­
rement découpés.
Nous avons vu que la population de Valparaiso
en

nelles

s'élève il cent mille âmes, en chiffres ronds. Sont
compris dans ce nombre mille Français, des Italiens,

Anglais ct surtout des Allemands, dont l'influence
de s'accentuer. Le grand commerce est si
bien entreles mains de Sa Majesté Britannique et de
S. l\1. Guillaume de Prusse, que l'on peut regarder
des

ne cesse

ces

derniers

les pourvoyeurs habituels de la
chilienne, laquelle fait semblant de ne
comme

République
pas s'en apercevoir. Parmi les étrangers, ce sont les
Allemands qui jouissent de la plus grande considé­
ration, ils

sont d'ailleurs fort

nombreux, leur

immi­

gration ayant pris des proportions inquiétantes depuis
la guerre de France. Sortis de ces écoles commer­
ciales, aussi nombreuses en Allemagne que les Uni­

versités, ils

étendue,

et

arrivent ici possesseurs d'une instruction
persuadés que la probité est encore la

première pierre

de tout édifice commercial. Ils tra­

vaillent lentement, mais sûrement; leur amour du
Vaterland ne les empêche pas d'épouser des Chi­
liennes et de
côte du

se

fixer définitivement il

Pacifique

finira par devenir

colonie allemande. Ce
colon

germanique,

qui fait,

en

Valparaiso:
une

partie,

la

véritable

la force du

c'est que le consommateur trouve
6

�98

50,000 i\IlLLES

avantage àse fournir chez

lui.

Depuis 1870, on dirait
que l'Allemagne,
extirpant nos milliards, a
nos secrets de fabrication, et
qu'elle s'est assi­
surpris
milé une partie -de notre goùt national. Aujourd'hui
Nuremberg, Gœttingen, Magùehourg, fahriquent ces
en nous

inutilités

qu'on

nomme

articles de Paris, presque

aussi bien et à meilleur
,

compte que nous, parce que
la main-d'œuvre y est moins chère qu'en France. Ceci
est tellement vrai que tel négociant français, inca­
pable de vendre avec un bénéfice suffisant les pro­
duits

d'origine authentique, demande ces articles à
l'Allemagne, et ne les reconnaît lui-même des pro­
duits français qu'après un examen altentif.
D'autre part, les Chiliens emploient volontiers les
ingénieurs et les médecins d'Europe; mais ils opèrent
sélection

parmi ces utiles auxiliaires, et les Fran­
çais,
particulier, qui rencontrent au Pérou quel­
ques sympathies, sont universellement détestés ici.
Deux causes ont amené cette aversion à l'état aigu.
On sait que vers la fin de la guerre du Pacifique, les
une

en

Chiliens voulaient bombarder et détruire la cité de

Pizarre, après l'avoir préalablement pillée. Ce sinistre

projet allait

entrer

distribuaient
billets de

en

voie

à leurs

déjà
logement,

les

d'exécution,

compagnies,
dont

rues

on

et les Chiliens
en

guise

de

leur abandon­

nait le
testa

pillage. L'amiral français Dupetit-Thouars pro­
énergiquement; l'amiral anglais appuya dans le

même sens, et les Chiliens

En outre,

pardonner.
sances européennes

au

ont

s'inclinèrent, mais sans
1884, les puis­

mois d'avril

élevé

une

protestation

contre

�DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE.

99

certaines clauses du traité conclu à Ancon entre le

Chili et le Pérou. A tort

ou

à

raison, les Chiliens

crurent que la France était à la tête du mouvement:
ils s'en souviennent encore.

Conclusion

d'ailleurs

:

l'influence

française, représentée

Chili par un nombre infime de nos com­
tend à s'effacer et à disparaître devant celle

au

patriotes,
de I'âllemagne, qui,
jour.

au

contrai re ,

ffrandit

de

jour

en

�IV

(PORTS SECOlXDAIRES)

LE S INTERllEDIOS

DU

ET

Le Callao.

chas).
Lola

Arica el Tacna

-

Iquique (visile

-

(caravanes

allll'

DU

PÉROU

CHILI.

de

Pisco (Iles Cllin­
lamas).
Noria).
Plsagua.
-

nitrières de la

-

-

(mines de houille).

Pérou est

de

mols

magiques qui évoquent
peuple une idée de richesse et de
beauté; on se figure volontiers un paysage magni­
fique, une population riche, des villes somptueuses:

à

l'esprit

ces

Sur

un

illusions

résistent pas au premier coup d'œil.
longueur de cinq mille kilomètres, la côte

une

péruvienne

ne

ne

atome de terre

aigus

ces

d'un vain

comme

présente qu'un

désert, sans un
là, quelq ues aloès

vaste

et

végélale. Çà

des lames de sabre- crèvent

grat, végétation embryonnaire qui

les forêls de l'avenir. Des senliers
par les

caravanes sur

plateaux

aux anses

ments à l'ancre,

coupées
1

de

Ravins,

du

le flanc des

lilloral,

De loin

sol in­

en

germe

obliques

tracés

mornes

relient les

où dorment des bâti­

loin, les falaises

en

larges quebradas

ce

contient

1

au

fond

sont

desquelles

on

�50,000 IlIILLES DANS L'OCÉAN PACIFIQUE,

101

bien haut, dans les nuages, les sommets nei­
de
la
Cordillère.
geux
Pourlant la race humaine s'est accrochée à cette

aperçoit

elle a, pour ainsi dire, forcé la na­
ture, en y créant, de toutes pièces, des cenlres indus­
triels et des entrepôts: Callao, Pisco, Al'ica, Pisagua,
terre

maudite;

Iquique, Antofagasta, Caldera, Coquimbo, Lola,
tous à la tête de tronçons de chemins de fer qui
échangent contre les matières indispensables aux
travailleurs, les produits de l'Intérieur. Ces produits
sont plus abondants que variés: à Pisco, ce sont les
vins; à Arica, c'est le commerce bolivien; à Pisagua
et à Iquique, c'est le nitrate de soude; à Antofagasta
el à Caldera, ce sont les minerals ; à Coquimbo, c'est
le cuivre; à Lota, le charbon.

LE

CALLAO.

Près du

Callao, d'affreux rochers montrent leur
d'écume; les Péruviens, très-ama­
teurs de métaphores, les nomment palomitas (tour­
terelles). Plus loin, l'île San-Lorenzo soulève, à
quatre cents mètres au-dessus des flots salins, sa maigre
èchine brune; on dirait qu'une main gigantesque a
tête environnée

déversé

sur

la crête de cette île des torrents de sable

qui s'épanchent maintenant dans les crevasses, Le
rocher jaunâtre, rayé de strates de houille, a l'aspect
6_

�102

le

50,000 l\IILLES

plus désolé;

taches

sur

les

saillies, le guano s'étale en
base, des pierres

debout à la

blanchâtres;

bizarrement taillées font songer
de

aux

idoles de l'île

pélicans battent lourdement des ailes;
les phoques, entraînés par le courant froid du pôle,
viennent respirer avec bruit à la surface de la mer;
de gros poissons bondissent hors de l"eau, et leurs
écailles, frappées par un rayon de soleil, étincellent
comme des lamelles d'argent.
On est convenu d'appeler rade du Callao un bras
de mer compris entre la terre ferme et l'île San-Lo­
Pâques.

Les

renzo. L'affluence des bâtiments y est telle
que, de
la mer, le Callao se réduit à quelques taches de cou­
leur, dominées par les massifs brumeux de la Cor­

dillère. On

aperçoit

à

peine

le clocher de la cathè­

drale, la tour de la gare américaine; un fort meurtri,
crevé, démoli par les projectiles chiliens, dans lequel

Espagnols, traqués de toutes parts, se défendirent
longtemps vers la fin de la guerre de l'indépendance.
L'ouvrage était cerné pal' l'armée républicaine, et les
les

vivres

à manquer. Ln jour, le com­
que le mot « capitulation II circule

commençaient

mandant

apprend

de houche

en

bouche. Aussitôt il assemble la

son, et lui tient à peu

tance,

vous

difficile et

près

ce

langage:

le savez, devient de

jour

en

«

garni­

La résis­

jour plus

manquons de vivres,
et je songe à remettre la citadelle aux mains des
rebelles; toutefois, avant de me décider, je serais

plus pénible:

nous

bien aise de connaître votre sentiment; que ceux qui
sont d'avis de se rendre sorlent des rangs! Il Il en

J

�DANS

sort

L'OCEAN PACIFIQUE.

103

douzaine: le colonelles fait

appliquer contre
un mm et fusiller
sur-le-champ. Les Espagnols purent
une

résister six mois

encore.

Callao, ville maritime, ville cosmopolite, est percée
de rues droites, aux maisons basses et vivement colo­
riées : vèrandahs et

campaniles, teintes crues et colon­
nades, profils inattendus, assemblages plutôt bizarres
qu'agréables à l'œil. La rue de la Constitucion, bor­
dée de maisons en bois peint, devrait s'appeler rue
des Changeurs« on y rencontre à chaque pas des
boutiques de change, ce qui s'entend du reste, étant
donné le gr'and nombre des étrangers et les fluctua­
tions journalières du taux des monnaies. Après avoir
dépassé une caserne à façade sang de bœuf surmon­
tée d'un fronton blanc, on tombe sur la place de la
cathédrale. Des belvédères bleus et rouges se dé­
sur le ciel; de
microscopiques moulins à vent

tachent

destinés à élever l'eau, mais d'un effet décoratif
médiocre, couronnent les habitations. Au centre, une

grille

de fer délimite

barreaux brisés

en

un

square

en

miniature; les

maint endroit et réunis à l'aide de

fils de fer

témoignent que l'armée d'occupation a
là.
Vers le sud, à Tacna, les Chiliens ont
passé par
fait pis: ils se sonl amusés à décapiter des slatues de
marbre.

Luqete, Veneres Cupidinesque.
place est occupé par la cathédrale; je
recule d'horreur en approchant: un bassin rempli
de pièces de monnaie reposfil sur une table entre
deux crânes; ce spectacle naturaliste, fréquemment
usité en pays espagnol, a pour but de rappeler que
Un côté de la

�50.000 MILLES

104

les centavos et les soleils (lus à la

générosité

des

fidèles serviront à payer des messes pour le repos
des àmes du purgatoire. La gare du Eerro-Carril
trasandino fait face à l'église; c'est la tête de ligne

chemin de fer

par d'innombrables cir­
cuits, doit relier les deux versants des Andes, en fran­
chissant un col à l'altitude de cinq mille mètres.

de

ce

&lt;)n tire,

sur

la

qui,

place,

une

loterie

au

profit· de

Société de bienfaisance. Deux tréteaux soutenant

plancher,

un

morceau

de toile

en

guise

la
un

de tente,

l'apparat. Sur l'estrade, trois caballeros
rigoureusement vêtus de noir pointent les numéros
sortis. Au Pérou, on ne fait guère l'aumône que par

c'est tout

]a voie de la loterie.
Les

boutiques,

alternativement

françaises, an­
glaises, allemandes, italiennes, chinoises, espagnoles,
se succèdent sans
interruption, et, dans celte tour de
on
se
demande
où se cachent les Péruviens.
Babel,
la
ressemblance
ne va
Toutefois,
pas jusqu'à la con­
fusion des langues ; chaque boutique affiche une
pancarte sur laquelle on lit : Todo al contado (tout
au
comptant) ; les acheteurs n'inspirent qu'une con­
fiance modérée. Et

ce

aussi bien dans les

même texte invariable s'étale

magasins

où l'on confectionne

des chaussures et des vêtements, que dans
l'on débile de la cannelle ou des cercueils.

ceux

où

Des deux côtés de la chaussée hérissée de cailloux

pointus, les alignements de maisons basses vont mou­
rir à la plaine de Lima. Vers les extrémités de la
ville; les maisonnettes en contre-bas des trottoirs ne

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

DANS

sont

plus qu'une

taurants chinois
meuses.
au

plus

Ces
haut

suite de cabarets

le

éclairés,

bouges de vingt pieds carrés préseritent,
degré, les caractères des logements insa­

comme

Bouddha;

de

poissons
chargée
laqués, de piments
soir,

secs,

on ne

un

coin;

Chinois,

un

sommeille devant

nards
Le

borgnes et de res­
des lampes fu­

soir, par

lubres. Une marmite bout dans
grave

105

une

table

de viande fumée, de

ca­

rouges.

rencontre que des soldats ivres et

quelques indigènes attardés; les sifflets des serenos,
les accords mélancoliques de la guitare, troublent
seuls le silence de la nuit. Quelquefois, des pianos à
mécanique s'installent devant les cabarets, un homme
en
poncho rouge tourne gravement la manivelle; des
groupes d'amateurs font ondoyer leurs mouchoirs en
dansant la

semacucca.

rangent

cercle,

en

et

Les

regardent

divers pas de la danse
sons

aigres

se

passants
sans

s'arrêtent

,

nationale, pendant que

répercutent

d'écho

Toute l'activité du Callao

se

en

se

sourciller les
les

écho.

concentre

au

Muelle

y Darsena, de la Société générale. On nomme ainsi
un
port artificiel où les navires déchargent leur car­
et sûrement, En

gaison promptement

vernement accorda la concession de

1869, le gou­

ces

docks à

groupe de
ceux-

négociants péruviens. Mais, selon I'usage
ci, n'ayant pu réunir des capitaux suffisants,
,

s'adressèrent il. la Société
en:

un

main,

et

dépensa

en

générale, qui prit
travaux

divers

une

l'affaire
somme

évaluée à soixante millions environ.
Le

port

mesure

cinq

cents mètres de

long

sur

�106

50,000 MILLES

deux cent

cmquante de large. Ses jetées sont en
maçonnerie, chose fort rare dans ce pays, où tout se
construit

planches.

en

Les remorqueurs de la

com­

vont chercher les navires à

pagnie
ci déchargent

et

reconduit ensuite

proximatif
sons, et de

l'extérieur; ceux­
le
dans
Muelle; on les
chargent
en rade,
moyennant un droit ap­

de dix francs par tonne pour les cargai­
cinq francs par tonne pour les navires.

Au sommet d'une forêt de mâts, flottent les pavillons
de tous les peuples; les paquebots apportant les fruits

du Nord et les bestiaux du Sud déversent leur

-

sur

les

con­

quais à l'aide de gmes à vapeur. Les
locomotives emportent le tout sur une voie rattachée
aux deux
grandes lignes du Pérou.
LeMuelle, véritable arsenal, a été organisé par M.le
commandant de Champeaux, de ]a marine militaire
française. Avant la guerre péruano-chilienne, la com­
pognie fabriquait le gaz nécessaire à son éclairage;
elle agrandissait les docks de jour en jour; elle
pourvoyait elle-même aux réparations de ses bâti­
ments et de ses machines. Mais, pendant la luUe,
l'armée péruvienne transforma le gazomètre en re­
doute, les jetées en murailles crénelées, et elle obstrua
les passes en y coulant des navires. Depuis la paix,
tout a été rendu à sa destination primitive: des hou­
lets rouillés, quelques vieux canons, les bâtiments
de la marine péruvienne remis à flot et utilisés
comme
magasins à charbon, demeurent les seuls
témoins de la lutte passée. Non loin de l'entrée du
havre, on aperçoit d'autres navires coulés jadis par
tenu

�DANS

les boulets

L'OCÉAN PACIFIQUE,

chiliens; des urubus perchés

et serrés les

dages
à de
longs chapelets

107
sur

les

cor­

à côté des autres ressemblent

uns

de

gmines

noires.

II
PISCO.

Voyez,

à travers les

tache verte

pées

jusque-là,
veilleux

celte

ces

si aride que la petite oasis paraît un mer­
Mais que de peine pour y arriver 1 On
une

jetée longue

de six cents mètres,

dune de sable. Un tramway relie,
le wharfà la lIille; on assure qu'il part chaque

conduit à

dit-on,

et

Éden.

franchit d'abord

qui

pélicans qui tournoient,

milieu du

maisons grou­
sable,
autour d'un clocher: c'est Pisco. La côte est,
au

demi-heure:

une

je regrette
projet

rails. Concevoir le

de n'avoir aperçu que les
de franchir à

pied, par une
chaleur torride, I'interminable dune est, à coup sûr.
une résolution
digne des temps antiques. Le chemin

est montant"

sablonneux" malaisé;

on

enfonce

jus­

qu'au genou dans le sable meuble. Des roseaux plan­
tés de chaque côté de la route semblent répéter, en
s'entre-choquant, ce qu'ils racontaient au roi Midas.
Voici enfin quelques figuiers, les maisons, la cathé­
draIe: maisonnettes basses et misérables, église en
ruine; voilà pour le pueblo ;

sordides, ridés,
eion. Pisco n'est

Chinois' et

voilà pour la

nègres

guenilles,
pobla­
plus riel). deplli.$ l'épuisement des

en

�108

iles

50,000 l\IILLES

Chinchas;

il n'est

plus

l'on veut, de l'oasis d'Ica,
du pays, produit des vins

l'entrepôt, le port si
laquelle, au dire des gens
capables de rivaliser avec
que

les nôtres.
Le consul de France veut bien
nous

montrer

l'église,

nous

recueillir et

seul monument il visiter ici.

basilique chrétienne eut autrefois son heure de
splendeur : on la dirait aujourd'hui tombée aux
mains des gentils. Les cloches restent muettes; les
deux clochetons d épouillés se d ressent tristement;
le plâtre des murailles tombe de vétusté; les croix
plantées au sommet des frontons s'inclinent tellement,
La

que leur chute semble imminente. Poussons la porte
grincement des gonds fait retentir la

vermoulue: le

voûte,

un

éclairant,

colonnes torses, ses feuilles d'acanthe,
baldaquin, ses rinceaux. Pendant la guerre du

doré
son

rayon de soleil se perd dans la profondeur,
bout de la nef déserte, le maître-autel

au

avec ses

Pacifique, le drapeau chilien flottait il Pisco, et les
soldats étrangers, moins respectueux des biens ecclé­
siastiques ici qu'à Lima, furent les héros d'une aven­
ture qui défraye encore les conversations. Un officier
ayant trouvé dans l'église une Vierge il sa. conve­
nance, jugea opportun de se l'approprier. De là,
plainte amère du curé, réclamation de l'archevêque
de Lima, enquête ordonnée par l'amiral Lynch,
commandant des forces chiliennes, et enfin perquisi­
tions à la suite desquelles on retrouva la fameuse
toile. Depuis lors, elle ne figure plus dans le lieu
saint; cachée il tous les regards, les prières les plus.

�DANS

L'OCÉ.'I.N PACIFIQUE,

trouvent inflexible le cerbère

pressantes

109

préposé

il

garde.
portion du littoral est, par excellence, le
des
pays
poissons et, naturellement, des oiseaux de
mel' : les uns ne vont
pas sans les autres. 'Aussi ren­
contre-t-on, il Pisco, les gisements de guano les plus
importants du Pérou. De la ville, on aperçoit les
fameuses îles Chinchas, dont l'exploitation résuma,
pendant de si longues années, Je plus clair des reve­
nus
péruviens. Ces îles sont aujourd'hui désertes; les

sa

Celte

roches

percées

assises calcaires

forment des

arcs

et des

sens, montrent des

les

ponts;

râtissées

sondées, fouillées,

en

tous

déchirures et des ravins.

guano de ces îles était le plus recherché, par
fait que, ne subissant aucun lavage (il ne pleut

Le
ce

ja­
Pisco), l'ammoniaque s'y conservait intégra­
lement; et, comme le prix de la' matière s'établit
mais,

il

d'après

le nombre d'unités d'azote

cette valeur

atteignait

ici

son

qu'elle contient,

maximum, Ceci est

tellement vrai que la différence entre le prix de l'en­
grais recueilli aux Chinchas et celui d'autres prove­
nances s'élevait jusqu'à
vingt-cinq francs par tonne.
Avant la

conquête espagnole, les

Incas industrieux

utilisaient

déjà ce produi t pour améliorer leurs terres,
continuaient à l'employer, lorsqu'en
de
A.
le signala à l'Europe comme
Humboldt
1802,
matière fertilisante. Mais l'ancien monde, qui se
pique de progrès, ne l'utilisa que quarante années
plus tard. Dès lors, sa consommation à l'étranger
augmenta rapidement : en 1877, on en exportait
et les

Péruviens

7

�110

50,000

l\lILLES

279,983,125 tonnes, produisant
venu net

au

Pérou

un

re­

de 32 millions.

Dans le

principe, le gouvernement entendit procé­
l'exploitation. Pour obvier au manque
fit d'incessants appels aux Chinois. Faut-il

der lui-même à

de

il

bras,

rappeler

ici les scènes dont les îles Chinchas devin­

rent le théàtre?

Qui

et de la cruauté

avec

n'a entendu

lesquelles

parler

on

des

rigueurs

traita les coolies?

A la Chambre des communes, en 1873, sir Charles
\Vingfield faisait relentir la tribune du récit de ces

infamies, et un frémissement d'horreur parcourait
cette assistance, qu'on ne saurait pourtant taxer d'ex­
cessive sensibilité. Les tourments de
méritent d'être

présents

travaillaient dans

plupart

ces

malheureux

à toutes les mémoires. La

l'ombre.

Descendus

au

ils maniaient ]e

pic sous l'œil
plus léger ralentisse­
ment dans le travail, de grands nègres ensanglantent
les épaules des travailleurs, à l'aide de fouets à pointes
aiguës. Dans d'autres cas, un aide jeUe le patient
fond de

grauds puits,

vigilant

des commandeurs. Au

la face contre terre, et si la victime essaye de
ver,

on

se

rele­

corps frémissant en lui appuyant
les épaules. Pendant ce temps, les nègres

retient

son

pied sur
frappent à coups redoublés, et laissent le Chinois
mort sur la place. Le soir, enchaînés deux à deux,
un

les ombres noires de

les

ces

condamnés défilent lente­

crêtes

rocheuses. Les maximes de Con­

fucius

n'apportant

santes

consolations,

infortunés que d'impuis­
la plupart d'entre eux cherchaient

ment

sur

dans le suicide

un

à

ces

adoucissement à leurs maux, et

�DANS

','OCÉAN PACIFIQUE.

III

échappatoire, devenue une pratique générale,
finit par être régulièl'ement prévue au compte des
profits et pertes, En vingt années, il en périt plus de
cent mille; le système des conquistadores vis-à-vis
Iles populations aborigènes reparaissait à la lumière :
cette

c'était descendre de trois siècles.
Le Pérou

Milieu

ne

demanda pas

auxiliaires

ces

toujours à l'empire du

indispensables.

Des

indigènes

archipels océaniens, brutalement arrachés au sol
avait vus naître, furent transplantés ici pour
les
qui
des

servir d'instrument à la
En

cupidité

iles

exploiteurs.

1863, plusieurs navires battant pavillon péruvien

jettent

l'ancre à l'île de

Pâques.

Animés d'intentions

les insulaires accourent

pacifiques,
pirogues, quand

leurs

saisis, enchaînés, enlevés

Beaucoup

de

ces

en

tout à coup les

esclaves

foule dans

rameurs

sont

jetés aux îles Chinchas.
périrent; ceux que le gou­
et

péruvien renvoya dans leur île revinrent
atteints d'une affection contagieuse, la petite vérole,

vernement

qui

fit

parmi- leurs

compagnons d'affreux ravages.

Ainsi, ]a descente opérée par le Pérou sur l'île de
Pâques était doublement funeste; son action se per­

pétuait

à distance pal' le cruel fléau dont les survi­

les germes.
Le Pérou, pour s'affranchir des mille soins et de
la prévoyance exigés par une exploitation de l'es­

vants avaient

apporté

pèce, afferma plus tard les dépôts
ler, moyennant un prix débattu.

et les laissa fouil­

Tous les

peuples

tirèrent de cette détermination d'immenses avantages.

Quant

au

cabinet de

Lima, il octroyait

sa

signature

�50,000 l\lILLES

112

et touchait les

sommes

promises.

budgets des recettes, le guauo
somme de
plus de cent millions.
l'avons

Sur les derniers

figurait pour une
Aujourd'hui, nous

dit, les gisements des Chinchas

sont

épuisés.

III
PISAGUA.

Une
au

poignée

de maisonnettes multicolores

fond d'un entonnoir de

granit:

tel est

jetées
Pisagua.

bourgade, dont la seule raison d'être consiste
l'exploitation du nitrate de soude, ne possède
qu'une rue parallèle au rivage; à droite et à gauche,
des habitations en bois peint ou en tôle cannelée,
quelques magasins et beaucoup de cabarets. Les
marchands dorment au fond de sombres boutiques,
au milieu de bananes et de
pastèques apportées quo­
tidiennement par les paquebots. Car le sol de Pisa­
lIua ne produit pas plus que celui des ports adjacents.

Cette
dans

On y vit comme sur un navire: tout y vient du de­
hors. Au bout des ruelles fermées par des rochers

abrupts, des trains de salitre descendent les pentes
rapides; le sable coule le long des remblais, et, malgré
les sacs pleins de pierres qui servent de soutenement,
il s'accumule

en

véritables dunes. Ce chemin de

prolongé jusqu'à Agua:"Santa (à quatre-vingt-dix
mètres dans l'intérieur), dessert les oficinas
1

Usines à nitrate de soude.

fer,

kilo­
1

des

�L'OC�Ai\l P.HIFIQUE.

DANS

plateaux.

C'est le canal par où passent tous les

litres. Cette

cédée ensuite

anglaise,
le

113

sa

liune,
(c'est

construite pal'

un

le

à

le

est

exploitation
chôme jamais,

Péruvien, fut

uénéral)
compagnie
hypothèque. Érigée, dès
gouvernement en monopole, cette
des plus rémunératrices; elle ne
cas

créancière

début, par

sa­

une

sur

et les frais d'entretlens sont presque

nuls.
Les

de

exportations

de celles d'Iquique,

sa

Pisagua atteignent

rivale,

soit deux cent

la moitié

cinquante

Il y a généralement· sept
navires dans la rade de ce petit .port, mais il

millions par

an.

qu'un seul bâtiment
nalionaux, en comprenant dans

annuellement
nos

ou

huit

n'y vient
français. Dix de

ce

nombre

ceux

des usines, y mènent une existence peu enviable.
L'un d'eux, incendié pendant le bombardement chi­

lien'(1879), a perdu en
d'exil el de

labeur;

l'œuvre.

un

jour le

fruit de dix années

il s'est remis

et

courageusement à
rivales, sont

les deux

Iquique
Pisagua,
jalouses l'une de l'autre, et quand un sinistre
frappe l'une d'elles, l'autre ne peut s'empêcher de
laisser percer sa joie. Uri soir du mois d'avril 1884,
le télégraphe apportait celle nouvelle désastreuse:
Iquique brùle depuis cinq heures!" Malgré sa
compagnie de pompiers, Iquique flambait, en effet,
pour la sixième fois, depuis sa fondation.
Pisagua, également construite en bois, à cause des

fort

"

terremotos,

a

tout à craindre des

moins heureuse que sa
moindre pompe. En

rivale, elle
1879, le

incendies; mais,

possède pas la
débarquement des
ne

�50,000 MILLES

114

à la lueur

troupes s'opéra

des flammes allumées

par les bombes. Et, comme le disait fort justement
le compatriote dont nous parlions tout à l'heure:
"

Nous

ce

n'est

sommes

tous condamnés à

qu'une question

de

périr par
temps. Il est
"

le feu;
certain

que les maisons surchauffées par un soleil de plomb,
sous un ciel toujours
limpide, prennent feu comme

paille. Les infortunés habitants sont à
premier individu qui, par malveillance
ou
par maladresse, jettera une allumette dans une
maison. Est-il une existence plus précaire?

une

botte de

la merci du

IV
ARICA ET TACNA.

•

Impossible de rêver un site plus désolé, un pay­
sage plus morne que la vallée d'Azapa, au- bord de
laquelle le pueblo d'Arica groupe ses maisons gri­
sâtres. Dans la vallée chevauchent de fantastiques
soulèvements, des têtes sablonneuses entre lesquelles
des touches verdâtres simulent de
ici

comme au

théâtre,

Iain: des oliviers

huis

feuillage

éparpillées, composent

en se

projetant les

Arles est bâtie
et

nu

plusieurs

uns sur

sur

oasis. Mais,

petites

contentez-vous de l'effet loin­

un

des

terne, des touffes de

bouquets

de verdure,

les autres.

centre d'action

volcanique,

désastres successifs ont déterminé le

mode des constructions. Extrêmement

basses, elles

�DANS

semblent

L'OCÉAN PACiFIQUE.

115

rapetissées par un rocher de quatre
pieds, Morro, debout au sud de la ville, Sept
ou huit mes
perpendiculaires (beaucoup d'entre elles
ne portent pas de nom:
qui prouve que demain elles
ne seront pas jonchées de ruines?) traversent Arica
de part en part; bordées de maisons rougeâtres ou
bleues, elles sont pavées de cailloux ronds, suivant
l'usage espagnol. Les leçons terribles données aux
habitants par les terremotos ont porté leurs fruits:
de loin en loin, des espaces vides permellent à la
population de camper, dans le cas d'un nouveau cata­
clysme. Quand la terre commence à tressaillir cha­
cun se
précipite au dehors et attend, en se frappant
la poitrine, le sort qui lui est réservé. Depuis la ffuerre
du Pacifique, le pavillon chilien flotte sur le 1\101'1'0.
Ce morne, que les Péruviens croyaient imprenable,
encore

le

cents

servit de dernier asile
en

aux

défenseurs d'Arica. C'est

vain que les Péruviens

électriques
espérant

placèrent leurs batteries
protection de la croix de Genève,
tromper l'ennemi; les engins destinés

sous

ainsi

la

à faire sauter les Chiliens détruisirent les forts d'A­

de défenseurs (lue d'assaillants.
L'armée chilienne débarqua sans encombre, escalaùa

rica,
les

en

plus

tuant

pentes abruptes

installée

au

du fort étant tombé

de la

plage,

à

une

le Pérou fit de
en

et culbuta l'artillerie

péruvienne

sommet de l'éminence. Le commandant
avec son

profondeur

cheval
de

SUI'

quatre

les rochers
cents

pieds,

personnage le héros d'une épopée,
élevant cet accident à la hauteur d'une résolution

chevaleresque.

ce

Cet officier, disent-ils, s'est

précipité

�Jl6

dans le

&amp;0,000 MILLES

gouffre

des ennemis

afin de

qui

pas tomber entre les mains
fusillaient tous les prisonniers, de
ne

peur d'entraver leur marche en Jes conservant.
A toute heure du jour les rues sont presque dé­
sertes; quelques Chinois transportent, en courant, de

l'eau dans deux cubes
de cordes

au

métalliques suspendus

bout d'un bâton

à l'aide

posé horizontalement

rencontre des cholos courbés

sous
l'épaule;
de
fardeaux
des
invraisemblables,
nègres
poids
montés sur de petits ânes, des Indiennes coiffées de
chapeaux d'homme, de rares Européens parvenus au
dernier degré de l'anémie; ces malheureux ne peuvent
résister à l'influence des tercianas {fièvres palu­
déennes) causées par les miasmes de la vallée d'A­
zapa; des cavaliers indigènes entrent dans les bou­
tiques, sans se donner la peine de descendre de leur
monlure. On aperçoit dans une cour deux pieds de

sur

on

Je

maïs; dans

une

autre,

Arica, le luxe des

un

araucaria décharné

:

à

les fantaisies de

plantes rappel1e
Sardanapale.
Le point d'intersection de deux rues est marqué
par un puits auquel se rattache un triste souvenir.
En 1868, pendant le fameux tremblement de terre
qui détruisit la ville, un négociant nommé Vacar!)
venait de subir une amputation; incapable de fuir,
il allait disparaître sous les décombres, quand un de
ses serviteurs, l'ayant déposé dans un canot, l'aban­
donna à sa destinée. L'embarcation, devenue ]e jouet
du ras de marée, gagne le large, revient avec les
vagues et, finalement, s'échoue devant l'église. Mais

�DANS

infortuné,

cet

L'OCÉAN PACIFIQUE.

sauvé

miraculeusement,

117

ne

devait pas

tarder à

périr. Quelques mois après, son caissier
faux, opéra des détournements, et Vacaro
découvrit qu'au lieu d'être riche, il se trouvait dans
une situation voisine de la
gêne. Incapable de résister
à ce revers, il se précipita dans le puits de la calle
San-Marco et s'y noya, bien entendu.
commit des

A l'extrémité de la

ville,

le bord de la mer,

sur

trouve la 8ue du chemin de fer de Tacna. Les

gons roulent

qui permet
avec une

jusqu'aux

aux

wharfs

on

wa­

d'embarquement, ce
chargement

navires d'effectuer leur

rapidité

relative, Aux alentours, des

murs

gris élèvent tristement leurs pans, et le soleil appa­
raît resplendissant, entre les' ouvertures béantes.
Des

d'urubus

planent sur ces ruines, avides
une
d'y
proie. Ce paysage, où les teintes
neutres prédominent, a l'aspect sinistre.
Jadis, la ville était plus importante, si l'on en juge
par les ruines éparses dans la plaine. Le nouveau
pueblo ne fournira qu'un aliment médiocre au pro­

légions

découvrir

chain terremoto j
sur

les anciennes

larder à revenir:
menace

c'est à cetle

lequel

sa

on

encore

osé reconstruire

mais l'audace

ne

peut

s'accoutume à tout, même à la

d'une destruction totale.

richesse

cause
on

n'a pas

fondations;

perpétuelle

Arica doit

avec

on

qu'il

au

transit

avec

la

Bolivie,

et

faut rattacher l'acharnement

la reconstruit. Son

passé

est

plein

de

tentatives. En 1605, elle est ruinée par une pre­
mière catastrophe, et déjà en 1680 elle s'est relevée
ces

au

point que

le flibustier

Dampier, qui

vécut si
'1,

long-

�1I8

50,000 III LL E S

temps

des colonies

dépens

aux

espagnoles,

ne

dé­

daigna pas de la saccagel' de fond en comble. Deux
siècles plus tard et à deux reprises différentes (1868
et

1877), elle

fut de

nouveau

Comme le

volcaniques.
toujours de ses cendres.
cousses

L'emplacement d'Arica et
ne

cessent de

les terrains environnants

s'exhausser; la

cent"

quarante-cinq
chaque tremblement

mètres

détruite par des se­
phénix, Ariea renaît

en

mer

s'est retirée de

quarante

ans,

et à

de terre, les eaux rentrent dans
leurs anciennes limites; on diruit que l'Océan a quel­
ques velléités de reconquérir, d'un seul coup, le
terrain qu'il abandonna peu à peu. C'est dans lu plaine

que les lames du ras de marée de 1868,
douées d'une vitesse irrésistible, déferlèrent leurs

d'Azupa

gigantesques; l'écume rejaillit au pied des
montagnes, et l'eau monta haut sur lems flancs in­

volutes
clinés

:

maisons

Sous

de la cité

un

industrieuse, il ne
port dévasté.

resta

que les

ruine et le

en

ciel presque

le soleil darde

s'accrochent

ses

aux

toujours bleu, pendant que
rayons sur la plaine, les vapeUl's
crêtes de la Cordillère. Mais, au

jour, quand les vapeurs s'élèvent, on jouit
spectacle .magnifique. Cette large plaine elle­

déclin du
d'un

même si nue, si

aride,

si

triste, inondée d'une lu­

mière rougeâtre, devient presque belle. Les ombres
allongées font singulièrement valoir les clairs des

murailles et des
Diaz

se

monticules;

teintent de

doucissent,

et tout

violet; les

se

fond dans

les massifs de Juan

angles
une

du Morro s'a­

harmonie uuiver-

�DANS

selle.

L'OCÉAN PACiFIQUE.

Stériles, privées

de

vegétation

et de

119

vie, les

croupes de plus en plus hautes se succèdent jusqu'aux
cimes des Andes qui découpent, sur les stratus, leurs

aiguës. Au-dessus d'Arica, voici le Parinacota,
Sahama, le Gualatéiri. Regardez vers la gauche,

arêtes

le

apercevez, à plus de cent cinquante kilo­
mètres, le Misti, volcan d'Arèquipa ; puis, sur le
plateau de Titicaca, ces pyramides argentées que l'on
et

vous

Chipicani, Ancochallani, Kenuta; le moindre
géants élève sa tête à vingt mille pieds au­

nomme:

de

ces

dessus de la

mer.

Arica est reliée par

un

chemin de fer de

quatre­

vingts kilomètres à Tacna, capitale du département
de Moquegua. Prochainement, on prolongera cette
ligne jusqu'au lac de Titicaca, sur les hauts plateaux
de la Bolivie. Une autre voie ferrée relie le port de
Mollendo, Aréquipa et Puno, ville située sur les hords

lac, en communication elle-même avec la capitale
bolivienne, la Paz, par un service de bateaux à va­
du

peur.

Ainsi, les produits boliviens

ont deux débouchés:

Puno-Aréquipa-Mollendo et Puno-Tacna-ârica. Jus­
qu'au traité de paix conclu à la fin de 1883, entre le
Chili et le Pérou, la flotte chili enn e bloquait le port de
Mollendo, afin

de recueillir à Arica tous les droits dont

Ie commerce bolivien

étaitfrappé. Ainsi,

les marchan­

dises

passaient toutes pal' Tacna et Arica: la douane
de ce dernier port rapportait plus d'un million par
mois. Celte

fut éminemment

profitable
période
railway Tacna-Arica, qui s'empressa d'élever ses tarifs
au

-

�120

&amp;0,000 lIIILLES

jusqu'au prix exorbitant de cinquante francs par
tonne. Inaugurée depuis vingt ans, cette ligne appar­
tenait d'abord à une société péruvienne qui contracta
des dettes; une compagnie anglaise l'exploite aujour­
d'hui, sous la raison sociale Campbell and Co. Ce che­
min de fer traverse

en

quatre heures

le désert de

qui sépare les deux villes, Tacna, tout entourée
de verdure, est arrosée par une rivière qui porte la

sable

fertilité

sur un

carrés,

au

territoire d'environ deux kilomètres

milieu

duquel

on

a

construit la ville. La

véritable richesse de Tacna consiste dans
avec

la Bolivie. Ce

commerce a

son

trafic

des allures toutes

Vu le manque de voies de communication
et les difficultés immenses d'un trajet effectue en

spéciales.

plein' désert,

il

ne

peut s'opérer que par petiles
d'âne, de mule ou de lama. Ce

à dos

charges, portées
dernier quadrupède, fort commun dans le pays, s'em­
ploie de préférence aux deux autres: il marche plus
lentement; mais aussi le prix du transport par ces
animaux est moins élevé, et les lamas ne sont jamais
exposés à manquer de nourriture ; ils trouvent par­
tout de la paja brasa (seule vègètation des montagnes
qui entourent le lac Titicaca), herbe dédaignée des
mules el des ânes, et que le lama broute avec une
philosophie digne d'intérêt. Toutefois, les lamas ne
leur

n'excède pas

charge
kilogrammes),

rante-six

un

an; le

poids de
quinlal espagnol (qua­

peuvent supporter qu'un voyage par

et leur vitesse n'est que de

six lieues par jour. Les mules, au contraire, portent
cent trente-huit kilogrammes (trois fois plus que les

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

DANS

121

lamas), avec une vitesse de douze à quinze lieues par
jour. En général, les marchandises arrivent d'Europe
toutes disposées pOUl' le voyage à dos de mules; elles
sont enfermées dans des caisses

kilogrammes

animal

chaque

:

pesant soixante-neuf
porte deux de ces

caisses.

Exceptionnellement toutefois, on transporte des
objets plus lourds; les pianos, pal' exemple, instru­
ments indispensables à toute Bolivienne qui se res­
pecte, sont portés SUl' le dos de bêtes plus vigou­
reuses; dans ce cas, le fret monte jusqu'à trois cents
pesos (environ douze cents francs). Dans les circon­
stances ordinaires, le fret croît proportionnellement
à la distance à parcourir. Pouda Paz, il oscille entre
ville

au

cent dix

et

cinquante

cœur

de la

francs;
Bolivie, il

pour Cochabamba,
atteint cent soixante

francs.
Les arrieros

(conducteurs de caravanes) sont tous
boliviens; doux, serviables, patients, ils
conduisent les lamas, les soignent et ne dédaignent
pas de leur servir, au besoin, d'auxiliaires. La mo­
des Indiens

ralité relative de

ces

indigènes

assure

la liberté des

les dit fort respectueux du bien
transactions;
d'autrui. Très-connus sur les places de la Bolivie et
on

du

Pérou, propriétaires

d'un

grand

nombre de bètes

de somme, ils transportent souvent de
lingots, et, de mémoire d'homme, on n'a

volé. Au

départ,

on

l'argent en
jamais rien.

nantit les arrieros de connaisse­

ments,

comme on

le fait pour les

merce.

Toutefois,

ces

documents

capitaines du com­
ne
portent point la

�50,000 �llLLES

122

mention

((

maître

jamais.contre
semble à

après

Dieu

II

une

le chef

; car

et la

qu'il emploie,
grande famille. Bêtes

ceux

chissent les défilés de la Cordillère,
chaleur étouffante quand ils sont au

sévit

ne

caravane res­

et gens fran­

en

passant d'une

soleil,

à

froid

un

entrent dans l'ombre, Ils traversent

glacial lorsqu'ils
plaines

brûlantes et des cols élevés de

tour à tour des

quatre

mille mètres au-dessus du niveau de la mer,

bravant le

la

froid, la chaleur,

faim,

la

soif, le

sor­

par la raréfaction de l'air

rocha

(suffocation produite
régions élevées).
L'arriero décharge ses lamas chaque soir, en arri­
vant au campement, près d'une rivière, car il n'y a
dans les Andes ni villages, ni maisons, ni caravansé­
rails; les seuls habitants de ces régions sauvages, ce
dans les

sont les

condors,

parfois

à lutter. On

ces

contre

marches durent

remet

se
un

en

mois et

Il faut voit, les arrieros

geant feurs bêtes

lesquels

au

les

caravanes

route le

ont

lendemain;

plus,

marché de Tacna, char­

et donnant des ordres dans celle

langue gutturale, parlée au temps de Pizarre par les
sujets de Manco-Capac. C'est dans chaque caravansé­
rail

un

fourmillement d'hommes et
de couleurs

bariolage
liques. Des
groupe, en
toffes dont

piqué

d'animaux,

médecins indiens circulent de groupe en
offrant les secours de leur art. Vêtus d'é­

chaque

les teintes du

décimètre carré

spectre solaire,

ils

présente
portent SUl'

toutes

le dos

rempli d'herbes et de racines. Ils débitent
simples, administrent des philtres et pratiquent

un sac

un

de scintillements métal­

des

des

�DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE.

123

opérations chirurgicales. Ils disent la bonne aventure
et possèdent une panacee universelle qui fait, dit-on,
merveille. Tels sont les descendants des devins qui,
à l'époque des Incas, consultaient les entrailles des
vidimes pOUl' y lire l'avenir.
La Bolivie est un des pays les

plus riches du

monde.

montagnes recèlent en abondance tous les métaux
connus, et, par la nature du sol qui part du niveau de
Ses

la

mel'

pOUl' s'élever à six mille mètres, 0V y trouve
productions d'Europe que celles des

aussi bien les

tropiques. Et pourtant le sol bolivien est encore
viel'ge; la culture y est presque nulle, et les mines
sont mal exploitées à cause du manque de bras, de
voies de communication, de machines, de capitaux,
à cause de l'instabilité gouvernementale. Un mineur
me disait, en me montrant un
fl'agment de quartz
veine d'or: Je possède dix mines dans la Cordillère;
l'écbantillon que vous voyez est un produit de l'une
d'elles; mais elles sont à peu près inaccessibles, et je
ne
puis songer à les exploiter, parce que les frais
«

absorberaient le

revenu.

),

Depuis longtemps on cherche, pour les produits
boliviens, un débouché vers l'Atlantique, soit par le
et le Paraguay, soit par la l\Iadeira et les
Amazones. Celle dernière voie, la plus courie à pre­
mière vue, ne paraît point être celle de l'avenir, à

Pilcomayo

des cataractes de la

Madeira, et aussi parce que
de
l'Amazone
est
déserte, ou peuplée d'In­
région
diens ennemis de tout élément étranger. Le Para­

cause

la

guay,

au

contraire,

arrose

des villes

considérables,

�124

50,000 �IlLLES

fourniraient des

qui

nouvel aliment

ressources aux

voyalJeurs et

un

au commerce.

On connaît la fin

tragique de l'infortuné Crevaux.
L'intrépide explorateur cherchait celte voie commer­
ciale entre la Ilolivie orientale et l'Atlantique; il re­
montait le Pilcomayo quand, sur le point de toucher
il fut assassiné par les Touas. D'autres voya­
les traces de Cl'evaux. Déjà, en 1883,
suivront
geurs
1\1. Thouar, en descendant le même fleuve, a acquis

au

but,

la certitude de l'assassinat et recueilli des documents
nouveaux.

Il est

permis d'espérer que dans un avenir pl'O­
produits boliviens cesseront d'être tribu­

chain les

taires des douanes de la côte occidentale.

v
IQUIQUE.

Qui

l'Oreh et le Sinaï peut

faire

juste
violacées, mas­
d'Iquique:
sifs granitiques émergeant de montagnes de sable,
aridité caractéristique, désolation si universelle que,
instinctivement, on prend en pitié les serfs de celte
glèbe. l\Iais bientôt tout s'explique: les habitants ne
parlent que salitre et minerai d'argent.
a vu

se

une

roches

idée des environs

1

1

espagnol sa litre signifie salpêtre (nitrate de potasse),
désigne que du nitrate de soude, que l'on trouve dans
région, à l'étal natif, en gisements considérables.

Le mot

mais
celte

ne

�DU1S

Bâtie

au

pied

L'OCÉAN PACIFIQUE.

d'un monticule de

125

sable, dont la

procure la sensation d'une soif inextin­
seule raison d'exister, c'est, en effet, la

simple
guible, sa
proximité des gisements de nitrate de soude et la
métallurgie de l'argent. Sur les pentes abruptessont
couchés de grands V à angles très-aigus; leurs
branches étendues le long des corniches atteignent
en
zigzag les hauts plateaux; c'est la voie du che­
min de fer, La rade, très-fréquentée, contient sou­
vent plus de cent navires à l'ancre, au milieu des
nappes d'écume qui ressemblent à de la neige et
font un singulier effet sous le roc incandescent.
Droites, alignées, perpendiculaires, les rues d'I­
quique finissent brusquement au désert, et l'atmo­
sphère poudroie autour des dernières habitations.
L'auteur qui, dans l'avenir, écrira un guide de la
vue

américaine, méritera bien de l'humanité en re­
commandant au touriste de rester chez lui, quand, le

côte

soleil arrivé presque au zénith, l'ombre du malheu­
reux tombe à ses
pieds, tandis qu'une poussière saline

l'aveugle en lui

ôtant la moitié de

le fait d'avoir transformé
rossables

une

partie

habitalions, place

en

ses

facultés. Certes,

routes sensiblement

des dunes ou sont

l'édilité

car­

plantées

les

chilienne au-dessus de

éloge. Mais l'arrosage des rues et des places pu­
bliques à l'aide de l'eau de mer cause plus d'un in­
convénient. Dien simple est la raison de cett� origina­
lité: Iquique n'a ni pluies, ni rivières, ni sources;
l'eau potable vient d'Arica ou de la distillation des

tout

eaux

de la rade.

�50,000 M IL LE

126

Depuis le

li

traité d'Ancon

(1883), depuis que le
département de Tarapaca fait partie intégrante ou
territoire chilien, Iquique a beaucoup gagné. Les
Chiliens se sont tout d'abord préoccupés de mettre
de l'ordre dans les finances; la douane d'Iquique
produit cent cinquante mille piastres (six cent mille
francs) par mois, somme insuffisante, au temps des
Péruviens, à rétribuer même le personnel. Aujour­
d'hui, non-seulement les Cbiliens le payent, et fort
bien, mais ils emploient le surplus à l'embellisse­
ment et à la propreté de la ville. Sous cette admi­
nistration prévoyante et sage, les rues deviennent
carrossables, de nouvelles maisons s'élèvent, les dé­
sastres causés par les incendies sont incessamment
réparés. Autrefois, on ne connaissait ici le règne

réputation, et, la nui t venue, il fallait
jusqu'aux dents. A l'heure actuelle, 'la
rue
principale est ornée de plantes qui grimpent
sous l'œil tutélaire des nouveaux occupants. Ceux-ci,
dès leur arrivée, ont, en outre, posé la première
planche (j'allais dire la première pierre) d'une pri­
son; cette construction sert de refuge involontaire
aux
vagabonds, à tout individu pris en contravention,
à ceux qui ne peuvent payer l'amende. Le matin,
vous rencontrez ces aimables
pensionnaires de la
carcel entre deux soldats, balayant les rues, ou
transportant la chaux fabriquée à l'aide du sable

végétal

que de

sortir armé

�

inutile;
vient

de la

plage. Et cette précalll!on n'est pas
qu'une partie de l'écume du monde
s'échouer dans ce port. Iquique est Je refu-

coquillier

notez

�DA N S

1.'0 C

É

AN

P

ACIFIQU

E,

l2.7

gium des déserteurs de toutes les nations, attirés
pal' l'appât des salaires: le moindre ouvrier y gagne
six piastres (vingt-cinq francs) par jour. Mais tout
relatif; les aliments, les choses nécessaires à la
ce
pays, qui rappelle plutôt
un navire
qu'une véritable ville. Et je dis navire,
parce que le sol ne produisant absolument rien, tout
est

vie coûtent fort cher dans

vient du
A

jour

dehors,

Iquique,
où les

même l'eau.

tout est

3isements

provisoire;

on

de salitre seront

sent que le

épuisés,

la

ville pourra être abandonnée sans inconvénient, et
elle le sera, à coup sûr. Ses maisons, en planches
peintes de diverses couleurs, sont très-basses, à cause

des tremblements de terre.
ces secousses

Fréquentes

et

terribles,

du sol causent de véritables désastres.

La mer, violemment expulsée de son lit, fait irrup­
tion dans la ville, et, sous le poids de ses volutes, elle
écrase des

jeta jadis

quartiers
sur

entiers. L'un de

l'îlot Blanca

(à

ces

cataclysmes
rade)

l'occident de la

un baleau à
vapeur qui resta longtemps debout sur le
récif, comme pour servir d'enseignement aux indi­
gènes. La rue principule, bordée de magasins cosmo­

polites

où l'on débite à la fois des revolvers et des

faux

cols, des parasols et des jambons, mène à la
place A.l'IlIro-Prat, oü se dresse le monument du héros
chilien l, simple tour de bois carrée, munie d'un ca­
dran gigantesque. Cette tour est supportée par un
groupe de
1

colonnettes,

entre

lesquelles

le buste de

On sait que le combat de l'Esmeralda conlre le monitor
Huascar eut lieu en vue d'Iquique,

péruvien

�50,000 MILLES

]28
.

Prat repose

sur un

des

cippe. Autour, quelques plantes,
plusieurs fois

et des yuccas, arrosées

capucines
jour avec de l'eau
jardin en miniature ne

distillée. L'entretien de

pal'

mille francs par an, A
sants à leurs moments

ce

coûte pas moins de trente

sujet, les Chiliens, plai­
perdus, racontent une anec­
dote à rapprocher des Lettres persanes, rn négo­
ciant d'Iquique, fils d'un important salùrero, vécut
dans son pays jusqu'à l'âge de trente ans, Il ne con­
naissait donc que le désert de pierre et de sable, et
l'eau ne s'était jamais présentée à lui que sous la
forme des grosses lames qui déferlent SUl' les récifs
de sa ville natale, Un jour, son père l'expédieà Tacna,
pour régler une affaire. A la vue des bosquets et
des fleurs, son admiration ne connaît point de bornes;
aucun
au
en

terme

ne

ce

lui semble

assez

fort pour louer l'ad

moyen duquel les Péruviens font pousser les arbres
pleine terre, sans paraître se préoccuper de leur

donner des soins; il demeure bouche béante devant
qui arrose l'Alameda, On ne pouvait le

le ruisseau

convaincre que celte eau courante fût de l'eau
" Si c'était de l'eau
douce, ne cessait-il de
on

potable :
répéter,

serait bien fou de la laisser

s'enfonça

sous une

allée

perdre ainsi,,, Et il
d'eucalyptus, en se deman­

jouet d'une hallucination ou la vic­
plaisanterie.
Iquique n'était qu'un village de pêcheurs lorsque,
vers 1830,
George Smith y commença l'exploitation
des salitres, Depuis 101'S, les tremblements de terre
et les incendies l'ont détruite à plusieurs reprises j

dant s'il était le

time d'une mauvaise

,

�DANS

mais les salitres

qu'on
nitrate

ne cesse
se

Iquique

le

1

de si beaux bénéfices

produisent

sur

sur

gisements de
plateaux, on exploite
mêmes, pour expédier à

les hauts

les lieux

produit raffiné;

le minerai

129

de la reconstruire. Les

trouvant

Je caliche

L'OCÉAN PACIFIQUE.

ou

bien

on

fait descendre

brut, afin de le raffiner enville. De quelque

façon qu'on agisse, il est donc impossible d'éviter les
frais de transport, puisque les premières mines sont
à trente kilomètres de la ville, et que la Compagnie
du chemin de Ier sait profiter de son monopole.
Avant l'inauguration de la voie ferrée, ces transports
s'opéraient à dos de mules, ce qui obligeait à immo­
biliser, de ce chef, un capital de quatre-vingt à cent
mille piastres (trois a quatre cent mille francs).
Un Français, M. F
's'est proposé d'éviter la
dîme prélevée par la Compagnie anglaise sur chaque
salitrero, A l'aide d'un système de tuyaux, une dis­
solution partie des plateaux arrive à l'usine. située il
Iquique, sur Je bord de la mer. Théoriquement,
aucun
engorgement n'était à craindre; l'expérience
démontre en effet que, le pèse-sel indiquant 36°, le ni­
trate ne peut cristalliser; il suffirait donc de mainte­
.....

,

nir la dissolution au-dessous de

établissement est

péruvienne
ciété

qui a
ingénieur

au

Mélanse

au-dessous de

de nitrate de

maximum. Cet

million de

subi toutes les infortunes

moitié du fonds social

1

ce

reste d'une ancienne

qui
capital d'un
ce

en

sa

Société
dollars, So­

pertes d'argent,
tâche, qui dépensa Ia
:

installations absurdes qU'il

soude,

de terre et de sel marin.

�130
a

50,000 l\IILLES

fallu

démolir;

enfin désastres considérables

ame­

nés par les tremblements de terre et le ras de marée.
Dans le système imaginé par M. F
la dissolution
,
.....

mélangée

de nitrate de soude et de sel marin arrive

dans des

cuves

après avoir parcouru trente kilo­
tuyaux; il passe ensuite dans des vapori­
sateurs où a lieu la concentration. Les liquides s'y
superposent pal' ordre de densités; le sel marin;
cristallisé avant le nitrate de soude, se dépose au
fond. L'eau, chargée de nitrate, est recueillie dans

mètres de

d'autres réservoirs;
sur

des séchoirs

en

quand il est en cristaux,
dos

d'âne, afin

on

l'étale

d'utiliser la pesan­

teur pour faciliter l'écoulement du

Quant

aux eaux

cuves, où elles

mères,

se

on

liquide restant.
aux
premières
produit aqueux arri­

les renvoie

mélangent

au

vant de la mine.
Au commencement de la guerre du Pacifique,
muni de l'acquiescement des actionnaires
,

M. F

de

.....

le

gouvernement chi­
lien,
duquel il s'engageait à
fournir un million cinq cent mille quintaux de nitrate
de soude par année, Mais, pendant les hostilités, on
s'est emparé du tuyautage et on l'a déplacé, afin de
faire arriver de l'eau à la ville d'Iquique, mourant
{le soif; car l'ennemi bombardait si bien les chemi­
nées fumantes, qu'on ne pouvait plus se livrer à la
distillation de l'eau de mer. De la, procès; l'usine,
privée de son organe essentiel, est entrée dans une
période de chômage qui dure encore. On ne voit, de
toutes parts, que chaudières crevées, matériel hors

l'exploitation, signa,
un

traité

aux

avec

termes

�DANS

de service,

L'OCÉAN PACIFIQUE,

maçonneries dont

il

ne

reste

131

plus

que les

charpentes,

Érralement

au

bord de la mer,

traite les sulfures et chlorures

une

usine

anglaise

pour en ,sé­
le
métal.
Deux
Huantacaia
et Santa­
mines,
parer
la
situées
à
deux
lieues
de
fournissent
le
Rosa,
yille,
minerai. La

métallurgie

de

d'argent

l'argent

est

trop simple

trop connue, pOUl' qu'une description détaillée
puisse trouver ici sa place. Il suffira de rappeler que
et

le minerai

hroyé en poussière impalpable

successivement à l'eau et
en

au

mercure,

boue que l'on fait sécher
de

Puis

au

se

et

mélangé

transforme

soleil: le

mercure

s'empare
l'argent.
opère plusieurs lavages
séparer l'amalgame, et on élimine, par la
compression, l'excès du mercure. L'amalgame est
alors placé dans un four à calcination, où le mercure
volatilisé se condense en un vase spécial. L'argent,
on

afin de

presque pur, est fondu une seconde fois et coulé en
lingots de soixante kilogrammes. La totalité du mer­
cure

employé

vient

d'Espagne.

ment trois cent mille

soixante mille francs

L'usine fait annuelle­

piaslres (un
environ).

million deux cent

Il y a, dans le

département de Tarapaca, plus de
exploitation. Le village de la Noria,
plateaux, à cinquante-quatre kilomètres

cent nitrières

situé

sur

les

d'Iquique et

à

en

onze

cents mètres au-dessus du niveau

de la mer, est un centre important d'usines à salitre,
On ne peut stationner à Iquique sans visiter ce groupe

industriel, excursion rendue d'ailleurs facile
actuel des choses. Adressez-vous

aux

par l'état

Chilieris, les

�132

50,000 l\lILLES

maîtres absolus du moment, outre que la démarche

flatte leur amour-pl'Opre, la signature de leurs grands
chefs équivaut au "Sésame, ouvre-tol s , des Qua­
rante

Voleurs.

D'après le système américain, aucune barrière ne
protège la voie, et les blocs projetés çà et là par la
mine reslent debo'ut comme des menhirs, le long
de la voie. Sous la marche du train, les remblais
éprouvent des mouvements d'oscillation propres il
faire douter de leur solidité; ailleurs, pour protéger
les rails contre les éboulements, des sacs remplis de

pierres s'alignent en longues files. Les lacets multi­
pliés et les pentes qui atteignent om,06 par mètre,
rendent cette exploitation très-curieuse. Ajoutons
que d'Iquique à la Noria, on ne trouve pas une goutte
d'eau naturelle. On n'observe

aucune

courbe

sur

tout

le parcours; le train suit la branche inférieure cl 'un
grand V; au point d'intersection, une aiguille le fait
de voie; il s'élance sur la branche supé­
rieure, et, de lacet en lacet, il atleint la crête. Ce
chemin de fer est vraiment l'âme du pays: il des­

changer

chargements de salitre et monte de la houille;
produit représente une grosse somme de
mouvement et d'eau potable, c'est-à-dire, pour les
déshérités des hauts plateaux, l'existence même.

cend des
ce

dernier

Pendant le
reste

premiers

suspendu

sur

tiers de la route, le convoi

des abîmes de mille

la base de la falaise et la

dune de sable

mer

s'élève

pieds;

une

qui, sous l'influence des
gnants, s'avance tranquillement vers la

entre

colossale
venls ré­

ville. Les

�DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE.

lames sablonneuses forment

133

pied de cet amoncel­
indescriptible. Sur une longueur
plusieurs kilomètres, l'arête aiguë du sommet,

lement
de

an

fouillis

un

séparation

nette entre le clair et

comme un

et la

vigueur

serpent,

sur

masse

le fond bleuâtre:

on

se

se

tortille

détacheen

dirait du velours

harmonie délicieuse

capitonné,
qui ferment l'horizon.
en

l'omhre,

entière

avec

les roches

Entre les linéaments d'enton­

profonds, de vastes cirques, de gradins ravinés,
on aperçoit au loin les maisons
d'Iquique accroupies
sur une
langue de terre, l'îlot Blanca environné d'é­
cume et les
navires alignés sur plusieurs rangs,
comme les
pelotons d'un régiment qui va défiler.
Voici la première station: Molle., on dépose les
bagages auprès d'une cabane; la locomotive s'ébranle,
et nous atteignons le premier plateau. Le train roule
tantôt entre deux talus de granit rose, tantôt sur une
plaine sablonneuse, tantôt à travers de vastes amas
de galets arrondis. De temps à autre l'horizon se ré­
trécit, pour s'élargir encore; les crêtes succèdent aux

noirs

crêtes; les mornes succèdent aux mornes. Sur les ver­
sants, des traînées rougeâtres descendent des sommets

schisteux;

les différentes teintes

juxtaposées

for­

ment de véritables

spectres solaires. Aucun être animé;
pas un oiseau, pas même un brin

pas un insecte,
d'herbe 1. A part les

caravanes

de mules et de lamas

C'est la limite de ce désert cl' Atacama que les Chiliens tra­
pendant la guerre. Véritable tour de force renouvelé
de l'Inca Yupanqui, lequel, à la tête de ses armées, franchit ces
terribles solitudes et transpol'ta les limites de son empire nu rio
1

versèrent

Maule,

dans le Chili actuel.

�50,000 MILLES

134

plus court, sur des pentes de
rappelée que par la mort, sous la
forme de carcasses blanchies, éparpillées de chaque
côté de la voie. Mais voici des trains entiers chargés
de salitre; une case en planches signale la deuxième
station: Santa-Rosa. Un peu plus loin, un arbuste,­
le seul rencontré dans la région, -àcôté d'une cabane
de gardien. Ce fonctionnaire arrose ponctuellement
le phénomène avec de l'eau distillée, et, à juste titre,
il paraît fier de son œuvre. Toujours le même aspect,
morne, désolé, poignant; c'est le domaine des co­
losses minéraux qui émiettent leur grandeur, eh
formant des dépôts arénacés. Du sable, encore du
qui dégringolent

au

45°, la vie n'est ici

songe au désert de l'Arabie, moins les
oasis. L'air chaud fait trembloter les collines loin­
sable

:

on

taines; de petits tourbillons de poussière

se

dressent

des camanchacas

colonnes

blanchàtres;
brouillards) glissent le long
en

(épais

des mornes, et, dans les
milieu des vallées béantes à

intervalles de soleil, au
.perte de vue, les dépôts salins s'étalent
simulant des

gris bleuâtre,
Simples

lacs,

en

traînées

des cascades et des

peu à peu les
formes deviennent flottantes, indécises; l'illusion dis­
paraît, il ne reste plus que le désert aride et im­

rivières.

effets de

mirage;

mense.

négociants d'Iquique, en gens avisés, ont mis
grands rochers au service de la réclame, aidés en

Les

les

ceci pal' la nature elle-même. Il suffit, en effet, de
gratter le roc pour faire apparaître la couleur blanche

des efflorescences salines et du carbonate de chaux;

�L'OC�AN l'ACIFIQUE.

DANS
ces

traces claires

de fort

loin,

sur

le fond

et c'est cette

à la distance de

grosses leltres,

ras

cinq

sur un

jaunâtre s'aperçoivent
propriété qu'on a utilisée :
six kilomètres

ou

on

lit,

en

Suiza de Julio

pic: Joye1'ia

Merz, fundada en 1879 ', Cil. et là, dans la plaine,
des trous circulaires, restes de fouilles infructueuses

d'exploitations

ou

abandonnées. Car le nitrate de

soude, ainsi que le sel gemme, s'accumule dans les
bas-fonds, et, du moins aux environs du chemin de
fer, il existe peu de dépressions que la sonde du mi­
neur

n'ait pas

Cette remarque est vraie
de la stalion cenlrale (troisième ar­

interrogées.

surtout à

partir
rêt); partout l'argile est retournée et bouleversée;
de loin en loin, apparaît une usine abandonnée à
cause

de

l'épuisement

du sol environnant: faule de

moyens de transport, les constructions et les appa­
reils, laissés sur place, ont revêtu l'aspect le plus la­

mentable.
On s'étonne vraiment
deshèritès pour venir
leur tente au milieu de

,

qu'il y ait des êtres assez
de bonne volonté, planter­

ces

pierres,

les établissements industriels

se

d'autant

plus

que

trouvent ici dans des

conditions tout à fait

spéciales, le pays ne produisant
absolument rien: ni vivres, ni eau. C'est que la ri­
chesse minérale de ce désert est un puissant stimu­
lant pOUl' les hardis pionniers
l'intérieur, à la recherche de
Sans
,

ressource

Bijouterie

dans celte

suisse de Jules

qui

s'enfoncent dans

gisements nouveaux.
région sauvage, beaucoup

l\lerz, fondée

en

1879.

�]36

50,000 MILLES

d'entre

eux

Combien de

éparpillent leurs ossements sur les sables.
ceux
(l'Ii sont partis pleins d'espoir et

de courage ne sont jamais revenus!
Enfin, dans une vaste cuvelte entourée de

mon­

tagnes violacées, derrière lesquelles on aperçoit les
pics neigeux des Andes, apparaît la Noria, agglomé­
ration de cubes de terre et de cheminées d'usines.

Les terrains

retournés

d'alentour,

raissent avoir été labourés pal'

tous sens, pa­
charrue de Broh­

en

une

dingnac.
On

plie

tombe,

en

arrivant, devant

une

posada

rem­

de bêtes de somme, d'oisifs, de vieilles Indiennes

fumant des

cigürettes

et

sans

cesse

aux

prises

avec

des nuées de mouches. On voit sortir des wagons des
métis de nuances diverses, des représenlants de
toules les nationalités: manias du

européennes

surannées

robes à volants

en

granel

empruntées

à la

Pérou, modes
au Chili,

honneur
race

conquérante

par les descendants de

Manco-Capac. Enveloppés

de

ulticolores,

les salitreros enfourchent

un

ponchos
cheval et

m

disparaissent

blanche: ici,

ney

n

dans

comme aux

un

nuage de

États-Unis,

"

poussière

lime is

mo­

,

Non loin de la gare,

aperçoit les cheminées de
l'usine Limeiia (Gibbs and CO); cet établissement con­
sidérable est le plus rapproché du point d'arrivée;
aussi les visiteurs lui donnent-ils généralement la
préférence. Bravez un soleil de plomb; marchez
pendant un quart d'heure à la suite des cavaliers,
dans un chemin poudreux, parsemé d'énormes blocs
on

�DAN S

et de cailloux
.

É A N PACIFIQUE.

L'OC

roulants,

de l'usine, et le

137

arrivez devant la

vous

gérant, malgré

sa

porte

roideur britannique,

explique chaque détail avec une patience et une
précision qui font l'admiration de tous. La Limeiia

vous

occupe six cents ouvriers; elle retire des eaux mères
de l'iode et du nitrate de soude (qualre-vingl-dix à

jour de ce dernier produit). La suc­
cession des opérations, du moins pour le nitrate, est
fort simple; une fois broyé el mèlangé à l'eau, le
cent tonnes par

caliche achève de

minerai

ou

grandes

chaudières. Puis

série de

crislallisoirs;

fait écouler le

liquide

au

se

dissoudre dans de

le fait passer dans une
bout d'un certain temps, on
on

et sécher le

cette eau, débarrassée du nitrate de

produit.

C'est de

sonde, qu'on ex­

trait l'iode.

Fondée

depuis 1870, la Limeiia n'a pu adopter
progrès successifs qui ont amélioré cette indus­
trie. En outre, elle ne Iraite qu'un ealiche insufflsam­
ment riche; aussi va-t-elle s'établir plus loin et,
comme ses devancières, abandonner sur
place la ma­
son matériel.
de
jeure partie
les

VI
LOTA.

Le

Il

port chilien de

comprend

deux

&lt;le la mer; Lota
colline dominant

Lota n'est

bourgades
alta"

une

au

:

qu'une vasle usine.
Lota baja, au bord

somme! d'une immense

presqn 'île couverte d'établisse8.

�138

50,000

MILLES

ments industriels. Cette

péninsule est prolongée par
une estacade à deux
étages, dont le plancher supé­
rieur porte une voie ferrée. Des wagons chargés de
houille,

arrivant directement des

des bœufs

ou

bout de la

jetée,

effectuer
wharf

point

un

des

chevaux,

mines, traînés par
déversent leut' contenu au

les ponts des navires qui ont à
chargement de ce genre, Le niveau du
sur

d'embarquement
d'arrivée des

cendus à l'aide de
élever les wagons
route des puits en

se

trouvant au-dessous du

locomotives, les wagons sont des­
bascules, et leurs poids servent à
vides, qui reprennent aussitôt la

exploitation.
profondément raviné par les pluies
descend rapidement le flanc de la colline argileuse
qui sert de piédestal à Lota alla : ce ne sont, des
deux côtés, que fossés profonds, sentiers de chèvres,
pentes abruptes, vasles amas de briques réfractaires
et de tuiles vernissées; l'Industrie consiste à prendre
la terre de la colline et à lu faire cuire au four, après
lui avoir préalablement donné la forme convenable.
Un chemin

Les habitants

se

livrent,

genre de fabrication

qui

sur

ne

les lieux mêmes, à

ce

nécessite, pour ainsi dire,

outillage particulier.
On arrive péniblement au sommet du monticule
où Lota alla éparpille ses maisons de bois, dominées
par le clocher de l'église, aigu comme une pointe
de paratonnerre. Les cases, en planches mal ajustées,
éparses çà et là, présentent l'aspect de la plus affreuse
misère. Approchons d'une de ces lanières : une
fumée opaque sort par l'unique ouverture, obstruée

aucun

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

DANS

d'ailleurs,

en

partie, par un
journalière

de charbon de terre:

tas

c'est la ration

139

délivrée

aux.

indigents

par l'administration des mines. Dans un coin, un
feu de houille {Iambe SUI' un sol bosselé, dont les
cavités sont

emplies

par l'eau qui filtre, goutte il.
Une femme brode un

à travers la toiture.

goutte,
jupon blanc;

des hardes sordides sont étendues

sur

vieille abandonne

sa chevelure
grise
petite fille qui se livre sur la tête de
son aïeule à de minutieuses recherches, et, comme
une amère ironie du sort, le
symbole de la science
et du progrès, sous la forme d'un fil tèlégraphique,

des

aux

ficelles;

une

mains d'une

passe devant
Comment

ce

taudis.

malheureux

peuvent-ils vivre dans
quantité d'air respirable,
est
si
déjà insulfisante,
prodigieusement viciée pal'
fumée
du
charbon
l'épaisse
qui couvre les planches
d'une poussière noire en exhalant une odeur in­
fecte? On pourrait appliquer à ces pauvres gens,
dans toute son intègrité, le tableau de la vie des pay­
sans tracé
pal' la Bruyère il y a deux siècles,
En approchant du centre de la ville, les maisons
deviennen 1 moi ns misérables; les briques rem placen 1
la terre; à l'intérieur, de petits fours il. pain de forme
ces

C'3S

horribles cabanes, où la

,

hémisphérique

se

collent

au

dehors

comme

des

verrues; les scories provenant de l'usine forment les
fondations des cabanes les pIns fastueuses; les che­

minées commencent à

géranium

montre

.des clôtures.

ses

surgir

au-dessus des toits; le

fleurs rouges entre les

planches

�140

50,000 MlLLES

Sur la route

circulent,

comme

en

Andalousie, de

traînes par des bœufs.
Des cavaliers abritent leur teint basane sous les ailes

petits chariots à roues massives,

chapeau de feulre; ils ont grand air, sous les
plis amples du poncho traditionnel; les jambes ser­
rees dans des bottes jaunes, les pieds enfoncés dans
des étriers qui couvrent toute la partie inférieure du
tibia, ils labourent les flancs ensanglantés de leurs
chevaux avec les larges molettes de leurs éperons.
Enveloppés d'un nuage de poussière, ils trottentvers
la campagne, et leur silhouelle apparaît sur le ciel,

d'un

au

bout de la montée. Involontairement, on pense à
on verrait sans
surprise ces caballeros .. le

Cervantès;
heaume

en

tête et la lance

au

poing, transpercer

des

outres et combattre des moulins.

Des

montés

enfants,

s'exercent à

SUl'

l'équitation

des porcs

au

poil hérissé,

et luttent de vitesse

entre

hommes, les bras pendants, et des femmes
courbées sous de lourds fardeaux, comme des bêtes
eux.

Des

&lt;le somme, avancent, pieds nus, dans l'argile: une
vieillesse précoce, occasionnée par l'horrible travail

auquel ils

sont

assujettis,

les

a

ruinés et usés,

comme

:[e sol de leur pays: ce sont plutôt des fantômes que
des créatures vivantes. La luLte pour la vie pousse la

'plupart

d'entre

eux

dans les entrailles de la terre:

pieds de profondeur, exposés dans
galeries l'irruption de la mer et aux ex plo­
-sions du grisou, ils pataugent dans une boue épaisse,
maintenue liquide par les suintements de la voûte et
des parois, au milieu d'une atmosphère humide et

enfouis à mille
les

à

�L'OCÉAN PACI.FIQUE.

DANS

froide, qui fait ressembler

la mine à

UI

un

la

Dans les

tombeau.
l'éclat du

puils,
lampe Davy remplace
soleil; les mineurs deviennent, comme les oiseaux
de nuit, incapahles de supporter la grande Iumière ;
quant à leurs chevaux qui, une fois descend us, ne
revoient plus le jour, ils deviennent tout à fait aveugles.
Il n'y a pas de moyen terme : les habitants de Lota
travaillent dans une caverne (la mine) ou dans un
enfer (la fonderie); et, le milieu ambiant ayant une
influence notable

sur

les êtres,

Toutefois,

n'est

ce

point

là le

hommes ont

ces

expression sinistre, l'air farouche

une

et les traits durs.

prolétaire

des

8l'èves,

tel que nous le peint rd. Roll. Ces aimables Chiliens,
livrés à des instincts sauvages et sanguinaires, vident
leurs différends par des luttes au couteau: les ca­
davres des victimes que souvent on ne retrouve pas,
roulent dans les ravins, en laissant derrière eux une
trace ensanglantée. On ne serait point étonnè de les
rencontrer

au

coin d'un

et demandant l'aumône

main et leur

arme

bois,
en

armés d'une

tenant leur

de l'autre, Les

escopette

chapeau

d'une

cavaliers, dédai­

les luttes corps à corps de ces pauvres :Jens, se
livrent des assauts en se précipitant l'un SUL' l'autre

gnant

grand galop
quelquefois par

au

de leurs montures, et le duel finit
des deux adversaires.

la mort

Voici des fenêlres ornées de rideaux blancs: Pa­

naderia alemana
une

(boulangerie allemande),

enseigne, et, plus bas: Carlos Bittner

grants allemands

ont fondé ici

Nous rencontrons

plus

loin

une

:

nous

dit

les émi­

véritable colonie.

quelques

maisons

l'Il

�50,000 l\IILLES

142

briques, genre de construction qui tend à se généra­
liser, depuis qu'on fabrique la poterie en grand sur
les lieux. Tel est le marché édifié
un

grand carré,

au

centre

duquel

en

1881
voit

on

:

c'est

bas­

un

doute, guère de
n'offre,
de
viande, des œufs
quelques quartiers
de canard, des piments rouges et des houles d'un
beurre.' blanc, semblables à des billes de billard:
les marchands discutent avec animation, en jouant
sur les danes, leur
gain de la journée.
Près de cet établissement, une route inclinée à
quarante-cinq degl'és descend à Lota bcja, dont les
cabanes jaunes, adossées aux montagnes, s'alignent.

sin,

sans eau.

Le pays

sans

ressources:

plage de sable.
misérable,
Lota,
pendant le jour, offre,
la nuit, un certain caractère : la colline d'argile se

régulièrement

devant

si

si triste

sur le ciel; l'éclat du
gaz troue, de
les
fourneaux
l'obscurité;
loin,
d'affinage,
température est portée jusqu'à 1,500', lancent

détache

loin

une

en

noir

en

où la

des éclats presque comparables à
électriques; les bau tes cheminées,
ronnées de

phares

ou

ceux

des

alignées

foyers
et

ressemblent à de

rouges panaches,
à l'éclairage monumental

cou­

grands

d'une cité de

géants.
On a, de Lota alta, une vue très-étendue : à
droite, l'immense parc Causiîio couvrant de sa ver­
dure

un

promontoire entier,

véritable oasis

au

milieu

désert de charbon, découpe sur le ciel sa sil­
houette hérissée d'arbres magnifiques. Au-dessous,
de

ce

la fonderie de cuivre vomit, par

ses

soixante chemi-

�L'OCÉAN PACIFIQUE,

DANS

nées, des
aux eaux

Lota,

torrents de gaz

délétères;

au

143

delà, le golfe

verdâtres, fermé par l'île de Sainte-Marie,
malgré son outillage immense et son nom­

breux

personnel, n'occupe qu'un point impercep­
le rivage de la vaste baie d'Arauco. La côte
tible,
sur

en

demi-cercle s'abaisse insensiblement
la

gnant

mer,

Dans le lointain

monticules

violacés, se
Araucanie dont le Chili,
Péruviens, n'a pu

qu'il

ait fondé

taires,

au

un

brumeux,

en
rega­
derrière les

cache Arance, ville de cette
si fier de ses victoires sur les

encore

asservir la

population,

bien

véritable réseau de colonies mili­

milieu dece territoire, La luite dure

depuis

siècles, puisque déjà les conquérants appelaient
les Araucaniens Ancas
c'est-à-dire rebelles, in­
trois

,

Ces

domptables,

peuplades,

autrefois soumises à des

pied à pied, en fai­
sant subir des pertes sensibles aux régiments d'Es­
pagne. Plus tard, les Chiliens s'efforcèrent d'exploi­
ter la jalousie des chefs de tribus, afin d'entraver une
action commune, espérant ainsi les réduire plus faci­

caciques,

ne

cessèrent de résister

lement.
L'Araucanie était dans cet

Périgueux,

état, quand

M, Antoine de Tounens

,

un

avoué de

arriva dans le

pays. Il montra aux indigènes la voie fatale où ils
s'étaient imprudemment engagés: (( Formez un fais­
ceau, leur

Il les

dit-il, et vous

persuada

clamer roi

sous

tant et si

le

nom

résisterez

aux

envahisseurs.»

bien, qu'on finit par le pro­
d'Orélie-Anloine 1er; mais le

nerf de la guerre lui faisait défaut, et' il vit échouer
piteusement les voyages successifs, q,)'il, ,entreprit

�144

50,000 MILLES

dans le but d'intéresser la France à la
nienne

chir,

"Une chose

:

disait-il

me

de

donne

cause

arauca­

beaucoup

à réflé­

voyages à Paris: tout
par m'appeler Sire finit tou­
cent sous.)) Malgré son in­

pendant
qui commence
jours par m'emprunter
succès, il revint plusieurs
un

individu

ses

fois

en

Amérique

et fui

même taxé officiellement d'aliéné par la cour d'ap­
pel de Santiago du Chili. Enfin, il rentra définitive­
ment

Europe

en

Il Y

a

vers

1874.

trois choses à voir à Lota: la fonderie de

cuivre, les mines de charbon et le parc Causino. Re­
descendez la colline
et

vous

remplit

en

suivant les sentiers

glissants,
qui

arrivez devant cette immense fonderie

de tourbillons de fumée la baie de Lota. Les

bâtiments de l'usine sont
surmontés de hautes

une

succession de

cheminées;

murailles noircies et voies ferrées

hangars

voit que
croisant dans

n'y

on
se

directions; des wagons vont et viennent:
emportent des blocs de cuivre; d'autres ap­

toutes les

les

uns

portent des

minerais

ou

du charbon. Sous les han­

gars, les fourneaux juxtaposés s'alignent à perte de
vue. Au-dessus de
l'alignement des fourneaux, des
trains

remplis de houille

travées de bois: ils sont

insatiable des mille
d'énormes

amas

roulent sourdement

chargés

fourneaux,

sur

des

d'assouvir
en

y

l'appétit
engloutissant

de combustible.

minerai soumis à une première calcination est
projeté dans une série d'engrenages et de cylindres
qui le concassent et le réduisent en poussière impal­
pable, laquelle, mélangée à la houille, subit des
Le

�D1NS

L'OCEAN PACIFIQUE.

1""

calcinations successives dans de hauts fourneaux. Le

métal, débarrassé

en

partie du soufre, de l'antimoine
étrangères, passe ensuite dans

et des autres matières

les fours

d'affinage.

Les ouvriers remuent la

longs ringards,

masse

liquide

à

l'aide de

et font écouler les scories noires

qui
surnagent dans une série de moules, disposés en
pente devant les foyers. Les flammes s'épanouissent
sous

la voûte de

parois

en

fours: elles viennent lécher les

ces

briques

réfractaires et la surface du métal

au
rouge blanc, la nappe liquide
éclat que l'œil ne peut soutenir. Rougis
par celte température excessive, les cyclopes se dé­
mènent devant les fournaises, et, sous l'influence

fusion. Chauffée

en

présente

d'une

un

transpiration abondante,

ils ruissellent

comme

s'ils venaient d'être retirés de l'eau.
fusions

Après plusieurs
arrive à

cède

au

successives, le métal

suffisant de

degré
coulage en
un

pureté, et l'on pro­
partie gauche du

moules. A la

fourneau, est ménagée une ouverture, fermée pen-'
dant la fusion, à l'aide de terre rèfractaire. Vers la
fin de

l'opération, l'ouvrier dégage l'orifice : le
orangé, semblable à la lave d'un volcan, se
précipite hors de la fournaise, en jetant des éclats

métal

et des

étincelles; il circule d'un moule à l'autre et
remplit lentement, un à un. Les bords se tein­
tent de bleu violet, tandis que le milieu, placé

les

dans le courant, conserve, pendant longtemps, une
belle couleur rouge. Puis, tout s'éteint, et les blocs,
retirés des moules

fumants, sont transportés dans
9

un

�146

50,000 �IlLLES

atelier spécial, où l'on fait disparaître, il coups de
hache et de marteau, les bavures et les irrégulal'ités.
A I'extrèmitè des hangars, on trouve des aillas de
de

nature, éclatants ou sombres,
veinés de bleu, de jaune et de vert, suivant los capri­
minerais

toute

chos de la naturaleza
c'est

l'expression

de la

(les caprices

du contre-maître

qui

nature)

nous

:

servait

de cicerone.

Fondée

grande usine occupe
actuellement quatre cents ouvriers, dont les salaires
varient entre cinq et dix francs. Elle est dirigée
par

un

vers

Anglais

éclairée,

1855,

fort

ne

dans la nature:

servent à faire

des

habile, et,

l'établissement

d'extension. Rien

,'lue

cette

des

cette direction

sous

de

jour en jour plus
prend
se
perd dans l'usine, pas plus
les scories découpées en cubes

dalles,

des moellons et même

tard enfermeront entre elles

jetées, qui plus
port. A chaque instant,

véritable

chargés de scories encore
rapidement et vont déverser leur
ment

un

des wagons pesam­
brûlantes passent
contenu dans la

mer, que l'usine envahit peu à peu. C'est, d'ailleurs,
le seul moyen qu'ait l'établissement de s'agrandlr :

adossé à
il

ne

montagne et resserré dans une presqu'île,
peut que s'avancer au milieu de l'Océan, et il
une

profite de la
il cet égard.

tolérance que le

gouvernement lui laisse

La fonderie marche nuit et jour: il
année douze millions de

en

kilogrammes

sort

chaque

de cuivre il

peu près pur. Ce métal vaut, ail Chili, 18 à 19 pesos
les 46 kilogrammes, soit 1 fr. 95 il 2 fr. 35 le kilo-

�D.\NS

L'OCÉ.\N P,�CIFIQUE.

141

gramme, Toutefois, ces prix sont soumis à des fluc­
tuations considérables. Si l'on considère que cent
tonnes de minerai brut

en

donnent

cinq

de cuivre,

contenant environ 99 p. 100 de métal pur, on p�lU]'ra
se faire une idée de la
quantité de minerai apportée

annuellement à l'usine par les bâtiments
le prennent comme fret au nord du Chili

:

ceux-ci

(surtout à

du charbon.

et ils

CaIdera),
remportent
Un Anglais, venons-nous de dire, dirige la fon­
derie i nous pouvons ajouter que les sujets de
Sa Majesté Britannique sont fort en faveur sur toute
la côte.

Cette nation envahissante

se

retrouve

les

dans les

partout

:

tou­

régions
plus éloignées, l'Anglais,
jours impassible, pullule et foisonne, s'établissant
ici, offrant là des conditions de fret plus avantageuses
que les autres, prenant au sérieux son rôle de facteur
des mers, continuant à prouver que le temps, c'est de

promenant le pavillon de l'Angleterre SUl'
les côtes les plus désertes. Pourtant, les Allemands
leur font, au Chili, une redoutable concurrence: ils

l'argent,

et

occupent de nombreux emplois

dans les maisons de

commerce; ils ont fondé à Valdivia une brasserie,
d'où ils inondent la côte de leurs produits; ils s'éta­

blissent à Lota; ils font de la banque et du négoce
Valpal'aiso, et finiront par étendre un vaste réseau
pangel'mailique sur le territoire qui s'allonge entre

à

la Corùillère des Andes et la mer, des
aux
pampas de la Patagonie.

sources

de

l'Amazone
,

Les mines de houille de Lota couvrent de leurs

�50,000 MILL E S

148

veines

une

immense

commencée dès

1841,

étendue,

et leur

exploitation,
agrandie,

s'est successivement

depuis l'accident arrivé, à la fin de 1881, aux
aisements houillers de Coronel : ces derniers se pro­
longeaient sous la mer à une grande dislance, et,
subitement, les galeries furent envahies par les eaux.
Dès 1869, don Louis Causiiio, véritable nabab, était
seul propriétaire de tout-s ces mines; madame veuve
Causiiio les possède aujourd'hui.
On compte aux. environs de Lota six puits de
diverse importance : Lota, Chambique, Alberto,
surtout

Lotilla, San Carlos et Arturo. Le charbon yest exploité
sur trois couches de Om,60, om,80 et 1 m,20,
séparées
par des assises d'argile que l'on emploie à la fabrica­
tion des briques réfractaires. Un chemin de fer avec

embranchements sur; les différents puits fait un va­
et-vient continuel, de telle sorte qu'on enlève immé­
diatement le charbon extrait. Ces six mines

huit

sent par

tonnes de houille

jour
personnel de deux mille ouvriers. Près
l'abondance du combustible, certaines

sont

développées:

cents

des

produi­
avec

un

puits,

vu

industries

se

celle du verre, de la fonte des mi­

nerais, de la poterie.
Pour

se

tunnel de

rendre

aux

mines,

on

à six cents mètres

franchit d'abord
mène

un

qui
puits
cinq
Lotilla, l'un des moins importants. De petits wa­
gonnets descendus dans le puits d'extraction sont
remontés à l'aide de chaînes sans fin, mues par une
aux

de

machine à vapeur: leur contenu se déverse dans de
.grands wagons, traînés ensuite directement au wharf.

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

DANS

Il

règne

alentours

aux

des ateliers de

remarquable

une

réparation

149

entretiennent le

activité:

matériel;

scierie à vapeur nouvellement

une

struit des
morceaux

traverses, façonne
de bois

des

utilisés

cubiques,

espaces environnants. La
saurait avoir rien de

organisée con­
planches et taille des

vue

de

au

pavage des

cette activité

ne

le calme

apporté
spectateur par le travail des champs: il semble
que la vie du laboureur soit plus facile et plus douce;

sur

commun avec

le

il semble que l'homme placé au centre d'un vaste
horizon soit plus heureux que l'esclave de l'indus­

trie,

cette trisle

catégorie

créée par les besoins

impé­

rieux de la vie moderne.

A

la

partir de Lotil1a,

fonce dans

une

vallée

ligne du chemin de fer s'en­
verdoyante, également par­

semée d'établissements industriels. On y trouve une
usine qui fournit du gaz aux ateliers, aux fonderies

plus loin, deux autres mines
de charbon,
fabrique d etuiles, une verrerie. Sur
l'étroit remblai qui porte les rails, des petites filles à
la peau colorée, vêtues de haillons et chargées de
paniers, viennent de porter des vivres à la mine;
et

parc Causiîio

au

;

une

des chevaux

errent

en

liberté

des trains de charbon roulent

dans

en

les taillis;

faisant trembler

le sol.
Le vallon de Lotilla est

inculte, l'homme ayant

négligé la charrue pour prendre le pic: des buissons
de fusain envahissent les pentes; l'avoine sauvage,
le genêt d'Espagne, les fougères, croissent à l'ombre
des

grands

frênes

et

des

boldus

aux

branches

�50,000

150
noueuses

et

détachent

sur

�I 1 L LE S

De

tourmentées.

le fond

jeunes eucalyptus
feuillage gris
roses. Les
géants du

sombre

leur

d'argent, parsemé de taches
règne végétal naissent, vivent et meurent sans être
inquiétés; personne ne prend le soin d'abattre les
arbres morts

combustible

et à demi déracinés: le

extrait de la mine coûte moins de

peine

et donne

plus de chaleur. Enfin, renversés pal" le vent, ils
étouffent (lans leurs bras puissants la jeune végéta­
tion

pousse à leur

qui

pied.
plaies:

rain est couvert de

De loin
on

afin de chercher de

trailles,
jeter les bases

en

loin, le

ter­

fouillé les

en­

en

a

filons

nouveaux

ou

de

de nouvelles usines.

Un second tunnel s'ouvre béant

sous

la colline de

Lota alta j

l'espace réservé des deux côtés de la voie
plus suffisant pour permetlre à un homme
de n'être point tamponné, et encore faut-il avoir le
soin de s'effacer soigneusement contre les parois.
Nous étions engagés depuis quelques instants sous
la voûte obscure et creusée en demi-cercle: déjà
l'on n'aperçoit plus les extrémités; dans une nuit
complète, on se maintient avec peine en bonne
est tout

route

au

en

suivant

rail;

un

ébranle les échos:

un

tout à coup,

train roule

sur

vient-il? s'avance-t-il à notre rencontre
dans le même
110US

le

la voie. D'où
ou

marche-t-il

que nous? A tout hasard, nous
vers l'entrée, fort
perplexes, mais

jeter vivement à droite, dans
danger dirigerait vers nous. C'est avec
satisfaction marquée que nous revîmes la lumière

cas

une

bruit sourd

sens

précipitons

hien décidés à

un

où le

nous

se

�DANS

du

L'OCÉAN PACIFIQUE.

jour: quelques secondes plus tard,

une

151

locomo­

tive débouchait à toute vitesse.

Après ce passage difficile, on rencontre un autre
puits de mine percé au bord de la mer. Du rivage,
on
distingue, dans le lointain, l'anse de Coronel,
plantée de hautes cheminées: Coronel, comme Lota,
n'est qu'une immense usine.
Voici la verrerie, établissement organisé au com­
mencement de 1882; celte industrie a de grandes
chances de réussite:

l'Amérique

du

Sud,

les articles les

sur

toute la côte occidentale de

la verrerie vient

d'Europe;

aussi

genre y sont-ils
voit stationner des

plus
Auprès de l'usine, on
hommes à barbe blonde, aux couleurs rosées, munis
de lunettes bleues et coiffés de casquettes: ce sont
des Allemands, établis ici, comme leurs compatriotes,
communs

fort chers.

en ce

à Valdivia.

Plus

loin, le puits de Chambique,

considérables de la

l'un des

plus

partie de
peut-être par être

région, projette

une

galeries sous la met'; il finira
englouti, comme les mines de Coronel.
Nous voici au pied de la colline abrupte, couronnée
par les maisons de Lota alla: des sentiers grimpent
en
zigzag sur la terre jaunâtre; à droite et à gauche,
un
peu d'herbe et des cupressinées à gros troncs.
ses

Enfin,

nous

arrivons

au

sommet;

un

dernier

il faut franchir d es détritus de toute sorte,

os

effort,
rongés,

chaussures hors de service, morceaux de fer-blanc
rouillé, véritahle barrière, capable de faire tressaillir
d'aise les inti uslriels de la

rue

Mou{fetard.

�152

50,000

III1LLES

On entre dans le parc Causiiio pal' une large allée
bordée d'iris, de violettes, de géraniums, et sablée
de coquillages brisés.
Un château d'eau s'élève

au

milieu des massifs de­

Bengale, sur une éminence, d'où l'on
aperçoit
grands arbres de la vallée de Lotilla. Ce
réservoir emmagasine le précieux liquide qui, par
rosiers du

les

des

tuyaux innombrables, porte

la fécondité dans tous

les coins du parc: c'est le cœur de la
partent les artères qui entretiennent
verdure et des fleurs de toute

plus ingrat qui

propriété

espèce,

d'où

éternelle

une
sur

le sol le

soit au monde.

Un dédale d'allées ombreuses conduit à

un

chalet

de bois

découpé, habitation du jardinier. Devant cette
empruntée à la Suisse républicaine, une
sorte de jardin chinois rappelle les tracés et les pro­
ductions analogues, ornements des jardins impériaux
de Péking : des arbustes courbés comme des cors de
chasse sont soigneusement taillés à l'alignement, des
fougères, des plantes grasses, prennent racine dans
de gros troncs d'arbres. Les plates-bandes sont limi­
tées par des cornes de bœuf posées à plat et en crois­
sant. Des os monumentaux provenant de l'épine dor­
sale d'un cétacé occupent les angles du jardin. Des
construction

dindons font la

roue

dans les allées; des paons

couleurs changeantes se
et des

promènent majestueusement,

pintades s'enfuient de

La maison de

maître,

tous les massifs.

assise

au

sommet d'un

d'où l'on découvre la vaste baie de

point

en

rapport

avec

aux

l'importance

Coronel,

de la

cap
n'est

propriété:

�DANS
sur

la

L'OCÉAN PACIFIQUE.

de

façade percée

153

quatre fenêtres,

une

cage

saillie, couronnée de créneaux, forme
trois des côtés d'un prisme hexagonal; le toit est sur­
d'escalier

en

monté de deux

pignons de taille très-différente, ter­
aiguës. Deux chiens en fonte

minés par des flèches
du val d'Osne gardent

deux lions de même

l'entrée;

reposent auprès
ajustées.
l'habitation, s'étend

provenance

du perron,

sur

des

mal

planches
Devant

grand jardin,

un

habi­

lement diversifié par de superbes touffes d'agaves: à
gauche, un bassin de ciment avec ponts chinois et

kiosque

du même

canards. A

style,

droite,

on

de

à

l'usage

descend

des cygnes et des

cinquante marches,
un
pont sus­

et l'on arrive à

vingt pieds,
miniature, portant ces mots : Laber omnia
vinât; devise chère, sans doute, au maître de céans,
qui dut son immense fortune uniquement au

larges
pendu

en

travail.
Ce

pont rejoint les deux

versants d'un étroit vallon

où fleurissent l'iris et les arums, à l'ombre des arau­
carias. Au sommet de la vallée, dans un massif de
et de

fougères, se dissimule à demi une grotte
rocaille, remplie de stalactites en ciment de Port­
land, fabriquées avec un soin ex trëme et une habileté

yuccas
de

consommée. "Défense de toucher

»

,

dit

un

écriteau,

et la recommandation n'est pas inutile: tout est d'une
fragilité, Jans cette grotte! une table incrustée de

occupe le milieu du rèduit ; on s'assied
des vertèbres de baleine; un petit ruisseau

coquillages
sur

s'échappe

entre des

pierres

taillées

en

biseau, forme
9.

�50,000 �llLLES

J54

apte

gazouiller les eaux, et serpente dans le
pont suspendu, entre une double rangée de

à faire

vallon du
statuettes

en

fonte, parmi les

arums, dont les feuilles

luisantes et les cornets blancs
sur

le vert foncé des

détachent vivement

se

pelouses.

Décidément, ce parc où l'artifice joue un rôle si
important recèle trop de produits du val d'Osne et
de la fonderie Durenne

;

on

voit

émerger

des bos­

chasseresse, l'Hercule Farnèse, la bai­
gneuse de Pradier, l'enfant à l'épine, des faunes, des
naïades, des statues sans nom et sans classification,
des figures mystérieusement symboliques. On trouve
de jolies choses à côté de productions d'un goût dou­
teux ; sous le pont suspendu, un énorme serpent
quets

.gris
sur

la Diane

de fer, la tête noire et les yeux rouges, rampe
herbes; des artichauts et des navets poussent

les

tranquillement à côté du dernier Araucanien / un
jardin potager démocratique s'étale sans vergogne
à côté d'aristocratiques plates-bandes ornées de
plantes rares.
On dirait que l'artiste chargé de la composition
du parc dut

trop

souvent faire des concessions à

et mercantile. Cette

un

goût déplorable
de parcourir sera jugée comme vraiment
belle, quand les productions de l'art se pèseront au
poids de l'or, quand on admettra comme un axiome
qu'une chose est d'autant plus admirable qu'elle a
coûté plus cher; ceci n'est encore vrai que dans une
partie

que

nous

venons

certaine

mesure.

Non loin d'un

pavillon alaériell

revêtu d'éclatantes

�DANS

couleurs,
en

]\1.

au

L'OCÉAN l',HIFIQUE.

milieu d'un

bronze du dernier

Plaza,

en

bosquet,

se

Aroucanien,

1869. Arrêtons-nous

:

155

dresse la statue
exécutée par
l'œuvre vaut la

part quelques sail1ies de
muscles, peut-être exagérées. Le guerrierarauca­
ni en a déposé sa massue et bande un arc avec effort,
en choisissant, au loin, l'ennemi
qu'il va frapper.
muscles
sont
et
son
Tous ses
tendus,
regard exprime
une haine inassouvissable; on sent
que l'Araucanien
ne veut faire aucun quartier: l'ennemi est-il
Espagnol
ou Chilien?
peu importe; il les déteste autant l'un

peine

d'être examinée, à

que l'autre: l'ennemi, c'est l'envahisseur de l'Arau­
canie, celui qui veut lui ravir ses solitudes et sa

liberté.

petit Robinson carré, surplombant la mer à une
grande hauteur, est littéralement suspendu dans le
vide, A cent pieds de profondeur, les vagues tourbil­
lonnent tumultueusement entre d'énormes quartiers
de roches, qu'elles désagrègent peu à peu. Le pro­
montoire est attaqué par la base, et la mer, continuant
son travail, finira
par engloutir dans son sein le cap
Un

lui-même el l'œuvre des hommes.
Le versant

qui regarde

Lota est, à

mon

sens, le

plus beau. D'abord, on y rencontre beaucoup moins
d'œuvres d'urt, et les points de vue grandioses, habi­
lement

ménagés, y sout d'une variètè extraordinaire.
On y peut dire que le décor change à chaque pas: ce
sont de grandes lignes, de lointaines perspectives, des
arbres gigantesques, une nature presque vierge, for­
mant des tableaux à plans savamment étagés, où le

�156

50,000 .MILLES DANS

travail de l'homme

Quelques-uns

des

L'OCÉAN PACIFIQUE.

disparaît

presque entièrement.
boldus penchés sur le

grands
menaçaient de tomber dé6nitivement et, par
leur chute, de déformer les groupes auxquels ils
appartenaient. C'est à grand'peine qu'on a maintenu
ces colosses à l'aide de cordes de fer, et cette fantaisie
de nabab n'a pas coûté moins de 7,000 piastres, soit
35,000 francs, en chiffres ronds. De temps à autre, on
aperçoit, par une échappée, l'énorme colline stérile
de Lota alta : il y a vingt ans, le magnifique parc
Causiiio n'était pas autre chose, Quel contraste! on
dirait que, d'un coup de baguette magique, une fée.
versant

bienfaisante
de

a

végétation,

fait sortir de terre

ce

splendide

amas.

�LES

UNE

PÉRUVIENS

ANCIENS ET MODERNES.

HACIENDA ACTUELLE.

-

Depuis quelques années,

on

l'histoire de l'art inca. Et la

peine qu'on s'y

intéresse:

NÉCROPOLE

UNE

un

DES

INCAS.

cherche à reconstituer

question

grand

vaut bien la

nombre = d'éru­

lui-même, considèrent
la civilisation de l'ancien empire péruvien comme
plus avancée que celle des Aztèques. D'ailleurs. on
observe de tels rapprochements entre les productions
artistiques des Incas etceIIes d'autres nations de notre
planète, que cette histoire est de nature à jeter un
nouveau jour sur la période
antéhistorique. Ne fût-ce
qu'à ce titre, elle mérite l'attention du monde savant.
Loin de nous la pretention de chercher à résoudre
l'importante question que soulève cette étude. Le
hasard a permis à un touriste inexpérimenté de vi­
dits, le

siter le

consciencieux Prescott

Sud-Amérique

chiliennes sonnaient le
raconte ses

impressions.

des Indiens de la
fait preuve

en

au

moment où les

du Pérou;
En voyant l'état

glas

ce

églises
touriste

d'abjection

Cordillère, le courage dont

défendant

naient pas, le soin

avec

une cause

lequel

qu'ils

ne

'ils ont

compre­

ils enfouissent leur

�50,000 MILLES

108

argent pour le livrer aux Incas lorsque ceux-ci
viendront, il s'est demandé ce qu'étaient leurs
cêtres; il signale les rapprochements qui
et rien de

re­
an­

l'ontfrappé,

plus.

Deux faits caractérisent le mouvement

artistique
parlions : l'exposition d'antiquités pé­
ruviennes qui figure au Musée ethnographique du
Trocadéro, et la collection récemment acquise par le
Musée de Berlin. Cette dernière comprend deux mille
objets réunis par le docteur José Macedo, l'un des
plus perspicaces et des plus heureux parmi les
hommes de science qui prêtent l'appui de leur auto­

dont

nous

rité à cette

œuvre

médecin

en

le Pérou

en

de restitution.

chercheur sincère, ancien
chef de l'armée péruvienne, il a parcouru

Travailleur

infatigable,

tous sens,

les

sources

livien du
sors; il

organisant partout

des recher­

franchi les Andes, il a exploré
de l'Amazone, il a visité le territoire bo­

ches minutieuses. Il

a

Grand-Chaco, ce mystérieux pays des tré­
Potosi, le Cerro de Pasco; où n'est-il

a vu

point allé?

Il

a

fait

un

voyage à Amsterdam pour

étudier Rembrandt chez

lui;

il connaît la

France,

l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne, la Belgique, la Hol­
lande. Voir beaucoup ne suffit point, objectera-t-on,
il faut beaucoup retenir; le docteur est doué d'une
mémoire prodigieuse: "Cet homme est une mine
11

me

,

disait-on.

Pal'

sa

situation et

ses

aptitudes

était fatalement destiné à réunir la

lection

d'antiquités péruviennes.

un

tel homme

plus

helle col­

Enfant de la cité

�DANS

impériale
dienne,

L'OCÉAN PACIFIQUE.

159

de Cuzco, berceau de la civilisation in.

il montre

joie; le dirai-je?
orgueil.
promoteurs de la
céramique comparée, il a groupé les huacos du
Pérou à côté des vases étrusques, des hiéroglyphes
égyptiens, des statuettes grecques, des poteries de
Pompéi. On admire dans ses vitrines des vases péru­
viens de toutes les formes, des idoles en or rappe­
lant beaucoup le style égyptien par la roideur
hiératique, des étoffes d'une richesse de ·tons ini­
mitable, des ornements, des bijoux.
Interrogeons ces idoles muettes; ces formes, ces
ornements nous sont familiers; les Égyptiens, les
Grecs, en ont déjà légué les formules. On sait que la
sculpture des Pharaons, comme leur architecture, se
distingue par la rigidité des formes, reflet de l'im­
muabilité du dogme religieux. A cette époque, on
réduisait les personnages à des types généraux et
consacrés, à des formules, comme nous le disions
tout à l'heure: les statues, les ruines des palais et
des temples du Pérou présentent le même caractère.
En second lieu, certaines poteries offrent des orne­
avec

ses

trésors

avec

Fervent émule des

expliquer cette identité de
lignes, d'esprit, d'ornements, qui frappe tout d'abord?
Les antiquités recueillies dans la ville péruvienne
de Recuay forment une classe à part, autant par leur
perfection que par les différences profondes qni les
séparent des autres. Il est probable que les auteurs
ments grecs;

de

derniers ouvrages n'entrèrent point en rapport
les tribus voisines. Du reste, sous le gouverne-

ces

avec

comment

�160

50,000 MILLES

ment

théocratique
choisir

des Incas,

un

jeune

naître,

comme

en

homme

dehors du district

épouse
pouvait
quel il appartenait, de sorte que les
juxtaposées vivaient sans se mélanger
une

ne
au­

diverses tribus
et

sans se con­

les coucbes sociales vivent à diffé­

gouffres de l'Océan. Toute­
fois, en raison du caractère original des produits de
Recuay, un éminent archéologue a émis l'opinion que
ce
pays formait dans l'empire une enclave indépen­

rentes hauteurs dans les

dante. Un tel avis semble difficile à admettre

en

pré­

de l'ardeur montrée par les Incas pour élargir
le territoire soumis à leur autorité, afin d'implanter le

sence

culte dn

sa-n sur

des espaces de plus en plus vastes.
soit, les traditions restent muettes sur
Quoi qu'il
ce point; et, d'ailleurs,
qui se préoccupa sérieuse­
au
ment de l'histoire,
moment de la conquête? On
en

lorsque tout fut détruit ou pillé. In­
différend, je remarque simple­
ment que la poterie des Indiens de Recuay rappelle
la céramique étrusque; c'est de l'argile blanchâtre,
ornée de dessins noirs et rouges où prédominent les
dragons et les serpents. Attribuera-t-on au simple
hasard de si étranges coïncidences?

n'y songea
capable de

que

trancher le

1

Sur l'avis du docteur

Macedo, j'entrepris le pèle­

d' Ancon, a6n de visiter les ruines d'une ville

rinage
péruvienne

et

son

commentaire, la nécropole. Quel

intérêt n'offre pas l'étude des lieux où

s'éteignit

une

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

DANS

civilisation dont les

objets

éléments 1 On considère

recueillis

représentent

doute

sans

161

les

moins de

avec

peine les huacos, les bracelets, les idoles, étiquetés,
rangés, classés, nettoyés, fourbis; mais, ici, le cadre
manque, et si l'on saisit les traits généraux, l'examen
demeure incomplet.
La vue des chëroubs assyriens fait naître le désir
de visiter les

ruines de

Babylone, les moulages
d'Angkor-Tom m'ont inspiré le
d'ângkor-Wat
désir de connaître les pagodes ruinées des Khmers,
l'examen des poteries péruviennes m'a engagé à par­
et

courir

un

coin du théâtre de l'activité des Incas. Une

telle excursion

présentait un double attrait

:

de fer de Lima à Ancon suit

une

d'haciendas�

de visiter

et

je

proposais

me

établissements. L'industrie sucrière

le chemin

vallée

ne

peuplée

un

de

ces

cesse

de

se

développer ici; peu à peu, les Péruviens préfèrent
à l'aléa des mines la sûreté de l'agriculture sous
en

cela les traces des

Les vallées du Pérou sont d'une

incroyable richesse,

toutes

ses

formes: ils suivent

peuplades qu'ils
et la verdure
avec

anéantirent.

qui

les

signale

les contre-forts de la

siècles,

ne

faut bien

cessent de

étrangement
Cordillère, qui, depuis des

dénuder à leur

se

soit

contraste

profit.

Et il

car, à l'heure où

nous

qu'il
lignes, l'agriculteur
en

ainsi;

du

écrivons

ces

emploie

des méthodes notoirement

mode défectueux des

bras,

accroissent

tions. Les

Sud-Amérique
imparfaites; le

le manque de
les difficultés des ex ploita­

communications,

encore

travailleurs,

Chinois pour la

plupart,

ma-

�50,000 i\lI LL E S

162

esprit de cohésion par des exigences,
révoltes,
grèves, et même par l'abandon en

nifestent leur

des

des

masse

des usines.

Néanmoins,

la terre

infatigable

produit
malgré l'instabilllè des choses,
les
révolutions,
malgré
malgré les amendes arbitrai­
sans

res,

malgré

cesse;

les

pillages organisés des brigands, l'heu­

haciendado

gorgé d'or ne peut, du belvédère
qui couronne son habitation, apercevoir sur la plaine
toujours verdoyante les limites de ses domaines.
reux

Ynfantas est l'une des
environs de la

plus

belles haciendas des

sur la
capitale.
ligne d'Ancon,
l'accès en est facile et rapide; son outillage, l'étendue
de ses plantations, lui marquent la première place.
Un matin du mois de janvier, c'est-à-dire en plein
été (nous sommes dans l'hémisphère austral), un train
spécial nous conduisait à toute vapeur hors de Lima.
La voie court sur un remblai de pierre et de boue,
sans clôture ni
gardien, et comme les bœufs, les che­
les
vaux,
charrettes, traversent à chaque instant les

Située

rails, il faut sans cesse ralentir la marche et même
stopper, afin d'éviter les accidents. Au milieu d'un
nuage de poussière, nous traversons d'abord le lit
dans lequel coulait le Rimac, avant que ses eaux
fussent détournées par un tremblement de terre. Des
amas

de

galets ronds,

tées par. le courant,

les

des

masses

comme

rocheuses

les blocs

transpor­
erratiques par

glaciers, font songer à la plaine de la Crau. A la
derniers contre-forts des Andf'�, l'otis, sa­

base des

blonneux, ravinés, des

convois de mules el de lamas

circulent à la file indienne.

Depuis la

3uerre du Pa ci-

�PONT

DE

LAS VERRUGAS

(Chemin

de fer de Lima à la

Oroya):

�DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE.

le chemin de fer de la

fique,

16a

1

Oroya est sans
remplacent la locomotive,

cesse

coupé; les

caravanes

commerce

du versant oriental vient déboucher dans

celte vallée. On met
aux

quinze jours

mines du Cerro de

Pasco,

pour aller de

sou­

désolent

pillards qui
peine, une caravane
attaquée à cet endroit

de barres
et le

Lima

et les convois sont

vent arrêtés par les bandes de
ces
parages. Il y a deux mois à

chargée

et le

d'argent fut
personnel massacré

par les voleurs. Mais
:lans leur aimable besogne, ne

même,
ceux-ci, troublés

purent emporter qu'une faible partie du butin et
regagnèrent précipitamment les montagnes. L'auto­
rité chilienne, qui jouait ici le rôle de Thésée, en
purgeant le territoire de ces hôtes incommodes, mit
des cavaliers
retrouvées

en

sur

cernés dans les

campagne; les barres d'argent furent
le théâtre du crime, et les brigands,

montagnes,

tombèrent

sous une

grêle

de balles.
Bientôt la

tagnes,
la

se

canne

à

sucre.

à travers les
vant

plaine,

colore

en

fermée

jaune

La locomotive

cultures; puis

Yrifantas.

au

Un

grand

loin par les

mon­

vert: c'est le domaine de
avance

à toute vitesse

soudain elle s'arrête de­
mur

blanc

percé

d'une

porte grillée, un fouillis de verdure, les clochetons
de l'habitation, la cheminée de la sucrerie, les ace­

quias ou canaux cimentés, distributeurs des eaux
d'arrosage, c'est tout ce qu'on voit de l'exlérieur.
1

Ce chemin de

met des

Andes,

relier Lima

aux

fer,

le

plus

élevé du

à l'altitude de
mines

d'argcnt

monde,

atteindra le

5,000 mètres; il
du Cerro de Pasco.

som­

est destiné à

�50.000 MILLES

164

Au centre d'un parc se dresse la maison de maitre,
pourvue d'un ètage (chose rare ici) et aussi confor­

table que peut le rêver I'haciendado le plus délicat.
Suivant la mode péruvienne, la façade multicolore

moulures, d'arahesques, de verrote­
ries,
peintes. l'ne forte grille entoure le
rez-de-chaussée snrélevé; des fusils Winchester, à
rèpètition, rayonnent dans les panoplies: il faut, en
effet, que l'habitation isolée puisse se transformer
est

chargée

de

de colonnes

forteresse pour repousser les attaques
des maraudeurs. Mille petits ruisseaux glissent le

subitement

long

des allées

tempérés
ride.

en

ombreuses; les arbustes des pays

croissent à côté des

de la

géants

Les moineaux sautillent

zone

tor­

gravier; les
merles sifflent dans les massifs; les oiseaux-mouches,
les colibris papillonnent autour des jasmins.
L'usine à sucre comprend plusieurs bâtiments sé­
parés par des intervalles suffisants pour qu'un in­
cendie ne puisse dévorer en quelques heures l'œuvre
de vingt années. Entrons dans la fabrique propre­
ment dite : la canne, broyée entre des laminoirs,
laisse écouler le jus qui passe dans une série de
chaudières où il se concentre de plus en plus. Quand
il arrive à la consistance sirupeuse, on le déverse
dans des cristallisoirs où il

nâtres;

on

fait

se

duit de la mélasse

le

solidifie

égoutter la partie

obtient la cassonade. Il

sur

en masses

incristallisable,
de débarrasser

s'agit
interposée entre

ses

et

ce

bru­

l'on

pro­

cristaux: c'est

l'affaire des turbines animées d'un vif mouvement de

rotation, mille

à douze cents tours par minute. Les

�L'OCÉ

D.'I.NS

AN

165

PACIFIQUE.

s'échappent par les interstices
métallique, et il ne reste dans la turbine
le
sucre
en
que
petits cristaux, immédiatement livrable

parties

semifluentes

d'une toile

à la consommation. De telle sorte que, à l'entrée de

l'usine,

on

presse les

à l'autre

jus;

bout,

cannes

met

on

en

pour

en

sacs

le

exprimer le
produit

défi­

nitif.
Au

Pérou, la

quatre
pleine maturité en vingt ou
vingt-deux mois, et rapporte alors près de dix mille
kilogrammes de sucre par hectare 1. Ajoutons que le
sucre
d'origine péruvienne fait prime sur le marché
régulateur de l'Europe, celui de Liverpool. En outre,
les cannes d'Ynfantas, très-grosses et hautes de 2m,50
à trois mètres, ont reçu, à l'Exposition universelle,
coupes; elle atteint

_

donne souvent trois et

canne

une

sa

médaille d'or.

Non loin de l'usine s'élèvent la

rhumerie, les ate­
liers de charpentage, les forges, le gazomètre, en
sorte que l'hacienda peut se suffire à elle-même, sans
avoir recours aux ouvriers de Lima, dont les prix
excessifs grèveraient en pure perte l'exploitation. Du
côté opposé, les écuries, les basses-cours, les bureaux
et le quartier des Chinois, carré de cent mètres de
côté, limité par des murs hauts de cinq à six métres.
On y retrouve le fils du Céleste Empire, tel qu'on
l'observe à
des

Hong-kong

étrangers,

sans se

de leurs usages
1

Aux

sucre ne

Antilles,
donne

et à

Canton,

mêler à eux,

(jusqu'à

ce

où cette culture

guère plus

vivant
sans

au

rien

que, brûlant
se

fait

en

de 3,000 kilos de

prendre
ses

grand,
sucre

contact

la

vais-

canne

à

par hectare.

�50,000 �IILLES

166

seaux, il ait résolu de

Le corral est

rempli

plus

ne

de

nois s'entassent, suivant

retourner

petites cabanes

l'usage.

Des

en

Chine).

où les Chi­

poules,

des

ca­

nards, des porcs, errent au milieu des flaques d'eau
el des cuisines en plein vent; de hideux chiffons se
balancent sur des ficelles; des poissons enfilés comme
les

grains

leil,

une

d'un

chapelet répandent,

en

séchant

odeur iutolèrable. A l'entrée du

cube de terre

au so­

corral,

un

le

représente
temple bouddhique: çà
Iii, des bois sculptés attendent leur utilisation; les
pièces dont l'assemblage constituera l'autel, gisent
en désordre; deux fils du Ciel enluminent un Bouddha
et

pansu. En gens pratiques, les ouvriers prélèvent sur
le jeu les dépenses occasionnées par l'organisation de
la

pagode, en ayan t soin de n'assembler les différentes
pièces qu'au fur et à mesure des fonds disponibles.
Tel est le village où végètent les deux cents Chinois
auxquels on confie la culture, la récolte des cannes,
la succession des opérations qui constitue l'industrie
sucrière. Chaque ouvrier reçoit six soleils-papier
(1 fr. 80) par jour, plus une ration de riz.
On ne considère plus que comme objets de curio­
sité les tours crénelées debout aux quatre angles
du

corral.

aisément les

dont

on

Jadis, elles permettaient de réduire
révoltes; car les mauvais traitements

accablait les coolies déterminaient

de formidables
seur,

on

chaient

explosions.

fermait les

une

grêle

de

Au

portes,

parmi eux
premier signe précur­

et les meurtrières

projectiles jusqu'à

rebelles demandassent

gràce,

en

ce

livrant des

cra­

que les

otages.

�.

D A ru S

L 0 C

Le feu cessait, ct ]a

inexorable,

suivait

Placé entre
du

ces

[�

1\ N

P 1\ C 1 F 1

qu'il

167

justice seigneuriale,

aucunement

brigands

(lU 'une existence
à la vie de sybarite

comparable
aujourd'hui. LE'S hacieudas qui,

mène

froide et

son cours.

ennemis de l'intérieur et les

dehors, l'haciendado n'avait

précaire,

QUE.

à l'heure

actuelle, jouissent fi 'un calme relatif, furent vivement
molestées, pendant la rruerre du Pacifique. Pas plus
que les citadins de Lima, les biens fonciers n'étaient
: Ynfantas a
payé, en une seule fois,

à l'abri du cupo

deux mille

soleils-arqent,

huit mille francs environ.

hacienda était taxée, le propriétaire
quand
avait tout avantage à s'exécuter de bonne grâce; car
Et

une

le moindre atermoiement recevait

une

répression

immédiate. Les Chiliens détruisaient les machines à

l'aide de la
taire

dynamite, ou ils expédiaient au retarda­
quelques centaines de cavaliers qui foulaient les

terrains et faisaient brouter à leurs bêtes indistincte­
ment les

plants

Introduits

au

de

café, le

Pérou

maïs

ou

depuis 1850,

la

canne

à

sucre.

les Chinois furent

d'abord

employés à l'extraction du guano, ce qui
équivalait à une condamnation aux travaux forcés.
Aujourd'hui, tout au moins près des villes, la situa­
lion de

infortunés s'est améliorée

ces

commandeur n'existe qu'à l'état

:

le fouet du

Iégendaire :

les coolies

figm'ent plus à côté des taureaux et des porcs, dans
les inventaires de propriétés à vendre; ils travaillent
ne

souvent à la

tâche,

et leur salaire

se

règle d'après

l'offre et la demande. Dans les conseils de

question

de

l'immigration asiatique

l'État,

revient de

la

temps

�168

50,00a MILLES

à autre à l'ordre du

jour, question

vitale pour le

Pérou, puisque le manque de bras fut toujours le

principal
et de

obstacle

au

développement de l'agriculture
préoccupation légitime vient

l'industrie. Cette

de recevoir satisfaction. Par décret du 31

janvier 1884,

général Iglesias, qui présidait aux destinées de la
République, a réorganisé le service de l'émigration.
le

Ce document crée

nomme

un

agent

agence chinoise à Lima; il
officiel péruvien à Hong-kong et à

Macao; il accorde

une

aux

Chinois certaines

seront-elles observées?

garantles

:

prescriptions
propriété d'Ynfantas appartient à l'ex-chef d'é­
tat-major du commandant des forces péruviennes
pendant la dernière guerre. Elle est gérée par un
naturaliste français, ancien professeur à la Faculté de
Lima, ex-directeur du Jardin botanique de la capitale
péruvienne. Aidé par ses études spéciales, le gérant
défriche de nouveaux terrains, afin d'étendre les plan­
tations. Une fois les deux cent cinquante hectares en
plein rapport, on pourra facilement échelonner les
récoltes et supprimer les chômages; l'usine produira
alors quarante mille quintaux de sucre par an, soit
environ quatre cent mille francs de bénéfice net.
Mais pendant la durée des hostilités, il ne fallait point
songer à augmenter le nombre des bœufs sous peine
de voir, à bref délai, ces ruminants transformés en
biftecks par les belligérants. L'usine en possède
actuellement cinquante paires; c'est là un maximum
pour le personnel dont elle dispose. Malheureuse­
ment, l'industrie du sucre subit une crise redoutable;

ces

La

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

DANS

l'invasion des

à

:

une

La racine l'emportera-t-elle

L'exportation
au

baisse considérable

SUl'

le

c'est la bataille de la betterave contre la

sucre.

Pérou

cette

autrichiens

produits allemands,

amené

russes a

ché

169

sucre

prit

de

mar­

canne

la

graminée?
grandes proportions
sur

la fin de la guerre de sécession. A
États-Unis reprirent la culture du

vers

époque,

coton,

du

et

les

produit

avec

celui du Pérou

lequel

ne

peut

lors, les

propriétaires de
cotonniers
se
rejetèrent sur la canne à
plantations de
sucre. A cette cause, il convient d'ajouter la révolte
de Cuba contre sa métropole, les révolutions d'Haïti,
les mauvaises récoltes de betteraves en Europe, il y a
entrer

vingt

en concurrence.

Aussi, l'élan

ans.

Dès

considérables ont-elles été
tion des

sucreries;

fois

une

donné,

dépensées

des

sommes

dans la fonda­

et certes, il serait embarrassant

de

répondre à cette question : Quelle est la prove­
des capitaux enfouis dans celte industrie?
Plusieurs banques, montées par actions, aidèrent les
usines naissantes, en leur prêtant sur hypothèque

nance

les

sommes

nécessaires à l'achat des Chinois et des

machines. Mais aussi
des

emprunts

boursèrent

livrant du

au

beaucoup d'haciendados

émirent

delà des mers; plus tard, ils rem­
francs avec cinquante centimes, en

cinq
papier déprécié

contre

l'argent

sonnant

qui avait afflué dans leurs caisses. C'est ainsi qu'un
beau jour, à la stupéfaction générale, le président
Pardo dit à

dette extérieure.

gitateurs

de

pouvons pas payer la
Les Péruviens sont des prestidi­

l'Europe:
li

premier

"Nous

ne

ordre.
10

�:'0,000 MILLES

1'70

Qui

connaît, dans le même genre, l'anecdote

ne

des bons Péruviens? Le

gouvernement émit un em­
prunt
garantie l'ex ploitation, pen­
dant soixante-quinze ans, de certains gisements de
guano; or, cette exploitation dura juste vingt-cinq
ans. Y avait-il mauvaise foi de la
part du cabinet de
Lima, 011 ledit cabinet avait-il été victime il 'une erreur
d'estimalion? Les deux hypothèses peuvent se soutenir;
lesexperts, les juges de ce pays reçoivent habituelle­
ment des gratifications de la partie intéressée; il en
résulte des estimations fantaisistes et des procès
en

offrant

comme

illusoires.

Toutefois, le comble de l'audace, c'est ce que me
disait, en manière de justification, un membre du

gouvernement

de Calderon: "La

,aurait dû vérifier la base de
cas

de

l'espèce,

l'actionnaire

partie

contractante

l'emprunt. Dans un
anglais ou français ira­
l)

t-il contrôler lui-même la promesse brillante que l'on
fait miroiter à ses yeux? Prendra-t-il le paquebot

pour aller

Chinchas,

s'enquérir

Chargera-t-il un ex pert
d'un

de

afin de souscrire

qui

ce
en

se

passe

aux

îles

connaissance de cause?

de vérifier l'assertion officielle

gouvernement considéré

comme

sérieux?

Évi­

demment non; il échange son argent contre des bil­
lets constellés de hiéroglyphes, et, un beau malin, le

télégraphe

annonce

au

trop confiant

actionnaire que
du papier. C'est

ses titres ne valent
plus que le poids
l'histoire des bitumes du Maroc et d'une foule

rations financières

malin, s'y laissera

d'opé­
contemporaines. Le Français, né
prendre longtemps encore.

�DA:\1S

L'OCÉAN PACIFIQUE.

171

II
A

époque fixe, les habitants de Lima éprouvent,
comme les Parisiens, le besoin de fuir la
capitale
le
bord
de
la
mer.
le
ChorrilIos,
pour
Depuis que
Trouville du Pérou, a été détruit par le bombardement
chilien, tout Liménien qui se respecte passe à Ancon
les trois premiers mois de l'année, qui correspondent
à l'été de l'hémisphère boréal. Pour comprendre l'à­
propos de ce déplacement, il faut savoir que cette
station balnéaire, sortie du sable sous le coup de ba­
guelte du président Dalta, consiste en une centaine
de maisons de bois, jetées au pied de collines dénu­
dées, qui les abritent des vents régnants.
De celte disposition résulte une chaleur étouffante

privilège est d'activer la décompo­
ge poisson, charrié par la mer en quan­
tités invraisemhlables. Quoique depuis le lor janvier
jusqu'à la Saint-Sylvestre la température y soit à peu
près constante, chacun regagne Lima le lor avril, pour
obéir au tyran qu'on appelle la mode. A partir de
cette date fatidique (c'est alors que nous y arrivâmes),
dont le moindre

sition du frai

on ne

rencontre à Ancon que maisons abandonnées et

hôtelleries vides. Plus

meuble, plus un ustensile,
et comme il n'y a rien à voler, on ne prend pas même
la peine de fermer les portes. Sous les vérandahs, de
petits nègres jouent à la marelle, en se traitant de
((

long poil errent dans les
désertes; des mouettes apprivoisées piétinent,
ail' circonspect, SUI' les trottoirs en planches. Le

seiior

rues

d'un

un

11

;

quelques

ânes à

�172

50,000 l\IILLES

vaisseau

français

lIlontcalm dort

entouré d'une nuée de

rade,

paisiblement sur la
pélicans; le pavillon du

contre-amiral commandant la station de l'océan Paci­
flotte

fique

mât d'artimon. Trois cents de

au

compatriotes, emprisonnés
surveillent

quoi

ue

ces

murailles de

nos

fer,

intérêts dans cet

nos

hémisphère. Pour­
joie mêlée' de
celte
èontemplâmes
épave de la

pas l'avouer?

tristesse que

entre

nous

ce

fut

avec une

patrie.
Près de la

de toute

ville,
évidence,

on
a

trouve

vaste

une

appartenu

à

une

nécropole qui,
population très­

considérable. Elle occupe une plaine sablonneuse de
sept à huit kilomètres carrés, inclinée vers l'ouest,
en

face de cette

mer

où le dieu des

(âme

du

monde}, après

nouit

en

marchant

sur

Incas, Pachacamac

avoir créé

les

eaux.

l'univers,

s'éva­

Il faut voir dans

ce

mythe poétique le soleil disparaissant à l'horizon,
quand il est parvenu au terme de sa course. Le sable
eût conservé longtemps son secret, si un heureux
hasard, les

travaux de terrassement du chemin de fer

de Lima à Ancon, n'avait mis à découvert quelques­
unes des
sépultures. Depuis, on a violé ces tombes;
en

maint

endroit, le

bouleversement
de

:

les

terrain

conserve

anthropologistes,

des traces de
les amateurs

les marchands de

bric-à-brac, ont dis­
céramique,
persé les ossements, après avoir dépouillé les momies
et em porté les idoles sous la protection desquelles on
avait

placé

les morts.

L'autorité
vien

(son

qui représente

le

gouvernement péru­

laisser-aller mérite que la sas esse des

na-

�DANS

tions

L'OCÉAN P.HIFIQUE.

s'y intéresse)

n'exerce

sur

surveillance, Chacun fouille à

partie;

une

son

173

restes

ces

gré

telle

aucune
ou

telle

armée de travailleurs retourne les ter­

que nul s'en préoccupe. Aussi les ennemis
redoutables
de ce peuple mort, ce sont les
plus
habitants d'Ancon. Leur proximité de la nécropole

rains,

sans

les

qu'ils peuvent aisément exécuter les com­
mandes, et jamais on ne fait vainement appel à leur
expérience, Poussés par la cupidité, ils arrachent les
bandelettes et éventrent les momies, dans l'espoir de
trouver quelque objet de prix. IJe plus souvent, ces
chercheurs avides ne découvrent que des poteries
grossières, des ustensiles destinés aux usages domes­
tiques, des statuettes funéraires analogues aux ous­
habtiou déposés dans les tombeaux d'Égypte, de
minces lames d'or et d'argent appliquées sous la voûte
palatine des Incas, et destinées peut-être il payer le
passage d'un Styx il un nocher Caron. Les dépouilles
considérées comme sans valeur marchande, les objets
brisés pendant le cours des opérations, forment des
amas confus de débris humains: crânes, bras,
jambes,
corps entiers; et n'étaient les squelettes d'enfants, on
pourrait se croire sur un champ de bataille où se sont
décidées les destinées de deux peuples.
En arrivant seul dans cette plaine sans limites,
est cause

théâtre où les vivants font

aux

morts

une

guerre si

tenté d'amortir le bruit de mes pro­
afin
de
ne pas troubler le silence
pres pas,
qui planait
acharnée, je
la

fus

Je ne pus
la
nature
ment d'horreur j

sur

nécropole.

me

défendre d'un senti­

elle-même,

comme

10.

pour

�50,000 l\IILLES

174

protester contre ces spoliations, ne cesse de charrier
du sable, qui recouvre peu à peu les restes exhumés.
Le

mirage agrandit les objets et les déforme: je me
égaré dans un monde d'êtres fantastiques. Lancées

crus
au

hasard et tombées la face contre terre, quelques­
des momies paraissent en extase devant le dieu­

unes

soleil. D'autres sont fières
bunal
un

suprême;
rire sarcastique s'échappe de

les

juges

d'un tri­

ces

parche­

on

vides, ils semblent dire
ces

pris.

Veux-tu savoir

heureux

:

((

Que

viens-tu chercher

solitudes? Te faut-il de l'or?

dans

blancs

leurs lèvres

croit voir le sang couler dans les veines
enfants du désert. En regardant de leurs yeux

minées;
de

comme

le vent soulève leur chevelure jaunie;

sous

venus

le
du

qui nous
gouvernement

on nous a

sommes?

vivions

des Incas; les hommes
ou Pachacamac se lève chaque

point
l'univers,

jour,

pour éclairer

notre

empire,

comme un

se

dèchaînèrent

sur

torrent dévastateur: cités

florissantes, populations industrieuses,
tout fut

nous

tout

monuments

que leur main

publics,
sacrilège
ait épargné les temples du Soleil notre dieu, ni les
palais de l'Inca, notre père. Ils ontapporlé l'arbitraire,
la ruine, la cruauté, où régnaient la justice, l'abon­
'dance et la douceur. Mais un jour, les Amautas nous
l'ont prédit, les Incas revivront; à leur voix, nos
descendants

anéanti,

accourus

sans

des

quatre

coins du

Pérou,

pousseront le cri de guerre contre les envahisseurs.
Qui pourra, qui osera résister au choc de la nation
conduite par l'Inca en personne? On entassera ruine
sur ruine
ponr effacer tout souvenir d'un passé à

�INDIENS PÉRUVIENS.

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

DANS

jamais détestable.

temples de Pacha­
reparaîtra plus à

On relèvera les

carnac, et )'01' de la mine cachée

175

ne

la lumière que pOUl' embellir la demeure de notre
divinité bienfaisante. Devant le peuple assemblé,
l'Inca rendra la justice ; il tracera le sillon

avec

la char­

rue; il fécondera de nouveau les sables arides, et, en
assistant à la délivrance attendue depuis trois siècles,
nous

tressaillirons dans

Pauvre
Incas

peuple,

nos

dormez

liens!
sous

))

le sable.

Non,

les

Soumettez-vous à I'm­

reviendront

point.
populations superposées et
parvenues à différents degrés de civilisation: la plus
faible meurt ou s'enfuit. Elle meurt étouffée, quand
l'espace lui manque; elle fuit le contact de la race
plus forte, si le désert est à sa libre disposition, Vos
descendants ont gagné les Cordillères, espérant y
ne

flexible loi

qui régit

trouver le repos

deux

et la

liberté. Mais la civilisation

étrangère presse le continent de tou les parts; afin de
pourvoir aux besoins toujours croissants du vieux
monde,

on

Amérique;

viendra chercher les trésors de la
on

couvrira le

nouveau

jeune

continent d'un

réseau de voies de communication, et le blanc tra­

quera l'homme rouge dans son dernier repaire
Que le touriste ne s'illusionne pas au point de
..

,

..

pratiquer lui-même des excavations :
points de repère, sans données prècises sur la
façon d'opérer, il perdrait son temps et sa peine,
Songez platoniquement à cet Espagnol qui tira cinq
chercher à

sans

millions du tombeau d'un Inca, et adressez-vous au
seiior Manuel, un beau nègre obséquieux. II ern-

�50,000 l\Il L LE S

176

bauche des
et

saires,
faire

travailleurs,

sous

quelques

sa

il réunit les outils nèces­

direction habile

on

trouvailles. Il enfonce

peut

encore

précau­
sable; celte tige de fer qui
doigts transporte le sens du toucher
avec

tion la sonde dans le

prolonge

ses

au-dessous du sol: à deux mètres de
reconnaît

une

profondeur,

momie, des poteries, des pierres.

il

Ma­

parodie à samanière l'adage: Time is money
sous la forme
plus orientale et plus
pratique: "Labour is money ; aussi ne donne-t-il
jamais qu'à coup sûr le premier coup de pioche.

nuel
eu

((

Il

le mettant

Il

Les
mum

sujets des

anciens Incas sont réduits

au

de volume: le fémur et le tibia ramenés

corps, les bras

ployés,

mini­

vers

le

le tout entouré de coton et

d'étoffes, serrés étroitement par (les liens. Ils croyaient
les occupations de la vie future analogue à celles
d'ici-bas : aussi les momies portent-elles SUI' la poi­
trine une calebasse remplie de maïs, de poisson, de
sel, en parfait état de conservation; on y trouve aussi
du fil, des aiguilles, de la coca" dont les feuilles mâ­
chées par les voyageurs soutiennent les forces, calment la soif et permettent de rester deux ou trois
jours sans prendre d'aliments. En un mot, on mu­
nissait les morts de tout ce qui est nécessaire pour
entreprendre le grand voyage)) On enterrait éga­
lement avec eux tout ce qui avait joué un rôle dans
leur existence; les animaux qu'ils ont aimés, des
chiens et des singes enserrés dans des bandelettes,
gisent à côté de leurs dépouilles. On trouve des
jouets auprès des enfants, des bijoux auprès des
((

.

.

�DANS

pêcheurs, des

armes

à côté des

guerriers.
explique le

Leur croyance à la résurrection

qu'ils prenaient

parlent

rappelle

ne

Égyptiens.

en

A la vérité,

quelques

d'aromates et de résines; mais

l'examen des momies

impériales

soin

les corps, ét pour­
rien l'embaume­

conserver

pour

tant leur méthode
ment des

177

métiers et des filets à côté des artisans

femmes, des
el des

L'OCÉAN PACIFIQUE.

écrivains
et

l'aspect

découvertes à Cuzco

ont démontré l'inanité d'une telle

hypothèse.

Il

faut,

croyons-nous,

attribuer cette étonnante conservation

à la sécheresse

perpétuelle et aux
ce
qui donne un

des terrains. Et

opinion,

c'est que

ces

influences nitreuses
cerlain

différents

poids à cette
objets exposés à

l'air

changent d'aspect et d'état: les sels devienneut
déliquescents, les poteries exsudent, les étoffes se
désagrègent et tombent en poussière.
De même que dans les tombeaux étrusques, on ne
trouve dans les sépultures péruviennes aucun usten­
rencontre que du bronze, de l'ar­
On
sait, en effet, que les Incas ne
gent
connaissaient pas le fer, et qu'ils le remplaçaient par

sile

en

fer;

on

n'y

et de l'or.

cet

alliage

de cuivre et d'étain' dont la

composition

a

le nouveau
Or, les groupes

été trouvée la même aussi bien dans

monde que dans l'ancien continent.

ethniques qui incinéraient et ceux qui inhumaient
d'origine absolument distincte, et l'on cite comme
anormal le fait signalé récemment par M. du Châte­
lier: ce savant aurait trouvé en Bretagne le rite .de
sont

l'incinération

avec

certaines momies

des

armes

peruviennes

de bronze. Pourtant,

semhlent

porter des

�50,000 l\IILLES

1'78

traces d'incinération j

il est

le feu n'était

permis

de supposer

auxiliaire,
qu'ici
employé que
afin d'obtenir une diminution de volume, et peut-être
un

comme

commencement de dessiccation.

Comment

expliquer

une

pareille agglomération

de

débris humains? On rencontre çà el là des pierres et
des construclions cyclopéennes; ces vestiges, on l'a

supposé,

formaient l'enceinte d'une ville.

les tombes les

plus

riches

gisent

en

Toutefois,

dehors d'une

circulaire, construite à l'aide de
blocs juxtaposés; d'ailleurs, l'étendue de la nécro­
pole est trop considérable pour qu'une seule ville
ait pu l'alimenter; une excursion aux environs va
sorte de muraille

nous

A

fournir

quatre

vallée des

réponse catégorique.
cinq kilomètres de là, à
haciendas, on aperçoit les
une

ou

cité à demi enlerrée
vue

sous

l'entrée de la
ruines d'une

les sables. Aussi loin que la
du sol:

peut s'étendre, les murailles émergent

des adobes

superposées,

des constructions

pélasgi­

ques, des amas de poteries brisées, c'est tout ce que
l'on voit j déjà, les vagues sablonneuses se dressent

menaçantes: on peut calculer, presque mathémati­
quement, l'instant où ces restes disparaîtront. Cepen­
dant, les chercheurs ne portent point leurs efforts de
ce côté; du moins, nous ne
croyons pas qu'on y ait

méthodiques, bien que
puisse espérer y surprendre, comme à Pompéi,
vie intime de ces intéressantes populations. La

encore

exècuté de fouilles

l'on
la

civilisation moderne passe indifférente à coté de ces
débris; les caravanes évitent ces parages, peul-être

�une

par

crainte

su

perstltieuse ; seul, le sifflet des

locomotives trouble, à intervalles
de

ces

En

('éguIiers,

le silence

solitudes.

gravissant

con vers
une

179

L'OCEAN P.1CIFIQUE.

DANS

le

qui ferment la baie -d'An­
observe, sur le flanc d'un cône,
terrasses qui marquent l'emplace­

les collines

sud,

on

succession de

ment d'une autre cité. En examinant les cubes de

terre

juxtaposés,

on

infidèle;

dans

cas,

antique,

la

ce

songe à la
en

effet,

patrie

comme

d'une vestale

dans la Rome

du Soleil était enferrée vivante;
pierres le village qui l'avait

vierge

rasait et l'on semait de

on

vue

naître, afin d'effacer, dans la mesure du possible,

jusqu'au

de l'existence de

souvenir

la

prêtresse

infâme,
Pas la moindre

rivière, pas

une

flaque d'eau,

pas

pouce de terre vp-gétale, à cinquante kilomètres
à la ronde. Ce n'est point là une de ces contrées qui
un

tenter le

puissent

déploiement du labeur

humain. Ces

bandes sablonneuses du lltloral et la nature accidentée
dn sol
de

opposent

l'agriculture

autant d'obstacles

développement

au

et à la facilité des communications.

Les anciens Péruviens

triomphèrent pourtant

de

ces

difficultés. Dans leur sollicitude, aidés par les bras
de tout un peuple, les empereurs fertilisèrent ces

plaines;

ils construisirent des routes de

kilomètres de

long;

ponts suspendus;

ils

en

jetèrent

sous une

tale.

les

Pas

plus

que

quatre mille

les abîmes des

lieux, ils cachèrent

certains

même l'aridité du sol

sur

couche de terre

végé­
publics, ces
conquête. Les uns,

monuments

ouvrages n'ont pu résister à la

�180

tO,OOO ;\IILLES

jugés inutiles, gisent

sous

les

sables; les

matériaux

utilisahles out servi à édifier de nouvelles construc­

tions,

et le

Une

entonne des psaumes aux
les chants des Fils du Soleil.

prêtre catholique

lieux où retentirent

grande route

jadis

tracée

obliquement

à la

ligne

de

montagnes mène, des ruines que nous
d'examiner, à la vallée des haciendas et se
bifurquait sans doute, autrefois, pour aller rejoindre

pente

des

venons

la

nécropole. C'était une de ces mille artères qui
l'empire. Cette route vit peut-être une
de ces promenades majestueuses qui revenaient
périodiquement, lorsque le Fils du Soleil parcou­
rait ses États, pour rendre la justice, écouter les

sillonnaient

réclamations,

examiner par lui-même les besoins des

différents districts. Le

cortège

en

marche

triomphale

composé de frondeurs, de soldats armés de lances,
étendards déployés, armes étincelantes. Entouré de
la garde impériale, l'Inca invisible, à la fois législa­
teur, loi et divinité, était porté dans une litière d'or
enrichie de pierres précieuses. Les grands de l'em­
pire, les Incas, les Curacas, ou chefs des territoires
conquis, se disputaient l'honneur de porter le fils de
Pachacamac. Et le peuple, accouru de toutes parts, se
pressait au-devant du cortège et répandait des fleurs
était

sur son

passage,

en

s'écriant:

u

0

très-grand

et très­

puissant chef, ô toi qui commandes à l'autel
foyer, seul souverain maître du monde 1

et

au

Il

beaucoup discuté, on discute encore sur l'ori­
ce
peuple. La théorie la plus vraisemblable
gine
assigne pour origine aux Incas le plateau central de
On

a

de

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

DANS

l'Asie. Sous
flots de la

l'impulsion

mer

humaine

181

des armées

chinoises, les
qui occupait
régions se
ces

précipitèrent à la fois à l'Occident et à l'Orient. Les
premiers, sous le nom de Huns, envahirent l'Europe,
jusqu'aux rivages de la mer Atlantique. Les autres,
refoulés à l'est, colonisèrent l'Amérique, sans avoir
à lutter contre des nations guerrières. Là, aussi, des
populations stagnantes furent absorbées par une race
plus vivante. Les autochthones, descendants de ces
hommes de I'époque quaternaire dont on a retrouvé les
restes, reçurent les éléments de civilisation que les nou­

portaient avec eux, comme un palladium.
D'ailleurs, on retrouve dans les institutions des

veaux venus

Incas, dans leurs usages, dans leur
nombre de
connues.

points

Nous

pos de leurs
rations
ces

langue,

avec

avons

amènent

différentes

un

celles des

grand
races

fait cette remarque à pro­

déjà
productions artistiques,

nous

races

de contact

presque

une

à

et

ces

considé­

admettre entre

communauté

d'origine.

Consultons les annales de la Grèce, de l'Italie, de
l'Inde, de I'Indo-Chine, de la Chine.

L'empire péruvien
tions grecques
de mort le vol,

avait

quelque chose

des institu­

des lois draconiennes

punissaient
l'assassinat, le blasphème, l'adultère,
les propos irrespectueux envers l'Inca, l'incendie
d'un pont.
Fondée sur les phénomènes célestes, la religion de
l'empire rappelle celles de la Phénicie, de la
Chaldée, de la Perse : Melkart, Sérapis, Ormuzd,
Mithra, Phébus, Hercule, n'étaient que les différents
:

Il

�182

50,000 MILLES

noms

du

Dieu-Soleil; le

même feu sacré

images

à

les autels de Melkart. C'est

Tyr

sur

fêtes nationales du

pendant

les

que l'on allumait cette
confiait l'entretien aux \'ierges

on

du

à Rome

comme

brûlait

Raymi

flamme sainte, dont

Soleil,

qui

de Pachacamac à Cuzco brûlait

devant les

on

le confiait

aux

Ves­

tales, Comme les Romains aussi, les Incas consul­
taient les entrailles des victimes, afin d'y lire les

mystères de l'avenir. Ils
pire d'immenses voies
absorbèrent

tracèrent dans tout l'em­

de

méthodiquement

communication;

ils

les tribus environnan­

transportaient à Cuzco les chefs soumis, afin de
leur apprendre la langue et les usages de la cour. Le
sénat romain faisait-il autre chose en appelant dans
la ville éternelle ces barbares, dont les descendants
tes et

devaient revêtir la pourpre impériale?
et chez les Pélasges,
Comme en

Égypte

dans l'architecture des Péruviens la
le mussif des formes,

plutôt

on

retrouve

force, la solidité,

que la recherche de

l'élégance artistique.
Comme

dans

l'Inde,

les Incas vivaient

sous

le

des castes. A la mort d'un empereur ou d'ua
personnage, plusieurs de ses femmes et de ses

régime

grand
domestiques

favoris étaient immolés

afin de lui tenir

régions de

compagnie

sur

sa

tombe,

et de le servir dans les

l'éternité.

De même que dans le royaume de Siam, l'héritier
présomptif est tenu de faire un stage au milieu des

bonzes, de

pieds

revêtir le costume

nus, de s'astreindre

au

religieux,
jeûne et

de marcher

d'ètudier la

�DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE,
de même

théogonie bouddhique,

au

183

Pérou, l'hériliel'

du trône, placé aux: mains des Amaulas (sages),
était rompu aux jeûnes et instruit dans Je cérémonial
de la

compliqué

religion

de Pachacamac.

Chine, c'était, dans tout l'empire,
l'obéissance aveugle à l'autorité, J'importance de
Comme

en

l'étiquette,

le culte des ancêtres,

L'empereur

de la

ne s'intitule-t-il
pas,comme l'Inca, Fils du Ciel
Fils du Soleil? Ne conduit-il pas, comme l'Inca,
la charrue d'or devant le peuple
une fois pal' an,

Chine
ou

assemblé,
culture et

a6n de manifester

d'encourager

son

respect

l'agri­
champs?

pour

ainsi les travaux des

Les Chinois n'observent-ils pas, comme on le faisait
Pérou, l'époque des solstices, a6n de déterminer

au

celle de leurs fêtes

religieuses?

Une dernière remarque

fois,

à la

a son

Nouvelle-Zélande,

de vivres;

importance:

autre­

les tombes étaient pour­
les morts en leur repliant

asseyait
une position
analogue à celles des
momies péruviennes,
Attribuer au simple hasard ce qu'on ne peut expli­
quer d'une manière satisfai sante, est toujours chose
facile; nous aimons mieux croire (sans pouvoir le
démontrer rigoureusement) à une communauté d'ori­
gine entre ces divers peuples, D'ailleurs, la science ne
voit-elle pas, chaque jour, une vaste carrière s'ouvrir
devant elle, alors qu'elle croit avoir atteint le terme
de sa course ? Hier, on ignorait l'existence du vieux
peuple de Sumir à qui les Phéniciens durent tant:
cette antique peuplade sort aujourd'hui des limbes.
vues

on

les membres, dans

�184

50,000 lllLLES

De même, l'histoire

approfondie

des Incas

apportera

page à l'histoire de l'humanité. Nous espérons
qu'on pénétrera plus avant dans les mystères qui

sa

le berceau des races, et que de nouvelles
permettront de résoudre une question qui

enveloppent
données

confine à l'unité de
Le cône autour

l'espèce
duquel

humaine.
les terrasses de la ville

ruinee

serpentent comme un limaçon, surplombe une
récifs, où la mer brise ses
plage
volutes avec des grondements sinistres. Ce qui donne
du caractère à cette grève isolée, c'est la vie, le mou­
vement, un mouvement tumultueux, exubérant:
pélicans, mouettes, crabes, cormorans, phoques, tout
ce
qui vit de la mer et dans la mer s'y agite tumul­
environnée de

tueusement

,

cette

animation

forme

un

contraste

suspendues dans les airs.
Pêcheurs effrénés, les pélicans et les cormorans se
laissent tomber de tout leur poids dans l'écume,
dévorent les poissons à leur convenance et se réfu­
gient ensuite à tire-d'aile sur les rochers, pour digérer
au soleil; leurs
longs cous alignés sur les crêtes des
.îlots ressemblent aux sommets d'une grille armée de
étrange

avec

les ruines

Iances,
Les crabes rosés marchent par bataillons serrés,
les phalanges d'une migration barbare. Ces

-comme

écumeurs de la

mer

s'approchent

rant gagner quelque chose; mais,
.vement offensif, la troupe 'prend

du visiteur,
moindre

au

espé­
mou­

l'aspect d'une mer
houleuse, en reculant sur les inégalités du sol, et les
.plus rapprochés s'engouffrent instantanément dans

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

DANS

qui crihlent le
qu'en a�J8lomération,

185

les trous

sable. Ces crustacés

vivent

etnon

ne

société; chacun
fort. Aussi le plus
en

n'a souci que du droit du plus
grand ordre est-il loin de régner dans les r�ngs de
ces
légions; des combats singuliers se livrent SUL' les

ailes de l'armée; le vainqueur fait claquer ses man­
dibules; il fouille avidement avec ses pinces les
entrailles de
par

cette

son

adversaire,

festin. Malheur

un

plage

et

qu'une

et la luite

finit

toujours

atteindrait

naufragé qui
empêcherait

au

hlessure

défendre 1 assailli de tous côtés par
blessé, il ne resterait bientôt plus

ce

de

se

flot vivant, du

qu'un squelette

blanchi,
Loin du

chent
nent

regard des hommes, les phoques s'accro­
gauchement aux aspérités des roches et vien­
s'échouer sur la plage; ils prennent leurs ébats

et tiennent des

moindre

au
sur

conciliabules
dès

bruit,

le cénacle

un

le sable tiède. Mais,
qu'un être humain jette
sur

regard indiscret,

les

amphibies

la mer, en poussant des cris rau­
ques: ils plongent par bonds successifs; leurs croupes
noires se montrent encore par intervalles au-dessus
se

traînent

vers

des eaux, avant de se perdre dans l'étendue.
Cependant, le soleil commençait à haisser; il
fallait songer à regagner Ancon. Après avoir gravi les
monticules qni bordent la plage, nous côtoyâmes de
nouveau

Indien

les murailles de la cité

accroupi

sur

la

se

Un vieil

colline, dans la pose des
le ciel jaune; il chantait une

profilait sur
complainte lUHubre, et ces notes
momies,

antique.

graves

au

milieu des

�50,000 1\11 L LE S

186

ombres (lu soir

nissable. En

produisaient

impression indéfi­

une

apercevant, il se tut et se mit à
fixement
le soleil, dieu (le ses ancêtres,
regarder
nous

s'abîmer dans les
Plus

loin,

apparaît

de

profondeurs

entre deux
nouveau.

de l'Océan

rochers,

A

ce

..

moment, le

disque du
rejoignait

soleil entouré de stratus noirs liserés d'or
l'horizon. Le

'"

le vaisseau-amiral

national descendit lentement

drapeau

dans les airs, et les accents de la Marseillaise, portés
par le vent, arrivèrent jusqu'à nous. Tout évoquait à
notre

esprit

le souvenir de la patrie

couleurs avaient
ses

ombres

nous

sur

écoutions

absente; les

trois

disparu; la nuit étendait peu à peu
la rade: debout à la même place,

encore

•

.

.

.

.

.

.

.

.

.

.

.

.

.

.

lendemain, le chemin de fer nous ramenait à
Lima. J'étais assis près d'un riche haciendado à qui
Le

je ne manquais pas de parler de la ville maritime
antique : «Oui, me dit-il, quelques esprits spécu­
latifs prétendent que cG fut une cité florissante, au
temps des Incas; mais qui s'en préoccupe aujour­
d'hui? Croyez-moi, personne ne se donne la peine
d'aller interroger ces pierres.
Et en passant dans la
vallée des haciendas, je m'extasiais sur la fertilité
des terres: "Oh 1 reprit mon interlocuteur, pour
faire de belles récoltes, il faut avoir de l'eau; ainsi,
»

quand

un

nuage crève au-dessus d'un district,

chaque goutte de pluie se
piastre; songez qu'on estime à huit
millions la récolte due à une pluie de quelques
heures dans la quebrada de Huasco. Malheureusepeut

vraiment dire que

on

transforme

en

�L'OCÉAN PACIFIQUE,

DANS

ment,

le fait

escompter
de

se

..

rare
pour qu'on puisse
bienfaisantes i d'où la nécessité

trop

ces averses

rabatlre

nùnium:»,

est

les moyens artificiels, 0fortunatos

sur

Pardon, je préfère

vous

parler espagnol.

Heureux les haciendados des bords du
dant

l'hiver,

à

l'époque

la rivière maintient

.

187

un

des

pluies

sur

Rimaé! pen­
Cordillère,

la

niveau constant dans les

ace­

quias ; l'haciendado regarde faire, la nature se charge
du reste, Au temps des Incas, il ne pleuvait pas plus
souvent qu'aujourd'hui;
pourtant, ce genre de
préoccupation n'exislaitpas: l'Empereur en personne
se

chargeait

de distribuer et de construire les aque­

ducs. A l'heure

actuelle,

nous sommes

aux

prises

des difficultés de tout genre; il faut chercher de
l'argent, des travailleurs, de l'eau, des machines.
avec

Quand

on a

tout

cela,

il faut lutter contre les bri­

gands i au lieu de nous venir en aide, le gouverne­
ment (quand il en existe un), sans cesse obéré, se
montre uniquement préoccupé de percevoir des
taxes; fasciné par l'éclat trompeur des richesses
minérales, il se tourne vers les mines, y dirige ses
chemins de fer et

l'agriculture,

II

ne

donne

aucun

encouragement

à

�L'AGONIE D'UN

PEUPLE.

COURONNEMENT DE KALAKAOUA
HONOLULU

A

L'archipel
la ceinture

(12

des îles Sandwich

ignée qui

1er,

FÉVRIER

ou

ROI

D'HAWAÏ,

1883).

Hawaï, chaînon de

environne l'océan

Pacifique,

groupe ses huit îles à sept cents lieues des côtes de
Californie. En 1778, Cook y trouva des sauvages ado­
rateurs de la déesse Pélé. Celte divinité

habitait le
comme

impitoyable

cratère du monde, le

Kilauea, et,
Moloch, le dieu punique, elle réclamait des

plus vaste

sacrifices humains que les indigènes accomplissaient
à l'époque des éruptions. Les Hawaïens dévoraient

pantelantes des victimes, dans d'ef­
froyables orgies. Ces tribus sanguinaires parlaient la
même langue que les naturels si serviables de l'île de
Taiti; la même migration avait essaimé les Maoris sur
des archipels distants de huit cents lieues.
L'apparition des Européens troubla les Hawaïens
dans leur solitude. Ils s'assemblèrent sur le rivage
pour examiner les deux vaisseaux anglais qu'ils re­
gardèrent comme des îles flottantes et, en se proster­
nant sur le pass88"e de Cook, ils le prenaient pour leur
ensuite les chairs

'-_-

�50,000 MILLES DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE.

189

dieu Rono, ancien Lycurgue d'Hawaï qui abandonna
les îles, après leur avoir donné des lois. La tradition
ne

de

rapporte pas

l'archipel

célèbre

Cook,

si cette

aux

comme

Avant cet événement

Ce

tragique,

entretiens

eu

conseils de

peuple,
éparses

en
sur

comme une

un

plusieurs
chef, appelé Kaméhaméha,

glais

interdisait l'accès

étrangers; toujours est-il

honoré d'abord

fut ensuite assassiné,
les insulaires.
avait

législation

l'étranger,
appelant à

que le

divinité,

simple mortel,
le
avec

navigateur

par
an­

le chef maori.

sut mettre à

profit

et il créa véritablement

les
un

la vie nationale les tribus

les îlots. 'Dans le

principe,

i] combattit

pour réduire chaque peuplade, briser les résistances,
apaiser les révoltes. Mais ces batailles n'avaient pOUl'

but que d'assurer la paix, et les pirogues de guerre du
portaient la civilisation sur Ioules les plages envi­

roi

Kaméhaméha,en donnant des lois au peuple
hawaïen,
craignit pas de restreindre le pouvoir
ronnantes.

ne

royal; il associa à son œuvre des hommes supérieurs
et s'inspira de leurs conseils:
Je serai le dernier à
ct

violer les lois de

pays" disait-il il. Vancouver.
Il encouragea l'agriculture; il voulut créer une ma­
rine, et dans ce but il apprit, comme Pierre le Grand,
mon

,

l'art de travailler les bois. Il accompagnait les ouvriers

dans les forêts; il les
contre-maître. Le roi

dirigeait comme l'aurait fait un
polynésien soupçonnait le prin­

cipe des nationalités; désireux de réunir sous son
sceptre tous les Maoris océaniens, il rêvait la conquête
de Taïti, quand la mort vint le surprendre. On le voit,
11.

�190

50,000 MILLES

l'histoire de

l'archipel

se

résume dans le

sauvage de génie, Kamèhaméha.
Sous l'influence de la législation de

de

ce

premier
rapidement au-dessus
peuple
autres peuplades polynésiennes. On en trouve la

chef,
des

nom

le

son

hawaïen s'éleva

preuve dans

ce

fait que la

veuve

de Kaméhaméha 1er,

Kaahumanu, devenue régente à la mort de son royal
époux, fit adopter sans difficulté par son peuple les

d'Europe et surtout les chaussures consi­
dérées jusqu'alors dans l'archipel comme ornements
superflus. Chacun sait combien les peuples primitifs
ont de répugnance à adopter cet usage; on sait aussi
que, il l'heure où nous écrivons ces lignes, tous les
autres Maoris marchent pieds nus. Nous considérerons
donc les Hawaïens comme les plus anciennement po­
licés de la cinquième partie du monde.
La richesse arriva dans le pays en même temps
que la civilisation. Honolulu, devenue de bonne heure
le rendez-vous des pêcheurs à la baleine, dut il cette
population flottante la principale source de ses re­

vêtements

Vers 1850, il Y venait encore, par année,
cents
navires baleiniers attirés par les profits
trois
venus.

d'une

pêche qui rapportait,

il

chaque saison, cinq

cent mille barils d'huile.

Aujourd'hui,
tacés

ayant

cette industrie n'existe

abandonné

plus;

les cé­

pal'ages, les pêcheurs ont
Aidés pal' les rapides pro­

ces

disparu en même temps.
gl'ès de la Californie, les colons hawaïens s'adressèrent
alors à l'agriculture; le traité de réciprocité conclu
avec les Étals-Unis en 1876 contribua à stimuler la

�DANS

production:

L'OCÉAN PACIFIQUE.

dès] 879,

on

50 millions de livres de

exportait déjà

en

1874. Dix

d'Honolulu

sucre.

Le dernier des Kaméhaméha
est mort

191

ans

(cinqui.ème

avant,

au

du

nom)

moment où les

fédéraux américains combattaient les armées du Sud
de J'abolition de

au nom

promulguait

une

l'esclavage,

le roi d'Hawaï

constitution dont voici le premier
qui met le pied sur la terre

article: «Tou t esclave

d'Hawaï est libre.

li

Le même document édictait la

transmission héréditaire du

dans tous les cas, le roi

pouvoir, ajoutant

devait, de

son

que,

vivant, dèsi­

gner son successeur. Pourtant, Kaméhaméha V se
refusa obstinément à nommer Je personnage destiné
à recueillir son héritage. Resté superstitieux, quoique

protestantisme, il croyait une telle mesure
de nature à abréger ses jours. Son successeur, un
descendant du chef de la dynastie, marqua son règne
éphémère par l'ouverture de négociations avec les
converti

au

États-Unis,

sur

la base d'une cession de territoire à

l'Union.
A

sa

aucune

mort, Kalakaoua, homme influent, mais
attache

avec

la

famille qui

avait

sans

régné jus­

fut élu par les suffrages populaires; Kala­
candidat du parti américain, triomphait contre

qu'alors,
kaoua,

la reine douairière Emma, patronnée par les Anglais.
Le nouveau monarque s'aperçut bientôt qu'il servait
de

protecteurs; les tendances annexion­
nistes de ceux-ci étaient manifestes, découverte fâ­
cheuse, pour un homme résolu à maintenir l'indé­

jouet

à

pendance

ses

nationale. Il chercha donc à

secouer

le joug.

�192

50,000 lIliLLES

Aujourd'hui comme alors, deux courants d'opinions.
la

partagent
celui

cour

hawaïenne: le

américain et

parti

qu'on pourrait qualifier de national.

Ce

dernier,

d'Américains naturalisésHawaiens, ne cher­
vivre en paix avec tout le monde et à signer

composé
che qu'à

des traités de commerce,

férence, mais en
de Yankees, vise
destruction de la

avec

les

restant hawaïen.

États-Unis de pré­
L'autre, composé

à l'annexion pure et simple : « La
race
indigène est certaine, disent­

totale des Tasmaniens

ils; l'extinction

ne

s'est-elle

D'ailleurs, les
pas opérée
Américains du Nord introduisirent la civilisation dans
soixante-douze ans?

en

ces

îles;

Maoris.

à

Il

ce

La

ricain trouve
mait la

titre,

nous

réclamons

l'héritage

des

du raisonnement amé­

première partie
justification dans

sa

population

chiffre tombait à

de

ces

70,000 en

îles à

les faits. Cook esti­

400,000 Ames; ce
45,000 en 1882.

1861 et à

On attribue cette mortalité
de la

aux
guerres incessantes
Kaméhaméha l'r, et aux épidé­

conquête,
qui ravagèrent l'archipel, à plusieurs reprises.
En 1804, c'est la peste; en 1850, la rougeole; en
1853, la petite vérole qui emporte plus de 10,000
personnes. Il est facile de calculer l'époque à laquelle
les indigènes seront réduits à néant. En vingt années,
la population maorie a diminué de 30,000 âmes;
dans vingt-cinq ans, il ne reste l'a plus un seul
sous

mies

Hawaïen.
Aussi "les colons s'attachent-ils

machines,

afin de

multiplier les
restreindre, autant que possible,

le travail de l'homme.

Toujours

à

cette

question vitale

�DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE.

du défaut de bras

193

qui surgit devant les planteurs

océaniens, question complexe que nulle part

on

n'a

pu résoudre à la satisfaction de tous. Les naturels des
archipels micronésiens (îles Hébrides, Marshall, Gil­

bert) résistent mal au climat relativement rude de
l'archipel des Sandwich. Ce climat convient beaucoup
mieux aux Chinois; mais on en compte déjà quinze
mille ici, et l'invasion de ce flot asiatique commence à
être considérée comme un danger. On a songé aux
coolies de

l'Inde, quoique les

services rendus par eux
a été décidée,

dans les colonies où leur introduction
soient diversement

appréciés; mais les Américains,
craignant
anglaise s'accroître par
ce seul fait,
s'opposent de toutes leurs forces à l'adop­
tion d'une telle mesure. Actuellement, les planteurs
de voir l'influence

sandwichiens

Allemagne

recru lent

et

leurs travailleurs

en

Suède,

îles

Açores.
sujet, tous les partisans de
l'annexion soutiennent leurs théories dans les jour­
naux californiens. Et ils on t failli réussir : en 1874,
ils touchaient au but; l'acte d'annexion allait être
signé, quand l'élection de Kalakaoua vint tout re­
mettre en question. D'autre part, les individus de race
en

Pour

en

aux

revenir à notre

indigène, sachant fort bien de quelle manière on traite
aux

États-Unis les citoyens de couleur, opposent

une

vive résistance à toute idée d'annexion. L'élément

étranger lui-même, ne supportant aucune lourde
charge, préfère conserver le statu quo� que se livrer,
pieds et poings liés, à la férule des politiciens de
Washington.

�50,000 IIIILLES

194

Kalakaoua, ballotté pendant
groupes, finit par
blée

triompher

six

en

entre

ans

deux

ces

arrachant à l'Assem­

de 1880 le vote de la solennité du

législative

Toutefois, les députés d'Hawaï mirent
complaisance: les frais de la céré­
devaient pas dépasser dix mille dollars. En

couronnement.

des bornes à leur
monie

ne

demandant
un

vote

ce

avec

insistance, le

roise

proposait

double but: s'affranchir de la tutelle de l'Union et

s'entourer d'un

prestige indispensable

à l'exercice de

la souveraineté; car, nOlIS l'avons vu, Kalakaoua
n'est point issu de la famille des Kaméhaméha; le

géant

de

l'archipel

ne

le

couvre

pas de

sa

grande

ombre.
Trois

le

plus tard,

ans

de la rade

ces

février,

au

lever du

soleil,

tonner, le palais royal et les navires
couvrirent de pavillons et d'étendards.

se

De ]a mer,
toutes

le 12

mit à

canon se

on

voyait voltiger au-dessus des toitures
qui, par leurs mille couleurs,

bannières

rèpandaient

un

air de fête. Des escouades de

damnés échelonnés dans les

rues

éparpillaient

con­

des

bambous sur le chemin que le cortège allait suivre
pour se rendre à la demeure royale. Çà et là, des

officiers. du palais couraient affairés, donnant des
ordres, activant les travaux, faisant combler les fon­
drières.

N'ayant rien de mieux à faire (je possédais une
place réservée sous la vérandah d'honneur), je me mis
à examiner les différents groupes : francs-maçons,
délégués des îles, sociétés de bienfaisance, écoles,
membres de

l'église

mormone.

Tout c� monde vêtu

�DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE,

195

à

l'européenne (hautes nouveautés d'Honolulu) man­
que à la fois de prestige et d'intérêt, L'habit noir, le
chapeau de soie prédominent dans l'assemblée. Des
gilets en cœur émerge le visage cuivré des l\II�oris;
les profils osseux des Américains planent sur la mul-.
titude; les robes claires des femmes indigènes déta­
chent sur ce fond sombre quelques notes gaies.
Hâlons-nous de dire que le touriste

naïf, fraîche­

mentdébarquéàHonolulu, se tromperait étrangement
espérait rencontrer ici une parcelle de pittoresq ue

s'il

:

Honolulu est

une

cité

américaine,

au

sens

litéral du

mot. Fumée de charbon Je terre, affiches

architecture

cosmopolite,

activité

tapageuses,
fiévreuse, rien ne

manque à la ressemblance. On sent que la maxime
chère aux Américains, " Go ahead, help yourself"
mind

hon neur. A la vérité, les
visages
gamme chromatique de couleurs
bronzées; mais, depuis soixante ans, le peuple hawaïen
a été
projeté dans un moule apporté de Californie.
neoer

»

,

offrent

est ici fort

en

une

On pense involontairement à ces machines de Phila­
delphie qui servent à confectionner les fusils de traite:

horizontalement d'une quan­

une

barre de fer

tité

donnée; le marteau-pilon

avance

tombe

lourdement,

et

d'un seul coup façonne la pièce détachée en forme
de chien. Ici, le marteau-pilon, c'est le Yankee; le

chien,

c'est

I'indigène,
anglo-saxonne s'étend naturellement
aux sectes
religieuses: catholiques et protestants for­
ment deux classes à peu près égales. Mais tandis que
la mission catholique, enfermée dans les limites de
L'influence

�50,000 MILLES

196

rôle

ingérence dans la
ambitieux, intrigants et
politique,
possesseurs de vastes domaines, dirigent le pouvoir
depuis le jour où Kamèhamèha I" les appela dans son
royaume. Avec la Bible, ils importèrent la monarchie
représentative; le roi gouverne encore aujourd'hui
son

spirituel,

décline toute

les méthodistes

.

avec un

conseil de ministres et

.constitution

implique

une

assemblée. Cette

la création d'un

grand

nombre

places que les méthodistes font occuper par leurs
favoris. De celte manière, ils entourent d'une ombre
de

de cour une ombre de roi, qui gouverne d'après les
indications réformées. Ceci dit, on s'explique aisément
que des personnages fort nombreux pour un État mi­
nuscule

occupent la

jeunes gens désireux
tantisme.
La

niqué

race
au

officielle, et que tous les
d'arriver, embrassent le protes­
scène

américaine, forte

peuple

hawaïen

et

une

puissante,

a commu­

certaine activité.

Que

si l'on considère les

Polynésiens dans d'autres régions,
à
à Taïti,
l'archipel Noukahiva, aux îles Gambier,
on ne peut constater que sa
stagnation et son impuis­
sance. Ici, commerce, finances,
politique, rien ne
demeure étranger à la population. Mais la race poly­
nésienne est trop chétive pour supporter le poids
d'intérêts si divers; le Hawaïen plie sous le faix. Il est
transformé,

mais cette transformation lui coûterala vie.

paraît sur le flanc de la colonne le
grand
palais, couvert d'or, de broderies,
d'aiguillettes, de panaches; pareil à un chef d'armée
qui jette un coup d'œil sur ses troupes, il arrête ses
Tout à coup,

maréchal du

�DANS

dernières
Le

L'OCÉAN PACIFIQUE.

dispositions

cortège s'ébranle,

à peu, tout

se

et commande:
avec

mélange

ordre

en un

«

197

En avant 1

If

d'abord;

mais peu

tohu-hohu

indescrip­

tible; la boue frappée par les bambous qui jonchent
la chaussée, rejaillit sur Jes invités; les robes des
femmes

.

indigènes traînent dans la fange, et c'est en
fort piteux équipage que les groupes entrent dans
l'enceinte qui leur est réservée.
Voici les dispositions prises pour la cérémonie: la
vérandah du palais, destinée aux invités de distinc­
tion, communique par une plate-forme avec une sorte
de pavillon octogonal où doit prendre place la fa­
mille royale. Vient ensuite un amphithéâtre demi­
octogonal (ce polygone régulier joue dans l'archi­
tecture hawaïenne un rôle prépondérant), entouré
de gradins et couvert d'une surface tronc-conique;
disons pour les esprits mathématiques que le tout
rappelait la coupe d'un cirque forain, par un plan
vertical mené par l'axe. Ce demi-cirque pouvait con­
tenir cinq mille personnes, et quand le cortège y fut
assis, il restait ·beaucoup de places vacantes.
Le pavillon du centre où va se jouer l'acte princi­
pal, a l'aspect d'une volière dorée, enluminée, cou­
verte d'oriflammes, enguirlandée de flots de gaze,
ornée d'écussons aux couleurs des grandes nations
du monde. L'Amérique occupe le milieu; l'Alle­
magne et l'Angleterre, les deux places d'honneur;
on a
relégué à l'écart notre pavillon national presque
inconnu et tenu en suspicion. Peu à peu, les agents
diplomatiques, les états-majors des bâtiments étran-

�50,000 MILLES

198

gers, font leur apparition. Les ministres et officiers
de la cour hawaïenne arrivent un à un. De la vèran­

aperçoit, entre les colonnettes du pavillon, la
indigène assise dans le grand octogone. Un
silence relatif règne parmi les masses populaires;

dah

on

foule

aucun

sentiment de

curiosité;

cette

cérémonie, dont

comprend l'à-propos, semble peu propre
personne
à dérider les sujets de Kalakaoua. Pourquoi, me di­
ne

sait-on, n'avoir pas fait revivre, à cette occasion, les
anciennes coutumes, les vieilles traditions du fonda­
teur du

royaume? Que n'aurait-on point gagné en
pittoresque et en intérêt? A coup sûr ou eût gasné en
pittoresque; à coup sûr, le peuple eût applaudi;
Kalakaoua, concurrent heureux de la reine
douairière, de cette descendante des Kaméhamèha

mais

qui représente la trad ilion, pouvait-il raisonnable­
ment évoquer de pareils souvenirs? C'eût été, de
parti pris, fournir des armes à ses détracteurs. Le roi
évita donc cet écueil; mais il prit des anciennes cou­
tumes juste la quantité nécessaire et suffisante pour
introduire une pointe de haut comique dans la mise
en scène. Ainsi la
plate-forme qui relie le pavillon à
la vérandah, ornée de statues et de vases, supporte
une double rangée
d'indigènes porteurs de longues
lances à plumets; ces comparses, vêtus à l'euro­
péenne, habit et pantalon noirs, chapeaux de soie
invraisemblables, disparaissent à demi sous d'épaisses
pèlerines en plumes jaunes et rouges, anciens attri­
buts de l'aristocratie maorie.

Certes,

nous

avons vu

des souverains orientaux

�DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE.

H)!)

entourés de splendeurs; nous avons vu feu Tu-Duc,
I'empereur d'Annam, environné de ses grands digni­
taires dans la triple enceinte de son palais d'Hué;

Norodom et

ses

les

splendeurs

fausse note

ne

pouvait

les

on

cun

le roi de Siam, Sorndetch
Chulalonkorn, au milieu de toutes

bayadères;

Phra Paramendr

accumulées pour son
troublait 1 'harmonie de

qualifier

de

spectacles;

barbares, soit;

s'accordait à reconnaître

Aucune

sacre.
ces

mais cha­

l'originalité

dont ils

empreints. A Honolulu, dans cette solennité
enthousiasme, ce ne sont qu'accoutrements hy­
brides, gravité prétentieuse, mélange de raffinement
et de barbarie; l'antithèse suit partout le spectateur
étaient

sans

et

plante devant lui quand il s'arrête.
Cependant, le cortège royal va défiler,
se

l'aristo­

gagnée par l'influence améri­
son
caine, proteste par
absence; aussi le cortège se
à
réduit-il son minimum. Voici le maréchal du palais
cratie du royaume,

et celui du royaume; le révérend

nier de Sa

le

Majesté;
lative, le chancelier;
ricains:

Mackintosh,

président de l'assemblée

tous

profil anguleux,

aumô­

légis­

personnages sont Amé­
taille 'élevée; ce sont pl u­
ces

tôt des automates que des figures vivantes. Escortées
de leurs précepteurs et gouvernantes, voici les prin­
cesses, qu'un œil exercé discerne vaguement sous le
satin bleu de lumière, blanc et rose, le velours cra­

moisi, les plumes, les perles, les dentelles. Derrière

elles,

on

porte sur des coussins les nombreuses dé­
roi, le sceptre, la main de justice, l'épée

corations du

d'État,

les

couronnes.

�200

50,000 MILLES

Le roi, de haute

taille, domine l'assistance; il

nu-tête et vêtu d'un uniforme de

est

général
hongrois: pantalon bleu, tunique blanche, larges
rubans

en

sautoir, poitrine constellée

austro­

de décorations.

Je dois dire ici que les Hawaïens, peu .Américains
en ceci, m'ont
paru les gens les plus décorés du

monde. S. M. Kalakaoua est

ordres,

la

déjà

fondateur de trois

Couronne hawaïenne

qu'il
plus, il fait partie d'une
multitude de chevaleries étrangères, ainsi que le
maréchal du palais va nous l'apprendre tout à l'heure.
La reine (vera incessu patuit dea), affligée d'un
compris
inaugure aujourd'hui.
y

«

1)

De

d'obésité, porte une robe de faille
décolletée, brodée d'or et de perles; une
tunique de velours bordée d'hermine, le tout enche­

commencement

blanche

vêtré de dentelles. Mais

éclatante des

étoffes,

lustre et la couleur du
reine et les

égarés

1 la blancheur

quel contraste

à côté d'un teint
marron

qui possède

le

d'Inde.

Comparer la
d'hippopotames

princesses à une famille
neiges serait, à coup sûr,

dans les

le comble

l'irrévérence; mais le moyen de résister à la jus­
tesse d'une comparaison, pour peu que l'on se pique
de

d'être sincère? Deux pages, dont

point

une

l'emploi

ne

semble

sinécure, transportent la traîne pesante

bout de

laquelle
Kapiolani, femme

oscille

majestueusement

au

la reine

de Kalakaoua.

peine le cortège a-t-il pris place dans le pavillon,
que, en signe de réjouissance, un hymne chanté sur
A

un

air

palais

lugubre
s'avance

ébranle les airs. Puis le maréchal du
vers

le roi et récite

un

premier

dis-

�DANS
cours.

On

présente àSa l\fajeslé

et le casque
au

temps

L'OCKAN PACIFIQUE.

d'osier,

le manteau de

attributs du

de Kamèhamèha

: "

201

Je

plumes
pouvoir suprême

jure, s'écrie le roi,

de maintenir intacte la Constitution du royaume et
de gouverner conformément aux lois.)) Alors le

chancelier, qui joue dans la solennité un rôle très­
actif, remet à Sa Majesté une épée, symbole de la
justice; le manteau royal, image du savoir et de la
sagesse; un anneau, signe de la dignité royale; le
sceptre, emblème du pouvoir.
Un des princes se présente alors avec les cou­
ronnes; intimidé, il ne sait trop quelle contenance
tenir; il roule de

grands yeux; on devine qu'une
envahit
subite
son
rougeur
visage bronzé, et ses
mains éprouvent des tressaillements involontaires.
Le trouble de cet infortuné

quand

le chœur entonne

tantes, si bien

pansif

en

une

rapport

des

augmente visiblement,
de ces hymnes protes­

avec

le caractère peu

ex­

indigènes
tout-puissant! nous apportons au roi de
l'or et des pierres précieuses; de l'or, symbole du
véritable amour; des pierres 'précieuses, tirées de
la mine cachée, étincelantes comme la gloire,
comme la
gloire de cet archipel, qui croît en paix
et en richesses. L'or et les pierres précieuses vont
:

"Père

Cl
"

n

«

«
"

roi, l'héritier de ses puissants an
choisi par toi, Père tout-puissant, à qui

couronner

notre

..

"

cêtres ,

«

reviennent l'amour et la

Le chœur

se

tait à

passent successivement

gloire. Amen.
peine, et déjà les

b

entre les mains du

couronnes

président

�202

50,000 MILLES

{le l'assemblée

législative et du chancelier, pour
enfin
dans
celles du roi. Le souverain, d'un
tomber
geste rappelant celui de 1804, se couronne lui-même
et
"

place

l'autre

couronne

Recevez, dit-il,

appelée

il

sur

la tête {le la Reine:

cette couronne, ô

le

vous

qui

êtes

Ce nouvel attribut

partager pouvoir.
puissance royale hawaïenne est orné de larges
feuilles de taro" légumineuse qui croît partout en
Polynésie; sa forme générale rappelle la couronne
"

Il

de la

fermée de

Charlemagne. Au même instant, le canon
gronde; le chapelain du palais récite une coude
oraison, et l'infatigable chœur reprend:
Chantez, ô îles, avec allégresse! remerciez bien
haut le Père tout-puissant qui permit à l'archipel
"

"

"
"

"

de former cette union, base de la force el du pro­
grès, parmi les puissants de la terre. Louange à

toi, ô

mon

long

1;

sur un

u

«

"

Dieu, qui dirigeas

des sentiers du monde et

u

notre chef et roi le

qui

l'as fait asseoir

trône élevé par toi dans les

cœurs

de ton

peuple. Chantez, ô îles, avec allégresse 1 remerciez
bien haut le Père tout-puissant, remerciez-le par­
toujours. Amen.
Ces cantiques tombaient périodiquement,
tout et

n

comme

des douches, sur l'assistance. Feu Offenbach aurait
découvert des contrastes piquants entre cette grave
musique, l'attitude et la tenue de la cour hawaïenne.

Cependant, le roi se lève comme mû pal' un ressort,
et le cortège, reformé dans le même ordre, quitte le
pavillon. Au premier rang, le roi et la reine, cou­
ronne en tête, le manteau de
plumes sûr les épaules,

�DAN S

L' 0 C É AN PA C 1 F 1 QUE,

203

le

sceptre à la main, s'avancent gravement. La mu­
sique royale fait entendre la marche du Prophète
(ô mânes de Meyerbeed); une nuée de petites filles
indigènes, enfants de chœur de cette procession-pro­
fane, la peau couleur de très-vieux chêne, habillées
de gaze rose, éparpillaient des fleurs sous les pas des
Chacun levait in­
Majestés désormais consacrées
..

stinctivementla tête:

on

s'attendait à voir le rideau des­

cendre lentement de la frise, Il
et

,

descendit, en effet,
pluie torrentielle,

forme de

très-rapidement,
qui empêcha l'inauguration de la statue de Kamé­
haméha le., qui devait suivre le couronnement. Cette
dernière cérémonie (elle eut lieu le 14) répondait
beaucoup mieux que I'autre aux aspirations du
peuple; car la légende du fondateur de la dynastie
est entourée d'une
.auréole qui la fait rayonner à
"travers l'espace, Depuis le matin, les groupes popu­
sous

ce

formaient autour de la statue voilée; on dis­
animation; on racontait les hauts faits du·

laires

se

cutait

avec

midi, sous les rayons d'un soleil implacable,
le roi, ses ministres, les agents diplomatiques, les
officiers étrangers prennent place sur une estrade
héros, A

élevée

en

face

du monument;

la famille

royale

occupe les fenêtres du palais et la vérandah. Le roi
enlève lui-même le voile qui cache la statue à tous
les

regards;

des salves d'artillerie retentissent; des

oriflammes couronnent le
un

long

cri de

palais et les maisons;
joie s'échappe de six mille poitrines:

voilà la véritable fête nationale,

Debout,

en

face de l'entrée de

Iolani, Kaméha-

�50.000 MlLLES

204

porte le manteau fourré de plumes et le casque
d'osier; la main droite en avant, il semble répéter

mèha

ce

disait

qu'il

en

quittant

ce

bas monde: "Restez

dans la bonne voie que j'ai tracée. Il
La statue découverte, S. Exc. Murray
nistre des relations

d'étaler

en un

extérieures,

discours le

panégyrique

il tint l'assemhlèe courbée

Gibson,

mit

se

en

mi­

devoir

du roi défunt.

les foudres
Longtemps
de son éloquence. Pour tout dire, M. Gibson fut pro­
lixe, quoique moins nuageux que l'aumônier du
palais. Avec abondance d'épithètes et accumulation
de figures de rhétorique il fit, en langue anglaise,
un
éloge pompeux du chef de la dynastie hawaïenne.
Il assimile le héros de la Polynésie à ceux de l'Asie
et de

sous

il le compare à Alexandre et à César; à
le fondateur de l'heptarchie; à Pierre le

l'Inde;

Egbert,

Grand, qui jeta les bases d'un empire dans les marais
de la Moscovie. Enfin, dans une péroraison vivement
attendue, échauffé par l'exorde et la narration:
"Oui, grand cbef, s'écrie l'orateur, nous jurons de­
vant toi que tout véritable Hawaïen, tout ami d'Ha­
waï, préservera l'indépendance de l'empire que tu
fondas par la bravoure et la sagesse! Il C'était le
nœud de la pièce; il fallait laisser l'auditoire sous
cette

impression.

Pendant que l'estrade
accouru

de toutes

vidait peu à peu, le peuple,
se
pressait autour du piédes­

se

parts,

tal, pour contempler de près les
de bien

d'eux

qui organisa

me

racontait,

son

en

traits de cet homme

pays pour la

mauvais

postérité. L'un
anglais, une anecdote

�DANS

rappelée
m'avait

L'OCÉAN PACIFIQUE.

par ]\1[. Gibson et qui, je l'avoue à ma honte,
échappé. Au temps de Kaméhaméha le., le

bois de sand al formailla

richesse du pays,
le roi ordonna d'épargner

principale

et, afin d'assurer l'avenir,
les

205

jeunes plants

lui disaient

ses

de cette

officiers,

"VOliS êtes

essence:

vieux,

bientôt; qui

vous mourrez

exploitera le sandal, plus tard?" Après moi, le dé­
luge, aurait dit un moderne. N'ai-je pas des fils?
répliqua le conquérant indigné; je leur léguerai les
cc

jeunes

sandals.

"

En rentrant

au

palais, après

double haie d'huissiers et

une

avoir franchi

masse

une

compacte de

chambellans, je trouvai la consternation répandue
tous les visages, et j'attrihuais, sans hésitation, la
cause de ce trouble au discours de M. Gibson,
quand
sur

un

grand

bruit

m'obligea

Le ministre des

à faire amende honorable.

finances, bien malgré

lui

sans

s'était livré à de

trop copieuses libations. L'

lence

riait à gorge

indigène"

déployée,

«

doute,
Excel­

bousculait

la grave assistance, se montrait fort gênante, en un
mot. Cette escapade valut à son auteur une disgrâce ;
le même soir, le roi le

remplaçait

dans

sa

charge,

et

l'on prétendait, à Honolulu, que cette justice sommaire
porterait un coup fatal à la popularité de Kalakaoua :
l'abus de l'alcool est, en effet, considéré, dans l'archi­
pel, comme une faute sans gravité (la consommation
annuelle

dépasse soixante-quatre mille litres). "C'est
pourtant dommage, répétait l'infortuné, dégrisé par
mettais pour la
m'a coûté six cents dollars 1 Il

ce revers

subit; pauvre habit, que je

première

fois et

qui

12

�50,000 l\IILLES

206

Le roi n'était pas au bout de ses tribulations. Le
soir de ce même jour, Iolani-Palace étincelait de lu­

mières; le roulement prolongé des voitures, l'ani­
mation extraordinaire qui régnait aux alentours, an­
nonçaient une grande fête: il y avait dîner de gala.
Certes, les décors, les cristaux, l'argenterie, les toi­
lettes, rien ne laissait à désirer. Mais, dans la journée,
le roi, voulant faire
si

populaire

des

une

nouvelle concession à la famille

Kamèhamèha,

avait

eu

la malencon­

treuse idée d'instituer de nouvelles

signer

un

princesses et de
règlement qui déterminait la préséance

entre les dames de la

cour.

Excellent moyen de

se

créer autant d'ennemies que de princesses, moins
une: la première. Voyant en outre
que la veuve de

Kamèhamèha IV, la reine Emma, jouait à la cour un
rôle mal défini, il lui donna le pas sur ses deux propres
sœurs, et

celles-ci, gonflées

de

dépit, préférèrent

ne

dîner que s'asseoir à un rang infé­
point
à
celui qu'elles s'attribuaient. Il fallut donc, au
rieur
assister

au

dernier moment, intervertir les rangs et changer les
places, opérations qui causèrent de nouveaux dé­

boires, conséquence inévitable de rapprochements

intempestifs. Exemple: la femme du consul d'Angle­
terre se leva et disparut; le consul, son solennel
époux, protesta, fort heureusement, par un silence
glacial. Ainsi, nous échappions miraculeusement aux
toasts anglais, à la santé de la reine, aux vœux de la
perfide Albion pour la prospérité d'Hawaï.
En plaçant au compte des profits et pertes les con­
vives qui s'abstinrent ou se retirèrent, il resta trente-

�L'o.CÉAN PACIFIQUE.

DANS

207

six personnes. Les toilettes féminines étaient plus
exagérées encore que celles du couronnement. Inca­

de promener leur

pable
du

lecteur, je

magnificence

sous

les yeux

contente de louer le

goùt qui pré­
ajoutant qu'une couturière
soucieuse de sa réputation eût refusé une commande
de l'espèce, à la simple inspection de ses clientes.
me

sida à leur création

en

Le roi occupe le centre de la

de lui

;

les

princesses

table, la reine

en

face

Poomaïkelani et Kekaulike dis­

séminées entre le corps diplomatique et les officiers
étrangers. Des parchemins aux armes de Kalakaoua
se

dressent devant

convive: ô Brillat-Sava­

chaque

l'in! Le

potage Windsor côtoie le filet de veau; le
faisan rôti s'étale à côté de la dinde bouillie. Et le
Vatel du

palais

est

plein

encore

de vie! Il est vrai

que la marée', loin d'avoir manqué, se présente abon­
damment sous la forme de mulets frits 'entassés.
Une douzaine de l\1aoris

lonné

qui

d'argent

ressemble à

"mutisme
émue

sans

servait
à

un

li

en

culotte courte et habit ga­
de cette table

errent anxieux autour
une

succursale du musée Grévin:

semblait le mot d'ordre. Sa

Majesté,

doute par les incidents de la journée, ob­
silence religieux, et chacun se conformait

l'étiquette.

Ce calme de

nécropole

n'était troublé

que par la chute d'une assiette ou pal' le hruissement
pluie qui ruisselait à l'extérieur, Aussi les illu­

de la

minations el le feu d'artifice inscrits

furent remis

au

beau

au

programme

temps,

Dois-je faire mention du
après? On devait danser

bal de la
à

cour

l'extérieur,

donné peu
sous

une

�208

50,000 MILLES

la

pluie obligea le roi à abandon­
ner les
scrupules qu'il nourrissait il l'égard du peu
de solidité du palais, et l'on ouvrit le grand salon Dès
les premières mesures, le quadrille d'honneur fut
tente;

mais

..

désarroi par la fuite d'une danseuse; on eut
beaucoup de peine il le réorganiser. Puis Kalakaoua,
mis

en

peu désireux de tenter un nouvel essai, se retira dans
un boudoir où les invités se succédèrent
par petits
groupes: on y buvait du wisky il l'indépendance 1Ja­

danseuses, frustrées de la même res­
en eau sur leurs
siéges; à peine
il
saisir
au vol un
de
autre,
pouvaient-elles,
temps

waïenne. Les
source,

fondaient

rafraîchissement

:

recommandations

les

laquais
analogues à

avaient-ils reçu des
celles de 1\1. Chou­

fleuri?
Les Américains ont

vu

cette cérémonie d'un œil

calme. A la vérité, on sent percer leur dépit;
ils se moquent du faste déployé par les Hawaïens;
ils passent au crible chaque détail de l'étiquette, et
assez

le

transpercent

de leurs flèches acérées:

«

Kalakaoua

fait fausse route, me disait.I'un d'eux; son couronne­
ment, au lieu de grandir sa cause, l'a ridiculisé tout

simplement.

1)

Mais, je le répète,

manifestation leur
faible

poids

importe

au

fond

une

telle

peu; ils sentent de quel
pèsera sur les événe­

cette cérémonie

futurs, et, répondant in petto il M. Gibson qui
de
maintenir l'indépendance hawaïenne, ils se
jure
disent:
Tout vient il point il qui sait attendre.
D'ailleurs, le traité de réciprocité, élaboré de longue
main, est, au point de vue politique, pour le gouverments

«

Il

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

DANS

nement de

209

de

l'argent placé à gros in­
térêts. Cette convention sti pule, en termes généraux,
l'entrée en franchise des produits de l'archipel aux
États-Unis, et réciproquement. 01' la partie n'est point
égale; si les planteurs indigènes y trouvent leur

Washington,

compte, le fisc américain subit,

de

ce

chef,

Voici, par exemple, le

sucre

perte
tend
qui
appréciable.
à prendre aux îles Sandwich un développement hors
de toule proportion; ce produit s'écoule aisément à
une

San-Francisco, et rapporte aux Hawaïens de fort beaux
bénéfices. Grâce à

plus

en

régime, une prépondérance de
plus marquée s'accuse entre les relations
ce

commerciales des deux pays.

Supposons que le gouvernement de l'Union dénonce
le traité

qu'opter

:

américaine
stance

Les

.les

propriétaires

entre la ruine
se

borne donc

favorable;
serres

tous les

drapeau

de

ou

elle

saura

l'aigle

citoyens de

la

d'Hawaï

ne

pourront

l'annexion. La

politique

à attendre

une

circon­

choisir.

sont

posées sur l'archipel;
libre Amérique savent que le
se

de l'Union flottera

bientôt

sur

le

palais

Kaméhamèha.

12.

des

�VII

NOUKAHIVA

après la découverte de Guanahani
les Espagnols fondèrent les
Colomb,
par Christophe
du
et
du Pérou. Mais l'Espagne,
Mexique
empires
dès
cette
avait
le droit d'inscrire au
qui,
époque,
Peu d'années

fronton de l'arsenal de Cadix:

Tu regere

imperio
pouvait arrêter là
d'autant plus que son objectif (ar­
river par l'ouest aux îles aux épices) n'était pas atteint,
et que ces colonies nouvelles jetées sur les côtes des
deux mers allaient servir de point de départ aux

fiuctus, Hispane,
ses
investigations,

memento ",

"

ne

voyages ultérieurs. Du littoral américain, et en par­
ticulier du Pérou, d'intrépides navigateurs lancés
dans l'immensité de cet Océan qui couvre le tiers du

globe,

ne

couvertes

tardèrent pas à ajouter de nouvelles dé­
domaine géographique, déjà si singu­

au

lièrement étendu. En 1595, l'un d'eux, Mindanao,
reconnut à quinze cents lieues de la côte péruvienne
un
en

groupe d'îles
l'honneur du

Pérou.

qu'il nomma archipel des Marquises,
marquis

de

Caîiete, gouverneur du

�AIlLLES

50,000

DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE.

211

Après Mindanao, beaucoup d'autres navigateurs
visitèrent l'archipel. Les baleiniers, occupés à pour­
suivre les

cétacés, nombreux alors dans la

mer aus­

trale, choisirent les îles de Noukahiva comme

lieu de

rendez-vous. Véritables écumeurs de la mer, hommes
injustes et cruels, ils s'attirèrent par leurs excès la
haine des

indigènes. L'archipel

peuplades

de

race

dérivé, dit-on,

rouge

élait habité par des

qu'on appela Kanaks, mot
kanake, aulochthone.

du sanùwichien

C'étaient des colosses tatoues des
lant

pieds

à la

tête, par­
hérissé de consonnes;
facile avec les étrangers, ils se

langage rude, guUural,

un

géants d'un

commerce

livraient entre

eux

des combats acharnés et dévo­

raient, dans

d'effroyables orgies, les cadavres des en­
nemis tués pendant les batailles. Le pouvoir despo­
tique sous lequel pJiaient ces anthropophages n'était

point fait pour adoucir leurs mœurs. Asservis sous le
joug de brutes sanguinaires, les taouas soumis il.
des chefs qui les entraînaient dans les vallées
,

voisines, les guerres de tribu
il. des

massacres

à tribu donnaient lieu

et à des vendettas

sans

nombre.

Ces taouas, investis de fonctions multiples, exploi­
taient le fanatisme et la crédulité des insulaires, en
les crimes et

en

servant les dieux. Et cette dernière fonction avait

son

soignant

les

malades,

importance, l'Olympe
forl

peuplé;

en

jugeant

des anciens

c'est du moins

ce

Marquisiens

qui

rations des vieillards. On cherche

naturels

l'étude

un

livre,

une

pierre;

un

puisse jeter quelque jour

étant

ressort des décla­
en

vain chez les

monument, dont
SUI' ce

passé

tèné-

�212

50,000 MILLES

breux. Débrouiller le chaos de leurs croyances n'est
donc point chose aisée. On pense qu'ils songeaient

vaguement à une migration des àmes vers un monde
mystérieux, séjour de félicité accommodé, sans doute,
par les taouas, au génie de ce peu ple enfant. (Maho­
met fit-il autre chose en donnant le Coran aux Arabes?)
Une place d'honneur dans cet empyrée était vraisem­
hlablement promise aux guerriers morts dans les
combats et à ceux qui avaient acquis, au milieu de
leurs rixes

sanglantes,

le

nombre de che­

plus IJrand

velures.
Toute leur
et

religion consistait

scènes de

en

cannibalisme,

peuple ayant

un

pour
Aussi

sacrifices humains

en

devoirs faciles à

atteint

degré

ce

remplir

de férocité.

peine n'était-elle prévue pour l'éter­
Marquisiens abandonnaient
cette vie sans crainte, sinon sans regret.
Tou-pa, divinité impitoyable, était le Jupiter de
aucune

nité, de telle

l'Olympe

sorte que les

noukahivien. Tama-oua était le dieu (lu

cotier; Tiki, le dieu de la

plus

et le

connu

partout

ses

pêche
plus populaire

idoles: il ressemble

Leur histoire
consacrée à

ces

se

quelques

promène
à la

Ce

aux

èst entièrement

perdues
sur

encore

Bouddha chinois.

au

un

la

dans l'Océan.

jour,

mer

le dieu

bleue;

en

il ramène du fond les îlots
Peu

d'iles se
îles Tonga.

pêcheur

Ta03810:1

îles

co­

tatouage, le

.on trouve

création:

pirogue

en

pêchant
ligne,
appela Noukahiva 1.
1

.

sacrée, fort simple,

Voici, par exemple, ]a
Tiki

et du

après,

nomme

il errait

Mahoui

nux

sur

les

qu'il
plages

iles Sandwich et

�L'OCÉAN P.HIFIQUE,

DANS

de

son nouveau

cette solitude: il

peupler
créa

domaine,

une

femme

qu'il

en

se

rêvant

213

du

baissa, prit

nomma

moyens de

aux

sable,

en

Ohina el eut d'elle des

qui se répandirent dans l'archipel. Le. cruel
dieu Tou-pa semble être l'incarnation du mauvais
génie, Il entendait que son culte fût exactement des­
servi, se réservant de punir impitoyablement la
enfants

moindre infraction à

colère,

il éleva les

ses

volontés. Dans
de l'Océan

eaux

hauts sommets de Noukahiva

hitants

périrent. Mais il
qu'après avoir essayé un

:

un

accès de

jusqu'aux plus

presque tous les ha­

n'en vint à cette extrémité
autre châtiment

:

il existe à

Noukahiva des mouches
des

microscopiques, les nones,
douleurs plus cuisantes que les

qui causent
moustiques;

la ténuité de

de s'Infiltrer

partout; jamais

insectes leur

ces

ne

on

croirait

permet

qu'un

corps aussi petit puisse contenir autant de férocité.
Tou-pa fit entrer dans un coco tous les nonos de l'ar­
chi pel; il
et

cassa

Noukahiva,

le fruit entre les deux îles
et

en

lança

une

d'elles.
deux

Depuis lors, des nuées
iles, et les malheureux'

mières

peuplades, affligés

nuent à subir

un

du

moitié

de

nonos

sur

Oua-pou
chacune

infestent les

descendants des pre­
péché originel, conti­

châtiment dû à l'indifférence de

leurs ancêtres.
Dès

1842, l'amiral Dupetit-Thouars prit possession

l'archipel au nom de la France i mais pendant
longtemps-la métropole oublia sa nouvelle possession:
l'éloignement de ces terres, le manque d'organisa­
de

tion, des difficultés de

tout genre,

peut-être

aussi le

�214

50,000 MILLES

d'empressement que les Français mettent, quoi
qu'on en dise, à s'expatrier, furent cause que la colonisation n'y fit aucun progrès. Cependant, la France
peu

.

se

souvint

un

1851,

au

jour

de

sa

colonie océanienne

:

c'était

lendemain du 2 décembre.

L'empire
éloigner, sinon à faire disparaître les
plus zélés partisans du gouvernement républicain:
Noukahiva, presque aux antipodesd e Paris, réunissait
les conditions d'un internement sûr; on y expédia
quelques agitateurs, entre autres Gent et Longomaz­
zino, qui ne furent relâchés qu'en 1854.
Essentiellement volcanique et tourmenté, l'archi­
pel, probablement formé par les sommets épars d'un
continent submergé, comprend sept îles; la plus im­
portante, Noukahiva, possède l'excellente baie de
en

avait intérêt à

Taîo-haè,

entourée de hautes

entré dans le

rochers

havre,

déchiquetés,

on

montagnes.

n'aperçoit
suspendus

blocs

Une fois

de toutes parts que
aux

prêts

à rouler dans la mer, affouillements

bles,

senes arabes

crêtes et

inexplica­
découpées sur le ciel. Une végéta­
tion exubérante s'étage en gradins le long des pentes;
les bouraos
se
répandent en cascades de verdure;
1

le flanc des mornes, au fond des gorges, des bois
de cocotiers font songer à d es plantations de chan­

sur

gigantesques. Les louches de verdure juxtaposées
piquées de points blancs et noirs. Regardez avec
attention: ces points remuent, montent, descendent,
vres

sont

s'arrêtent pour
1

se

mouvoir de nouveau;

Hibiscus tiliaceus des botanistes.

ce

sont des

�D.'\NS

L'OCÉAN PACIFIQUE.

taureaux, des chèvres, des
milieu de la vaine

au

moutons à l'état

srs

sauvage,

pâture.

Taïo-haè, capitale de Noukahiva et de tout l'archi­
pel, est déjà un centre de civilisation, relativement
aux

le

autres

point

de

villages éparpillés dans les îles: élie est
départ de plusieurs routes; ses maison­

nettes, groupées autour de la baie, commencent à
subir la loi de
brûlent
et l'l'au

les

l'alignement; quelques réverbères
chaque
pendant une heure au moins;
amenée
des sommets, se répand dans
potable,
soir

habitations; je

quide

puis dire que le précieux li­
les étages, chaque case n'ayant

ne

monte à tous

qu'un simple rez-de-chaussée. La ville commence il.
se termine à l'évêché; les deux
pou­
l'un
effectif
et officiel, l'autre moral et' non
voirs,
moins effectif, ignorant s'ils seraient tOUjOU1'S compa­
tibles, ont mis un kilomètre entre eux.
La première maison qui frappe nos regards est
la résidence et

laquelle on lit: "John
Hart and Co.
Noukahiva ne déroge pas au régime
de toute colonie française; j'entends par là que le
trafic n'y est point aux mains-de nos nationaux. Nous
verrons
plus loin que le commerce de l'archipel est
centralisé par deux maisons, toutes deux étrangères:
depuis trente ans, il n'est venu à Taïo-haè qu'un
seul bâtiment de commerce français, tandis que sept
ou huit navires allemands y mouillent chaque année.
Tournons à gauche et suivons l'unique chemin de
la ville, au bord de la mer, ce chemin sur lequel le
ornée d'une

enseigne

sur

II

feu roi Témoana, vêtu de rouge et

cramponné

à la

�216

50,000 :\IILLES

selle d'un cheval chilien, se livrait jadis à des courses
échevelées. Ombragées par des bouraos, quelques
maisonnettes de bois

la route

se

dressent

jetées
au

en

désordre à droite de

sommet de

plates-formes

de

pierre; autour, des terrains vagues envahis par les
cassiers et les goyaviers. De loin en loin, des ponts
enjambent les petits ruisseaux qui dégringolent des
pic,s. La mer bleue vient mourir en clapotant à gauche
du chemin; quelquefois la houle de haule mer pé­
nètre dans le fer à cheval; de pesantes volutes dé­
ferlent sur la plage, et le vent éparpille leurs crêtes
en
poussière lumineuse. A l'horizon, l'île de Oua­
pou, hérissée d'obélisques et d'aiguilles taillés par les
agents atmosphériques, se montre entre ces deux
îlots couverts de bois de fer qui gardent l'entrée de
la baie et que l'on a si justement nommés les senti­
nelles. Des groupes d'indigènes passent avec leur ta­
touag �indigo; on dirait qu'ils portent sur le visage
un
loup azuré. D'autres tirent un filet sur la plage
et dévorent le poisson cru, au sortir de l'eau. Voici,
dans le lit d'une rivière, un immense figuier des
banians dont le tronc, véritable faisceau de tiges ad­

ventices,

mesure

ne

pas moins, m'a-t-on dit, de
de tour. Ce colosse végétal ser­

soixante-quinze pieds
refuge à des nuées de perruches, de
de
tourterelles,
rossignols; les collectionneurs en ont
fait un tel massacre que, depuis longtemps, le banian
vait autrefois de

étend tristement

des abris dont

Quelques

ses

aucun

longues branches
être ne profite.

pas encore;

nous

en

formant

arrivons à la maison

�L'OCÉAN PACIFIQUE,

DANS

211

de la reine Ua-hè-ké-hou. La souveraine de l\'ouka­

hiva s'avance à notre rencontre:
et

flottent

grisonnants

mousseline blanche

sur

ses

cheveux ondulés

épaules;

ses

fait ressortir

robe de

sa

couleur de

une

peau semblable à celle du bois de fer. Cette bonne
vieille n'entend pas un mot Je français: heureuse­

ment, madame
offre

nous

Élisabeth, interprète et

dame

services. Nous entrons dans

ses

pièce
reine,

une

ment.

Une li thographie encadrée d'or

table

l'impératrice Eugénie;
le

sur

cache le

verre

c'est tout l'ameuble­

milieu,

au

au

has,

nom

du

mots, écrits à la main :
Mahon. » Les Noukahiviens
ces

révolution,

que

de

petite

le fauteuil de la

quelques chalses,

carrée

:

d'atour,

une

représente
étiquette collée
personnage et porte
une

u

Maréchale de !\lac

contentent,

se

changer l'étiquette:

c'est

à cha­

rapide

et

économique.
Nous

-

chez
-

sommes

heureux de rencontrer la reine

elle,
pouvoir lui présenter nos respects.
Je reçois toujours les Français avec plaisir.
de

et

-

La reine semble souffrante?

-

Je suis

Or,

un

un
peu enrhumée, et j'ai mal aux yeux.
violent courant d'ail' balayait la chambre.

pour fermer l'une des
la reine m'arrêta:
Je

me

précipitai

Non,

-

non,

aujourd'hui;
est

vous

mon

portes;

seriez mal: il fait

indisposition

passera

trop

mais

chaud

comme

elle

venue.

poules, Manches
irruption dans l'appariement.

Deux

font

ou

trois

comme

13

la

neige,

�50,000 MILLES

218

jolies poules sont à la reine?
Oui, je les aime beaucoup; elles sont si bien
apprivoisées!
Et, machinalement, je considérai les mains de
Va-hé-ké-hou couvertes de méandres bleuâtres; de
temps à autre, un pied nu, constellé des mêmes hié­
Ces

-

-

roglyphes, dépassait
'- La reine
a,

Oh!

sa

robe.

les mains, des

tatouages

d'une

finesse.

remarquable
-

le bas de

sur

souffert

j'ai

cruellement, j'ai beaucoup
opération.

les taouas m'ont fait cette

pleuré quand
Pendant plusieurs jours,
comme

mes

des méis 1. C'est

mère de mettre fin à

en

mains restèrent grosses
vain que

supplice;

mon

je suppliai

ma

tout fut inutile:

il fallait que le tatouage des mains et des bras jusqu'à.
l'épaule, des pieds, des genoux, de la bouche et des

oreilles, révélât
avait

eu

ma

noble

origine.

Ah! si

ma

mère

les mêmes idées que le roi de Vaïtahou!
bleues

Et, pendant qu'elle parlait, de petites lignes

perpendiculaires
des muscles

au

de la bouche semblaient

sens

visibles, chargés d'assurer le

mouvement

des lèvres.
Madame

Élisabeth,

avec un

verbiage dont

elle avait

déjà fait preuve, compléta par quelques renseigne­
ments ce que S. M. Va-hé-ké-hou venait de nous dire:
Le

-

tatouage

lescence était
chefs. Plus
d'hui
1

exécuté

autrefois

tard, cette

chaque

au

commencement de l'ado­

un

coutume

Noukahivien 'est

Fruit de l'arbre Il

pain.

honneur réservé
et

répandit,
plus ou moins
se

aux

aujour­
couvert

�D.\NS

de

L'OCÉAN PACIFIQUE.

219

anciennes marques de noblesse. Vous en ren­
contrerez partout; les uns portent une bande bleue
ces

(que

nous nommons

ligne

hiamoëi, large de

deux

doigts,

les yeux: il est incontestable que cette
sombre fait valoir l'éclat du regard, et qu'elle

étendue

sur

visage. D'autres se
font tatouer entièrement la figure et se couvrent
même le corps de ces stigmates, de façon à produire
l'illusion d'un vêtement. Le tatouage des femmes,ordi­
nairement plus léger, ne comporte en aucun cas ces
bandeaux bleus sur le visage. Examinez ceux de la
rend

énergique l'expression

du

reine; ils méritent vraimen t d'être

cités

comme

le

modèle du genre. Executes par différents artistes de
l'île de Oua-pou (ce sont les plus habiles de tout
dirait que l'ensemble est l'œuvre d'un
seul homme. Voici d'abord, sur les mains, des lignes

l'archipel),

on

d'écailles; puis les dessins s'agran­
puis des cocotiers, des
sont
Et
ces
des symboles: les
tatouages
poissons.
écailles rappellent Tiki, le dieu de la pêche; ]e porc
et le requin représentent la nourriture des indigè­

légères

en

forme

dissent; voilà des bracelets,

nes; le cocotier balance

îles et fut

planté

son

plumet

au-dessus des

à Taïo-haè par le dieu

ancêtre du mari de S. M.

Va-hé-ké-hou,

Témoana. Cette

devient de

Tama-oua,
le feu roi

pratique
plus en plus
défendu
de
condamner
les
Monseigneur ayant
enfants à ce genre de supplice: on peut donc dire
que, traquée par la civilisation, cette coutume bar­
bare tend à disparaître. Pourtant, les indigènes qui;
de père en fils, pratiquent cette industrie, .trouvent
rare,

�uo

50,000 1\Il L LE S

encore

à

ses

de l'ouvrage ;

dépens.

Cet

qui sienne de

mes

Américain

un

original
amies;

"Qu'à

cela

épouser

une

Mar­

mais celle-ci. lui déclara

semblable

qu'avant de songer à une
lait qu'il se décidât à
tatoueurs.

l'éprouva naguère

voulait

alliance,

il fal­

passer par les mains des
tienne

ne

l),

pour l'île de

répondit l'autre,
Il choisit les des­

_il partit
Oua-pou.
les plus excentriques, les artistes les plus
réputés, et, trois mois après, il revient tatoué des
pieds à la tête, c'est-à-dire absolument défiguré.
J'ai changé d'avis, lui dit la belle en riant; d'ail­
leurs, je n'épouserai jamais un homme aussi ridicu­

et

sins

�,

lement docile.

tatouage

l)

L'Américain éconduit

et le célibat: il

promène

conserva son

fort tristement l'un

et l'autre dans les chemins de l'île.

Ces dessins,

qui

d'ondulations,

enlacent le corps dans un réseau
avec des instruments
gros­

s'exécutent

siers. Les artistes
sorte de

frappent

percent l'épiderme
peigne à dents très-aiguës,

avec une

baguette.

les trous ainsi formés de la

langée

au suc

loi de la

astringent

mode,

Celte

tyran,

assez

vingtaine

dont la reine

de kokuu mé­

le

patient supporte
une
plainte.

faire entendre

opération produit parfois

matoires
nne

sans

poudre

sur
lequel ils
répandent dans

du bananier. Pour subir la

cet odieux

d'atroces douleurs

Puis ils

à l'aide d'une

des accidents inflam­

graves pour entraîner la mort. Il y a
d'années, le roi de Vaïtabou, celui

parlait tout à l'heure et qui pas­
sait pour l'homme le plus orgueilleux de l'archipel,
instruit par l'expérience et désireux de se signaler

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

DANS

2H

par une bizarrerie, interdit ]e tatouage à tous ses
enfants. C'est le même qui hébergeait un vieil Euro­
à barbe

péen
mise

des

en

blanche,

coupe

réglée

échange
qui servait

en

et

pour les jours de fête.
Pendant que madame Élisabeth

de cette barbe
à confectionner

aigrettes

parlait,

un

chat,

deux chats, huit chats étaient entrés à la file in­
dienne : la reine adore les poules et les chats. Une
dernière

question qui, à cette longitude, n'a aucune­
mentl'importance que nous lui connaissons en Europe:
Quel âge a la reine?
Oh! je ne sais pas, répondit-elle; demandez à
Monseigneur; quand il vint à 'I'aïo-haè, j'étais déjà
grande. En Océanie, les notions de l'espace et du
temps font entièrement défaut aux indigènes: ils se
laissent vivre, sans regretter le passé; sans songer
à l'avenir, oubliant ce qu'ils ont fait la veille, ne sa­
-

-

-

chant
La

ce

qu'ils

feront le lendemain.

reine, très-dévouée

à la

France, n'a jamais

service de notre

indigènes une influence
qu'elle met intégralement au
cause. Il
y a dix ans, pendant une

révolte, elle

précipita

cessé

d'exercer

considérable,

son

sur

les

influence

se

attitude

énergique

entre les
amena

la

combattants,

hostilités. La France reconnaissante lui alloue

nellement

une

l'on délivre

ration

aux

réglementaire (la

soldats et

préjudice d'une pension
.

il est vrai que le
en bénéfice 1

budget

aux

et

cessation des

jour­

même que

cantinières),

sans

annuelle de six cents francs

de la

petite

colonie

se

:

solde

�50,000 MILLES

222

avoir

Après
il

presse les

mains tatouées de la

fut donne d'assister à

reine,

pêche au requin,
sur le bord de la mer. Les
indigènes, très-friands de
la chair de ce squale, attaquent le requin avec une
audace qu'ils payent quelquefois de leur vie. Perches
nous

sur

les

harpon

rochers,
en

les

Marquisiens, entièrement nus,
arrêt, épient l'ennemi qui manifeste
monlrant hors de l'eau

présence
gulaire. Lorsqu'il
en

son

le
sa

aileron trian­

portée, les pêcheurs
par le choc, le squale
se debat au milieu de l'eau
rougie par le sang; il
plonge brusquement, revient à la surface, disparaît
de nouveau, pour apparaître encore. Les indigènes
vont alors le chercher à la nage, et quelquefois, à
ce moment
suprême, ils ont à soutenir une terrihle
lancent leurs

,

une

arrive à bonne

armes.

Étourdi

lutte.

pouvions passer devant la mission sans
Mgr Dordillon. La mission joue dans
lin rôle
l'archipel
trop important, pour que le lou­
riste n'ait pas le plus vif désir de pénétrer dans cette
enceinte et de visiter les humbles prêtres si dévoués
à l'éducation des jeunes Kanaks. L'èvèché, bâtiment
modeste entouré d'une vèrandah, se cache au pied
des derniers mornes de la vallée d'Oata, parmi les
cocotiers, les lauriers-roses et ces curieux puka-tëa
qui élèvent à trenle pieds de haut les pierres aggluti­
Nous

faire

ne

une

visite à

nées dans les

replis

de leurs racines.

Mgr Dordillon, évêque in partibus de Cambyso­
polis, vétéran de la cause catholique, habite I'archi­
pel depuis 1846. Ce digne prélat ressemble positive-

�DANS

L'OCÉAN FACIFIQUE.

Littré; des yeux vifs brillent

ment à l'académicien

par instants derrière ses lunettes
noire

hile,
et

223

d'or,

et

sa

chevelure

contient pas un fil d'argent. Homme fort ba­
cachant une grande finesse sous une bonhomie

ne

une

il

politesse exquises)

moyenne

au

vité peu commune, il

influence morale

exploite

une.

surdité

ses

intérêts. Doué d'une acti­

a su

conquérlr dans les îles une
L'interprète de la

mieux de

considérable.

Élisabeth, donnait la mesure de
firrurant avec la main une hauteur

reine, madame

cette

puissance en
pro�
des
autorités:
à
Le
rèsi­
portionnelle l'importance
disait-eUe en plaçant la main à vingt centi­
.dent,
((

))

mètres au-dessus du

sol;

et la main s'élevait de
u

((

le gouverneur de Taïti )),

vingt

nouveaux

centimètres;

l'amiral commandant la station navale de l'océan

Pacifique Il, et elle montrait soixante centimètres;
Monseigneur 1', et la fille de la reine se haussait
sur la
pointe des pieds, afin de porter la main le plus
haut possible. Ainsi l'évêque, et j'ai pu constater
que tel est le sentiment de la population indi­
gène, est considéré comme le pouvoir le plus im­
((

portant.

Mgr Dordillon joue, depuis bien des années, un
ingrat et difficile : sans traitement fixe, sans
aucun subside
gouvernemental autre que l'allocation
rôle

affectée

aux

écoles,

sans

autres

dons des fidèles et les faibles

position
su

faire

maille à

que les
mises à sa dis­

ressources

sommes

par l'œuvre de la Propagation de la foi, il a
prospérer l'établissement. Certes, il eut

partir

avec

le

pouvoir;

il

se

fit

parfois

des

�50,000 MILLES

224

ennemis

tranchant

en

d'épineuses questions

élevant des réclamations taxées d'excessives.

ou

Mais,

en
en

l'évêque est un pouvoir avec lequel il faut
compter; il a acquis une expérience que l'on ne con­
somme,

sulte

jamais

veHement

puis
notre

vain.

en

fois les résidents

Que de

débarqués profitèrent
déjà les

aurait-on oublié
cause

par

de

ses

services rendus à

Mgr Dordillon, pendant

de' la

non­

conseils! Et
la révolte

1880?

Dominique,
Monseigneur consentit à nous faire visiter lui-même
en

];élablissement

marchant,

il

dont il est le

nous

faisait

fondateur, et,

l'historique

tout

en

de la mission:

Ce fut le 4 août 1838 que les

premiers prêtres ca­
tholiques débarquèrent
Marquises. Us ap­
à
la
de
partenaient
congrégation Picpus, et cette com­
munauté a continué jusqu'ici à fournir tous les mis­
sionnaires de l'archipel. Il y a vingt ans, la mission,
«

aux

dans le double but de

se

procurer des

de soustraire les

dis-je, planta
l'élevage du

à

îles

ressources

et

indigènes l'oisiveté, la mission,
quelques terrains en coton et se livra
à

bétail. Mais

ces

opérations

ne

tardè­

rent pas à soulever des protestations; à l'époque
troublée où nous vivons, la communauté devait

avoir

beaucoup

de

détracteurs,

et ils

furent

nom­

breux, en effet. Se livrer au commerce sans payer
de patente, fabrication de fausse monnaie, récla­
mation de bestiaux appartenant à l'État, emploi de
missionnaires étrangers, et surtout d'Allemands.
Tels sont les principaux griefs que l'on relève à
notre charge: rien n'est plus facile que de réfuter

�FABRICATION

DE LA

papal,

A

NOUKAHIVA.

�DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE.

225

accusations. Il suffit pour cela d'étaler la vérité

ces

dans toute
((

sa

simplicité.
pièces que

Les fausses

répandues dans les
véritables bons

îles,

avec

l'on
les

lesquels

d'avoir

nous accuse

étaient des

morceaux

de zinc,

indigènes pouvaient

objets ou de l'argent.
procure
Mais il faut observer que la communauté ne faisait
venir d'Europe aucune marchandise; elle achetait
l'

se

tout

sur

à la mission des

les lieux, chez les marchands patentés de
quoi celte façon d'agil' lésait-elle les

Taïo-haè. En

négociants

du

pays?

Avions-nous besoin de

patente,

pour nous livrer à ces échanges?
(( Notre
bétail, marqué tout d'abord et lâché ensuite
dans les

s'était mêlé à celui de

montagnes,

comment,

au

bout de

plusieurs années,

l'État;

reconnaître

les

sujets appartenant à l'un ct à l'autre? On trouva
que nos troupeaux augmentaient rapidement, tandis
que celui de l'État diminuait à vue d'œil: ce fut le

point

de

départ

des contestations. Pour

mission céda définitivement

au

finir, la
gouvernement l'objet
en

prix débattu.
litige, moyennant
On nous reproche d'employer des missionnaires
étrangers; .nous avons, en effet, trois Pères allemands

du

un

l'

disséminés dans les îles; est-ce notre faute s'il entre
peude Français dans l'Ordre, trop peu pour combler
les vides à

qu'ils se produisent? D'ailleurs, les
partie de la congrégation
il
avant 1870, et a été reconnu qu'ils ne se montraient
nullement hostiles au parti français.
"Aujourd'hui, nous suivons une nouvelle ligne de
mesnre

missionnaires visés faisaient

13.

�226

50,000 MILLES

conduite; nos terres plantées en coton sont affermées,
nos
troupeaux vendus, et, dans ces conditions, on ne
saurait
Tous

nous

nos

accuser

de

nous

soins sont désormais

livrer

commerce.

au

acquis

à l'éducation

des enfants
velles

indigènes, de manière à former de nou­
générations. Impossible d'avoir sur les Marquia

siens adultes

sions, les

une

action

efficace; quoi que

nous

fas­

mœurs, les coutumes restent les mêmes:

années d'efforts

J'ont que

trop prouvé.
jeunesse
population ;
loin des exemples pernicieux et de cette promiscuité
qui règne partout, nous espérons beaucoup obtenir,
et, pour commencer, nous avons séparé les fines des
garçons, en interposant la largeur de l'île entre les

quarante

Isolons donc la

écoles des deux

ne

du reste de la

sexes.

"

En somme, les Pères de

Picpus représentent,

en

Océanie, l'influence française, latine si l'on veut, de
même que les missionnaires protestants représentent
l'élément

fait

anglo-saxon

encore

:

cette distinction

capitale

sentir dans les îles définitivement

nexées, Taïti par

exem

ple. Lorsque

dans

ces

se

an­

archi­

sauvages on aperçoit, au sommet des promontoi­
de
res,
petites maisonnettes surmontées du drapeau
tricolores, c'est un de nos missionnaires à l'avant-,

pels

garde.
Je terminais cette

bysopolis reprit

la

réflexion, lorsque Mgr de Cam­

parole

Voici la

chapelle.
Construit par un missionnaire, le petit temple élève
'!IOn clocher au milieu des
graminées tropicales ; rien
n'y manque: statues, vitraux, lustres, fleurs artifl:

((

II

�DANS L'OC

É

AN

PACIFIQ UE.

!2.,

cielles, confessionnaux, Soixante petites filles chantent
l'office à l'unisson. On est

surpris d'entendre des

voix

aussi fortes chez des enfants de six à douze ans, et

pu constater que, à l'inverse des indigènes
de Taïti, les Marquisiens sont fort mal doués au point
de vue musical; leurs voix rauques n'ont presque

nous avons

rien

dans

d'humain, et c'estvainement que nous cherchions
ces chœurs les notes
argentines, véritable charme

des voix d'enfants.

Après

avoir traversé les cours, nous. visitons

cessivement les trois
chines à

coudre,

nattes étendues

classes, l'atelier

orné de

suc­

ma­

le dortoir à l'état rudimentaire:

plancher et solives rondes
en
guise d'oreillers. L 'ordre
le plus parfait règne partout; une propreté rigou­
reuse, une ventilation fort bien comprise, achèvent
sur

le

clouées longitudinalement

de faire de l'ensemble de
vraiment

ces

salles

un

établissement

remarquable,

l'église, prennent leurs ébats
plantée
grands arbres et traversée
un ruisseau. C'est merveille de voir ces
par
figures
bronzées, ces robes blanches, bleues, jaunes, à grands
ramages, s'entremêler au gros soleil et piquer de
notes aiguës les verts profonds du paysage, Trois
Les

dans

élèves,

sorties de

de

une cour

Sœurs de charité

promènent gravement les ailes
au milieu de ce
petit
Dansez!" commande la supérieure: chacun

blanches de leurs cornettes

monde.

(t

saute à la corde.

(t

Courez!

dans toutes les

"

l'essaim multicolore

se

directions, non sans quelques
précipite
chutes malencontreuses. (t Avancez, les chanteuses t li

�228

et

50,000 MILLES

s'alignent par rang de laille,
qu'on
désigne l'air à faire entendre.
ce
régiment, obéissant à la baguette, en­
après

quarante exécutantes

attendant
Peu

tonne

leur

sourciller:

sans

blicam

...

11

A la

fin,

«Domine) salvam lac rempu­
distribution

générale

de bon­

bons; l'empressement, les bousculades, font songer

'que le péché appelé gourmandise est aussi capital
en, Polynésie que dans notre vieille Europe.
La reine, après avoirperdu la fille qu'elle eut du
roi Témoana, adopta plus tard madame Élisabeth,
chargée, nous l'avons vu, du double rôle d'interprète
et de dame de compagnie; puis un fils nommé Sta­
nislas, qui parle également bien le français, l'espa­
gnol et l'anglais, sans compter le kanak, sa langue
maternelle. Tel est, par droit d'adoption, l'héritier
présomptif de la puissance toute morale, la plupart
du temps négative, exercée par la reine. Tout jeune,
on l'envoya à Valparaiso pour y compléter une édu­
cation sommaire ébauchée à la mission de Taio-haé.

Un beau

jour,

plus tard,

on

il

partit

d'ici

vit revenir

Kanak;

trois années

centaure.

Perpétuelle­

un

un

cheval, il parcourt au grand galop les ravins,
les fondrières, les sentiers remplis de cailloux rou­
Iants, au risque de se rompre les os. Un parchemin
suspendu à sa muraille et signé de l'amiral Cloué,
ministre de la marine, fait foi des marques d'attache­
ment à

le fils

'ment que

de donner

'médaille

prêtés

adoptif

de Va-hé-ké-hou n'a cessé

à la France

:

d'or, récompense

par lui à notre

cause

c'est

des

le brevet d'une
secours

pendant

effectifs

la révolte de

�DANS

Hira-hoa,

en

L'OCÉAN PACIFIQUE.

1880; chef des volontaires indigènes,

il éclaira la marche des

prises

229-

colonnes, il opéra des

et déconcerta les

Marquisiens
plans: "Qu'arriverait-il,
si les Français quittaient

en

sur­

faisant échouer

tous leurs

lui

propos,
hiva?

demain Nouka­

disais-je

à

Cil

jours on ferait de l'eau-de-vie
de coco, et dans huit jours on se battrait.
S'il l'end d'éminents services pendant la guerre, il
ne s'endort
pas sur ses lauriers en temps de paix: il
surveille l'exécution des routes jalonnées par le rési­
dent/ il s'emploie à la captation des sources, il est
le grand organisateur des chasses aux chèvres sau­
vages. Il couche, au besoin, dans les fourrés, à la belle
étoile, harcelé par les moustiques, prêt à remonter à
cheval aux premières lueurs de l'aube. Stanislas
eut le don de nous émerveiller par la sagacité dont
-

Dans trois

"

il fit preuve en conduisant une de
rabatteurs forment, en travers d'un

cercle

qu'ils

resserrent de

affolées, bondissent de
à peu acculer

chés

vers

la

plus

toutes

mer.

en

parts

A la fin

ces

chasses. Cent

promontoire, un
plus; les chèvres,
et
ces

se

laissent peu

animaux, per­

des

aiguilles, prennent des positions d'équi­
qui justifient pleinement l'ex­
de
chèvres/ elles galopent le long­
pression: sentiers
de falaises presque verticales avec une témérité qui
souvent leur apporte le salut. Mais le plus grand nom­
sur

libre invraisemblables

bre, arrivé à l'extrémité de
précipite d'un bond de

se

cette roche

Tarpéienne,

pieds

de haut dans.

cent

la mer, où des embarcations viennent les recueillir.
La reine, nous venons de le voir, a adopté un fils.

�230

et

50,000 MILLES

fille

une

coutume

devons

nous

;

dans

générale

ajouter

l'archipel.

que c'est là une.
Chez les Marqui­

(et ceci pourrait s'expliquer par la rareté des
enfants), l'adoption joue un si grand rôle que la fa­
mille, telle que nous la connaissons, n'y existe pour

siens

ainsi dire pas. Un enfant vient-il à naître? Une per­
sonne
quelconque l'adopte et constitue, au point de
vue

noukahivien,

famille

sa

légale.

Cette habitude

si loin

poussée
qu'un enfant, pris au hasard, ne
connaît pas toujours la femme qui lui a donné le
est

c'est

jour:

chez les

une

variante des enfants mis

en commun

pendant
tribus, il

et je ne serais pas étonné que
les guerres intestines qui décimaient les
ne se fût trouvé de nouveaux
OEdipe. En

tout cas,

aux

Spartiates,

îles

Marquises,

l'établissement de l'état

civil est aussi hèrissè de difficultés que celui du ca­
dastre. Le territoire de ces îles montagneuses était

divisé

en

vallées,

et

vallée

chaque

appartenait

à

un

chef, par droit d'hérédité. Sous l'autorité de ce chef,
les habitants étaient admis à cultiver la terre, sans
être jamais les possesseurs effectifs. De là, aucune
délimitation et des contestations sans nombre.

en

Nous

avons

tionnaire
entier.

sous

Depuis

déjà parlé

du

résident,'

c'est le fonc­

l'autorité

duquel

1852

officier de marine

un

titre j et les fonctions de cet

est

agent

porte

sont loin

ce

d'être

plage de Taio-haè,
d'Hakapèhi, il tient les Scelles
des
gendarmes, dans les îles. Le
qui aboutissent à
résident est à la fois maire et préfet, commandant

une

sinécure: De

sa

maison

à l'entrée de la vallée

sur

la

placé l'archipel

�D,�NS

L'OCÉAN PACIFIQUE.

231

troupes, consul de toutes les nations, médecin,
j lige, ingénieur, hydrographe, commissaire de police,
agent général des mœurs: c'est beaucoup demander,
des

officier de marine. Enfin il administre la
colonie et signe des arrêtés, sous l'autorité du gou­
même à

un

verneur

de Taïti. Mais

trois cenIs lieues de

là,

l'archipel

de la Société est à

et nombre de

questions

forcément laissées il. l'initiative du résident. Il

sont

a sous

ordres, à Taîo-haé : un brigadier, deux gendarmes,
cinq moutoï( surveillants indigènes ), quatre solda ts d'in­
ses

fanterie de marine etun

imposantes chargées

caporal. Telles sont

les forces

de maintenir dans le devoir les

mille habitants deNoukahiva. Un capitaine d'artillerie

porte à Hiva-hoa le
autres îles est

titre de

sous-résident; chacune des
l'autorité d'un

placée
gendarme.
gendarme mérite une mention spéciale :
juge incorruptible, médiateur impartial, conseiller
prudent, il jouit dans tout l'archipel d'un pouvoir
sous

Le

incontesté, d'une considération justement méritée.
résident, il réunit, quand il est seul, une

Comme le

spécialités: construire des routes, dresser
procès-verbaux, surveiller les mœurs, visiler les
conduites d'eau, diriger les battues aux déserteurs,
rédiger des rapports politiques, rendre une justice à
compétence limitée, telles sont ses occupations les
plus usuelles. On conviendra que ces services multi­
ples nécessitent une intelligence supérieure à celle
foule de

des

que

position sociale.
qui bornent la rade ouvrent cinq
éventail autour de la baie; de petites ri-

comporte

sa

Les contre-forts

vallées

en

�232

50,000 l\IILLES

ces
coupures envahies par une véaé­
tatien luxuriante et sauvage. Prenons la plus impor­
tante, celle de Pa-ki-ou, dans laquelle serpente la

vi ères arrosent

route d'Atichéou

(c'est la voie qui relie les

de la

Le

des

mission).
goyaviers et

sautille

sur

deux écoles

encaissé d'abord entre

chemin,

des cocotiers, côtoie un ruisseau qui
des blocs de lave noircie. De curieux

bouraos se penchent au-dessus des cascatelles, comme
pour élargir le cône d'ombre jusqu'au maximum;

leur tronc,

rampant d'abord, s'élance tout à coup et
infinité de branches, comme un
s'épanouit
bouquet de feu d'artifice. Çà et là, le torrent se répand
en bassins naturels, et la
nappe étendue n'est ridée
la
des
fleurs
chute
que par
jaunes des malvacées. Au
bord de l'eau.Ie pandanus, soutenu par des faisceaux
de racines aériennes divergentes, projette de tous
côtés des fruits de corail. A cent pieds de haut, les
panaches des cocotiers ondoient en pleine lumière.
Puis ce sont les méis aux larges feuilles, découpées
comme celle de l'acanthe, des buissons de piments
en une

rouges, des citronniers, des orangers, des

barring­

tonia, dont les

mer

la

noix

broyées

d'endormir le

et

jetées
poisson.

à la

ont

Les

papillons
komakos emplissent l'air de leurs
chants mélodieux qui rappellent ceux du rossignol;
des porcs s'enfuient à toutes jambes dans les hal­
propriété

voltigent;

liers,

les

faisant craquer les branches. Le chemin
rapidement sur le flanc des mornes, non

en

grimpe
sans se

transformer, de

escalier. Sur la

loin

première

en

loin,

en

un

crête, il faut

vèritable

reprendre

�DANS

haleine et

L'OCÉAN PACIFIQUE,

regarder

au-dessous de soi

233
:

la verdure

multicolore, plaquée d'ombres fugitives par le pas­
sage des nuages, s'étend pressée jusqu'à la mer bleue.
De tous côtés, des cônes aigus trouent ce manteau de
verdure; tout au loin, l'île de Oua-pou profile ses
clochers et
L'un de

ses

ces

obélisques sur les vapeurs de l'horizon.
pics surgit du fond d'une vallée dont

les flancs s'ouvrent

théâtre; des arbres de fer
ronnent la

cime;

ses

léger feuillage en cou­
abrupts et hérissés de
des massifs impénétrables.
au

flancs

cocotiers s'enfoncent dans

Toute vie semble avoir cessé

paysage: les

les décors d'un vaste

comme

rossignols

se

au

milieu de

taisent,

les

ce

sombre

papillons

ont

les animaux sauvages eux-mêmes désertent
la vallée. L'endroit où nous sommes est un lieu ta­

disparu;

bou, c'est-à-dire sacré; voici
nées de la

le

conquête; les

de cette mys­

l'origine

térieuse interdiction: c'était dans les

premières

an­

deux filles d'un chef dont

m'échappe avaient été arrêtées pour tapage
nocturne: inde irœ. Les indigènes jurent de tirer de
nom

éclatante vengeance. Peu de
artilleurs surpris par eux dans la

procédé
après, cinq

une

pagne sont,

en un

ce

désarmés,

cam­

massacrés et

du

pic pour y être dévorés, comme si
pied
sorte d'instinct avait guidé les cannibales vers ce·

traînés
une

clin d'œil,

jours.

au

site sauvage. Expédié en toute hâte, un détachement
arriva
temps pour empêcher l'odieux festin. Dans.

la suite, le morne fut déclaré tabou.
Séparé de mes compagnons, j'allais franchir un
amoncellement de laves noircies, lorsque la vie, que

�234

50,000 MILLES

je croyais éteinte,

se

famille de

sangliers.

présenta

la

sous

Les défenses

en

hérissées, ils s'arrêtèrent, attentifs

d'une

forme

avant,

les soies

à tous 'mes

mou­

vements et semblant tenir conseil. J'étais fort per­

plexe, lorsque les marcassins, regardant sans doute
peu prudent de me disputer le passage, re­
gagnèrent les taillis en toute hàte. Je continuai donc
à. gravir la route désormais libre,
avec circon­
spection et en me promettant bien d'apporter doré­
navant mon fusil en même temps que mes pinceaux.
Perdu dans ces solitudes, on éprouve une sensa­

comme

lion de bien-être et presque de délivrance
cevant la fumée d'une hutte: à droite du

élevée

une case

de

arrivée, les

la

sur

popoi

à

uns

plate-forme,
avec

aper­

chemin,

plate-forme de pierres sert
cinq indigènes de Hiva-hoa. A

sur une

refuge désigné

notre

en

travaillaient

deux d'entre

acharnement. -Ces

le résident, internés ici

aux

..

eux

alentours, et,
brassaient la

indigènes,

trois ans,

dil

nous

sont que

depuis
des insurgés pris les armes
à la main Mais ce mot assassin, qui évoque à notre
esprit européen une idée de préméditation, de guet­
de

vulgaires

assassins

ne

ou

..

apens

ou

portée,

de sauvage vengeance, n'a plus ici la même
ces hommes doivent être considérés à tra­

et

le

prisme
dirait, en effet,

vers

de
les

l'indulgence. En les voyant, on
plus honnêtes gens du monde;

larges faces s'illuminent par instants; ils
apportent des cocos et vous saluent d'un kaoha

leurs

J

Bonjour.

vous
1

so-

�DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE.

235

chef, Ka-hou-piaou, un des hommes les
proportionnés et les plus tatoués que j'aie
jamais rencontrés, représente à merveille ces anciens
chefs superstitieux et despotes, en tout temps prêts à
combattre et à répandre le sang. Un jour, un' taoua
Leur

nore.

mieux

lui dit

ra trouver le chef Maha-toua et coupe­

((

:

lui la tête.)) Sans

sourciller,

trer le motif de cet acte de

mit

en

route et

rapporta

homme est considéré

la tête. Le fanatisme de cet

expié par un exil de
faut pas oublier que l'internement de
malheureux équivaut presque aux travaux forcés:

trois
ces

chercher à

péné­
rigueur, Ka-hou-pison se
sans

Il

ans.

comme

ne

leur fait cueillir du coton et des cocos; on les
t
emploie à lasser les bœufs sauvages dans les halliers
on

embarquer pour les îles voisines, besogne
périlleuse. Lancés quelquefois SUl' les
des déserteurs, ils déploient dans cette chasse

et à les

difficile et
traces

à l'homme toutes les

ressources

d'un

esprit

fertile

expédients et d'un corps accoutumé à tontes les
fatigues. Ces chasses ont lieu chaque fois qu'un bâti­
en

ment

américain

relâche à Noukahiva.

de

navires est

un

ces

d'Écossais,
Chiliens;

de

L'équipage
composé n'Anglais, d'Irlandais,
Russes, de Français, d'Espagnols, de

en un

mot, les diverses nations du

tiennent autant de

Inutile

choisis

Prendre

au

1883, le Wachussett
lasso.

globe

y

ciloyens de l'Union.
représentants ne sont pas

que les

d'ajouter que ces
parmi l'élite des peuples auxquels

tiennent. En

1

place

eut

ils appar­
déser-

onze

�50,000 MILLES

236

teurs le

jour de son arrivée. Le commandant améri­
promet une récompense de dix dollars par
individu ramené : Bendarmes, moutois, indigè­

cain

campagne, les uns armés de revol­
vers, les autres de sabres, et les derniers armés de
leurs seuls tatouages, Les Kanaks, organisés en détec­

nes

d'entrer

tices,
.

comme

soir,

se

en

mettent à battre les

des

serpents

tous les

sous

délinquants

fourrés,

et

rampent

les massifs ténébreux: le
étaient arrêtés.

Grâce à la liberté relative dont ils

jouissent

et à

l'espoir de regagner leur île dans un avenir pro­
chain, les prisonniers de Riva-hoa ne font entendre
aucune

plainte.

Une chose

reste de fierté naturelle les

les

inquiète : un
empêche de comprendre

pourtant

que, d'un trait de plume, on ait pu les instituer ci­
toyens français. A la suite d'une admonestation, le

résident, à bout d'arguments, leur disait un jour:
Enfin, vous êtes citoyens français
Nous, Français? regarde-nous, répliquaient­
ils; et, relevant leurs paréos, ils exhihaient des ta­
u

...

),

-

touages invraisemblables.
Dès que

fûmes à

portée, Ka-hou-piaou et ses
compagnons s'éclipsèrent; ils revinrent quelques in­
stants plus lard, avec des cocos pleins d'un lait frais et
abondant. Sur ma demande, Ka-hou-piaou et ses com­
pagnons posèrent avec la meilleure grâce; les tatoua­
nous

ges dont ils étaient couverts méritaient

une

longue

je l'avoue, de prolonger
la séance: on ne vient pas tous les jours à Noukalliva,
fût-ce pour y trouver de superbes tatouages. Le soleil
étude,

et

je ne craignis

pas,

�____

KA-HOU-PIAOU

�J

(îles Marquises).

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

DANS

baissait;

il était temps de

trouver

à la nuit

237

afin de

redescendre,
parmi les cailloux

ne

pas

se

roulants du

chemin.
Nous

autrefois

jouait
Marquisien:
chose,

grand rôle dans la vie du
importe l'expliquer. Le tabou avait
mettre un objet quelconque, personne
un

il

pour but de
ou

tout à l'heure écrit le mot tabou. Ce

avons

mot

de

interdit 1. Puissant

en

mains du détenteur du
autocrates

sans

contrôle,

vernement, et c'est

gine

de la

dans

une

les deux

au

propriété.

pouvoir,
en

firent

tabou

qu'il

levier dans les

les anciens

Un bâtiment venait-il mouiller

anse? le chef étendait la main,

solennelles

syllabes

ta-bou" et,

prononçait
par

il était seul admis à faire des

fait,
étrangers.

De

nos

chefs,

moyen de gou­
faut attribuer l'cri­
un

jours

cette

ce

seul

les
échanges
pratique a eu quelques
avec

1813, Porter lâche des chèvres dans
applications:
les montagnes de Noukahiva; désireux d'en laisser
en

perpétuer l'espèce, il les couvre du tabou. Les oiseaux
sont très-rares dans les archipels polynésiens; il
existe dans les forêts de

komako

gnol appelé
on

a

décrété

tre

tout

tué

ou

une

individu

pris

tabou peut

un.

avoir

îles

une

sorte de rossi­

langue indigène:
quinze francs con­
coupable d'en avoir
sage application du

amende de
reconnu

Ainsi, la
but réel;

un

mais

que

dire

en Europe: la muraille d'un édifice
défend d'y apposer des affiches; le porc
est tabou pour les Israélites, La censure a frappé du' tabou
Germinal, la pièce de 1\1. Zola.
1

est

Le t.ubou existe

ces

dans 'la

tabou, quand

partout

on

�238

50,000 MILLES

des

vexatoires

prohibitions

les femmes

ne

pouvaient

en

vertu

desquelles

entrer dans les

pirogues,

porter des ceintures blanches et rouges, ni coucher
au-dessus d'un chien? Pour assurer l'efficacité d'une
semblable coutume, il fallait

qu'une punition

exem­

plaire frappât le téméraire convaincu de l'avoir violée
C'est ainsi que les Marquisiens le comprirent: le casse­
tète ou la zagaie faisaient bonne et prompte justice;
peu d'heures après, le cadavre de l'audacieux gisait
.

.

dans les

taillis,

et les taouas déclaraient à la crédule

multitude que le dieu s'était vengé. De nos jours, le
tabou est avantageusement remplacé par le gendarme.
Au fond de la vallée d'Oata, une cascade blanche

bondit, de place en place, jusqu'à la mer.
On peut, en suivant les sentiers kanaks, franchir
d'écume

aisément
tout soit

et

aux

quelques
en

friche,

centaines de

abandonné à

animaux errants, Un peu

contre des massifs

mètres, bien que

végétation vivace
plus haut, on ren­

une

inextricables; il

à corps avecles bambous et les

faut lutter corps

goyaviers, sans compter

les nones, qui semblent porter une affection particu­
lière à cette vallée: Çà et là, on rencontre une multi­

abandonnées

dépeuple la
campagne, etles survivants se rapprochent du littoral,
Nous allions renoncer à l'ascension quand, après avoir
tude de

franchi

cases

un

épais fourré,

la mort

:

nous

découvrîmes

rière étendue. Autour de

l'espace vide,

plates-formes en ruine
plus élevé que les autres:

et,

de

ces

koikas

ou

fêtes

une

une

clai­

série de

milieu, un paé-paé
l'emplacement d'une
anciennes, toujours terminées
au

c'était

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

DANS

239

par des scènes de cannibalisme, heureusement abolies
par l'occupation française. Quand les guerriers, au
d'une

retour

expédition contre
pirogues chargées

échouaient leurs
la

plage

de

une

de

île voisine,

prisonniers sur

Noukahiva, le ronflement

des conques

marines ébranlant les échos des vallées

la victoire

aux

tribus

d'alentour; grands

annonçait
et petits,

hommes et

femmes, tous accouraient comme des
fauves, pour prendre part à la curée. Les prisonniers,

parmi les rochers et les broussailles.poussaient
douleur; mais une fois garrottés
l'autel central, ils attendaient, sans sourciller,

traînés

des hurlements de
sur

l'instant du sacrifice: pour eux, la mort n'était que
le passage d'une vie dans une autre, le départ pour

des contrées

mystérieuses, départ auquel ils son­
crainte, comme sans joie.
gaient
Tout contrihuait à rendre hideux l'aspect de ces
saturnales: après l'hymne à Tépoua et les incanta­
tions des taouas, le sacrificateur, vêtu d'un manteau
rouge, égorgeait les victimes, et, pendant que le sang
ruisselait, les géants tatoués dansaient. une ronde
infernale autour de paé-paé; ils brandissaient leurs
sans

armes en

poussant d'affreux

hurlements. Des

cou­

de dents de marsouin, des aigrettes en barbe
de vieillard ornaient la tête des guerriers; des colliers
ronnes

de

coquillages

rebondissaient

les chefs portaient
mandement des

d'ennemis;
et

leur peau noircie;
à la main comme insigne de com­
sur

bâtons surmontés de

des crânes humains

chevelures
de cailloux

remplis
suspendus à leur ceinturemarquaientle rhythme

du

�50,000 l\IILLES

240

sabbat,
daient

et des branches de cocotier enflammées ré pan­

une

lueur sinistre

sur

tous

ces

Semblahles à de

corps ruisselants.
les enfants assis­

jeunes tigres,
tragédies sauvages; le tatouage n'avait pas

taient à

ces

encore

fait d'eux des

guerriers,

les chefs dans ces embuscades et

ils
ces

où des tribus entières

ne

suivaient pas

luites

sans

merci,

Mais leurs yeux

disparaissaient.
flamboyants indiquaient assez leur ferme résolution
de ne pas déchoir. Cependant l'eau-de-vie de coco
coulai t à flots; les crânes des victimes emplis de kava
circulaient à la ronde, et les scènes d'anthropophagie
commençaient.,; Lorsque le soleil

se

levait radieux

dans la brume violacée du matin, les guerriers, alour­
dis par les vapeurs du kava, sommeillaient au milieu
des

herbes,

et les bûchers fumaient encore.

Aujourd'hui l'anthropophagie vient encore défrayer
les conversations; mais on n'en cite plus que des
exemples isolés. Les indigènes ont abandonné les

peuplées de nones, pour se livrer à la vie
plus
plus productive de la plage, et les koïkas
ne
consistent plus qu'en une absorption considérable
de porc et de requin. A l'époque de la fête nationale,
le résident préside le festin, et les indigènes, accou­
rus des îles environnantes au nombre de
plusieurs
centaines, mangent et boivent jusqu'à la nuit. Mais si
le cannibalisme n'existe guère qu'à l'état de légende,
l'ivrognerie reste le vice capital des Marquisiens. Bien'
que d'un naturel fort doux, ces indigènes, soumis à

solitudes

facile et

l'influence de l'alcool,
inouïes:

on en

éprouva

se

livrent à des

récemment les

violences

effets, lors de

�DAlIJS

L'OCÉAN PACIFIQUE.

241

la révolte de Hiva-hoa. Aussi dut-on combattre t'mer-

8iqueOlent les trois ennemis qui se nomment: kava,
opium, eau-de-vie de coco.
Le kava (piper methysticum des botanistes) est
une

macération de la racine du

kava; les anciens

buvaient

beaucoup pendant les fêtes.
Marquisiens
Cette liqueur produit une sorte de torpeur, un en80urdissement 8énéral; son abus mène à I'héhétation,
et l'usage prolongé de ce breuvage a peut-être singu­
lièrement contribué au dépeuplement des îles. On
avait jusqu'ici toléré J'usage de cette boisson fu­
neste; mais le résident actuel a ordonné l'extirpation
de tous les plants de piper methqsticum,
Le fermier de l'opium il Taïti a un représentant à
en

Taïo-haè, et un autre à Hiva-hoa. Partout, où se trouvent
des travailleurs, on doit leur en vendre, la ferme
l'exi8e; l'opium fera le tour du monde avec les sujets
de

l'empire

de cité

du Milieu: i1 a, depuis peu, obtenu droit
îles Marquises, et déjà son dèhit sa

aux

,

consommation et l'abus

faire sont

qu'on
peut
règles précises. Chaque Célestial ne peut
recevoir plus de cent 8ramrnes par mois, et sous
en

sou­

mis il des
en

peine
un

d'une amende de

cinq

cents il trois

arrêté de 1877 défend d'en vendre

ou

mille francs,
d'en donner

qui fait dire à tout le monde que
indigènes,
madame Élisabeth I!- des 8I'àces d'État : con­
damnée deux fois pour ce fait, la pipe dont elle se
aux

ce

servait constitue

grefle

un

de Taïo-haè.

nations, presque

des

plus curieux ornements du
Mal8ré de nombreuses condam­

tous les Noukahiviens consomment
14

�242

de

50,000 MILLES

l'opium:

ils le

mangent

et ils le

fument,

à tel

point que dernièrement un fumeur ayant subi une
amputation, le médecin dut lui prescrire de l'opium
à forte dose, afin d'éviter les accidents pouvant sur­
venir à la suite d'une suppression complète. Les ra­
vages exercés par ce narcotique sont tels que non­
seulement l'évêque et les notables ont demandé des
mesures restrictives, mais, chose bien plus remar­
quable, l'agent lui-même de la ferme veut diminuer
la quantité allouée à chaque Fils du Ciel. Peut-on
arriver à limiter l'usuge de l'opium aux seuls Chi­
nois? La chose paraît difficile; il serait encore plus
simple de supprimer le Chinois lui-même.
L'eau-de-vie de coco produit aussi des effets ter­
ribles

sur

les

indigènes;

ce

liquide

provoque chez

excitation extraordinaire et les pousse à com­
mettre des assassinats, Son absorption a été la cause
eux une

de toutes les guerres. Les chefs l'ont cou­
vert du tabou, et l'autorité française en a interdit

principale

l'usage d'une façon absolue, 'Depuis 1882, il n'y a
eu
qu'une seule tentative de distillation dans la petite
île de Fatou-hiva, au sud de l'archipel. Les vieux
Kanaks habitants des vallées, incapables de se défaire
de leurs instincts d'ivrognerie et ne pouvant plus se
procurer l'alcool nécessaire à l'assouvissement de
leur passion funeste, arrivent à s'enivrer avec des

produits

à la fabrication

et Lubin

ne

sont pas

L'un des

plaisirs

c'est la oupa-oupa,

desquels
étrangers.
habituels de

ou

danse

Jean-Marie Farina

peuple enfant,
indigène. A la granùe
ce

�DANS

joie

du

L'OCÉAN PACIFIQUE,

les artistes

public,

nent rendez-vous

243

chorégraphiques se don­
magnifique

soir, Le décor

chaque

est fourni par la nature elle-même : point de dessous,
de toile de fond, de trucs ni de portants; un ciel
limpide étincelant d'étoiles, des pics biscornus, les

silhouettes
montre

fantastiques

des cocotiers et la lune

croissant au-dessus des

son

montagnes.

oupa-oupa des Mal'quises est, avant tout,
des bras et des jambes; les mouvements

8l'acieux qui

font

distinguent

un

La

danse

souples et
contraste frap­

tatouage
qui donne aux exé­
expression sauvage et sinistre, Rangés
deux files, les groupes d'hommes et de femmes

pant

le

avec

cutants
sur

la

une

qui

une

s'allongent,
avec un

d'un

bleuâtre

resserrent,

se

sérieux

sifflet,

se

imperturbable.

annonce

croisent et reviennent

D'abord le

sommairement

chef,

muni

chaque figure.

du pao

J, les 8l'0upes s'é­
branlent en cadence; chacun obéit au sifflet, comme
un soldat
prussien; Je même geste, la même pose
Puis,

aux

sons

pressés

répétés simultanément par cinquante sujets, rap­
pellent l'aspect hiératique de certains bas-reliefs
éayptiens. Dans les intermèdes, le pu-ihu (flûte à
trois trous dont on joue avec le nez) laisse échapper
ses trois notes monotones,
l'une de l'autre. Les sons

pandent
le soir

une

séparées d'un

lugubres
quand

tristesse inusitée

du

demi-ton

pu-HIU

ré­

ils retentissent

fond des bois, alors que tout sommeille dans
la nature et que les végétall x gigantesques, les bras
au

étendus, semblent
1

Tronc de cône

en

voués à

une

bois creux,

éternelle immobilité.

snrni

d'une penu de

requin.

�00,000 MILLES

Quand il n'y a point de lune, l'impresario construit
ajupa en branches de cocotier, et, le soir, des
lampes éclairent la scène avec une flamme fuligi­

un

neuse.

Parfois

entend alors

on

un

bruissement de

qui broute pacifi­
clôtures; personne n'y prend garde, el
quement
la fête continue. Quel profit l'impresario tire-t-il de
ces représenlations? On ne le saurait dire. Il compte
peut-être sur la générosité de l'assistance; mais trop
fiers pour éveiller ce sentiment chez les auditeurs, le
plus souvent les danseurs se retirent, après avoir.
mimé à leur propre satisfaction les morceaux préfé­
rés de leur réperloire. Dans quelques années, grâce
à la civilisation bienfaisante qui s'infiltre dans l'archi­
pel, il faudra faire passer les Marquisiens sur un pont
d'or pour obtenir d'eux qu'ils exécutent les diverses
figures de la oupa-oupa. Déjà les résultats de l'in­
fluence étrangère s'étalent an grand jour: d'un côté,
l'Europe a apporté l'alcool; de l'autre, la Chine a
importé l'opium: «Choisis, a-t-on dit aux naturels;
voici deux poisons qui porteront à la santé le plus
grand préjudice. Et, dans leur insouciance, ils les
ont pris tous deux. On a (lit, en oulre, à l'indigène:
"Ton pays, situé sous l'équateur thermique, est l'un
des plus chauds du globe, je le sais; ton tatouage
constitue à peu près ton seul vêtement, et je reconnais
que ce pseudo-costume est en harmonie avec le climat
brûlant où tu es obligé de vivre; pourtant il fant écou­

feuilles: c'est

un

cheval

en

liherté

les

»

ler les cotonnades de Manchester et les indiennes de

Rouen; d'ailleurs, il faut

aussi

sauvegarder la décence,

�L'OCEAN PACa'IQUE.

DANS

245

prix même de ta santé. Toi, homme, adopte nos
pantalons et nos chemises; toi, femme, laisse là tes
vêtements en écorce deméi aux plis anguleux; prends
une
longue robe aux manches étriquées. Hommes et
femmes, vivez dans la crainte sacrée du gendarme."
au

Et

ces

timorés et

indigènes,

comme nous

la vieille

et ont

Europe

a

naïfs,

se

sont habil1és

la crainte que vous savez. Ainsi
imposé à ces cannibales des habi­

tudes tout extérieures; elle leur a créé des besoins
factices afin de se rendre indispensable, sans avoir
pu
.

jusqu'ici

arrêter la

les astreindre à

un

travail

régulier

ni

dépopulation qui

se

dresse

comme

un

projets de réforme et de régle­
de mort qui souffle SUl' les
archipels polynésiens n'épargne pas les· îles Mar­
quises; ici comme ailleurs, les Maoris semblent fondre
au contact de la race blanche; on rencontre
peu de
vieillards et peu d'enfants : le dernier des Uarqni­
siens est peut-être déjà né.
spectre devant

tous les

mentation. Le vent

parler des estimations fantaisistes des pre­
navigateurs, puisque les habitants d'une île
accouraient en foule aussitôt qu'un bâtiment mouillait
sur la côte, nous
prendrons pour base deux recense­
ments plus modernes.
En ] 855, on comptait à Noukahiva 2,700 habi­
tants, et 11,900 dans tout l'archipel. En 1872, ces chif­
fres se réduisaient respectivement à 1,600 et 6,000.
La population a donc diminué de moitié en dix­
sept ans. Et la progression continue sa marche dé­
Sans

miers

croissante

:

le recensement de J 883 n'attribue que
14.

�t46

110,000 MILLES

999 habitants à l'île de Noukahiva. Diverses

contribuent à

lisme,

résultat

produire
lèpre, les guerres

la

ce

effrayant:

et les

causes

l'alcoo­

meurtres. Les

guerres de tribu à tribu sont aujourd'hui complète­
ment éteintes; mais les assassinats persistent; pen­
dant la seule année 1879, dans
cents

tués.

un

district habité par six

individus, on a compté jusqu'à trente hommes
Enfin, personne n'ignore que le blanc a le pri­
de faire

disparaître les races en contact avec
États-Unis, ces races ont fui dans le Far­
West; mais dans les îles, quand elles ne peuvent se

vilége

lui. Aux

soustraire à

son

voisinage,

elles meurent.

Notre établissement des îles

l'avenir? Certes,

je

voudrais

Marquises a-t-il de
pouvoir répondre affir­

mativement; mais la situation du

commerce

et

de

l'industrie est de nature à faire évanouir presque
toute espérance. Outre les défrichements opérés par

la mission, il n'a été fait à Noukahiva qu'un seul
essai de culture, dirigé par M. Stewart, le même qui

géra à Taïti la vaste plantation

d'Atimaono. A quelques

kilomètres de Taïo-baè, trente-six travailleurs chinois
à ses gages avaient planté quarante-cinq mille pieds
de coton. Cette tentative n'eut
fin

en

]

aucune suite; elle
prit
873, lorsque la maison représentée par

M. Stewart fut déclarée

provenant
de

de

en

l'exploitation

faillite.
se

Quelques

Chinois

fixèrent dans l'île afin

livrer à la culture pour leur propre compte.
Trois grands obstacles enrayent les progrès de
se

le manque de bras, les animaux er­
rants, les sécheresses. Nous venons de voir que la

l'agriculture:

�DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE.

24'7

indigène est appelée à disparaître dans un avenir
prochain: inutile d'insister de nouveau sur ce point.
l'ace

D'autre

part,

le nombre des animaux errants s'accroît

d'une manière

inquiétante: taureaux, chèvres, porcs,
moutons, errent à l'aventure dans les taillis. Avec de
tels

la culture est difficile et la circulation

hôtes,

dangereuse,
sans

Ces animaux commettent des méfaits

nombre: ils dévastent les

plantations

en

brou­

tant les

jeunes pousses des cotonniers et en dévorant
les écorces d'arbres. En troisième lieu, l'île est par­
fois soumise à des sécheresses prolongées: vers] 874,
il n'est pas tombé de pluie pendant quatorze mois;
autre période de sécheresse a duré quatre ans,

une

Pour

trois raisons et

ces

culture, l'archipel
au

moment de

sa

qui concerne l'agri.
peu près ce qu'il était

en ce

est resté à

découverte. L'industrie et le

sont

com­

honneur. La seule in­

guère plus
celle de la tapa, tuée par les im­
portations d'étoffes européennes, consistait à frapper
merce

dustrie

n'y

en

indigène,

l'écorce de certains arbres
on

obtenait ainsi

homogène, qui
Quant

au

ontatteint

une

avec un

servait de vêtement

commerce,

quatre

marteau de bois:

matière blanchâtre à peu

les

aux

près

femmes.

exportations

en

1883

cent mille francs

pour tout l'archi­
quatre articles: coton,

pel et ne portent que sur
coprah, fungus et hétail. Le coprah (cocos secs) est
ex
pèdié aux savonniers de Californie; le bétail, cap·
turé dans les montagnes, est envoyé aux archipels
voisins. Le fungus, sorte de champignon, pousse sur

�248

50,000 MILLES

DAl\:S

L'OCÉAN PACIFIQUE.

les vieux arbres; c'est, dit-on, un des mets favoris
des Chinois, à l'égal des nids d'hirondelle et des
filets de caïman. Ce

produit entre aussi, paraît-il,
composition
laques.
Depuis 1870, les goëleltes américaines qui font le
service mensuel des dépêches entre Taïti et San­
Francisco, relâchent à Taïo-haè. Quelques rares bâti­

dans la

des

ments de

commerce

y viennent mouiller de loin

toutle fret, peu considérable
est absorbé par la Société commerciale de

loin; presque

qui

siège à Hambourg et
archipels. On a assuré,

a son

tous les
ct

Taio-haé est

sur

en

d'ailleurs,
l'Océanie,

des succursales dans
on a

même

imprimé

la roule de Panama il. l'Aus­

que
tralie». Hélas! il n'en est rien: l'arc de

grand

cercle

orthodromique (ainsi que les navigateurs
l'appellent) toujours suivie par les bâtiments il vapeur
ou

route

.comme

étant la

plus

courte, passe il six.

plus bas, il l'îlot de Rapa, point déjà

cenls

choisi

milles

(vers 1867)

dépôt de charbon par les
paquebots anglais transpaeifiques les premiers qui

comme

lieu de relâche et

,

relièrent les deux

nouveaux

mondes 1. Donc, l'ouver­

du canal

interocéanique ne saurait avoir aucune
le développement ultérieur de l'archi­
des
Marquises. Jl\otre colonie restera il I'ècart,
pel
Improductive et peut-être coûteuse, il moins que les
ture

influence

sur

communications à vapeur entre Taïti: et San-Fran­
cisco (si jamais elles existent) ne viennent stimuler

la

production
1

en

lui ouvrant

L' Amérique el (' Australie.

un

débouché.

�TAÏTI.

appelle Taïti la perle et le
cinquième monde »); Bougainville la
Nouvelle-Cythère; un autre la représente

Dumont d'Urville

cc

diamant du
nomme
comme

l'un des éléments de la voie lactée de l'océan

Pacifique, et il est
chipels disséminés

certain que cette multitude d'ar­
sur un immense espace peut se

comparel' aux amas de matière
dans la voûte céleste. Beaucoup

publiciste,
suivante
est

une

aurait

M. de

obscur

une

cosmique éparpillés
plus récemment, un
d'ailleurs, commence de la façon

notice

sur

l'Océanie:

cc

Taïti,

île entourée d'eau de tous côtés.

ou
li

Otahiti,

L'auteur

acquis moins de droits à la descendance de
la Palisse; il eût même été, selon nous, entiè­

rement dans le

vrai,

en

écrivant:

tourée de récifs de tous

cc

Taiti est

une

île

en­

deux

Elle

comprend
cotés.»
volcaniques: Taïti proprement dit et Taiarabu,
réunies par l'isthme étroit de Taravao c'est la plus
grande terre de la Polynésie. Je n'apprendrai rien à per­
sonne en ajoutant qu'elle fait
partie de l'archipel de
masses

:

la

Société, ainsi nommé, dit-on, par Cook en l'honneur

de la Société

royale de Londres. Bien que l'on doive
au
capitaine anglais Wallis les premières notions sur
Taïti (1767), les Français y vinrent de bonne heure. En
1842, la souveraine du pays, impuissante à apaiser

�50,000 MILLES

!50

les

querelles intestines,
cesse

sans

à mettre fin

renaissantes dans

ses

aux

États,

difficultés

demanda à

Dupetit-Thouars la protection de la France.
requête fut agréée par l'amiral, qui, l'année
suivante, crut devoir prendre définitivement posses­
sion du pays; mais il fut dèsavoué : la France opina
pour le maintien pur et simple du statu quo, et les
choses marchèrent ainsi jusqu'en 1880, époque à
laquelle cette terre devint colonie française, à la suite
d'un incident dont il sera question plus loin.
l'amiral

Cette

Enferméè dans

surgit

une

circonférence de

du sein de J'Océan

ramide, dont le

comme une

corail, l'ile

imposante

sommet monte à l'altitude de

deux mille mètres.

L'intérieur,

absolument

py­
de

plus

désert,

présente un véritable chaos d'aiguilles et de mon­
tagnes. Une infinité de prismes triangulaires, couchés
sur le flanc,
atteignent les derniers pics, d'arête en
un
arête;
tapis de maigre verdure, troué çà et là de
taches couleur d'ocre rouge, en veloppe les parties
élevées du massif. Dans les vallons qui s'en.
tre-croisent de toutes parts, on aperçoit des forêts de
cocotiers et d'arbres à pain, dont le feuillage étincelle
vifs rayons du soleil. Les nuages amenés par les
vents alisés s'arrêtent et s'amoncellent au sommet
aux

des

escarpements: quelquefois, après

une

chaleur

étouffante, les éclairs brillent, la foudre laboure les
les

crépitements du

tonnerre

répercutent
jusqu'à la mer
comme un torrent et fait trembler les arbres du
rivage
et les maisons de Papéiti, bourgade de deux mille
pentes;

de crête

en

crête;

le bruit roule

se

��L'OCÉAN PACIFIQUE.

DANS

cinq

cents

âmes, siége du gouvernement

de l'île. Son

et

capitale
qui prend
dans leqnel

lui vient d'un ruisseau

derrière l'habitation du roi, et
puiser de l'eau avec des calebasses

sa source
on

nom

251

allait autrefois

(Pape"
eau;

eau;

ete" corbeille). D'autres disent: Pape"

ùi, peu. Nous

nous

garderons

l'une

ou l'autre version, laissant
gens subtils, le soin de décider.
Ses maisons éparpillées se

d'une baie

forme

en

d'oméga.

aux

de

préconiser

étymologistes,

pressent

autour

La rade est

fermée,

la mer, par I'ile en miniature de Motu-uta, cou­
ronnée de vertes aigrettes; cet îlot eut ses heures de
vers

célébrité

Bible

:

Pomaré

II, presque exilé, y traduisit la

langue indigène; plus tard, la reine Pomaré
apparitions, et le drapeau protecteur y flotta
la
première fois. Motu-ula s'élève sur une longue
pour
file de brisants, contre lesquels la mer secoue 111 crête
de ses vagues
protégée par cette barrière, la rade
se trouve convertie en un bassin aux eaux tranquilles.
en

y fit des

:

Un passage étroit et sinueux donne accès dans la
crique, et il importe de manœuvrer avec précision

quand on veut entrer ou sortir : une goélette échouée
sur les coraux s'est
trompée de quelques mètres
elle a payé cette méprise par sa ruine totale. Et pour­
tant, le chenal est jalonné par une suite de pieux,
de balises et de canons. Pourquoi n'avoir point traité
les quais avec les mêmes égards? Quelques blocs de
lave jetés au bord de l'eau empêchent, tant bien que
mal, le
bouraos

terrain d'être dévoré par la

qui ombragent

le

mer.

Sous les

débarcadère,

d'étroites

�252

bO,OOO AIlLLES

pirogues sont
au

moindre

côtés

se

tirées

bruit,

sec; le sol est criblé de trous:

au

des crabes de terre

dissimulent

prestement

fuyant de tous
repaires.

dans leurs

Des groupes d'oisifs, étendus sous les arbres, dorment
d'un profond sommeil. Quelques indigènes empana­
,

chés de reva-reca, ces fibres légères du cocotier
qui, de loin rappellent les plumes d'aigrette et de

marabout, déchargent
D'autres font

un

bâtiment,

baigner

manœuvrent mollement des

accosté

rivage.
plage ou
dans
des
pagaies
pirogues

des chevaux

sur

au

la

microscopiques; les Kanaks ne se mettent pas
frais pour la navigation: un tronc d'arbre creusé,

en
un

de bois pour le balancier, et deux branches
l'un à l'autre. Une troupe d'oies se dan­
réunir
pour
dine en examinant attentivement le terrain; ces vo­

morceau

latiles fixent de leurs yeux gris
imprimé, sur lequel je lis :

fragment de papier
Analyse des divers
modes d'administration�de comptabilité et de paye­
ment.
Nous sommes bien en pays français.
Devant l'estacade se dresse la mairie, simple con­
struction en planches, dont le premier étage est oc­
cupé par les bureaux de la caisse agricole. Des deux
côtés s'étendent les maisons, séparées par des massifs
un

Cl

II

de

verdure; presque

sement

toutes

rents

descendent des

la

ville,

pitent
dommages.
La rue principale,
sur

en

bois, onles

des madriers

perchées
maçonnerie: pendant
sur

en

ou

a

des

judicieu­

piliers

en

la saison des' pluies, des tor­

pentes abruptes
y causant
nommée

et

parfois

rue

se

préci­

de graves

de Rivoli, passe

�DANS
sous

L'OCÉAN PACIFIQUE.
les

bouraos dont

voûte de

une

!53

branches

s'entre-croisent, tandis que des pousses ver­
ticales vont chercher l'air et la lumière au faite des

noueuses

soleil, tamisé par le feuillage,
les vêtemeuts voyants des taches vives,
à toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Le

de verdure. Le

arceaux

découpe

sur

empruntées

costume sommaire des naturels consiste

en

mor­

un

appelé paréo, qui leur entoure les reins
et descend jusqu'aux pieds, en enveloppant les
jambes c'est le lanqouti siamois et le pagne des
Indiens. Sur le paréo, bleu rayé de jaune ou orné
de grands ramages, les hommes portent une chemise
européenne dont ils laissent flotter les pans. Les Océa­
niennes, qu'il ne faudrait sous aucun prétexte con­
ceau

d'étoffe

fondre

avec

les Océanides, ont presque toutes le teint
des mulâtresses; coiffées de chapeaux d'homme à

larges

bords

sucre),

(en paille de pandanus

et vêtues de

robes

.longues

ou en

sans

nairement fond blanc à raies verticales

marchent

canne

à

taille, ordi­

groseille, elles
spécial à

balancement

nu-pieds,
quelques palmipèdes, qui fait osciller à droite et à
gauche leurs cheveux tressés en nattes. Des enfants,
vêtus d'un chapeau de paille, courent dans la pous­
sière. A l'ombre des vérandahs, les Européens se
avec un

balancent dans des hamacs.
ne

possède,

numents.

On

ne

pompeux

à

Papéiti

verneur, ni

l'église
au
palais

reine Pomaré,

bien

saurait,

entendu, point de
elfet, octroyer ce

en

mo­

titre

planches" ni à l'hôtel du gou­
érigé pour la descendance de la

en

Cette dernière construction
15

gagne

�254

50,000 MILLES

beaucoup

à la clarté de la

lune;

cal'

la nature envi­

ronnante compose alors à toute chose un admirable
qui l'embellit et la poétise: aussitôt que le so­

cadre
leil

disparaît sous l'horizon, le paysage s'enveloppe
des vapeurs du soir; la brise du large cesse comme
par enchantement; le ou-pé (vent de terre) descend
des hauteurs et

remplit les vallées d'une fraîcheur
gronde en bondissant sur les récifs
la
rade
et les couvre de lueurs phospho­
cernent
qui
rescentes. De hauts palmiers étendent leurs bras dans
l'azur du ciel et balancent leurs aigrettes au milieu
délicieuse; la

mer

des airs; le moindre souffle
gides, qui rendent nn bruit

banian
les

forêt de

avec sa

..

branches, rappelle

agite leurs feuilles ri­
métallique. Le figuier
piliers qui en soutiennent

gothique; le
d'épais bouquets de fleurs

une

cathédrale

flamboyant) couronné
rouges, resplendit encore sous la lumière blafarde
de la lune; l'oranger, le tiaré) la vanille, emplissent
l'air de mille senteurs. La voie lactée ressemble à
une
écharpe de gaze jetée sur le firmament; les mon­
tagnes découpent leurs linéaments sur une voûte

criblée d'étoiles

...

Tout à coup, le

son

des clairons

les échos de la

réveille

mon­
français
brusquement
et
vous ramène à la réalité.
tagne
La population de Papéiti se compose d'Européens,
de Kanaks et de Chinois, administrés par un gou­

verneur

,

assisté

Celui-ci n'a

garde

lui-même d'un conseil colonial.
de

semblées délibérantes

employé

un

déroger
:

ses

temps précieux

à la coutume des

as­

membres, après
discussions stériles,

avoir

en

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

DANS
ne

réussissent pas

toujours à s'entendre

255

sur

les ques­

graves. Les élections elles-mêmes

tions les

(mal­
plus
petit nombre d'électeurs) s'opèrent quelquefois
avec peine. Je n'en veux pour exemple
que le vote
du 12 septembre 1882 : il s'agissait d'élire six con­
seillers. Sur cent six votants, quatre-vingt-dix noms
sont sortis des urnes: chacun, estimant posséder en
soi l'étoffe d'un conseiller colonial, avait porté son

gré

le

propre nom sur le hulletin de vote.
L'administration a ici beaucoup

d'initiative

plus

du manque de télégraphe
el d'autres moyens de communication rapides; par
suite, un certain nombre de situations intéressant la

que partout ailleurs,

colonie

ne

à

cause

sauraient être tranchées

du fond d'un cabinet situé
vau.

Papéiti n'est,

en

rue

effet,

instantanément,

Royale

reliée

ou

au

place

Beau­

monde civilisé

que par de petits bâtiments à voiles qui font réguliè­
rement le service de San-Francisco. Dans le temps,

il fut

question

d'établir

un

ments à vapeur; mais la

qu'une

subvention

postal par bâti­
métropole n'ayant offert
service

insuffisante,

le

projet

tomba à

vau-l'eau.
Les Taitiens.

lange

de

race

ou

Kanaks

à

un

mé­

ont les

che­

appartiennent

noire, jaune et blanche; ils

plats, le nez épaté (autrefois on écrasait aux
cartilage de cet appendice, manœuvre pra­
tiquée dès les temps les plus reculés dans l'île de
veux

enfants le

Timor), les pommettes saillantes,

les lèvres

épaisses,

le teint couleur de hronze. Il n'est pas hors de pt'o­
pos de signaler ici un fait ethnographique assez

�50,000 MILLES

256

curieux

:

les enfants métis

d'Européens

et de Ka­

naks naissent blonds et roses, on peut le constater
partout à Taiti. Dès la première génération, le type

indigène disparaît donc presque intégralement, pour
faire place au nôtre. Ajoutons que beaucoup de Maoris
ont l'angle facial à peu près droit. QQe si nous consi­
dérons les métis de la

race

africaine,

nous

constatons

contraire que, malgré les mélanges, ils portent
des traces indélébiles de leur origine jusqu'à la

au

dixième
Ne
où la

se

génération.
produit-il pas,

race

de curieux

en

outre, dans les croisements

noire entre pour

phénomènes

une

certaine

proportion,

d'atavisme? On voit tous les

jours des enfants de mulâtres plus noirs que leurs
parents, et cette propension à retourner au type pri­
mitif ne s'observe jamais chez les Maoris. En nous
appuyant sur l'autorité de M. de Quatrefages, nous
conclurons de ceci que, chez les Kanaks, le blanc
prédomine sur le noir et le jaune. Ce ,type a p(mr
domaine la partie orientale de l'océan Pacifique, et
doit être considéré comme fort supérieur aux naturels
micronésiens, lesquels, importés ici en qualité d'en­
gagés oolontaires sont utilisés involontairement
comme
domestiques ou garçons de ferme; ils soignent
les chevaux, opèrent quelques dèfriehements, font
la cueillette du coton, et grimpent aux cocotiers
avec une
agilité capable de faire rougir Blondin.
Pendant le jour, la plupart des Kanaks, étendusà
l'ombre, sommeillent avec placidité, signe visible
Il 'une conscience tranquille. Ils ouvrent les yeux peu'
,

�DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE.

251

à peu, à mesureque le soleil descend sur l'horizon, et,
à la nuit close, des chœurs des deux sexes célèbrent

les nouvelles du

jour:

c'est le journal indigène de la

localité.

Quelquefois la musique de Papéiti vient exécuter,
la place du Gouvernement, les plus brillants mor­
ceaux de son
répertoire. Sous un ciel splendide, de
sur

vieilles marchandes

font songer aux sorcières de
Macbeth), éclairées par des lampes fumeuses, s'ac­
croupissent devant quelques bananes, des paquets de

(qui

de pandanus, des oranges pelées, des cou­
de laurier-rose et de gardénias, La foule,

cigarettes
ronnes

affublée d'un
et

d'Océanie,

mélange
ornée de

bizarre de vêtements

paréos,

de

plumes,

d'Europe
d'étoffes

de toute couleur, de fleurs et de feuillage, se promène
au milieu de cocos roulants, disséminés eux-mêmes

pelouse jadis verte. Elle suit le rhylhme de
la musique, précipite ou ralentit le pas, s'avance gra­
vement ou se livre à des mouvements frénétiques, de
telle sorte qu'un malheureux affligé d'une surdité
complète devinerait à coup sûr, en examinant les
groupes, s'il s'agit d'un motif emprunté à la Grande­
Duchesse ou au Requiem de Mozart.
Lorsque le gouverneur donne un bal, on lance
des invitations aux quatre coins de la ville. Vu la
chaleur sénégalienne, les portes et fenêtres dem eurent
grandes ouvertes, et la population de Papéiti se masse
autour de l'édifice gouvernemental. Les gamins s'ac­
sur une

coudent
afin

de

aux

fenêtres;

mieux

voir

ils
et

se

pressent

de mieux

et

poussent
entendre; et
se

�258

50,000 l\IILLES

quand

J'heure est suffisamment avancée, le

délimitation entre les assistants
et

s'invitent eux-mêmes devient difficile à

qui
préciser.
ceux

Les

demeurent

indigènes

cerveaux

inertes: il est bien
sa

quand

lui demande

naissance;

une

l'âge

généralement

Taïtien connaisse

qu'un

rare

l'année de
on

point de
régulièrement invités

mère réfléchit

de

son

longtemps

enfant. Un autre

Taïti, il fait très-chaud à une certaine
époque de l'année; mais je ne sais pas quand. Il On

vous

dit: "A.

reconnaît très-vite que les notions de l'espace et du
temps leur échappent entièrement; aussi ce peuple
n'a-t-il

pas

au

d'histoire:

point

delàdu

ses

souvenirs

temps de l'occupation;

ne

et

remontent

encore

d'au­

songé pour lui à conserver la mémoire
des événements; sans cela, la tradition orale aurait

tres

ont-ils

oublié les

noms

somme, le

peuple

des Cook et des
taitien n'est

Bougainville.

En

qu'un rassemblement

d'enfants: il considère que le présent est tout, que
le passé n'est rien, et il se préoccupe assez peu, je
crois, du futur.
Voilà donc

pays où l'on se laisse vivre sans aucun
souci du lendemain. Le struggle for life est inconnu
dans l'île:

le loisir de

un

pourquoi

le Kanak travaillerait-il? Il

laisser bercer dans

vie

a

contempla­
légumes, en dehors de
toute préoccupation. Car le paupérisme, cette plaie
des Étals européens, ceUe hydre menaçante que les
plus belles théories des économistes n'ont pu terras­
ser, le paupérisme, dis-je, n'existe point ici, et l'on
se

tive; il végète

à la

façon

des

une

�CASE TAITIENNE,

A

PIRAÉ

(Taïti).

�DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE,

21&gt;9

peut dire que les conditions principales de
les anciens

appelaient l'âge d'or se

ce

que

trouvent réalisées

à Taïti,

Les heureux Kanaks

obligation,
feuilles

sèches,

pourvoir

sont soumis à

pleins

des

limpide
préjudice

soif,

sans

aux

arbres

aucune

ou

à leur subsistance: le maiorë

d'énormes fruits
pure et

ne

autre; couchés sur un lit de
ils n'ont qu'à étendre la main pour

militaire

comme

d'une

sources

1

leur donne

pulpe farineuse;

l'eau

nombreuses étanche leur

des grappes de cocos pendues
de gigantesques raisins. Le comble

est mis à leur

joie quand ils peuvent ajouter à ce
poisson cru et du fëii, sortes de ba­
frugal
nanes
font
cuire au four. En une heure de pêche
qu'ils
au flambeau, les Kanaks
prennent assez de pois­
sons
pour vivre pendant huit jours; quant au féii qui
du

menu

pousse à l'état sauvage dans l'intérieur de l'île, les
gens du pays n'ont que la peine de l'aller cueillir.

qu'une foule de végétaux utiles crois­
spontanément; le pandanus, pour n'en citer
qu'un, s'élève sur tous les rivages : ses feuilles
tiennent lieu de tabac: son écorce sert à confectionner
N'oublions pas

sent ici

des

chapeaux, des vêtements, et même des cordages.
signes des échanges sont-ils fort simpli­
fiés; la monnaie de billon n'existe point; seules, les
pièces d'argent sont d'un usage général. Nous ne
sommes
plus à l'époque où l'Anglais Pritchard es­
Aussi les

sayait
J

de mettre

Arbre à

pain.

en

circulation

une

monnaie absolu-

�260

50,000 MILLES

fiduciaire,

ment

dans

proposant

se

ainsi

de faire entrer

bout d'un certain

temps, tout
Pritchard,
I'argent
pasteur pro­
testant et consul de Sa Majesté Britannique, se mon­
trait négociant fort peu scrupuleux. Aujourd'hui, les
pièces d'argent françaises, drainées par les Chinois,
caisses,

ses

au

de l'île. M.

ont

à la fois

disparu, pour ainsi dire: on ne voit plus circuler
pièces du Chili, d'autres à l'effigie de Vic­

ici que des

tor-Emmanuel
Ces

ou

indigènes

si

du roi des Hellènes.

indolents,

SUI'

lesquels

rien

ne

semble avoir prise, sont pourtant soumis à l'influence

anglaise: ils bégayent volontiers quelques mots de la
langue d'Albion, et se sont presque tous jetés dans
le protestantisme, Les méthodistes, établis en Océanie
depuis près d'un siècle, y ont acquis une grande
puissance, et il faut bien reconnaître qu'ils rendirent
des services signalés en introduisant l'usage des carac­
tères latins et en faisant abolir, dès 1820, la peine de
dimanche, les fidèles suivent les offices avec
ferveur; ils s'accroupissent par groupes sur la pe­
louse qui précède le temple évangélique, et, après
avoir écouté dans un profond silence la lecture de la
Bible, ils prennent leur vol et se dispersent aux envi­
mort. Le

l'ons;

les voitures sillonnent les routes, et,

au

de nuages de poussière, on voit apparaître le
des couleurs les plus disparates.

milieu

mélange

Kanaks, toujours de bonne
manquent jamais de saluer d'un ia ora
na
(bonjour) sonore tout étranger qu'ils rencontrent,
mais encore ils se montrent très-généreux et fort hosNon-seulement les

"humeur,

ne

.

�L'OCÉAN PACIFIQUE,

DANS

261

Aussi la remarque amère de madame Ida
reprochant de ne jamais -remercier,

pilaliers.

Pfeiffer leur

quand

leur offre

on

leur être

imputée

quelque argent,

comme un

saurait-elle

ne

défaut. Le fait

exact; seulement l'auteur omet
insulaires donnent, sans hésiter,

même est

que

ces

et il

possèdent,
merci n'a

aucun

en

lui­

d'ajouter
ce
qu'ils

davantage que le mot
équivalent en langue taitienne. Vous
ne

dit pas

promenez-vous dans la campagne, exposé aux rayons
brûlants du soleil? Demandez à un indigène rencontré
sur

la route des

afin d'étancher

verts pour

cocos

en

boire le

lait,

soif dévorante: il ya dix à parier
contre un que le Kanak se précipitera à l'assaut
d'un cocotier pour satisfaire promptement le désir
une

formulé. L'activité

telle circonstance

déployée

par

un

indigène

en

une

saurait être passée sous silence,
l'apathie profonde de ce peuple mériterait les
honneurs de la légende: les exploitations agricoles
ont constamment échoué quand on a voulu l'employer
ne

car

à l'exclusion de tout autre élément. Tel

exemple,
à Papara
sucre:

l'essai tenté
,

il

est, par
1835 par M. Moerenhout,
d'une culture de cannes à

vers

s'agissait

les défrichements

les récoltes

se

commençaient

mais les Kanaks

remplirent

s'étendre;
conditions;

à

faisaient dans de bonnes

si mal leurs

engage­

ments, que le projet dut être abandonné.

Quand
se

chappe,

indigènes

ces

demande

un

et il

leur refusera

deviendront-ils industrieux?

auteur américain dont le

reprend:
son

((

tribut de

n9111

Dites-moi

quand
poisson, quand
15.

m'é­

l'Océan
la lenoe

�262

50,000 MILLES

bienfaisante

de fruits, et je vous
répondrai. Cet Américain connaissait le pays.
Ces naturels si doux, si serviables, si paisibles,
ne

produira plus

"

sont les descendants de redoutables cannibales ;
tous les

Polynésiens

étaient

anthropophages,

et

car

quand

Wallis découvrit Taïti, on y faisait encore des sacri­
fices humains. Dans le district de Pari, domaine hé­
réditaire de

Oro,
fonde,

à

Pomaré,

trouvait jadis

un

temple

élevé

Jupiter taïtien. Au milieu d'une vallée pro­
étaient dressés plusieurs autels; un grand

nombre de crânes
aucun

se

Je

doute

trice; il

sur

répandus

alentour

ne

laissaient

le culte rendu à la divinité

protec­

clair que les échos de la vallée retentirent
autrefois des cris de douleur poussés par les victimes
est

humaines. L'idole fut abattue

siècle par Pomaré II, à
naires méthodistes.

ce

au

commencement de

l'instigation

des mission­

Au moment où le protectorat de la. France fut pro­
clamé à Taîti, l'île était gouvernée par la reine Po­
maré, femme originale et à demi civilisée, que l'on

plus grands égards, afin
susceptibilité outrée, et de ne
à
pas s'exposer
perdre en un seul jour le chemin
péniblement gagné pendant de longs mois. On don­

ne cessa

de

ne

de traiter

pas froisser

nait des bals

avec

les

une

en son

fournir l'occasion de

honneur, pour

la distraire et lui

joueràl'écarté, jeu qu'elle affec­
particulièrement et auquel elle trichait d'ail­
leurs. Après avoir pris place en face de son partenaire,
elle manquait rarement de mettre ses chaussures sur
la table: l'une à droite, l'autre à gauche, soit qu'elle

tionnait

�DANS

les considérât
vât

de demeurer les

•

J'ouvre ici
du lecteur

263

PAeIFIQUE.

desfétiches� soit qu'elle trou­
pieds nus: chassez

comme

plus agréable

le naturel,

L'OCÉAN

une

parenthèse, afin

d'attirer l'attention

pauvreté de la langue française :
guère d'autres mots que roi et reine,

sur

la

nous

n'avons

pour

désigner

placé

à la tête d'une

un

personnage de l'un

ou

nation; prendre

l'autre

ici

au

sexe

pied

de

termes qui évoquent une certaine idée
et que je n'emploie qu'à regret, pour­
rait exposer à d'étranges quiproquos. Ce nom de
Pomaré, qui appartient à plusieurs souverains de l'île,
a une assez
singulière origine. On raconte que le
premier du nom, ayant fait une course dans les mon­
tagnes, prit un rhume qui provoqua pendant la nuit
une toux
opiniâtre; ses serviteurs, en en parlant, la
nommaientpo-maré (po" nuit; maré" toux); le roi,
enchanté de cette trouvaille, voulut conserver ce
la lettre
de

ces

grandeur

nom

et le transmit à

ses

descendants. A dater de

ce

jour,
l'appela donc Pomaré: le terme po disparut
du langage usuel, et le mot rui désigna, désormais,
on

la nuit.
Ce Pomaré I" accueillit les
Vancouver. Son fils et

eut

Cook et

maille à

partir
prédilection qu'il monlrait à
l'égard des méthodistes aboutit à un complot de ses
sujets, qui le déposèrent. Le souverain, mis brusquement en disponibilité, se résigna en philosophe :
avec

,

navigateurs

son

peuple

afin de charmer

:

la

ses

duction de la Bible

successeur

loisirs,

en

il

entreprit une tra­
langue kanake, et il aurait

�i

264

50,000 lllLLES

peut être attaché son nom il. d'autres travaux recom­
mandables, si le delirium tremens n'avait abrégé ses
jours.
Après le fils de celui-ci, qui ne garda- Je pouvoir
que peu de temps, vint se placer sa fille Ai-mata,
nommée communément la reine Pomaré j il. partir
de 1827 et pendant un demi-siècle, elle ne cessa de
1

se

trouver

butte

en

obsessions de la France et de

aux

hésitante, qu'on flattait et
l'Angleterre;
qu'on menaçait (avec précaution toutefois) tour à
pauvre reine

tour, marionnette dont les ficelles aboutissaient
Londres et il. Paris 1 Le

gouvernement

se

vit

à

obligé

de lui faire souvent des remontrances, et même d'user
de rigueur avec elle. Exlrêmement irascible, la plus

légère

omission dans

l'étiquette

soulevait

son

indi­

et il n'était pas rare de voir sa rancune se
traduire par des complots. C'est ainsi que vers 1860,
elle se rendit dans une île voisine pour conspirer: le

gnation,

gouverneur
ner

il.

en

Papéiti

personne l'alla chercher et fit
fils entre deux gendarmes.

rame­

son

Elle eut surtout fort affaire il.

l'époque

où M. Prit­

chard, l'ennemi le plus acharné de l'influence fran­
çaise, prêchait contre nous une véritable croisade et
ne

cessait de

retour d'un voyage qu'il fit
." Chassons les Français, et arrachons

s'écrier,

au

Angleterre:
drapeau du protectorat! Il fallut épuiser toutes
les ressources de la diplomatie et même employer
en

le

11

1
Taïti est un des rares pays où J'indigène n'ait pas fait de la
femme une bête de somme: de droit divin, une cheffesse succède
à un chef et réciproquement.

•

�TOMBEAU

DES

POMARÉ,

ROIS DE

T AITI.

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

265

force, afin d'immobiliser la haine de

cet homme.

DANS

la

La pauvre reine, morte en 1877, repose à quatre
kilomètres de Papèiti, sur un cap battu par les vagues

de la baie de Maravaï.

Singulier rapprochement!
précisément celle où abordèrent les
premiers navigateurs dont les descendants allaient,
bon gré, mal gré, remplacer les souverains de l'île
dans la confiance ou peuple. Le' monument, assez
mesquin, se compose d'un tronc de pyramide, vaste
amas de
polypiers arrachés aux récifs, surmonté
cette haie est

d'une

funéraire

urne

en

terre

royale

cuite. A la face
et l'initiale P

an­

dé­

térieure,

une

tachent

grisâtre. Alentour, le
rouge
bois de fer, proche parent des mélèzes,

filao,
dresse

couronne

en

ou

sur

le ciel

vers

se

Je fond

son

feuillage

rare

touffes de lauriers-roses frissonnent

et

sous

triste; des
l'action de

la brise de mer, le bourao noueux et le pandanus
aux curieuses racines forment un rideau
transparent,

lequel on aperçoit le phare de la points
auprès, un vieux temple protestant élève
ses murailles
grises; les Kanaks des villages envi­
ronnants s'y réunissent le dimanche pour chanter des

à travers

Vénus. Tout

himénës

en

l'honneur d'Aï-mata.

Ariiaoué, Je fils de la feue

l'appellation théorique

reine

de Pomaré

(qui répond à
V), épousa jadis,

pour obéir à

sa mère et contre son
uniquement
propre
d'un
serait
bon
fils, si la reine Pomaré
gré (ce qui
ne lui avait
coupé les vivres pour l'amener à ses fins),
une femme nommée Maraô, qu'il abandonna d'ail­

leurs aussitôt que

sa

mère eut rendu le dernier

sou-

�50,000 l\IILLES

266

pir,

et

donna le

qui

deux années de

France, afin de
le

trône)

jour
séparation.
ne

à

un

pas laisser le

pouvoir (j'allais dire
prix de sa renon­
à une pension viagère

à cet enfant inattendu. Le

élé fixé par lui-même
de soixante mille francs.

ciation

enfant.Iau bout de

Ariiaoué s'est donné à la

a

Pomaré V est officier de la

president
indigènes

du cercle de-

Papéiti.

Légion

est notoire et incontestable:

intérêt à le

ménager. Quand

d'honneur et

Son influence
on a

sur

les

donc tout

il vient visiter

un

bâti­

ment de guerre, on le salue de vingt et un coups de
canon, et les équipages, répandus sur les vergues,
crient plusieurs fois en son honneur: « Vive la Ré­

publique!" exactement comme s'il s'agissait
reine d'Angleterre ou d'Alexandre III.
Quantum

ab illo ! Ce pauvre Ariiaoué a
épreuves: un jour, on le met

mutatus

par de cruelles

passé
en
prison

pour

Une aulre

de la

tapage

nocturne et ivresse manifeste.

fois, le gouverneur le fait arrêter à quelque
ville; on l'attache solidement derrière

distance de la
une

voiture,

et le monarque

en

herbe est

obligé

suivre le trot du cheval de toute la vitesse de

jambes.
contre

Pomaré V

un

épaulettes

pantalon
d'amiral

a

troqué

le

une

de

pères
porte des
redingote. En petit co­

noir à bande
sur

paréo

de
ses

d'or,

et

ses

il

qui lui tiennent lieu de
ministres,
prédilection marquée pour
les alcools. D'ailleurs très-affable et très-simple, il
ouvre volontiers sa demeure aux étrangers; il octroie
même de grand cœur à ses amis l'un des nombreux

mité,

entouré de

ses

il montre

favoris

une

.

�DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE.

26'1

lesquels on le désignait dans son enfance:
plus haute marque de distinction que puisse
donner un Kanak de qualité.
La reine Joanna-Maraô-Taaroa-Tepao Salmon est
la fille d'un Israélite anglais qui fut pendant long­
noms sous

c'est la

temps secrétaire de la reine Pomaré; sa mère, Arii­
taimaï, d'origine kanake, est aujourd'hui chejJesse
du district de Papara, Les lois faïtiennes interdi­
saient les unions entre Juifs et protestants: on tourna
la difficulté en annulant pendant vingt-quatre heures
l'article prohibitif. Marllô, élevée en Australie, parle
couramment l'anglais et le français; elle conserve,
de son séjour dans la colonie anglaise, un vernis in­
contestable de civilisation qu'elle entretient, d'ailleurs,
en assistant avec assiduité aux
réceptions officielles.
La reine doit à notre munificence une pension de
six mille francs; retirée dans une habitation modeste,
en face du
palais de Pomaré, son auguste époux, elle
vit dans l'intimité de Mozart et de

Chopin, et fait tous
passion mal­

efforts pour essayer de satisfaire une
heureuse pour le piano.
ses

Dans le

monde,

Maraô

se

montre extrêmement

un bal
auquel, par exception,
le roi, il lui semble remarquer que
les dames françaises lui tournent systématiquement

susceptible.

Pendant

elle assistait

avec

le dos. Elle

plaint immédiatement a u gouverneur:
musique cesse, la fêle est interrompue, les
invités se dispersent, et la reine, tout en larmes, re­
gagne précipitammenl sa demeure. Une autre fois, en
se

aussitôt la

se

rendant à

un

concert donné chez le gouverneur,

�268

50.000 MILLES

elle rencontre des officiers américains
de dîner

copieusement,

comme

venaient

qui

c'est la coutume dans

leur pays. Après l'échange de quelques propos un
peu vifs, Son Altesse, abandonnant toutedignitè, s'en­
fuit à toutes
nement. On

jambes et
s'empresse

arrive

essoufflée

au

autour

d'elle;

s'explique,

on

gouver­

l'affaire s'ébruite. Le consul des États-Unis, informé,
adresse une plainte au commandant du navire amé­

reçoivent l'ordre d'aller sur-le­
à la reine outragée:
J'ai
rencontré à Papèiti, leur dit-elle, des navigateurs de
toutes les nations; je n'en ai jamais vu d'aussi gros­
siers que vous; messieurs, je ne vous retiens plus

ricain. Les officiers

champ

faire des

excuses

ct

...

Les Américains courent

encore.

Le chef du district de
et favori du

roi, donna

rable himéné

Il

Piraé, homme très-influent
en

notre honneur

un

mémo­

ainsi des chœurs à

plusieurs
parties, généralement exécutés pendant les fêtes. Le
chemin qui mène à Piraè n'est qu'une suite de décors
d'opéra; il faisait une de ces nuits tièdes qui sont le
charme des contrées intertropicales; la lune accro­
-chait son croissant au faîte des arbres une superbe
comète brillait au zénith, comme un épi d'or égaré
" on nomme

,

-

dans le firmament.

Bientôt

lueur scintille entre les maiorës ,

une

bruit confus de voix

s'échappe

des tnassifs

rivons chez Pao-fat. Le fils de notre
seur comme

: nous

un

ar­

hôte, blanchis­
ses jours,

le fut autrefois l'auteur de

s'est évidemment

des mémoires

trompé de vocation, vu l'ampleur
qu'il présente avec cynisme: il était

�DANS

né pour être

L'OCÉAN PACIFIQUE.

apothicaire,

ce

qui

faire les honneurs de chez lui

distingue particulièrement.
hl anches

269

pas de
grâce qui le

l'empêche

ne

une

avec

Pao-faï montre

sourire de

ses

dents

crocodile; puis,
case de bambou,

esquissant
après nous avoir introduits dans une
il nons offre, de sa main bronzée (toujours avec le
même sourire), des couronnes de verdure qu'il faut,
hon gré, mal gré, s'enrouler autour de la tête, Cin­
quante virtuoses des deux sexes et de tous les âges
sont, accroupis en carré, sur une légère couche de
en

un

foin. Les exécutants sont couronnés de fleurs natu­

relles,

et certains d'entre eux,

ment songer

au

légendaire

déjà vieux, font vague­
Calchas de la Belle Hé­

lène.
Tout

ce

monde chante

une

suite d'airs

kanaks,

remplis de notes gaies, auxquels la langue sonore
indigène, chargée d'une profusion de voyelles, prête
un charme tout
spécial: cette langue maorie, parlée
dans tous les archipels polynésiens, est pleine de di­
minutifs et d'harmonie imitative.
l'himéné

Mais

revenons

à

font remarquer par leur pro­
fondeur; on dirait que des instruments à cordes, pla­
cés dans la coulisse, ont pour mission de soutenir les
:

les basses

se

aiguës: d'autre part, certains battements de main
marquent la cadence et simulent, à s'y méprendre,
le bruit des castagnettes.
L'odeur caractéristique du monoi mélangée à celle
du tiaré (fleur analogue au jasmin), plane sur I'assem­
notes

..

hlèe ; eemonoi.. mixture à base d'huile de coco, rancit
très-vite et possède alors une odeur pénétrante et vrai-

�270

50,000 MILLES

nauséabonde. Les rafraîchissements sont des

ment

des

plus simples:

cocos

pleins

de lait circulent à la

ronde; la noix du fruit tient lieu de verre; mais
l'utilisation convenable de ce récipient improvisé de­
mande

beancoup

d'adresse. Je

l'appris,

hélas! à

mes

dépens.
l'extérieur, un chœur d'enfants fredonne la
souhaite, sans sourciller, qu'un sang
impur abreuve les sillons de leur charmante patrie:
A

Marseillaise et
c'est

une

On

note discordante

compte

au

Papèiti cinq

milieu du concert.

Suarez, de Londres,

Chinois, restes de
Stewart, agent de la

cents

d'Atimaono. M.

l'exploitation
maison

à

avait fait venir à Taïti

des habitants du Céleste

Empire, afin d'exploiter le
Papara (partie méridionale
de l'île). Deux mille cinq cents travailleurs (dont mille
Chinois) furent réunis sur un terrain de trois mille
trois cents hectares, dont quinze cents ne tardèrent

coton dans le district de

pas à être défrichés: les cotonniers et la canne à
donnaient de belles
cédée pour le

prix
française, quand la
M.

Stewart,

en

sucre

récoltes; la plantation allait

de

cinq

millions à

une

être

compagnie

guerre de 1870 éclata. Peu après,
butte aux tracasseries continuelles, et

soutenu par la maison de Londres,
tomba malade et mourut : le vaste domaine d'Ati­

d'ailleurs

maono

non

fut vendu à vil prix, et cinq

taillèrent

Il

des

Les Chinois

pourpoints

embrigadés

paient des défrichements

dans

ou

ce

dans la

et des

six

négociants se

manteau de roi

plantation

récoltes;

li

•

s'occu­

ils ouvraient

des routes et construisaient des habitations. Une étroite

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

DANS

surveillance était de
fallait

prévenir
chaque

taient à

de

rigueur dans l'établissement; il
interrompre les rixes qui écla­

instant entre les
et

Hong-kong

mot, contenir

ou

271

ceux

Cantonais, les gens

de Macao. Il

celte tourbe et

fallait,

en

un

de commet­

l'empêcher
déprédations, au grand préjudice des habi­
tants. C'est ainsi qu'un jour on fit forger par les Chi­
nois eux-mêmes d'énormes piéges à loup, et quand
ils furent confectionnés, on prévint à son de trompe

tre des

que, l'intention de M. Stewart étant de disséminer
engins dans les environs, les fils du Ciel feraient

ces

sagement de

pendant

ne

circuler désormais

qu'avec prudence

la nuit. Le but fut atteint: les Chinois

tèrent chez eux, et, à la satisfaction

générale,

ils

par l'opium le genre de distraction
leur
venait de
être enlevé.

placèrent

res­

rem­

qui

sujets de l'empire du Milieu devaient être ra­
patriés, à l'expiration de leur engagement. Mais au
moment où l'exploitation fut dissoute, ils résistèrent
Les

tant et si bien

tranquilles,

au

que l'autorité finit par les laisser
lieu de les contraindre à embarquer

de vive force, ainsi

qu'elle

en

eut tout d'abord l'in­

tention,

Presque

tous les anciens cultivateurs d'Atimaono

ont établi leur

quartier général à Papèiti ; on appelle
petite Pologne la partie de la ville occupée par leurs
cabanes

en

Une étroite ouverture donne

planches.

accès dans les

cases

dans

livrent

l'âme,

verses:

les

se
uns

où les fils du
aux

font venir

Ciel, négociants

transactions les

d'Amérique

une

plus di­
pacotille

�50,000 l\IlLLES

212

qu'ils

revendent

desquels
spéciale.

détail; d'autres jettent daus la

au

consommation les

légumes d'Europe,

ils ont, ici

pour la culture

ailleurs,

comme

une

aptitude

On les voit entassés dans leurs noires bou­

le corps nu jusqu'à la ceinture : ils forment
des cercles et devisent en agitant des éventails; ou

tiques,

bien, accroupis à terre, ils se livrent à la manœuvre
des bâtonnets, essayant de faire entrer dans une ou­
verture trop petite une masse de riz trop considérable.
Ils ont naturellement

importé

à Tuiti des vices dont

le moindre est l'habitude de fumer
funeste

s'étend à la

passion
adoptent

les Kanaks

de

pavots,

quinze

l'opium.

Cette

de taches d'huile:

façon
l'usage

peu à peu
et la ferme d'opium,

de l'extrait

adjugée naguère

mille francs, l'est à soixante mille

à

aujour­

d'hui.
.

Une

grande

route tracée

au

bord de la

mer

à

l'é­

poque où M. de la Roncière était gouverneur
1865 à

1869),

tageusement

(de
remplace avan­
kanaks, en général peu

fait le tour de l'île et

les senliers

carrossables. Ce chemin est

coupé, de loin

en

loin,

par des ponts jetés à grands frais sur les torrents qui
descendent impétueusement des pics. A sec pendant
la saison sèche, ils entraînent tout (y compris les
ponts) quand viennent les pluies de J'hivernage.

quittant Papéiti, la route unique se dirige soit
Faaa, soit vers la Fataoua. Le premier est
généralement bas et sec; l'autre, montagneux, est
arrosé par de nombreux ruisseaux, dont le plus
En

du côté de

vanté, la Fataoua coule dans la vallée du même
,

nom.

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

DANS

Prenons d'abord le côté de Faaa

de la

ville,

passe devant

on

l'exposition agricole

et

un

:

avant de sortir

bâtiment

industrielle,

2'73

qui

ouverte

abrita

en

1878

la culture et

à l'occasion des fêtes du

protectorat:
l'industrie, qui ne sont pas en progrès, ne sauraient
fournir un contingent annuel à cette exhibition, Voici
le

temple évangélique
murailles

ses

avec

et

nues

.

ses

fenêtres

en

ogives,

blanchies à la chaux, Voilà

l'hôpital, construction sans étage, originalement placé
à côté d'une

caserne

bitations, alors

que

milieu d'un groupe d'ha­
position sur les hauteurs envi­

et

sa

au

paraissait clairement indiquée.
Le long du rivage, le pandanus étale ses racines
jusqu'à la mer, Cet arbuste est l'image du combat­
tant; les bras tendus, les poings fermés, la cheve­
lure en désordre, il défend pied à pied son existence
ronnantes

l'envahissement de la

contre

mer

et la fureur des

vents. Dominées par les hauts panaches des palmiers,
les cases font l'effet d'habitations lilliputiennes dissé­

minées

çà

et là pour l'ornement du paysage. On

serait tenté de croire que les naturels n'en tirent
aucun parti i d'ailleurs, les Taïtiens ont-ils vraiment

besoin de s'abriter
met de coucher

en

sous un

plein

toit? La

température per­

air pendant huit mois de l'an­

redoute ni les animaux sauvages, ni
même les malfaiteurs, inconnus par ce seul fait que

née;
les

on

ne

Kanaks, ayant des besoins limités

procurer instantanément le

point

le désir de

Voici

un

et pouvant se
nécessaire, n'éprouvent

s'approprier

four kanak

le bien d'autrui.

dont la fumée s'élève

en

�274

IiO,OOO MILLES

légers

tourbillons: c'est

un

simple

trou creusé dans

la terre et

pavé de cailloux échauffés à l'aide d'un
préparer, maïoré,
féii ou cochon de lait, se place entre deux couches
de cailloux rougis.
Plus loin, les indigènes fabriquent de la chaux, et
leur façon de procéder est tout aussi primitive: on

feu de branches mortes: le mets à

superpose des couches de bois et d'autres de poly­
piers amassés en fouillant à pleines mains les récifs.
On met le feu à cette sorte de

bûcher, et, quand le

brasier est éteint, les indigènes recueillent la chaux
au milieu des cendres.
Le

village

de cases,

de Faaa

éparses

comprend

sur une

un

certain nombre

étendue considérable. Des

de cocotiers, de manguiers, d'arbres à pain,
de feuilles de taros d'un vert violent,Jongues de trois

bouquets
ou

quatre pieds

tiges,

mourir la

les

et balancées à l'extrémité de fortes

abritent des
mer

pelouses

au

bleue. Celle-ci

bord

desquelles

éprouve,

récifs, d'étranges colorations

:

en

vient

passant

sur

tour à tour vert

émeraude, bleu céleste, jaune d'or, elle

est

coupée

par les voiles triangulaires des pirogues taïtiennes.
Le petit îlot de Motu-Tahiri, posé sur les coraux,
réfléchit dans la

mer

unie

sa couronne

de

pa1miers.

l'horizon, la grande île de Mooréa,. aux flancs vio­
lâtres, cache dans les nuages blancs sa crête den­

A

telée.
La colline à
raît
met

sous un

duquel

laquelle

s'adosse le

massif inextricable de
se

village dispa­

goyaviel's,

au som­

dressent les murailles ruinées d'un'

�L'OCÉAN PACIFIQUE,

DANS

blockhaus

eut

215

heures de célébrité

pendant
l'occupation, alors que les Kanaks,
tranquilles, se voyaient traqués partout et

qui

ses

les combats de

libres et

chassés de leurs habitations par les flammes du bom­
bardement.

l'archipel Nouka­
hiva, errent dans la campagne; quelques propriétés
sont clôturées, afin d'empêcher ces ruminants de
commettre des ravages i mais la plupart ne le sont
point, et les maisons l'estent généralement ouvertes
pendant la nuit.
Après le coucher du soleil, le chant des grillons,
accompagné pal' le grondement lointain du récif,
De

amenés de

maigres bœufs,

trouble seul le silence de la nuit. De
une

branche de

tronc

qui

la

toucher le

palmier
portait; elle

sol;

un

en

craque

temps

se

à autre,

détachant du

tournoie dans rail' avant de

bruit mat

fail entendre, et tout

se

retombe dans le même calme solennel. Cette nature

harmonies: d'un côté, le chant aigu
des insectes; de l'autre, la grande voix sourde et mo­
notone du récif, Ce concert à deux parties possède
a

pourtant

un

ses

charme indéfinissable

:

il

vous

attire et

vous re­

tient,
Le côté de la Fataoua

aspect tout diffé­
quittant la ville, on
paille: ce sont lesfal'e­

présente

rent; à droite de la route,

un

en

aperçoit de grandes cases de
hau, destinés à loger les invités

que l'on va chercher
archipels environnants, rapproche des fêtes
du 14 juillet. Car les Kanaks célèbrent avec nous
dans les

l'anniversaire de la

à

prise

de la Bastille j-(.ls

grimpent

�276

50,000 mLLES

aux

mâts de cocagne et chantent des hi1néllés� aux
organisés à cette occasion. Puis ce sont

concours

de

maisons

petites

en.

montées

Francisco,

bois

sur

découpé, venant de San­
place en un instant, et dé­

montées de même, aussitôt que le site environnant
a cessé de
plaire. Mentionnons aussi les nombreuses

blanches

enseignes

qui

viennent tenler les

mots allèchants

passants

Débit de vins et

liqueurs.
Quand on a fait deux kilomètres, on laisse à gauche
une
superbe allée de mimosas (malheureusement
plantée en ligne brisée), et l'on prend, à droite, un
chemin qui mène dans une vallée profonde. Un ruis­
seau précipité sur un lit de cailloux noircis serpente
à travers les herbes, et tombe en cascades jusqu'à la
mer; il emplit d'une eau calme et limpide une suite

pal'

ces

:

de bassins entourés d'arbustes et de

fleurs,

entrai.

en

nant peu à peu les terres fertilisantes.
Au fond, les crêtes inaccessibles de l'Orohéna et

de

l'Aoraï,

filent
vers

couvertes de forêts

impénétrables,

le ciel pur, et, précipitant leurs
l'autre, elles forment un vaste
sur

pentes

cirque

duquel

dresse le

se

au

pro­
l'une

centre

rocher à la

Diadème, singulier
pointes aiguës: on dirait une antique
taïtienne appuyée sur le coude, et pétrifiée

se

cime ornée de

divinité
dans

ses

Celte

habits de

étrange

gala.
nature

d'une richesse inouïe:

.

parée d'un manteau
partout la végétation, entre­
s'est

tenue par une surabondance de séve, éclate luxuriante
et merveilleuse. Abandonné à lui-même, le, sol se

hérisse d'arbres (le toute sorte,

présentant

toute la.

�DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE.

277

gamme des verts... Dominant ce fouillis inextri­
cable, les cocotiers aux puissantes nervures frangées
se

détachent

découpe
et

sur

sur

le fond

le ciel

un

bras horizontaux

ses

pendues

comme

bleuâtre; le faux

cotonnier

de

tronc

dépourvu
feuillage,
chargés de gousses vertes,

des lanternes vénitiennes. On

vraiment seul dans cette

vallée,

se

sent

dont les échos

ne

sont troublés que par le bruissement des cascatelles.
Point d'animaux, point d'oiseaux surtout: on dirait

que la nature

peut

tal, et qu'elle
spérilé.

em

à

peine

ploie

suffire

toutes

ses

au

règne végé­

forces à

sa

pro-

Quelquefois un incident tire la population de son
état léthargique: la rumeur vient d'Amérique, d'Eu­
rope ou d'un archipel environnant. Le sort réservé à
la petite île de Raïatea passionne aujourd'hui le pu­
c'est la grosse affaire du moment et l'ob­
de toutes les conversations.

blic taïlien

jectif

:

Raïatéa est, après Taïti, la plus grande terre du
gl'Oupe de la Société. L'annexion de tout l'archipel

n'étant

qu'une question

de

temps,

il est

logique

de

penser que l'on doive commencer par Raïatéa. Dans
ce but, on emploie les voies persuasives: on salue de

vingt
donne

et

un

coups de

la reine de Raïatéa; on
grands festins ou amou-ra­

canon

de

indigènes
employer le terme consacré. Les invités
emportent quelquefois les fourchettes, mais à titre
de simple souvenir, car ils ne considèrent ces instru­
ments que comme objets de collection. La femme
aux

mas, pour

d'un chef invitée à bord d'un bâtiment avise, à la fin
16

.

�278

50,000 MILLES

du repas,

liqueur aux flancs rebondis:
Ceci, dit-elle,
pourle mal aux dents;
je l'emporte." Au point de vue kanak, cela n'a
rien d'exorbitant; les indigènes entre eux ne se com­
un

flacon de

doit être bon

It

portent pas d'une autre manière; un invité enlève
toujours et, très-gravement, les restes d'un festin donné
en sou honneur: c'est là une
règle immuable. Quand
sait
il
fournit
même à ses invités
vivre,
l'amphitryon
les paniers destinés à enlever les reliefs.
La réciproque vaut la peine d'être citée. Quand
un chef de Raiatéa invite un
Européen, celui-ci est
tenu de se faire suivre de quelques muids de vin, car
les lois en vigueur dans le pays interdisent aux insu­
laires

l'usage des boissons fermentées. Mais ils se
tranquillement et sans aucun remords à des
libations sans fin, quand ils le peuvent faire, sans
encourir les risques de l'amende. Ces lois offrent un
mélange des coutumes du pays et des prohibitions
livrent

apportées par les
utile

part

missionnaires méthodistes. Il est

que ces derniers se sont fait une large
dans l'administration du territoire. Le code indi­

d'ajouter

gène repris et augmenté par eux punit de mort le
blasphème et l'idolâtrie; il abandonne aux mission­
naires le droit d'annuler le contrat de mariage, et
celui de donner leur consentement ou d'interposer
leur veto quand il s'agit de porter des marchandises
à bord d'un navire. Ils ont,

article

en

outre, introduit

la trahison est

un

sui­

duquel
punie
anglaises, ce qui implique l'obligation
de consulter les missionnaires dans les cas de l'espèce,

vant

en

vertu

les lois

�L'OCÉAN PACIFIQUE.

DANS

puisque

eux

seuls

naissance de
Les

peuvent appliquer

279

lois

ces

en con­

cause.

n'existent

impôts

guère qu'à l'état d'amendes,

les chefs trouvent souvent

d'ingénieux �oyens
pour les faire payer; "témoin ce fait arrivé dernière­
ment: la reine et les chefs avaient prié un négociant

et

allemand de leur vendre du vin, essayant de lui per­
suader que les lois ne sauraient avoir de prise sur des
personnages de leur importance. Lorsqu'il s'agit de
payer, ils firent purement et simplement condamner
le

trop confiant
un

pour
son

Germain à

de

ce

à

et l'on

ment de guel're
se

allemand, alors

principaux chefs gagnés

venances

eaux

de

ne

Avant l'événement que

les

dans les

demandait pas mieux que d'aller lui­
faire rendre justice.

l'archipel,
même

l'amende édictée

genre. Le

consul à

peine

verser

négociant réclama à
eut la plus grande
Papéiti,
d'autant
plus qu'un bâti­
arranger l'affaire,
cas

dont

nous venons

à notre

de raconter,
par les pré­

cause

les entourait, avaient consenti à
d'acquiescement au protectorat fran­

on

sorte

signer
çais; là-dessus on intercale en toute hâte les couleurs
françaises dans le drapeau national des îles, comme
autrefois Lafayette intercala le blanc de la royauté
une

entre les deux vieilles couleurs de Paris.

Aussitôt les

Anglais

exhibent le traité du 19

juin

1847, signe par le comte de Jarnac et lord Palmer­
ston : cette convention reconnaît l'indépendance des
tles de la Société autres que 'I'aïti, et met cette ga­
rantie sous la protection de la France et de l'Angle-

�280

50,000 MILLES

consiste à proroger de
fameux traité; elle propose
en même
temps de régler d'autres questions pen­
dantes, celle de Terre-Neuve par exemple. (On sait
terre. La

trois mois

politique anglaise

en

trois mois

ce

que la France possède encore le droit de pêche daus
certains havres de cette île, et les Anglais, à qui elle

appartient,
vrer

ne

point fâchés de se faire déli­
un
monopole qui aurait pour résul­
ruiner nos petits ports du Nord.)

seraient

à l'amiable

tat immédiat de

Le sort de Raïatéa

nous

intéresse

plus

vivement

depuis que les puissances européennes agitent la
question du partage des îles du Pacifique. Mais il
faut
ainsi

changer
qu'on

plus dire à John Bull,
naguère: Comment! le traité

de thèse et

le faisait

ne

«

de 1847? C'est de l'histoire ancienne,
en 1882, mon cher monsieur. »

nous sommes

est l'avenir réservé à cette

petite île, perdue
Pacifique, presque aux antipodes?
Elle offre peu d'intérêt au point de vue commercial,
et nous ne croyons pas que son importance puisse
augmenter, même après le percement de l'isthme de
Panama. Malgré la fertilité du sol, la côte seule est
habitée; les bras font défaut, et, d'ailleurs, les indi­
gènes ne se décideront point à travailler, quoi qu'il
arrive. Ainsi, d'lm côté, un pays peu étendu; de
l'autre, une population insuffisante;' il n'y a place
entre 'ces deux facteurs ni à une importation ni à une
exportation sérieuses. Il ne faut considérer Taïti que
.comme un
poste militaire etun point de ravitaillement,
Quel

au

sein de l'océan

surtout si l'on

se

décide à améliorer Port-Phaéton.

�DANS

L'OCÉAN PACIFIQUE.

llSl

La population de l'île, après avoir décru d'une manière

aujourd'hui stationnaire; dans
archipels les Maoris s'éteignent insen­
siblement : tel îlot qui a compté trois mille habi­
tants n'en a plus aujourd'hui que deux cents. Taïii
serait-elle la seule île privilégiée de la Polynésie?
Nous voudrions espérer que M. de Kératry a trop
présumé de l'avenir en disant, d'après un rapport de
M. Caillet: "Bientôt le drapeau français ne flottera
plus que sur les tombes des Maoris.
inquiétante,

reste

tous les autres

"

FIN

�MATIÈRES

TABLE DES

PIÉ,ACI.

•

•

•

•

.

•

•

•

•

•

•

•

•

•

•

•

•

•

•

•

•

•

VB

••

.

1. DÉTROIT

MAGELLAN

DE

GONIE.

-

ET CANAUX

Fuégiens

el

LATÉRAUX

Patagons,

•

•

•

PATA-

DE
•

.

t

••

•

II. LIMA PENDANT L'OCCUPATION CHILIENNE.
LA socIÉTÉ
PÉRUVIENNE (1883-8/4.).
III VALPARAISO ET LES $}HILIENS APRÈS LA GUERRE DU PA-

(188/4.).

CIFIQUE

•

•

•

•

.

•

•

•

•

•

•

•

•

•

•

•

•

•

•.••

32

•

•

•

.

•

•

••

75

IV. LES INTERMEDIOS (ports secondaires) DU PÉROU liT DU
CHILI.
LE CALLAO.
PISCO (iles Chinchas, ex­
ploitation du guano).- PISAGUA. -ARICA ET TACNA
(commerce de transit avec la Bolivie. -Caravanes
de mules et de lamas).
Visite aux ni­
IQUIQUE.
trières de la Noria.
Exploitation du nitrate de
LOTA.
soude.
Mines de houille.
100
UNE ilACIENDA
V. LES PÉRUVIENS ANCIENS ET MODERNES.
ACTUELLE.
UNE NÉCROPOLE DES INCAS..
157
VI. L'AGONIE D'UN PEUPLE.
COURONNEMENT DE KALAKAOUA 1er, ROI D'HAWAï, A HONOLULU (12 février
-

-

-

-

-

-

-

•

•

•

••

-

-

•

•

•

.,

-

1883)

•••••••••••.••.•••••

"

188

Les Marquisiens anciens el
VII. UN MOIS A NOUKAHIVA.
modernes;
Le tabou; le tatouage.
••

210

des Pomaré.
Avenir de Taïti.

250

-

-

•

VIII. TAïTI.
-

-

-

Les Taïtiens.

Les himénés,

PARI s.-TYPOGRAPHIE DE E.

-

-

•

PLON,

•

•

Origine

NOURRIT KT

ci',

RUE

•

•

•

••

GARANCIÈRE,

8.

��</text>
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