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                  <text>BULLETIN
DE M
SOCIETE
DES ETUDES

OCEKNIENNES

N° 246
TOME XX

—

Société des

N° 11 / Mars 1989
Études

Océaniennes

�Société des

Études Océaniennes

Fondée
ORSTOM

-

1917.

en

Arue

-

Tahiti.

Polynésie Française.
B.P. 110

-

Tél. 43.98.87

Banque Indosuez 012022 T 21

—

C.C.P. 834-85-08 PAPEETE

CONSEIL D'ADMINISTRATION
M. Paul MOORTGAT
Me Eric LEQUERRE

Président

Vice-Président

Mlle Jeanine LAGUESSE

Secrétaire

M.

Trésorier

Raymond PIETRI

assesseurs

M. Yvonnic ALLAIN
M. Robert KOEN1G

Mme Flora DEVATINE
M. Roland SUE

MEMBRES D'HONNEUR

M. Bertrand JAUNEZ
R.P. O'REILLY

Société des

Études

Océaniennes

�BULLETIN
DE LA

SOCIÉTÉ

DES

ÉTUDES OCÉANIENNES
(POLYNÉSIE ORIENTALE)

N° 246

TOM E XX

-

-

N° 11 MARS 1989

SOMMAIRE
Théologie de la libération et théorie de la culture
chez Duro Raapoto : Bruno Saura
La

propriété

un

lieu

Polynésie Française
commun : Christine Hangen
en

1

:

16

Un missionnaire des postes avancés,
le R.P. Gustave Nouviale, SSCC : P.Y. Toullelan

Notes

la vie d'un missionnaire de 1912 à 1945
R.P. G. Nouviale
sur

20
:

28

Le recensement
en

général de la population de 1988
Polynésie Française : François Sodter

36

Comptes rendus
Pukoki Winston

:

Esquisse d'une étude des problèmes du bilinguisme

Jean-Jacques Antier

:

Pearl Harbor

B. Anthaume et J. Bonnemaison : Atlas des
et

Iles

États du Pacifique Sud

E. Taillemitte

:

Sur des

44
45
45

mers

50

inconnues

Wauthy B., Rougerie F., Charpy L., Rancher J., Thouard M. :
Formations récifales et effet d'île par endo-upwelling
autour des îles Marquises

Société des

Études

Océaniennes

51

��"THÉOLOGIE DE LA LIBÉRATION
ET THÉORIE DE LA CULTURE"
CHEZ DURO RAAPOTO

L'événement culturel de l'année 1988
été sans conteste la parution,au mois

en Polynésie Française
de septembre,d'un petit
ouvrage écrit en langue tahitienne, et dont on a semble-t-il mal
perçu jusqu'à présent la valeur littéraire, la portée philosophique,
et aussi disons-le, l'importance politique.
aura

Il

s'agit d'un texte du linguiste et membre de l'Académie

Tahitienne Durô RAAPOTO, intitulée "TE RAUTIRA'A I TE PARAU
A TE ATUA E TE IHO TUMU MA'OHI", qui pourrait être traduit par
"L'EXALTATION DE LA PAROLE DIVINE ET DE L'IDENTITÉ MAOHI".
Cette traduction n'est qu'approximative, et l'enjeu essentiel de cet
article consistera justement à mettre en exergue les problèmes de

compréhension et de traduction qui se posent à la lecture de
l'ouvrage. La langue de Duro RAAPOTO, d'une grande pureté, est
aussi souvent profonde qu'hermétique, car essentiellement
symbolique.
Ce texte, édité par les soins de l'Église Évangélique de
Polynésie Française à 5.000 exemplaires dès le premier tirage
constitue actuellement la base de travail et de réflexion de
pour

l'année pastorale

l'Église

en cours.

Rarement un ouvrage littéraire écrit en langue tahitienne
(hormis la Bible elle-même, si tant est qu'elle puisse entrer dans
cette catégorie) n'aura été aussi lu et diffusé dans le Territoire, par
le biais de toutes les paroisses de l'Église Évangélique de Polynésie
Française. On aurait pu s'attendre à ce que le livre de Duro
RAAPOTO soit l'objet d'un vaste débat intellectuel en dehors du
milieu de l'Église. Le débat intellectuel n'a pas encore eu lieu. Tout

Société des

Études

Océaniennes

�2

plus s'est-il instauré un début de polémique après qu'un pasteur
français (le pasteur Gérard BOURGES) se soit ouvertement
inquiété dans les colonnes de "LA DÉPÊCHE" et des "NOUVELLES
DE TAHITI" (le 19 novembre 1988) du retour à la culture "ma'ohi"
prôné par Duro RAAPOTO dans un livre qu'il disait regretter de
n'avoir pas lu, puisqu'en effet, il n'en existe aucune traduction
française.
au

Fallait-il traduire
IHO TU MU MAOHI" en

"TE RAUTIRA'A I TE PARAU A TE A TUA E TE

français ? L'a-t-on voulu...

et

pouvait-on le

faire ?

Ayant lu, pour ma part, cet ouvrage, et ayant cru y déceler un
message suffisamment important pour qu'un effort de traduction
ait pu être entrepris, je proposerai simplement ici de tenter d'en

expliquer la démarche, d'en dégager la portée théorique et
politique, et d'en souligner aussi les contradictions, à l'aide de
citations traduites en français. Peut-être est-ce trahir le "secret des
Dieux" que de dévoiler ainsi dans un autre contexte ces réflexions,
et à d'autres que ceux à
qui elles étaient destinées. Je ne crois pas
que ce soit dénaturer ces propos que de les exprimer dans une autre
langue que celle pour laquelle et dans laquelle ils avaient été écrits.
Duro RAAPOTO, aujourd'hui Directeur du Centre de Formation
et de Recherche sur les Langues
et Civilisations Océaniennes, en
tant qu'homme de science sait parfaitement
que le pari de la science
(et donc des sciences humaines) est celui de la compréhension, de
l'intelligence, de la diffusion et de l'universalité du savoir. Je suis
donc certain que M. RAAPOTO ne fait pas un autre pari, bien qu'il
ait été permis de ressentir quelque inquiétude en assistant au débat
organisé par ce dernier lors des assises territoriales de la recherche,
Musée de Tahiti et des Iles le 19 octobre 1988. Le thème de cette
n'était autre que "La langue, génie de la pensée" (sousentendu : La langue tahitienne, génie de la pensée tahitienne). De
nombreux intervenants avaient alors pris prétexte de cet intitulé
au

rencontre

qui semblait fait

pour eux, pour

incommensurable

et

la

proclamer la richesse unique,

incommunicable de la langue "ma'ohi", dont

saveur

propre ne pourrait qu'être dénaturée par l'exercice de la
traduction, censée faire disparaître le génie de la langue. Mais il
s'agit là d'un autre débat...

Construit à la manière d'un commentaire
"

biblique (1), le livre

TE RA UTIRA 'A I TE PARAU A TE A TUA E TE IHO TU M U MA OHI" se

propose dans sa

première partie d'expliciter son titre en dégageant
sens du terme "rauti", celui du
"message divin"

successivement le

Société des

Études

Océaniennes

�3

(parau a te Atua), et de la notion "d'identité ma'ohi" (iho tumu
ma'ohi). Puis, il établit un ensemble d'actions à entreprendre, afin
que ces réflexions théoriques agissent concrètement sur le réel "à la
manière du levain qui fait monter la pâte" (Duro RAAPOTO citant
ici la première épitre aux Corinthiens, 5-6...) "e nahea tatou ia riro
ta tatou parau mai te hopue e haamaraa i te puèa".
L'idée fondamentale de

ce

texte

est

que

le

message

divin

(autrement dit, la parole de Dieu, et non le discours des hommes au
sujet de Dieu-Opposition : Parau a te Atua - Parau o te Atua), va à
la rencontre de l'identité "ma'ohi" puisque Dieu veut que le peuple
"ma'ohi" soit son oreille et la prunelle de ses yeux. (Te hina'aro nei
te Atua ia riro tatou mai te ôrio mata nona, ia riro tatou eiputarià
no na
p. 29). A son tour, le peuple "ma'ohi" se doit d'accepter
Dieu comme ce qui lui permet d'entendre et de voir ("e farii ato'a
tatou ia riro te Atua 'ei ôrio mata no tatou, 'ei putarià ho'i no
tatou" p. 29). Et déclinant cette métaphore au fur et à mesure du
livre, l'auteur demande aux hommes d'Église et à l'ensemble des
croyants de considérer avant toute chose, à la fois le peuple
"ma'ohi", et le Dieu qui l'a créé à son image, comme leur oreille, et
la prunelle de leurs yeux.
-

-

comprend d'entrée de jeu que cette base de réflexion de
se situe au confluent d'une vision culturaliste
de l'identité polynésienne (perçue sous l'angle de la tradition
"ma'ohi") et d'un message chrétien de type prophétique, proposant
aux croyants "ma'ohi" de leur révéler ce que Dieu veut pour eux,
en tant qu'hommes et en tant que "ma'ohi". Duro RAAPOTO
On

l'Église Évangélique

ressuscite à cet effet le terme "rauti" tombé en désuétude et

employé à l'origine pour désigner celui qui exhorte les guerriers
partant au combat. Par extension, le "rauti" est un homme cultivé,
intermédiaire entre les hommes et les Dieux. "Na mua roa, ia riro
te taata rauti ei taata 'ite maitai e te faaineine-maitai-hia i ni'a i te
ne s'agit donc pas ici de commenter en verset biblique mais simplement le titre du livre
qui est le prétexte à la réflexion et qui est suffisamment ample et symbolique pour se prêter
parfaitement à cet exercice. L'art du commentaire du verset chez les Tahitiens a été bien
résumé par le Pasteur Gilbert TINEMBART dans ces quelques lignes : "Puis, elles (les
oratrices dans une soirée de commentaire biblique : Tuaroi) entrent dans la partie la plus
originale de leur discours : la concordance. A partir de chacun des éléments du verset
concerné, elles construisent une chaine de parallèles. Leur procédé ressemble à la fabrication
d'un collier de coquillages ou à la confection d'un tifaifai (couverture patchwork). Certains
de ces colliers de citation forment de véritables œuvres d'art. Le pasteur Samuel RAAPOTO
avait l'habitude de dire qu'il tenait une bonne partie de sa connaissance de base de la Bible
de ces chaines de versets... Puis viennent les hommes. Leur discours peut s'apparenter à celui
des femmes, mais d'ordinaire leurs explications visent à situer l'affirmation centrale du
verset par rapport à l'histoire du salut..." (in Henri VERNIER : Au vent des cyclones -

( 1 ) Il

p.

364-365).

Société des

Études

Océaniennes

�4

ôpua ra i te rauti, no te mea, te taata i papu maitai i
tei ti'aturi hoi i te reira, e faauru ato'a o ia i te reira
papu e te reira ti'aturiraa i roto i te feia e faaroo mai ia na. I teie nei
ra, ei taata ite atoa te rauti i te parau o to na fenua e e te nunaa no
reira o ia" (Tout d'abord, il faut que le rauti ait été parfaitement
préparé pour prononcer les paroles qu'il doit dire, car celui qui
parle avec assurance et croit ce qu'il dit pourra ainsi transmettre
son assurance et sa foi à celui qui l'écoute. Maintenant, il doit aussi
être un grand connaisseur de son pays et du peuple dont il est issu p. 11).
parau tana e
tana parau e

Homme de

culture, le "rauti" dont l'auteur affirme pourtant
plus loin qu'il n'est pas un prophète (p. 38) en a toutes les caracté¬
ristiques puisqu'il est le réceptacle de la parole divine pour son
peuple. Car Dieu adresse un message différent pour chaque peuple,
et à chaque période de l'histoire : "La
parole de Dieu est un peu
comme la parole d'un
père pour ses enfants. Elle n'est pas la même
lorsqu'il s'adresse aux garçons et lorsqu'il s'adresse aux filles, aux
adultes et aux nouveaux-nés... pour chacun d'entre nous, sa parole
diffère". Ce qui explique que Duro RAAPOTO lui-même intitule
logiquement les deux derniers chapitres de son ouvrage "La
volonté de Dieu" (Te opuaraa a te Atua) et "Ce que Dieu veut de
nous" (Eaha te hinaaro o te Atua ia tatou), qui répondent à la
question "Que veut Dieu pour le ma'ohi ?". Il s'agit là encore d'une
reconstruction "ma'ohi" de la parole divine, car c'est Dieu qui
souhaite rencontrer le "ma'ohi" et non l'inverse. ("No te mea o te
Atua tei hinaaro i te farerei i te Ma'ohi, eere ra te Ma'ohi..."
p. 28).
D'ailleurs, on apprend que Dieu a tant aimé la terre ma'ohi qu'il lui
a donné son fils
unique pour que ceux qui croient en lui soient
sauvés ("No to na here rahi i to Ma'ohinui, i tae roa ai te Atua i te
horoà mai i ta na tamaiti ia ora te feia i hinaaro atu ia
na")
(Ioane 3, 16). Ainsi, "Dieu aime les habitants de la terre ma'ohi, il

qu'il soit bien

veut

comme

il est, dans

ses

coutumes, et il est venu

le voir chez lui, lui a
parlé sa langue, a voulu le
la colère de Dieu si l'on avilit le
peuple qu'il

libérer. Grande sera
aime, si on le rend
esclave, si on le fait se taire, si on l'effraye, si on le vend, si on lui
ment, car le Ma'ohi est devenu l'oreille et la prunelle des yeux de
Dieu" p. 29.
Le "rauti" zst l'intermédiaire

privilégié entre ce Dieu libérateur
hommes, et lui-même est d'abord guidé par son amour pour
son peuple,
qui le rend apte à servir Dieu (et non l'inverse : Ce n'est
pas son amour pour Dieu qui le rend d'abord apte à servir son
peuple). "No to na here i te nunaa e tano ai o ia ia tavini i te Atua,

et

les

Société des

Études Océaniennes

�5

eere

ra no

to na

here i

te

A tua

e tano

ai

o

ia

e

tavini i te nunaa"

(p. 29-30).
Cette vision océanienne de la

parole divine et du rôle de Dieu
surprendre quand on sait que "sans
le ma'ohi, Dieu n'a pas de valeur" ("Aita e faufa'a to te A tua mai te
peu aita te Ma'ohi" p. 15). On pourrait trouver le raccourci ardu si
cette dernière phrase ne renvoyait à une conception de la langue et
de la croyance comme communication, particulièrement océa¬
nienne justement, bien que difficile à intégrer à la doctrine
chrétienne du protestantisme. C'est dire combien cette pensée
relève du syncrétisme culturel, dans une acception différente
toutefois du terme "syncrétisme" que celle développée par
Alain BABADZAN dans ses études sur les Iles Australes (2). Là, le
syncrétisme constituait une nouvelle tradition et résultait de la ré¬
interprétation des croyances du protestantisme, lues au travers
d'une grille de lecture polynésienne, et succédant (en se super¬
posant et en se mélangeant) à la religion ancestrale. Ici, la
ré-interprétation du christianisme est propre à un homme et non à
un peuple, encore que l'enjeu de ce livre soit sans doute de l'étendre
à ce peuple. Et le syncrétisme dont témoigne la pensée de Duro
RAAPOTO porte moins sur le corps des croyances que sur le
message libérateur du christianisme pour le peuple "ma'ohi" dans
dans l'Histoire achève de

le cadre d'une Histoire

nous

en

cours.

Peut-être faut-il alors

préciser cette théorie de la langue de la
même mot tahitien désignant
clair que la langue du peuple
"ma'ohi" doit être entendue, et qu'elle n'existe que pour être
écoutée. De la même façon, la langue de Dieu (la parole divine : Te
parau a te Atua) est ce qui prouve l'existence de Dieu, ce sans quoi
il n'existerait pas, n'étant pas perçu comme tel. La parole fonde
l'existence, et l'on pourrait penser précisément du peuple "ma'ohi"
qu'il n'existe pas, parce qu'il est muet, qu'on l'a bâillonné, qu'on l'a
étouffé (p. 15). Or, à quoi servirait-il à Dieu de parler à un muet. A
rien. Par conséquent, il (le rauti) rendra la parole au Ma'ohi, lui
apprendra à parler de nouveau avec ses mots, pour qu'on ne parle
plus à sa place. ("Eaha te faufaa i te Atua ia parauparau i te vava.
Aita roa. No reira, e faahoi i te parau a te Ma'ohi e haapiifaahou
ia na i te parau i tona parau, eiaha e taa'uvaha" p. 15).
croyance comme communication. Le
la voix et la langue (te reo), il paraît

: "Naissance d'une tradition - Changement culturel et synchrétisme
religieux aux Iles Australes (Polynésie Française), ORSTOM Paris 1982 : p. 297 +
bibliographie.

(2) Alain BABADZAN

Société des

Études

Océaniennes

�6

La

parole de Dieu est un don de Dieu, la langue l'est aussi. Et
parole est le moyen de communication avec Dieu par excellence,
l'instrument de l'amour que les hommes offrent à Dieu et qui leur

la

est rendu de

lui. Duro RAAPOTO se fait ainsi le chantre d'une
avec Dieu : "Peut-être la corde de bourre de coco

nouvelle alliance

(nape) qui a été tressée à une certaine époque (reliant Dieu et les
hommes) est-elle vieille aujourd'hui, et peut être faudrait-il
attacher cet amour à l'aide d'une nouvelle corde. Et à l'intérieur de
celle que nous nous proposons de tresser, n'oublions pas de mettre
peu de fibre ma'ohi, pour qu'elle soit plus solide encore (p. 30).
"Te taura i napehia mai i te hoe tau, ua tahito paha i teie nei, e ti'a

un

ia teie here

iaferohia i te tahi taura âpi. E i roto i te taura ta tatou e
ôpua nei i te firi faahou, eiaha ia mo'ehia te tahifenu hiro'a ma'ohi
no te haapaari maita'i ia na".
La

langue comme l'amour qui unit Dieu et les "ma'ohi",
échange. Elle est faite pour être entendue, ce que ne
le terme tahitien "faaroo" qui signifie tout à la fois
"entendre", "écouter", "croire" (au sens religieux du terme, le
même mot voulant dire également "religion") et répercuter une
parole (f'aa - roo). Le message que Dieu nous délivre appelle une
réponse, car recevoir sans rendre n'est pas dans la logique "ma'ohi"
des choses. Qui plus est "il convient de recevoir Dieu comme un
homme du pays, et non pas comme un Ministre ou un HautCommissaire" (p. 16).
suppose un
dément pas

Le thème de la
central de la pensée

langue (Te reo - Te parau) forme un thème
de Duro RAAPOTO, comme l'attestent ses
premières pensées et notamment ceux du recueil "Tepina'ina'i o te
'a'au" (L'écho de l'âme intérieure). Malheureusement, il est à
regretter qu'à côté de cette perception de la langue comme objet et
preuve d'amour, soit développée une conception de la langue
comme "paire de lunettes"
(l'expression est employée à plusieurs
reprises par l'auteur) donnant une vision bleue, jaune ou rouge des
choses selon que l'on soit "ma'ohi" ou français... L'argument
repose sur une évidence incontournable : "Regardons un homme
qui vit sur une terre où il n'y a pas la mer ; aura-t-il l'idée de tailler
une pirogue ? Non".
Autrement
"ma'ohi" à son

dit, la langue "ma'ohi" traduit l'adaptation du
environnement, mais elle véhicule une pensée
propre, une richesse propre, puisque "ce qu'on peut dire dans une
certaine langue, ne se dira pas peut-être de la même façon dans une
autre langue ou sera absolument
impossible à dire dans une autre
langue" (p. 14 : "Te mea e tano iaparauhia i roto i te hoe reo, e taui

Société des

Études

Océaniennes

�7

paha te faanahoraa ia parau i roto i te tahi reo e atu,
roa atu e tano ia
parauhia i roto i te reira reo").

aore ra,

eita

Le débat portant sur la langue, génie de la pensée, n'est pas
loin, et chacun se souvient que la question essentielle du débat
organisée par Duro RAAPOTO et TALLEC à l'occasion des Assises
Territoriales de la Recherche était formulée ainsi : "Des langues
différentes peuvent-elles générer des systèmes de pensée diffé¬
rents ?". Cette évidence se pose hélàs comme le point d'arrivée
d'une réflexion et non comme un objet à bien vite dépasser, pour
Duro RAAPOTO. Certes, la diversité des langues suppose (autant
qu'elle est le produit de) une diversité de systèmes de pensée, faute
de quoi, chacun penserait et parlerait avec les mêmes mots, et dans
la même langue. De même, le fait que chaque langue ait un
vocabulaire privilégié pour exprimer tel ou tel aspect de la réalité
(ou de l'imaginaire) n'est difficile à admettre pour personne, mais
ne se justifie en rien l'image de la paire de lunettes donnant une
vision bleue, jaune ou rouge, comme si les visions du monde des
groupes ethniques et culturels ne pouvaient se chevaucher (et

si ces groupes étaient nettement définis et séparés). Comme
si aucun homme ne pouvait porter la paire de lunettes qui du bleu,
du jaune et du rouge fait l'ensemble des couleurs de l'arc-en-ciel, et
donne tout simplement une vision claire et totale du monde,
dissolvant les "génies" en les fusionnant au lieu de les additionner,
de les superposer, ou pire encore, de les séparer et de les opposer.
comme

Cette

conception de la langue s'inscrit dans la logique d'une
conception de la culture et de l'identité "ma'ohi" traditionnaliste
d'une grande richesse, et d'une aussi grande complexité. Exprimée
dans une langue dont on ne peut en effet apprécier entièrement
l'élégance qu'en tahitien (ce qui n'empêche nullement de discourir
en français sur son contenu) cette théorie de l'identité et de la
culture avait déjà fait l'objet de développements écrits de l'auteur
notamment dans le texte "Te heeuri o te reo" publié en 1979.
La réflexion atteint ici une dimension philosophique rare bien
qu'elle ne soit pas toujours rigoureusement menée à son terme
(d'où l'impression de contradictions. Nous allons y revenir).

S'il fallait traduire "hiro'a tumu" et "iho tumu", nous serions
tentés de donner avec l'Académie Tahitienne et avec Duro

RAAPOTO, "culture" et "identité" (ma'ohi). La difficulté vient de
que "hiro'a" évoque également et davantage la notion d'identité
que celle de culture. Encore faut-il poser la différence entre les
ce

deux,

en termes

théoriques...

Société des

Études

Océaniennes

�8

La culture renvoit à

un ensemble de faits, gestes,
comporte¬
qui caractérisent objectivement un peuple ou
un
groupe humain. L'identité serait à la fois la conscience et
l'affirmation de cette spécificité doublée d'un discours idéologique
niant certaines différences culturelles au sein d'un peuple au profit
d'une construction d'appartenance collective s'inscrivant souvent
dans le cadre d'un projet politique (offensif ou défensif).

ments, dites valeurs,

Prenons un exemple pour
nombreuses entités culturelles

plus de clarté : S'il existe de
(de nombreuses cultures) en
Nouvelle-Calédonie, l'identité canaque n'y est plus aujourd'hui
synonyme d'appartenance à un clan, ou à un groupe familial et
linguistique. Les cultures existent dans leurs spécificités, mais
l'identité canaque se veut une identité nationale, transcendant les
cultures locales et se pose comme une identité commune à tous les
habitants originaires de ce pays, dans le cadre de la construction
d'un État-Nation.
Alors que

la culture est objective, l'identité est subjective,
dynamique et toujours "renégociée".
Ce n'est précisément pas cette vision historique de l'identité et
de la culture que l'on trouve sous la plume de Duro RAAPOTO,
pour qui le terme "d'identité" (iho tumu) s'applique à une essence,
à une âme qui habiterait les "ma'ohi" et leur donnerait leur

spécificité immuable. A l'image de la sève qui coule dans l'arbre et
qui fait "qu'un cocotier est un cocotier, un "uru" un "uru", et un
citronnier un citronnier". ("Te iho. E tao'a faufaa rahi i roto i te
raau, no te mea no na te raau i raau
na

te uru

i

uru

taporo ia" p.

ai... I tano

roa

ai

ai,

no na te

te maa

haari i haari ai,

no

par au e : e taporo ra, e

18).

Peut-être ne faudrait-il pas omettre
vocabulaire de l'auteur fait une grande

de préciser combien le
place aux métaphores
végétales, ce à quoi se prête volontiers le terme "tumu" signifiant à
la fois l'ordre, l'origine, le fondement et la cause en tahitien.
Si "iho tumu" renvoit à une perception
ontologique encore
relativement simple de l'identité, en revanche, le terme "hiro'a
tumu" qui pourrait se traduire lui aussi
par identité, davantage que
par "culture" est d'une toute autre complexité. Duro RAAPOTO lui
donne successivement, cumulativement et contradictoirement de

multiples significations.
"Hiro'a" est synonyme de conscience
pure d'existence et de
au monde et l'auteur le rapproche du terme "connais¬
sance" par l'emploi d'un
exemple :

présence

Société des

Études

Océaniennes

�9

"la
na

mata

hiroà,

poirihia te hoe taata, te na o ra te parau : ua moe to
hoi teie ta te tahi pae taata e parau i nia i te tahi

e parau

auraa, te taata i mo'e to na hiro'a, eita o
mo'e, eita atoà hoi o na e 'ite e, e hiroà faahou anei
to na. Te tahi atoà manao e tià ia haapapuhia teie ia : e mo'e te
hiroà, e mai te mea atoà i mo'e, e roaafaahou ia 'imihia, no te mea
aita te reira i tumahia, ua moè noa rà" (p. 20 : Quand quelqu'un

hio nei. Te

taata ta rat ou e

na

iho

ite

e

e, ua

disons qu'il perd connaissance ou qu'il perd
qui le disent sont ceux qui se situant face à lui,
qui le voient. Car celui qui perd connaissance n'en a pas
conscience, et il ne sait pas non plus s'il a repris connaissance ou
conscience. Une autre idée qu'il convient de bien préciser est la
suivante : Que l'on perde connaissance et comme toute chose
oubliée, cette connaissance pourra être retrouvée, car elle n'est pas
gommée, mais simplement oubliée, perdue").
s'évanouit,

nous

conscience... et

ceux

Conscience pure mais inconsciente d'elle-même, elle a donc
pour apparaître d'être posée par différence. L'exemple
choisi par l'auteur pour faire saisir ce paradoxe est audacieux :
"Qui est le fou dans un rassemblement de fous. Réponse : Il n'y en
a pas un. Ils se ressemblent tous
également. Si dans un groupe de
besoin

certains s'écartent des autres, ce sont ces autres qui
20). Autrement dit, nous
("hiro'a") que lorsque nous
est renvoyée l'image de notre différence. Mais à supposer que nous
évoluons tous ensemble dans le sens d'une perte de cette spécificité,
nous ne nous en rendrions pas compte si quelques "gardes-fous"
culturels n'étaient là pour réveiller notre conscience, c'est-à-dire
pour la révéler à elle-même. Ce paraît être le rôle des "rauti" (au
rang desquels il faut placer à juste titre Duro RAAPOTO) que de
réveiller cette conscience, au moyen de la culture et de la langue,
qui servent de révélateur à l'identité (hiro'a tumu).
personnes,

diront que les premiers s'écartent (p.
n'avons conscience de notre spécificité

Le concept de culture, dans son aspect objectif, est alors rendu
avantageusement par celui de "peu" ou de "peu tumu", ensemble
de coutumes, de manières de faire et de dire, dans une acception
traditionnelle (coutumes ancestrales). Et ces coutumes ne sauraient
être mauvaises dans la mesure où elles donnent sens à l'identité, et

qu'elles sont la mesure de toute chose :

parce

"I
te

hoe

aore

roto

ra

savoir et
a

un

i te parau o te hiro'a, te riro ra te peu,
ei hi'oraa no te faaite mai e, e auraa

te ite e te paari o

to te tahi 'ohipa,
(p. 21 : A l'intérieur de l'identité, les coutumes, le
la sagesse d'un peuple sont un moyen de voir qu'une chose

nunaa

aita"

sens

ou

qu'elle n'en a pas).

Société des

Études

Océaniennes

�10

Précisément, le sens (auraa) d'une chose, c'est ce qui fait
qu'elle est bonne (au-raa) pour celui qui l'accomplit, par rapport
aux valeurs du
groupe dont il se reconnaît (p. 21). Et le peuple
"ma'ohi" sage s'il en est, a toujours su ce qui faisait sens, donc
ce
qui était bon pour lui. Mais les missionnaires s'empressèrent de
ranger la tradition du côté du mal et de choisir de nouvelles valeurs
(f'aufa'a) donc, de nouveaux sens (auraa) pour le peuple "ma'ohi".
Conscience individuelle des choses que l'on
accomplit ("Te
iteraa ia te hoe taata i te auraa o te ohipa ta na e rave ra"
p. 20/21)
"hiro'a" renvoit pourtant nécessairement à une collectivité,
puisque
rien ne saurait faire sens pour l'individu qui ne serait bon
pour la
société. Nous sommes donc placés au cœur d'une vision tradition¬
nelle de la culture et de l'identité,
qui à partir du principe

incontournable du génie de la pensée "ma'ohi" opère à la manière
fonctionnaliste en justifiant ce qui est par l'usage qu'on en fait,

l'usage qui

est

en est fait par le sens
donné par le bien commun.

qu'on lui donne et le

sens

qui lui

Nulle part, l'identité n'est posée ou
perçue de façon dyna¬
mique, historique, puisqu'elle existe telle une essence qui devrait
être préservée. Encore que le texte devienne contradictoire
lorsque
Duro RAAPOTO évoque non seulement la
perte de la conscience et
de la connaissance "ma'ohi" (hiro'a
tumu) mais aussi l'épuisement
de l'essence (iho tumu) en
page 25 de son livre. Il faut donc
regénérer cette essence, et les dernières pages de l'ouvrage sont une
exhortation à l'Église pour qu'elle redécouvre et qu'elle défende
mieux certaines valeurs fondamentales de l'âme ma'ohi
qui sont "te
aroha" (la compassion, la grâce), "te here"
(l'amour), "te tauturu"
(l'entraide, la solidarité), "te fa'atura" (le respect) et "te farii"
(l'accueil, l'hospitalité).

Mis à part l'originalité du message chrétien chez Duro
RAAPOTO et l'intérêt philosophique évident de sa réflexion sur la
notion d'identité "TE RAUTIRAA I TE PARA IJ A TEATUA E TE IHO
TUMU MAOHI"

réserve aussi

quelques jugements sur la politique et
quelques avertissements à l'Église Ëvangélique elle-même qui
méritent d'être analysés. C'est hélas le domaine de la
pensée de
l'auteur où le pire côtoie
parfois le meilleur.
Nous ne reviendrons pas sur le
plaidoyer en faveur de la
renaissance de la langue tahitienne,qui est la raison d'être de cet
ouvrage,et pour laquelle Duro RAAPOTO multiplie les appels aux

dirigeants de l'Église. C'est d'ailleurs Dieu qui souhaite que l'on
rende la parole au "ma'ohi"
puisque celle-ci est amour. On notera

Société des

Études

Océaniennes

�11

passage une remarque très judicieuse concernant l'emploi dans
les familles de la langue française comme langue d'éducation et de
communication et l'emploi du tahitien simplement pour exprimer
la colère : "Pourquoi le père manifesterait-il son amour pour ses
au

enfants dans une langue d'emprunt ? Ce qui veut dire, pourquoi
mentirait-il à ses enfants ? Il manifeste son amour en français et sa
colère en tahitien. Alors l'enfant pense que le "ma'ohi" ne connaît
pas

l'amour,

que sa

langue est celle de la colère (p. 45).

Particulièrement intéressante et novatrice est la proposition de
donner des noms "ma'ohi" aux maisons paroissiales et "fare
amuiraa" qui depuis l'arrivée de l'Évangile en Polynésie portent des

bibliques. "Tei Ma'ohinui nei tatou, e ua tae roa atu mai te
Metia io tatou, aita ra tatou e haa mau nei i te hoe Hau Iteraera i te

noms

fenua nei..." (p. 47 : Nous sommes en terre ma'ohi, et Jésus est venu
parmi nous, mais nous ne devons pas construire un état israélien
dans notre pays pour autant...").
Rendre la

langue au "ma'ohi" c'est aussi lui rendre sa terre
Duro RAAPOTO. La réflexion aborde ici un point particu¬
lièrement sensible en Polynésie, et qui n'est pas sans rappeler les
avertissements passés de l'Église Évangélique aux gouvernants du
Territoire à ce sujet. Le communiqué final du 104ème synode qui
s'est tenu à Moorea au mois d'août 1988 abordait le problème en
ces termes : "Le synode rappelle que la dépossession des terres, par
leur vente inconsidérée, est une source de déséquilibre dans le
partage social. Le "Ma'ohi" n'a d'existence durable, de nom, que
par rapport à une terre. L'Église Évangélique constate huit années
après son premier message invitant le Gouvernement et la
population à s'atteler à ce problème préoccupant pour le devenir
du "ma'ohi", qu'aucune action d'importance visant à réduire voire
à inverser ce processus d'expropriation par la vente n'a été
entreprise" (3).
pour

Duro RAAPOTO

va

l'Église d'oeuvrer
de la terre au "ma'ohi".

plus loin en sommant

pour le retour de l'intégralité de la langue et
Nous savons tous que le gouvernement du

Territoire et celui de la
le "Ma'ohi" n'ait plus de terre, pour
qu'elle passe aux mains des français et de ceux qui leurs sont
proches. Ceci est une invocation à l'Église pour qu'elle soit, se lève,
et fasse entendre haut et fort sa voix, pour que l'on redonne la
parole à ce peuple, qu'on lui redonne sa tenue, l'intégralité de sa
terre, l'intégralité de sa langue... Et jusqu'à ce que cela arrive, que
ce soit là le combat de l'Eglise" (p. 44).
France font

en

sorte

que

(3) "LES NOUVELLES DE TAHITI" samedi 13 août 1988, p. 12.

Société des

Études

Océaniennes

�12

La pensée de l'auteur se fait encore plus radicale lorsqu'il
explique le racisme qui se développe actuellement à TAHITI en ces
termes : "la rahi roa te taata rapae e tomo mai i roto i te fenua, i
reira tona huru mana'o e tupu ai. la rahi roa te nunaa i te 'ereraa i
te 'ohipa, no te mea ua riro i te Farani, ua
tupu te reira huru
mana'o. la faaea vahine 'ore noa te feia api no te mea te riro atu ra
te tamahine Ma'ohi i te farani, te
tupu mai te reira huru mana'o. la
rahi roa te Ma'ohi i te 'ere i to nafenua no te mea te riro noa atu ra
i te Farani

e te Tinito, te tupu mai ra te reira huru mana'o. la haere
haavaraa, mai te peu hoe a huru hara i ravehia, e, te matara mai
ra te Farani, area te Ma'ohi ra, ua tamauhia atu ia i te
auri, i reira e
tupu mai ai teie huru mana'o" (p. 53-54 : "C'est quand s'élève le
nombre de gens qui viennent de l'extérieur qu'alors se développe ici
ce sentiment.
Lorsque s'élève le nombre de sans emplois, parce que
les Français les occupent, apparaît ce sentiment. Quand les jeunes

i te

ne trouvent
pas de femmes parce que les jeunes filles "ma'ohi" ont
été prises par les Français, alors se développe ce sentiment. Quand
s'élève le nombre de Ma'ohi sans terre, parce qu'elles appartiennent
désormais aux Français et aux Chinois, alors se développe ce
sentiment. Lorsque face à la justice, à faute égale, on relâche les

Français tandis qu'on enferme les Ma'ohi, alors

se

développe

ce

sentiment...").
On est loin ici des meilleures passages philosophiques réservés
par le texte et évoqués précédemment. Et il y a quelque inquiétude
à avoir a l'idée que des
propos aussi simplistes, qui alimentent un

nationalisme agressif et revanchard, puissent trouver leur place
dans un texte qui constitue la base de réflexion d'une
église pour
l'année en cours.
La question est alors de savoir si le discours de l'Église ou celui
de certains membres influents dans
l'Église, peut encore être

distingué du discours politique, si tant est qu'il doive l'être
puisse jamais l'avoir été en Poynésie (ou ailleurs).

et

qu'il

A cela, Duro RAAPOTO offre une
réponse ambiguë, arguant
le message de l'Église doit être politique, mais que les solutions
aux problèmes
politiques et sociaux du Territoire ne sont pas à
trouver du côté des hommes
politiques dont les préoccupations
diffèrent par trop de celles des vrais croyants et des hommes
d'Église. "Teparau ra tatou i teparau o te taata, teparau ra ratou i
te parau o te
fenua ; te titau nei tatou i te tahi ti'araa ma e te maita'i
no te taata, te titau ra ratou i te tahi
faatereraa api no te Fenua.
Aita te Etaretia e hinaaro nei e haru, e, e
faataahuri i te faatereraa,
te hinaaro nei ra e
faataui i te feruriraa o te feia e faatere nei i te
que

Société des

Études

Océaniennes

�13

fenua, ia riro te taata ei matamehai e ei faaohipa i roto i te mau
opuaraa atoa e te mau 'ohipa atoà ta ratou e rave" (p. 55-56 : Nous
parlons de l'homme, et eux parlent du pays ; nous demandons une
dignité véritable pour l'homme, et eux demandent un nouveau
gouvernement du pays. L'Église ne veut pas prendre le pouvoir ni
le faire chanceler, mais elle souhaite faire infléchir l'état d'esprit des
dirigeants du pays afin que l'homme soit la valeur première et
dernière de tous les actes et de toutes les décisions qui sont prises").

l'Église

sont supposés avoir été
politiques, pratiquant parfois
même la politique de la main tendue pour mieux écraser le
peuple... La critique est sévère, sans complaisance, et sur ce point,
il est heureux de constater que le Synode de l'Église Évangélique de
Polynésie Française avait approuvé le principe de la publication du
texte de Duro RAAPOTO, quelles que soient les critiques émises au
sujet des dirigeants antérieurs (d'ailleurs jamais cités nommément).
C'est le signe qu'une autre critique de l'Église est en cours,
autocratique qui n'est pas sans rappeler les propos du Président
IHORAI au lendemain des deux grands "accidents culturels"
(l'expression est du Haut-Commissaire Pierre ANGEL1) de l'année
1987 (les événements du 23 octobre et le massacre de FAAITE) :
"Avons-nous été assez responsables ? Avons-nous rempli entière¬
ment notre rôle ?". Cette volonté de l'Église Évangélique d'assumer
une
plus grande responsabilité historique est le produit de deux
phénomènes distincts dans leur nature : D'abord, l'accélération des
changements culturels en Polynésie Française, qui accroit la
nécessité d'un encadrement de la population par des acteurs
sociaux au rang desquels les Églises figurent en bonne place.
D'autre part, l'Église doit ou plutôt veut trouver un nouveau
souffle face à la perte d'un nombre croissant de ses fidèles,
qu'évoque également Duro RAAPOTO, et qui l'interroge.

Jusque là, les dirigeants de

trop dociles envers les dirigeants

"Ua riro te tauturu

tiàmaraa
Hau roa

o

a te

Hau Fenua ei raveà no te faaturori i te

o te taata tei riro roa i roto i tana opape ra.
i te 'ino i teie nei, aita to tatou e puai faahou no te

te feruriraa

atu

i te tahi 'ohipa mai te manao 'ore i te turu. Te auraa o taua
te neeraa i mua i te mau tià poritita,.. I teie mahana, te
maere nei tatou, eiaha ra e maere i te mea te taata i horo ai i roto i
te tahi haapa'oraa e atu no te tamata i te faaroo i ta te A tua parau e
tona hinaaro" (p. 52 et p. 35 : "L'aide du gouvernement est devenu
opua

turu ra,

le moyen de faire vaciller la liberté de réflexion et d'opinion des
gens qui sont pris dans ce courant. Mais il y a bien plus grave, nous
n'avons plus la force de décider d'entreprendre quelque chose sans
penser

à recevoir

une

aide. Cette aide consiste à ramper aux pieds

Société des

Études Océaniennes

�14

des hommes
ne

nous

religions

politiques... Aujourd'hui,

nous sommes

surpris, mais

étonnons pas en réalité si certains courent vers d'autres
pour essayer d'y écouter la parole et la volonté de Dieu").

Aussi l'aboutissement du texte de Duro RAAPOTO est-il une
réflexion sur la notion d'indépendance
(ti'amaraa), si proche de la
notion tahitienne de dignité (ti'ara'a).
Très

habilement, celui-ci déplace le centre de gravité du
en employant une autre expression pour désigner
l'indépendance politique (faataa'eraa : qui signifie effectivement
séparation). Lavé de tout soupçon politique, le terme "ti'amaraa"
peut être revendiqué par l'Église pour qualifier son combat en
faveur d'une libération totale du maohi de toutes les chaines
(taura
au sens de corde
\Jifi au double sens de chaine et de problème) qui
entravent sa liberté et l'empêchent d'être cet homme libre
que Dieu
a voulu à son
image.
problème

"Te ti'amaraa, e
aita

'ohipa ia

a tu e ravea e noaa

maoti ia

Etaretia... E mai

na te

ai taua

or a ta te

te peu ho'i e,
Atua i hinaaro no te taata

roto i te

faataaeraa poritita, ia haere atoà ia te
ia roaa mai te faatereraa o te
fenua ia tatou, ua faaea atoa te 'arora'a a te Etaretia no te
ti'amaraa o te taata, 'aita roa" (p. 56 et 58 :
L'indépendance comme
dignité est l'affaire de l'Église... Et si d'aventure, il n'existait pas
d'autres moyens pour que l'homme obtienne la vie que Dieu
a
voulu pour lui, à part
l'indépendance politique (faataaeraa
poritita), et bien, que l'Église aille sur cette voie. Mais que l'on ne
pense pas qu'une fois que nous aurons obtenu le gouvernement du
Territoire, alors s'arrêtera le combat de l'Église pour la libertéindépendance (ti'amara'a) de l'homme, pas du tout...").
ra

na

Etaretia i reira. Eiaha

ra e manao e,

La publication de "TE RA ETIRA A 1 TE PARAU A TEA TUA E TE
IHO TUMU MA'OHT' prouve
qu'une théologie de la libération est en
train de s'élaborer

au

sein de

Française, bien qu'elle n'ait

pas

l'Église Évangélique de Polynésie
été suffisamment mise

en

évidence

jusqu'alors en dehors de l'Église. Pourtant, grandes sont les
implications de ce nouveau message pour les dirigeants du
Territoire, placés du même coup et eux aussi face à davantage de
responsabilités.

A l'intérieur de

l'Église, la démarche empruntée (ou traduite ?)
Duro RAAPOTO fait l'objet d'une réflexion accrue dans le
corps pastoral. Dès septembre 1980, l'élève-pasteur Joël HOIORE
par

rédigeait

un

mémoire sanctionnant

Société des

Études

en

trois années d'études

Océaniennes

au

�15

Théological Collège" de Suva (Fidji) ayant pour thème
(4). Il proposait dans ce mémoire une
approche du prophétisme contemporain à TAHITI ("Prophétisme
chrétien à l'intérieur de l'Église Évangélique ; prophétisme chrétien
et nationaliste ; pour une église évangélique prophétique).
"Pacific

"prophetism in tahiti"

Quatre années plus tard, l'élève-pasteur René A. TEHARURU
un mémoire pour la même université, intitulé

commentait

"théologie des sacrements en terre de libération, une

dans lequel il consacrait une large
place à l'émergence d'une théologie de la libération tahitienne.
perspective tahitienne",

Et au lendemain de sa nomination, le nouveau
Général de l'Église Évangélique, Rocky MEUEL,

Secrétaire

confiait :
"L'Église a beaucoup réfléchi au ma'ohi en le posant face à sa
culture, en le situant par rapport à sa foi chrétienne. De cette
réflexion, sont apparus des risques de dérapage" (5).
L'allusion au texte de Duro RAAPOTO est évidente, mais ne
saurait remettre en cause l'intérêt théorique de son analyse des

problèmes de culture, d'identité et de politique. Sans doute la
publication de "TE RA U TIRA A I TE PARAU A TE ATUA E TE IHO
TUMU MA'OHI" aura-t-elle contribué à mettre en évidence voire à

amplifier certaines contradictions au sein de l'Église Évangélique.
Traversée par différents courants politiques et tiraillée entre
différentes conceptions du discours divin et du message chrétien,
l'Église Évangélique de Polynésie Française reflète simplement par
ses contradictions celles de la société polynésienne qui est sa base et
dont elle veut être une sentinelle toujours vigilante.
Bruno Saura

(4) cf. Robert KOEN1G : "Une nouvelle écriture océanienne" in BSEO nH 229, décembre
1984, p. 1745-1749.
(5) "LES NOUVELLES DE TAHITI", mercredi 04 janvier 1989, p. 30.

Société des

Études

Océaniennes

�16

PROPRIÉTÉ
POLYNÉSIE FRANÇAISE
LA

EN

:

UN LIEU COMMUN

Cet article

situe dans

une perspective historique et a
pour
replaçant dans leur contexte ethnographique et juridique,
les déclarations de propriété Tomite,
d'appréhender la notion de
propriété dans la tradition polynésienne.

objet,

Il

se

en

comprendra deux chapitres : Voici le premier, et le second,
au Tomite paraîtra dans un
prochain bulletin.

consacré

LE FENUA
Dans une société sans écrit, il convient de s'en
rapporter à la
tradition orale étudiée par les ethnologues qui dévoilent, en
l'espèce, une notion de propriété parfaitement étrangère à celle que
nous connaissons
aujourd'hui. Dans un ouvrage intitulé Rangiroa,

parenté étendue, résidence

et terres dans un atoll polynésien (1),
Paul Ottino examine la nature du droit de
propriété. Avec le
sérieux du scientifique, il explique que
terre détermine

la

territorial du 'âti (la famille étendue remontant à

l'ancrage

un

ancêtre

lui, vraisemblablement propriétaire de la terre). A cet
égard, Ottino souligne "ce paradoxe qui, en accord avec les
"conceptions polynésiennes profondes, ne reconnaît la véritable
"propriété qu'à posteriori, au bénéfice des personnes depuis
"longtemps décédées" (p. 442). Cet ancrage territorial constitue
avec la résidence et la descendance
(biologique ou adoptive) l'un
des éléments déterminatifs de la
parenté : à tel point nous dit-il que
partager les terres, c'est briser la parenté. "La division des terres
divise par la même occasion la parenté
constituée à la fois de terre
et de personnes"
(p. 396).
commun,

(I) OTTINO P., Edt Cujas, Paris 1972, 530

Société des

p.

Études

Océaniennes

�17

L'on comprend ainsi
population.

le même mot Fenua signifie terre et

que

fait Allan Hanson dans sa thèse
présentée en 1966 à l'université de Chicago, Continuity and change
in Rapan social organization. Il remarque que le 'ôpu (famille
étendue branche généalogique) de Rapa est "une unité de
descendance non pas parce que ses membres sont rattachés les uns
aux autres mais parce que chacun d'eux est rattaché à une même
propriété".
C'est la même

analyse

que

Hanson note que "la topographie de Rapa est à la fois un
"traité de philosophie, un livre d'histoire, une charte sociale, et un
"arbre généalogique. Bien que l'usage utilitaire soit minime, cet
"ensemble de significations l'investit d'une grande valeur sociale.
"Un homme sans terre n'est rien. Sa vie n'a pas de sens et aucune

"permanence, car il n'est pas intégré à l'ordre du monde. C'est à
"travers la propriété foncière que l'existence devient signifiante
"dans le monde et l'histoire".

qu'avait constaté Moerenhout en 1837 dans son
îles du grand océan : "L'arii ou prince ne
"pouvait, sous aucun prétexte, confisquer les terres pour les ajouter
"à ses domaines. Ces propriétés étaient considérées comme privées
"et inviolables, quoiqu'une grande partie de leur produit fut
"toujours réclamée ou enlevée arbitrairement pour l'arii. Il y avait
"pourtant des confiscations permises. C'étaient celles qu'exerçait
"un chef vainqueur sur tel de ses subordonnées après sa défaite ;
"mais ces confiscations étaient rares, parce que les sujets du
"vaincu ne s'attachant jamais à leur nouveau maître, elles ne
"faisaient guère que déterminer, sans fruit, des haines invétérées,
"toujours dangereuses, dans un pays où la guerre se rallumait à
"chaque instant" (tome II p. 11-12).
C'est aussi

récit

Voyages

ce

aux

CONSANGUINITÉ-LOCALITÉ
L'importance des groupements résidentiels unilocaux est telle
l'on peut se demander lequel des deux principes, celui de la
consanguinité ou celui de la localité prévaut pour déterminer la
parenté. Toutes les études conduites dans l'aire océanienne
s'accordent à démontrer l'importance du facteur de résidence.
que

"Dans une formule heureuse, Michel Panoff n'a pas tort
"d'écrire que les Korofeigu de Nouvelle-Guinée ne résident pas
"ensemble parce qu'ils sont parents, mais au contraire deviennent

"parents,

parce

qu'ils résident ensemble".

Société des

Études Océaniennes

�18

Ainsi pour accéder aux terres familiales, ce qui constitue donc
le vrai critère de parenté, il faut être reconnu et
accepté comme

faufa'a feti'i : parent pour le patrimoine, qualité qui n'est pas
simplement octroyée sur la seule base du lien de consanguinité
mais, nous venons de le voir, sur la résidence effective et physique.
En outre, les membres du 'âti qui après leur
mariage avaient élu
domicile chez leur conjoint, s'ils gardaient eux-mêmes leur
affiliation première étaient dits : "avoir transféré leur descen¬
dance". Si bien que le choix de la résidence parentale, déterminait
définitivement l'affiliation des enfants issus de l'union. P. Ottino
conte l'histoire de Tuarue à qui ses plus
proches parents sa
mère d'abord, l'une de ses sœurs ensuite avaient
toujours caché les
droits qu'il possédait à Rangiroa. "Ce faisant, la mère de Tuarue
"considérant que son fils avait été adopté ailleurs et possédait des
"droits du côté de son père dans l'atoll de Tikehau où il était
né,
"estimait qu'il ne pouvait prétendre à accéder aux droits sis à
nous

"Rangiroa" (p. 443).

DROIT D'ACCÈS A LA TERRE

...

Étant donné la mobilité polynésienne, lorsqu'un individu
s'éloigne du groupe, il perd temporairement ou définitivement son
droit d'accès à la terre. Tout
dépend de la qualité de son absence.
C'est là qu'opèrent les catégories définies par
E. Leach : les absents
présents et les absents absents. Appartiennent à la première
catégorie ceux qui ont laissé un enfant en adoption ou qui, en
toutes occasions, envoient des messages-radio
ou des coliscadeaux. La deuxième catégorie est
supposée avoir transféré sa
descendance. C'est là qu'intervient le principe des trois sangs qui a
pour effet de limiter les prétentions d'accès aux terres, aux
patrimoines des grands parents. Ainsi et théoriquement, les droits
des enfants et des petits enfants d'un
faufa'a feti'i absent peuvent
être reconnus, ceux des arrières
petits enfants (hina) ne le sont
jamais.
L'on comprend mieux
l'importance de l'adoption
non-résident que ses propres enfants adoptés sur

qui assure
place ne seront
pas éliminés de leurs droits. C'est ainsi qu'est assurée "la continuité
"dans le temps des
groupements résidentiels par la permanence
"d'un noyau de personnes
apparentées en ligne indifférenciée, par
"descendance biologique ou adoptive"
(Ottino p. 272).
au

Société des

Études

Océaniennes

�19

...

UN DROIT D'USAGE

La qualité des droits que l'on peut exercer sur les terres, c'està-dire des droits effectifs ou des droits potentiels - Ottino rapporte
que dans cette deuxième hypothèse l'on parle de droits qui
dorment - dépend de l'effectivité de la présence : "s'ils changent de

résidence, dans le même temps qu'ils réactivent de nouveaux
droits, ils abandonnent les anciens" (p. 44).
Mais, de quels droits

s'agit-il ? Sachant

que

les terres sont

indivisibles et inaliénables.

Justement, comme le note Panoff, "parce que la filiation ne
"saurait être ni morcellée ni cédée à des tiers", ce ne sont rien de

plus

que

des droits d'usage.

Les seuls droits des personnes, sont, une
la terre reconnu, le droit d'en user leur vie

fois le droit d'accès à
durant.

longtemps qu'elles sont en vie, la propriété n'est
qu'à des corporations, ne leur laissant que des droits

"Aussi
"reconnue

"d'usage.
"En bref, la propriété au sens juridique occidental que le

législateur

"voulait introduire pour favoriser le développement agricole, est
"surtout reconnue à des morts. N'est-ce pas là le meilleur moyen
"d'éviter de briser la

parenté" (Ottino p. 406).

contexte que vont s'effectuer les décla¬
les Tomite - (adaptation linguistique de
Comité, chargé d'inscrire les déclarations).
Les individus déclareront de simple droit d'usage, et
l'inscription en fera de vrai droit de propriété. Et l'on verra des
choses étranges : un mari et une femme se déclareront coproprié¬
taire d'une même terre, ce simple fait signifie qu'ils sont frère et
sœur !, d'autres se déclarer propriétaires d'une cocoteraie (les
arbres plantés), d'autres de vallées à fei, d'autres enfin et plus
curieusement d'une pêcherie, d'un trou à thon, du lagon ! Or la
propriété immobilière entraine nécessairement l'inscription
territoriale du groupement familial. Si donc, un individu se déclare
propriétaire du lagon, c'est qu'un jour, un ancêtre le fût, y résida, y
eut sa descendance et que le groupement familial perpétue cette
propriété qui reste visible et tangible, par sa propre résidence et sa
propre descendance

C'est donc dans
rations de propriété

ce

-

...

Christine HANGEN

Société des

Études

Océaniennes

�20

UN MISSIONNAIRE DES POSTES
LE R.P. GUSTAVE

L'Histoire

AVANCÉS,

NOUVIALE, SSCC*.

du R.P. Gustave Nouviale ( 1879Tahitiens, ne lui a consacré qu'une
courte notice où il est essentiellement question de la publication
d'un petit catéchisme en mangarévien : voilà résumées 41 années de
présence missionnaire en Océanie.
a

peu retenu

1945). P. O'Reilly, dans

ses

La série de lettres retrouvée par Madame Jeanine Laguesse
en grande partie les raisons de pareille discrétion : le R.P.
Nouviale est un homme de terrain. Dans plusieurs lettres ici

explique

reproduites, il
mission". Et

se

son

Mais arrivé

flatte d'avoir "occupé les postes éloignés de la
plus vif est de repartir "pour le front".

souhait le

ce que l'on nomme alors les Établis¬
Français d'Océanie, le R.P. Nouviale ne fait pas partie de
ces "défricheurs" de la
première heure. Il n'a jamais affronté ces
terribles païens anthropophages, terminologie dont il se moque luimême au cours de son voyage aux Australes. Le travail de ce
missionnaire a été des plus ingrats : il lui a fallu poursuivre l'œuvre
de ses prédécesseurs, la consolider jour après jour. Et ses corres¬
pondances montrent à merveille ce que peut avoir de modeste, de
routinier même, la vie d'un missionnaire au début de ce siècle.
Comme beaucoup de ses contemporains, le religieux s'excuse de
n'avoir rien de plus sensationnel à écrire : "Je voudrais bien vous
donner des nouvelles intéressantes, mais elles ne sont pas encore
fabriquées". Le R.P. Fiérens écrivait 40 ans auparavant : "Vous
vous plaignez que les missionnaires n'écrivent
pas assez souvent...
Quand on n'a rien à écrire qui soit marquant, on n'écrit pas" (1).
en

1904 dans

sements

*

Nous avons demandé à P- Y.
R.P. Nouviale.

(1) Lettre du R.P. Fiérens
Archives sscc, Rome.

au

Toullelan de bien vouloir esquisser une

biographie du

Supérieur religieux de la Congrégation, 14 avril 1894,

Société des

Études

Océaniennes

�21

vie de ces religieux manque
en témoigne. De même que
cette correspondance éclaire, parfois de façon anecdotique, la vie
de l'entre-deux-guerres, sur laquelle les témoignages font cruel¬
lement défaut aujourd'hui encore.
Cela ne signifie en rien que la
d'intérêt. Et celle du R.P. Nouviale

Le jeune prêtre Gustave Nouviale débarque en 1904 à Tahiti.
S'il s'avère être le seul cette année-là envoyé en mission, la

congrégation des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie, à laquelle il
appartient, ne fournit pas moins de 23 missionnaires de 1903 à
1908, un chiffre record, qui n'a jamais été égalé. La raison de ces
renforts nombreux, et si longtemps réclamés par les vicaires
apostoliques d'Océanie, est
l'expulsion de France de cette
congrégation. Les lois républicaines n'ont cessé de harceler les
congrégations depuis 1880 jusqu'à obtenir, en 1904, la dispersion
forcée du plus grand nombre. Ces mesures draconiennes expli¬
quent la formation reçue en Espagne, puis en Belgique, par le jeune
religieux.
...

Mais cette formation reste à compléter : à son arrivée en
Polynésie, le Père Gustave est placé auprès d'un "ancien" (en
l'occurrence, le R.P. Cavaignac). Il va rester près d'un an, dans la
presqu'île de Tahiti, à parfaire sa connaissance du tahitien, et aussi
à essayer de comprendre cette société qui ne peut que le
déconcerter sur bien des points.

LES GAMBIER
Estimé enfin prêt par ses supérieurs, le P. Nouviale reçoit
obédience pour les Gambier. On pourrait penser qu'il s'agit là
d'une sinécure. Le petit archipel mangarévien n'a-t-il pas été le
berceau du catholicisme en Océanie ? C'est là, qu'en 1834,

débarquèrent les premiers Picpuciens, les R.P. Caret et Laval.
Mais depuis ces temps glorieux, Mangareva et ses dépendances
n'ont cessé de connaître un déclin dramatique.

qui comptèrent jusqu'à 9 missionnaires (dont un
restait plus qu'un seul religieux : le R.P. Janeau,
qu'on y envoya en 1886 et qui y mourut en 1944, à l'âge de 85 ans.
A cette époque, trois îles sont encore habitées : outre Mangareva
(et sa population dispersée dans les nombreuses baies de Taku et de
Gatavake), il existe deux importantes communautés, à Taravai et à
Akamaru. Partout des lieux de culte ont été bâtis, qu'il faut
maintenant desservir, même si la population est passée de 2 141 in¬
dividus (en 1838) à un peu moins de 500.
Dans

évêque), il

ces

îles

ne

Société des

Études

Océaniennes

�22

Pareille dépopulation s'explique aisément quand on sait que
épidémies ne cessent de s'abattre sur un archipel longtemps
préservé : en 1908, c'est la grippe meurtrière après le passage de la
Zélée ; en mars 1910, la phtisie et la lèpre font des
ravages, tandis
que l'année 1911 est marquée par la coqueluche, apportée par la
les

Gauloise.
De plus, tout au long des années 1907-1911, un mauvais ravi¬
taillement de l'archipel fait craindre à l'administrateur des Gambier
la famine, d'autant que la récolte d'uru est
dramatiquement
insuffisante. Il faut encore ajouter une sécheresse endémique : les
...

pluies sont recueillies dans de vieilles citernes de fer,

rares

totalement malsaines !
Tel est

l'archipel où est expédié le jeune prêtre. La population
les yeux ressemble peu à celle décrite par le R.P. Caret
dans ses Mémoires. En fait, plus de la moitié de la population est
étrangère à l'île : il s'agit surtout de Pomotu de l'est, venus se fixer
sur cette terre
plus fertile que leurs atolls.
qu'il

a sous

Le P. Nouviale ne tarde pas non plus à comprendre pourquoi
l'alcool a été interdit d'importation en 1894 (et les parfums en
1896 !). Depuis, les habitants ont pris l'habitude de consommer du
"vin d'oranges", surtout à Taravai, loin des yeux des représentants
de l'administration.
Les deux prêtres, jeunes et pleins d'allant, vont tenter d'unir
leurs efforts pour redonner à une population hébétée
quelque
espérance. Mais ils se heurtent bien souvent à un mur d'indiffé¬
rence. En mars 1908, le P. Nouviale
peut écrire : "Nous sommes ici
dans la solitude, malgré nos conseils et nos exhortations, la

plus

grande partie de

sont partis à Hikueru à la plonge de la
ont fait leurs Pâques avant de partir.

nos gens

Quelques-uns
Beaucoup ont négligé

nacre.

ce

devoir" (2).

Il est vrai que,

de ce qui fit la richesse et la grandeur des
superbe de son grand lagon, il ne reste plus rien,
années particulièrement cruelles.

Gambier, la
dans

ces

nacre

A

ce poste si
éloigné, difficile à tenir, en dépit (ou à cause) d'un
passé prestigieux, le R.P. Nouviale a montré assez de solidité,
d'esprit d'entreprise (la parution de son petit cathéchisme
mangarévien) pour être appelé à d'autres postes. Il semble que
les premières atteintes du mal dont il aura à souffrir tout le reste de
sa vie soient aussi une cause de son retour sur
Tahiti, en 1912. Mais

(2) Lettre du R.P. Nouviale, Archives de l'évêché de Papeete, Liasse C 69.

Société des

Études

Océaniennes

�23

1913, il effectue un second séjour aux Gambier. C'est à cette
époque qu'il effectue son premier contact avec les Tuamotu. Il
rapportera de ses impressions dans Notes exceptionnelles sur la vie
d'un missionnaire de 1912 à 1920, qu'il rédige sans doute lors de
son voyage en France.

en

Tout semble indiquer que le R.P.
du bombardement allemand du 22

Nouviale est à Papeete lors
septembre 1914. A cette
époque, on ne plaisante pas avec le nationalisme. Le P. Nouviale
affiche son patriotisme et ne s'apitoie guère sur les colons
allemands de la colonie. Le 23 novembre 1916, les 42 citoyens
austro-allemands, internés un temps à Motu Uta, quittent la
colonie sur le Moana en direction de Sydney (3).
LES COOK

également en 1916 que le R.P. Nouviale quitte les E.F.O.
nouvelle obédience : l'archipel des Cook. Cet archipel fait
en effet partie intégrante du vicariat apostolique de Papeete. La
congrégation de Picpus avait reçu pour tâche, de Rome, d'évangéliser toute la Polynésie orientale, de Hawai'i à l'île de Pâques, des
Marquises aux Cook. La pénurie de personnel, mais aussi les lois
édictées par les souverains des îles Sous-le-Vent comme des Cook,
à large majorité protestante, avaient constitué un obstacle
longtemps infranchissable pour la mission catholique. Mais en
1889, la proclamation du Protectorat britannique sur les îles Cook
rend caduques les lois d'exclusion des prêtres catholiques.
C'est

pour sa

Mgr Verdier dépêche alors le provincial, le R.P.

Eich, puis

en

1893 nomme un premier missionnaire à temps plein, le R.P.
Castanié. Mais ce n'est qu'en 1902 que l'on peut adjoindre au
fondateur de cette mission un second prêtre. Les renforts des
années 1902-1908 permettent enfin de disposer d'un personnel
convenable : 6 prêtres sont à demeure en 1908 et Mgr Verdier
estime que l'archipel doit acquérir son autonomie (ce que Rome
reconnaît en 1912, mais qui n'est effectué qu'en 1923).
En 1912, la mission décide de lancer "une petite revue rarotongienne". Sa direction en est confiée au R.P. Bonaventure
Martin qui édite, en 1914, le premier exemplaire de Torea
Katorika. Mais le P. Martin décède, à 36 ans, dans les atolls du

nord, l'un des postes missionnaires les plus
(3) Dossier "Sujets Ennemis",

difficiles. On fait alors

Archives Territoriales de P.F., 1914-1917.

Société des

Études Océaniennes

�24

au R.P. Nouviale qui gagne ainsi, pour deux ans, "un poste
avancé" comme il les affectionne. En juillet 1917, le

appel

religieux doit,
compagnie du P. Paul Mazé, en poste également aux Cook,
passer une visite médicale à Papeete pour être incorporé. Mais
"versés dans l'auxiliaire", les deux religieux ont la
possibilité de
rentrer chez eux jusqu'à nouvel ordre. Le R.P. Nouviale
peut alors
s'occuper pleinement de la petite imprimerie de la mission de
Rarotonga et donner à cette modeste revue son cadre définitif.
en

Cependant, en janvier 1918, Mgr Hermel le ramène avec lui à
Papeete pour un poste de confiance : à 29 ans, il est nommé curé de
Papeete.
PAPEETE
Le R.P. Nouviale est donc un témoin
privilégié de la terrible
crise qu'affronte Tahiti en 1918 : la grippe
espagnole, qui va faire
2 573 victimes. La description qu'il nous donne montre
qu'il ne
demeura pas un spectateur inactif, tout comme le reste du
clergé de
l'île. Papeete perdit environ mille âmes
pendant ces terribles

semaines, en dépit "des bien beaux dévouements qu'il
jours-là !".
C'est

y eut ces

la maladie

éloignera le R.P. Nouviale de sa
1920, sur "les conseils, voire sur les ordres de
(ses) supérieurs", il doit effectuer un séjour en Métropole. Comme
nombre de ses collègues des années 1900, le R.P. Nouviale va-t-il
devoir quitter la mission ?
nouvelle

encore

cure.

En

Entre 1900-1909 (11 départs) et 1910-1914 (10 abandons),
la
mission se trouve véritablement décapitée. Les nouveaux mission¬
naires se révèlent de santé fragile. En fait, dans la précipitation qui
a suivi
l'expulsion de la congrégation, rue de Picpus, on a détaché
des sujets peu aptes à un séjour en milieu

surtout,

beaucoup

sont

tropical. Et parmi
frappés de tuberculose.

eux,

Cette maladie, la phtisie du XIXe siècle, fait alors des
ravages
dans les grands séminaires. Le R.P. Caret, le fondateur de la
mission, est le premier à en mourir en Polynésie, à l'âge de
42 ans. Les supérieurs
prennent conscience du danger d'envoyer en
mission des sujets tuberculeux : Mgr Jaussen écrit en 1852, "nos
climats sont mortels pour les poitrinaires.
Il faut en tenir compte
dans le choix des prêtres à
envoyer" (4).
(4) Mgr Jaussen, lettre du 11.3.1852, Archives

Société des

sscc,

Études

Rome.

Océaniennes

�25

Au cours des années 1890, la maladie frappe à coups
redoublés : le R.P. Boirie est emporté en 1895, après un an de

séjour, à 27 ans. Il en est de même pour le R.P. Daniels, à 29 ans, et
Robin, à 26 ans. Les R.P. Butaye, Boyer, Kergoat sont
également victimes de la tubercole. Tout laisse à penser que le R.P.
Nouviale en souffrit également. Ses responsabilités aux Tuamotu
(l'air plus sec des atolls semblait mieux convenir aux malades)
vient encore en témoigner.

le R.P.

Le R.P. Nouviale écrit lui-même que "la chaleur, quoique
supportable, parce qu'elle est sans répit, finit par anémier et obliger
à un repos relatif' (Notes
p. 20).
Et pourtant, ce poste des Tuamotu n'est pas non plus, loin s'en
faut, une sinécure : c'est à ce poste qu'étaient décédés les R.P.
Kergoat et Robin. Le R.P. Hervé Audran espérait, "sans trop se

vanter, pouvoir faire plus long feu que ses deux regrettés
confrères" : le P. Nouviale relate sa mort, à Makatea, neuf ans plus

tard, de la grippe espagnole.
C'est donc

une

rude tâche

qui l'attend.

LES TUAMOTU
Il n'est pas

possible de donner avec exactitude la date à

laquelle le R.P. Nouviale prit en charge un secteur des Tuamotu.
Une lettre de 1927 témoigne que déjà à cette époque, il effectue des
tournées dans les îles. Il est vrai que c'est également lui que l'on
envoie aux Australes en tournée d'inspection en 1928. L'année
1930 le voit plus occupé à construire des presbytères à Punaauia et
à Paea : il perpétue en cela la tradition de bâtisseurs bien affirmée
des Picpuciens en Océanie. Mais en 1932, il revendique le titre de
curé de Makatea et dès 1933, il est curé en titre d'Anaa, sa nouvelle
obédience.
Ces correspondances montrent combien il est faux de
s'imaginer le missionnaire picpucien dans les habits d'un curé de
campagne, attaché toute sa vie à la petite communauté qu'il a
formée et dont il prend en main les destinées. En fait, la mobilité
est la caractéristique première des missionnaires catholiques : le
prêtre est un "éternel voyageur". Cela est encore plus vrai dans le
cas des Tuamotu, où plusieurs îles sont constamment à visiter. Et
comme "leur domaine contient beaucoup plus d'eau que de terre",
les missionnaires desservant cet archipel doivent se montrer bons
marins. Suivons, par exemple, l'itinéraire de ce religieux anonyme

Société des

Études

Océaniennes

�26

(qui pourrait fort bien être le R.P. Nouviale lui-même) : on serait
ses séjours à terre et ceux
passés en

curieux de connaître la durée de
mer !

Or, avec son humour tranquille, le R.P. Nouviale, dans sa
Note, relate les descentes à terre dans les atolls non pourvus de
passe. Ici, pas de ces grands paquebots qui commencent à effectuer
le service interinsulaire, comme le Bretagne, mais de
simples
goélettes, voire de petits cotres, ou tout simplement, même dans

l'entre-deux-guerres, de simples pirogues...
Et, ainsi que ses prédécesseurs, le missionnaire des Tuamotu
doit embarquer au milieu des cargaisons de
coprah, dont l'odeur
fétide parvient à insupporter les plus résistants.
Telle

va

être la vie du R.P. Nouviale

pendant ces vingt ans de
l'âge aidant, il lui faille
accepter le poste fixe de Raiatea, dans ces îles Sous-le-Vent à large
majorité protestante : le Père avait donc encore une fois demandé
"un poste avancé"

l'entre-deux-guerres, jusqu'à

ce que,

...

Pendant ces vingt ans, ce missionnaire aura
parcouru d'un
bout à l'autre le vicariat apostolique ; il se sera inquiété des effets
de la crise de 29 sur les cours du coprah et des licenciements
qu'elle
a entraînés à Makatea
(5). Il aura rendu visite, inlassablement, à

quelques communautés catholiques disséminées
comme l'Europe.

sur un

Territoire

grand

P.Y. Toullelan

(5) "Ici,

France, rien ne marche. Les produits ne se vendent pas, d'autant plus
des produits de luxe : nacre, vanille, perles. Le travail manque, beaucoup
d'ouvriers n'ont plus de place. On ne meurt pas de faim heureusement à Tahiti. Ceux
qui
n'ont plus de travail pour gagner leur vie s'en vont sur la mer à la
pêche aux poissons et
on a du moins de
quoi manger, mais évidemment ce n'est pas le rêve et il reste bien des
difficultés à résoudre. Il faut bien s'habituer et faire face à mille autres dépenses. Enfin
on tire le diable
par la queue et ce n'est pas brillant.
La fameuse compagnie des
phosphates de Makatea dont je suis le curé, sur
comme en

que ce sont

1 500 ouvriers, n'en

à

a

gardé que 400. De 35 millions

et

plus d'affaires, elle

est

descendue

dizaine de millions. Ce n'est pas le
phosphate qui manque, on peut en extraire
900 000 tonnes par an, mais il
faut des clients pour l'acheter et ils se font rares,
une

(avril 1932).

Nous souffrons ici comme
partout de la crise universelle. Le coprah qui, se vendait
autrefois jusqu'à 1,50 fr et 2 frs, le kilo est tombé à 0,40 f ou 0,45 J. C'est ta principale et
presque seule ressource dont vivent nos gens des îles ; avec cela ils achètent ce
qu'ilJàut
pour vivre. Anaa, pour 360 habitants, produit environ 600 tonnes.
Je voudrais bien

vous

donner des nouvelles intéressantes, mais elles

fabriquées. Perdu parmi
ici

qui puisse

vous

ne sont

pas encore

mes fidèles dans une petite He de 250 habitants, rien ne se
passe
intéresser. Un des grands événements, c'est lorsqu'un
pêcheur a réussi

à capturer une
grosse tortue

de

mer

qui pèse parjois

Société des

Études

autant

qu'un petit bœuj. Cela fait de

Océaniennes

�27

la viande

fraîche pendant quelques jours. En dehors de cela comme nourriture, c'est
toujours le sempiternel poisson ou la boîte de singe du magasin d'à côté. Parfois on a du
pain, souvent c'est le biscuit, le fameux biscuit du poilu. L'eau ici n'est pas à discrétion.
Nous

îles de sable, au niveau de la mer, comme les Arabes dans leur
les navigateurs en plein océan. On n'a que l'eau de réservoir ou
citerne, et si la pluie se fait attendre il n'y a plus qu'à tirer la langue et manger sec... Vous
gelez en France, ici nous coulons comme du beurre dans la poêle. C'est amusant de voir
les chiens tirer la langue, même à l'ombre, et tout d'un coup, n'y tenant plus, courir se
sommes sur nos

Sahara,

jeter à la

ou comme

mer pour se rafraîchir,
grande partie de la journée".

manoeuvre

Société des

Études

d'ailleurs

que

Océaniennes

les

gosses

pratiquent la plus

�28

NOTES SUR LA VIE D'UN MISSIONNAIRE
DE 1912 A 1945

Nous devons à la

fortuite rencontre de Jeanine Laguesse avec
petite nièce du R.P. Nouviale d'avoir pu
prendre connaissance des lettres familiales. Nos remerciements
vont également au P. Hodée, Vicaire général de Papeete.
Madame Bessoles

Il n'y a pas que la traversée elle-même qui soit pénible et dangereuse
dans les voyages à travers les îles si nombreuses de l'archipel des
Tuamotu. L'accostage et la descente à terre offrent parfois de très grands
périls et toujours beaucoup de difficultés. La plupart de ces îles n'ont ni

ni abri où le navire puisse se réfugier, jeter l'ancre et permettre de
débarquer tranquillement à quai. Le bateau, voilier ou vapeur doit rester
à louvoyer au large sous le vent de l'île et se tenir continuellement sur ses
gardes pour ne pas être surpris par le calme et les courants et venir irrémé¬
passe,

diablement

se

briser à la côte.

Pour les voyageurs, ou les navires à moteur, le danger est moins
imminent aussi peuvent-ils longer les récifs de plus près mais toujours
avec une grande défiance car la moindre
panne de machine est mortelle
pour eux.

Les voiliers, eux, se tiennent très loin, à

juste de

vue, presque,

parfois.
Les communications

Quand

avec la terre ne se font que par les canots.
accosté près du navire est prêt on lâche l'amarre et, le
vers la terre.
Jusqu'ici tout va bien... Mais nous voici près de

un canot

voilà ramant
la muraille de récifs sur laquelle se brisent avec un bruit de tonnerre les
fortes lames venant de la haute mer. La crainte saisit le voyageur novice.
"Si
ces

jamais notre frêle esquif était pris
rochers, quelle marmelade ! ! !"

Société des

par un

Études

de

ces

Océaniennes

rouleaux et jeté contre

�29

Il faut pourtant passer par là, car vous ne trouverez pas un
autour de l'île où la situation ne soit semblable sinon pire.

endroit
vagues

cinq

roulent

par

séries, ordinairement de plus

en

seul
Les
plus fortes de une à

ou sept.

Aussi, arrivé à quelques dizaines de mètres des récifs, l'homme de
barre, sur la baleinière a commandé "halte" aux rameurs. Il inspecte la
côte et la mer. Il regarde et considère : il s'agit de ne pas aller nous briser
le crâne contre

Voici
de la

un

ces

affreux

coraux

en

face de

moment où les rouleaux ont

nous.

cessé de

se

former à la surface

Quand ils recommencent à se lever et à déferler vers la muraille
de récifs, le timonier crie "attention" et il compte ces vagues : une, deux,
trois, quatre, cinq... tous les bras sont déjà tendus sur les avirons,
quelques rameurs même tournent vers le brisant un regard furtif non
exempt de quelque appréhension ; après cinq ou six le timonier crie
"ramez" "doucement" "ramez" !! Allez-y ! "a hoe !, a hoe ! hoe, hoe !"
Et nous voici sur le dos d'un de ces grands rouleaux de mer qui... en un
clin d'œil, vient s'affaler avec un bruit épouvantable sur les rochers. On se
croit perdu,
on s'attend à voir la frêle barque se briser en mille
morceaux
et avant qu'on ne soit remis de son émotion, on voit les
rameurs abandonner leur aviron, sauter à l'eau et prendre le canot à la
remorque... La moitié de chaque bord, ils le maintiennent en équilibre et
attendent une seconde vague pour le pousser plus avant vers le rivage, car
vous l'avez deviné, nous voilà arrivés sur la fameuse muraille de récifs où
la bruyante vague nous a déposés avec plus de tapage que de mal. Il s'agit
maintenant de ne pas prêter le flanc à celles qui suivent et de profiter du
moment où elles soulèveront l'embarcation pour la tirer plus à terre.
Après deux ou trois manoeuvres en avant les vagues meurent et n'arrivent
plus jusqu'à nous. Elles sont mortes disent nos Canaques. "Ua pohe te
miti"
Ne craignez rien elles ressusciteront - Cependant un ou deux
matelots maintiennent et surveillent le canot, les autres vont décharger.
Aux passagers ils présentent leurs larges et brunes épaules : "en voiture s'il
vous plaît". A moins que vous ne vouliez prendre un bain de pieds ou
vous soulager d'un orteil ou deux ; la grève est encore loin et le chemin
n'est guère engageant. Des trous aux pointes acérées de corail etc. etc...
Donc pas de respect humain, enfourchez votre monture ! Le Canaque est
habitué à la manœuvre, il ne vous lâchera qu'arrivé sur le beau sable
blanc de la grève. Là, il vous déposera comme un paquet quelconque, et...
vous n'aurez même pas de pourboire à payer.
mer.

-

-

...

...

-

C'est ainsi que je débarquai à la belle île de Fakahina en
timonier de canot n'avait pas attendu la vague

1912. Mais

convenable
pour se faire porter sur le récif, nous restâmes trop près du bord et les
rouleaux suivants arrivant de toute leur force manquèrent de faire
chavirer l'embarcation et réussirent à me tremper jusqu'aux os. Sur le
rivage, je me promenai en récitant mon bréviaire et quand j'eus fini mon
office, les frais alizés, aidés d'un beau soleil avaient déjà fait disparaître
comme notre

sur

moi les

traces

de

ce

bain forcé.

Société des

Études

Océaniennes

�30

Pour nous,

secondaire.

missionnaires

ces

Mais ils peuvent pour

accidents sont d'importance plutôt
d'autre revêtir un aspect comique

parfois, sinon toujours tragique.
Un gouverneur de Tahiti, par exemple, faisant la tournée des Établis¬
sements sur un navire de guerre, crut, malgré les avis contraires qu'on lui
donnait, pouvoir débarquer dans une île de cette espèce, en grande tenue
avec galons et décorations, et ce, à l'aide de la baleinière du bord,
naturellement conduite par un équipage de matelots du bord en
uniforme...

prit. Car ce qui devait arriver arriva. Le canot fut roulé sur
panier à salade. Et Monsieur le gouverneur arriva à
terre en piteuse posture avec par dessus le compte, une jambe fortement
compromise. Il jura, mais un peu tard qu'on ne l'y reprendrait plus ; et eût
deux mois d'hôpital pour réfléchir sur les inconvénients de vouloir
débarquer entiers aux Tuamotu, en tenue de gala et canot pavoisé.
Mal lui

les récifs

en

comme un

J'ai pu le constater lors de mon
1913. J'ai vu dans cette traversée une
d'îles, dont voici les principales : Tetiaroa - Apataki -Takapoto

Toutes

îles

ces

ne se

dernier voyage aux

trentaine
-

Takaroa

-

Manihi

ressemblent pas.

Gambier

-

Ahe

-

en

Arutua

-

Aratika

-

Raraka

Reitoru - Hao - Amanu
Tauere
Takume
Raroia
Taenga - Tatakoto
Matureivavao
Maria
Mangareva.
-

Anaa

-

Motutunga

-

-

-

-

-

-

-

Fakarava

-

Faaite

Marokau - Ravahere
Pukarua - Tenarunga

-

-

Les îles d'Arutua et d'Ahe sont
œufs d'oiseaux qu'on y trouve.

remarquables

par

l'abondance des

Dans le susdit voyage notre capitaine visitant ces parages pour
l'embauchage de plongeurs à transporter à Takume pour la saison de
Août-Novembre 1913, ne manqua pas de faire en même temps un bon
chargement de cette précieuse victuaille. Par des voyages de 60 à 80jours
le régime des boîtes de conserves, sardines et saumons, finit par devenir
fastidieux, un petit changement dans l'ordinaire est toujours bien reçu des
passagers et de l'équipage. - Ahe est une petite île de sable inhabitée ; les
oiseaux y foisonnent. A la saison de la ponte ils s'y réunissent si
nombreux que leurs troupes volant au-dessus de ces îlots en obscur¬
cissent le ciel. Les plus nombreux sont les kaveka du genre du goéland. Ils
pondent leurs œufs presque à même sur le sable. Leur ponte est très
abondante. Peu sauvages ils se laissent approcher et on peut les prendre
facilement, mais leur chair coriace et huileuse ne les fait désirer de
personne. A coups de bâtons on chasse les femelles de leurs nids et on
s'empare de leurs œufs, pendant qu'elles vous regardent stupidement se
demandant quel est ce nouvel ennemi qui vient ainsi les déranger dans
leurs opérations familiales.
sur l'île et leur ponte si abondante
qu'on pourrait charger des navires d'œufs. Notre capitaine en fit ramasser
une vingtaine de mille et
pendant quatre ou cinq jours nous eûmes
omelettes sur omelettes, mayonnaises sur mayonnaises. Leur goût est

Les oiseaux sont si nombreux

Société des

Études

Océaniennes

�31

excellent, leur grosseur est celle des œufs de poules. Ils sont de couleur

parsemée de petites tâches rousses.
je fus frappé par l'extérieur grossier et sauvage de la
population. J'ajoute promptement que l'intérieur n'est pas ce que ferait
soupçonner l'extérieur. Toutefois ces gens quoique bons chrétiens gardent
dans leur tenue, gestes et paroles une rudesse qui fait trembler ceux qui ne
connaissent pas leur fond et qui ne voient que l'extérieur. N'ayant que de
blanche

A Pukarua,

rares

communications

avec

le monde civilisé leur âme

sans

doute

a

été

regénérée par le baptême et par la pratique de la religion, mais leur
physique garde encore une très forte empreinte de leurs mœurs cannibales
d'il y a quelque temps. Leurs cris gutturaux, leurs gestes brusques et
menaçants, leur couleur plus foncée, leur figure à la mimique simiesque
leur presque complète nudité inspirent une crainte instinctive, même aux
matelots canaques qui abordent pour la première fois dans ces parages.
Pour moi toutes ces gesticulations ne m'effrayaient guère. Je les
connaissais depuis longtemps pour avoir vécu de nombreuses années au
milieu d'une colonie des leurs qui habitaient les Gambier. Je sautai
lestement sur le dos d'un de ces féroces primitifs qui me déposa
solennellement sur le sable de la grève d'où j'entendis de suite les sons de
la cloche de

l'Église

annonçant

l'arrivée du missionnaire et je fis

entrée solennelle au milieu des fidèles
chantant d'une voix plutôt à faire peur les
trouvent, je n'en doute pas, très jolis.

mon

rangés sur deux colonnes et
cantiques de bienvenue qu'eux

encore pauvre ; sauf un petit pagne, tout le monde va nu.
plantations de cocotiers augmentent rapidement et dans
quelques années une aisance relative se fera sentir parmi eux. Comme
leurs voisins de Reao, Tatakoto, etc. etc... ils vivent de peu. Du poisson,
quelques tortues, et surtout la chair du bénitier, soit fraîche, soit
desséchée. Mais
quel parfum !!! Les chiens policiers n'auraient pas
grand peine par ici à trouver la piste des criminels ; le nez des simples

L'île est

Mais les

...

humains suffirait à cela.
ces îles est féconde en détails impressionnants, le
donné lieu à des scènes plus frappantes encore. Ces gens qui
semblent si grossiers ont cependant les uns pour les autres un attachement
très profond et le manifestent par des usages bien sauvages.

Si l'arrivée dans

départ

a

Par le bateau qui m'emmenait, devaient partir deux jeunes enfants.
départ était autorisé par le père de famille et le chef de l'île. Mais la
mère et les sœurs ne pouvaient s'y résoudre. Ce furent des pleurs, des cris
à travers le village d'abord, sur la plage ensuite. Une fillette accompagna
avec des cris de désespoir son frère jusque sur l'embarcation qui allait être
lancée à la mer, s'y cramponnant, empêchant les matelots dans leur
manœuvre, poussant des hurlements de désespoir ; ayant été éloignée du
canot, elle se roule sur les récifs aigus dans l'eau, se frappant les genoux,
les bras, la poitrine contre les pointes acérées de corail ; et, toute en sang :
"qu'on me tue !! Qu'on me tue !! qu'on me fasse mourir ; mais qu'on ne
me prenne pas mon frère ! Mon frère, mon frère reviens, ne t'en va pas !
Le

Société des

Études Océaniennes

�32

ne t'en va pas ! Que deviendra ta maman sans toi ? et moi, ta sœur,
pourrai-je vivre quand tu ne seras plus là ? Mon frère reviens, ne t'en va
pas !"
Le canot ayant été lancé à la mer, je la vis se relever pleine de sang,
crier son désespoir, s'élancer vers la mer, prête à s'élancer dans les
furieuses lames qui se brisaient sur les récifs et qui nous séparaient déjà
d'elle, au risque de se faire broyer. Les voisins et les parents enfin
réussirent à s'emparer d'elle, et la remportèrent inerte et désespérée vers le
village.

La guerre a

causé beaucoup de deuils dans notre Mission ; mais la
été autrement terrible. Tahiti est un des pays qui a été le plus
gravement atteint par ce redoutable fléau. A Papeete nous avons eu plus
de mille morts, sur une population de cinq mille habitants.
L'attaque a été foudroyante, le tout s'est déroulé dans l'espace d'une
quinzaine de jours. Plus de bras valides pour soigner les malades, enterrer
les morts. Les rues aussi désertes qu'à minuit. Seules les auto-camions
parcourant la ville pour ramasser les cadavres et les transporter au
cimetière, où, après les avoir arrosé de benzène et de goudron on les jetait
brûlés dans une fosse commune. Et cela jusqu'à 148 par jour. Heureusement nos écoles ne furent pas gravement atteintes ; aucune mort
à déplorer. Les sœurs de St Joseph en furent même tout à fait exemptes et
c'est à elles que beaucoup de personnes durent la vie. Moi-même je dois le
reconnaître, il est fort probable que je dois à ces dévouées religieuses de
n'avoir pas succombé. L'épidémie par elle-même n'était pas mortelle ;
mais le malade avait besoin de beaucoup de soins, de surveillance, de
précautions. Et comme toute la population a été frappée en même temps,
il n'est plus resté personne pour soigner les malades qui,pour beaucoup du
moins,sont morts plutôt faute de soins que par la force de la maladie.

grippe

a

La preuve péremptoire se trouve faite par ce que je viens de dirê plus
haut que dans nos écoles de garçons et de filles, quoique à peu-près tous
les enfants aient été atteints, il n'en est pas mort un seul. Chez les Sœurs,
chez les

Frères, à la Mission nous faisions de grandes marmittes de
allions distribuer dans les maisons, un peu partout,
sans nous occuper de religion, d'opinions ou de couleurs. Il fallait agir, et
promptement. Il fallait chercher "en ville des vivres et les distribuer
partout, même dans des familles qui n'avaient plus personne pour les
approvisionner, et qui mouraient de faim quoique très riches parfois.
bouillon que nous

Tout le monde était au lit. Il fallait aussi distribuer les remèdes. Il fallait
assurer les services
publics. Les Frères durent plusieurs jours se charger

du central

téléphonique. D'autres durent s'installer à la pharmacie.
Beaucoup de messieurs, et même quelques dames durent mettre la main
au rabot pour avoir la consolation de donner un cercueil à
quelqu'un des
leurs qu'il leur répugnait de jeter au feu. Après le rabot ils devaient
prendre la pioche et la pelle et préparer la dernière demeure du pauvre
défunt. Il y eût ces jours-là de bien beaux dévouements !
Le traitement très simple en réalité et qui produisait le meilleur effet
était en premier lieu de bien se dégager l'intestin par une bonne purga-

Société des

Études

Océaniennes

�33

tion ; ensuite

se soumettre au

sement la chambre et

régime des tisanes chaudes ; garder soigneu¬

bien surveiller le

moment où la

fièvre tombait pour

éviter le moindre refroidissement

qui était alors mortel. Quand la
température était redevenue normale on pouvait, sans crainte, com¬
mencer à s'alimenter. Mais à la convalescence on se
voyait parfois pris de
retours d'indispositions qui portaient sur le cœur, le cerveau, l'intestin.
Avec une médication indiquée par le docteur et des précautions on ne
tardait pas à être de nouveau sur pied.
Le R.P. Hervé se trouvait à l'île des phosphates lorsque l'épidémie
éclata. Il venait de finir un travail très important. C'était le transport de la

chapelle de l'ancien village, presque déserté, au nouveau fondé par la
Compagnie sur les lieux de l'exploitation. Aidé par le personnel mis
gracieusement à sa disposition par le Directeur, la chapelle venait d'être
transportée par pièces, reconstruite, peinte et inaugurée, le 1er dimanche
de l'Avant ! Le lundi le Père était frappé par le fléau et le samedi
10 décembre il s'éteignait soudainement, seul sur ce rocher de Makatea,
victime de son devoir qu'il a rempli fidèlement jusqu'au bout. Il repose
maintenant au milieu d'une cinquantaine de ses chers Paumotus des îles
de l'Est frappés comme lui par le terrible fléau, dans un beau cimetière
entretenu religieusement par les soins de la Compagnie Française des
Phosphates de l'Océanie. - "Il n'est pas de plus grande marque d'amitié
que celle de donner sa vie pour ceux qu'on aime". Le R.P. Hervé aimait
ses Paumotus, il est mort un peu pour eux, il repose au milieu d'eux. Ceux
qui l'entourent au champs de l'éternel repos sont des ouvriers venus de
nos îles les meilleures : Reao, Pukarua, Takoto. Le R.P. Hervé avait
appris à les connaître d'abord aux Gambier où il commença sa vie de
missionnaire 1907-1908 ; puis chez eux lors des nombreuses visites qu'il
leur fit plus tard. Ces gens ont une foi simple et solide comme les
Mangaréviens.
Je puis parler de Mangareva en connaissance de cause car arrivé en
Mission en 1904, après un an passé à Taravao pour m'initier à la vie de
missionnaire et aux secrets de la langue tahitienne je fus envoyé aux
Gambier.
Les Mangaréviens ont beaucoup perdu de leurs qualités d'autrefois ;
qualités qui leur valurent justement jadis une réputation égale à celle des
chrétientés du Paraguay. Toutefois il leur reste encore bien d'heureux
vestiges de cette ferveur première. Mais ici le verset de l'antienne :
"Intercede pro devota foeminea sexy" semble n'être pas à propos car les
hommes ont une piété et une ferveur autrement visibles et réelles que les
femmes. Autrefois dès quatre heures du matin les bons vieux étaient à
l'Église, devant le St sacrement récitant le chapelet ou, plus souvent,
psalmodiant en chœur des mélopées ou cantilènes pieuses ; poésies pleines
de doctrine et d'amour de Dieu composées par les grands missionnaires :
Caret, Laval, Cyprien Liausu, et remplaçant les anciennes chorales

païennes.

Société des

Études

Océaniennes

�34

De

jours encore, nos Mangaréviens aiment à la folie nos offices
lithurgiques. Chants et cérémonies sont encore exécutés dans leurs belles
églises avec la régularité des meilleures paroisses d'Europe. Ils y tiennent
et y assistent.
Les

nos

messes

solennelles sont

toujours

en

musique à plusieurs parties

;

vrais orphéons que nous avons ici, sans compter les
magnifiques chorales de chants tahitiens. Ils sont fous de chant. Par
contre ils ne peuvent se faire à notre chant grégorien à l'unisson. Même au
Dominus vobiscum, il faut qu'ils répondent et cum spiritu tuo, en
ce

sont de

plusieurs parties.
Les

vêpres du dimanche sont fidèlement suivies. Les jours de fête,
Europe le St sacrement reste exposé et nos chrétiens y viennent
par groupes ou par villages faire leur heure d'adoration. Là ils ne peuvent
faire ce que nous appelons des prières ou oraisons mentales, il leur faut du
tapage dans la vie : on récite tout haut le chapelet, on chante des cantiques
mangaréviens ; mais surtout on psalmodie les fameuses "aka magareva"
dont je viens de parler. L'heure passe vite car ces gens chanteraient des
journées entières tellement leur répertoire est riche et tellement ils aiment
cet exercice. L'heure finie ils sonnent un coup de cloche pour prévenir le
groupe suivant. Et tout cela, sans que le missionnaire ait à s'en occuper.
Les fêtes de Noël, Jeudi-Saint, Pâques, Fête-Dieu, St-Michel, sont leurs
grands jours préférés. La première communion est aussi une très grande
solennité pour eux. Ils s'y préparent sérieusement et le premier
communiant après la cérémonie est embrassé, fêté et honoré comme le
nouveau prêtre en France. Un grand repas réunit
parents et amis. Les
petits président la table, on se réjouit simplement et à peu de frais car le
pays riche en produits de toute sorte fournit abondamment tout ce qu'il
faut pour ces réjouissances de famille, et même de l'extra, grâce aux fruits
délicieux de ces contrées tropicales.
comme en

En

1912, je fis

une

absence de 18 mois à Tahiti, appelé

par

Msgr. le

Vicaire Apostolique, pour assurer l'impression des journaux de la
Mission. Le R.P. Bertrand avait fondé cette œuvre de bonne presse utile
partout, mais peut-être plus

ici qu'ailleurs. Ce bon Père retournant en
Europe, je fus donc appelé à cueillir son héritage et m'installais donc à
l'imprimerie de N.D. du bon Conseil, à la Mission de Papeete. La Mission
publie deux journaux mensuels : un, en français "Le Semeur" pour les
européens ; l'autre en tahitien le "Vea Katorika" pour les indigènes. Le
tirage n'est pas très considérable car le pays n'est pas bien vaste, pour le
"Semeur", 4 à 500 exemplaires ; quant au "Vea", le tirage doit s'approcher
actuellement de 1 500. Nos abonnements augmentent tous les jours, et
tous les frais d'impression et de papier
sont couverts amplement. Cette
imprimerie peut encore assurer l'édition de quelques petits livres :
catéchismes, français et tahitiens, catéchismes en images, mandements
épiscopaux, etc...
En juin 1913, faute de missionnaires,
je dûs repartir pour les
Gambier, où je restai jusqu'en 1916. A cette époque des indispositions

Société des

Études

Océaniennes

�35

successives dont

je

défaire, m'obligèrent à quitter définiti¬
soigner à Papeete. Je tombais à
point : le R.P. Bonaventure venait lui aussi de fonder un journal dans sa
Mission des îles Cook. La maladie et la mort le
surprirent à son poste. Lui
disparu, "le Torea" se trouvait bien compromis. Msgr. croyant le climat
de ces îles favorable à ma guérison,
m'envoya à Rarotonga, prendre soin
de ma santé et... de l'imprimerie. Me voilà donc
imprimeur une deuxième
puis une troisième fois (car à Mangareva aussi, avec une machine
rudimentaire... j'avais pu faire quelques petits travaux et ne pas
oublier le
métier).
vement cette

ne pus me

Mission et à

rentrer me

Le "Torea" (Hirondelle de mer) est un

journal édité en rarotongien,
quelques articles en anglais, car ici nous sommes en territoire
anglais. Nous en tirions à peu près mille exemplaires. Cette oeuvre a ici
autant d'importance qu'à Tahiti et ailleurs. Une
partie de cette
publication est distribuée gratuitement, pour faire connaître notre sainte
religion, l'autre partie a des abonnés et aide à couvrir les frais
d'impression qui sont considérables. Heureusement qu'à Tahiti il y a du
"boni", si à Rarotonga il y a du déficit. Et ces deux entreprises si
importantes peuvent vivre, se soutenant mutuellement.
avec

Enfin sentant que ma santé ne s'améliorait pas, je cherchai un jeune
homme que j'initiai aux secrets du maniement des caractères, et je
cessai
de faire gémir la presse en 1918.

Depuis cette époque, l'obéissance m'a fixé à Papeete, où à la
cathédrale le travail ne manque pas. Nous sommes deux pour une
population de 5 000 âmes, au milieu desquelles 1 500 catholiques environ.
De plus les églises des districts voisins, réclament souvent nos services

...

Archives SS.CC

-

Rome.

72.

I/A.

Société des

Études

Océaniennes

�36

LE RECENSEMENT

GÉNÉRAL

DE LA POPULATION DE 1988
EN

POLYNÉSIE FRANÇAISE

PREMIÈRES IMPRESSIONS

Le

général de la population de la Polynésie
française, réalisé par l'Institut Territorial de la Statistique à partir
du 6 septembre 1988, répond à une demande faite en août 1987 par
les maires du territoire afin que le nombre de conseillers
municipaux à élire en 1989 soit fixé en fonction de l'accroissement
de la population.
recensement

Les

premiers résultats, rendus publics au début de décembre
(1) et portant sur les population totale et municipale par
commune et commune associée, permettent
une analyse prélimi¬
naire de l'évolution de la population du territoire au cours des cinq
dernières années en attendant la publication des résultats complets
qui aura lieu vers la fin du premier semestre 1989.
1988

LA

PRÉSENTATION DU RECENSEMENT

Le recensement, préparé a partir de la mi-mars 1988, a
bénéficié d'un réseau de collecte (11 chefs de secteur pour 40 con¬
trôleurs et 350 agents-recenseurs) beaucoup plus important que
celui du recensement précédent, où les 200 agents-recenseurs
n'étaient encadrés que par 15 contrôleurs et 6 chefs de secteur.

Ces efforts de collecte ainsi que
campagne d'information auprès
réalisation d'un spot télévisé, ont

le développement donné à la
du public, en particulier par la
permis une amélioration du taux

de couverture du recensement. L'ITSTAT estime cette amélio¬
ration à environ 1 %.
(1) Communication

en

conseil des ministres, n° 1054/ITSTAT, Papeete, 6 décembre 1988.

Société des

Études

Océaniennes

�37

La collecte des données a commencé le 6
septembre 1988, date
de référence de l'opération, et s'est étalée sur environ six
semaines,
au lieu de deux mois en 1983.
La

conception générale des questionnaires

est très proche de
cependant noter la
suppression du bordereau de maison, rempli antérieurement pour
celle des recensements de 1977 et 1983. Il faut
toute

des

construction habitée

questions

a

Le bulletin individuel

question

sur la fécondité
affinant les questions sur

LES PREMIERS

habitable

ou

été reportée

sur

et

dont la

majeure partie

la feuille de logement.

reprend celui de 1983 en y ajoutant une
des femmes de plus de treize ans et en
l'activité professionnelle.

RÉSULTATS

Le recensement du 6 septembre 1988 a dénombré en Polynésie
française 188 814 habitants qui se répartissent ainsi :
—

—

—

185 047 personnes
1 419 personnes

dans les ménages ordinaires.
dans les ménages collectifs (communautés
religieuses, personnels d'un hôtel ou d'un établissement
hospitalier y logeant et n'ayant pas d'autre résidence, vieillards
vivant dans une maison de retraite, etc...).
2 348 personnes vivant dans des établissements de population
comptée à part et dont la résidence personnelle habituelle est
située hors du territoire (militaires logés dans une caserne ou un
camp, etc...).

Le tableau 1 indique l'évolution de ces trois catégories de
population et celle de la population légale sans doubles comptes (2)
pour l'ensemble du territoire depuis 1962.
Tableau 1
Année

:

Evolution de la

Population des

population légale

ménages

Population des
ménages

ordinaires

collectifs

Population comptée
à

part n'ayant pas

d'autre résidence

Population légale
sans

doubles comptes

en

Polynésie française
1962

83 569

212

770

84 551

1971

112266

276

6 626

119 168

1977

133 357

471

3 554

137 382

1983

161 477

2 282

2994

166 753

1988

185 047

1 419

2 348

188 814

(2) La population légale sans doubles comptes d'une commune comprend la population
municipale (personnes ayant leur résidence personnelle dans la commune qu'elles fassent
partie d'un ménage ordinaire ou d'un ménage collectif) et les personnes appartenant à un
établissement de population comptée à part situé dans cette commune et n'ayant aucune
autre résidence en Polynésie française.

Société des

Études

Océaniennes

�38

La Polynésie française continue à croître rapidement. Le taux
d'accroissement de la population légale entre 1983 et 1988, soit

2,57 % par an en moyenne, est très proche du taux d'accroissement
au cours de la même période, soit 2,51 %.

naturel

Le maintien d'un tel taux de

croissance, correspondant à un
population en 27 ans, conduirait la Polynésie
française à dépasser les 250 000 habitants à la fin de l'année 1999.
doublement de la

L'accroissement moyen annuel de la population des ménages
ordinaires, soit 2,82 % entre 1983 et 1988, est supérieur à celui de la
population légale. L'écart de près de 10 % entre les deux taux est
dû à une diminution importante de la population des ménages
collectifs et de celle des établissements de population comptée à

part n'ayant pas d'autre résidence en Polynésie française.
Cette diminution de 1 509 personnes entre

1983 et 1988 est
grandeur voisin du solde négatif de 1 300 personnes
police de l'air et des frontières entre les entrées et les
sorties de Français au cours de la même période, le nombre
d'étrangers bénéficiant d'un permis de séjour ayant peu changé
d'un ordre de
observé par la

entre

1983 et 1988.

Le tableau 2

population
Tableau 2

:

les

par

présente la répartition des trois catégories de
subdivision administrative en 1988.

catégories de population

Subdivisions
administratives

Iles du Vent
Iles sous le Vent
Iles

par

subdivision administrative en 1988

Population

Population

des

des

ménages

ménages

ordinaires

collectifs

138 917

451

Marquises

Iles Australes
Iles Tuamotu-Gambier

Population comptée Population légale
à part n'ayant pas
d'autre résidence en

sans

doubles comptes

Polynésie française
973

140 341

22154

77

1

7308

20

30

7358

6509

0

0

6509

10159

871

1 344

22 232

12 374

Les

ménages collectifs et la population comptée à part sans
résidence sur le territoire sont concentrés aux Iles du Vent et
surtout aux Tuamotu où leur
présence est étroitement liée aux
activités du Centre d'Expérimentation du Pacifique sur les atolls de
Moruroa et Fangataufa qui font partie de la commune de Tureia.
autre

LA

RÉPARTITION DANS
Les tableaux

commune et

L'ESPACE

présentés

chaque

Société des

fournissent pour chaque
associée les populations légales sans

en annexes

commune

Études

Océaniennes

�39

doubles comptes en

1983 et en 1988 ainsi que le taux annuel moyen
d'accroissement intercensitaire.
taux

Le tableau 3 donne pour chaque subdivision administrative les
d'accroissement par période intercensitaire depuis 1962.

Tableau 3

:

le taux d'accroissement annuel moyen

de la population légale

Subdivisions
1962-1971

Iles du Vent
sous

(*)

6,63
-0,35
1,77
-1,57
1,84
4,25

le Vent

Tuamotu-Gambier

Marquises
Australes

Polynésie

%

Périodes

administratives

Iles

en

française

1971-1977

1977-1983

2,96

3,04
2,44
2,97
4,18
2,95
3,04

0,60
-0,51
1,55
0,40
2,31

1983-1988

2,72
3,19
0,99
2,41
0,72
2,57

{*) La population de Makatea a été réintégrée dans celle des Tuamotu-Gambier en 1962
Il faut remarquer que le faible taux d'accroissement des
Tuamotu-Gambier, soit 0,99 % par an en moyenne, est dû à la
baisse importante de la population des ménages collectifs et de la
population non résidente des établissements de population
comptée à part dans cet archipel. La population des ménages
ordinaires y croît au contraire à un taux annuel moyen de 3,13 %,
très proche de celui des Iles Sous-le-Vent.
La diminution de

populations spéciales joue moins aux
poids relatif est plus faible ; le taux
d'accroissement de la population des ménages ordinaires de cet
archipel est de 2,83 %.
ces

Iles du Vent où leur

Entre 1977 et 1983, on avait pu observer un relatif équilibre
croissance de la zone urbaine (3) et celle du reste des Iles du
Vent et des autres archipels. Ce mouvement ne s'est pas poursuivi

entre la

entre
nette

1983 et 1988, et l'on constate au cours de cette période une
diversité dans les évolutions démographiques des archipels.

Les Iles Sous-le-Vent connaissent

une croissance particuliè¬
forte, soit 3,19 % par an en moyenne pour l'ensemble de
l'archipel et 5,58 % pour l'île de Bora Bora. Seule Tahaa stagne
avec une croissance de 1,35 % nettement inférieure à la croissance

rement

naturelle moyenne.
Les Tuamotu-Gambier augmentent
l'on fait abstraction de la

des

causes

commune

également rapidement, si

de Tureia dont l'évolution

exogènes. On peut distinguer deux grandes

zones :

a

celle

(3) Telle qu'elle est définie depuis une vingtaine d'années, c'est-à-dire comprenant d'Est en
communes de Mahina, Arue, Pirae, Papeete, Faaa, Punaauia et Paea.

Ouest les

Société des

Études

Océaniennes

�40

des atolls situés

au Nord d'un arc de cercle
passant par Faaite,
Katiu, Raroia, Fakahina et Tatakoto, dont la plupart ont une
croissance sensiblement égale ou supérieure à la croissance
naturelle moyenne, et celle des Tuamotu du Sud et de l'Est dont la

croissance est nettement inférieure à la croissance naturelle.
Les

Marquises continuent de croître, mais moins vite qu'entre

1977 et 1983 et la comparaison du solde entre les naissances et les
décès au cours de la période 1983-1988, plus 995 personnes, et de
l'accroissement absolu observé, 810 personnes, laisse à penser que
le mouvement migratoire vers Tahiti a repris après avoir été
presque

nul entre 1977 et 1983.

La

population des Australes stagne. Le taux d'accroissement
l'archipel, le plus bas du territoire avec 0,72 %, se situe à
un niveau
beaucoup plus faible que le taux d'accroissement naturel
et est le signe d'une reprise des migrations vers Tahiti. Alors
qu'entre 1977 et 1983 les Australes avaient eu un solde migratoire
positif de l'ordre de 250 personnes, ce solde est devenu négatif de
près de 350 personnes entre 1983 et 1988.
annuel de

Les Iles du Vent croissent de 2,72 % par an mais on peut
observer de grandes disparités entre les communes.

Moorea connaît une croissance élevée avec 4,39 % pour
l'ensemble de la commune. Ce sont les communes associées de

Haapiti, Papetoai et Paopao sur les côtes Ouest et Nord, où
hôtelières, qui augmentent le plus.

sont

concentrées les activités

La zone urbaine de Tahiti, avec un taux de 2,21 %, augmente
moins que l'ensemble de l'île qui croît de 2,59 % par an. Les
croissances fortes de Paea, soit 3,27 %, et surtout de Punaauia, soit

5,02 %, sur la côte Ouest s'opposent à la relativement faible
croissance de Faaa et à la stagnation de Papeete. Devenue la

première commune du territoire par la population avec 24 048 ha¬
bitants, Faaa n'a connu qu'un taux d'accroissement de 1,9 % par
an, signe d'un mouvement migratoire vers d'autres communes
tandis que Papeete ne gagne que 59 habitants en cinq ans, soit
0,05 % par an. Il faut rappeler que l'amélioration de la couverture
du recensement peut alors masquer une baisse réelle.
Les communes de la côte Est, Mahina et Arue croissent plus
que ce que ne le permettrait le mouvement naturel, tandis que
Pirae se situe légèrement en dessous.
Les deux communes encadrant la
l'Est et Papara à l'Ouest, croissent

zone urbaine, Papenoo à
plus fortement que celle-ci,
indiquant la saturation d'une partie de l'agglomération.

Société des

Études

Océaniennes

�41

On a en effet observé à
cation rapide des communes
urbaine (figure 1).

Figure 1

:

partir des années 1960 une densifiqui constituent aujourd'hui la zone

les densités de population des

communes urbaines

Nombre d'habitants par hectare
30
-Eh

Mahina
Arue

-o-

Pirae

-©-

Papeete

-»

Faaa
Punaauia

-A-

20

-

10

-

Paea

—I—

1950

1970

1960

1980

Année
1990

Les densités de

population ont été calculées par rapport à
1983, espace délimité par l'altitude maximale
d'habitation pour chaque district de recensement en zone urbaine.
Les densités pour les années antérieures à 1983 sont ainsi sousestimées, l'espace réellement occupé à ces dates étant plus réduit.
l'espace habitable

en

Papeete, l'ancienne ville et la seule à avoir un caractère urbain
dans les années 1950, ne peut guère s'étendre au moment où le
développement induit par l'installation du C.E.P. fait affluer vers
Tahiti les populations des archipels et de l'extérieur.
Pirae, devenu district résidentiel dans les années 1950,

Société des

Études

Océaniennes

�42

conserve en partie ce caractère et
après le boum des années 1970.

sa

densité croît relativement

peu

Faaa, qui accueille de nombreux émigrés des archipels, se
1962. La densité de sa population en
Papeete et il semble que sa croissance ne
puisse que se ralentir.
densifie fortement depuis
1988 est proche de celle de
Alors

qu'en 1977 les densités de population des quatre
de la périphérie, Mahina et Arue sur la côte Est,
Punaauia et Paea sur la côte Ouest, étaient très proches et
nettement plus faibles que celles du centre de l'agglomération, les
deux communes de l'Ouest connaissent depuis lors une densification plus rapide. Ce phénomène est particulièrement net à
Punaauia dont la densité est très proche en 1988 de celle de Pirae.
communes

L'ÉVOLUTION

DE LA TAILLE MOYENNE DES

MÉNAGES

L'amélioration des conditions

1977,

se

confirme

sur

d'habitation, observée depuis
l'ensemble du territoire. Le nombre moyen de

ménage (ou par logement, le ménage étant défini
l'ensemble des personnes qui habitent un même logement)
continue de diminuer dans tous les archipels entre 1983 et 1988
personnes par
comme

(tableau 4).
Tableau 4

:

évolution de la taille moyenne des

Subdivisions
Iles du Vent
Iles

sous

le Vent

Tuamotu-Gambier

Marquises
Australes

1956

(*)

ménages

1962

4,99
5,94
5,00
5,87
6,09

1971

1977

1983

1988

4,84
5,53
4,54

4,90
5,87
4,87

5,04

4,54
5,07
4,77

5,86

6,76

6,56

4,88
5,55
4,90
5,82

5,74

6,24
5,14

6,39
5,23

6,05

5,51
4,66

(*)

Polynésie française
5,26
5,03
(*) L'île de Makatea fait partie des Iles du Vent

5,91
5,04

5,02

5,16

La baisse, plus rapide que celle de la période intercensitaire
précédente sauf aux Tuamotu-Gambier, se fait surtout sentir aux
Marquises, où la taille moyenne des ménages diminue de 11,3 %,
chiffre très proche de celui de la période précédente. Les Australes
et les Iles Sous-le-Vent connaissent
également une forte baisse,
respectivement 8,9 et 8,7 % entre 1983 et 1988, contre 5,3 et 6,1 %
entre 1977 et 1983. La taille
moyenne des ménages des Iles du Vent,
la moins élevée du territoire
depuis 1977, continue de baisser, de
7 % depuis 1983, alors
que celle des Tuamotu-Gambier ne diminue
que de 2,5 %, moins rapidement encore qu'entre 1977 et 1983, où la

baisse avait été de 3 %.

Société des

Études

Océaniennes

�43

Les

premiers résultats du recensement de 1988 permettent
quelques grands traits de l'évolution
démographique récente du territoire.
donc d'évaluer dès maintenant

La croissance de la

population reste forte, soit 2,57 % par an
moyenne. Elle est essentiellement due à l'excédent des
naissances sur les décès, les mouvements d'émigration et d'immi¬
en

gration du territoire étant à peu près équilibrés. La croissance ne
s'est pas réalisée de la même façon dans les différents archipels et
les mouvements migratoires internes, qui s'étaient relativement
égalisés entre 1977 et 1983, ont repris au détriment des Tuamotu de
l'Est, des Marquises et surtout des Australes. Ces migrations se
sont principalement orientées vers la côte Ouest de Tahiti, vers
Moorea, et les Tuamotu du Nord, et vers les Iles Sous-le-Vent.
François SODTER
ORSTOM

Société des

Études

Océaniennes

-

Tahiti

�44

COMPTE-RENDU

PUKOKI Winston

Esquisse d'une étude des problèmes du bilinguisme et des
langues en contact à travers le Français parlé en Polynésie
Française.
Mémoire de maîtrise, Univ. de la Sorbonne-Nouvelle, Paris III,
1987, Bibl.,
Tabl., Carte, 244 p.

Dans une première partie l'auteur rappelle "quelques données sociolinguistiques de la Polynésie". En particulier, il donne une brève
chronologie de la politique linguistique des dix dernières années du
Territoire, laquelle est moins connue dans la littérature que la période
antérieure sur ce sujet. Dans une deuxième partie, il aborde "les modalités
d'emploi du français et du tahitien", il précise aussi dans un tableau la
place respective qu'occupent les différentes langues de la Polynésie
Française dans la société actuelle. Enfin, la troisième partie est consacrée
à la syntaxe du français local qu'il nomme "français véhiculaire". On
peut
remarquer que les innovations du français local ne sont pas toujours bien
distinguées par l'auteur des simples emprunts au français populaire. Dans
l'ensemble, le propos reste souvent anecdotique en raison probablement
de la multiplicité des sujets
abordés dans le cadre assez modeste d'un
mémoire de maîtrise. L'auteur de cette "esquisse" est conscient de ce
problème semble-t-il. La nécessité d'enquêtes rigoureuses sur les thèmes
qui l'intéressent ne lui a pas échappé, puisqu'il se propose dans une étape
ultérieure d'approfondir ses recherches. Nous ne pouvons
que lui
souhaiter, en franco-tahitien comme il se doit, "Fa'aitoito !".
Yves LEMAITRE

Société des

Études

Océaniennes

�45

Jean-Jacques ANTIER
Pearl Harbor.
Presses de la Cité. Paris

-

1988.

Près de mille livres

ou études ont été
publiés sur Pearl Harbor, sans
compter les innombrables articles, mais l'auteur nous apprend qu'il
n'existait à ce jour sur ce sujet que trois ouvrages d'auteurs
français, le

plus récent datant de 1964..., et seulement six traductions françaises
d'ouvrages étrangers. Tous introuvables en librairie.
Avec la récente possibilité d'avoir accès aux documents de la
National Security Agency (Archives Nationales de Washington) et la
fraîche liberté de consultation de documents japonais, en outre
récemment traduits, l'occasion était trop belle pour un historien de

marine, qui

nous

offre

une

nouvelle relation de

seulement pour la guerre du
1939-45.

Pacifique, mais

cette

pour

affaire capitale, non

la

guerre

mondiale

L'auteur ne se limite pas à l'exposé de l'attaque, de son parfait secret,
analyse les difficultés des relations entre les deux puissances dès 1937, et
les signes avant-coureurs d'une guerre qui deviendra inévitable. Les
hésitations américaines, leurs mauvaises hypothèses, le manque de
coordination, tout est étudié à partir d'éléments nouveaux et finit par
constituer, avec beaucoup d'autres aspects, un livre neuf pour ceux qui
croyaient connaître le sujet. Travail de grande qualité.
il

B. ANTHAUME et J. BONNEMAISON

Atlas des Iles et États du Pacifique Sud.
Gip Reclus. Éditions Publisud. Paris 1988 - 126 p., bibl.

Après avoir initié

encouragé plusieurs tentatives de réalisation
qui n'ont pu hélas réussir, c'est avec une
qu'il nous faut saluer la parution du premier
français, du Pacifique Sud.
ou

d'un semblable ouvrage,
satisfaction reconnaissante,

atlas,

en

Des bonnes pages

de présentation, extrayons ces deux phrases : "A
l'exception peut-être de la Papouasie Nlle-Guinée et de Fidji, la plupart
des actuels micro-États indépendants n'ont ni les moyens, ni la
population suffisante pour véritablement s'assumer en tant que nations
autonomes. C'est probablement dans cette dialectique entre l'indé¬
pendance légale et la dépendance réelle-traduite par les chiffres de l'aide
directe ou indirecte que tient aujourd'hui une grande partie des problèmes
politiques et sociaux qui affectent la région océanienne".

Société des

Études

Océaniennes

�46

"L'une des faiblesses du "nouveau"

Pacifique Sud est sans doute sa
politique. La dynamique des archipels conduit
aujourd'hui à l'insularisme beaucoup plus qu'au regroupement des
ensembles géographiques cohérents, ce qui tend encore à les fragiliser un
peu plus".
La première partie "Le Pacifique, les Pacifiques ? un
singulier
pluriel" évoque dans de courts chapitres de synthèse, les "îles à risques, le
tendance à l'émiettement

peuplement, la croissance, le
généralités".

commerce,

les transports, les ressources et

autres

La deuxième

partie "Le Pacifique d'île en île", nous fait découvrir
d'îles les plus importants avec leurs cartes, gratifiés de
fiches statistiques (superficie, population, PNB, aide extérieure) d'une
les îles et groupes

indiscutable utilité.

Nous avons là un ouvrage précieux, dont la
possession sera
indispensable à quiconque s'intéresse au Pacifique Sud, ou y vit. Les
remarques qui suivent, ne sapent en rien ses qualités profondes.
Exprimons notre surprise devant l'absence d'index, notre contrariété
devant l'absence d'une vraie carte du Pacifique, déjà si
peu vulgarisée
dans le monde francophone, notre tristesse devant la totale
disparition de
l'île de Pâques, qui n'est pas même citée, notre étonnement devant le
traitement de faveur pour Pitcairn. En outre, comme si la littérature et les
erreurs sur
Bligh n'étaient pas assez abondantes, les auteurs en ajoutent
encore, alors que l'on ne croyait plus le phénomène possible. "Bligh
revenu sur les lieux à la tête d'une
expédition pour traquer les mutins et

les pendre haut et court, ses recherches s'étaient révélées vaines
; le bateau
rebelle semblait s'être volatilisé". C'est Edwards qui revint chercher les
mutins. Bligh est revenu plus tard pour chercher
les plants de l'arbre à
...

pain.
avec

Les auteurs nous imposent une cure de modernisme
géographique,
de nombreux schémas, dont certains font
penser à des tableaux de

F. Léger, mais ceux-ci n'en demeurent
pas moins de lecture difficile et
trop souvent abscons.
Une carte claire des liaisons
date
de

explicitée, et
la région.
Les

auteurs

aériennes, la ligne de changement de

autres détails auraient bien rendu service

ont-ils suffisamment

aux

habitants

songé à leurs lecteurs ?

Nous remercions vivement M. J-F. Dupon. Docteur es Lettres
d'avoir bien voulu nous réserver une analyse

critique.

L'opportunité de l'ouvrage est indiscutable, la somme de travail et
d'informations considérables pour un volume qui a l'élégance de rester
maniable. Les remarques qui suivent ne sont donc
que de détail :

Société des

Études

Océaniennes

�47

Première
-

Sud"

partie

Il aurait été
et de

utile, dès l'introduction, de délimiter le "Pacifique
justifier le fait que ce "Pacifique des îles" va jusqu'à 28° Nord

(Midway).
-

On

Associer

peut regretter le poncif racoleur du cliché de couverture.
image du mythe à une autre image de la réalité contem¬

cette

poraine du Pacifique insulaire, celle d'un bidonville de Port Moresby ou
des entassements précaires de Majuro, Ebeye ou Tarawa, qui s'en
approchent, était peut-être une manière de le tempérer.
Il y a, dans la première partie, plusieurs redites, notamment sur la
CPS, le FORUM, le SPEC, certains des aspects stratégiques ou de
l'utilisation militaire du Pacifique qui auraient dû pouvoir être évités. Et
des images qui frisent le tic, comme ces "atolls aux marges de
-

l'œkoumène"

...

Dans cette

première partie, plusieurs petites erreurs ou imperfec¬
présentation déparent le travail, une fois admis les sous-titres
accrocheurs inspirés de "Libération" où la jubilation du calembour
branché s'exerce au détriment de l'information du plus grand nombre.
Que veut dire "coprah connection" pour un retraité du Cantal ? Au mieux
quelque chose de louche, au pire rien du tout, (p. 38).
-

tions de

p.
p.

17 : émersion au lieu de subsidence.
28 : quel est le rôle du santal dans l'alimentation des moulins à prières...
en

Chine ?

29 : pâlit pour pâtit, et un histogramme dont l'échelle, apparemment
logarithmique, gagnerait à être explicitée, au moins pour le Japon,
p. 32 : cerner les ensembles de pays correspondant aux modèles démogra¬
phiques aurait amélioré la lisibilité du diagramme,
p. 36 : la carte confond guanos et phosphates, dont l'origine est attribuée
aux
premiers, ce qui est de plus en plus controversé. Seule la CPS est
mentionnée au titre de l'aquaculture, oubliée à Hawaii. Rien sur
p.

l'IFREMER.
p.
p.

p.

p.

38 : les tonnages donnés sont ceux de la récolte de canne, pas de sucre
produit. Ils sont donc trompeurs,
40 : le tableau des importations, où manque Hawaii, importante
référence, aurait gagné à voir le détail des postes exprimé en valeurs
relatives (%) et non absolues,
43 : le nombre de sièges hebdomadaires entre les États-Unis (EU à la
rigueur, et non USA) et Hawaii est supérieur à 115 000 (Janv. 89), et
non compris entre 5 000 et 8 000 !
44 : Air TUNGARU et non TONGARU.

Pourquoi donner le chiffre de 1982 pour la fréquentation touristique
date, il a augmenté de la bagatelle de 1,5 millions

d'Hawaii ? Depuis cette
de visiteurs au moins.

Société des

Études

Océaniennes

�48

Pourquoi le mot anglais RATIO alors
proportion et de taux...
"Le tourisme de

que

le français dispose de

masse
interpelle les valeurs traditionnelles". Il
qui contient en germe des effets pervers susceptibles de
conduire à des interrogations collectives"
conduisant les responsables
des archipels à "optimiser" leur héritage culturel...
...

crée "une situation

...

45 : pour qui connaît YAREN et MATA UTU, décider d'attribuer
100 % de taux d'urbanisation à Nauru et 0 % à Wallis peut faire sourire.
D'autant qu'on apprend ensuite que tout dépend en fait de la notion de

p.

population urbaine. Honolulu a plus de 365 000 habitants. L'indice de
primatie est tout à fait discutable,
46 : peut-on parler d'aide américaine à Hawaii ?
49 : les bases américaines de Corée du Sud auraient mérité une

p.
p.

mention, et HAO, celle de base dormante. Base de HICKHAM à
OAHU p. 50 ?
p. 53 : peut-être la date de l'intervention papoue méritait-elle d'être
mentionnée.
Le

Pacifique d'île

en

île

57 : Port Moresby, 130 000 hts,
60-61 : traduction approximative

p.
p.
-

-

-

p.

45

:

"dépasse 150 000 hts".

:

"broussailles arbustives"

"par suite de population plus nombreuse"
"le coprah, formé par l'enveloppe de l'amande décortiquée et séchée
de la noix de coco".

p.

63

parler de monarchie constitutionnelle à propos des
qui sont de fait une démocratie parlementaire, même si la
reine d'Angleterre est le Chef de l'État en titre ?
67 : intérêt des chorèmes 1 et 3 ?
67 : intérêt du chorème sur les pluies ? la fin est un peu journalistique,
par un manque de recul compréhensible sur des événements qui
peuvent s'avérer déterminants pour l'avenir.
: peut-on

Salomon

p.
p.

Il y a

de grandes inégalités dan? le traitement des différentes entités,
correspondent pas toujours à des différences objectives
d'échelle, de population, d'activités, de rôle politique. Les fiches
statistiques constituent toutefois de bons repères pour dépasser les
croquis d'humeur ou les envolées du lyrisme. Très bonne idée de la double
échelle kilométrique et en miles nautiques pour ces états d'archipels.
et

elles

ne

Les chorèmes : du bon et du moins bon. Ce must de la sémiologie
cartographique contemporaine illustre sans doute bien l'adage du petit
schéma opposé au long développement. Mais il donne souvent du réel une
image qui présuppose la connaissance de sa diversité ou réduit au
contraire cette dernière à la manière de panneaux de circulation qui
serviraient à traduire la logique élaborée de paysages traversés par une
route.

Société des

Études

Océaniennes

�49

La présentation de la Polynésie Française (p. 97-100) suggère les
questions et remarques suivantes :
Les Gambier peuvent-elles être qualifiées de grand archipel ? les
cyclones sont-ils fréquents dans ce Territoire ?

Affirmer (p. 100, 2e colonne), que "l'économie polynésienne est
prospère", même avec les réserves qui suivent, est un peu risqué. Rien sur
l'agriculture, la pêche et les nouvelles formes d'exploitation de l'envi¬
ronnement marin, ne serait ce que pour en marquer les limites, alors que
bien de l'espace a été consacré en premier lieu à des considérations
historiques peu utiles. Aucun chiffre (ils sont pourtant frappants) sur les
déséquilibres du peuplement.
p.

101 et suivantes

traitement de faveur du rocher de Pitcairn qui est
historique et géographique, alors qu'Hawaii,
17 000 fois plus peuplé, près de 3 400 fois plus vaste, est expédié sans
que soient évoquées les raisons qui ont conduit à son intégration aux
États-Unis, et l'ambiguité de celle-ci. Au passage, la baie de Pearl
Harbor est qualifiée de loch,
106 et suivantes : les états de l'ex. TTPI font l'objet d'un développement
bien informé, mais qui fait ressortir presqu'exclusivement leur intérêt
et leur fonction stratégiques sans vraiment évoquer les problèmes
contemporains souvent dramatiques des micro-sociétés. Or ce sont
peut-être celles qui, de tout le Pacifique insulaire, ont été les plus désé¬
quilibrées par le bain forcé dans le progrès administré avec un zèle
tardif par une administration de tutelle peu embarrassée de scrupules.
certes une

p.

et

p.
p.

:

curiosité

Au fil des pages suivantes, on
inexactitudes vénielles.

Ill
113

relève

encore

quelques images hardies

"Guam... agit comme une arche".
Nauru possède "un phosphate de qualité détenant la plus haute
teneur mondiale en minerai" (P2O5 ? PBL ?). "Les flottes baleinières
écumaient les
bancs océaniques proches" ? L'automobiliste peut en
effet faire le tour de l'île "en moins d'un quart d'heure"
à condition
d'enfreindre sérieusement les règles de limitation de vitesse.
:

:

...

...

BPC

:

British Phosphate

Commissioners et

non

British Phosphate

Company.

production était d'environ 2 millions de t. par an ces dernières
il n'est pas sûr du tout que les Nauruans cherchent une île à

La

années

et

vendre

ou

p.

115

:

à louer.

Océan, grâce à ses phosphates, serait devenue "le cœur de la
Britannique" (des Gilbert).

Colonie

L'administration de la Colonie n'a
Il y a eu

jamais été,

que

je sache, à Océan.

des contreparties financières à l'exploitation des phosphates,

Société des

Études

Océaniennes

�50

constitution d'un fonds de réserve (Revenue Equalisation Reserve Fund)
dont les intérêts constituent une des ressources du gouvernement.
Au titre des

activités, rien n'est dit

sur

l'apport des quelques 800

marins embarqués, notamment sur les unités marchandes d'Allemagne
Occidentale. Il est possible, à cet égard, que cette activité originale ait été
attribuée par les auteurs à TUVALU (où sur 7 300 hts, 700 travailleurs du
phosphate et 700 marins, p. 118, semble faire beaucoup pour une

population masculine de plus de 20
une

ans

qui

ne

doit

pas

atteindre 2 000).

L'analyse factorielle des situations, p. 120-121 est remarquable. C'est
excellente synthèse de la diversité des situations.

L'ouvrage se termine par une suite de questions sans réponses. C'est
l'avenir du Pacifique est bien à l'image de ces nuages qui courent sur
l'océan, s'accrochent aux îles, et dont on ne sait jamais s'ils passeront,
déverseront une pluie bienfaisante et passagère, ou bien ces cataractes
interminables et désespérantes qui tombent sur APIA dans la célèbre
nouvelle de Somerset Maugham.
que

E. TAILLEMITTE

Sur des
Paris. Ed.

inconnues.
Gallimard, 208 p., ill., index.
mers

Trois siècles de découvertes

géographiques, scientifiques et

humaines, qui ont révolutionné la Connaissance, se trouvent condensés
dans ce petit volume, réalisé par un grand spécialiste de l'histoire
maritime, et du Pacifique en particulier.
Faire tenir

200 pages, de

format réduit, les données fondamentales
les Européens, avec de multiples illus¬
trations, des citations de documents, des notices biographiques et un
index, le tout dans une présentation de grande qualité, était une entreprise
difficile et comme une gageure. Le résultat est enthousiasmant.
en

de la découverte du

Pacifique

par

Certes il n'était pas possible de traiter largement tous les navigateurs
scientifiques qui ont permis la connaissance du Pacifique, mais à défaut
de courtes notes biographiques sont consacrées à tous les grands noms, et
le répertoire sera fort utile à l'amateur de l'histoire du
Pacifique. Une
anthologie succinte, mais évocatrice et de lecture rafraîchissante,
rassemble les familiers : Melville, Stevenson, Jack London, Segalen
et
et

...

les autres.

Les Français sont les mieux traités, avec Cook, mais reconnaissons
qu'il n'est pas aisé de trouver des renseignements précis sur les voyages de
Lapérouse ou de Dumont d'Urville.

Société des

Études

Océaniennes

�51

Petite distraction de l'auteur
le

qui fait arriver Pierre Loti à Tahiti
sur la frégate "La Flore".

sur

"Jean-Bart", alors qu'il se trouvait

WAUTHY B. THOUARD M.

ROUGERIE F.

-

CHARPY

Formations récifales et effet d'île par
des îles Marquises.
Orstom 1988

-

L.

-

RANCHER J.

-

endo-upwelling autour

Notes et documents n° 37, 36 p.,

Croquis, Bibl.

Pendant les campagnes HYDROPOL effectuées par le
"MARAMA" entre 1985 et 1988 dans la Z.E.E. Polynésienne les

BCBO
relevés
hydrologiques et physico-chimiques ont été resserrés autour de l'archipel
des Marquises. Les résultats obtenus selon deux transects baie-proche
large au nord et au sud de l'île de NUKU HIVA indiquent la présence près
des côtes "d'eaux vertes" riches en plancton et en nutriants dissous,
conditions potentiellement favorables au développement des coraux
constructeurs présents au fond de certaines baies abritées (ANAHO) et
sur leurs flancs, ainsi
que sur les bancs au large. Des données relevées par
écho-sondage puis dragage révèlent la présence tout autour de l'île, à
1 mille environ de la ligne de côte et vers 90 mètres de profondeur, d'une
plate-forme carbonatée interprétée comme un ancien récif barrière.
L'étude des paléotempératures (CLIMAP) permet de proposer que ce
récif barrière ait été tué par un brutal refroidissement (T &lt;18° C) inter¬
venant il y a 18.000 ans, en début de déglaciation lorsque les énormes
quantités d'eau de fusion des glaciers chiliens ont refroidi les eaux du
courant de Humblot et donc son extension zonale dans le Pacifique
Central Sud. Dépourvu actuellement de biocénose constructrice par
manque d'énergie lumineuse, cet ancien récif barrière n'en continue pas
moins à être le siège d'un processus d'endo-upwelling géothermique,
amenant jusqu'au niveau de la plate-forme des nutriants originaires de
l'océan profond contigu.
Ce flux continu de nutriants neufs actuellement utilisés par

l'écosystème planctonique autour des îles hautes peut rendre compte de la
richesse des eaux côtières malgré la faiblesse quantitative des apports par
ruissellement. La persistance des eaux vertes jusqu'au proche large, même
lorsqu'en période ENSO l'upwelling équatorial disparaît, est ainsi à
l'origine de l'effet d'île remarqué de longue date dans cet archipel.
Résumé.

Société des

Études

Océaniennes

�.

Société des

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        <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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                <text>[30]Bulletin de la Société des Études Océaniennes (BSEO)</text>
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                <text>La Société des Études Océaniennes (SEO) est la plus ancienne société savante du Pays. Depuis 1917, elle publie plusieurs fois par an un bulletin "s’intéressant à l’étude de toutes les questions se rattachant à l’anthropologie, l’ethnographie, la philosophie, les sciences naturelles, l’archéologie, l’histoire, aux institutions, mœurs, coutumes et traditions de la Polynésie, en particulier du Pacifique Oriental" (article 1 des statuts de la SEO). La version numérique du BSEO dispose de son ISSN : 2605-8375.</text>
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    <description>A resource consisting primarily of words for reading. Examples include books, letters, dissertations, poems, newspapers, articles, archives of mailing lists. Note that facsimiles or images of texts are still of the genre Text.</description>
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              <text>Bulletin de la Société des Études Océaniennes numéro 246</text>
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              <text>Articles&#13;
- Théologie de la libération et théorie de la culture chez Duro Raapoto : Bruno Saura 1&#13;
- La propriété en Polynésie Française : un lieu commun : Christine Hangen 16&#13;
- Un missionnaire des postes avancés, le R.P. Gustave Nouviale, SSCC : P.Y. Toullelan 20&#13;
- Notes sur la vie d'un missionnaire de 1912 à 1945 : R.P. G. Nouviale 28&#13;
- Le recensement général de la population de 1988 en Polynésie Française : François Sodter 36&#13;
Comptes rendus&#13;
- Pukoki Winston : Esquisse d'une étude des problèmes du bilinguisme 44&#13;
- Jean-Jacques Antier : Pearl Harbor 45&#13;
- B. Anthaume et J. Bonnemaison : Atlas des Iles et États du Pacifique Sud 45&#13;
- E. Taillemitte : Sur des mers inconnues 50&#13;
- Wauthy B., Rougerie F., Charpy L., Rancher J., Thouard M. : Formations récifales et effet d'île par endo-upwelling autour des îles Marquises 51</text>
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