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                  <text>BULLETI ZsT
DE

LA

Société d'Etudes Océaniennes
(POLYNÉSIE ORIENTALE)

N° 248
TOME XXI-1 /

Septembre 1989

CHOIX DE TEXTES
N° 1.
N" 10.

—

-

MARS 1917

JUILLET 1925

Anthropologie

—

Ethnologie

Philologie.
Histoire

—

des

Institutions

et

Antiquités

populations maories.
vyWkWMAAvw

Sciences naturelles.

A

PAPEETE

Société des

(TAHITI)

Études Océaniennes

�Société des Études Océaniennes
Fondée
ORSTOM

-

en

1917.

Arue

-

Tahiti.

Polynésie Française.
B.P. 110

-

Tél. 43.98.87

Banque Indosuez 012022 T 21

-

C.C.P. 834-85-08 PAPEETE

CONSEIL D'ADMINISTRATION

'V
-

■-

M. Paul MOORTGAT

Président

Me Eric LEQUERRE
Mlle Jeanine LAGUESSE

Vice-Président
Secrétaire

M.

Trésorier

Raymond PIETRI

assesseurs

M. Yvonnic ALLA IN

Mme Flora DEVATINE

M. Robert KOENIG

M. Roland SUE

MEMBRES D'HONNEUR

M. Bertrand JAUNEZ

���ÉDITORIAL
Pour des raisons de santé le Président Moortgat a dû
poser
à terre et cesser toute activité. Chacun attendait
d'un

son sac

séjour qu'il vient d'effectuer
tion. Cette dernière

J'ai dû

se

métropole
plus longue

en

révèle

une

bonne récupéra¬

que

prévue.

qualité de vice-président de notre Société le
suppléer selon l'expression consacrée. Pour vite m'apercevoir
combien était énorme la tâche
accomplie par notre cher Prési¬
dent. Il assurait avec compétence -et surtout la franchise
qu'on
en ma

lui connaissait- la couverture de toute la vie administrative de
notre Société en assistant aux nombreuses commissions et
autres conseils. Ses avis étaient
appréciés et ses jugements et

critiques craints.

Il exerçait avec le talent qu'on lui sait les
fonctions de
représentation de notre Société à l'occasion des civilités et
mondanités de la ville : inaugurations, cocktails,
vernissages,
manifestations culturelles. Paul Moortgat connaissait tout le
monde. Tout le monde le connaissait.

C'est dire la surprise et la consternation
lorsque fut connue
la nouvelle de son accident de santé et surtout son
départ pour
la métropole. Tous ceux qui ont
pu m'entretenir du Président
l'ont fait en termes qui ne trompent pas et surtout avec une
émotion significative de la qualité du travail

qu'il avait pu
accomplir et des relations d'amitié qu'il possédait dans ce pays
qui est devenu le sien et qu'il connaissait et aimait tant.
Je sais, mon cher Paul, que ta grande modestie sera mise à
l'épreuve à l'occasion de ces quelques lignes. Mais le Bureau de
la Société te le doit bien. Et je le
fais pour lui.

On conviendra aisément que remplacer Paul
Moortgat
n'est pas chose aisée. Nous avons, grâce à la constance et les
volontés des membres du Bureau, pallié la situation.
Nous publions donc avec quelque retard notre Bulletin de
septembre, lequel comportera exceptionnellement la reproduc¬
tion en fac-similé des articles les plus demandés des 10
pre¬
miers numéros
1917.

:

la couverture actualise celle du n° 1 paru

mars

Société des

Études

Océaniennes

en

�Le Bulletin à paraître sera consacré au "Bicentenaire de
la Révolution'. Un travail intéressant a été assuré dans cette

entreprise

par des amis de la Société qui ont tenu à couvrir
l'événement en assurant une publication ad hoc. Qu'ils soient
ici remerciés par le Bureau qui leur dit toute sa gratitude.

Qu'adviendra-t-il de notre Société en 1990 ? Il s'agira cer¬
tainement de son année la plus difficile. L'état de ses finances
en sera la raison principale. Il faut en effet savoir que, malgré
de pressantes démarches en ce sens, le versement de notre
subvention n'a pu être assuré depuis 4 ans !
Nous avons pu tenir à force d'économies sur des postes
pourtant vitaux : personnel, loyer, énergie électrique, etc.
Association sans logis, nous avons été hébergés provisoire¬
ment par l'O.R.S.T.O.M. et le dévouement, la compétence et la
gentillesse de notre secrétaire sont restés exemplaires.
Nous devrons d'ici à la fin de l'année gagner les locaux qui
sont réservés dans le bâtiment des Archives du Territoire

nous

Tipaerui. L'opération sera longue, délicate et coûteuse. Nous
déjà que les fonds dont nous disposons manqueront et
qu'une fois de plus nous devrons nous "débrouiller"et solliciter
à

savons

les bonnes volontés.
Nous ne pourrons plus à partir de 1990 assurer la publica¬
tion de notre Bulletin dont la lecture n'est pas le seul fait ou
privilège de "certains" comme on a pu le dire. Il est lu et com¬
menté

aux

quatre coins du monde. Sa collection complète est

devenue rare et coûteuse et, pour cette raison, très précieuse.
Les travaux de recherche poursuivis dans le Territoire et les

publications qui s'ensuivent trouvent dans ce modeste support
un organe apprécié de publication. Les correspondances reçues
à cette occasion sont là pour le démontrer si besoin était.
Notre prochaine assemblée générale aura à se pencher sur
grave sujet et décidera des moyens appropriés à mettre en
place pour éviter l'état de "cessation de paiement" de notre
Société : relèvement du tarif des cotisations, recherche de
ce

mécènes, recrutement de
nombre de ventes

ou

nouveaux

abonnements

membres, amélioration du
au Bulletin, etc.

C'est à cette tâche ingrate que je suis aujourd'hui con¬
fronté. Je suis persuadé que cet appel sera entendu et qu'aucun '
de nos "sociétaires" ou amis y sera indifférent. Nous le saurons
demain et je vous en rendrai compte.
la

ora

na, e a

hio i to

moua

!
Éric LEQUERRÉ

Société des

Études

Océaniennes

�SOMMAIRE
OCTOBRE 1989
Éditorial
numéro 1

1917

mars

Création de la SEO / Liste des membres résidents /
Divinités mégalithiques de l'île Raivavae / Ile de
Christmas / Légende des "Pierres marchantes" Ofaitere
de

Papetoai

numéro 2 septembre 1917
Bureau de la SEO / Conservation et
non-exportation des
monuments et objets ayant un caractère
historique ou
artistique / Affectation de l'ancienne caserne d'Infanterie
à la SEO / Moeava, le grand kaito
paumotu / Fin du
corsaire Seeadler / Ascension de l'Aorai / Poésie
France-Tahiti
numéro 3

mars

Napuka et

1918

ses

habitants-légende du cocotier

conscrits d'Eimeo et de Tahiti / La

/ Chants des

pierre Anave

numéro 4 septembre 1918
Poésies : Bienvenue aux troupes australiennes et
italiennes ! Le lagon bleu - Les teintes sombres
numéro 5 mars 1919
Notes sur le dialecte paumotu / Particularité de
Napuka /
Un glorieux épisode de la vie de Moeava /
Épitaphe du
tombeau de Nott à Arue / Variétés : Tahiti nui
La Nlle-Cythère (cantate) - Sur le récif
-

numéro 6 septembre 1922

Éditorial
quelques

/

Archéologie des îles Marquises, liste de

marae

de l'île Hiva Oa / Rectifications à

l'orthographe tahitienne / Liste des poissons, de quelques
mollusques, cétacés et amphibies des îles Tuamotu /
Tourisme

en

Océanie / Lyrisme des Tahitiens

numéro 7 avril 1923
Editorial / Croyances relatives aux âmes et à l'autre vie
chez les Polynésiens / Noms d'illustres marins Paumotu
des temps passés
numéro 8 décembre 1923

Mentalité féminine autrefois et aujourd'hui
numéro 9 décembre 1924
Lyrisme des Tahitiens /

polynésiennes
numéro 10

Plonge à Hikueru / Migrations

juillet 1925

Tiurai, le guérisseur

Société des

Études

Océaniennes

�AYIS IMPORTANT

Par lettre du iâ

Président de la

mars

dernier M. le

République

a porté
Gouverneur

à la connaissance

du

qu'il accordait

haut patronage à

son
la Société d'Etudes

Océaniennes.

M. le Ministre des Colonies avait
lait part

d'une semblable décision
quelques mois auparavant.
Ces deux marques d'estime et de
bienveillance données à notre jeune
Société sont un précieux encoura¬
gement à poursuivre notre program¬
me qui
est de constituer en Poly¬
nésie française un centre d'activité
littéraire et scientifique appelé à pro¬
pager dans cette partie du Pacifique
l'influence légitime de notre langue
et de notre génie national.
Le

Gouverneur,

Gr. JULIEN.

Société des

Études

Océaniennes

�1

ARRÊTÉ

créant la "Société d'Etudes Océaniennes"

(Du lpr janvier 1917.)
Le Gouverneur des Etablissements français de
Officier de la Légion d'Honneur,
Vu le décret

l'Océanie,

organique du 28 décembre 1885, concernant le Gou¬
Colonie;

vernement de la

Considérant l'absence
en

une

complète d'un centre d'études océaniennes
région du Pacifique où les investigations de toute nature

auraient chance de donner de bons résultats ;

Considérant la nécessité et

protéger, avant qu'ils

ne

l'urgence de recueillir, conserver ou
disparaissent, les derniers témoins de la

civilisation maorie ;
Considérant l'intérêt social et

scientifique attaché à une connais¬
plus approfondie de la langue, des mœurs, coutumes, tradi¬
tions, arts, industries, folk lore, etc., des populations anciennes
et actuelles de l'Océanie française;
sance

Considérant le profit

matériel et moral pouvant résulter pour
rapports plus étroits noués avec d'autres centres
d'études du monde polynésien et des Sociétés de même ordre d'Eu¬
rope, d'Amérique et d'Asie ;
cette colonie de

Le Conseil d'Administration

entendu,

Arrête:
Article 1er.

Il est fondé, à Papeete, chef-lieu des Etablisse¬
français de l'Océanie, un groupement dit "Société d'Etudes
Océaniennes", ayant pour but l'étude sur place de toutes les ques¬
tions se rattachant à l'anthropologie, l'ethnographie, la philolo¬
gie. l'archéologie, l'histoire et les institutions, mœurs, coutumes
—

ments

et traditions

des maoris de la

Polynésie orientale.

La "Société d'Etudes Océaniennes" affirmera son
existence et fera connaître ses travaux par le moyen d'un organe
Art. 2.

—

périodique appelé "Bulletin de la Société d'Etudes Océaniennes ",
portant en sous-titre la rubrique "Polynésie Orientale", afin
de bien situer l'aire géographique de son action principale.
et

Ce bulletin

de

sera

édité

aux

frais du Service

Local, par les soins

l'Imprimerie du Gouvernement.

Société des

Études

Océaniennes

�2

Art. 3.— Les membres de la "Société d'Etudes Océaniennes'
sont

1°

répartis

en

trois sections.

Membres d'honneur et Membres

bienfaiteurs, choisis parmi
personnalités dont le patronage peut aider au succès de la So¬
ciété, ou celles qui, par le don généreux de documents, objets de
collections, subsides ou dotations auront mérité que leur nom
—

les

-reste attaché à l'œuvre elle-même.

2°

Membres résidents, choisis parmi les personnes
présentées
deux autres membres titulaires et qui, résidant en l'un quel¬
conque des Etablissements français de l'Océanie, s'engagent à ver¬
—

par

ser

à la caisse de la Société la

intérieur.

cotisation fixée

par le règlement

Le bureau de la

tion,

sera

Société, choisi parmi les membres de cette sec_
composé d'un Président, d'un Secrétaire, d'un Archi¬

viste-Bibliothécaire

et d'un Trésorier soumis à

l'élection et

con¬

firmés dans leurs fonctions par

arrêté du Gouverneur.
Les Chefs des Services de la Justice, des Domaines, de l'Ensei¬
gnement et le Directeur du Service de Santé feront, de droit, par¬
tie de la "Société d'Etudes Océaniennes", au titre de membres ré¬
sidents.
3°— Membres

correspondants, choisis sur présentation de mem¬
de l'extérieur pouvant aider aux
recherches entreprises, fournir des
renseignements utiles, ouvrir
des enquêtes, procurer des documents, aider en un
mot, de quel¬
que façon que ce soit, à la prospérité des "Etudes Océaniennes".
Art. 4.— La présidence delà "Société d'Etudes
Océaniennes",
de même que la fonction de Secrétaire, purement
honorifiques et
gratuites, devront toujours et obligatoirement être confiées à des
citoyens français.
bres résidents parmi les personnes

Art.-5.— La Colonie subventionnera la " Société d'Etudes Océa¬

niennes" dans

une mesure qui
sera tous les ans fixée au moment
de la préparation du budget local en Conseil d'Administration
;
elle devra, autant que possible, mettre à sa
disposition les locaux
et le matériel mobilier nécessaires
pour ses réunions et la conser¬

vation

en

lieu sûr de

ses

archives, ouvrages de bibliothèque, collec¬

tions, etc.
Art. 6.— Un

élu

et soumis à

règlement intérieur élaboré par le premier bureau
l'approbation du Gouverneur, fixera par le détail

les conditions de fonctionnement de la " Société d'Etudes Océa¬

niennes".

Société des

Études

Océaniennes

�3

Art. 7.— Le présent arrêté sera publié pour exécution et com¬
muniqué partout où besoin sera.
Papeete, le 1er janvier 1917.
G. JULIEN.

LISTE

au

1er juillet 1917, des membres résidents
Société dEtudes Océaniennes ".

de la

"

Dr

Chassaniol, ancien Médecin principal de la Marine, Papeete.

M. James,
Pasteur

de

LyleYoung, Présidents. R. MaxwellC°Ltd, Auckland.
Pomaret, Président du Conseil supérieur des Eglises

Tahitiennes.

Président du Conseil du district de Papara.
Salmon, Papeete.
Princesse Teksiu Pomare, Papeete.
M. Lagarde, Chef du Service des Contributions, Papeete.
^,'Abbé Rougier, Propriétaire-Directeur de la " Cocoanut Plan¬
tations Ltd ", à Christmas Island.
M. L. Bouge, Chef de Cabinet du Gouverneur des Etablissements
français de l'Océanie, à Papeete.
M. Orsmond Walker, Papeete.
M. J. B. Solari, Secrétaire Général du Gouvernement des Etablis¬
sements français de l'Océanie, à Papeete.
M. L. Sigogne, Avocat-défenseur, Consul de Suède à Papeete.
M. E. Touze, Directeur de la Compagnie Française des Phosphates
de l'Océanie, Papeete.
M. 'E. Gharlier, Trésorier-Payeur des Etablissements français de
l'Océanie, Papeete.
M. A. Goupil, Défenseur honoraire, Papeete.
M. Ed. Ahnne, Directeur de l'Ecole française-indigène de garçons,
à Papeete.
M. A. Leverd, secrétaire d'Avocat-défenseur à Nouméa, NouvelleM. Tati Salmon,

Mme Marautaaroa

Calédonie.
Dr

Bellonne, Médecin-major des Troupes coloniales, à Uturoa,
île Raiatea

(Iles-Sous-le-Vent).
privé, Juge à la Haute-Cour tahi-

M. Poroi, ancien Conseiller
tienne.
Dr H.

Pailloz, Médecin de la Compagnie des Phosphates de

l'Océanie à Makatea.
M. A.

Rowland, à Papeete.

M. Gardrat, Maréchal des

logis-chef de Gendarmerie à Papeete.

Société des

Études

Océaniennes

�4

M. Thomas B. L.

Layton, Consul of the United States of America,

Tahiti.
Dr W. Johnstone Williams,

Acting Consul de Sa Majesté Britan¬

nique, à Papeete.
Commandant Simon,

Capitaine de Port, Chef du Service de la
Navigation, à Papeete.
M. B. Chazal, Administrateur des Iles-Sous-le-Vent, à Uturoa
(Raiatea).
Pasteur Ch. Vernier, à Uturoa (Raiatea).
Pasteur P. L. Vernier, à Papeete.
Frère Anthème, Directeur de l'Ecole des Frères de l'Instruction
chrétienne, Papeete.
M. Cardella, Maire de Papeete.
M. A. Drollet, Interprète principal à Papeete.
M8r Hermel, Evêque de Casium, Vicaire apostolique de Tahiti,
Papeete.
M. Philipps, à Papetoai (Ile Moorea).
Dr Gautier, Médecin-major de lre classe des Troupes coloniales,
Directeur du Service de Santé à Papeete.
M. Hayem, Chef du Service des Travaux publics p. i., à Papeete.
M. A. Leboucher, Négociant à Papeete.
Société Parisienne d'Exportation et Importation, à Papeete.
M. J. A. Amédet, Directeur de la Société Parisienne d'Exportation
et Importation, à Papeete.
M. H. Simoneau, Procureur de la République, Chef du Service
Judiciaire, à Papeete.
M. Nadeaud Tu a Temarii, Membre de la Chambre d'Agriculture,
à Papeete.
Dr Le Strat, Médecin arraisonneur et de la Municipalité, à Pa¬
peete.
Graffe, Interprète principal du Gouvernement, à Papeete.
M. Chas. H. Norris, à Arue (Tahiti).
M. Secrétan, à Papeete.
M. Charles, Administrateur des Colonies, à Papeete.
M. Gautron, Géomètre à Papeete.
M. Hervé, Armateur à Apataki
(Tuamotu).
M. Danès, Médecin du Service Local, à
Papeete.
M. Vermeerscii, Chef du Service de
l'Enregistrement et des
Domaines, à Papeete.
M1,e E. Banzet, Directrice d'école, à Papeete,
M1!* Perrier, Institutrice, à Papeete,
M.

Société des

Études

Océaniennes

�5

Directeur de S. R. Maxwell &amp; C° Ltd, à Papeete.
constructeur de navires à Papeete.
M. F. Homes, commerçant à Papeete.
M. G. Spitz, à Papeete.
M. V. Gooding, à Papeete.
M. B. F. Varney, Directeur de la Maison Donald, à Papeete.
M. E. Thuret, Greffier en chef des Tribunaux, Papeete.
M. R. Guého, Papeete.
M. Guyetant, Chef de la Station de T. S. F., à Mahina.
M. Le Brazidec, Docteur en pharmacie, à Papeete.
M. Brault, Défenseur à Papeete.
M. le Rd. P. Hervé, Missionnaire aux Tuamotu.
M. Norman Brander, à Papeete.
M. Marting, Ingénieur à la Compagnie Française des Phosphates,
M. Bunkley,

M. Ch. Brown,

Makatea,

Notaire, à Papeete.
Walker, Arthur, a Papeete.
Kresser, Charles, à Papeete.
Miller, Charles, à Papeete.
Gillet, Maurice, à Papeete.
Marcantoni, Pascal, à Papeete.
Victor Raoulx, à Papeete.
Paraita Tehanai, à Papeete.

M. Vincent,
M.
M.
M.
M.
M.
M.
M.
M.

Darison, Chef mécanicien du " Sl-François
Virieux, Agents de la Compagnie

MM. Bérard et

Navale de

l'Océanie.

Guitteny, instituteur à Huahine.
Stimson, de Moorea.
M. W. Bredien, Papeete.
M. Amand Fradet, Conseiller municipal, à Papeete.
M. Teriieroo a Teriierooiterai, Président du Conseil
M.

M.

de

de district

Papenoo.

Société des

Études Océaniennes

�Correspondance

au

sujet des Divinités mégalithiques

de l'Ile Raivavae.

Papeete, le
G.

20 mai

1916.

Julien, Officier de la Légion d'Honneur, Gouverneur des
Etablissements français de l'Ocèanie,
A Monsieur

l'Agent-Spécial de Tubuai-Raivavae.
J'ai appris récemment qu'il existait à Raivavae des divinités
mégalithiques analogues à celles de l'île de Pâques. Quelquesunes d'entr'elles, les
plus petites, auraient, paraît-il, été brisées
et détruites ou utilisées comme de
vulgaires matériaux. Je me
propose de prendre un texte pour les préserver de la destruc¬
tion. En attendant, il convient de
protéger celles qui existent en¬
core et qui sont au nombre de deux
grosses et de deux petites.
J'attache le plus grand intérêt à ce que l'on respecte ces té¬
moins du passé, et qu'on évite avec le
plus grand soin toutes
causes

accidentelles de détérioration.

G. JULIEN.

Tubuai, le
Le

29

juillet 1916.

gendarme Dupire, faisant fonctions d Agent spécial
de Tubuai,

A Monsieur le Gouverneur des Etablissements
français
/' Océanie.

Monsieur le

J'ai l'honneur de

de

Gouverneur,

rendre compte que, suivant les ordres
n° 402, du 20 mai
1916, j'ai donné
Chef de Raivavae, en vue de la préservation

vous

contenus dans votre lettre

des instructions au
des divinités mégalithiques

Société des

de cette île.

Études

Océaniennes

�Ii

existe, en effet, quatre divinités de ce genre à Raivavae:
grandes, dont l'une peut atteindre trois mètres — les dif¬
férents équipages de la "Zélée" se sont malheureusement plu à
y graver leurs noms — et deux plus petites, de im50 à im75 (il
manque un bras à une de ces dernières). Elles sont faites d'une
pierre rouge, poreuse, friable et auraient beaucoup à gagner à
être mises à l'abri des injures du temps, mais elles sont d'un tel
poids qu'elles ne peuvent être transportées, du moins avec les
moyens dont on dispose à Raivavae.
D'après les dires des anciens de l'île, les petites divinités au¬
raient été détruites, non pas pour être.utilisées comme maté¬
riaux, mais par Ordre des premiers pasteurs venus à Raivavae,
qui s'attachaient à faire disparaître tout vestige de paganisme.
deux

G. DUP1RE.

Société des

Études

Océaniennes

�8

ILE DE CHRISTMAS

Cette île est l'atoll le
moins

connus.

plus grand du Pacifique et l'un des
i degré 57' lat. Nord et au

Il est situé à

28'

long. Ouest.
point de vue des émigrations polynésiennes cette île est
à première vue très intéressante. En effet, si vous jetez les yeux
sur une carte du Pacifique, vous voyez qu'elle est la première
au milieu du grand courant équatorial roulant vers l'ouest avec
des différences de vitesse de 2 à 70 milles par 24 heures, selon
Au

les vents et les mois.
Là est la limite des alizés Nord-Est et Sud-Est,

avec

le résul¬

tat que les calmes y sont inconnus, les brises d'Est y soufflant
constamment et fortement. Au Nord, un contre courant équa¬

torial amène
rums
avec

du

vers

l'Est tout

ce

qui flotte dans le calme des dol-

pour le jeter dans les alizés qui le ramènent à Christmas
le courant équatorial. C'est donc, par sa position, le point

Pacifique où, naturellement, on doit trouver le plus d'épa¬
épaves de bateaux, épaves humaines.

ves:

Cette île était nécessairement

sur

tion de l'Est à l'Ouest et du Nord

le chemin de toute

émigra¬

Sud. Bien plus, une émi¬
aurait pu être emmenée par le contre
au

gration de l'Ouest à l'Est
courant équatorial très loin à l'Est, puis ramenée à Christmas
par les alizés et l'immense tourbillon que fait à cet endroit le
Pacifique. Mais c'est surtout l'Est (courant) et le Nord-Est et
Sud-Est (alizés) qui devaient amener à Christmas des traces ca¬
pables d'aider à éclaircir les mystères des origines polynésien¬
nes.

devait être,
effet arrivé.
les pierres, un

Voici maintenant des faits prouvant que ce qui
la position géographique de Christmas, est en

vu

A l'extrémité Sud-Est de l'île

se

trouve,

jeté

sur

racines, mesurant 40 mètres de long et
d'un diamètre de om. 50 sur une longueur de 20 mètres. Un
autre arbre, sur la même plage, et avec ses racines également,
tronc d'arbre avec ses

a un

diamètre de

1

mèt^e mais n'a que 20

mètres de long. Un

autre, côté Est, n'a que 1 j mètres, mais lui aussi a ses racines, et,
comme les autres, est de la famille des pins. Or, il est certain
que ces

arbres,

avec

leurs racines, i° ne faisaient pas parti d'un

Société des

Études

Océaniennes

�9

; 2° ne sont pas de la flore in¬
sulaire océanienne et n'ont pu remonter ici, ni de Nouvelle-Zé¬
lande ni d'Australie: leur provenance est américaine. Donc un

chargement de bateau naufragé

courant

d'Amérique ici existe. Il est fort, puisque des racines de

la grosseur du bras ont subsisté et que sûrement de plus peti¬
tes existaient lors de leur abordage ; il est rapide puisque ces ar¬

bres ont peu

souffert de l'attaque des bernaeles (Lepas anati-

fera).
Autre fait

la même tortue de terre

qui se trouve dans les îles
l'Equateur comme Christmas, se, trouvait
ici. Une carapace de ces chéloniens fut envoyée par mes soins
au Bishop Museum d'Honolulu. Evidemment, les tortues n'ont
pas nagé des îles Galapagos ici, mais le bateau qui les avait
prises à bord, probablement comme provisions de voyage, n'en
a
pas moins échoué à Christmas, suivant ainsi une course di¬
:

Galapagos, îles

sous

recte de l'Est à l'Ouest.

Ma conclusion est donc que

amènent
vers

les alizés Nord-Est et Sud-Est

beaucoup de

ce qui flotte dans le courant équatorial
l'île de Christmas. Assise dans le milieu même de ce cou¬

rant, cette île y ouvre ses deux bras de 50 km. d'envergure. Il
qu'elle ait reçu et gardé des traces cer¬

est donc tout naturel

taines

d'émigrations polynésiennes.
aujourd'hui prouvé que les habitants des îles Hawai
sont frères des Tahitiens. Les voyages entre Tahiti et les îles
Sandwich étaient d'ailleurs fréquents, sur leurs pirogues dou¬
bles, et Christmas se trouvant sur leur passage devait être un
point de repère et de repos très apprécié au milieu d'une si
longue traversée. Une proue de pirogue et un reste de mât dé¬
couverts parmi bien d'autres épaves prouvent que
parfois ils
y ont même trop touché. Le mât était terminé par un croissant
et la
pirogue m'a paru être en Tou (cordia subcordata) et était
II est

creusée à la hache de silex.

Traces humaines trouvées à Christmas.
Il est fort

probable qu'à des époques très reculées, remontant
débuts de la navigation dans le Pacifique et l'apparition au
soleil de cet atoll, des êtres humains ont abordé à
Christmas;
mais y ont-ils laissé des traces? La
réponse à cette question est
qu'ils en ont laissé, mais de très rares et de très difficiles à dé¬
couvrir. Pourquoi? Parce que cette île, par sa position même,
aux

Société des

Études Océaniennes

�10

était destinée l'une des dernières à

végétation et
cette raison aucun être humain n'aurait pu s'y fixer.
si on examine les graines des arbustes qui couvrent
tous ces atolls, on constate que la plupart de ces graines sont
flottantes et peuvent garder leur vitalité durant de longs mois,
même dans l'eau de mer. Se trouvant la première en amont des
courants et des vents, l'île de Christmas devait être la dernière
à recevoir ces graines. On peut dire qu'il n'y a encore qu'un
seul arbre, leTournefortia argentea (Tahunu); quant auKenigii
scevola (nashu), il a pu être importé par le Kivi ou courlis (Numenius femoralis) qui parfois se nourrit de ses graines et dont
il digère seulement la pulpe blanche. De même les graines mi¬
nuscules du pourpier (Portulaca lutea) et de la cuscute ont pu
s'attacher à des plumes d'oiseaux de mer, mais jusqu'ici je n'ai
pu m'expliquer la présence du Tournefortia et du Suriana Maritima (Hubu, Kurima) autrement que par les courants. LeTour¬
nefortia, quoique se trouvant actuellement un peu partout sur
l'île, est loin de l'avoir envahie complètement ; son peu de déve¬
loppement prouve d'ailleurs son introduction relativement ré¬
cente. De plus, à mon avis, après maintes observations et ex¬
plorations à l'intérieur de l'île, ou la mer se retira subitement,
ou l'île surgit soudainement des flots, et cela à une date qui ne
peut pas être très éloignée, et il fallut encore bien des années
pour qu'une graine pût germer et se développer dans un sol
nouveau formé tout entier de coquilles et de corail en putréfac¬
tion. Résultat: aucune émigration polynésienne ne put s'y éta¬
blir; il fallait ou s'en aller sur n'importe quel radeau, ou y vé¬
géter et mourir; on ne vit pas uniquement d'oiseaux et de pois¬
se

couvrir de

que pour
En effet,

sons.

Enfin la

pluie était plutôt rare sur une île dépourvue de toute
végétation. Cook en 1777 dit qu'en vain ils creusèrent en bien
des endroits pour avoir de l'eau potable. Mais déjà en 1858 le
Capitaine Hooper en trouvait de suffisamment bonne. Aujour¬
d'hui il y a de l'eau potable partout où l'on creuse, excellente
même en des endroits, et voire même de l'eau de source se dé¬
versant dans la mer dès que la marée le permet. Et ces sources
ne proviennent pas d'un excédent de pluie (l'île n'en a pas eu
plus de 20 mm. en 7 mois). J'attribue la concentration de cette
eau à la formation rapide d'un béton naturel sous le sable du
rivage au contact de l'eau de mer et de l'eau douce qui naturel¬
lement doit se diriger au rivage par infiltration. L'eau de pluie

Société des

Études

Océaniennes

�11

captée comme dans une immense citerne souterraine
remplie de débris coralien; mais si à un endroit ce béton n'a
pu se former ou qu'il y ait une fissure, ce qui est mon cas pour
les sources découvertes, le trop plein de l'île se déverse dansla
mer à toutes les marées basses. Tout ceci pour dire qu'il ne
faut pas s'attendre à trouver les traces de polynésiens ayant
séjourné longtemps dans l'île, mais bien les traces de leur pas¬
sage et leurs tombeaux. C'est ce que j'ai eu le bonheur de dé¬
couvrir en plusieurs endroits différents.
est ainsi

Marae de la Pointe Nord-Ouest.
A l'extrémité de la

pointe Nord-Ouest, sur une plage sablon¬
qui mesure 2m. X4X2. Une grande
pierre plate le surmonte. C'est à peu de chose près le marae que
dépeint M. L. G. Seurat, page 116, dans son étude sur Tahiti et
ses dépendances. C'est le marae des
Mangaréviens, frères des
Rarotonga et Hawaian. Ceux-ci avaient-ils érigé cet autel lors
de leurs voyages fréquents entre Tahiti et Hawaii? car en face
de ce marae est une passe, un bon ancrage et un lieu de repos.
neuse,

s'élève

un

marae

J'ai fait fouiller

ce marae et reconstruire. Ce n'était pas une tom¬
monument, un mémorial ou un autel comme il s'en
trouve à Hawaii et aux Gambier. J'ai découvert au centre même
de l'île d'autres marae ou lieux de prière ou de sacrifices comme

be, mais

on en

un

voit

aux

Tuamotu. Ce sont des enceintes de 4

mètres de

long
res

sur 1 m. 50. Ces enceintes sont fermées par de minces pier¬
de corail, fichées en terre, d'une hauteur de 30 à 40 cm. Il y en

7 les unes à la suite des autres et en demi-cercle, face au cou¬
chant. Plus loin, on trouve la trace de ce que j'ai pris pour un
ancien village, d'ailleurs merveilleusement bien situé, à proxi¬
a

mité d'une

source abondante, au bord d'une presqu'île dans le
lagon qui est à cet endroit très poissonneux. Un village-à l'en¬
trée du lagon ou sur les bords de la mer nous aurait semblé plus
rationnel, mais ces pauvres gens ne fuyaient-ils pas, à l'intérieur,
les yeux inquisiteurs et les mains sanguinaires des négriers du
Pérou qui, autrefois, dépeuplèrent tant d'îles? Une autre trace
de village existe également à 40 km. plus au
sud-est, toujours à
l'intérieur de l'île et sur le bord d'un joli lac. Là aussi est un
marae, mais de proportions minuscules comparé aux autres.
Dans ces deux endroits la végétation semble plus âgée, étant
plus dense et développée. Des sources excellentes indiquent

Société des

Études

Océaniennes

�12

qu'ils occupent la partie la plus basse d'une immense cuvette
fait l'île.

que

Tombes,
De nombreuses tombes, mais isolées, se trouvent sur le lit¬
l'île, surtout sur le littoral Est, dit des Epaves. Celles qui
recouvrent des Européens sont mieux soignées et
plus à l'inté¬

toral de

rieur; celles des Polynésiens regardent le levant et sont sur le
rivage même où les vagues viennent déferler. La curiosité me
fit ouvrir une de celles qui semblaient doubles. Vers la tête
je
trouvai une hachette en silex très noir et si dur qu'il raie facile¬
ment le verre. Dimensions : n cm.
x3x3. Les défunts, car ils
étaient bien deux, avaient été recouverts de sable puis de pierres
de corail. De larges et minces dalles entouraient leur tombe
commune. A 1 m. de profondeur une très mince
épaisseur de
cendres très fines était la seule indication que ceci avait eu
vie. Mais qui avait rendu le dernier service à ces pauvres nau¬
fragés? La réponse était à 10 mètres. Là, dans les pierres, une
tranchée de

2 mètres sur 1 laissait voir des traces mieux conser¬
vées d'un être humain. J'y ai relevé un tibia, qui s'effrita entre
mes mains, et une rotule toute
pétrifiée. Celui qui avait rendu

autres les devoirs

suprêmes s'était couché dans sa tombe
mourir et la nature ne l'avait pas encore recouvert; une
jeune plante y commençait sa vie.
aux

pour y

Ce sont à peu près toutes
: deux
emplacements de

les traces humaines laissées sur
villages très primitifs, quelques
maraes, de nombreuses tombes indigènes, de plus nombreuses
tombes d'Européens, 30 kilomètres d'épaves de toutes sortes:
pirogues simples, pirogues doubles, bateaux à voile de toutes
grandeurs, vaisseaux en fer, etc. ; çà et là des pierres alignées
sur la plage menant à 100 mètres à l'intérieur, et puis plus rien.
Pourquoi ces pierres? Ailleurs de petits monticules de pierres
de corail qui veulent bien dire quelque chose, mais quoi?
l'île

Une inscription gravée dans une planche et
le sable d'une des collines de l'île dit :

découverte dans

Wreck Settlement 9 milles west.
Des

noms

évidemment

indigènes gravés sur les pierres des maraes sont
plus' récents que ces marae. En voici quelques-

uns:

Société des

Études

Océaniennes

�Nuima, Tubou, Polatola, Tuira, etc.
Les mêmes noms se retrouvent à Samoa, Tonga, Fiji, Tahiti.
Les Polynésiens qui ne naviguaient jamais Sans cocos ont dû,
après un naufrage, vivre sur ces cocos. Mais à mon opinion, ils
ont dû en planter quelques-uns, car, en trois endroits différents
de l'île signalés déjà par Cook, il
y a des traces de très vieux
cocotiers, précisément où sont ces marae et traces de villages.
Question

sur un

" Totem ".

Quelqu'un de ceux qui liront ces lignes pourrait-il me dire
quelle tribu océanienne a pour Totem le petit oiseau connu
sous le nom de "Tartare arundeli", sorte de fauvette
grise qui
vit d'insectes, attache solidement son nid aux arbustes,
pond
4 à 5 œufs gris et fait entendre le cri guttural de kokikokiko;
gentil oiseau, très familier, qui vient jusque dans les maisons.
Je pose cette question parce que nous avons ici des millions
d'oiseaux de mer, mais le Tartare est le seul oiseau de terre de
l'île. Il ne peut guère voler à plus de 20 m. Inutile de songer à
ce qu'il ait été
transporté ici par le vent. Ma thèse serait qu'une
tribu qui a pour totem le tartare a fait
naufrage ici alors qu'elle
émigrait avec son totem, comme aujourd'hui certains voyageurs
leur mascotte, les anciens leurs dieux lares. Ce serait un
jalon
pour une tribu

au

moins du milieu du Pacifique.

Pour ce qui regarde la race blanche, je me prends parfois à
espérer que la découverte d'un manuscrit (une bouteille déjà a
été trouvée contenant une lettre
qui malheureusement est tom¬
bée en cendres entre mes mains) permettra de lire une des

nombreuses et tristes histoires dont cette île a été témoin. N'é¬
tait-elle pas, autrefois comme aujourd'hui, sur le chemin direct
de l'Amérique du Sud en Chine et au
Japon, au

temps où les
belles galères s'y rendaient chargées de butin, d'or et d'argent?
Stevenson aurait pu y placer son "Treasure Island" s'il avait
voulu

placer le théâtre de son roman dans le Pacifique.
Quant aux Polynésiens, je crains bien que les pages relatant
l'histoire des premiers habitants de Christmas ne restent à ja¬
mais scellées. J'ose tout au plus espérer que ces lignes pourront
quand même intéresser ceux que passionne encore l'étude des
races

polynésiennes.
EMM. ROUGIER.

Société des

Études

Océaniennes

�14

La

légende des "Pierres marchantes" (Ofaitere) de
Papetoai, racontée par nn ancien du pays.

Les

génies de Raiatea avaient entendu parler des beautés de
"Rotui", qui se trouvait alors au fond de la baie
d'Opunohu, à Papetoai, mais beaucoup plus à l'intérieur des
terres. Ils formèrent le projet de venir voler cette belle
montagne,
pour la transporter chez eux, aux lles-Sous-le-Vent.
Alors, par une nuit très noire, ils arrivèrent à Moorea ; ils
la montagne

étaient trois: deux frères et leur

sœur.

Ils entourèrent la

mon¬

tagne Rotui avec une longue.çorde que la sœur devait tirer par
devant, pendant que les deux frères pousseraient la montagne
par derrière. Et la montagne se déplaçait lentement,
Mais il y avait aussi à Moorea un bon génie : c'était une femme.
Elle s'aperçut qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire

pendant cette nuit; elle sentit que la montagne se déplaçait et
s'avançait lentement vers la mer : elle comprit qu'on voulait la
voler. Alors, elle imita le chant du coq, et au milieu de cette
nuit lança des "coquericos" étourdissants.
Les génies de Raiatea crurent à l'approche du jour; ils eurent
honte d'être surpris et s'arrêtèrent.
Les deux frères furent changés en deux grandes pierres ayant
la forme de têtes d'homme avec une hauteur de presque deux
mètres. Ces deux pierres existent toujours au fond de la baie
d'Opunohu, et les indigènes du pays chantent leurs noms de
"Pierres marchantes" dans leurs chansons. Quant à leur sœur,
elle fut changée en un grand bloc de corail situé à peu près au
milieu de la passe de Papetoai, qu'on appelle la passe "Taareu",
et

on
l'appelle encore maintenant
Et voilà comment la montagne

le "Côrail aux requins".
Rotui, qui se trouvait plus à
l'intérieur des terres, est placée maintenant au bord de la mer.
Mme TETUA A TEFAAFANA.

Société des

Études

Océaniennes

�15

DOCUMENTS OFFICIELS
ARRÊTÉ

constituant le bureau de la Société d'Etudes
Océaniennes.
(Du 27 mars 1917.)

Le Gouverneur

des

l'Océanie, Officier

Etablissements français de

de la

Légion d'honneur,

Vu le décret organique du 28 décembre 1885, concernant, le
Gouvernement de la Colonie;
Vu l'arrêté local du 1er janvier 1917, créant la " Société d'Etu¬
des Océaniennes", et notamment l'article 3,

paragraphe 2, relatif

à la constitution du bureau de la dite Société ;

Considérant que

les membres de cette Société présents à l'as¬
inaugurale du 22 mars 1917 ont ratifié la désignation des
sociétaires devant composer le premier bureau,
semblée

Arrête
Article 1er.

—

:

Est confirmée ainsi

qu'il suit la constitution du

bureau de la Société des Etudes Océaniennes
Président
M.

:

Simon, Lieutenant de vaisseau en retraite, Chevalier de
la Légion d'honneur, Chef du Service de la
Navigation à
Papeete.
Secrétaire

M.

:

Sigoqne, Docteur

en

droit, Avocat Défenseur à Papeete.
Trésorier

M. 0. Walker,
à

:

:

Employé à la Compagnie des Phosphates

Papeete.

La

désignation d'un archiviste-bibliothécaire est réservée jus¬
cet emploi soit d'opportunité reconnue.
Art. 2.
Le présent arrêté sera enregistré, publié et communi¬

qu'à

ce que

—

qué partout où besoin

sera.

Papeete, le 27

mars

G. JULIEN

Société des

Études

Océaniennes

1917.

�16

ARRÊTÉ organisant la conservation des monuments et objets ayant
un caractère
historique ou artistique intéressant les Etudes Océa¬
niennes, et interdisant l'exportation des fragments et objets de
même nature.

(Du
Lis

Gouverneur

Vu le décret

dis

juin 1917.)

Etablissements français

des

l'Océanie, Officier

il

ois

Légion d'honneur,

la

organique du 28 décembre 1885, concernant le

Gouvernement de la Colonie ;

Vu, à titre documentaire, la loi du 30 mars 1887, relative à la
objets d'art ayant un intérêt his¬

conservation des monuments et

torique et artistique
Vu l'arrêté du 1er

;

janvier 1917, créant à Papeete

une

Société

d'Etudes Océaniennes ;
Considérant qu'il y a

de la
ques

utilité urgente de préserver de la ruine et
disparition les quelques vestiges de monuments mégalithi¬
ou autres existant encore dans nos Etablissements,
Arrête

Article 1er.

—

vant intéresser

Les immeubles

ou

:

monuments

d'un caractère pou¬

l'histoire, l'archéologie ou l'art des populations

océaniennes seront inventoriés et classés par

voie d'arrêté : 1° d'of¬
fice, s'ils font partie du domaine de la Colonie; 2° avec le consen¬
tement et d'accord avec les propriétaires, s'ils sont situés sur des
immeubles
Art. 2.

particuliers.

—

Le classement

tion des dits monuments
Art. 3.

—

a

ou

Le monument

détruit, même

exclusivement

en vue

la

conserva¬

immeubles.
ou

l'immeuble classé

ne

pourra

être

partie, ni être l'objet de restauration, réparation
ou modification quelconques, qu'après autorisation écrite du Gou¬
verneur sur avis donné par la Société d"Etudes Océaniennes.
en

Les effets du classement suivront le monument
en

ou

l'immeuble

quelques mains qu'il passe.
litiges survenant après classement seront tranchés par les

Les

tribunaux administratifs.
Art. 4.

dépense
ce

—

Si la Colonie

ou

la Société d'Etudes n'a fait

aucune

monument classé appartenant à un particulier,
sera déclassé de droit dans le délai de six mois après

pour un

monument

la réclamation que le propriétaire pourra adresser au Gouverneur.
Art. 5. — L'exportation hors de la Colonie des fragments de
monuments

mégalithiques

ou

Société des

de pierres portant des inscriptions,

Études

Océaniennes

�17

dessins

traces

quelconques de l'industrie ou de l'art primitif,
spéciale du Gouverneur.
Les objets exportés en fraude et
qui viendraient à être décou¬
verts seront confisqués et
déposés parmi les collections de lu So¬
ou

interdite sauf autorisation

est

ciété d'Etudes Océaniennes.
Art. 6.
Dans toute l'étendue des Etablissements
français de
l'Océanie toute découverte du
genre cité plus haut intéressant l'ar¬
—

chéologie mégalithique, l'histoire

ou l'art, si elle a lieu sur des
concédés par la Colonie à des Etablis¬
ou des particuliers, est réservée à la Colonie.

immeubles du Domaine
sements

publics

Art. 2.

—

Le

ou

présent arrêté

publié partout où besoin

sera

enregistré, communiqué et

sera.

Papeete, le 11 juin 1917.
G. JULIEN.

ARRÊTÉ affectant provisoirement l'ancienne caserne
d'Infanterie
au
logement des Chambres de Commerce et d'Agriculture, de la
Société d'Etudes Océaniennes, de leurs archives et collections.
(Du 24 octobre 1917.)
Le Gouverneur

des

l'Océanie, Officier
Vu le décret

Etablissements français
Légion d'honneur,

de

de la

organique du 28 décembre 1885,

Gouvernement de la Colonie

concernant le

;

Vu le bail

passé entre l'Etat et la Colonie, pour une durée de 3,
années, qui ont commencé à courir le 1er janvier 1911, de
l'ancienne caserne d'infanterie, coté A au plan
général des anciens
immeubles militaires, suivant acte administratif en date du 11 no¬
vembre 1910, approuvé en Conseil privé le 12 du môme mois;
Vu la décision du 27 juillet 1914,
autorisant la remise par le
Service des Domaines et des Travaux publics, au Service militai¬
6

ou

re,

9

de certains immeubles dont la

ci-dessus,

pour y loger un
à Tahiti était
imminente;

caserne d'Infanterie désignée
détachement d'infanterie dont l'arrivée

Vu la

dépèche ministérielle du 25 juin 1914, arrivée à Papeete
1914, prescrivant d'installer ledit détachement dans l'an¬
cien quartier d'artillerie, entièrement
occupé par les services de
le 2 août

la Justice ;
Vu le procès-verbal en date du 19 avril 1916,
nommée par décision du Gouverneur, en date

Société des

Études

de la commission
du 13 avril 1916,

Océaniennes

�18

proposant d'affecter les anciens locaux du quartier

d'artillerie

au

détachement d'infanterie, en conservant pour les besoins de la
Justice le 1er étage du grand bâtiment, ce qui pratiquement ne gè¬
ne en

rien le détachement,

largement logé dans la partie restée

libre ;

Considérant

à loger les Services des Cham¬
d'Agriculture, ainsi que les collections im¬
portantes que possède la Colonie ;
Vu d'autre part la délibération du Conseil d'Administration, en
date du 13 août 1917, mettant une somme de dix mille francs à la
disposition du Service des Travaux publics pour réfection de l'im¬

qu'il

y a urgence

bres de Commerce et

meuble militaire sus-visé ;

Qu'il

ne

saurait,

en

l'état actuel des choses, être question de
qu'il est au contraire indiqué de tirer

bâtir des immeubles mais

parti de ceux que la Colonie a pris en charge avec engagement de
pourvoir à leur entretien,
Arrête
Article 1er.
est et

—

La décision du 27

:

juillet 1914, sus-mentionnée,

demeure rapportée.

Art. 2. — Le bâtiment b, dépendant de l'ancienne caserne d'In¬
fanterie et comprenant un rez-de-chaussée surélevé d'un étage
avec vérandah sur la façade et couverture en tuiles, sera provisoi¬
rement affecté

au

logement des Services des Chambres d'Agricul¬

ture, de Commerce et de la Société d'Etudes Océaniennes, ainsi

qu'aux collections, archives et bibliothèque en dépendant.
Art. 3.

—

Le Secrétaire Général et les Chefs des Services des

Domaines et des Travaux

publics sont chargés de l'exécution du
présent arrêté, qui sera enregistré, communiqué et publié partout
ou

besoin

sera.

Papeete, le 24 octobre 1917.
G. JULIEN.
Par le Gouverneur

:

Le Secrétaire Général p. i.,
a. solàri.

Le

Chef du Service des Domaines,
E. Vermeersch.

Le

Chef du Service des Travaux

publics p. i.,
J. L. Marctllac.

Société des

Études

Océaniennes

�19

MOEAVA
LE

GRAND

"KAITO

PAUMOTU"

Moeava est, sans contredit, le marin, le guerrier, le héros
par
excellence des Tuamotu. Sa renommée est restée fort
grande
dans toutes les iles de l'archipel.
11 naquit, il y a environ une vingtaine

de générations, dans l'île
Takaroa, connue alors sous le nom de "Takapua". Il était fils
de Kanaparua et de Ruritau,
appelée aussi Punakeuariki. Son
père était originaire de Hao. Sa mère était de Takaroa même. Ils
eurent plusieurs enfants, entre autres:
Tagaroa-Tiraora et Moe¬
ava. C'est de ce dernier
qu'il va être particulièrement question

ci-après.
Tagaroa, l'aîné d'entre

eux, eut pour femme "Korare", dite
née à Hao, disent quelques-uns, àTakume, se¬
lon d'autres. Elle lui donna cinq enfants : quatre
garçons et une
fille, respectivement nommés: Tagihia-ariki, Parepare, Rogota-

Mautekaunuku,
ma,

Reipu

et Tutapuhoatua.

Devenus orphelins de bonne heure, Moeava adopta ces enfants

Société des

Études

Océaniennes

�20

et les aima à

l'égal d'un père. Mais c'était un homme trop épris
péripéties de la navigation aux îles loin¬
taines pour s'attacher de manière permanente au sol natal. Sur
son fameux bateau " Murihenua", il parcourut tous les archipels
environnants. Tour à tour, il visita les nombreuses îles éparses
sur cette immense plaine liquide qu'est le Pacifique. C'était, rap¬
porte la tradition, un navigateur hors ligne, un manœuvrier de
premier ordre, en un mot, un véritable loup de mer. On peut
dire de lui qu'il était aussi habile marin que brave guerrier. 11
vint à Hao, pays de son père, lier connaissance avec les nom¬
breux parents qu'il avait dans cette île. 11 demeura un certain
temps au milieu d'eux à Vainono, ancien village de Hao, situé
au fond de l'île. De Hao, Moeava poussa une pointe jusqu'à Napuka où il fit un long séjour. Là, il rencontra une femme nom¬
mée "Huarei". L'ayant épousée, il en eut bientôt un enfant au¬
quel fut donné le nom de "Kehauri". A quelque temps de là,
pris du désir de revoir ses enfants adoptifs, il remit son bateau
à l'eau, y embarqua sa femme et son enfant et mit le cap sur
Takaroa. De retour au pays, toutes sortes d'ennuis l'assaillirent.
Ses enfants adoptifs, se targuant du droit d'aînesse, ne purent
s'entendre longtemps avec le cousin nouvellement arrivé. Ils lui
montrèrent peu d'estime, vu qu'il était né dans l'île réputée la
des aventures et des

dernière des Tuamotu. Ils le tinrent donc à l'écart. Kehauri res¬
ces sentiments d'aversion ; il en était humilié et
jeune et moins fort qu'eux, il ne pouvait rien. De
jour en jour, la situation devenait plus tendue. Outré d'indi¬
gnation, il n'attendait qu'une occasion pour donner libre cours à

sentait vivement

offensé. Plus

sa

colère. Cette occasion fut

une

tête de tortue dont Kehauri

injustement frustré. Il s'ensuivit une violente querelle qui
dégénérer en meurtre fratricide, Kehauri ne pouvant ad¬
mettre, lui fils unique et légitime de Moeava, que son père don¬
nât à Tagihia-ariki la tête de tortue qui, en toute équité, lui reve¬
fut

faillit

nait.

Tout le monde sait que la tortue est un mets royal en Poly¬
nésie. La tête était de droit réservée au chef du "marae" où elle
avait été consacrée à la divinité avant sa mise au four. Or, Tagi¬

hia-ariki, né à Takaroa même, était non seulement roi mais"Tahua", c'est-à-dire grand prêtre et propriétaire à la fois du marae
"Ragifaoa" sis sur la terre Matiti-marumaru, au district de Tevavaro.

hauri

Il refusa

en

"marae"

donc d'abandonner cette tête de tortue à Ke¬

l'engageant, s'il en désirait une, à se rendre sur son
de Napuka, où il était le maître.

Société des

Études

Océaniennes

�21

Depuis lors

haine très vive sépara les deux cousins. Kepouvait oublier, et un jour, las de souffrir, il
insista pour retourner à Napuka, sa terre natale. Sa mèreHuarei
hauri surtout

une

ne

tenta vainement de le calmer et de lui faire entendre
que cette
tête de tortue revenait de droit à Tagihia-ariki, comme étant
l'ainé de la famille. Ces paroles, loin de désarmer Kehauri, eu¬
rent le.don de

l'exaspérer. Il répondit à sa mère: "Taku nanu
i Havaiki" : « Ma malédiction suivra mon frère jus¬
qu'à la nuit à Havaiki (enfer). »
Tagihia-ariki entendant ces propos s'empressa de les rappor¬
ter à Moeava. Celtii-ci, très peiné, essaya à son tour de récon¬
cilier ses enfants. Rien n'y fit. Cependant, à force d'instances
réitérées, Kehauri obtint enfin l'objet de ses plus vifs désirs:
la permission de partir. Moeava lui-même, toujours vaillant et
intrépide pour entreprendre des voyages lointains, se chargea de
le rapatrier. Huarei les accompagna, heureuse d'aller revoir son
fenua-fanau" et ses "fetii". Cependant Moeava, à force de guer¬
royer avec succès dans beaucoup d'îles qu'il soumettait à son
joug, rançonnait ou ravageait, finit par se créer de nombreux
ennemis. Avertis sans doute de son absence de Takaroa, ceuxci en profitèrent pour se liguer et exécuter à leur tour une des¬
cente dans l'île de l'ennemi commun; c'étaient, en majeure par¬
tie, les peuplades des îles de l'Ouest et du centre des Tuamotu,
Ragiroa, Kaukura, Kauehi, Apataki, Niau, Fakarava, Makemo,
Anaa, et de celles plus lointaines appelées "Marama".
Dix-neuf Tini-tagata au moins participèrent à cette invasion de
nei

e e

i te po

"

Takaroa.
Voici le

nom des principales peuplades qui prirent part à cette
expédition et dont la tradition garde encore le souvenir:
Te tini a Muta, te Uni o Tuhiragi, te Uni o Fakarere, te Uni
o
Kaua, te tini o Parakau, te tini o Mauriokeba, te tini o Tuaerokura, te tini o Tegagi, te tini o Taramoa, te tinio Pakou, te
tini o Marioka, te tini o Tuteriha, te tini o Goio, te tini o To~
korega, te tini Marivaha, te tini o Kauro, te tini o Tuakarabi,

te tini

o

Tous

Tautu.

tini-tagata venaient de Marama (no Marama anae ratou), terre située à l'Ouest. Marama, dans la plupart des dialectes
ces

polynésiens, signifie : lune, mois, savant. Mais on lie trouve en
aucune terre appelée jadis de ce nom. La carte du célè¬
bre tahitien Tupaia, qui est le premier et seul monument géogra¬
phique polynésien, n'en fait aucune mention. Ils ne descen¬
daient pourtant pas de la lune?
Océanie

Société des

Études

Océaniennes

�22

En tout cas, les

Tini-Tagata saccagèrent Takaroa de fond

en

comble et, pour assouvir leur haine contre Moeava, tuèrent trois
de ses enfants adoptifs. Reipu, le plus jeune des garçons, et sa

Tutapuhoatua réussirent, par un hasard extraordinaire, à
échapper aux bourreaux de leurs frères. Voici comment: Dès
l'apparition de la flotte ennemie dans les eaux de Takaroa, ils
s'enfuirent à l'intérieur de l'île en un point connu sous le nom
de Matiti-Marumaru, au coin du marae de
Ragifaoa. Cet endroit
avait plusieurs appellations, entre autres : Teporiu i te tara o
Ragifaoa, Temuriavai, ou encore, Marinoteragi. C'est là que
sœur

Moeava avait construit
Us montèrent

son

célèbre bateau

:

"Micrihenua".

"Kahaia "

(guettarda speciosa) entière¬
garni d'une sorte de plante grimpante à filaments rougeâtres, espèce de cuscute que les indigènes de nos îles appellent
"Kainoka", et s'y cachèrent soigneusement. Muta et les siens,
malgré leurs recherches, ne purent les découvrir. Reipu et sa
sœur dénommèrent ce Kahaia: Raumihi, c'est-à-dire
(Mihihaga
metua) l'arbre du chagrin ou de la compassion pour leur père:
sur un

ment

Moeava.

C'est dans cette triste circonstance

qu'ils composèrent le chant

suivant.
i° E

pupuni fakakitekite ko maha u u.
he pupuni to ki te pohoriu u !
e he pupuni ki te
pohoriu ko mafatu u.
He pupuni e rae ka pupuni e.
2° E pupuni fakakitekite ko maha u u.
e he pupuni to ki te
pohoriu u !
e he pupuni ki te pohoriu ko mahatu-u.
He pupuni to rau e i ai i.
3° Tagihia he ariki-ko mahatu-u.
e he
pupuni to ri te pohoriu ko maha tu u.
4° E Parepare he ariki-ko mahatu-u.
E he pupuni to ri te pohoriu, ko mahatu u !
3° Rogotama he ariki, ko maha tu u !
e he
pupuni to ri te pohoriu ko maha tu u.
E pupuni to rau e i ai i !
e

Ils

échappèrent ainsi au massacre de Muta dont furent victi¬
Tagihia-ariki, Parepare et Rogotama. Un seul tini, celui de
Tautu, ne prit aucune part à ce massacre. La fille de Tautu,
appelée Ragahua, qui se trouvait à bord avec son père, descendait
mes

Société des

Études

Océaniennes

�23

fréquemment à terre. Elle assista au meurtre de Muta et de son
tini. En passant devant les cadavres étendus la face
contre terre
les uns près des autres, elle
s'aperçut qu'ils n'étaient que trois.
Il en manque donc un, se dit-elle, et examinant
les dessins, les
marques particulières de leur tatouage,
était l'absent.

elle devina aussitôt quel

Le tatouage, en effet, n'était
pas seulement un décorum pour
les anciens Polynésiens, mais bien et avant tout un
signe distinctif et honorifique accordé à
qui le méritait par ses talents,
son origine ou ses
exploits. Or Ragahua, en voyant sur le pre¬
mier la marque royale du "Moko a hia",
compritque ce ne pou¬
vait être que Tagihia-ariki. Sur le deuxième elle

aperçut le "Pareke", distinction decernée au " Toa" : « Ah ! se dit-elle c'est Parepare».Quant au troisième il portait le "Tavaro", signe de Rogotama. « Où est donc,
sedemanda-t-elle, le "Putaka ïa"? », sorte
de dessin de Tiki,
propre à Reipu II n'était pas là. Ragahua en
déduisit ainsi que Reipu, qu'on n'avait pu trouver, devait être
resté caché quelque part et demeurait sain et sauf.
Les victimes furent rôties dans un
grand four indigène dont
le feu brûla plusieurs jours. On
apporta alors a Tautu sa portion
de chair humaine mais il ne la
mangea pas, il l'attacha à l'arrière
.

de

son bateau sans
y toucher.
Après plusieurs jours de mortelle anxiété, tenaillés par la faim,
Reipu et sa sœur descendirent de leur cachette aérienne. Ils re¬
tournèrent avec précautions au bord du lagon pour
guetter de
loin si Muta était encore là.
N'apercevant personne ils conclurent
qu'il était parti avec les siens. Effectivement, Muta avait déjà re¬
pris la mer suivi de tous les Tini-tagata qui s'étaient joints à lui
pour cette expédition ; seul Tautu était resté avec quelques hom¬
mes. Par
prudence Reipu et sa sœur, après avoir apaisé leur faim,
remontèrent sur leur Raumihi. Reipu saisitalors deux mouettes,
outaketake, que les indigènes appellent aujourd'hui "Kirarahu".
Après leur avoir confié son message, il les lança sur Napuka
afin de faire connaître à Moeava que des événements fort
graves
s'étaient passés à Takaroa et qu'il avait à revenir au plus vite.
Voici le "Pehe" que Reipu chanta et déclama en expédiant ces
messagers extraordinaires, emportés jadis probablement par
Huarei de Napuka.

i°

Taketake taku manu tuku mai e te i po rohoeru e e !
Taketake pirikura o hoe turaga tehipo (bis)

Taketake pirikura, taketake taku manu.

Société des

Études

Océaniennes

�24

2° Taketake taku manu,

tuku mai e te i po rohoeru e e !
pirikura o hoe turaga te hipo.
Taketake pirikura, fanau a vahine Huarei !
E vahine meitaki te i te po rohoeru e e !
Taketake

E'aha viranoa taketake pirikura ohoe
Turaga tehipo taketake pirikura.
4° Fanau a tama Tagihia he tagata meitaki.
Te hi po rohoeru e e !
E aha higa noa taketake pirikura ohoe
Turaga tehipo taketake pirikura !
3° Fanau a tama Parepare he tagata meitaki.
Te hi porohoeru e e.
E aha Toa noa, taketake pirikura ohoe
Turaga tehipo, taketake pirikura.
6° Fanau a tama Rogotama he tagata meitaki.
Te i po rohoeru e e !
E aha karo noa, taketake ohoe.
Turaga tehipo taketake pirikura
3°

Fanau

a

tama.

7° Fanau a tama Reipu he tagata
Te i po rohoeru e e !

meitaki

E aha horo noa, taketake pirikura ohoe
Turaga tehipo, taketake, pirikura,
Fanau

a

tama.

8° Fanau tama Moeava he

tagata maitaki.

Te i po rohoeru e e
E aha paha noa, taketake

pirikura ohoe
Turuga tehipo, taketake pirikura
O

aue

i ai i

ces entrefaites, Ragahua descendit à terre, à la demande
Tautu, pour saisir un bel oiseau blanc (une autre mouette
sans doute) qui venait de se poser tranquillement sur la branche
d'un guettarda. C'est en essayant de saisir cet oiseau, qu'elle
découvrit un jeune homme caché dans le feuillage touffu de
kainoka. Elle l'interpella en ces termes : «Qui es-tu ? que fais-tu

Sur

de

là-haut?
être que

» Sans attendre la réponse, elle devina que ce ne pouvait
Reipu, fils adoptif de Moeava, qui avait réussi à s'enfuir

et à se cacher.

Elle

usa

de tous les moyens pour

dissiper

sa

frayeur et le faire approcher. Ce ne fut qu'après de longues
instances et des promesses

Société des

réitérées

Études

que

Reipu finit par des-

Océaniennes

�25

cendre et

se lia d'amitié avec
Ragahua. Ils vécurent ensemble et
Ragahua devint grosse. Reipu, pris alors de compassion
pour la vie de Ragahua et celle de son père, les pria de s'éloigner
afin d'échapper à la vengeance de
Moeava, et de se retirer à Motutapu (aujourd'hui Tekokota) petite île déserte distante de quel¬
ques milles d'Hikueru. Il demanda en outre à Ragahua que si
l'enfant qu'elle portait dans son sein était un
garçon, de lui

bientôt

donner à

sa

naissance le

nom

de Tamakura-Taketake. Tautu

et ses hommes furent assez
sages pour

écouter les bons conseils
Reipu, et s'éloignèrent. Ce fut leur salut. Moeava, prévenu
par les deux taketake qu'il se passait des choses anormales, ne
tarda pas à arriver. Dans sa colère il aurait bien
pu ne pas les
épargner.
A la réception du
message que les deux mouettes lui appor¬
taient, Moeava reprit vite la haute mer pour regagner Takaroa et
s'assurer par kii-même de ce qui s'était passé. En
passant à Makemo, au village de Punaruku, il eut connaissance du meurtre de
ses enfants. Voici comment:
quelques-uns des tini qui avaient
pris part à l'expédition de Takaroa se trouvaient là. Les jeunes
gens se baignaient avec les nouveaux arrivés de Napuka en de¬
hors du récif. Comme il arrive souvent,
après s'être bien amusés
ils se disputèrent. Entre autres
paroles amères et blessantes
échangées, les voyageurs de Napuka s'entendirent adresser cel¬
de

les-ci : "Kakati Mahina-hina mai koutou kia matou kakore i
raga
hia te taua o to koutou Ariki o Tagihiariki
i patua, i hamo hia e
i kai hia e matou": «
Mordez-nous,
gens

qui

avons

l'arène est

tué, mis

au

à combler

encore

de Mahina-hina,

nous

four et mangé votre roi Tagihiariki dont
».

Ces paroles, plusieurs fois répétées sur un ton de mélopée,
attirèrent l'attention des jeunes gens formant l'équipage de
Moeava. Ils les rapportèrent textuellement à Kehauri. Celui-ci
entra aussitôt chez

lui, se coucha sur le sol et fondit en larmes.
mère, le croyant malade, lui demanda ce dont il souf¬
frait. Le jeune homme déclara qu'il n'était nullement malade
mais que seul le
chagrin qu'il éprouvait de la mort de Tagihia¬
riki le faisait ainsi
pleurer. Ce fut Huarei elle-même qui se char¬
gea d'annoncer la triste nouvelle à son mari. Grande fut la co¬
Huarei

lère de
enfants
terre

sa

dernier

apprenant le massacre de ses neveux et
adoptifs. Moeava fondit en larmes lui aussi, se roula par
et, pour exprimer sa douleur, composa et chanta le " pehe "

suivant

ce

en

:

Société des

Études Océaniennes

�26

—

i°

Tupu te taua

Pehe de Moeava.

—

e ! tupu te taua e !

He tura ha ki

torohoraga te taua u oa turaki atu e ra
Tupu te taua e ! Tupu te taua e !
Tupu te taua e ! tupu te taua e ! He turahaki torohoraga

2°

Te taua

ki atu

tura ha

u-oa

e ra u e

ei ai....

Na Tagihia te taua e! He turahaki torohoroga

3°

Te taua

tura ha ki atu e ra !

u oa

Na

Tagihia te taua e !
Na Parepare te taua e! He turaki torohoraga

4°

Te taua

turaki atu

u oa

e ra

Na

Parepare te taua e !
Na Rogotama te taua e ! He turahaki torohoraga

3°

Te taua u oa turaki atu e
Na Rogotama te taua e !
6°

Na

Reipu te taua

Te taua

e ! He
turaki atu

u oa

ra

!

turahaki torohoraga
e ra

Na

Reipu te taua e !
Na Kehauri te taua e ! He turahaki torohoraga

7°

Te taua

u

oa

turâki

Na Kehauri te taua

e ra

e

!

!

Na Tukairoa te taua e! He turahaki

8°

Te taua

9°

u oa

turaki atu

e ra

torohoraga

!

Na Tukairoa te taua

e

Na Moeava te taua

! He turahaki torohoraga
ra... u... e... i... ai... i.

Te taua

u oa

e

!

turaki atu

Tel est le

plus réputé de tous les chants de Moeava.
première crise de désespoir passée, Moeava alla lui-même
surprendre les jeunes gens à l'endroit où ils prenaient leur bain.
De son poste d'écoute, il entendit la phrase précitée. Impossible
de douter. Il ne leur dit rien, mais, rouge de colère, le cœur
bouillonnant, il revint silencieux à la maison, tressa une solide
corde, coupa un morceau de mikimiki, l'effila et l'attacha au
La

bout de

sa corde. Le lendemain, au moment
propice, pendant
les mêmes jeunes gens prenaient encore leurs joyeux ébats
dans la mer, il s'approcha d'eux et les enfila les uns après les
autres sur sa corde, absolument comme des poissons, en pi¬
quant son Mikimiki bien pointu sous l'aisselle et le faisant sor-

que

Société des

Études

Océaniennes

�27

tir près de l'oreille. Il les prit tous de la
sorte, insensible à leurs
cris de douleur, en entassa une
partie sur son bateau, amarra
les autres à la poupe et partit
pour Takaroa avec ce chargement
étrange. Au large, avant d'avoir aperçu l'île, il vit comme des
âmes qui survolaient les eaux. 11
comprit aussitôt que ce ne

pouvait être que les mânes de ses enfants assassinés. Mais une
vieille sorcière (Taura) qu'il avait à son
bord, lui assura qu'il
restait encore un garçon en vie et
qu'il ne tarderait pas à l'aper¬
cevoir sur la plage. Effectivement, à

peine l'ancre du "Muribenua"
jetée près du récif, au large de Matiti-Marumaru, que
Reipu se jeta à la nage pour venir à bord, se précipita sans mot
dire dans les bras de son père et se
mit à sangloter. Moeava, ex¬
trêmement bouleversé, fit retentir toute la contrée de ses
pleurs

était-elle

et de ses cris de douleur tout

en

serrant dans ses bras

son

cher

Reipu, Le vieillard était inconsolable. Enfin, il descendit à terre,
parcourut les endroits jadis fréquentés par ses enfants. Il alla
même jusqu'au four encore fumant où
Tagihia et ses frères
avaient été cuits. Il le contourna, les
yeux baignés de larmes, en
répétant :
i°

2°

Takaviri hia pakura tinaki kamoreiatoro !
Takavere atioo auateo rire pu kamoreianoa
Takaviri hia pakura !

e ra

Takaviri hia pakura tinaki kamo reiatoro
Takavereatoo auateo rire ipu kamoreianoa
Tuitui Takapua a raue i ai i

A son tour il jeta au feu tous les
jeunes gens de Muta, Tuaerokura, Tuhiragi et de Kaua qu'il avait pris à Makemo comme
butin de guerre, et, n'arrivant
pas, malgré ses efforts à éteindre
le feu, il prit un
moyen extrême, en chantant:
Ka tinai, ka tinai taku ahi e te ruerue
Te koro atu
Ka

au e

te ruerue,

tinai, ka tinai taku ahi

ka tinai, ka tinai.. i !

e te ruerue

Te koro atu au e te ruerue, ka tinai, ka tinai... i rau
ei... ei... i...
Ka

tinai, ka tinai Tagihia ete

Te koro atu
Ka

te ruerue,

ruerue Marohau
ka tinai, ka tinai !

tinai, ka tinai Parepare te

Te koro atu
Ka

au e

au e

te ruerue,

ruerue Paretoa
ka tinai, ka tinai... i !

tinai, ka tinai Rogotama e te ruerue Tagitama
au e te ruerue, ka tinai, ka tinai !

Te koro atu

Société des

Études Océaniennes

e.

..

�28

Ka tinai, ka tinai Reipu hue te ruerue Hoakore
Te koro atu

ka tinai, ka tinai
i!
tinai, ka tinai Tutapu te ruerue Nohoumatemakave
Te koro atu au e te ruerue, ka tinai, ka tinai rau ei.. ai.. i !
au e

te ruerue,

Ka

Il

se

jeta ensuite lui-même

tant sans cesse "Ka

sur le foyer, se lamentant et répé¬
tinai, Ka tinai". La légende rapporte qu'il

réussit ainsi à l'éteindre.
Moeava donna

longuement libre cours à sa douleur, mais le
reprit le dessus. Il fit ses préparatifs
Il rechercha de tous côtés les assas¬
sins de ses enfants. Il fit un tel carnage de ses ennemis, que
toutes leurs îles se soumirent à sa domination puissante et re¬
doutée. Moeava vécut tranquillement le reste de ses jours à Takaroa, sinon aimé du moins respecté de tous.
sentiment de la vengeance
de départ pour la guerre.

P. Hervé AUDRAN.

FRAGMENTS D'HISTOIRE CONTEMPORAINE
LA

FIN

D'UN

CORSAIRE

Le corsaire "Seeadler", schooner en acier de 1.700 tonnes,
après avoir été, au début de la guerre, le "Pass of Balmaha",
de nationalité américaine, ayant quitté le Weser le 21 décembre
1916, passait la 3e ligne anglaise de blocus le 25 décembre 1916,
arraisonné par le "Highland Scott" comme étant le voilier nor¬
végien à trois mâts Irma", allant de Christania à Sydney avec
un chargement de bois.

Ce trois-mâts était muni d'un moteur Diesel de

il

chevaux ;
possédait deux canons de 105 mm., des mitrailleuses et un im¬
2.000

portant stock de munitions ; le tout habilement dissimulé

sous

chargement de bois bientôt entièrement jeté à la mer. Au
début de l'année 1917, le "Seeadler" fit de nombreuses victimes
dans l'Atlantique ; 14 navires alliés furent coulés par lui.
En avril, le corsaire mit tous ses prisonniers à bord du der¬
nier bateau capturé dans l'Atlantique et les abandonna dans le
voisinage de Buenos-Ayres, leur permettant ainsi de rejoindre
un

ce

port.
Le "Seeadler"

se

proposait de poursuivre

Société des

ses

Études. Océaniennes

exploits dans

�29

les archipels du
Pacifique, où de nombreuses goélettes navi¬
guaient sans songer à la présence des pirates.
Après avoir doublé le cap Horn, le corsaire arrivait, au
début
de juin, dans les
régions fréquentées du Pacifique. Le 15 juin, il
coulait la goélette américaine "A. B.
Johnston", le 18 juin, il
coulait une seconde
goélette américaine, la "Slade", et le 8 juil¬
let une troisième, "Manila".
Depuis plus de huit mois le "Seeadler" avait pris la mer et les
officiers ainsi que
l'équipage aspiraient ardemment à quelques
jours de repos sur la terre ferme ; le bateau avait
également
besoin de quelques réparations.
Le capitaine,
après avoir cherché un îlot isolé et inhabité du
Pacifique, choisit l'atoll français de Mopelia, à 265 milles à

l'ouest de Tahiti.
Le 31 juillet
1917, il jetait l'ancre à droite de la passe de
Mopelia, à quelques mètres seulement des récifs.

Le Ier août, le
capitaine du corsaire prenait possession de
l'îlot et arborait le pavillon allemand sur l'ultime
colonie, disaitil lui-même,
qui restât au Kaiser.
Le corsaire traîtait ses
prisonniers avec une dédaigneuse bien¬
veillance : le deux août il avait
organisé un pique-nique pour
distraire l'équipage et ses prisonniers, ne
laissant à bord qu'un
personnef réduit. Les embarcations n'avaient
pas encore touché

terre qu'un coup de canon était
tiré du "Seeadler". Une lame
vênait de le jeter sur les récifs où il
s'échouait, faisant, des Alle¬

mands, des prisonniers dans leur propre conquête.
L'îlot de Mopelia n'était pas
complètement désert : 3 Tahitiens
y récoltaient du coprah et y élevaient porcs et volailles
pour la
maison Grand, Miller et O, de
Papeete. Cette maison, arrivée à
l'expiration de son contrat d'exploitation, devait envoyer pren¬
dre ses travailleurs à une date
prochaine, aussi les corsaires
n'étaient-ils pas sans inquiétude. Aussitôt échoués ils débar¬
quèrent planches et toiles pour construire des baraquements,
des vivres, des
mitrailleuse-s, des munitions et des appareils de
T. S. F. afin d'être

deux

abandonnés
fut

en

communication

avec

l'extérieur.

Les

canons de

105, trop lourds pour être débarqués, furent
mais détériorés. Quelques jours après, le "Seeadler"

incendié-; préalablement,

les mâts avaient été dynamités et

le moteur Diesel mis hors
d'usage par la suppression de pièces
essentielles qui furent immergées au large de Mopelia.
Grâce à leur poste de T. S. F., les Allemands recueillaient tous

Société des

Études Océaniennes

�30

les radios, mais un assez grand nombre étant chiffrés et intra¬
duisibles, les corsaires ne se sentaient pas en sécurité.
ils décidaient immédiatement d'aller chercher du
tout au moins

secours ou

l'hospitalité chez des neutres bienveillants.
Le 24 août le capitaine du corsaire s'embarquait avec 5 hom¬
mes sur une chaloupe à moteur,
prenant la direction des lies
Cook où il abordait 7 jours après et réussit à tromper la bonne
foi des autorités locales. 11 fut pris néanmoins, quelques jours
après, aux Iles Fidji.
Les autres pirates n'avaient qu'une pensée : Fuir; mais il leur
manquait une embarcation suffisante pour tout l'équipage com¬
posé de 58 hommes.
Le 5 septembre au matin, la goélette la "Lutèce", venant de
Papeete, se présentait devant la passe de Mopelia venant cher¬
cher les trois indigènes de la maison Grand, Miller &amp; Cie et la ré¬
colte de coprah. La "Lutèce", voyant sur le récif un bateau échoué
et incendié, s'empressait pour secourir les
naufragés. De leur cô¬
té, les Allemands apercevant la "Lutèce", avaient immédiate¬
ment décidé de s'en emparer pour fuir et ils
avançaient à sa ren¬
contre avec une chaloupe armée d'une mitrailleuse.
La "Lutèce" avait à peine franchi la passe de
Mopelia qu'elle
se trouvait face à face avec l'embarcation des
pirates qui, au mê¬
me moment, arboraient le
pavillon allemand et démasquaient
leur mitrailleuse en donnant à la " Lutèce" l'ordre de
stopper et
d'amener le pavillon français.
La"Lutèce" étant sans arme et dépourvue de
moteur, toute
résistance était impossible. Cependant l'ordre d'amener les cou¬
leurs françaises n'étant pas immédiatement exécuté les corsaires
eux-mêmes procédèrent à la substitution du pavillon.
L'officier allemand déclara la "Lutèce" et sa cargaison
prises de
guerre, permettant cependant aux propriétaires et à l'équipage
d'emporter à terre leurs objets personnels et, le même jour, ils
fuyaient tous sur la "Lutèce", abandonnant leurs prisonniers à
peu près sans ressources.
Selon leur coutume, avant de quitter Mopelia, les
pirates eu¬
rent soin de détruire tout ce
qu'ils abandonnaient: appareils de
T. S. F., meubles et ustensiles divers, sans
compter les nom¬
breux arbres (environ cinq cents)
qu'ils avaient abattus pour en
récolter plus commodément les fruits.
Sitôt après la fuite des pirates, les prisonniers abandonnés s'é¬
taient empressés de hisser au mât du
pavillon allemand les

Société des

Études

Océaniennes

�31

couleurs

françaises, après quoi les nouveaux Robinsons s'or¬
ganisèrent. Le capitaine Southard, du "Manila", fut reconnu
comme chef avec M.
Faïn, un des propriétaires de la" Lutèce",
en qualité de conseiller. Le
camp fut réédifié, les dégâts répa¬
rés, la tâche d-e chacun déterminée et la vie journalière reprit son
cours dans l'attente angoissée
des événements. Les vivres lais¬
sés par les pirates furent inventoriés et
rationnés, la base princi¬
pale de l'alimentation devant être fournie par les pêcheurs et
les chasseurs de tortues.
La

question à la fois la plus pressante et la plus difficile à ré¬

soudre était d'aller chercher du secours: Les Allemands avaient
annoncé à leurs prisonniers qu'ils reviendraient les
prendre pour
les emmener à Hambourg
d'autre

et,

toutes les embarcations. Que faire?
dre?

part, ils avaient détérioré
Essayer de s'enfuir ou atten¬

Cependant, trois jours après le départ des pirates, le 8 sep¬
tembre, M. Pedro Miller, l'un des propriétaires de la "Lutèce",
s'embarquait sur une vieille embarcation peu résistante, avec le
capitaine Southard du "Manila", le capitaine Porutu de la "Lu¬
tèce" le second William du "Manila" et
3 matelots de la "Lu¬
tèce" dans l'espoir d'atteindre l'île de
Maupiti à 85 milles dans
l'Est. Après huit jours de lutte contre des vents contraires et une
mer déchaînée, vaincus
par les éléments, ils retournaient, dans
un
suprême effort, au point de départ, exténués ou près de dé¬
,

faillir.

Malgré l'échec de
son
avec

cette première expédition, deux jours après
retour, le iq septembre, le capitaine Smith, du "Slade",
deux seconds et un matelot, prenaient la direction de l'Ouest

dans

mauvaise baleinière hâtivement réparée et dénommée
"Deliverer of Mopelia".
Cette seconde expédition devait être plus heureuse. En 10 jours
ces
courageux marins franchirent les 1.080 milles les séparant
de Tutuila, ce qui permit aux autorités
américaines des Samoa
de signaler à Tahiti
une

par eux

:

par

T. S. F. la situation des prisonniers aban¬

donnés par les Allemands.
Le radio reçu à Papeete avec
quatre jours de retard à cause
des conditions atmosphériques, signalait l'état de détresse dans

lequel

se trouvaient les victimes des
avait à leur porter secours.

Bien

qu'ayant

d'Apia, l'offre

reçu ce

pirates et l'urgence qu'il

y

même jour, des autorités anglaises

de secourir, avec le navire de la station, les aban-

Société des

Études

Océaniennes

�32

donnés de
de

Mopelia, le Gouverneur des Etablissements français
ne voulant pas se décharger sur qui que ce fût du

l'Océanie,

soin de secourir de malheureux alliés abandonnés

dépendant de
sa

sur une

terre

autorité, remercia le Gouverneur anglais de
courtoise proposition et prit immédiatement les mesures
son

nécessaires.
11 réunissait

d'urgence les armateurs de Papeete, les mit au
situation, et M. Barberel, représentant de la Mai¬
son A. B. Donald Ltd, mit immédiatement à la
disposition de
l'Administration la seule goélette qui pût remplir une mission
aussi urgente dans des délais très courts. C'est donc la " Tiare Taporo", munie d'un moteur à gazoline de 40 chevaux, comman.
dée par le capitaine Winchester, qui
depuis 40 ans navigue dans
le Pacifique, à qui échut l'honneur
d'opérer le sauvetage.
Le jeudi 4 octobre, à 12 heures, la " Tiare
Taporo" quittait le
port de Papeete. L'expédition était placée sous la direction de
l'Administrateur des Colonies Chazal à qui avait été
adjoint, en
l'absence de médecin, le Pharmacien
aide-major de ire classe
des Troupes coloniales Lespinasse, Docteur en
pharmacie, pour
courant de là

donner éventuellement des soins aux malades et blessés.
La traversée, favorisée par le vent d'Est, se
passa sans accident.
Le samedi six octobre, à sept heures, la
vigie signalait

Mopelia à
Quelques minutes après on apercevait une colonne de
fumée qui s'élevait dans le ciel au nord de l'îlot.
Les naufragés avaient organisé un service de surveillance et
dès la première heure ils avaient aperçu la
goélette.
A 9 h. 50, la "Tiare Taporo " contournait le récif par
le sud
et distinguait bientôt nettement 1 e"Seeadler" échoué
près de
la passe, à l'Ouest de l'atoll. Au même moment de nouveaux
feux étaient allumés par les naufragés afin qu'aucun des
signaux
d'appel qu'ils faisaient depuis quelques jours ne passât inaperçu.
Quelques minutes après deux embarcations à voiles étaient
signalées dans la direction N-W, s'avançant à la rencontre de la
"Tiare Taporo".
Le capitaine Winchester faisait immédiatement mettre toutes
l'Ouest.

les voiles, ordonnait au mécanicien de donner le maximum de
vitesse, Quoique non armé il se préparait ainsi à aborder les
embarcations et à les couler, pour le cas où elles auraient été
montées par les Allemands revenus dans l'île.
Fort heureusement ces précautions étaient inutiles. Dix mi¬
nutes

après, M. Miller était

cation où il

se

trouvait

reconnu

avec un

Société des

Études

dans la première embar¬

Américain et trois

Océaniennes

indigènes.

�33

La seconde embarcation était montée
par deux

Américains;
équipes de pêcheurs parties dès le matin
la "Tiare Taporo" ne fût signalée à l'horizon. Dès

c'étaient les
avant que

deux

qu'elles avaient aperçu la goélette elles étaient parties à

sa ren¬

contre, toutes voiles déployées, tant les abandonnés de
Mopelia craignaient de laisser
passer une occasion d'être secourus.
A io heures dix les deux embarcations accostaient la
"Tiare
Taporo" et les naufragés; montés à bord, tombaient, pleurant
de joie, dans les bras de leurs sauveurs.
A io heures trente la "Tiare
Taporo" mettait à la cape
la passe de Mopelia, tout
près du "Seeadler".

devant

Après un déjeûner pris à la hâte les sauveteurs s'embarquaient
chaloupe du bord, traversaient la passe et le lagon et à
onze heures arrivaient devant l'ancien
camp allemand de Mo¬
pelia.
11 est difficile de dépeindre
la joie des 47 malheureux prison¬
niers abandonnés par les Allemands et vivant sur cet
atoll, les
Américains depuis le 2 août, lesTahitiens depuis le 5
septem¬
dans la

bre: L'arrivée de la mission de

secours

fut saluée de hurrahs fré¬

nétiques»
Les naufragés se trouvant tous réunis, l'Administrateur
Chazal leur annonçait que le retour, conformément aux ordres
précis du Gouverneur, devait s'effectuer le jour même, afin
d'éviter une surprise possible des pirates. La recommandation
de faire vite était, à la vérité, inutile. Tout le monde avait hâte
de fuir cette terre d'angoisses et de souffrances. Il
n'y avait ce¬
pendant pas de malades. Quelques hommes avaient aux mem¬
bres inférieurs des plaies plus ou moins profondes qui furent

soignées

avec les pansements apportés de Papeete.
L'infirmerie du camp allemand, en dépit d'une prétentieuse
dénomination de feldla{arett, « Hôpital de campagne », peinte
en

grosses lettres au-dessous d'une grande croix-rouge, était
totalement dépourvue des médicaments et objets de panse¬
ments de

première nécessité.
heures, le groupe des rescapés fut photographié au
pied du pavillon français et, dès quatre heures, le départ com¬
mençait, chaque naufragé emportant ses objets personnels et
quelques souvenirs peu encombrants.
L'Administrateur Chazal, accompagné du Pharmacien aidemajor Lespinasse et de M. Pedro Miller, se faisait conduire à
bord du "Seeadler" pour constater l'état du bateau et prendre
quelques photographies d'une épave fortement malmenée par
A trois

Société des

Études

Océaniennes

�34

l'accident

primitif qui causa son échouement, puis par l'incen¬
systématique de destruction des Allemands.
A 20 heures, la dernière embarcation
ayant rejoint la "Tiare
Taporo", l'ordre de départ était donné.
Le vent étant contraire, le retour fut
plus long que l'aller. Le
lundi matin, à 5 heures, la "Tiare Taporo" arrivait en vue
de
Bora-Bora, et à six heures reconnue par la goélette "Vahiné
Raiatea", patron Ellacott, qui avait assumé un rôle de surveil¬
lance et devait faire connaître
d'urgence à Papeete le sort de
l'expédition, pour le cas où il eût été défavorable.
Les deux goélettes rentraient ensuite en rade de
Bora-Bora;
la "Tiare Taporo" stoppait à environ 500 mètres du
warf.
die et l'œuvre

A 8 heures la "Vahiné Raiatea" amenait à bord de
WTïare
et la population de Bora-Bora chargés de vi¬
vres frais:
oranges, bananes, ananas, noix de

Taporo" les Chefs

coco,

etc., offerts

rescapés à titre purement gracieux,
A 9h. 10 la "Tiare Taporo"
quittait Bora-Bora et, deux jours
après, elle arrivait, sans autre incident, en rade de Papeete, le
mercredi 10 octobre, à 8heuresdu matin. Toute la
population s'é¬
tait donnée rendez-vous sur les
quais, attendant avec une impa¬
tiente curiosité le retour des
rescapés.
Au premier rang, pour les accueillir et les
féliciter, se trou¬
vaient, entourant le Gouverneur, MM. le Consul des Etats-Unis,
le Consul d'Angleterre, le Secrétaire Général et les
Chefs de
Service, les représentants de la Municipalité, etc. Les rescapés,
au nombre
desquels on remarquait la courageuse compagne de
M. Andrew Back Petersen,
après avoir exprimé au Chef de la
Colonie leur reconnaissance pour la
promptitude des secours en¬
voyés à Mopelia, les soins et attentions dont ils avaient été l'ob¬
jet de la part de l'Administrateur Chazal, du pharmacien Lespinasse et du commandant
Winchester-, poussèrent trois hurras
vigoureux en l'honneur de la République française.
aux

IDOCTTIMIIEICTT

L'expédition de secours dont la relation officielle est reproduite
a permis de
découvrir, entre autres documents intéres¬

ci-dessus

sants, la lettre d'un des officiers du "Seeadler" à

sa

femme, écrite

quelques jours avant le naufrage du corsaire et qui était, sans
doute, préparée en vue de son
expédition en Allemagne par une
occasion que les pirates avaient lieu de
supposer prochaine. Cette
lettre, dans la sincérité angoissée dont elle est l'expression, nous

Société des

Études

Océaniennes

�35

permet de soulever
la véritable

une partie du voile sous lequel se dissimule
psychologie de nos ennemis, psychologie toute faite

d'anxiété, de brutalité et de manque absolu de scrupule chez les
dirigeants, de passive résignation et de révolte contenue chez
le peuple, les soldats et officiers non
titrés, pour lesquels la
guerre est sans espoir de profits.
L'élégante traduction ci-après est due à M. Ahnne, Directeur
de l'Ecole française
indigène de Papeete et Membre résident de
la Société d'Etudes Océaniennes.
Grand

Océan, le 29-7-17.

Midi. Point du navire 13°55'3

—

153°18'0.

Ma chère bonne Adèle.

Depuis 8 bons mois, c'est la première fois que je prends de
plume et une feuille de papier pour t'écrire quel¬
ques lignes, à toi ma chère jeune femme, bien que je sois plongé
dans la plus grande incertitude de ee monde.
Je puis à peine croire que cette lettre parviendra dans tes mains,
mais l'homme n'abandonne pas la plus petite
et dernière espé¬
rance. Je ne veux et ne
puis, mon cœur, t'écrire que la millième
partie peut-être de tout ce que tu pourrais certainement attendre.
Malheureusement, c'est moi-même qui dois t'informer de ma
propre main et le cœur brisé que nous ne nous reverrons plus
jamais, si, quand tu recevras ces lignes, bien aimée, je ne suis
déjà près de toi.
Quoiqu'il y ait bien peu de probabilité, j'espère cependant que
nouveau une

cette seconde alternative se

réalisera, mais si cela ne devait pas,
chère bonne Adèle, fais ce que tu m'as promis :
reste vraiment brave aussi
longtemps que tu jouiras.encore de
cette belle vie. Ne m'oublie
pas de suite, je te prie, ni tes pro¬
messes; il en est trois en particulier que je voudrais encore une
fois placer devant tes yeux pendant que je suis vivant. Ma chère
bonne Adèle, reste rigoureusement et moralement honnête
aussi lontemps que tu vivras. Si ma dernière permission ne de¬
vait vraiment pas rester sans suites, comme tu semblés me le
faire remarquer dans ta dernière lettre que j'ai reçue au dernier

être, alors,

ma

sur le Wéser et à laquelle je n'ai pu répondre, alors,
bien chère Adèle, n'oublie pas ce que tu m'as promis par¬
ticulièrement à ce sujet. O ma chère Adèle, tout s'effondre en
moi quand je
pense seulement à la possibilité de l'existence de
cette pauvre créature
pour laquelle je ne pourrai peut-être jamais
rien faire, dont je ne connaîtrai sans doute jamais l'existence.
Oh ! si seulement ce supplice prenait fin !
Et maintenant cher cœur, encore une chose, n'oublie pas
non

moment
ma

Société des

Études

Océaniennes

�36

plus

si, lorsque tu m'auras perdu et oublié, tu dois unir
jeune vie à un autre homme, tu n'iras pas de nou¬
veau à celui que tu as délaissé
par amour pour moi, car dans
ma tombe et même dans les
profondeurs de l'Océan, je n'aime¬
rais pas pour un autre n'avoir passé dans ta vie que comme un
court entr'acte (?)
Et maintenant, chérie, je veux essayer de causer encore un
peu avec toi, bien que ce soit peut-être inutile. C'est d'une ma¬
nière bien inattendue que j'ai été si soudainement et si du¬
rement séparé de toi. Le soir, à minuit, quand je revins de la
maison du parc, on me dit au poste que nous irions à bord le
lendemain; j'appris confidentiellement que le navire aurait été
remis en état à Inklenborg, sur la Genste(?) le grand chantier de
carénage dont tu peux peut-être te rappeler, sur le petit fleuve à
Bremerhafen. C'est pourquoi je t'envoyai le premier télégramme
puisque nous devions passer par Brème. Oui, ma chérie, cela
devait devenir plus terrible, dans la matinée; vers io'heures on
nous dit que nous devions aller
par Hude (?) à Blexen et que
nous connaîtrions alors notre sort ; nous ne
pûmes y arriver
que le soir, dans l'obscurité, un remorqueur attendait au quai
pour nous mener à notre destination. Chère petite femme, tu
peux m'en croire, toutes les horreurs qui m'apparurent en pers¬
pective à ce moment là, se sont jusqu'à présent réalisées. Nous,
c'est à dire le personnel de la machine, avons été enlevés (déro¬
bés) à nos familles, dans le vrai sens du mot.
Si on nous avait dit la vérité, aucun de nous ne serait parti,
car ils n'auraient pu nous
obliger à accepter volontairement ce
service de guerre (?). Le reste de l'équipage était composé de vo¬
lontaires, mais, pour la machine, ils avaient besoin d'un person¬
nel plus âgé et plus expérimenté, c'est pourquoi ils ont procédé
de cette manière. Ils auraient pu aussi trouver des volontaires à
notre place, mais des jeunes gens, sans
expérience, que seul le
goût des aventures aurait entraînés. 11 fallait aussi procéder avec
rapidité afin que nous ne puissions rien savoir. C'est une véritatable honte ; tous ces jeunes gens sont, comme l'on dit, de vrais
Schnotter (?), naturellement des volontaires, et c'est pourquoi ils
prétendent avoir eu presque tous 3 à 4 semaines de permission;
et maintenant ils parlent de prédilection de tous les
plaisirs qu'ils
ont eus; naturellement il n'est question que
de femmes et sur¬
tout du plaisir que l'on prend avec les femmes mariées. Oh ! chère
Adèle, ces femmes dégradées qui se livrent ainsi au premier venu
pendant que leurs maris se débattent avec la mort, elles mérite¬
raient pour l'éternité les tourments les plus terribles et
je les leur
que

ton sort et ta

souhaite à toutes.
A

Blexen, dans la nuit et le brouillard on nous a glissés à bord.
pleuvait à verse, c'est ainsi que nous sommes

11 faisait froid, il

Société des

Études

Océaniennes

�37

sortis du Weser

avec un petit
remorqueur jusqu'à l'endroit où
navire, déjà sorti du carénage, se trouvait à l'ancre. Affreux
pas moyen d'écrire un mot
verbalement je t'ai encore
envoyé
mes salutations
par des ouvriers du chantier
je ne sais s'ils
ont tenu leur parole.
Depuis que nous avons quitté l'Allemagne, c'est avant-hier
pour la première fois que nous avons vu une terre, la
petite île
inhabitée des mers du sud "Wolstock". Et
que te dire de plus
ma chère femme?
j'espère ne pas perdre l'ancre de l'espérance.
Cependant, adieu dans ce monde méchant.

le

—

—

—

Ton Auguste.

DESCRIPTIONS ET VOYAGES
Excursionnisme de montagne à Tahiti.
On

cis

a

sur

pu souvent déplorer le manque de renseignements pré¬
l'intérieur de Tahiti. Hors de la route de ceinture et de la

partie basse dès vallées, d'un accès facile, on peut dire que l'on
tout de la région montagneuse. L'Administration locale
r à donc
pas hésité à seconder l'heureuse initiative prise par
M. Gauthier,
Photographe à Papeete, en vue d'effectuer une ex¬
cursion de reconnaissance dans la direction de l'Aorai. Une
équipe
de prisonniers, mise à sa
disposition, a réussi en trois jours à
rendre praticable un sentier d'environ 3 ou 4 kilomètres condui¬
sant du plateau des "oliviers"
(1.050 mètres) à un rocher vertical
situé à une altitude de 1.450 mètres. Ce rocher
pourrait être,
croit-on, contourné et le chemin continué jusqu'à l'Aorai (2.065
mètres) céqui nécessiterait encore deux ou trois journées de

ignore

débroussage.
Voici d'ailleurs les intéressantes notes recueillies par M. Gau¬
thier au cours de son ascension:
«

«
«
«

assez rude; on foule constamment des détrivégétaux qui, retardent beaucoup la marche; on devrait
améliorer la piste assez large pour livrer passage à deux hom-

mes ou
«

«
«
«

«

Le sentier est

tus

La

à

une

mule.

féérique. On domine constamment deux vallées
profondes de 800 à 1.200 m., recouvertes d'une végétation
inouïe; c'esCune véritable petite Suisse avec des fougères arborescentes au îieu de sapins. Ne pousserait-on pas plus loin
que l'on est déjà largement payé de sa fatigue par la beauté et
vue

est

Société des

Études

Océaniennes

�38

«
«

«

«
«
«
«

la

grandeur des sites. Peu de pays possèdent detels paysages,
pourtant encore ignorés.
« Nous avons effectué le
parcours en n h. 30, aller et retour,
ce qui confirme notre conviction
que l'ascension de l'Aorai
est possible en une journée si on
dispose d'un bon sentier.
Avec l'appui de l'Administration nous
espérons pouvoir pousser plus loin notre
exploration et prendre une autre direction
si l'actuelle est reconnue impraticable.
Le but de nos tentatives n'est
pas seulement de satisfaire
les amateurs d'alpinisme, mais aussi de découvrir la meilleure
«

«

piste pouvant, dans un avenir peut-être prochain, conduire
sans trop d'effort le
grand public à la montagne.
« Pour
l'instant, le fait pratique qui se dégage de nos investi« gâtions est que nous avons
pu enregistrer, à 1.450 m. d'alti« tude, 180 à midi, tandis
que le même jour, à la même heure,
« le thermomètre
marquait 310 à Papeete, à l'ombre, soit une
différence énorme de 130. On ne saurait douter
qu'à ces alti« tudesla température doit descendre à i2°et à io°la
nuit, peut« être
plus bas en saison fraîche.
« Quels
avantages incalculables en retirerait la santé publique
« s'il était
possible de se transporter facilement dans ces regions
« de l'éternel
printemps! Le travail peut paraître immense, mais
« combien de difficultés
plus considérables ont été vaincues en
« des pays beaucoup
moins riches que Tahiti! Ce qu'il faut qu'on
« sache bien, c'est
que la montagne est une source de santé et
« d'énergie
pour quiconque sait en apprécier les sauvages beau« tés et ne craint
pas les fatigues qu'elle occasionne avant de se
« laisser conquérir. »
«
«

*
*

*

Quelques tentatives couronnées de succès ont été faites au
du mois d'octobre par d'intrépides marcheurs
pour par¬
venir jusqu'au sommet de l'Aorai. Le Gouverneur avait mis à
la disposition de M.
Gauthier, photographe et amateur d'ascensionnisme, une équique de prisonniers qui, après quelques jours
cours

de

travail,

a

débroussé

tier accessible

sur toute

l'étendue du parcours un sen¬

piétons et qui ne demanderait que quelques
améliorations pour être rendu muletier. Si ce genre
de sport,
digne d'être encouragé à bien des égards, venait à réunir un
groupe assez important d'adeptes, le Chef de la Colonie serait
disposé à consacrer sur le budget de l'année prochaine quelques
milliers de francs à l'amélioration d'un chemin de
montagne
aux

Société des

Études

Océaniennes

�39

rendant
tion de

plus facile l'ascension del'Aorai, ainsi qu'à la construc¬
gîtes, abris et réservoirs d'eau pour l'ûsage des touristes

et amateurs

d'excursions de montagnes.
une relation bien faite
pour endoctriner les
personnes ne redoutant pas de payer de
quelques
Voici d'ailleurs

contemplation des beaux spectables de la

fatigues la

nature.

Papeete, le

10 octobre 1917.

Monsieur le Gouverneur des Etablissements

l'Ocèanie, Papeete.

français de

Monsieur le Gouverneur.
Nous aurions voulu écrire sous le
coup de notre enthousiasme
et crier bien haut notre admiration
pour l'œuvre du Créateur

lorsqu'il

nous fût permis de contempler l'indescriptible pano¬
qui se déroulait sous nos yeux. Rien ne surpasse la vue de
l'Aorai et nous pouvons dire sans crainte, tels les
Italiens, « Voir
l'Aorai et mourir ». Ce n'est pas notre
pauvre plume qui se
chargera de le décrire. Que les amateurs du beau voient de leurs
yeux et ils deviendront apôtres à leur tour. Nous pensons pou¬
voir dire que ceux
qui ont visité la Suisse si réputée et qui
verront l'Aorai tel
qu'il s'est présenté à nos yeux, donneront
peut-être la préférence à celui-ci. C'est autre. Ils auront vu plus
haut mais pas plus beau.
Grâce au sentier enfin achevé, nous
atteignîmes la première
cime après dix heures et demie d'ascension, tout en
ayant perdu
une bonne heure à
prendre quelques vues. Jusque là l'œil ne se
lasse jamais de contempler. Plus on s'élève
plus c'est ravissant.
A droite on domine à
1.400 m. le Diadème, le Pic des Français,
la vallée de Fautaua avec le
Marau, etc. A gauche on est séparé
de la crête de l'Aorai
par une belle vallée aussi profonde que celle
de Fautaua et dont les
pentes abruptes sont couvertes de fou¬
gères arborescentes. On commence alors à atteindre le pied de
la première cime
; le spectacle est encore plus beau. Mais quand,
tout-à-coup, on franchit cette cime et que l'on découvre brus¬
rama

quement devant soi la masse énorme de l'Orofena dans toute
la majesté de ses 2.200 m. avec mille cascades

qui disparaissent

dans la végétation inouïe des pentes pour rebondir plus bas et
se
perdre dans la fantastique vallée de Mahina; que l'on aper¬
çoit au loin d'autres vallées et d'autres pics inconnus, de toutes

formes, on croit être arrivé au terme du voyage. Eh bien, non !
Quelques centaines de mètres plus loin, la seconde cime offre

Société des

Études

Océaniennes

�40

spectacle plus grandiose, et ainsi de suite jusqu'à la
cinquième cime où, alors, le cercle qui se déroule devient indes"
criptible. Ajoutez à cela les effets de nuages et les jeux de lumière
d'un soleil couchant, tel est l'inimaginable scène de l'Aorai.
On n'a pas le droit de garder pour soi seul de telles beautés,
on doit offrir à chacun la chance de les
contempler. Pour cela il
ne tient qu'à la bonne volonté de tous et surtout de l'Adminis¬
tration. Monsieur le Gouverneur, nous ne savons pas flatter mais
nous vous avons vu à l'œuvre et nous savons que vous faites le
possible pour embellir la Colonie. Eh bien ! nous vous disons :
rendez accessible à tous la vue de l'Aorai. Le pays, s'il ne com¬
prend ce service maintenant, vous en sera reconnaissant plus
encore un

tard.
Pour affirmer

ces lignes, nous avons tenu à
joindre des docu¬
plus précis et à l'abri de toute critique. Nous joignons à
ce rapport quelques vues, absolument inférieures à la réalité, car
il y manque le plus beau; elles contribueront néanmoins à con¬
vaincre les incrédules. Vous trouverez également un relevé inté¬
ressant des températures et altitudes, que nous avonstenu à faire
contrôler par l'homme qui nous accompagnait. Vous constaterez
que toutes nos suppositions ont été dépassées. Ayant dû coucher,
sans y être préparés, sur la cime de l'Aorai, à 4 h. il y faisait déjà
160 5 au bon soleil et 120 5 à l'ombre. A 5 h. 11°, à 8h. 8° et en¬
suite à 7 h. 50 jusqu'au matin, par nuit claire. N'ayant rien de
mieux à faire qu'àgrelotter et à battre la semelle, nousavonsvérifié vingt fois le thermomètre. Inutile de revenir sur l'intérêt que
présenterait pour la santé publique la création d'un sanatorium
à ces altitudes. Or cette idée, qui nous semblait chimérique, nous
paraît de plus en plus pratiquement réalisable. Il faudrait pro¬
céder par étape. Tracer d'abord un sentier muletier qui con¬
duirait au plateau des Oliviers à 1.050 m., ce qui n'offrirait au¬
cune difficulté. Construire autour du plateau un abri. Plus tard
améliorer le chemin pour atteindre la cime de l'Aorai où l'on
pourrait édifier quelques petites maisons sur les côtés afin de ne
pas gâter le coup d'œil. Q_uant à l'eau nécessaire, cette difficulté
pourrait facilement être surmontée, sans frais. II suffirait de
mettre des touques à benzine de place en place le long du sen¬
tier, en ayant soin de défoncer un peu le couvercle pour former
entonnoir en pratiquant une petite ouverture au milieu par où
pénétrerait l'eau tout en empêchant l'évaporation. En un mot,
on peut tout
espérer avec un peu de bonne volonté et de persé¬
vérance. Ce sera le premier pas vers le futur chemin à travers l'île.

ments

Société des

Études

Océaniennes

�41

Nous manquerions à notre devoir si nous ne
vous signalions
la bonne tenue de Teau qui a commandé les deux
équipes de
débrousseurs ; c'est un courageux. Avec
son camarade Ateo il
leur a fallu une certaine audace et une belle endurance
pour ter¬
miner le sentier
malgré la pluie et en couchant souvent sous des
couvertures mouillées. Ces deux hommes nous ont
rapporté les
pas

procès-verbaux originaux des ascensions précédentes que nous
remis; une copie en a été déposée par nos soins au

vous avons

sommet de l'Aorai.

Reproduction des
documents trouvés

sommet de l'Aorai et remplacés,
raison de leur mauvais état,
par des copies.
au

en

Partisd'Aruele jeudi 30sept. »897, nous Veron, Sous-Commis¬
Colonies, Guerini, Lieutenant d'artillerie, Machecourt,
Garde-magasin (pour la 2e fois), Martelet, Garde-stagiaire, accom¬
pagnés des indigènes Hitiaa, Pai, Fatua, Taata, Tetuaitia, som¬
mes arrivés sur le sommet de
l'Aorai le dimanche 3 oct. 1897 à
4 h. de l'après-midi, où nous avons trouvé le
procès-verbal cons¬
saire des

tatant l'ascension de MM.

Grandjean, Lieutenant d'Artillerie, Ma¬
checourt, Garde-magasin, du 26 juillet 1893, et relatant les ascen¬
sions antérieures de M.
Georges Spitz du 23 avril 1883 et du 7
décembre 84

également

83 (dernier chiffre illisible). Nous avons trouvé
procès-verbal constatant l'ascension le 25 avril 1894

ou

un

de M. C. A. F. Ducorron.
Nous avons passé la nuit sur le sommet de l'Aorai et
y avons
semé avant de

des

partir, le lundi 4 octobre 1897, des (?), de l'orge,
conifères, des cèdres et différentes graines potagères : 40 va¬

riétés).

Nous avons quitté ce lieu après avoir dressé le présent procèsverbal que nous avons tous

signé.
Signé: Veron,Guerini, Machecourt,Martelet.

Au

Sur

verso :

un

Sept

2. 1904. W. F. Doty. U.
Rain &amp; Hall. 8 45 A. M.

autre feuillet

S. Consul, Geo. Conn.

:

Expedition

of U. S. Consul Wm F. Doty &amp; Rev. Edward S.
Hall et Revd. L. A. Miner the latter two of Salt Lake
City, Utah.
The party started from the beach at Arue at 8. 30 A. M.

Sept. 15,
Sept, 16,

1907

&amp; arrived upon the summit of the Aorai at noon
expedition erected an iron flag pole and
tell honour to France.

1907. This
raised the French flag

Société des

Études

Océaniennes

�to

nouvea

Observations
Températue

Heures

dsenetir Altiudes

Fareup,

l'aMAdsfclaeopneuirt8l18eoct?bre.
temdpcaéroeus

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Aler:

temps.

Beau

19°

5

5
16°
26°

Pas age

m. m. m.

1.100 1.260 1.440

15°

12

5

5

14°

bras.

du

Superbe

1.700 1.800 1.830 1.890

m. m. m. m.

17°

12°

7

9

9

h. h. h.

—

h.

11

—

13

14

14

15

15

13°

dans à

beianbdrritoé.t bthesroumaopueèndt lamouse. l'ombre.

Mer

de Couvert gnifque Couvert

phots. nuages. dPangheortux.. nuages. ldasrmouai¬tre,lasguuchre. àgauche. lasgauucrhe.

55
19°

15°

deux Quelques
Pris

17°

l'eau. l'eau.

8

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15°

m. 1.0m.50

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6

h. h. h.

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Départ Ar ivée

Départ

30 34 36 40 21 45 05 55h. h.47 h.27 h.41 h.15 h.35

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11°

clair.

Temps

8°

m. m. m. m.

2.060 2.100 2.150 2.200

Départ Ar ivée

17

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matin. solei.

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13

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17

03h. 15h. 38h. 30h. h. 45h. Minuit 25 35 15 h.35 h.15 h.45
17

Températue
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saoluei. l'ombre. ld'teroauevuée l'air.
16°

58
h.

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15

2.020

Altiudes m.
Heures

ire

Airvée

delc'Aiom-e

�^ ïS S3

FRANGE

-

TAHITI

A Monsieur le Gouverneur G.

JULIEN.

Hommage très respectueux.
WVWVmWWVAA/W

Enfants de Tahiti, tous debout pour la France!
Un barbare ennemi, dans sa folle espérance,
Voudrait faire plier sous son joug odieux
Le peuple libre et fier, le peuple radieux !
*
*

Loin dé

*

sol

sacré, notre île enchanteresse
Offre son doux rivage à la mer qui caresse:
De la lutte tragique, à peine un faible éclair,
Bref et déjà lointain, brilla dans son ciel clair !
ce

*
*

*

Si la faim

pâle et sombre, autrefois inconnue,
Par la guerre conduite, à cette heure est venue,
Silence ! Que sont donc nos infimes douleurs,
Devant l'immense deuil de la Patrie en pleurs ?
*
*

Les héros

qui, là-bas,

*

plainte et sans faiblesse,
Marchent droit à la mort, rayonnants de noblesse,
Ont oublié déjà, pour les lauriers offerts,
Et les nuits sans sommeil et les jeûnes soufferts !
sans

*
*

Si

*

partir, les yeux brillants de flamme.
Nos plus tendres enfants, que la France réclame,
Nous pouvons bien pleurer, mais ne murmurons point:
C'est à l'ennemi seul qu'il faut montrer le
poing!
nous

voyons

*
*

*

Parmi les millions de guerriers

admirables
Que la Justice oppose aux peuples exécrables,
Les fils de Tahiti sont-ils donc
méprisés
Et leurs mâles élans par avance bri-sés ?
*
*

Société des

Études

*

Océaniennes

�Blasphème! Pour la France, au cœur divin de mère.
péril et de la peine amère,
Le plus humble secours de ses
enfants chéris
Mérite sa tendresse et vaut son plus haut
prix !
Au milieu du

*

*

*

Qu'importe à nos soldats de n'être pas en nombre,
Si le Drapeau
Français étend sur eux son ombre ?
Pour ces saintes couleurs, saintement
frémissant,
Plus d'un, avec
amour, a donné tout son sang!
*
*

*

Et quand la Liberté, superbe et
triomphante,
Couverte des lauriers que la victoire enfante,
A travers le

Du

fracas des acclamations
cortège sans fin de tant de nations,
*
*

Sur

*

char

aveuglant de céleste lumière,
Dans l'éblouissement de la Beauté première,
Au-dessus de Paris et des peuples vainqueurs,
Apparaîtra soudain, faisant bondir les cœurs,
un

*
*

*

Nos

enfants seront là; cette magnificence,
La vision sublime, et la toute-puissance
De la Patrie auguste
et du Droit rétabli
Toujours vivront en eux, plus fortes que l'oubli!
*
*

*

Tandis que les héros de la vaste épopée,

Transfigurés de gloire et l'âme enveloppée
Du bonheur surhumain de l'immortalité,

Innombrables dompteurs de la Brutalité,
*

Sous les fleurs et les cris d'une foule inlassable,
Fivant, les yeux ouverts, un rêve insaisissable,

Dérouleront la chaîne, aux splendides maillons;
Des jaunes et des blancs et des noirs bataillons,
*
*

*

Les fils de Tahiti, par leur

grâce native,
Fixeront les regards de la foule captive,
Et la France, attendrie, à leurs fronts couronnés
Mettra de doux baisers, dans son cœur moissonnés !
*
*

Société des

*

Études

Océaniennes

�46

Pour

ce

suprême honneur, offrons à la Patrie

Nos enfants et nos biens, et notre âme meurtrie,
Nos larmes et nos deuils, nos espoirs anxieux

Qui montent

en

prière

au

plus profond des deux !
*

*

*

Que la joie et l'amour effacent dans notre âme
sanglant du plus terrible drame ;
Qu'un cri jaillisse enfin, du triomphe sorti:

Le souvenir

Vive, vive la France et vive Tahiti !

Papeete, septembre 1917.
H. MICHAS.

NAPUKA ET SES HABITANTS
L'île

ou Désappointement, située par I4°9'30" de
141017' 50" de longitude ouest, à environ 520
milles de Papeete, constitue avec l'îlot Tepoto le groupe le plus
nord des Tuamotu et le plus rapproché de l'Archipel Marquisien
dont elle n'est séparée que par 290 milles (jusqu'à Atuona, île
Hiva-Oa).
Elle se présente sous la forme d'une ceinture d'îlots reliés par
des seuils coralliens irréguliers, couverts par les lames et coupés

Napuka,

latitude sud et

Société des

Études

Océaniennes

�47

de

plusieurs échancrures donnant

Lors de

découverte

accès dans le

lagon intérieur.

1765 par Byron, elle portait le nom
de" Tepukamaruia" et comprenait
quatre districts principaux
appelés : i° Gati Maro, 2° Gati Haumata, 30 Gati Pahaa, et 40 Gati
sa

en

Mahaga.
Population. — Une très ancienne légende que les vieillards
de Napuka aiment à rappeler raconte
que le premier habitant de
leur île était un homme
d'origine inconnue, nommé Taneharuruariki, qui eut un fils : Tiaikaroka.
Mais

une

autre version aussi accréditée fait remonter la nais¬

des

premiers êtres humains de Napuka aux trois esprits :
Tehurukanariki, Tehuruponoariki et Tehurupaeariki, venus de
Havaiki, région idéale, berceau du monde maori suivant de nom¬
sance

breuses traditions polynésiennes relevées par les historiens.
Plus tard, dit encore la
légende, quatre voyageurs venus de
pays ignorés dans un bateau étrange le "Katau Kihiva", cons¬
truit à Nukutavake (Nuu pia ki
Nukutavake) puis

baptteé à Na¬
puka, près du puits de Tavake (i te komo i Tavake) visitèrent
l'île. C'étaient Mahinui, Tutavake, Kiore et Tehui
(ou Kararo)
qui ne prolongèrent pas leur séjour et ne revinrent plus.
Le plus célèbre d'entre eux, Mahinui
Tetauira, fils de Tefau o
Tera (Tu Nui) et de Teuru o te
Noe, venait, suppose-t-on, de
Havaiki, et l'histoire de ces voyageurs est curieuse à rapprocher
de celle des trois esprits originaires de ce lieu
mystérieux.
Les anciens habitants conservent encore le souvenir
légendaire
d'un autre Mahinui Tutini dont l'existence serait
plus proche de
notre époque, et des fameux
guerriers athlètes (aito) Kopiki,
Korere, et surtout du terrible Kahurare qui, à lui seul, extermina
l'équipage d'un bateau marquisien (pahi no Nuhiva mai).
Enfin, leur mémoire permet de suivre pendant environ deux
cents ans la
lignée royale qui part de Tutefa et continue par Mapuhia, Maru, Fakaipoa, Maruake, Mapuhi (Tuakana),Piriaro(Teina), Tearikifautagata (Te Tohu), pour finir à Taku.
Quant à l'origine réelle de cette peuplade, elle n'a pas encore
pu être déterminée exactement. Le
type de Napuka ne diffère en
rien de celui des
indigènes des Tuamotu, caractérisé par un teint
olivâtre, un peu brûlé, dû en partie, chez ce peuple de pêcheurs
et de
plongeurs, à la vie en plein air et à l'action des brûlants
rayons solaires des tropiques.
La population actuelle de
Napuka, qui comprend 118 âmes,
aurait eu autrefois, suivant une version ancienne d'ailleurs com-

Société des

Études

Océaniennes

�48

densité assez élevée; cependant
permet de contrôler cette assertion

mune

à bien d'autres îles, une

aucun

fait,

aucune preuve ne

les plus vieux habitants. Il s'agit peut-être, en la
circonstance, d'une manifestation d'orgueil de la race océanienne,
soutenue par

flattée du nombre restreint des éléments qui la compo¬
les événements du passé pour se
porter héritière d'une gloire et d'une puissance peu probables.
Il est possible, il est vrai, que des cyclones ou des raz de marée
aient submergé et ravagé cette île basse ; en tous cas, si ces événe¬
ments se sont produits, ils sont si éloignés de notre époque que le
souvenir de cataclysmes pourtant si impressionnants n'a même
pas été transmis et conservé dans la mémoire des anciens du
qui,

peu

sent, grossit démesurément

pays.
Caractère de la

L'indolence et l'insouciance
population. En par¬
ticulier chez les hommes, la négation de tout effort est de règle
absolue; leur temps se passe à flâner, à causer sur un ton si
flou que leurs paroles sont à peine perceptibles, à sommeiller,
à dormir et à recevoir la nourriture, toujours la même, que les
femmes préparent en faisant cuire des coquillages (bénitiers)
qu'elles vont elles-mêmes ramasser sur les récifs ou les pâtés de
coraux. Quelques noix de coco complètent ce repas de compo¬
sition invariable pendant tout le cours de l'année.
Et cependant cette apathie générale n'est point la conséquence
d'une dégénérescence physique de la race. L'exemple suivant en
donne la preuve: il y a quelques années, la femme aujourd'hui
décédée du Chef actuel se rendit comme d'habitude à la pêche
au bénitier ; son panier rempli de tridacnes, elle remonta dans sa
pirogue où elle donna naissance à un bébé. Seule, à ce moment,
elle fit la toilette du nouveau-né, se baigna et reprenant ensuite
la pagaie rentra tranquillement au village sans aucune consé¬
quence fâcheuse pour elle-même ou pour l'enfant.
Cette impression déplorable causée par la nonchalance des
habitants ne m'est point personnelle et je pense même être audessous de la vérité en déclarant que les gens de Napuka sont
les plus paresseux du monde.
Le Rd P. Germain Fierens qui eut l'occasion de vivre parmi
eux en 1877 s'exprime bien
plus durement sur leur compte. II
population.

—

dominent entièrement le caractère de cette

raconte
«
«

en

effet

:

Voilà dix

se

longs mois que j'interroge l'horizon, et rien ne
présente à mes regards, sinon les oiseaux de mer auxquels

Société des

Études

Océaniennes

�49

«
«
«
«
«
«
«

«
«
«
«

je suis tenté de demander s'ils n'ont pas aperçu quelque voile
dans le lointain. Le plus triste, c'est que nos vivres sont
épuisés
et que l'île où je suis est la plus
sauvage des Tuamotu. Il y a
fort peu de cocotiers en rapport, une dizaine seulement. Toute
la nourriture consiste en bénitiers
(pahua) et en fruits de pandanus, mais cet arbre ne donnant presque plus rien à cette

époque, il ne nous reste plus que le vulgaire mollusque et le
poisson qu'on attrape ou qu'on n'attrape pas. J'ai vu des enfants ramasser à terre des arêtes de poisson, les sucer
longuement, puis les écraser entre deux pierres et les manger ainsi
avec des fruits de pandanus. »

Le Rd P. Germain aurait été plus d'une fois réduit à cette même
extrémité s'il n'avait eu soin de se munir d'une provision de lé¬
gumes secs

qui le dispensait d'aller mendier

sa

nourriture à

ces

sauvages égoïstes et grossiers.

«

pas eux-mêmes de

«
«
«
«

Les

indigènes de Napuka sont certainement les plusstupides
plus sauvages des habitants des Tuamotu. Ils vivent à
peu près comme des animaux dans les bois, sans cases pour
les abriter, couchant sur la terre nue, qu'il pleuve ou qu'il fasse
«

«

Il est

vrai, ajoute-t-il pour les excuser, que souvent ils n'ont
quoi manger. Si leur pêche n'est pas abondante, ils se serrent le ventre et vont se coucher.

«
«

et les

beau temps, et presque sans habits. C'est un peuple enfantdont
il faut commencer l'éducation par
les premiers et les plus

«

simples éléments. Ils n'ont

«

et les

aucune idée des arts les plus utiles
plus nécessaires au moindre bien-être matériel. »
A ce manque total d'énergie, il faut encore ajouter l'entête¬
ment irraisonné de ces
indigènes qui même devant la claire dé¬
monstration de leurs erreurs gardent, sans y vouloir rien chan¬
ger, leur opinion première.

Pauvreté des habitants.

Préoccupés seulement de trou¬
chaque jour la misérable nourriture qui sert à leur alimen¬
tation, refusanttout travail, les habitants de Napuka vivent dans
un état de
pauvreté absolu. Leur costume est aussi réduit que
possible et consiste le plus souvent en un sachet d'étoffe pris
sur les
quelques mètres de tissus apportés par les missionnaires
dans leur tournée annuelle et dans lequel ils cachent leur sexe.
—

ver

Religion. — A part quelques variantes peu importantes, la
religion suivie par les gens de Napuka avant l'introduction du
christianisme était la même que celle adoptée dans toute la Poly-

Société des

Études Océaniennes

�50

nésie. Elle avait pour base les sacrifices offerts aux
des lieux consacrés appelés « marae ».
Il

en

existait deux à

divinités dans

Napuka:

O

Tanariki, à Tematatoa ; 2° O Ragihoa, au village même, et
un troisièmedans l'îlot Tepoto, connusous lenomde OHavana.
Chacun d'eux, à l'image de ceux qui ont été visités, compre¬
i°

nait

une

s'élevait

assise considérable de grosses pierres plates sur laquelle
une sorte d'autel où était déposée une série de boîtes

finement

ouvragées (Fare tini atua) contenant des touffes
cheveux, blancs pour la plupart (Uruuru Tagata) provenant
de personnes décédées honorées d'un culte tout particulier. Il
assez

de

existait douze

Ragihoa.
reliques constituaient le fond même de la re¬
ligion et représentaient " la grande divinité" invoquée dans nos
îles il y a cinquante ans à peine.
A côté de ces sortes de reliquaires, étaient placées les lances en
bois de cocotier (Okaoka ou Komore niu) appartenant aux
en

A vrai dire,

au

marae

ces

vieillards formant la classe sacerdotale.
Les

jours de grande fête religieuse et principalement à l'épo¬

que du sacrifice ou de l'offrande des premières tortues capturées
de l'année, ces vieillards se rendaient en grande pompe au

prenaient leurs lances et se groupaient en demi-cercle,
sa longue pierre spéciale (te pofatu) au pied de
laquelle se trouvait le "Te Nohoga", tabouret lisse et brillant
taillé d'une seule pièce dans le tronc de l'arbre appelé "Tou".
Gravement appuyés sur leurs lances, ils suivaient la longue
« marae

»,

chacun adossé à

cérémonie rituelle.
Les tortues offertes en holocauste étaient portées au «marae»
décoré extérieurement, le long de l'enceinte réservée, de guirlan¬
des en feuilles de cocotier habilement tressées, appelées Tekaki-

les anciens.
Puis, avant le sacrifice, un des deux Tokiofa, amulettes de
grande importance faite de deux bâtonnets décorés et ornés de
tresses en feuilles de cocotier, était posé sur la victime ainsi
sanctifiée, puis ramené à sa place primitive tandis que les chants,
les gestes et les prières rythmés accompagnaient ces prélimi¬
ga par

naires.

Ensuite, l'exécuteur désigné, assisté du "Paragui", homme
chargé de la partie rituelle ou lithurgique de la cérémonie, tran¬
chait la gorge de la tortue déposée enfin dans un four canaque
préparé à l'avance. Et pendant les longues heures de sa cuisson
les chants et les prières ne cessaient point.

Société des

Études

Océaniennes

�51

Lorsque la bête était retirée du four, on apportait à nouveau
"Tokiofa", puis le partage commençait. Sur des feuilles de
« gatae » choisies et
préparées pour la circonstance, chacun re¬
cevait sa part, à l'exclusion cependant
des femmes tenues à l'é¬
cart de ces fêtes et qui n'avaient
point le droit de manger de la
le

tortue.

Sol.

La nature du sol exclut à peu

près toute culture ré¬
gulière. Le contour de l'ile n'offre qu'une forêt exubérante de
brousse où les essences polynésiennes dominent. Le
pandanus,
le gatae et le cocotier constituent, comme dans les autres îles
Tuamotu, la principale végétation.
Ce sol, j'en suis persuadé, doit fort
probablement contenir
une assez forte couche de
phosphates et de guano qui explique
cette fertilité. Spécialement les noix de cocos de cette île sont
délicieuses à boire et supérieures en parfum à celles des autres
régions.
Si la population au lieu de se livrer à la
paresse voulait se
donner la peine de débrousser et de planter ensuite le terrain en
cocotiers qui, chose digne de remarque, poussent ici avec une
rapidité extraordinaire, quelle source de revenus abondants elle
—

procurerait pour l'avenir!

se

Il est

justement intéressant de noter que Napuka se trouve
la route directe suivie par les goélettes effectuant les
voyages entre Tahiti et les Marquises et que les produits de l'île
située

sur

trouveraient un débouché certain si les habitants voulaient se
donner le plus petit effort pour la mise en valeur de leurs terres.

Propriété foncière.

Trop éloignés et presque sans rela¬
recevoir à temps les instructions édic¬
tées par le décret organisant la propriété foncière, les habitants
de Napuka et de
Tepoto, comme ceux de Fangatau et du groupe
est des
Tuamotu, n'ont matériellement pas pu présenter leurs
tion

avec

—

le chef-lieu pour

revendications dans les délais voulus.
Il

résulte que, malgré un essai
ques années, l'indivision absolue, si

de partage tenté il y a quel¬
néfaste aux intérêts écono¬
miques, persiste sans modification. On est donc en droit de se
demander si la désignation nette et précise des limites de cha¬
cune des
propriétés et des possesseurs n'entraînerait pas ces
derniers à essayer la mise en culture des terres leur appartenant
dont les produits leur reviendraient sans contestation.
Par la suite, l'obligation de
débrousser et de planter pourrait
en

Société des

Études

Océaniennes

�54

Il est

plus vraisemblable de supposer que cet arbre fut intro¬

duit par Mahinui Tutini, l'un des quatre voyageurs qui les pre¬
miers visitèrent l'île et venaient de l'ouest, dit la tradition, c'està-dire de la direction de Tahiti. Le bateau

qui les transportait

s'appelait "Hoopu" et la fille de Mahinui nommée O Nuhia se
trouvait à

son

bord.

Nuhia était Marquimaria à Napuka au
nommé Te Tira (le mât). C'est à elle, paraît-il, que l'on doit l'in¬
troduction dans l'île du premier plant de "Pokea", espèce de pour¬
pier, et du "Tau" qui fut dénommé Pikipiki dans le pays. Le pre¬
mier de ces arbres dont les graines donnèrent naissance à tous
les autres existant actuellement, fut abattu récemment pour ali¬
Une version différente

sienne et

menter

non

un

Fanne.

prétend que cette O
fille de Mahinui, et qu'elle se

four à chaux.
—

Les seuls animaux

domestiques sont représentés

par une belle race de poules originaire des Marquises. C'est le
nommé Laurent Vaipouri qui, à son retour de cet archipel, l'a in¬

Napuka où elle s'est multipliée à l'infini. Les rares
goélettes de passage en font ample provision, à bon marché. Le
chien, considéré comme animal comestible, n'est connu dans
l'île que depuis peu longtemps.
Etude du dialecte particulier à Napuka. — Bien qu'au
fond la langue en usage dans nos possessions océaniennes soit
une et même partout, elle offre d'île à île certaines variantes par¬
fois si nombreuses, qu'elle paraît constituer des dialectes diffé¬
rents. C'est ainsi, par exemple, qu'une conversation tenue par
des indigènes de Napuka ou de Reao reste parfois incompréhen¬
sible aux autres indigènes des Tuamotu.
A mon avis, l'origine de ces variantes doit provenir de la di¬
versité des points de départ d'émigration de ces peuplades. Le
fait d'ailleurs pourrait se vérifier en procédant à une étude com¬
parative du langage Tuamotu dans toutes ses formes diverses, et
troduite à

du Maori de Nouvelle-Zélande dans

ses

déformations de même

ordre.

Et,

analogie certaine relie ces deux langues, il n'est
polynésien de Nouvelle-Zé¬
du polynésien Tuamotu et
que les différents dialectes relevés dans cet archipel correspon¬
dent à ceux qui doivent encore subsister en Nouvelle-Zélande.
A l'appui de cette thèse, je noterai la remarque suivante : sur
les quatre-vingts îles Tuamotu on retrouve presque généralement
comme une

pas impossible d'en déduire que le
lande est en réalité la langue mère

dans chacune d'entre elles des

Société des

noms

Études

de terres absolument iden-

Océaniennes

�55

tiques à ceux qui désignent, en Nouvelle-Zélande (appelée Ika a
Maui : poisson de Maui), les
grandes divisions territoriales.
11 est bien regrettable que
les travaux du Rd P. Germain qui
résida plusieurs années à
Napuka aient été détruits par le cyclone
dernier ou perdus. Ces documents
renfermaient, en effet, de pré¬
cieuses notes sur l'origine, l'histoire, les traditions et
croyances,
les us et coutumes des
gens de Napuka, renseignements recueil¬
lis par l'auteur en
interrogeant longuement les plus anciens du
pays.
Ilot

deTepoto.— A une dizaine de milles au large de Napuka
dans la direction du soleil couchant on
aperçoit, par temps
clair et mer calme, un
joli bouquet d'arbres. C'est la silhouette
de la petite île
Tepoto, anciennement connue sous le nom de
et

Tepukamarumaru. Elle se présente sous la forme d'un ovale
irrégulier portant une déclivité prononcée dans son centre, lui
donnant l'aspect d'un ancien cratère
presque entièrement com¬

blé.
De la côte surélevée de
3 mètres environ au-dessus du niveau
de la mer, le terrain descend en
pente douce vers le centre de
l'île transformé en un véritable réservoir naturel dont le
fond,
constitué par des roches imperméables, permet l'accumulation
des eaux de pluie rarement asséchées
par évaporation.
Une brousse exubérante, indice d'une fertilité
remarquable
du sol, couvre toute l'île d'une
végétation puissante qui trouve
une nourriture abondante dans la couche
épaisse et fort riche
d'humus répandue sur toute la surface.

Certes, la majeure partie des cultures tropicales

y donnerait
magnifiques résultats, et en particulier le cocotier, le bananier
et
l'oranger fourniraient des fruits en abondance. Fâcheusement,
la'population, composée de quarante-six habitants, originaires
de Napuka, n'a
guère le souci de mettre cette île en valeur. A vrai
dire, un tiers des terrains comporte des plantations, mais leur
établissement aussi peu rationnel que possible et le resserre¬
ment regrettable des
plants diminuent le rendement dans des
de

proportions élevées.
Assez

récemment, legiraumon, sorte de courge très appréciée
Antilles, a été introduite à Tepoto et sa récolte abondante
permet aux indigènes d'apporter une amélioration appréciable à
aux

leur alimentation traditionnelle.

Progrès et état actuel de INJapuka et de Tepoto. — La
note évidemment pessimiste qui se
dégage de cette étude ne doit

Société des

Études

Océaniennes

�56

Cependant

conduire à une conclusion définitive sur l'avenir
resté soumis à l'influence désastreuse d'un isole¬
ment presque absolu.
Tout au contraire, il m'a été permis de constater que les indi¬
gènes de Napukaetde Tepoto étaient loin d'être inintelligents et
qu'ils avaient fait état en partie des conseils qui leur étaient pro¬
digués.
Déjà la noire misère qui menaçait ces îles est écartée grâce aux
premières plantations de cocotiers. Aussi est-il permis de sup¬
poser que l'extension de cette culture, si elle est encouragée, di¬
rigée, protégée et, faut-il l'avouer, un peu imposée, conduira à
une production suffisamment intéressante
pour attirer les ache¬
de

ce

pas

groupe

teurs et créer ainsi des relations suivies

avec

l'extérieur.

Je n'ose affirmer

que ce mouvement commercial entraînera
nécessairement le bonheur de ces indigènes, mais il leur procu¬
rera une

aisance matérielle

qui actuellement leur fait entièrement

défaut.
P. Hervé AUDRAN.

Société des

Études

Océaniennes

�57

CHANTS
DES CONSCRITS D'EIMEO ET DE TAHITI.

La Société d'Etudes Océaniennes publie aujourd'hui quelques
chants tahitiens inspirés par la guerre et le départ des contingents.
Ils sont caractéristiques de la littérature tahitienne d'aujourd'hui.

Quoique modestes et de forme très simple, ils montrent que
toujours féconde et s'exerce sur tous les su¬
jets. Elle est spontanée et naïve et comme telle dépourvue de

cette littérature est

toute affectation.
Le

départ des conscrits tahitiens

pour

la défense de la France

qu'ils ont appris à aimer, ne pouvait manquer d'inspirer nos
bardes indigènes, et il y a effectivement eu, à cette occasion,
toute une floraison de ces chants qui tantôt sont modulés sur
des airs européens, tantôt sur la mélopée du "ute'" indigène, et

qui

sont

composés nul

ne

sait par qui.

Les jeunes conscrits tahitiens ont senti renaître en leurs cœurs
les vertus
guerrières de leurs ancêtres, mais on peut regretter
que dans ces chants il ne soit point parlé, en général, de ce passé

glorieux. Les jeunes générations ne le connaissent pas ou pres¬
que pas, et la Société d'Etudes Océaniennes a précisément pour
but de le leur rappeler.
Un de
nos

nos

membres et

non

des moins savants

îles, M. Tati Salmon, dans

Société des

un

le passé de
discours qu'il fit lors du dé-

Études

Océaniennes

sur

�48

densité assez élevée; cependant
contrôler cette assertion
soutenue par les plus vieux habitants. Il s'agit peut-être, en la
circonstance, d'une manifestation d'orgueil de la race océanienne,
qui, peu flattée du nombre restreint des éléments qui la compo¬
sent, grossit démesurément les événements du passé pour se
porter héritière d'une gloire et d'une puissance peu probables.
11 est possible, il est vrai, que des cyclones ou des raz de marée
aient submergé et ravagé cette île basse ; en tous cas, si ces événe¬
ments se sont produits, ils sont si éloignés de notre époque que le
souvenir de cataclysmes pourtant si impressionnants n'a même
pas été transmis et conservé dans la mémoire des anciens du

mune

à bien d'autres îles, une

aucun

fait, aucune preuve ne permet de

pays.
Caractère do la

population.

L'indolence et l'insouciance
population. En par¬
ticulier chez les hommes, la négation de tout effort est de règle
absolue; leur temps se passe à flâner, à causer sur un ton si
flou que leurs paroles sont à peine perceptibles, à sommeiller,
à dormir et à recevoir la nourriture, toujours la même, que les
femmes préparent en faisant cuire des coquillages (bénitiers)
qu'elles vont elles-mêmes ramasser sur les récifs ou les pâtés de
coraux. Quelques noix de coco
complètent ce repas de compo¬
sition invariable pendant tout le cours de l'année.
Et cependant cette apathie générale n'est point la conséquence
d'une dégénérescence physique de la race. L'exemple
suivant en
donne la preuve: il y a quelques années, la femme
aujourd'hui
décédée du Chef actuel se rendit comme d'habitude à la pêche
au bénitier
; son panier rempli de tridacnes, elle remonta dans sa
pirogue où elle donna naissance à un bébé. Seule, à ce moment,
elle fit la toilette du nouveau-né, se
baigna et reprenant ensuite
la pagaie rentra tranquillement au
village sans aucune consé¬
quence fâcheuse pour elle-même ou pour l'enfant.
Cette impression déplorable causée
par la nonchalance des
habitants ne m est point personnelle et je
pense même être audessous de la vérité en déclarant que les
gens de Napuka sont
les plus paresseux du monde.
—

dominent entièrement le caractère de cette

Le Rd P. Germain Ficrens
eux en

raconte
«
«

qui eut l'occasion de vivre parmi
1877 s'exprime bien plus durement sur leur compte. II
en

effet

Voilà dix

se

:

longs mois que j'interroge l'horizon, et rien ne
mes regards, sinon les oiseaux de mer
auxquels

présente à

Société des

Études

Océaniennes

�49

je suis tenté de demander s'ils n'ont pas aperçu quelque voile
dans le lointain. Le plus triste, c'est que nos vivres sont
épuisés
et que l'île où je suis est la plus
sauvage des Tuamotu. Il y a
fort peu de cocotiers en rapport, une dizaine seulement. Toute
la nourriture consiste en bénitiers
(pahua) et en fruits de pandanus, mais cet arbre ne donnant presque plus rien à cette
époque, il ne nous reste plus que le vulgaire mollusque et le
poisson qu'on attrape ou qu'on n'attrape pas. J'ai vu des enfants ramasser à terre des arêtes de poisson, les sucer
longuement, puis les écraser entre deux pierres et les manger ainsi
avec des fruits de
pandanus. »

«
«
«
«
«
«
«

«
«
«
«

Le Rd P. Germain aurait été plus d'une fois réduit à cette même
extrémité s'il n'avait eu soin de se munir d'une provision de lé¬
gumes secs

qui le dispensait d'aller mendier

sa

nourriture à

ces

sauvages égoïstes et grossiers.
«

«
«

se serrent

le ventre et

vont

se

coucher.

Les

indigènes de Napuka sont certainement les plus stupides
et les
plus sauvages des habitants des Tuamotu. Ils vivent à
peu près comme des animaux dans les bois, sans cases pour
les abriter, couchant sur la terre nue, qu'il
pleuve ou qu'il fasse
beau temps, et presque sans habits. C'est un
peuple enfantdont
«

«

vrai, ajoute-t-il pour les excuser, que souvent ils n'ont
quoi manger. Si leur pêche n'est pas abon-

dante, ils

«

«

Il est

pas eux-mêmes de

«

il faut

«

commencer

l'éducation par les premiers et les plus

simples éléments. Ils n'ont aucune idée des arts les plus utiles
« et les
plus nécessaires au moindre bien-être matériel. »
A ce manque total
d'énergie, il faut encore ajouter l'entête¬
ment irraisonné de ces
indigènes qui même devant la claire dé¬
monstration de leurs erreurs gardent, sans y vouloir rien chan¬
ger, leur opinion première.
«

Pauvreté des habitants.

Préoccupés seulement de trou¬
chaque jour la misérable nourriture qui sert à leur alimen¬
tation, refusant tout travail, les habitants de Napuka vivent dans
—

ver

état de pauvreté absolu. Leur costume est aussi réduit
que
possible et consiste le plus souvent en un sachet d'étoffe pris
sur les
quelques mètres de tissus apportés par les missionnaires
un

dans leur tournée annuelle et dans lequel ils cachent leur

sexe.

Religion. — A part quelques variantes peu importantes, la
religion suivie par les gens de Napuka avant l'introduction du
christianisme était la même que celle adoptée dans toute la Poly-

Société des

Études

Océaniennes

�50

nésie. Elle avait pour base les sacrifices offerts aux
des lieux consacrés appelés « marae ».
11

en

i°

O

divinités dans

existait deux à

Napuka :
Tanariki, à Tematatoa ; 2° O Ragihoa, au village même, et
un troisièmedans l'îlot
Tepoto, connusous lenomde OHavana.
Chacun d'eux, à l'image de ceux qui ont été visités,
compre¬
nait une assise considérable de
grosses pierres plates sur laquelle
s'élevait une sorte d'autel où était déposée une série de boîtes
assez finement ouvragées
(Fare tini atua) contenant des touffes
de cheveux, blancs pour la plupart (Uruuru
Tagata) provenant
de personnes décédées honorées d'un culte tout
particulier. Il
en existait douze au marae
Ragihoa.
A vrai dire, ces reliques constituaient le fond même de la re¬
ligion et représentaient " la grande divinité" invoquée dans nos
îles il y a cinquante ans à peine.
A côté de ces sortes de
reliquaires, étaient placées les lances en
bois de cocotier (Okaoka ou Komore
niu) appartenant aux
vieillards formant la classe sacerdotale.
Les

jours de grande fête religieuse et principalement à l'épo¬
du sacrifice ou de l'offrande des premières tortues capturées
de l'année, ces vieillards se rendaient en
grande pompe au
«marae», prenaient leurs lances et se groupaient en demi-cercle,
chacun adossé à sa longue pierre
spéciale (te pofatu) au pied de
laquelle se trouvait le "Te Nohoga", tabouret lisse et brillant
taillé d'une seule pièce dans le tronc de l'arbre
appelé "Tou".
Gravement appuyés sur leurs
lances, ils suivaient la longue
que

cérémonie rituelle.
Les tortues offertes

en holocauste étaient
portées au «marae»
décoré extérieurement, le
long de l'enceinte réservée, de guirlan¬
des en feuilles de cocotier habilement
tressées, appelées Tekakiga par les anciens.
Puis, avant le sacrifice, un des deux

Tokiofa, amulettes de
grande importance faite de deux bâtonnets décorés et ornés de
tresses en feuilles de
cocotier, était posé sur la victime ainsi
sanctifiée, puis ramené à sa place primitive tandis que les
chants,
les gestes et les
prières rythmés accompagnaient ces prélimi¬
naires.

Ensuite, l'exécuteur désigné, assisté du
"Paragui", homme
chargé de la partie rituelle ou lithurgique de la
cérémonie, tran¬
chait la gorge de la tortue
déposée enfin dans un four canaque
piéparé à 1 avance. Et pendant les longues heures de sa cuisson
les chants et les
prières ne cessaient point.

Société des

Études

Océaniennes

�51

Lorsque la bête était retirée du four, on apportait à nouveau
"Tokiofa", puis le partage commençait. Sur des feuilles de
« gatae » choisies et
préparées pour la circonstance, chacun re¬
cevait sa part, à l'exclusion
cependant des femmes tenues à l'é¬
cart de ces fêtes et qui n'avaient
point le droit de manger de la
le

tortue.

Sol.

La nature du sol exclut à
peu près toute culture ré¬
gulière. Le contour de l'ile n'offre qu'une forêt exubérante de
brousse où les essences polynésiennes dominent. Le
pandanus,
le gatae et le cocotier constituent, comme
dans les autres îles
Tuamotu, la principale végétation.
Ce sol, j'en suis persuadé, doit fort
probablement contenir
une assez forte couche de
phosphates et de guano qui explique
cette fertilité. Spécialement les noix de cocos de cette
île sont
délicieuses à boire et supérieures en parfum à celles des autres
régions.
Si la population au lieu de se livrer à la
paresse voulait se
donner la peine de débrousser et de planter ensuite le terrain en
cocotiers qui, chose digne de remarque, poussent ici avec une
rapidité extraordinaire, quelle source de revenus abondants elle
se procurerait
pour l'avenir!
Il est justement intéressant de noter
que Napuka se trouve
située sur la route directe suivie par les
goélettes effectuant les
voyages entre Tahiti et les Marquises et que les produits de l'île
—

trouveraient un débouché certain si les habitants voulaient se
donner le plus petit effort pour la mise en valeur de leurs terres.

Propriété foncière.

Trop éloignés et presque sans rela¬
recevoir à temps les instructions édic¬
tées par le décret
organisant la propriété foncière, les habitants
de Napuka et de
Tepoto, comme ceux de Fangatau et du groupe
est des Tuamotu, n'ont matériellement
pas pu présenter leurs
tion

avec

—

le chef-lieu pour

revendications dans les délais voulus.
II

en

résulte que,

malgré un essai de partage tenté il y a quel¬
années, l'indivision absolue, si néfaste aux intérêts écono¬
miques, persiste sans modification. On est donc en droit de se
demander si la désignation nette et précise des limites de cha¬
cune des
propriétés et des possesseurs n'entraînerait pas ces
derniers à essayer la mise en culture des terres leur appartenant
dont les produits leur reviendraient sans contestation.
Par la suite, l'obligation de débrousser et de planter pourrait
ques

Société des

Études (Océaniennes

�52

être

envisagée, car il paraît difficilement admissible de tolérei
plus longtemps l'apathie actuelle des habitants.
Histoire du

A

premier cocotier introduit à IVapuka.

croire

une

avec

Hina

vieille légende universellement répandue dans
archipel, le premier cocotier des Tuamotu ne serait autre
que la tête germée de Tuna.
C'était un être moitié homme moitié poisson que l'illustre
Maui aurait tué et dont il aurait détaché le chef du corps. De
en

cet

concert

sa

femme, il l'ensevelit en terre. Cette tête de
germé et serait ainsi devenue le

Tuna aurait par extraordinaire

premier cocotier.
Voici le texte de la

légende

en

vieux tuamotu de

nos

îles:

Première scène.
Na Tuna

:

Ko ai koe ?

Tuna

Na Maui

:

Ko

Maui

Na Tuna

:

Na hea mai koe ?

Na Maui

:

Na ko

au

ko Maui?

Qui es-tu?
Je suis Maui.

Tuna: D'où viens-tu?

mai koki.

na

:
:

Na Tuna:

Ahipa koe, na konei
atu, tiaki ana koe, moehio
ana koekite
koapiapi a Tuna.

Maui

J'arrive de là-bas.
Regarde dans cette di¬
rection là, attends et saute,
:

Tuna:

entre dans la bouche de

Tu¬

na.

Na Maui

: Ahiri ka amama,
Ua tomo Maui i roto ia Tuna

ua

topitopi, tira

mai

ua

puroro o

Maui
e

Ouvre donc.

:

Maui sauta dans Tuna etil

I mûri
Maui ki va-

com¬

à scier à longs traits
et avec force répétition (avec
une dent de requin). A la lon¬
gue Maui réapparut dehors.

mea.

mença

ho.

Deuxième scène.
Ua poro a Tuna,
Na Tuna : Ahiri ko ai koe ?
Na Maui: Ko au ko Maui,

Tuna

NaTuna: A hipa koe na konei
atu, tiaki ana koe moehio ana
koe ki te

koapiapi

a

insiste,

Tuna: Qui donc es-tu?
Maui : C'est moi Maui.
Tuna

Regarde dans cette di¬

:

rection et attends

Tuna.

un

peu et

saute dans la bouche (gueule)

de Tuna.

Na Maui

Ahiri ka amama,
Uu tomo faahou o Maui i roto
ia Tuna. Te kahu
mea, te
:

Maui

Société des

Si tu ouvrais.
nouveau

dans

Tuna, il scia, il scia, tant qu'à
la fin,

kahu,
Ua puroro Maui ki vaho.

:

Maui entra de

Maui

Études

en

ressortit.

Océaniennes

�53

Troisième scène.

I

(Mêmes interrogations, mêmes réponses.)
te toru raa no te temohaga o Ce ne fut
qu'à la troisième péné¬
te higahiga ia no Tuna.
tration de Maui que mourut
Tuna.

Ua poro o Maui.
E Tuna e Tuna e,

Na koe
vau.
moe

E

e

reko mai

I te

hio

tiaki

e

kopiapi

ana

Tuna

a

appela, cria,
Tuna, Tuna,
C'est toi-même qui m'aç invité
à attendre et à entrer dans ta

e

bouche.

ana.

tokohiaga
herehere
nu e

Maui

e

e ua

Maui

e ua matarai i te pepe-

Avec

poi hia i te fenua. I
ua poro atu ona i
vahine ia Hina : Ua higa
ua

te fenua ra

tona

hia

o

pela Hina,

Tuna teie tona pepenu.

criant
sa

Ua haere mai
e ua rave
e ua

poi

o

Hina

haere

e ua

raua

hipa

hache

sa

(herminette)

Maui scia, coupa et détacha
la tête de Tuna et la
porta
à terre. Arrivé chez lui, il ap¬

Hina

: «

tête

femme,

sa

en

lui

Tuna est mort, voici

».

précipita pour voir. Ils
prirent l'un et l'autre une
mâchoire, l'emportèrent et

i te gutu

raua e ua tanu.

se

l'ensevelirent.
Tanu atu, tupu atu, ta Maui
oia toa ta Hina.

Une fois

ensevelie, elle germa
aussi bien que celle

et poussa

de Hina.

Application des détails du cocotier
Le tronc du cocotier

représente le corps de Tuna.

{Te tumu hakari,
Turei: le

stipe.

—

Le

à Tuna.

o

corps

Tiau: les feuilles ou palmes.
Roherohe : spathe.

te tino ia

no

Tuna).

de Tuna.
— Chevelure de Tuna.

Pororiki, Puriri, Rehi, E rie : fleurs du cocotier.
Temotu, Tariga, Ua Pakari.
Une autre légende raconte que la première noix de coco fut,
comme à Reao, apportée par les flots qui la poussèrent sur le ri¬
vage de Napuka; elle venait de la direction des Marquises.
Une femme, dont le nom n'a pas été retenu, trouva ce fruit et
après l'avoir èxaminé avec curiosité le laissa retomber à terre,
mais trois semaines après, le
germe s'étant montré, elle recueillit
la noix dont elle ignorait la valeur et la
planta, ce fut l'origine
du premier cocotier.

Société des

Études

Océaniennes

�54

Il est

plus vraisemblable de supposer que

cet arbre fut intro¬

qui les pre¬

duit par Mahinui Tutini, l'un des quatre voyageurs
miers visitèrent l'île et venaient de l'ouest, dit la tradition,

c'esttransportait
s'appelait "Hoopu" et la fille de Mahinui nommée O Nuhia se

à-dire de la direction de

Tahiti. Le bateau qui les

trouvait à son bord.
Une version différente prétend que cette O Nuhia était Marquisienne et non fille de Mahinui, et qu'elle se maria à Napuka au
nommé Te Tira (le mât). C'est à elle, paraît-il, que l'on doit l'in¬
troduction dans l'île du premier plant de "Pokea", espèce de pour

pier, et du "Tau" qui fut dénommé Pikipiki dans le pays. Le pre¬
mier de ces arbres dont les graines donnèrent naissance à tous
les autres existant actuellement, fut abattu récemment pour ali¬
menter un four

Faane.

—

à chaux.

Les seuls animaux

domestiques sont représentés

par une belle race de poules originaire des Marquises. C'est le
nommé Laurent Vaipouri qui, à son retour de cet archipel, l'a in¬

Napuka où elle s'est multipliée à l'infini. Les rares
goélettes de passage en font ample provision, à bon marché. Le
chien, considéré comme animal comestible, n'est connu dans
l'île que depuis peu longtemps.
Etnde du dialecte particulier à Napuka. — Bien qu'au
fond la langue en usage dans nos possessions océaniennes soit
une et même partout, elle offre d'île à île certaines variantes par¬
fois si nombreuses, qu'elle paraît constituer des dialectes diffé¬
rents. C'est ainsi, par exemple, qu'une conversation tenue par
des indigènes de Napuka ou de Reao reste parfois incompréhen¬
sible aux autres indigènes des Tuamotu.
A mon avis, l'origine de ces variantes doit provenir de la di¬
versité des points de départ d'émigration de ces peuplades. Le
fait d'ailleurs pourrait se vérifier en procédant à une étude com¬
parative du langage Tuamotu dans toutes ses formes diverses, et
troduite à

du Maori de Nouvelle-Zélande dans

ses

déformations de même

ordre.

Et,

analogie certaine relie ces deux langues, il n'est
polynésien de Nouvelle-Zé¬
du polynésien Tuamotu et
que les différents dialectes relevés dans cet archipel correspon¬
dent à ceux qui doivent encore subsister en Nouvelle-Zélande.
A l'appui de cette thèse, je noterai la remarque suivante : sur
les quatre-vingts îles Tuamotu on retrouve presque généralement
comme une

pas impossible d'en déduire que le
lande est en réalité la langue mère

dans chacune d'entre elles des

Société des

noms

de terres absolument iden-

Études Océaniennes

�55

tiques à ceux qui désignent, en Nouvelle-Zélande (appelée Ika a
Maui : poisson de Maui), les grandes divisions territoriales.
11 est bien regrettable que les travaux du Rd P. Germain
qui
résida plusieurs années à Napuka aient été détruits par le cyclone
dernier ou perdus. Ces documents renfermaient, en effet, de pré¬
cieuses notes sur l'origine, l'histoire, les traditions et croyances,
les us et coutumes des gens de Napuka, renseignements recueil¬
lis par l'auteur en interrogeant longuement les plus anciens du
pays.
Ilot

deTepoto. — A une dizaine de milles au large de Napuka
on aperçoit, par temps
clair et mer calme, un joli bouquet d'arbres. C'est la silhouette
delà petite île Tepoto, anciennement connue sous le nom de
Tepukamarumaru. Elle se présente sous la forme d'un ovale
irrégulier portant une déclivité prononcée dans son centre, lui
donnant l'aspect d'un ancien cratère presque entièrement com¬
et dans la direction du soleil couchant

blé.
De la côte surélevée de 3 mètres environ au-dessus du niveau
de la mer, le terrain descend en pente douce vers le centre de
l'île transformé en un véritable réservoir naturel dont le fond,
constitué par des roches imperméables, permet l'accumulation
des eaux de pluie rarement asséchées par évaporation.
Une brousse exubérante, indice d'une fertilité remarquable
du sol, couvre toute l'île d'une végétation puissante qui trouve
une

nourriture abondante dans la couche

épaisse et fort riche

d'humus répandue sur toute la surface.

Certes, la majeure partie des cultures tropicales y donnerait
magnifiques résultats, et en particulier le cocotier, le bananier
et l'oranger fourniraient des fruits en abondance. Fâcheusement,
la'population, composée de quarante-six habitants, originaires
de Napuka, n'a guère
le souci de mettre cette île en valeur. A vrai
dire, un tiers des terrains comporte des plantations, mais leur
établissement aussi peu rationnel que possible et le resserre¬
ment regrettable des plants diminuent le rendement dans des
proportions élevées.
Assez récemment, legiraumon, sorte de courge très appréciée
aux Antilles, a été introduite à Tepoto et sa récolte abondante
permet aux indigènes d'apporter une amélioration appréciable à
de

leur alimentation traditionnelle.

Progrès

de Tepoto. — La
pessimiste qui se dégage de cette étude ne doit

et état actuel de Napuka et

note évidemment

Société des

Études

Océaniennes

�56

Cependant

conduire à une conclusion définitive sur l'avenir
resté soumis à l'influence désastreuse d'un isole¬
ment presque absolu.
Tout au contraire, il m'a été permis de constater que les indi¬
gènes de Napuka et de Tepoto étaient loin d'être inintelligents et
qu'ils avaient fait état en partie des conseils qui leur étaient pro¬
digués.
Déjà la noire misère qui menaçait ces îles est écartée grâce aux
premières plantations de cocotiers. Aussi est-il permis de sup¬
poser que l'extension de cette culture, si elle est encouragée, di¬
rigée, protégée et, faut-il l'avouer, un peu imposée, conduira à
une
production suffisamment intéressante pour attirer les ache¬
de

ce

pas

groupe

teurs et créer ainsi des relations suivies

avec

l'extérieur.

Je n'ose affirmer que ce mouvement commercial entraînera
nécessairement le bonheur de ces indigènes, mais il leur procu¬
rera une aisance matérielle
qui actuellement leur fait entièrement
défaut.
P. Hervé AUDRAN.

Société des

Études

Océaniennes

�57

CHANTS
DES CONSCRITS D'EIMEO ET DE TAHITI.

La Société d'Etudes Océaniennes

publie aujourd'hui quelques
inspirés par la guerre et le départ des contingents.
Ils sont caractéristiques de la littérature tahitienne d'aujourd'hui.
Quoique modestes et de forme très simple, ils montrent que
cette littérature est toujours féconde et s'exerce sur tous les su¬
jets. Elle est spontanée et naïve et comme telle dépourvue de
chants tahitiens

toute affectation.
Le

départ des conscrits tahitiens pour la défense de la France
qu'ils ont appris à aimer, ne pouvait manquer d'inspirer nos
bardes indigènes, et il y a effectivement eu, à cette occasion,
toute une floraison de ces chants qui tantôt sont modulés sur
des airs européens, tantôt sur la mélopée du "ute" indigène, et
qui sont composés nul ne sait par qui.
Les jeunes conscrits tahitiens ont senti renaître en leurs cœurs
les vertus guerrières de leurs ancêtres, mais on
peut regretter
que dans ces chants il ne soit point parlé, en général, de ce passé
glorieux. Les jeunes générations ne le connaissent pas ou pres¬
que pas, et la Société d'Etudes Océaniennes a précisément pour
but de le leur rappeler.
Un de
nos

nos

membres et

non

des moins savants

îles, M. Tati Salmon, dans

Soeiété des

un

Études

sur

le

passé de

discours qu'il fit lors du dé-

Océaniennes

�58

part du premier contingent, avait rappelé les hauts faits des an¬
ciens héros et l'on sentait dans toutes ses paroles comme un par¬
fum poétique et subtil du Tahiti de Bougainville et de
Cook, des
Tu, des Vehiatua, des Amo et des Puni. C'est là, croyons-nous,
que réside la vraie poésie tahitienne.
Quelle n'est pas non plus la douceur de ces anciens "mihi"
ou
élégies des guerriers mourants qui regrettent les charmes
puissants de leur district, de leur montagne, de leur baie, ou de
ces chants d'amour dont le secret est
perdu ?... Dans quelques
chants modernes sur la guerre nous retrouvons de ces allusions
aux pics altiers de
l'Orohena, de l'Aorai, du Tohivèa, à la vallée
de Fautaua,- à celle de
Vairaharaha, à la passe de Toata et autres
lieux chers aux partants. Dans d'autres, il est
parlé des fleurs aux
parfums pénétrants qui laissent une ivresse éternelle, surtout
du "tiare tahiti", du gardenia national;
dansbeaucoup, enfin, des
vahine laissées

Quoi qu'il

au

district.

soit et telle qu'elle est, la poésie tahitienne mo¬
point d'un reste de saveur. Elle est empreinte
d'un loyalisme indiscutable à
l'égard de la France. De temps en
temps, comme en un leit-motiv, on sent le regret ému de ceux
qui quittent l'île aimée : l'éternel murmure du flot sur le récif
est dans leurs oreilles, et la vision des nuits de lune et des cou¬
chers de soleil toujours présente à leurs
yeux. Et comment pour¬
derne

ne

rait-il

en

en

manque

être autrement?

A. L.

PREMIER CHANT.
ier

L'heure a sonné
Où nous devons
Et

nous

E ua tae i te hora
No to tatou tiaraa

lever

paraître devant

I

Notre mère Patrie ;

Levons-nous

Couplet.

mua

i te

aro

No to tatou Metua ;
A tia.

!

2me

Courons tous
Pour affronter la mort.
Mes enfants.
Pour notre Patrie,
Levons-nous !

Société des

Couplet.
Haere

anae a

I

i te

mua

Tau

mau

pohe
tamarii

No to tatou

fenua,

A tia.

Études

Océaniennes

�59

Refrain.

Leve^-vous, jeunes soldats
Dépendan¬

De Tahiti, Eimeo et

A tia

e

te

tamarii faehau

mau

No Tahiti

no

Eimeo

e

tei

au

mai

ces,

A

i te maihaa iti

Prene^ vos armes,
Protègei le sol

Paru ru i te

De votre chère Patrie.

No to metua here

rave

fenua
e.

DEUXIEME CHANT.
Ainsi la voix du pays
S'est fait entendre

Inaha

Appelant
Tous ses enfants.
Ecoutei la voix hien-aimêe

I te

Te

tae mai nei

ua

te Hau

reo o

pii raa mai

I tana

tamarii.

mau

A faaroo anae
/ te reo iti here

De notre Patrie

to tatou Me¬

no

tua
La France chérie.

O Farani here

Levons-nous,
Enfants de Tahiti ;
Levons-nous,
Enfants d'Eimeo ;

A tia

E te
E te

Partons tous,
A son secours,
A

son

E tana

enfants,

Secourons-la,
ses enfants.

E tana

e

tatou

a

iana
iana

e
e

tamarii

ra mau

Ei paruru

Elle et

Tahiti

Tamarii Eimeo

mau

Ei paruru
Ei paruru

ses

o

tatou

anae

E haere

secours,

Et à celui de

tamarii

mau

A tia

mau.

tatou

anae

iana

e

tamarii.

ra mau

TROISIEME CHANT.
Ier

Couplet.

O terre de Tahiti
A la douce brise du soir,
Nous voilà séparés de toi,

Aue

Nous, tes enfants,

/ ta

Ne reculerons pas
Et irons jusqu'au bout

Eita matou

E tae noatu te

hope'a

e

Par

No te here ia Farani

e

amour

pour la France

Te

Tahiti

oe e

Ua taaè

oe

E te

mau

O emblème de

Aue

o

patrie !

Société des

Tau

e

tamarii

hoi ê

fenua iti e.

Tei nia

Études

ia matou

oe na mau

Notre patrie.
France objet suprême
Des enfants de Tahiti.
ma

e

fenua hupe haumaru

te

o

Farani

e

tamarii

o

reva e

Océaniennes

tau

Tahiti

fenua iti

e

�60

C'est la Patrie,

O te basileia

France chérie,
C'est la Patrie,

O Farani here
O te basileia

Tahiti chérie,

O Tahiti here
2

e
e

e
e.

Couplet.

O Conscrits
De Tahiti et d'Eimeo,
Ne craignez point la mort,

No Tahiti

C'est la

Te hanahana ia

E te

mau

Eiaha

e

tamarii faehau e
e Eimeo e

vi i te

pohe

e

gloire du pays ;
Soyez dabord vainqueurs,
Puis revenez au pays

la

Pour l'amour de la France
Notre terre aimée.

No te here ia Farani
Tau fenua iti e.

roaa

mai hoi

te

o
o

te

fenua

e

re e

Hoi mai ai hoi i te fenua
e

QUATRIEME CHANT.
Salut! Salut! Tahiti la

laora Iaora Tahiti rahi

grande,
La voix de

Te

pii mai

Se

Te

reo

ma patrie
fait entendre au loin :
"Accourez mes enfants
"Le cœur plein d'allégresse''.
Dressons-nous,
Aujourd'hui,

Prouvons notre
Pour la grande

amour

France.

Ma te

aau

A tia

anae

ce

tau metua i te

na

tau

mau

hinaaro

ara

tamarii

mau

tatou i nia

/ teie nei mahana
A faaite i to here ra
la Farani rahi ra.

CHANT.

Maeva

grande
En

ra

no

Haere mai

CINQUIÈME
Salut ! Salut à toi, Tahiti la

iti

!

Maeva

oe e

Tahiti

e

Tahiti nui

jour de séparation ;

I to tatou taae raa i teie nei

ma¬

hana
Nous

répondons à la France

Pour combattre nos ennemis.
Grande est notre douleur ;
En partant, nous pleurons
Notre chère patrie,
Mais la pensée vole vers la

Te auraro nei matou i te
Farani
E haere e aro i te enemi
Aue hoi te mauiui
Te oto nei matou
/ te aia here
Haamanao

vau

France ;

Que l'ennemi soit
la victoire

Et que

donc vaincu
nous

appar¬

la vite enemi

No tatou te

re.

tienne.

Société des

Études

Océaniennes

reo o

i te H au Metua

�61

SIXIEME CHANT.
ior

Par

Couplet.

voix le Gouverneur
Parlant à ses enfants

E

Dit

Haere

sa

2me

je

reviens pas,
nos enfants
Lamour du drapeau français.
ne

mau

ta-

Couplet.

aimée, sèche tes pleurs,

Enseigne à

te Tavana Rahi

mai i tau

anae mai e tauturu.
/ to tatou metua here o Farani e.

E hoa
oto

Et si

no

pii

raa
marii

: « Courons tous au secours
De la patrie aimée, la France. »

Ma bien

teie

reo

I te

E ia

e

tau here haamahu tena

e

hoi

au

ia

Haapii atu

oe

i to taua huaai

ore

I te here i te

hoifaahou ma

reva o

Farani

e.

Refrain.

Je pars, les

yeux

baignés de

Te

reva

nei

au ma

te oto rahi

larmes.
O !

qui m'êtes si chers
Malgré tout, il faut penser
vous

!

E tei here hia
E

mea oaoa

e

tau

toa ia

aau e

manao

aussi

Que si je pars, c'est pour la

No Farani here tau

France !

e

tauturu

nei !

Notice

sur

la

pierre "Anave".

La

pierre Anave, qui a été transportée à Papeete et sera déposée
Société, se trouvait dans la petite vallée de Maroto
dépendant de la grande vallée de Papenoo.
C'est une pierre simplement ovoïde, très régulière, de nature
siliceuse. Elle pèse 87 kilog. 500, a o m. 36 dans sa plus grande
largeur eto m. 50 dans sa plus grande longueur. Enfin, sa circon¬
férence dans le sens de la largeur est de 1 m. 07 et dans le sens
de la longueur de 1 m.
36.
Elle semble n'avoir rien d'extraordinaire et
pourtant, dansj'esprit des arteiens Tahitiens, elle avait, comme tant d'autres demidivinités de pierre, des vertus singulières. Elle est, autant
qu'il ap¬
paraît, de la catégorie de celles qui servaient, avec des rites définis
et quasi sacrés, à mesurer ou la force ou la taille des rois et des
guerriers, comme celles qui à Taputapuatea, Opoa, Raiatea, ser¬
au

musée de la

vaient d'étalon pour mesurer la taille des rois.

Société des

Études

Océaniennes

�62

Celle-ci avait

renommée

particulière et dont l'écho était allé
jusqu'à Raiatea sinon plus loin. Les guerriers renommés de cette
île y venaient essayer leurs forces. L'épreuve consistait à la soule¬
ver pour la placer sur l'épaule.
Cette cérémonie, car c'en était une, nécessitait quelque prépa¬
ration. La pierre, préalablement enduite d'huile de noix de bancoul, était placée sur une natte, elle-même étendue sur une plate¬
forme de pierres sèches.
une

Des chanteuses et danseuses faisaient la ronde tout autour. L'a¬
se tenait alors au centre du cercle et
s'efforçait, jusqu'à com¬

thlète

plet épuisement, à soulever la pierre légendaire.
La placer sur l'épaule était considéré comme un haut critérium
de force pour un guerrier, mais la
légende rapporte qu'aucun des
guerriers de Raiatea n'y parvint. Elle ne dit pas si ceux de Tahiti
y réussissaient mieux.
Son nom voudrait dire « qui exige de la force et du fond ».
Nous trouvons à ce sujet, au mot " anave", dans le dictionnaire
tahitien de la Mission catholique: « Anave, subs.: air, souffle, vie,
respiration, couple, paire, corde, ficelle, persévérance; adjectif:
obstiné, persistant, doué d'une longue haleine pour plonger »,
sens qui correspondent
assez bien avec l'explication qui en est
ici donnée.
A. LEVERD.

Société des

Études

Océaniennes

�A Monsieur le Gouverneur G.

JULIEN.

jiommage

très respectueux, à l'occasion du
passage
^Papeete des troupes australiennes et italiennes.

BIENVENUE !
VVVWWVA,

Beaux et vaillants soldats de l'immense
Et vous, fils enflammés de la

Australie,

fiére Italie,

Tahiti

vous

reçoit du meilleur de son cœur,
vous voit un futur
vainqueur!

Et dans chacun de
La liberté du

Autour de
Vous
Et

monde, à la flamme pâlie,

nos

drapeaux

ire% assouvir

une

vous

appelle et

sainte

rancœur

vous

lie !

goûter à la gloire, enivrante liqueur !

Au nom de la

patrie et de

âme altiére,
force indomptable est demeurée entière,
Au nom de Tahiti, dont le tendre baiser
son

Dont la

Efface les chagrins ou les peut apaiser,
Salut, honneur, amour et joyeuse espérance
A vous, les
çléfenseurs de l'éternelle France !
H. Michas.

Société des

Études

Océaniennes

�64

AQUARELLES

Xi3±ï

LAG-OIJ

BLE U"

I
Sur le

lagon bleu glisse la pirogue ;
léger, légère elle vogue.

Dans le vent

Au choc de la lame et du balancier,
L'écume jaillit filant au sillage.
La

longue traînée aux lueurs d'acier
Reflète les ors tombant du nuage.
La voilure blanche enfle et s'arrondit,
Et l'écume encor plus vite jaillit.
Tenant l'aviron, des deux mains crispées,
Le pilote assis sur un
long bois dur
Evite les chocs et les embardées,
Sur le lagon bleu glisse la
pirogue
Dans le vent

léger, légère elle

;

vogue.

II
Et dans les

grands Jonds, le requin sans bruit

Chasse le grand thon dont l'écaillé luit.
Le soleil levant nuance et colore
Roches et coraux aux riches couleurs,
Passant du vert clair, au
rouge garance,

Qui vont s'estompant dans les profondeurs.
La nacre perlière ouvre son écrin
Que guette la pieuvre ; et le clair matin
Prodigue partout, dans l'eau d'émeraude,
Les rayons ardents de l'astre du
jour
Et dans l'air léger sa caresse chaude.
Et dans les grands fonds, le
requin sans bruit
Chasse le grand thon dont l'écaillé luit.

Société des

Études

Océaniennes

�Ill

Là-bas,

l'atoll, monte la fumée
feu de brousse à peine allumée
Qu'attise un vieillard près de la maison ;
sur

D'un grand

Pendant que son fils avec sa
compagne
Se lavent les yeux, dans l'eau, sans
savon,
Et le torse nu,

les reins ceints du pagne,
S'assoient gravement sur de
gros cailloux.
De jeunes enfants se cherchent les
Dans la

ouverte,

case

ou

poux
des chiens étiques,

Par de courts

frissons, chassent les moustiques
jour leur folle chanson.
Les grands cocotiers balancent leurs
palmes,
Et sur le
récif déferlent les lames!

Commençant

LES

au

TEIZSTTZ1S

SOMBBES

I
La nuit s'épand sur le
village;
Des lueurs bordent un
nuage.

Là-bas,
Sur le
Et

vers

le jour qui s'éteint

récif, la houle gronde ;

son murmure

est si lointain

Que cela vient d'un autre

monde.

II

Tout

le,village est

en

émoi:

La mort

passe, et son effroi
S'étend sur tout, choses et gens.
Un homme meurt,#t dans sa case
Amis, voisins, fille, parents
Attendent la dernière

phase.

Société des

Études

Océaniennes

�Ill
Dans le silence de la nuit,
On
Des

perçoit plus que le bruit
grands cocotiers qui frémissent ;

ne

Le lointain

murmure

Les morts anciens

se

des houles.

réunissent ;

Autour de soi l'on sent leurs

foules.

IIII

Superstition, crédulité,
Petit îlot, l'immensité.

Douqe vivants, un pauvre mort,
La mer, la nuit, une chandelle.
Les revenants, le mauvais sort.
Frissons, terreurs, l'âme éternelle?
Iles Tuamotu,

1916.

François Hervé.

Société des

Études

Océaniennes

�NOTES SUR LE DIALECTE PAUMOTU
Le vieux

langage Paumotu se rapproche de très près du pur et
Polynésien. A mon humble avis, il mérite de vivre. Le
sauver de l'oubli serait une œuvre louable sous beaucoup de rap¬
ports. J'estime ce travail digne d'intérêt, pour aider à mieux con¬
naître le caractère de ces peuplades, urgent aussi, vu que sous
l'influence des idées nouvelles et au contact de plus en plus fré¬
quent des étrangers, ce curieux idiome que le paganisme seul
pouvait établir et maintenir,-tend à disparaître. Plus tard, quand
cette race sera éteinte, les ethnographes et les linguistes appré¬
cieront davantage les documents écrits d'une langue qui ne sera
plus parlée. Dans ces quelques pages, je me suis proposé avant
tout de ne m'occuper que du fond véritable et primitif de cette
belle langue océanienne que les savants devraient connaître
pour établir, sur cette étude, une de leurs précieuses recherches
sur
l'origine de ces peuples.
Mon intention est d'apporter mon humble contribution au
courant qui se dessine de plus en plus en faveur de notre ex¬
pansion coloniale et des explorations lointaines. Puisse l'étude
comparée de ces divers dialectes jeter un peu plus de jour sur
des questions intéressantes au plus haut degré, notamment sur
l'origine de ces peuples, leurs migrations, sur leurs âges, etc.
Heureux si nous réussissons à apporter un peu plus de lumière
et favorisons du même
coup l'expansion de notre langue natio¬
véritable

nale.

Société des

Études 'Océaniennes

�68

11 n'est pas

possible, en effet, dans l'étude, quelque sommaire
qu'elle doive être, du caractère d'une nation, d'en négliger la
langue et la littérature, qui en sont l'expression la plus originale.
Par rapport aux qualités phoniques, les idiomes polynésiens
forment une série progressive, l'un étant plus avancé dans l'al¬
tération que l'autre. Les qualités phoniques offrent en consé¬
quence une base plus solide pour parvenir à une classification
de ces langues. On doit d'autant plus recourir à cette échelle de
comparaison que la formation grammaticale étant presque la
même dans tous les dialectes, elle ne peut guère servir à les ran¬
ger dans leurs proportions relatives. Comme la décadence est la
marque distinctive d'après laquelle il faut classer ces idiomes,
on doit préférer une gradation descendante à une ascendante.
On partira de celle des langues polynésiennes qui se rattache le
plus aux idiomes malais occidentaux. C'est la langue "tonga"
des îles des Amis qui se trouve à la tête des langues polynésien¬
nes. C'est la plus riche d'entre elles. Elle
forme, pour ainsi dire,
latransition du type occidental au type oriental.
La série descendante, partant de Tonga, se continue
par la lan¬
gue de la Nouvelle-Zélande, de Wallis, Rarotonga, de Mangaréva, des Tuamotu, la langue tahitienne ou des îles de la Société,
la langue des îles Marquises, et finit par la
langue des îles Sand¬
wich. Mais ces neuf dialectes d'une même
langue-mère ne se
suivent pas toujours dans la succession que
je viens de leur don¬
ner. Chaque langue sort, dans l'une ou l'autre
forme, de la série
établie et occupe une place avant ou après celles
qui la précè¬
dent ou la suivent ; le tonga a quelque fois la forme la
plus alté¬
rée d'ui&gt; mot; et la langue sandwichoise, qui est la
plus pauvre
de toutes, présente quelques formes
plus parfaites et plus arron¬
dies que le Nouveau-Zélandais. C'est surtout les dialectes tahitien, sandwichois et marquisien qui se mettent tour à tour à
la dernière place par la mutilation d'une
partie de leurs formes.
LesTahitiens et les Sandwichois, par excès d'amour, sans dou¬
te, pour les coulantes et les liquides, ont éliminé de leur langue
primitive le "g" et le "k". Les Paumotu, au contraire, ont con¬
servé de préférence les sons durs et
gutturaux. De cette maniè¬
re, bien que leur langue n'admette point deux consonnes de
suite dans un mot, ils ont trouvé le moyen
de faire une langue
forte, mâle et guerrière comme leur caractère.
Le langage paumotu diffère
complètement des dialectes par¬
lés dans les archipels
environnants : Tahiti, Marquises, Gambiers, Rarotonga, Sandwich, bien qu'ayant avec eux une paren-

Société des

Études

Océaniennes

�69

té évidente. Les

indigènes de nos îles affectionnent surtout le "k''
fortement prononcé, qui rappelle les "x" des Grecs, et le
"g" qui
se transforme en
"ng" nasal, comme aux Gambier, à Rarotonga
et chez quelques peuplades de Nukuhiva. Avec
cela, ils ont pu
se former à leur
goût un idiome fortement accentué, expression
parfaite de leur caractère ferme et décidé. Cependant, il a de la
douceur et de la sonorité, vu qu'il est
composé aux deux tiers
de voyelles.
En effet, un mot ne saurait finir
par une consonne, aucun
Océanien ne pouvant le prononcer de cette manière. C'est
pour
cela que si vous leur donnez à
prononcer un mot d'une langue

étrangère, qui soit ainsi terminé, ils ne manqueront pas de lui
donner de suite leur terminaison de choix ou
plutôt de nécessité,
à raison de l'habitude de
l'organe, retranchant la consonne in¬
commode ou y
la faire sonner.
Par

exemple

ajoutant

une

voyelle de

son

goût

pour

pouvoir

de Guilmard, ils feront KIMARA.
Gilbert, ils feront KIRIPERE.
La manière de parler le Polynésien n'a aucun
rapport avec
celle de parler nos langues européennes. Et en effet, comment
comparer nos longues périodes, liées de tant de conjonctions et
embarrassées de tant de "que" et de phrases incidentes, avec les
petites phrases courtes et pour ainsi dire sans liaison de nos idio¬
mes océaniens
qui, sous ce rapport, ont, semble-t il, de grands
traits de ressemblance et peut-être de
parenté avec les langues
primordiales du monde.
Dans l'hébreu, vous trouverez la même contexture, le même
génie que nous rencontrons dans les dialectes de nofrre belle
:

de

langue océanienne.
La langue polynésienne est d'une richesse extraordinaire. Ain¬
si, le même mot,

comme dans les langues primitives, peut-être
regardé soit comme nom, soit comme adjectif, soit comme ver¬
be, soit comme adverbe. Sans cela, on serait peut-être embar¬

rassé de faire une liste très nombreuse des mots de
tie du discours; mais cette richesse
d'acception

chaque par¬
d'un même
mot rend du même
coup la langue très riche, en lui ouvrant ce
grand trésorque nos langues européennes ne connaissent pas
ou qu'elles ont
perdu en spécifiant trop peut-être les espèces. Le
R. P. Laval, dans son essai de
grammaire mangarévienne, est
arrivé à traduire différemment 18.048 fois la même
phrase d'une
manière élégante et correcte, sans que le sens en ait été altéré.
La langue tuamotu appartient à la famille des
langues dites

Société des

Études

Océaniennes

�70

"touraniennes". Le groupe touranien
comprend les langues des
races nomades
éparses dans le nord et le centre de l'Asie : le Mon¬
gol, le Turc, le Tongouse; ces races ont envahi et peuplé le sud
du même continent, puis les îles
limitrophes. Ce nom vient de
"Toura", qui exprime la vitesse du cavalier. Les langues toura¬
niennes ont pour caractère propre d'exclure la flexion et de con¬
server les racines entières et invariables. On le sait
: les racines,
dans le langage, sont l'élément primitif et irréductible de la

pa-

Tole; elles expriment les idées simples. Les langues Aryennes,
au contraire,
parlées dans notre vieille Europe, sont toutes des
langues à flexion. C'est là leur grande différence.

Monsieur Max Muller, dont le nom fait autorité en linguisti¬
assigne là leur place à tous les dialectes polynésiens. Dans
ses magnifiques tableaux, où il coordonne les neuf cents idio¬
mes connus, il les
rangé dans la branche touranienne méridio¬
nale, à côté des dialectes malais et à la suite de ceux de Siam et
de Laos, dans la classe dite Malaise
(i).
Le Paumotu, comme le Polynésien
pur, a son alphabet com¬
posé de 15 caractères, savoir: 10 consonnes et 5 voyelles.
Les voyelles sont : A, E, I, O, U.
que,

Les consonnes sont:

F, G, H, K, M, N, P, R, T, V.
cinq voyelles se prononcent comme en français, excep¬
tion faite poiir 1' "U" qui se prononce alors "OU" comme en
espagnol ou en italien. Cependant, dans l'intérêt de la lecture à
haute voix, certains auteurs ont cru
préférable d'écrire comme
Les

doit prononcer.
On fait ainsi pour les mots de cette
langue où se trouve le "g''
entre deux voyelles,
par exemple dans les mots Fangatau et Rangiroa. Comme les naturels donnent toujours en ce cas le son
on

guttural à la voyelle qui précède, l'usage a prévalu de l'indiquer
en ajoutant l'"N" et en écrivant
Fangatau au lieu de Fagatauî
Rangiroa au lieu de Ragiroa. Toutes les consonnes se pronon¬
cent comme en
français, à l'exception du "g" qui a le son de
"ng" nasal et dur des Mangaréviens comme dans le mot français
"hangard" et le mot Paumotu "mago", requin. Elle se prononce
toujours ainsi, que ce soit au commencement du mot, par exem¬
ple "gatae", ngatae, ou bien dans le corps du mot, exemple:
Negonego, prononcé Nengonengo. De tous les idiomes connus
de la langue polynésienne dont Max Muller fait mention dans
son savant livre " Science de
langage", le paumotu, avec le maori
(i) Science de langage : IXma leçon, Ier vol., p. 474-

Société des

Études

Océaniennes

�71

de la Nouvelle-Zélande (i), le mangarévien sont les seuls dialec¬
qui aient conservé toutes les lettres de l'alphabet polynésien

tes

primitif.
A l'égal sinon davantage que le dialecte des
Gambiers, la lan¬
gue paumotu a beaucoup d'analogie avec celle de la NouvelleZélande et, par le fait même, du véritable polynésien. Je
prends
comme preuve le tableau
comparatif du dialecte des îles Marqui¬
ses avec la langue
polynésienne, inséré à la fin de la grammaire
de Monseigneur J. R. Dordillon
(2). Des 171 mots que contient
ce tableau, toute la colonne inscrite en
regard comme polyné¬
sien n'est, tout simplement, que du
pur paumotu.
Comme.je l'ai fait remarquer plus haut, le paumotu est doué
du moyen de multiplier le sens des mots sans les multiplier euxmêmes. On pressent par là que le vocabulaire tuamotu doit être
très riche. Ces procédés de l'enfance du langage, s'ils encombrent
un peu la
phrase, ne nuisent aucunement à la délicatesse et
servent beaucoup à la précision de la pensée. Le paumotu
pré¬
sente sur ce point des ressources qui
font vraiment honneur à
l'esprit de ces populations. Avec de légères modifications dans
le mot, le sens revêt une nuance
qui contribue beaucoup à la
clarté et à la grâce. Ainsi, outre le pluriel, il possède le duel.—
Nuances faciles et précieuses : comme l'anglais, le tuamotu tire
un merveilleux
parti des prépositions mises après le verbe, pour
en modifier le sens, en
indiquer la direction, etc.
Une autre remarque encore à l'honneur de la délicatesse d'o¬
reille et d'organe de nos insulaires Tuamotu, c'est l'emploi de
l'accent. Il suppose à l'ouïe assez de sensibilité pour distinguer,
dans les mots orthographiés de la même façon, la syllabe qui
porte le sens propre, et à la gorge, assez de souplesse pour la
bien marquer. Outre l'avantage de diminuer le nombre des mots
sans appauvrir la
langue, ce procédé donne au langage quelque
chose de musical et de sympathique ; il en relève aussi la dou¬
ceur trop habituelle, due à la
multiplicité des voyelles.
Le procédé
d'agglutination décuple ces moyens. C'est ainsi
que la racine "faka" ou "haka", qui exprime l'idée si vaste et si
complexe de notre verbe "faire", entre dans la composition de
plus de cent'mots et qu'il n'en est aucun qui ne lui doive .un©
force et une nuance qu'on n'admire en
l'analysant.
La structure des mots en paumotu est des plus simples: les
(1) Le Rarotongien
(2) Page 90.

manque

complètement des lettres F et H.

Société des

Études

Océaniennes

�72

syllabes se composent invariablement, ou d'une seule voyelle, ou
de deux réunies en diphthongue, ou d'une consonne et d'une
voyelle. Jamais un mot ni une syllabe ne finissent par une con¬
sonne; jamais deux consonnes ne se suivent S'il faut introduire
dans le vocabulaire un mot européen ainsi
construit, on dédou¬
ble, comme il a été déjà dit précédemment, la syllabe en inter¬
calant une voyelle. Enfin, les consonnes b,
c, d, j, r, x man¬
quent : on les remplace par des équivalentes ; par exemple,
t
d ; p = b ; k = g; r = 1. Ce sont des
couples de lettres qui
appartiennent au même organe. Ainsi Petrus deviendra Petero ;
Français = Farani,'etc. Les mots suivants: Mangareva, Fangatau, pango, mango, etc., ne sont pas une exception. On ne
les écrit ainsi que pour leur donner la
prononciation qu'ils récla¬
ment, attendu que la voyelle qui précède le "g" prend toujours
un son guttural.
Mais, rationnellement, ils doivent s'écrire Magareva, Fagatau, pago, mago, etc... Il résulte de ces procédés
et de ce goût pour les voyelles,
que le paumotu est coulant, doux
et mélodieux. C'est l'italien ou peut-être
plus exactement l'ionien
des archipels polynésiens, le reao en serait l'allemand ou le do=

rien.
Ce que

je dis du vieux langage paumotu, vous pouvez l'appli¬
à la plupart des autres idiomes de la Polynésie. Les Pau¬
motu n'ignorent pas l'harmonie de l'oreille et même l'harmonie
imitative qu'ils savent si bien mettre en
rapport avec leur carac¬
quer

tère.

Je termine

ces

quelques

pages en

rappelant qu'on ne saurait

assez

regretter, pour la question linguistique de notre archipel,
la perte irrémédiable des manuscrits très
précieux du R. P. Ger¬
main Fierens : partie volés,
partie emportés et engloutis par le
cyclone de 1903 àTukuhora (Anaa). Grâce à un travail de longue
haleine, à une expérience de plus de trente ans du pays et des
gens

qui l'habitent, et à

une

connaissance approfondie de la lan¬

gue qu'il savait manier à la perfection, il était
le tact judicieux et le bon sens
critique qui

arrivé à réunir, avec
le caractérisait, des

matériaux considérables pouf composer un dictionnaire de ce
dialecte
le seul, je crois, qui en manque — et faire l'histoire
des Tuamotu, avec, à
l'appui, une multitude de
de
—

légendes et
les autres. Ce n'est
certes pas une petite affaire de
composer une histoire et un dic¬
tionnaire. Un pareil ouvrage, si peu complet qu'il soit pour une
langue d'un génie si particulier, demande beaucoup de patience,
de laborieuses et longues recherches, d'innombrables retouches ;
traditions plus intéressantes les

Société des

Études

unes que

Océaniennes

�73

travail

plus ingrat que rémunérateur, vu le nombre restreint de
personnes auxquelles il s'adresse.
Le paumotu, au point de vue

linguistique, offrait autrefois
plusieurs variantes dont voici les principales:
i° Rangiroa, Kaukura et îles
adjacentes parlaient un sousdialecte à part. Les habitants de ce
groupe affectaieut d'être flous
et coulants dans leur
langage ;
2° Le parler de l'île d'Anaa
(la Chaîne) offrait également bien

des particularités ;
3° Fangatau et Fakahina présentaient aussi
différents dans l'ensemble;

beaucoup de mots

4° Napuka
à part ;

langage tout à fait

possède, même de

5° Reao parle également
sible

aux

autres

nos

jours,

un

idiome absolument incompréhen¬

un

peuplades des Tuamotu.
P. Hervé AUDRAN
Missionnaire

Etude

aux

Tuamotu.

linguistique du dialecte particulier de Napuka.
Par

P. Hervé AUDRAN.

le

Bien qu'au fond la

langue de nos îles soit une et même partout,
cependant, d'île à île, elle offre certaines variantes. Et ces va¬
riantes, dans certaines îles, particulièrement à Napuka et à Reao,
sont si nombreuses et d'un
usage si fréquent dans la conver¬
sation, qu'on serait parfois tenté de croire que ces districts ont
des dialectes à
part. Deux Napuka aussi bien que deux Reao
peuvent très bien tenir

devant

un

autre

une

Paumotu

conversation

dans

être

leur dialecte

compris de lui. Quelle est,
en
somme, l'origine de ces variantes ? A mon avis, la véritable
origine de ces variantes dans le langage, tient à la diversité des
points de départ d'émigration de ces peuplades. Si on pouvait
faire un étudè comparative du
paumotu avec ses variantes et du
maori de la Nouvelle-Zélande avec ses variantes
également, on
arriverait, j'en suis persuadé, à trouver la clef du mystère. Il est
à remarquer en effet
que le Polynésien de la Nouvelle-Zélande a
des affinités si grandes avec le
Polynésien des Tuamotu qu'on
est tpnté de considérer celui-là
pour la langue-mère, la languesans

Société des

Études

Océaniennes

�74

souche. Et rien d'étonnant que

là-bas comme ici, il y ait aussi
quelques différences de district à district.
Une autre chose m'a beaucoup frappé et qui, en même
temps,
m'a un peu dessillé les yeux au
sujet de l'origine soi-disant
inconnue de nos peuplades : Sur les
quatre-vingts îles qui for¬
ment notre vaste archipel, il n'y a
en pas une où vous ne ren¬
contrerez deux, trois, quatre, cinq
terres dont les noms sont
absolument identiques à celui de grandes, portions ou divisions
de terres, surtout dans l'île sud de la Nouvelle-Zélande, connue
des anciens sous le nom de Ika a Maui (poisson de Maui).
Le R. P. Germain durant sont séjour
prolongé à Napuka avait
remarqué et noté bien des choses intéressantes. Il avait eu l'occa¬
sion fréquente de questionner les anciens, de les réunir même,
de les interroger longuement et de savoir d'eux une foule de dé¬
tails sur leur origine, leur histoire, leurs traditions, leur croyance,
leurs us et coutumes. Il avait pu compulser ainsi beaucoup de
matériaux en vue d'écrire l'histoire du pays. Il est infiniment
regrettable que tous ces précieux documents aient disparu, car
cette perte est vraiment irréparable.
Voici le nom des principales terres de Napùka, en commençant
par le milieu du village pour faire ensuite le tour de l'île en
passant d'abord par Kereteki (Toga), c'est-à-dire la partie sud,
ensuite par Tematahoa ou Gake (est) pour
revenir par le nord
(Tokerau) et s'arrêter enfin au point de départ, c'est-à-dire à
l'ouest, ou plutôt nord-ouest, à Ragihoa où se trouve le village.
1.
2.

Tiaaumaoma.
Tarahu.

O Heko.
Ragihoa.
5. Pahora.
6. Tupiti.
7. Matau.
3.
4.

8. Ohomo.

9. OGoio.
10.
11.
12.

Tahinuga.
Farapeke.
O Nimo. '

13. Tevera.
14. OTetau.
15. Mahora.
16. Kahiti.

17.

Poroporo.

18. O Feko.

33.
34.

19.

Tehavini.

35.

20.

Temarae.

36.

21.

Faraveke.

37.

22.

Faturoko.

38.

Kofai.
24. Ohupo.
25. Tivirimahaga.

39.
40.

26. Tekororeka.

42.

23.

27.
28.
29.
30.
31.
32.

Société des

41.

O Gare.

43.

Fagai.
Tematagiteiau.
Pakana.
Tikanoa.
Kurima.

44.

Études

45.

46.
47.

Océaniennes

Taeroeroa.
TeKotika.
Na Katiga.
Tagurega.
Takahuriga.
Kurupeti.
Fagutu.
Raupeka.
Taranaki.
Tagana.
Matainiga.
Tupenu.
Te Ruarua a
Tupa.
Tahiri ragi.
Haukoro.

�75

48. Tefakanohoga.
Pepehava.
50. Tapae.
51. Kirau.
52. Upaki.
53. Temahuri.

59. Fakaîrioro.
60. Makeikava.

70. Tevete.
7i- Te Makoto.

61. Kavake.

49.

63. Koehaka.

72. 0 Vete.
73- 0 Mauku.
74- 0 Paraoa.

64. Fatifati.
65. Tevekeveke.

75- 0 Vavau.
76. Terenarena.

66. Taaroa.

77- 0 Namu.
78. Tikara.

62. Tiviniti.

Timiroga.
55. Tefata.
56. Pakana.
57. Tepokoga.
58. Kavehinaaro.
54.

67. Tègatae.
68. Hugaga.
69. Tamapuhia.

GLOSSAIRE NAPUKA
I.

•—

La numération.

Te taioraa

numera.

1.

Ka rari.

26. E rari takau

2.

Ka ite.

3.

Ka geti.
Kaope.
Ka mihe.

27. E rari takau ma tika.
28. E rari takau ma hava.

4.

E rari takau ma gohuru.
E rari takau tapahi reka.
31. E rari takau tapahi ma rari.
32.- E rari takau tapahi ma ite,
29.

7. Ka tika.
8. Ka hava.

etc., etc.

E
41. E
42. E
30. E
51. E

Gohuru.
10.
Tapahi reka.
11. Tapahi
ma rari.
12.
Tapahi ma ite.
13. Tapahi ma geti.
9.

15.
16.

17.
18.

19.

40.

Tapahi ma ope.
Tapahi ma mihe.
Tapahi ma hene."
Tapahi ma tika.
Tapahi ma hava.
Tapahi gohuru.

21.

E rari takau.
E rari takau marari.

22.

E rari takau

ma

ite.

23. E rari takau

ma

geti.

20.

24. E rari takau ma ope.

25. E rari takau

hene.

30.

5.
6. Ka hene.

14.

ma

ma

mihe.

Société des

ite takau.
ite takau ma rari.
ite takau ma ite, etc.

ite takau tapahi reka.
ite takau tapahi ma rari,
etc., etc.

60. E

70.
80.
90.
100.
200.

geti takau.
E geti takau tapahi reka.
E ope takau.
E ope takau tapahi reka.
E mihe takau.
E rari kiu.

300. E rari kiu ma
400. E ite kiu.
600. E geti kiu.
800. E ope kiu.
1000. E mano.

Études Océaniennes

mihe katau.

�76

II.

—

Le

des diverses

nom

phases de la lnne
(ou des nuits).
Te igoa 0 te haga ruki.

l.

0 hoata.

16. E tahi korekore.

2.

E tahi hania.

3456.

E roto hania.

17. E roto korekore.
18. Fakaoti korekore.

Fakaoti hania.
E tahi korekore.

20.

19.

E roto korekore.
7- Fakaoti korekore.
8. 0 Vari.

21.
22.

E tahi Tagaroa.
E roto Tagaroa.
Fakaoti Tagaroa.
E tahi rakau.

E roto rakau.
Fakaoti rakau.
25. 0 Tiketike.
26. 0 Rogo nui.
27. 0 Rogo mauri.
23.

9- 0 Tamatea.
10. 0 Hua.
ii. 0 f^aharu.
12. 0 Maitu.

24.

13- 0 Hotu.
14. 0 Ragi.

28. Mauri kero.

*5- O

Tinai po.
Tamu te aiahi.
31.O Hiro.
29.

Tu?u.

III.

30.

—

Te

Le

nom

igoa

Dialecte Napuka.
Paroromua.

1.

des douze mois de l'année.

nona

Paroromuri.
3- Muriaha.
4- Hiriga.
5- Higaia.
6. Kauhune.
7- Vaitua.
8. Herehu.
9- Fakaahu.
2.

kavake

Janvier.
Février.

Mati.

Mars,

Aperire.

Avril.

Me.

Mai.

Tiunu.

Juin.
Juillet.

Tiurai.
Atete.

Pipiri.

11.

OUnu.
0 Kupa.

Noema.
Titema.

—

Le

nom

igoa
Dialecte Napuka.

Août.

no te

Septembre.
Octobre.
Novembre.
Décembre.

des différents vents
à

Te

Français.

Fepuare.

10.

IV.

matahiti.

Tenuare.

Tetepa.
Atopa.

12.

a 12 0 te

Dialecte Tahitien.

qui régnent

Napuka.
haga matagi 1 Napuka.

Dialecte Tahitien.

Français.

1.

Pahakaiti.

Pafaite.

Vent du nord-est.

2.

Mamaragi.

Maoae.

Vent d'est.

Société des

Études

Océaniennes

�77

Dialecte Napuha.

Dialecte tabitien.

Français.

Tokerau.

Toerau.

Vent du nord et du

Moiho.
5. Ragaiku.

Haapiti.

nord-ouest.
Vent du nord-est.
Vent du sud-ouest.

3.
4.

Arueroa.

6. E raki.

Maraamu.
To'a tuamuru.
To'a.

7. E mûri.
8., E toga.

y.

—

Le

nom

des diverses étoiles

Vent du sud-esU

Sud.
on

constellations

à

Napuka.
Te igoa no te haga hetika itea hia i Napuka.
(Pour .désigner une étoile les Napuka emploi le mot "Heko".)
0 Matkriki (i) e
nej

vahi-

0 Matarii.

OTakero

(ekaefaia).

0 Taoro.

Te heko

0

te ahiahi.

Fetiâ

Te heko

0

te

Fetia

E

na

Pléiade.

ia)

poipoi.

Poutuu.
VI.

E mota.

La

Les Trois-Rois.
Etoile sdu matin.

(na Panoe).
no te poipoi
(Takurua).

E
—

te ahiahi

no

na

(Vénus.)
id.

Potu.

pirogue.

—

id.

Sa construction.

Vaa (en Paumotu

Pirogue.

Aveke).
Faro.

Naero.

Fakanoho.
Kokihe.

Tapiri.
Ripine.

Lier.

Patupatu.

Hamara.

Tieke.
Karahi.

E hou.

E ihu.
E noko.

O

Tugata.

E pae hou.
Pakiri.
Ua oti.
Te iato.

Kiea.
Ua tigatiga/
Te kiato.

Tohi.
mua

Marteau.
Raboter.
Herminette.

ia.

O mûri ia.

L'avant,
L'arrière.

Le support
lancier.

du ba¬

(1) Les anciens attribuaient une grande influence à ce groupe d'é¬
toiles, par exemple, au sujet de l'abondance des tortues. Son appari¬
tion était toujours accompagnée d'un fort coup de vent.

Société des

Études

Océaniennes

�78

Dialecte

Napuka.

Dialecte tahitien.
Te

E ama.
Paruku.

Te taamu i te kiato
e i te ama.

Lier, lien,

E hoe.

Rame.
Ramez.

Te tipoka.
A hoka.

À hoe.

14a kopiti hia.
Ua tigatiga hia.

Ua oti hia.

Version

Ua tahuri hia.

indigène

Français.
Le balancier.

ama.

sur

Elle s'est chavirée.
C'est fini.

Napnka, Tepoto et Pnkapnka.

D'après les dires de Th. Teururehu, fils de Popo a Kainuka,
qui accompagna.le R. P. Albert Montiton dans son premier vo¬
yage dans ces îles écartées, Napuka s'appelait autrefois Tepuka-a-maruia ou encore Tepukaruga;
Tepoto était désigné sous le nom de Tepukamarumaru ou
Tepujcararo, et Pukapuka avait nom Mahinate Tahora, ou enco¬
re Puaga.
Les propriétaires de ces îles étaient Maruia et sa sœurTahagamarie, qui avaient pour ancêtres TETAIKAM1KI et KAIVIARIKI.
Celle-ci était originaire de Mahina-te-Tahora. Depuis eux jus¬
qu'à nos jours, il y aurait, parait-il, trente-huit générations.
Ces trois terres représenteraient un poisson dit TAGIHAGA
dont Pukapuka serait la tête, Napuka le ventre et Tepoto la queue.
,

P. Hervé AUDRAN
Missionnaire

Société des

Études

Océaniennes

aux

Tuamotu.

�79

Un

glorieux épisode de la vie de Moeava.

(Combat singulier entre Moeava et Patira à Makemo.)

Une action d'éclat qui eut Makemo pour théâtre rendit fort
célèbre Moeava dans toute la Polynésie orientale. Le souvenjr en
est resté

profondément gravé dans la mémoire des indigènes:
parlent encore avec fierté et s'en font un sujet de gloire.
Moeava, on le sait, monté sur son Murihenua'(i), ne cessait de
parcourir les Tuamotu. Il sillonnait l'archipel en tous sens. Un
jour, voguant au large de Kaukura, il rencontra par hasard,
un autre
voyageur. C'était un inconnu pour lui. Selon l'habitude
en ces
circonstances, ils s'interpellèrent d'un bord à l'autre,
Moeava questionnant en ces termes le nouveau venu : « Ovai teie
vaha i taku tara net. »'(Quel est ce bateau qui se trouve ainsi
sur mon flanc
?).
D'une voix puissante l'inconnu lui répondit : « C'est moi, Pa¬
tira, que tu aperçois. »
Patira était un fameux Kaito, un guerrier de la trempe de
Moeava. Sa réputation n'était plus à faire ; il passait pour un des
meilleurs champions des îles d'au delà de Tahiti. Il était issu,
d'après la tradition, de la grande tribu de Marama (No roto mai
oia i te tini rahi o Marama). Cet ancien et illustre district de Ma¬
rama se
trouve, semble-t-il. aux Iles-Sous-le-Vent (2), sinon
plus loin même, car dans l'île sud (Te vahi Punamu) de la
Nouvelle-Zélande, sur la côte est entre Okarite et Orepuki, on
ils

en

(1) Voici la description sommaire de
Le
Le
Le
La
Le
La
Le
Le
Le
Le

balancier se dénommait
Kiato -d'avant
Kiato d'arrière
rame

bateau
-

qui sert de gouvernail

mât

:

O Oheohe.
O Hotutaihonuku.
O Paratito.

O Taripo.
O

voile

Tiriatofa.

O Kukuti ki te

banc d'avant
banc d'arrière.
bout du mât

ragi.
Kifakatakuariki.

Tearokaharia,

.

Kifarefataha.

coin extrême de la voile

Kitaiomoro.

Le tatakoto

Tiriakoukou.

Le bout extrême du tatakoto.
La case d'avant

(2) Au district
femme du

cer

nom

de Matairea

O Fani.
Te piha

(Huahine) régnait autrefois

de Marama.

Société des

Études

Océaniennes

tuaniki.
célèbre

une

�80

rencontre une localité qui porte ce nom de Marama. Ne serait-ce
pas le lieu d'origine de ce Tiniï
Patira était un valeureux guerrier. Sa taille était colossale. La

légende rapporte que, d'un

pas

ordinaire, il enjambait facilement

d'une île à l'autre. Sans navire, il pouvait, selon son bon
plaisir,
visiter nos différents archipels.

Piqué de curiosité, Moeava poursuivit ses questions : « Où vasrépondit d'une manière énigmatique : « Te
tere ana van i te hurikuri o te huraro. »
(Je poursuis la bon¬
ne odeur d'un huraro dont
je suis comme alléché). Le huraro
est, paraît-il, le nom d'un poisson rare. En l'espèce, il figurait

tu ainsi?» Patira lui

Huarti.
« Où se trouve ce huraro ? » invectiva Moeava. « 11 est
à Tepuhamaruia », fit nonchalamment Patira, sans même
soupçonner
qu'il soulevait pat ces paroles la méfiance et la susceptibilité
de son interlocuteur. Moeava lui
répliqua très sèchement : «Ce
huraro tuiragapua m'appartient. Il est

déjà la propriété de Moe¬
précédents voyages, il s'était fiancé à Huarei. De son côté, Patira avait ouï-dire
que c'était une belle et in¬
comparable jeune fille. Mais, pour s'en convaincre, il s'était dé¬
ava. »

Dans

un

de

ses

cidé à lui rendre visitex
D'un pas, Patira se trouva tout
près du Murihenua, presque
à le toucher. Moeava,
déjà fort excité, lui cria de toutes ses forces ':
« Au
large I
Ecarte-toi ou bien tu auras affaire à la
de

pointe

Puanea. » C'était le nom de sa fameuse lance
(i). A
cette menace Patira
s'éloigna, mais n'en continua pas moins son
voyage sur Napuka. A son arrivée dans cette île, il se ménagea
une entrevue avec Huarei.
C'était effectivement une belle jeune
fille, une vraie beauté polynésienne. Elle n'avait sûrement pas
ma

égale dans toutes les îles environnantes. Ses yeux noirs, son
regard langoureux, sa taille souple, tout en elle la rendait dési¬
son

rable. Patira fut littéralement charmé.

Aussi, à la fin de son en¬
lui donner une marque sensible.de son amour, il
joue, et, lui adressant la parole, dit : « Reste ici,
chez toi, àTepukamaruia
; je vais dans l'ouest ; je m'en retourne
sur mes
propriétés et en*temps opportun je reviendrai à Tepukamaruia pour t'épouser. » Sur
ce, Patira s'en alla. 11 avait déjà
oublié les dures paroles
que lui avait adressées Moeava au large
de Kaukura : « E huraro
tuiragapua Huarei na Moeava. »
(i) La lance, chez les Polynésiens, est le symbole du courage et de
la valeur. Celle de
Parepare s'appelait Tearovaru, et celle de Rotretien,

pour
lui caressa la

gotama, Terefa.

Société des

Études

Océaniennes

�81

C'est à partir de ce moment que Huarei devint le mobile de
rancune. Un peu plus tard, elle donna lieu à la
tragique rencontre à Makemo.
Huarei était promise à Moeava dès sa
plus tendre jeunesse.
Les fiançailles avaient eu lieu dès le premièr
voyage de Moeava
à Tepukamaruia. Si donc elle n'était
pas encore l'épouse de
Moeava, il avait du moins des droits sur elle que n'avait pas
Patira. Or, comme nous l'avons vu, celui-ci n'en tint aucun
compte.
Le Murihenua continua, comme de coutume,
de sillonner les
leur mutuelle

mers

de notre

archipel, allant tantôt vers l'est, tantôt vers l'ouest,

s'aventurant dans les plus forts courants : le Temarapoto, le Temararoa, etc.. 11 parvint de la sorte jusqu'au milieu du fameux
courant : Te moemoe, qui traverse le goulet (i te gure) 'entre Na-

puka et Tepoto.
C'est dans cet espace que Moeva entendit soudain le cri
plain¬
tif d'un oiseau. Il demanda aussitôt : « O vai ra teie
ipapaki ite
tara o Murihenua? » (Qu'est-ce
qui clapote ainsi sur le côtéduA/wrihenua ?). C'était une espèce de petit pigeon qui, tout en
volant,

chantait tout près du Murihenua. En s'éloignant, il répétait sans
cesse : « Ovau teie o
Rupe i fano. » ( C'est, moi le Rupe qui vole

de la sorte. Je suis le Rupe
qui se baigne dans les eaux de Tefanomaruia, sur mon île de Tepukamaruia). Moeava élevant son
regard, s'aperçut alors que c'était un Rupe (i). Son cri décelait
pourtant une douce voix de jeune fille. Moeava lui dit : « E Rupe
e, e hurare tuiraga pua koena Moeava ? »
(Eh ! Rupe, est-ce toi la
guirlande de fleurs de Moeava ! ) Le gracieux animal fit encore
entendre sa plainte une ou deux foix, puis s'enfuit à tire-d'aile et
gagna en un clin d'oeil Tepukamaruia qu'on apercevait à l'hori¬
zon. A cet
augure significatif, Moeava se dit: «Je m'en vais
voir ma petite fleur qui
s'épanouit à Tepukamaruia». La brise
s'établit, les voiles du Murihenua se gonflèrent et en peu de temps
il eut le bonheur d'aborder l'île tant désirée. Avant de descendre
à terre êt d'aller retrouver sa
fiancée, Moeava composa le pehe
de circonstance
que voici :
i°

'

Ko

vau ra

kl te

moe

C'est moi

qui suis dans cet

es¬

pace.

(i) Cette espèce d'oiseau existait autrefois, m'affirme-t-on, à Te¬

poto. On en trouve encore aujourd'hui à Makatea ? Partout aillleurs
dans les Tuamotu, il est inconnu.

Société des

Études

Océaniennes

�82

E aha

e

Rupe i fano mai

Qu'as-tudonc/?^àvolervers
moi

Teie te

moemoe

rihi

Sur

ce

terrible courant de Moe¬

moe?

Ko vau ra ki te moe
E aha e Rupe i fano mai
Teie te moemoe rau e ei ai i i

(Répétition.)
e

Natira te moe. E aha ko vau ra
ki Tepukamaruia Kahopu, ka-

Pourquoi suis-jeàTepukamaruia? c'est l'amour, c'est' la

pahahee
E aha ke

rencontre.

ki te vahine nui

vau ra

tapairu Huarei te ri hi

E aha koti hoki

manu

ro

mai i

iti

teipo

Pourquoi suis-je ici, si ce n'est
pour voir cette charmante
Huarei qui m'appartient au¬
jourd'hui?
Qu'as-tu cher petit oiseau à

tagi mai

faire entendre ton chant

plaintif?
Teie te kuriri

tagi mai

Voici le Kuriri

ra

qui élève

sa

voix
Ko

vau ra

ki Matiti

maru e

(bis)

C'est moi l'homme de Matiti
maru,

Kahopu kapahake

Toi

e.

de

E aha ke

vau ra

Moeava te ri hi

ki te toa nui
re a

tu

l'objet de
mes

mon amour et
désirs.

C'est moi le grand

Moeava, qui vient

u

guerrier
donner

me

tout entier.

E aha kotikoti mapu
mai.

Teie te kuriri
ai i i e.

iti teipo tagi

tagi mai

e rau e

ei

Qu'est-ce qu'il y a donc, cher
petit ami, pour faire enten¬
dre tes appels ?
Voici le kuriri qui élève sa
voix.

C'est

cepehe que chanta Moeava avant d'aller embrasser Huarei.
La demeure de celle-ci était établie tout près du marae de
Ragihoa. Avec son consentement, Moeava
l'épousa. Huarei était une
descendante directe de Maruia, première reine de
Elle

Napuka.
était, de ce fait, reine de Tepukamaruia, de Tepoto-nui et de Ma-

Société des

Études

Océaniennes

�83

bina-te-tahora même. Bientôt, elle devint mère et donna naissance
à un

joli petit garçon que son père appela Kehauri. En lui donnant
Moeava lui adressa les paroles suivantes : « O teitoe ia'u
nei na oe ia e amu e pau roa. » (Tout ce que j'aurai de reste, tu
le mangeras ! ).
Kehauri était doué d'un corps sanguin, ce qui lui valut le sur¬
nom de O-ura-noa (celui qui brûle sans
cesse). Depuis sa nais¬
sance, jusqu'à l'âge viril, Kehauri ne quitta guère son père. Ce
dernier arma guerrier son fils parvenu à l'adolescence et le dota
d'une belle et forte lance qui avait nom Pakekerua-kv-te-ragi.
C'est cette fameuse lance qui devait donner la coup de grâce à
la puissante légion de Muta et d'autres qui
l'accompagnaient et
tirer ainsi vengeance de la mort de
Tagihia-ariki et de ses frères.
Le moment venu Patira mit à exécution son projet et vint cher¬
cher Huarei à Tepukamaruia. Plusieurs années après leur mari¬
age, Moeava, durant une de ses courses à travers les îles, l'avait
ramenée et confiée à des parents. Patira la trouva donc seule.
ce nom

Elle eut beau lui faire des remontrances et essayer par toutes
sortes de bonnes raisons de le détourner de son projet d'enlè¬

vement, il n'écouta rien. Elle lui dit, entre autres : « Est-ce que,
par hasard, tu ne connais pas le Toa Moeava, autrement'dit, le
courageux et fort Moeava ? » Patira feignit l'ignorance. « Non,
dit-il. » Comment, répliqua Huarei fort intriguée, tu ne connais
pas Moeava le héros ? le

champion de Vabitu (i ) et de la tribu des
Goio-Tuarebu, qui plane dans les nuages du nord ? Patira répéta :
« Non,
je ne le connais pas. Ce que je sais, c'est que je suis cham¬
pion moi-même à Marama, dans la tribu des Tohorega. » Ceci dit,
il emporta Huarei de force à travers les mers.
En ce temps-là, Moeava tenait également la haute mer.

Par une

circonstance fortuite, il aperçut Patira qui franchissait d'une seule
enjambée l'espace qui sépare Napuka de Katiu, et dans ses bras
sa pauvre
Huarei, plutôt morte que vive. Le sang lui battit aux
tempes et il entra dans une colère extraordinaire. Assoiffé de
vengeance, Moeava provoqua sur le champ Patira, son puissant
rival, à un combat singulier, a Allons, lui dit-il, vider notre que¬
relle à Makemo-roa-hua. » (2)
(A boatu to taua tamakii Makemo

(1) C'est l'ancien

des TuaAhe, Manihi,
Takaroa, Takapoto, Tikei, Taiaro, Aratika, Kauehi, Raraka.
(2) Le nom du district de cet endroit était Tahau, Mauumea en
était le roi ; Teutuga était le marae,
,Vaihumu le nom du lagon et
Taganui celui du tahora.
motu.

Il

se

nom

générique du second

groupe ouest

composait de 9 îles dont voici les noms

Société des

Études

Océaniennes

:

�84

roa.) Patira consentit de son côté. Il fut décidé que la
lieu, à telle date, à Makemo, à l'endroit dénommé
te Pohue. Il y avait là, en effet, une arène bien appropriée à des
joutes. Les deux adversaires étaient de force et d'adresse à peu
près égales. L'un et l'autre jouissaient d'une grande renommée
dans leurs îles respectives. Ils furent fidèles au rendez-vous.
Majgré le rapide moyen de locomotion de Patira, Moeava le pré¬
céda de plusieurs jours dans l'île. Il voguait tout en faisant le guet
entre Katiu et Makemo, quand soudain il vit Patira poser un pied
à Tepana. Moeava se trouvait alors au lieu dit Raumati. L'autre
pied était encore dans l'eau de Gatiha. A cette vue, Moeava saisit
sa ceinture magique dite Manava-apeape, et il s'en ceignit. Sans
perdre de temps, il arracha ensuite du sol une espèce de liane
connue, justement sous le nom de pohue, en tressa une solide
corde et en fit une fronde. Il y plaça une pierr^dure et lisse, du
nomdQ Amiomio-i-te-ragi(i). Elle avait été apportée jadis, dit-on,
de Tahiti par Hono-ura qui l'avait laissée à Tepoto à la mort de
Toarere toa, marquisien dont il fut vainqueur.
Moeava, sa fronde à la main, se tenait debout sur l'îlot Rau¬
mati, scrutant d'un œil exercé l'horizon du côté nord pour mieux
voir approcher Patira, dont l'un des pieds se posait maintenant
sur Ororia. Alors, Moeava fit entendre son chant de
guerre:
c'était une prière au dieu Tu (2).
i te taua

e

rencontre aurait

i°

Ka hohora i tai e-ki te heiva

Tu,

va

du côté du lagon, lieu

de combat.

E Tu e, e rerei e,

Il fait calme, Tu, calme plat
même.

E Tu e,

reregei ai te matai (bis)
rau

e-i-ai-i-i-e.

Tu, brave Tu, viens assister au
combat au bord du lagon,
Il fait fait calme Tu, calme plat.

2°

Kahohora i tai e-ki te heiva

Viens au combat, Tu, au
du lagon.

E Tu

Il fait calme, Tu, calme plat.

e

rerei e,

bord

(1) D'après Luc Piritua, chef actuel de Makemo, cette pierre s'ap¬
pelait Pohatu taka i Marama (pierre qui tourne à Marama.)
(2) Tu était un dieu de Moeava. Mais sa principale divinité était
Tarigerige. Au sujet de Tu, voir le dictionmaire Mangarévien-Français, page 3, au mot Tu.

Société des

Études

Océaniennes

�85

E Tu

e e rorogoi ai te maitai kia
hume, kia hume Moeava-Tukirima noho i ta ora e e ; E Tu e

e

rerei

Viens afin de protéger et conserver en

vie Moeava-Tuki-

rima,

e

E Tu e, reregei ai te matai kia-

Il fait calme. Tu, calme plat,
kia heke mai ru¬
ga etupuna ra ko
Tapakia ; E Tu, e rerei e e Tu e. Viens, Tu, réveille l'ancêtre
rorogo i ai te maitai rau e-i-aiTaftakia. Tu, il fait calme,
i-i-e.
calme plat.
Au moment où Moeava terminait son pebe, il vit Patira
rap¬
procher son autre jambe. « Voilà, se dit-il le moment propice. »
Il ajusta la pierre mise dans sa fronde, la fit tourner rapidement
et, au bout de quelques instants, la lança avec toute sa force dé¬
cuplée par la haihe. Il appliqua son coup avec une justesse re¬
marquable. Patira fut atteint en plein front et tomba. La pierre
rebondit à Rehega, au bord du lagon de Makemo, où elle se voit
aujourd'hui, dans l'eau claire, à un mètre de profondeur.
heke mai

ru

;

Une foule innombrable était

accourue

des îles environnantes

pour assister à cette lutte, anxieuse d'en connaître l'issue.
Patira s'était abattu de tout son long, la face vers la terre. Tan¬
dis que sa tête dépassait le récif extérieur, au nord de l'île, du
côté de

Taenga (Tautua), ses pieds baignaient dans les eaux
tranquilles du lagon. Moeava, la lance au poing, se précipita
sur le corps étendu et, comme on traverse un
pont, il le parcou¬
rut au pas de course. Puis, avec sa vaillante Puanea, il lui tran¬
cha la tête. D'une main, il saisit le chef grimaçant par la cheve¬
lure, tandis que de l'autre il dégageait Huare des bras de son
ennemi vaincu. Il les emporta l'un et l'autre à l'intérieur de l'î¬
lot, prépara ensuite le four pour cuire son adversaire, et donna
tête à Kehauri.
Sa vengeance ainsi assouvie, il retourna à Takapua, emme¬
nant avec lui sa femme et son enfant, dont il ne se
sépara plus.
sa

Ainsi,

par un tour de bras habile et bien

calculé, Moeava ter¬
premier coup son colossal et terrible adversaire. Vain¬
queur, il revint couvert de gloire de cette rencontre restée célè¬
rassa du

bre dans tout

l'archipel.

La mort de Patira fut bientôt

connue

de

ses

compatriotes les

nombreuses tribus venues de Marama, principalement cèile de
Muta. Elles firent une descente à Takaroa, et, n'y trouvant pas

Moeava, elles exterminèrent
adoptifs.

Société des

ses neveux

Études

devenus

Océaniennes

ses

enfants

�86

Moeva, à son tour, ne tarda pas à tirer vengeance de la mort de
Tagihia-ariki, Parepare et Rogotana, par la capture à Punaruku
(Makemo) de la légion de Muta et de celles qui l'avaient suivie.
Plus tard, après la conversion des indigènes au christianisme,
quand ceux-ci eurent connaissance de la Bible, ils ne manquè¬
rent pas de faire des rapprochements entre ce combat singulier
et celui de David et Goliath.

P. Hervé AUDRAN
Missionnaire

TOMB

AT

aux

Tuamotu.

ARUE

TAHITI

Sacred to the memory of
The Rev. Henry Nott,

Missionary.
Who

departed from this life of sin and

sorrow

And entered into his rest
On the 2nd

day of May 1844,
a great fight of afflictions.
He had been for 18 years the faithfull servant
Of the London Missionary Society having been sent
Out by them to this Island on the ship Duff, commanded
By Captain James Wilson in the year 1796.
He was translater of the Sacred Scriptures
Into the Tahitian language.
I have fought a good fightf I have finished my
Course. 1 have kept the faith : henceforth there
Is laid up for me a crown of righteousness wich
The Lord, the righteous Judge, shall give me at
That day : and not to me only, but unto all them
Who also have loved his appearing.
And God shall wipe away all tears from their
Eyes. And there shall be no more death.
After

having endured

Société des Etudes Océaniennes

�TAHITI NUI
Au bon poète S. Charles
Leconte,
Lointain souvenir.

La nuit tombait des

montagnes prochaines.
rythme cadencé
Le flot berçait ma pensée incertaine
Qui s'endormait dans l'ombre du passé.
La nuit tombait des
montagnes prochaines*
Par

son murmure au

O

parfums de la brise, ô senteurs enivrantes
gardénias éclos durant ce soir d'avril!
Combien il suscitait d'images décevantes
Pour mes sens assoupis; votre arôme subtil,
O parfums de la brise, ô senteurs enivrantes
Des

!

Parmi l'espace aux voûtes constellées
De clairs diamants et de vivants
rubis,
L'œil entrevoit des chimères ailées
Désirs de flamme et rêves infinis
Comme l'espace aux voûtes constellées.
«à

Que dites-vous tout bas, sous les arceaux gothiques
De vos troncs élancés,
majestueux palmiers*
Ne répétez-vous pas les soupirs
érotiques
Des couples tant de fois enlacés à vos
pieds ?
Que dites-vous tout bas, sous vos arceaux gothiques ?
Terre d'oubli, de langueurs éternelles,
D'où te provient le philtre insidieux

Qui te conquiert les

cœurs

les plus rebelles

Et les retient prisonniers sous tes
deux,
Terre d!oubli, de langueurs éternelles ?

O brune Tahiti,
fille des mers australes,
Des sèves du printemps ton sol a la verdeur
Et des puissants étés les
splendeurs sidérales

Ravivent chaque jour sa généreuse ardeur,
O brune Tahiti,
fille des mers australes /
OUTSIDER.

Société des

Études

Océaniennes

�LA

NOUVELLE-CYTHÈRE
GAITTATE

I

Tahiti! Tahiti! souriante

Cythère,

Dont le charme indicible est voilé de

mystère,

Salut, pays béni, par qui nous fut rendu
Le bonheur oublié du Paradis perdu !
Chœur
De ton aimable et

Laisse

en nos

langoureuse grâce

chants /'harmonieuse trace !
II

Les arbres et les

fleurs, sous ton ciel radieux
l'infini leurs tons mélodieux;
bords attiédis, la mer toujours sereine,

Mêlent à
Sur tes

Caressante, charmée

a reconnu sa

reine !

Chœur
De ta beauté le pur

Plonge

nos cœurs

enchantement
dans le ravissement 1
III

Sur

sol fortuné-, sur

cette douce terre,
point de douleur et point de règle austère ;
Du désir de savoir l'homme n'est pas mordu,
line trouve à sa faim aucun fruit défendu !
ce

Il n'est

Chœur
Dans

ce

séjour, où tout aime et s'enlace,

Jamais la haine

en

notre âme n'eut place !
IV

Chastement ignorants du mensonge odieux,
Ils passent, nus et beaux comme de jeunes dieux,
Les couples alanguis, que la Nature entraîne,
De leurs

cœurs

ingénus maîtresse souveraine !
Chœur

O Tahiti! délicieusement
Tu fais rêver le poète et l'amant !
H. MICHAS.

Société des

Études

Océaniennes

�STTie,

Xj -ES

EÉCIP

Le soleil de midi

parsème sur les -vagues
paillettes de nacre et de saphir brûlant.
Le récif tortueux vêtu de mousse et
d'algues
Dessine sur la mer un serpent écumant.
Des

Debout

sur

le corail où tourbillonne et

fume
des étés tropicaux,
Le pêcheur alerté
dirige sur l'écume
Son long harpon qui vibre en plongeant dans les
Le

ressac

orageux

eaux

Les yeux sur le remous

qui drape l'aiguillette,
Solitaire, figé devant l'immensité,
Il dresse un corps d'airain dont la
ligne parfaite
Evoque l'art antique et sa pure beauté.
Et, brusquement, le fer agile et redoutable
yole et pénètre au sein du tiède tourbillon ;
Et l'homme, rajustant son
pagne au nœud instable,
Bondit : sa proie émerge au bout de l'aiguillon.
E. SALMON.

Société des

Études

Océaniennes

�90

iSa EE&gt; Et"Q* &lt;X&gt; œ. 12

££&amp;

Après une interruption de trois années,
Bulletin de la So¬
ciété des Etudes Océaniennes reparaît. Ceux
nos Sociétaires
ou de nos Correspondants
qui ont réclamé ave"8 insistance ou
attendu avec curiosité

ce retour

voudront bien

pas trop s'é¬
légers changements apportés à la nou¬
velle publication : renaître de ses propres cendres ne se
passe
point de lenteurs, voire aussi de quelque métamorphose. Ce
qu'il importe, c'est qu'au temps et-au silence, survive la volon¬
té d'être, de se continuer, et aussi la confiance dans l'oeuvre à
poursuivre, dans le fait à réaliser.
L'impulsion initiale donnée à la Société des Etudes Océanien¬
nes par son
fondateur, le Gouverneur JULIEN, avait permis à
ne

tonner des retards et des

groupement, une fois pourvu des aides morales et intellectu¬
elles nécessaires à ses premières démarches, élégamment pa¬
tronné et duement encouragé,
de tracer son itinéraire dans
divers domaines intellectuels, de se mettre en route d'une belle
ce

allure, et de fournir

défaillance

une étape de près de trois
étape de précieuses relations furent
nouées, d.'heureux échanges engagés, d'utiles collaborations
recrutées. Adressés aux Institutions
scientifiques d'Europe,
d'Amérique et d'Asie, aux personnalités des deux continents
attachées aux questions polynésiennes, les
premiers Bulletins
ramènent une ample moisson de
correspondances qui toutes té¬
moignent de l'utilité de l'œuvre entreprise et de l'intérêt qu'elle
suscite. Des documents s'amassent, des curiosités s'éveillent
;
et sans grands moyens
d'action, sans outillage scientifique, sans
technicité proprement dite, mais placé au cœur même de son
domaine d'études et doué
d'expansion par la seule activité de
son fondateur et la bonne volonté de
quelques adeptes zélés,
c'est un véritable centre
scientifique qui se forme, s'organise et
propage, avec ce Bulletin, l'instrument fondamental de son ac¬

années. Au

cours

sans

de cette

tion.
L'œuvre était viable et vivait

pulsion qu'elle tenait de

son

Société des

quand vint à lui faire défaut l'im¬
fondateur. La bonne volonté des

Études

Océaniennes

�91

meilleurs, le désir de tous de voir durer une Institution dont le
l'archive, le conservatoire, en un mot la
mémoire de cette région du Pacifique, ne suppléèrent
pas à l'é¬
nergie et à l'esprit d'organisation d'un seul. L'étincelle man¬
quant qui eut animé ce bon vouloir et ce désir de persévérer,
l'œuvre fut laissée en-route, les collaborateurs se
dispersèrent,
le Bulletin cessa de pa' -ntre, la Société ne fut
guère plus qu'un
nom sur la porte dv l Musée
presque abandonné.
C'est avec le so-dci de ne point jouer avec l'éphémère, de don¬
ner à la Socié^ et au Bulletin le
moyen de survivre aux contin¬
gences personnelles, qu'en août dernier un appel fut lancé. II
eut tout le succès qu'on en
pouvait attendre .et réunit non seu¬
but mêtne était d'être

lement les anciens Membres mais bon nombre de Membres

nou¬

faisant ainsi la preuve du besoin réel auquel répond ce
centre d'études et de l'attraction
qu'un petit cercle intellectuel est
appelé à exercer sur ceux que les. spéculations de l'esprit ne lais¬
sent pas indifférents. Les
premières réunions dela'Société n'eurent
pas seulement pour résultat de rassembler ses éléments épars,
mais aussi de lui donner un mode de fonctionnement
qui est le
plus propreà assurer, en dehors des coups dezèle intermittents, la
continuité et l'indépendance propres à ses travaux. En effet, en
demandant et en obtenant le rattachement du Musée, accordé
par l'arrêté du 31 décembre 1921, en acquérant ainsi le droit
d'administrer et de surveiller ses collections, de désigner ellemême son Conservateur, et de disposer à son
gré de la subven¬
tion annuelle servie parla Colonie
; d'autre part, en se réservant
veaux,

la faculté de confier à tel

ou

tel de

ses

Membres la rédaction du

Bulletin, la Société s'est assurée pour l'avenir, par cette sorte
d'autonomie, un libre jeu qui lui laisse le mérite et la responsa¬
bilité de son effort, et lui vaudra, nous l'espérons, un durable
fonctionnement.
A la suite de ces réunions
plénières, le nouveau Bureau,
chargé des initiatives et de la préparation des travaux, s'est ef¬
forcé, au cours de séances mensuelles, d'aborder quelques réa¬

lisations dont nous donnerons plus loin le détail, et en tête des¬
quelles figure la publication de ce Bulletin.
Les modifications
apportées à la présentation du Bulletin ont
eu pour
but, en la dégageant de son aspect et de son caractè¬
re de
publication officielle, de faciliter sa diffusion et sa vente.
Dans le même sens un effort sera fait, dès le
prochain numéro,
pour insérer dans le texte des reproductions
photographiques

Société des

Études

Océaniennes

�92

ou

des illustrations. Enfin la tentative faite pour en

cadre,

élargir le

faisant place à certaines rubriques d'actualité^ « Tou¬
risme » entre autres, a eu en vue de préparer le terrain à des
réalisations pratiques, telles que, par exemple, la mise en œu¬
vre

en

du tourisme local.

Mais cette

publication marquant à nos yeux le point-de dé¬
part et le but essentiel de l'activité de. *a Société, il a semblé
qu'au moment d'amener à jour ce Bulletin s'imposaient, pour
générales quelles soient, certaines considéra."ôns relatives à la
bonne volonté

commune et

à la collaboration coi.ective que sup¬

pose "une entreprise de ce genre.
11 convient

effet de

prévoir une objection de principe, qui,
lorsqu'elle ne traduit pas seulement l'esprit de critique ou la
seule nonchalance, peut se formuler ainsi : que peut-on
atten¬
dre dans un domaine aussi spécial que celui de
l'investigation
ethnologique, archéologique ou philologique, d'un groupement
qui compte au total une soixantaine de membres, au nombre
desquels l'on ne trouve qu!en minorité ceux qui, ayant avec les
lieux des attaches durables, sont disposés à ces recherches par
leurs aptitudes, leurs professions et leurs goûts? — Au premier
abord une réponse de découragement tend à se formuler. Mais
si, àu lieu de se placer au seul point de vue du nombre et de la
compétence des collaborateurs, l'on envisage les résultats à ob¬
tenir en raison de l'objet des études, de sa facilité d'accès, de la
proximité et de l'abondance des matières offertes, l'on est tenté
de conclure plus favorablement à l'effort.
En effet, en un centre où, plus peut-être qu'en aucun
autre du
Pacifique, foisonnent les souvenirs des époques anciennes, où
les traditions et les coutumes se mêlent encore à la vie
quoti¬
dienne, où les témoins du passé sont nombreux qui n'auraient
que d'interroger leur mémoire, pour glaner au jour le* jour des
trésors que seuls le temps ou l'indifférence égarent, il n'est pas
tant besoin des studieuses recherches de savants ou de
spécia¬
listes que du concours bien
compris d'érudits, de curieux ou
en

d'anciens du pays.
Si l'on songe que ceux qui ont établi les monuments les
plus
doctes et les plus durables de l'histoire et de
l'ethnographie po¬

lynésienne, les Forster, les Ellis, les Moërenhout, les VinaendonDumoulin n'étaient conduits à ces travaux par aucune
prépara¬
tion professionnelle (l'un était
Ingénieur hydrographe, l'autre
commerçant et Consul, cet autre Missionnaire) et qu'ils n'eurent

Société des

Études

Océaniennes

�93

avec ces îles que des attaches passagères, ne peut-on sans am¬
bition Attendre d'un groupe, si réduit fut-il, d'« amateurs éclai¬
rés », le faible effort de retenir et de sauver de l'oubli tant de

vestiges et de témoignages, encore inédits ou inclassés, qui ne
d'être recueillis.
Si l'on songe aussi que tout retard compromet cette indis¬
pensable sauvegarde-^ ue d'année en année les derniers té¬
moins disparaisses., que les vestiges des derniers maraës sont
fouillés et dispe^ es, que la langue maorie s'altère d'infiltrations
étrangères, q&amp;e le fil des traditions légendaires est sur le point
de se rompre et qu'avec les années sombrent les dernières
lueurs qui éclairent encore cette civilisation disparue, peut-on
demandent que

encore

hésiter ?

— Sauver, vaille que vaille, de ce qui fut
qu'il demeure encore, et ne pas laisser périr ce qui vit. 11 ne
s'agit que d'une œuvre de conservation, d'autant plus réalisable
que les plus modestes y peuvent contribuer. Notre but, il con¬
vient de le rappeler, n'est pas tant de poursuivre une ardue re¬
cherche de particularités scientifiques que de tâcher à reprendre
le fil d'un passé dont l'histoire, les traditions et les coutumes
mêlent encore intimement leur trame à la vie de ce pays. Notre
programme envisage moins les subtilités d'une philologie com¬
plexe que l'apurement de cette langue vivante qu'est la langue
tahitienne, moins les laborieuses investigations archéologiques
que le bilan et le classement des derniers monuments. Ces pa¬
ges tendront moins à établir les origines immémoriales ou les
chronologies séculaires, qu'à retenir dans le texte original, ac¬
compagné de traductions littérales, les fragments rompus —
légendes, chants ou poèmes — de cette geste maorie dont quel¬

Que pouvons-nous ?

ce

ques mémoires retiennent encore des lambeaux.

Maints groupements locaux, entre les plus notoires les félibres provençaux qui sont un excellent modèle, nous montrent
ce dont est
capable en faveur d'une langue, d'une littérature,
d'un pays, le zèle de simples amateurs animés d'un vivifiant es¬

prit régionaliste. Chaque résident faisant l'inventaire des con¬
naissances personnelles que sa profession, ses

goûts ou simple¬
permis d'adquérir,
est en mesure
d'apporter sa part à l'inventaire global. Tout co¬
lon, tout ancien de la Colonie est peu ou prou un historien, parlois un archéologue, souvent un érudit. Quelle contribution on
peut attendre aussi de ceux que leur mission religieuse ou leur
ment le fait d'avoir vécu dans

Société des

ces

îles lui ont

Études

Océaniennes

�94

fonction administrative

a

penché,

en une

observation quotidien¬

les races insulaires des Archipels éloignés. AinsÇ, à con¬
dition qu'ils veuillent y montrer quelque goût, qu'ils veuillent
« aimer », par les seuls " amateurs'', peut se constituer un fonds
de connaissances locales plus nourri, plus riche et sans nul doute
plus vivant que celui que peuvent acquérir les Institutions scien¬
tifiques les mieux outillées.
Le rôle de ce Bulletin, dont la rédaction Ta aisément assu¬
rée si l'appel que nous adressons ici à la colla qration de toutes
les bonnes volontés est entendu, sera de conserver et d'entrete¬
nir ce fonds et aussi d'en faire, sans rien en aliéner, un fonds d'é¬
ne, sur

change. Les grandes Institutions scientifiques dont les études
domaine, Bernice Pauahi Bishop Museum,
Historical Hawaian Society, New Zealand Institute, Polynesian
Society, pour n'en citer que quelques-unes, qui sont les corres¬
pondantes du Bulletin depuis sa fondation, ne manqueront pas
en effet de
puiser dans ce fonds des matériaux qui, par leurs
soins, serviront à l'œuvre de Science. Par la révision critique,
par le filtrage et par la synthèse des données plus ou moins bru¬
tes, plus ou moins fragmentaires, mais toujours franchement
extraites de leur terrain originel, dont ce Bulletin leur apporte¬
ra le tribut, ces Institutions
pourront parfaire le travail entrepris
et nous suppléer où nous serions insuffisants.
Mais ce n'est pas à ce seul échange que l'on peut espérer voir
Océaniennes sont le

aboutir la diffusion de

ce

Bulletin et la collaboration des Institu¬

tions

scientifiques. La complaisance manifestée jusqu'à ce jour
par nombre d'entre elles qui ont continué de faire à la Société,
même alors que le Bulletin avait cessé de paraître, le service de
leurs publications, l'intérêt bienveillant que la plupart d'entre
elles n'ont cessé de montrer aux premiers efforts de leur sœur
cadette de Tahiti, nous permettent d'espérer pour l'avenir la
possibilité de certaines aides matérielles de la part de centres
d'études puissamment dotés et outillés qui tendent, ainsi qu'en
témoigne la Pan Pacific Conference, à une généreuse expansion.
En retour des apports que ce Bulletin pourra faire à leur propre
fonds en matières neuves, inédites, des travaux préparatoires,
recherches, enquêtes, qui peuvent être effectués sur leurs indi¬
cations, en échange aussi des facilités que notre Société peut
donner ou faire obtenir aux nombreuses missions scientifiques
envoyées par elles, nous pouvons attendre de ces Institutions,
sans avoir à en éprouver aucune
gêne de parent pauvre, certains

Société des

Études

Océaniennes

�95

matériels dont elles

ne perdront
pas tout le profit. En
par exemple d'enregistrer sur le disque nos « hymene » tahitiens si insuffisamment connus ou de fixersur le film nos dan¬

concours
vue

locales, il suffirait très probablement que la demande en soit
ou tel grand Musée,
pour que nous soient confiés les
appareils nécessaires. Et ce n'est là qu'un simple exemple pris
au hasard des
échang^iflectifs, si faciles de la part des grands
centres d'études, si/précieux
pour nous, dont il nous est per¬
mis d'entrevoir Impossibilité,*pour
peu que nous cherchions de
ses

faite à tel

notre côté à soôtir le fonds de nos connaissances ou de nos
cu¬
riosités locales et à propager ce dont nous sommes détenteurs.
Et ce faisant, en sauvant de l'oubli les traditions, les coutu¬

mes, les derniers vestiges du passé, en ramenant à la lumière
des-richesses qui, pour n'être pas matérielles, n'en sont pas moins

inappréciables, en ajoutant aux multiples mirages de ces îles le
prestige de leurs titres de civilisation, ce n'est pas seulement aux

intérêts et à l'honneur de ce pays mais encore,
par delà toutes
limites territoriales, au grand-œuvre d'Art et de Science
que
notre effort Contribuera.

© 33

HÉi

©

© © ï !H

ILES MARQUISES

Le terme de « Marae » est à tort
néral et on le fait, improprement,
tous les vestiges de monuments

té, des Iles Australes

ou

des

employé dans un sens très gé¬
s'appliquer sans distinction à
mégalithiques des Iles de la Socié¬
Iles Marquises.

Dans ce dernier archipel
ces monuments sont au moins de
deux sortes : les « Mé'ae »
aux

où

qui étaient les lieux sacrés réservés
prêtres et à leurs sacrifices, et les « Koïna », sortes d'agoras

siégeaient les chefs et les notables.
L'étude que nous publions ci-dessous et qui est due à M. l'Ad¬
ministrateur Clayssen ne tient pas compte de ■cette distinction .et
confond ces deux catégories sons l'appellation de « Marae »,
qui
n'existe pas en dialecte
Il

marquisien.

pourrait

en

résulter dans l'esprit de certains une confu-

Société des

Études'Océaniennes

�96

sion contre

laquelle

nous

mettons

en

garde les lecteurs du Bulle¬

tin.

De par

ailleurs, la liste dressée est loin d'être complète et les
descriptions que ïon y trouve ne constituent pas, à proprement
parler, l'étude archéologique des « Me'ae » et des « Koïna » marquisiennes.
Un archéologue américain, Monsieur Pyyton,
envoyé l'an der¬
nier en mission par le Bernice Bishop Pauay &lt;Museum aux Mar¬
quises où il séjourna plus dé un an, a dressé yve liste très com¬
plète de ces monuments et a rédigé à leur sujet un .important rap¬
port sur le point d'être publié.
Les lecteurs du Bulletin seront tenus
mais

au

courant de

ce

travail,

tenu à

faire paraître dès le présent numéro l'é¬
tude préparée il y a déjà trois ans'par
M. Clayssen. Elle aura au
moins l'avantage de guider les premiers touristes des
Marquises,
parmi leurs plus importants vestiges archéologiques dont, à notre
connaissance, aucun relevé n' avait jusque-là été fait.
nous avons

Liste de

quelques
«

«

Maraë

MARAËS

»

»

de l'ilc Hiva-Oa.

D'ATUONA.

i° Maraë situé sur la terre «
Pekiaputona » à l'intersection des
vallées d'Atikua et de Papuae (au fond de la vallée d'Atuona
proprement dite).
Ce maraë est à deux kilomètres environ de la
plage. Il est
très beau et bien conservé.
Les sièges formés de pierres destinés aux notables et les

pla¬

réservées

ces

forme

en

prêtres existent

Sur une vaste plate¬
pierres où avaient lieu les sacrifices Humains on voit
aux

encore.

sorte de cuvette formée de
pierres plates dans la¬
quelle, s'écoulait le sang des victimes.
Les blocs en pierres amoncelées qui figurent en haut sont des¬
tombeaux séparés par d'étroits côuloirs.
encore une

2° Marae

A

un

kilomètre environ du

«

Ahuahu

»

Pekiaputona», sur la mê¬
colline, il existe un grand «paepae » (plate-forme en pierres
amoncelées) sur lequel sont placés deux tikis en bois (en fort
mauvais état) et un tiki en pierre. La
partie supérieure du corps
marae «

me

de

ce

tiki

a

été enlevée.

Société des

Études

Océaniennes

�97

3° Marae

«

Pou au

»

€e n araë est situé à cinq kilomètres environ d'Atuona sur
une colline dominant la vallée
d'Atuona, Son emplacement est
très visible du village. Il était autrefois habité
par les

grands

prêtres et prophètes qui ne descendaient jamais dans la vallée.
La route est très praticable à cheval pendant trois kilomètres
environ, jusqu'à un er eoit où il faut prendre un sentier (dans
la vallée d'Atikua),
partir de cet endroit l'ascension devient
.

assez

pénible.

Ce maraë

composé de «paepaes i&gt; en pierres reliés entre
des avenues' pavées. Il semble avoir été construit avec
beaucoup de soins.
Sur une des plates-formes, est placé un très beau tiki de im50
environ, en pierre rouge.
Parmi les pierres formant le bas-relief de cette plate-forme
servant de piédestal au tiki, il y a deux autres tikis en
pierre
rouge. L'un d'eux, actuellement enserré dans des racines de ba¬
eux

e

par

nyan, est fendillé.
Cette pierre rouge

s'effrite très facilement.
été déjà trouvé deux très jolis petits tikis
doubles très finement sculptés.
J'ai également remarqué sur une des plates-formes une table
composée d'une pierre plate de plus d'un mètre carré de surfa¬
ce, supportée par d'autres pierres longues, plantées en terre.
Dans

ce

maraë il

a

4° Marae

«

Mao a

»

Situé dans la vallée de

Papuae, à 3 kilomètres environ du vil¬
lage d'Atuona. Ce marae n'a rien de très intéressant, à part-un
tiki en pierre rouge sculpté sur une des pierres.
5° Marae

«

Moutea

»

Très grand et fort beau, ce marae est situé sur le flanc de la
vallée Teai, en face du cimetière dit Teivikeooho. A deux kilo¬
mètres à peine d'Atuona.
Dans ce marae il existe quatre beaux tikis en bois et un au¬
tre

représentant

Ces tikis sont

une

femme.

encore

bien conservés.
6° Tahuteha.

Situé dans la vallée Teai, à un kilomètre environ d'Atuona.
Grande place pavée, marae, paepaes, tombeaux, pas de tikis.
Un fourneau en pierre a été trouvé à cet endroit, il
y.^a quel¬
ques années.

Société des

Études'Océaniennes

�98

7° Dans la vallée de Teuëto à

Tahauku, il existe une pierre
les sculptures qui y ont été faites.
Ces sculptures semblent représenter des danses et un sacrifi¬

fort curieuse par

humain. Elles sont certainement très anciennes.

ce

A côté de cette

pierre il

Au

haut

y a un marae

de la

vallee

à moitié détruit.

j)e

punae.

Place

publique de l'ancien villa4e « Utukua ».
Peu avant d'arriver au plateau dit des « h; naus » au haut de
la vallée de « Punae», à l'emplacement d'un Ullage depuis fort
longtemps abandonné, du nom de «Utukua», se ..rouve, au mi¬
lieu de nombreux «paepaes», une place publique complètement
pavée.
Sur cette place, il y a un tiki en pierre, haut de i m 25 environ.
La pierre, en raison de sa forme, n'a pas eu besoin d'être
taillée. Le tiki a été simplement dessiné sur cette pierre qui a été
plantée debout sur un piédestal en pierres sèches.
Sur ce piédestal if existe également, formant bas-relief, deux
tikis dessinés dans la pierre rouge facile à travailler.
Vallée

de

«

Puamau

».

Au

village de Puamau, à un kilomètre de la plage, sur le bord
de la route de la vallée, à gauche, il existe une plate-forme assez
élevée, formée de grosses pierres amoncelées.
Sur cette plate-forme, est posé un gros tiki en pierre de 1m 70
de haut environ. Ce tiki est

Un autre tiki de
res

du

om

en

80 à peu

bon état.

près est sculpté sur une des pier¬

«

paepae ».
Au même endroit,

à gauche de la route, dans un petit cimetiè¬
il y a deux petits tikis en pierre de om 40 environ, scellés sur
un tombeau,
Ces deux tikis sont finement sculptés et bien conservés.
Plus loin, à 2 kilomètres 1/2 environ de la plage, à gauche de
la route, sous des manguiers et des caféiers, il existe quatre gros
tikis en pierre rouge de deux mètres environ. Là terre où sont
ces tikis s'appelle « terre Otoahonu ».
re,

NOTE.
Pour visiter les marais d'Atuona cités

sur

cette

liste,

un

jour

suffit.
Le matin, .en partant du village à six heures., on va
au marae dit « Pouau ».
Au retour, on visite « Pekiaputona » et « Ahuahu ».

ment

Société des

Études

Océaniennes

directe¬

�99

L'aprèsrmidi : à

une heure, départ d'Atuona, visite de « Moud'abord, ensuite « Maoa». En revenant de cette excursion
on passe à « Tahuteha ».
Dans une matinée, à cheval, on peut facilement aller à «UtuIcua » et, au retour, se rendre à l'endroit où se trouve la
pierre, si¬
tea

»

tuée dans la vallée de Tahauku

sur

la terre «Teueto».

Atuona, février 1918.
OLAYSSEN.

Société des

Études'Océaniennes

�100

RECTIFICATIONS
à

appdrter à certains noms mal orthographes
langue tahitienne.

en

Cette question n'est pas nouvelle. Je ne fais que suivre la voie
ouverte, depuis longtemps déjà, par plusieurs personnes, notam¬
ment le très regretté Commandant Simc.-i, ancien Président de
la Société d'Etudes Océaniennes, qui, dès 1917, avait commencé
travail dans le but extrêmement utile et louable de faire dis¬

ce

paraître de nos archives, de nos cartes marines èt d'un grand
nombre d'ouvrages publiés sur Tahiti et nos possessions océa¬
niennes, les erreurs commises dans les noms d'îles, d'endroits
ou de personnes mal
exprimés dans les dialectes de Tahiti, des
îles Tuamotu, des Marquises,.des Gambier, etc...
La difficulté, très compréhensible d'ailleurs, avec laquelle les
premiers Européens ont dû se faire comprendre à l'origine par les
insulaires polynésiens paraît être la principale cause de ces
erreurs. L'étranger, à quelque nation
qu'il appartienne, éprouve
en effet une difficulté très
grande, sinon insurmontable, dans la
perception des sons si délicats qu'il faut savoir distinguer pour
connaître le sens d'un même mot se prononçant de diverses ma¬
nières pour désigner des choses très différentes les unes des
autres. Comme par exemple : Oe, qui signifie, suivant les
quatremanières dont il peut se prononcer, toi, disette, cloche, sabre.
A moins d'avoir appris le Tahitien dès la naissance, il est à
peu
près impossible à un étranger de prononcer correctement cette
langue. Les missionnaires français, anglais ou américains qui
pratiquent constamment le Tahitien, le prononcent tous d'une
manière lamentable. Et voilà pourquoi on a écrit :
Otalti, Otahiti, Otaheiti, Taïti, pour TAHITI appelée ainsi
probablement en raison de son rapprochement de l'équateur qui
se dit " Te-râ-hiti" : le Soleil levant ou Est
par excellence, parce
que c'est sur cette ligne que se coupent l'équateur et l'écliptique
au moment des
équinoxes que les Polynésiens connaissaient
parfaitement. C'est pourquoi les Tahitiens appelaient aussi l'équinoxe de septembre qui marque le
printemps pour l'hémisphère
sud "Rahiti", qu'il ne faut pas confondre ^vec" Te hitia-o-te-râ",
l'Est, l'Orient, la montée du soleiL Nous reviendrons dans une
autre étude sur cette très intéressante
question.
Papeïti, pour PAPEETE, formé de la réunion des mots, Pape,
eau, et été, panier, Papêétè, parce que la reine Pomare IV ne buvait,

Société des

Études

Océaniennes

�101

dit-on, d'autre
en

arrière de

eau que

son

celle provenant de la source qui se trouve
palais. Quand la reine se déplaçait, elle

ancien

consommait l'eau de la noix fraîche du

coco ou

celle de

sa

source,

qu'elle se faisait apporter dans des paniers renfermant des gour¬
des remplies de cette eau si pure. Encore faut-il dire que
Papeete
est une appellation erronée qui a
prévalu sur celles de •" Vai-ete "
que les Tahitiens emp1 ient encore, car c'est Vai qui signifie
réellement eau, et non Pape, qui veut dire liquide.
Pape est em¬
ployé à tort pour eau.
Taiarabn pour TAIARAPU. Nom de la
presqu'île réunie à
Tahiti par l'isthme de Taravao.
Mehçtia pour MEET1A.
Mopeliâ ou Mapihaa pou* MAUP1HAA. Le "New Zealand
Weekly News" a même écrit récemment " Modelia".
Bora-Bora pour PORAPORA, en un seul mot. Il
n'y a pas
de B en Tahitien ; ce sont les missionnaires
anglais qui ont cru
devoir l'introduire dans leur dictionnaire de 1851.
Tabu pour TAPU, prohibé, sacré, destiné aux cérémonies du
culte. Larousse dit même "Tabou".

Tubuai-manu pour TUPUAE-MANLL Ile appelée aussi Maiao. Tupuae-manu signifie "empreinte de pied d'oiseau ", à cause
de l'exiguïté de l'île et peut-être aussbà cause de

quelque légende

sur sa

"

formation.

Tubuai pour TUPUAI, qui vëut dire sommet, crête.
Raevavae pour RAIVAVAE, sans doute par confusion entre
Rai" et "Rae".

Anaa pour ANA, dérivé du dialecte des Tuamotu " Ganâ"
Faaite pour FAITE. Comme pour Anâ, l'a a été doublé
pour
en
allonger le son, ce qui est une erreur.
.

Nuka-hiva, pour NUKUHIVA.
Atuana, pour ATUONA.
Mururoa, pour MORUROA.
Puka-Poka, pour PUKAPUKA.
Tehauku, pour TAHAUKU.
Cette liste'pourrait être complétée par les personnes qui s'in¬
téressent à la question et qui voudraient bien y apporter leur
collaboration.

Alexandre DROLLET.

Société des

Études'Océaniennes

�102

Liste des

poissons des Iles Tuamotu..

Par

Nom

paumotu

le

P. Hervé AUDRAN.

Nom'français

Kito-reru

Cornier

Peti
Tamure

Bai bier

Lamproie
Ceratodu

Tataraihau

49. Kakakuru
L'arbre mixte 50. Marape (MaPterois
rari)

Pugapuga

Synancco

51.

Lepisostee

Pelor

52. Gavere
53. Hemohemo

Tataraihou-

Pugapugaahaga

ChabO^demer 55. Kukina

Te tahi huru

(Cycloptere
lump

Perroquet

56. Kutu

pugapuga

57. Moko
Mu

58.

Gai

Tapatai
Paparinoko

59. Pati
Pitika
Tero
reste dans le 62. Kokoa

Oxymnetre 60.
Lophote (qui 61.

Kokorohuetarevareva

(Koiro)
sable)
u Maroto ; vul¬ Exocet ou
gairement: poisson
Marara
M- Korai-Tikaohutu (Pana

(Tite-

keteke)

lant

&lt;63. Avai
64. Faketa
65. Makiki

Henioque

66. Hiroa

vo-

67.

pana)

Koiro

68. Taea

15- Kumukumu Holacanthe

(Mamo)
i6. Korai-Kirehe Chetodon

Taurichte
17- Korai-Kire
18. Kuo (Takire Surmulet
19-

Kagu

54- Kito

veve

12.

cornu

tara

(veve)

11.

Nom français

48. Moemoeahi Coffre

Perche

Moko

10.

Nom paumotu,

Kaveti)
Pirehi (Pati- Barbue
ki)

Société des

69. Takape
70. Karea
71' Karevareva
72 Remu

roa

73 Tigitigia
74. Tikeikei
75 Horori

76, Ruhi

Études

Océaniennes

�103

Nom paumoiu

20.

Fanea

Nom français

Nom paumotu Nom français

(Toto-Aiguillette

77. Mataka
(Hemiramphe)
78. Karaua
2i. Tarefa
Maquereau
79. Hueke
22. Aahi
(Roe- Thon /*eailes 80. Hami
courtes
81. Maito
roe)
82. Kipa
23. Hakura
Espadon
24. Tavere (Tu¬ Anguille
83. Kiirito
na)
(Congre)
84. Tahiti
25. Tegatega
85. Kopa

viri)

26. Rukeruke

Rouget

27. Himiki
28. Auhopu

Vieille de

86. Mumu
mer

(pi- Bonite

rara,

87. Tonu
Rohj
89. Maraia
90. Herepoti
91. Kuiru
88.

pa-

moa)
29. Vau

poisson aux
yei

Espèce de
thon

30. Paihere
31. Komene

récif

Carengue

92.

O'iri

32. Kanae

Mulet

33. Voto

Goujon
Carpe
Cyprin doré

35. Hokahoka
36. Kuo(Kokoro Vairon
hue)
37. Tamanu
Saumon

nes)

om¬

ble

38. Pare (ono)
39.

41.

ahaga
Son petit =
Kokopu

42.

Pugapuga-

Garea
Takire
95. Kokotika
96. Kiari
97. Veve
98. Patiki
99. Taputapura93.
94.

Brochet

rahua

Tuatoo(erai) Equille

40. Kakariuri-

(poisson très
recherché
des indigè¬

(orare)

34. Meromero

Anguille de

Echeneide-Remora

100.

Koioha

101.

Komuri

102.

Koperu
Nuga
Oroe
Ehore

103.
104.

Baudroie

105.
106. Tero

43- Tahakari

Hareng

44- Totara

Diodon porc

107. Kiokio
108. Pakou

tutarigapiri

épie

Société des

109.

Tarei

Études'Océaniennes

�104

Kakavere
Fistulaire
no. Ume
46. Kokiri(hora- Baliste armée in. Karea
112. Otava
tahora)
47. Moemoeahi- Coffre fortifié n^. Naenae
taramana114. Pakçva
hune (Tu115. E hakega
116. L kotimu
tuke)
45-

Quelques mollusques des Tuamotu.
Nompaumotu
1.

Kanoe. Para-

po-i i

Nom français

Poulpe

Nom paumotu
22.

Pupu airohe, Olive volute
vaha nui
harpe cym-

23

Pupu reho

parau

hia tona to-

bium

roriro:euka

kuru

(Pekekare)
2.

E Heke

est

3.

Muiheki

Calmar vul¬
gaire, sei¬

son

ble

nom

bes

Pupu
tohe Terebre (25)
keokeo, i Turritelle
parau hia e
(54)
Faofao

5.

Pupu

24. Muko vainoa
oiahoi aore
tona

Pikuku

Argonaute
25. Kanoe kai
26. Mago tara
Centrophorus
27. Tetahihuru Melanocetus
Pugapuga
28. KanoeaHina

Kahi

10.

Kahi

nuka

Ophiomusium

29. E ira

(paki- Drimonema
paki)
surelle, Pa 30. Tokakura
Stylaster
telle verdâ- 31. E varo (oura) Diverses sor¬

Haliotide, Fis-

tes d'écre-

dien.
9.

Siliquaire

keta-

Cardium in¬

8. Kahi taratara

Ieu-

haga

tre

7.

argus;

costoma

gutu Fuseau long

keokeo
6. Piri akau

Cyree

cypree

vérita¬

che de For¬
4.

Nom français

32. E veri toau

Spondyle

33-

Pakipahi

nuka- Cardium
blanc

Peigne (il
a

visses
Heterenereide
Meduse

(periphylle) Beree

y en 34 Hemahema

3 sortes)

Société des

Études

Océaniennes

Syphonophore (physalie)

�105

Nom

11.
12.

paumotu

Nom français

Korora-gugu Telline
Kapikapi nu- Huîtres (sorte
kanaka

Nom paumotu
35.

Nom français

Papaka-hagatea

Crabe tour¬
teau

d')
36. Kotemu
Spirographe
13. Koha
(Pa-Tridacne (Bé-37. Kohiti-tara Crabe gelasine
hua) (gaienitierN
38. Uga-tai (en- Bernard l'er¬
re), etc
mite (de la
venimeux)
14. Hoani
Turbot canalimer)
.

cule
15.

Hoani patara Turbot

mar¬

39 Kakano hitihiti

ru-

40. Meko no te
kumi

bré

16. Hoani
17.
18.

maava

Turbot

(eHani)
gueux
Kurearea
Pterocere
Pupu-fakati- Triton

roquet de
mer

41.

ki

19.
20.

21.

Labre (vieille
de mer) per¬

Varo, Koma- Homard
ga

Pupu-vahi
Casque
42, Haki
Pupu-hei-ta- Murex monora
don, Murex
fineo pine
43. Rori, ukata
Pupu tekei- Cone literarari ; hakator;cone de
taka

Actinie
au

(il y a
moins 7

sortes)
Holothurie

(Biche de
mer)

Sumatra

Cétacés et amphibies des Tnamotn.
Te
Nom paumotu
1.

Rohoi

mau

huru mago.

Nom français
Chair comes¬
tible

Nom paumotu

12.

Nom français

hurakura)
Mago pota Squale tache¬

2.

Ruruki

té de

3'

Gahugahu
(mago tae-

cles, le plus

cer¬

terrible de

hae)

tous

Tagukukau
Takapuna

l3 Tamata

roa

(huru afa-

6. Parata

ta

7. Torire

14. Arava

Société des

Études'Oeéaniennes

Roussette

�106

8. Havana

mo-

i=&gt;.

9.
10.
11.

Mago

16. Fafarua

kamoka

Tapete

17.

Moemoe
Tutu (mago-

18.

Squale renard

Torpillç narke

TaperetaMyliabate
ahaga
aigle
Patahaahaga Trygon violet

L'actualité de la question « Tourisme », son importance pour
nos Etablissements, le fait que son objet essentiel, à
savoir la connaissance de leurs richesses pittoresques, histori¬
l'avenir de

artistiques ne sort pas à proprement parler du cadre de
Bulletin, nous ont amené à ouvrir cette rubrique nouvelle qui
s'efforcera de contribuer à la mise en œuvre, à la réalisation
pratique et au développement du tourisme local.
ques ou
ce

qu'a

C'est ainsi que nous avons fait suivre l'aperçu général
nous tracer de la question M. Sigogne, dune première

bien voulu

étude documentaire due à

l'obligeance de M. Le Bronnec, dAtu-

ona.

où une escale aux Marquises ouvrira aux globe-trot¬
jusqu'à aujourd'hui si difficile de ces îles lointaines,
ce travail rendra les plus
grands services à ceux qui voudront
parcourir et visiter en détail leurs merveilleux paysages.
Le jour

ters l'accès

Le

Le tourisme

tourisme

Océanie

en

Océanie.

jusqu'ici le privilège de
globe-trotters ou de quelques intrépides yachtcrs. Des peintres, des écrivains, des savants y sont venus étu¬
dier ce point du globe, dont l'histoire n'avait aucun point de
contact avec celle du monde civilisé, dont, les habitants n'en
avaient pas moins trouvé un état social parfaitement équilibré.
Le succès des oeuvres artistiques, littéraires ou scientifiques sur
ce sujet montre l'attrait du
public pour l'Océanie, mai;: le touquelques

en

a

surtout été

rares

Société des

Études

Océaniennes

�107

risme reste à créer. Il

ne demande
qu'à se diriger vers des hori¬
nouveaux, pourvu que les conditions voulues soient ré¬
unies. Pour favoriser le tourisme dans nos
îles, il importe donc
d'étudier ces conditions et leurs possibilités de réalisation.

zons

Il

faut, avant tout, se garder de confondre le touriste et l'ex¬
plorateur. Ce dernier part à l'aventure, attiré par la passion de
l'inconnu. Il est préparé à y consacrer un
temps indéterminé et
à se contenter des moyens d'existence
qu'il rencontrera.
Qu'il soit dévoré par les cannibales, les requins ou les mous¬

tiques, qu'il reste des semaines ou des mois sur le rivage d'une
île plus ou moins déserte à attendre un bateau
pour Ir- trans¬
porter, qu'il ait à dormir sur des sacs de coprah, à consommer
des vivres inédits et à renoncer à
l'usage des souliers ou du
faux-col, ce n'est pas cela qui arrêtera son successeur de s'en¬
gager sur la même voie.
Le touriste est d'une toute autre eioffe. Avant de s'embar¬
quer, il tient à savoir ce qui va se passer. Montrez-lui, si vous
le pouvez, les
photographies de tout ce qu'il pourra contempler,
décrivez-lui les impressions qu'il pourra ressentir avec ou sans
bonne volonté, documentez-le sur l'histoire du pays, les mœurs
des habitants, les saisons et le climat; en un mot, faites la
pu¬
blicité indispensable. Pour être parfaite cette publicité doit com¬

prendre

un programme des excursions avec indication de la du¬
rée et des moyens de transport,
renseignements précis sur les

plages et les rivières où il pourra se baigner, les montagnes ac¬
cessibles, les pêches qu'il pourra tenter, les lieux où il pourra
se
reposer, s'instruire, se divertir, etc.
Enfin, une publicité bien faite devra indiquer ce qu'on trouve¬
ra pour
dormir, .pour manger, pour se blanchir, etc..., avec
aperçu des prix et adresse des fournisseurs recommandés. Cette
recommandation étant faite naturellemerftde la manière la plus
impartiale et nan suivant la générosité de chacun à l'égard du
syndicat de publicité.
Fatigué de travailler ou d,e ne rien faire chez lui, quelqu'un,
quelque part, se décide à quitter son milieu habituel pour un
temps déterminé et à affecter à cette opération une somme aus¬
si déterminée. Qest ainsi que naît le touriste.
Il cherche où il pourrait se procurer le maximum de bon
temps dans ces limites de temps et de crédits, sans courir d'a¬
ventures.

Société des

Études'Océaniennes

�108

La publicité le guidera et lorsqu'il reviendra chez lui, s'il a été
satisfait, il. en fera part à ses amis, ce qui établira peu à peu la
vogue. Il faut donc, après avoir été attiré, que le voyageur soit
bien accueilli. La recherche et l'organisation des moyens maté¬
riels de satisfaire le touriste sont donc également de première

importance.
Tahiti, avec son climat délicieux, ses plages tranquilles, ses
montagnes pittoresques, ses pêcheries de perles, ses habitants
hospitaliers, a tous les éléments naturels requis, mais l'organi¬
sation fait défaut.
La section

touristique de la Société d'Etudes Océaniennes es¬
au moins le programme de l'action à entrepren¬

saiera de tracer

dre et de contribuer à faire connaître les

principales attractions

du pays.
Sans espérer

réalité,

nous

pouvoir jamais faire atteindre au charme de la
essaierons, ultérieurement, de fixer dans ces pages

quelques descriptions djs paysages, des excursions, des fêtes
indigènes, et en général de tout ce qui peut intéresser l'étran¬
ger.
Mais il

peut-être pas inutile, avant d'aborder ces des¬
criptions, de rappeler certaines suggestions faites par les tou¬
ristes qui sont venus antérieurement, au point de vue des instal¬
ne sera

lations matérielles.

Donnez-nous, disent-ils, de petits hids simples et proprets,
disséminés dans la verdure d'un parc, avec restaurant au cen¬
tre,

plage et terrains de jeux. Donnez-nous,dans ce cadre, quel¬
hyménés ou oteas. Organisez-nous quelques pêches ou
quelques excursions. Donnez-nous, en un mot, ce que chacun
ques
de

aime à avoir dans

ce pays, et nous reviendrons avec
nosamisjouir, dans votre beau pays, delà liberté, de l'air, de la lu¬
mière et du repos qtie nous ne
pouvons plus trouver chez nous.

vous

L. SIGOGNE.

Société des

Études

Océaniennes

�109

l&amp;IE'RlSlli&amp;'Sra'S&amp;là SE'SÊ 1"©^^S05E13

Le

lyrisme des Tahitiens.

Le

besoin, commun à la plupart des peuples jeunes, d'orner
l'éloquence, de magnifier par les images ou les symboles,
d'amplifier par le rythme parlé ou chanté les sentiments inti¬
mes et les passions collectives fut particulièrement fécond chez
les peuples de race Maorie, notamment chez les Tahitiens.
Cet instinct poétique qui, aux périodes heureuses, animait leur
vie au point qu'il n'en était aucune manifestation, — guerres,
combats, fêtes, travaux, cultes, cérémonies,— qui ne fut impré¬
gnée d'effusion lyrique, n'a guère laissé, pour indubitables
qu'elles soient, que les traces de son ancienne fécondité. Au lieu
du monument poétique qu'eût édifié une tradition écrite, la tra¬
dition orale, s'affaiblissant d'âge en âge, n'a conservé que des
fragments disjoints. L'oubli des rites, des formules consacrées,
l'ignorance où l'on se trouve aujourd'hui du caractère sacré que
conférait à certains mots, retirés de l'usage courant le choix qu'en
faisaient les arii se les attitrant par un droit suzerain s'exerçant
surle langage commun, l'impuissance où nous sommes dediscerner les valeurs de sens quasi héraldiques attribuées à certains
noms d'insignes, d'objets ou de vêtements sacrés, et d'évaluer,
d'autre part, l'ampleur métaphorique du langage poétique, en¬
par

fin l'évolution et l'altération du dialecte tahitien sont

cause

que

fragments eux-mêmes paraissent aujourd'hui obscurs à ceux
qui possèdent le mieux la langue, et que les plus riches images,
tes plus vivants symboles perdent aujourd'hui, pour ceux qui
les déchiffrent, au moins la moitié de leur double sens.
Mais l'on peut sans trop de regrets se résigner à cette demiconnaissance, à cette demi-intelligence de textes qui, pris tout
bonnement au pied de la lettre, nous révèlent encore des beauces

Société des

Études'Océaniennes

�110

tés poétiques dont leur acception réservée et leurs allusions se¬
crètes risqueraient, si par chance leur hermétisme nous deve¬
nait accessible, de voiler, d'atténuer ou d'éteindre l'éclat. Aussi,
tant pour en

faire mieux ressortir le lustre littéraire que pour
risquer une interprétation parfois chanceuse de leurs
énigmes et de leurs gongorismes, les traductions de poèmes
qui seront données ici se restreindront elles au sens le plus lit¬
téral, le moins figuré, le plus simple, le plus concret. Nous es¬
saierons toutefois, par notes, lorsqu'aucun doute ne subsistera,
ne

pas

de restituer la clef de

ces arcanes.

Avant de passer

à ces essais de traduction, le moins que l'on
présence des textes poétiques parvenus jusqu'à
nous est de mettre quelque
ordre et quelque clarté dans la som¬
me littéraire qu'ils nous présentent.
Or, aussi nombreuses
étaient les sources d'inspiration du lyrisme tahitien, aussi nom¬
breux sont les modes ou genres poétiques où il s'exprime. Pas¬
sions guerrières, sentiments religieux, patriotiques, amour de
la nature/amour, angoisses de la vie et de la mort trouvent, se¬
puisse faire

lon le

en

cas et assez souvent

suivant le cérémonial, le mode litté¬

raire

qui s'adapte à leur fougue, à leur solennité, à leur délica¬
ou à leur ténuité. Relevons dans leur variété
quelques
types fondamentaux; certains ne sont pas sans présenter avec
tels ou tels de nos modes classiques des analogies qui nous ai¬
deront à les définir : les «faateni-teni », les « parapore», les
«rauti», les « anau», les « patautau» et les « ute».
Le « faateni-teni» correspond assez exactement à l'ode ; c'est
un chant de glorification. Qu'il célèbre un dieu, un chef, un
pays
ou la nature, il s'adresse à son objet, l'invoque. La déclamation
de ces poèmes faisait souvent partie d'un cérémonial.
Parmi les «faateni-teni» il convient de faire une place spéciale
aux chants à la
louange d'une jterre : les « pari-pari fenua ».
Les « parapore » sont des récits poétiques, sortes d'épopées
généralement plus romanesques qu'héroïques. Relatant des faits
légendaires, exposant un événement historique, comprenant
tantôt toute une période d'histoire (l'avènement d'une famille
par exemple), tantôt racontant une bataille ou évoquant une
simple idylle, ce sont de véritables mais fragmentaires chan¬
sons de geste qui pourraient établir la
légende maorie, si le cy¬
cle n'en était complètement émietté.
Fréquemment ces récitations poétiques appartenaient en pro¬
pre aux familles nobles qui s'en servaient comme d'archives, de
tesse

Société des

Études

Océaniennes

�Ill

papiers de famille » établissant par elles leurs origines, leurs
parentés, leur droit aux insignes, aux sièges dans le marae, leur
suzeraineté ou même, avec les «pari-pari fenua», leurs titres de
propriété,. Le caractère privé de ces documents oraux, pour aboli
qu'en soit l'usage, leur vaut encore souvent d'être tenus se¬
crets au fond des mémoires qui appréhendent leur
divulgation,
comme s'il en pouvait résulter, au détriment de leurs
détenteurs,
un
dommage matériel, une perte pécuniaire ou une diminu¬
«

tion de condition.
Relevant littérairement de cette
s'en

distinguant

tant

en

catégorie épico-lyrique mais

par leur caractère, on peut dire « homérique»,
raison de leur fougue lyrique que des circonstances qui

accompagnaient la déclamation, viennent les «rauti-tamai».
Déclamés au front des armées en présence comme prélimi¬
naire nécessaire de la bataille, par les poètes orateurs les plus
puissants en stature et en faconde, ils exhortent les dieux et les
combattants, célèbrent les victoires anciennes, appellent aux
présages, jettent le défi aux adversaires et font monter de part
et d'autre la colère, la soif du sang ennemi et toutes les fumées
guerrières, élevant sur la bataille qui va suivre un nuage sacré.
Avec leurs images eschyléennes, leurs vocables antiques, leurs
métaphores et leurs symboles, les«raouti» nous montrent sous
ses couleurs primitives les plus hautes et dans sa forme la plus
ample, le lyrisme des Tahitiens.
Ce lyrisme se trouve d'ailleurs plus vraiment « lyrique », au
sens où nous avons coutume d'entendre le mot, dans ces com¬
plaintes, ces méditations solitaires que sont les « anau ». Son¬
geries d'un peuple enfant au seuil de la vie et de la mort, argu¬
ments de mélancolie-sur la fragilité des sentiments, la vanité
des choses, contemplations delà nature, adieux résignés à ce
qu'au fil des heures le temps retranche à la vie, dans les «anau»
s-e décèle l'âme à la fois
inquiète et soumise de la race maorie et
le rêve éternel qu'elle nourrit face à l'horizon marin.
C'est la face opposée du tempérament tahitien que nous mon¬
trent sous le jour le plus cru d'ailleurs, et en pleine alacrité, les
« patautau»
qui sont des paroles à danser. Strophes rapides aux
rythmes pressés ou phrases brèves indéfiniment répétées en un
crescendo d'excitation et de gaîté dont l'inspiration franchement
erotique tantôt revêt un réseau plus ou moins transparent d'allu¬
sions, tantôt se dénude de tout équivoque pourlibérer le langage
volubile de l'instinct, les «patautau» amorcent la danse et l'acen

Société des

Études'Océaniennes

�112

compagnent. Alors que parmi les «taurearea» assemblés sur
la plage ou dans la ténèbre des grands
manguiers noirs, u sor¬
tir du «fare putuputu raa», pèse lagêned'une attente indécise
du plaisir en suspens, soudain la première
phrase soudainement
moduléed'un«patautau», escortée defifre, accordéon ou guitare,
éveille les premières étincelles d'un feu de
joie long à s'allumer
comme à s'éteindre. Sourde,
rauque, la modulation rassemble les
attardés, unit les voix en une sorte de refrain saccadé auquel un
halètement guttural sert de basse de soutien, et brusquement,
du groupe obscur, bouquet humain lié par le rythmeet
qui déjà
ondule, la danse jaillit. Dans la nuit tahitienne la «upaupa»
commence. Paroles à danser : toute danse ou à
peu près en est
précédée ou accompagnée, et, parmi les plus expressives, les
«
paoa », ces pantomimes si vivantes et si claires, qui figurent au¬
jourd'hui encore aux programmes des fêtes publiques les plus
officielles de Tahiti.
Entre

ces

deux extrêmes du caractère maori, entre cette dis¬

position songeuse qui s'épanche- dans les «anau» et la gaieté
presque salace qui déborde des «patautau», il y a un état de
sensibilité intermédiaire, plus quotidien et tout en nuances, qui
a aussi son
expression poétique, son mode particulier : de tous
le plus connu, le«ute». Définir le«ute» ce serait fixer cet insai¬
sissable

qu'est l'humeur tahitienne, dont chaque instant fait
et jouer le reflet. Petit lied plutôt fredonné que
chanté, improvisé plus que composé, avec le « ute » éclot le germe
tendre que contient chaque minute du cœur tahitien. Désirs furtifs, joies menues de la vie quodidienne, pitiés, tristesse pas¬
sagères, inquiétudes de l'attente, plaisirs sans cause, amitié du
chemin familier, de la terre natale, des objets coutumiers, gaieté
que cause un visage nouveau, c'est une gamme indéfinie ; un
parfum passe, une bête joue, un nuage se défait : un « ute » naît.
Emotion fugace passant du cœur aux lèvres, rêve devenu mu¬
sique aussitôt qu'ébauché,le «ute» tahitien n'est comparable,
pour sa brièveté, sa légèreté, sa demi-teinte, qu'à ces poèmes
japonais qui tiennent en une phrase et qu'un seul mot nuance.
Mais cette grâce fragile, le «ute» ne la tient point comme ceuxci d'un subtil artifice, mais d'une éclosion
spontanée. Vahinés
au bord de la rivière ou dans la solitude de la case, à l'heure où
la main oisive délaisse la tresse ou l'accordéon, chercheurs de
feï dans les couloirs feuillus de la vallée, matelots accroupis à
l'avant des goélettes, parles soirs de calme, « taurearea »couronvarier la

nuance

Société des

Études

Océaniennes

�113

nés de

tiares £

s'égaillant dans la nuit: tels sont les poètes
anonymes, innombrables, de ces chansons.
Choses légères, paroles entre le rêve et la musique, tendresses
entre la joie çt la mélancolie, musiques en sourdine, nuances
et jeux, ces poésies éphémères, ailes à peine membrées nées d'un
beau jour à son déclin, nous .donnentde l'âme polynésienne au
terme de ses migrations la pulsation encore tiède et le suprê¬
me

«

battément.
M. CHADOURNE.

POÈMES

TAHITIEUS

RAUTI

TAMAI

Traduction littérale.

E

vanaa

aitu

e

Une invocation
te vanaa

o

Tumataaroa
vers

toi

grand Taaroa (i)

te Àtua uru mate ahu

l'invocation du Dieu qui provoque la mort ardente
te vanaa

o

te Arii

l'invocation du Roi
te

vanaa a

Teahio

l'invocation de Teahio (un
te

vanaa a

te tuturi

ma

prêtre)

te paepae

l'invocation du tuturi (2) et du paepae (3)
te

vanaa a

te fatu moana

l'invocation du Maître de l'Océan
te vanaa

a

te upea

matatini

l'invocation du filet aux yeux mille
(1) Tumataaroa : le dieu Taaroa.
(2) Tuturi : siège d'honneur au Marae.
(3j Paepae : plate-forme de pierres.— Dans les marae ces plate¬
formes se trouvaient soit dans l'enceinte, soit à l'entrée du marae
où les victimes humaines étaient
déposées. Il s'agit ici de l'appel
aux

sacrifices humains.

Société des

Études'Océaniennes

�114

i huria i te ahoahuri fenua

qui

a

été jeîè sur l'ouragan

i tafifia i te tu

moana

pour encercler le grand Océan
a Ruaroroirai
l'invocation de Ruaroroirai

te vanaa

te

i nia i te rai tahua

vanaa

F invocation

en

haut au tahua

(4) du ciel

e pono te pono
conduis le convoi

pono ite fare ai taimai ia Ihi te ae
et conduis à la maison mange guerre
e

Ihi le destructeur

ia Ihi te toa

Ihi le guerrier
te

vanaa a

Fanaura toa i te Pû maruia

l'invocation de Fanaura
te

guerrier du Pû Manda (5)

i te

tootoo(6) ia Ruaiaipao
l'appel au bâton de commandement : Ruaiaipao
vanaa

faarava i te

piripirï mai te aere i tai e
rapprocher ici la troupe qui est à la mer

assemble pour

itearo
en

0

Aua

face etAua (7)

i tai i te
vers

avaava

la mer, dans la

tutia ae i te

pahu e

petite passe

au

redresse^ le pahu (8)

teina rii

e

mes cadets

chéris

ei fau tei te upoo

que

ei ruuruu tel te tua
le fait (9) soit sur la tête, que corde soit sur le dos

(4) Le «tahua» était le lieu d'assemblée où le Arii donnait audience
sujets.
(5) Le «PûMaruia» : tnarae arii de Papara.— Le Marae désigne
ici la famille, la « Maison » à laquelle il appartenait.
(6) Le «tootoo» était avec le «tuturi», le «tahua», le «©utu», le
«imoua» (V.
notes) les attributs du Arii et les symboles de son au¬
à

ses

torité.

(7) Aua

: nom

abrégé de «Auarii

roa»,

la famille des Arii de Punaania.
Pahu : haut tambour.

&lt;9) Fau

:

arii de Tautira apparenté à

coiffer® guerrière.

Société des

Études

Océaniennes

�115

eitaumi

que

(io) tei te aro
pi ' stron soit sur la poitrine

ei tatua i te

manava

la ceinture pour
taia

ua

taia

le ventre craintif

Petea, taia Huaroro ia To Porahu ta'u Omore

a

craint Petea, craint Hltaroro To Pooabu ma Lance

e

ofai

une

o

Tu

e

te amiomio

o

pierre Tu

reflets changeants

aux

oti i te fara

(i i) aoaoa, tapu i te niurohiti
pour couper le pandanus élancé pour couper le cocotier
e

tia nei

e vaa raau e

une

pirogue bois qui est debout ici

O Atea ote pô te vahine, o te ao te tane
c'est Atea la nuit la femme, le jour le mari
te tia nei Honoura i te

te apoapo

il

pû Maruia
le Pû Maruia (5)

tient debout Honoura (12) sur

se

attrape

nei te manava oa taurearea
vol le salut des jeunes gens

au

te ori nei te heiva

o

te tamai

se

danse la danse de la guerre

te

piripiri ma te aere i ta e
rapproché la troupe qui est à la mer

se

ma

Tainanu tumataata maita.i i te

de Tainanu

aro 0

Aua

(12) le héros valeureux en face de Aua

iritia i te pahu e au teina rii e
faites retentir le pahu mes cadets chéris
e

arii hoi ite pua ia uta e au teina rii e
Roi vraiment du corail intérieur mes cadets chéris.

un

(10) Taumi

(11) Fara

:

sorte de

plastron protégeant la poitrine.

signifie ici les lances dont les fûts étaient généralement
en bois de
pandanus.
(12) Honoura et Tainanu : héros fameux, fils d'Aua.
:

Société des

Études'Océaniennes

�116

Traduction libre.

Une invocation monte
l'invocation du Dieu

toi, grand Taaroa (i) :
qui provoque la mort ardente
vers

l'invocation du Arii
l'invocation de

Teahio, le prêtre,
(2), l'invocation du

l'invocation du tuturi

paepae

(3)

l'invocation du maître de l'Océan
l'invocation du filet

aux

milliers

jeté sur la tempête
emprisonnant dans

ses mailles
l'invocation de Ruaroroirai.
Monte l'invocation

vers

Conduis la troupe,

la force de l'Océan,

le tahua

conduis

d'yeux

(4) du ciel.
la maison qui

vers

se

nourrit de

guerre
Ihi le destructeur, Ihi le

guerrier.
L'appel de Fanauura à la maison royale de Maruia (5)
fait se lever le sceptre (6) Ruaiaipao.
Rassemble, rassemble, en présence d'Aua(7),
la troupe qui est à la mer, dans la petite passe.
Et vous, ô mes cadets chéris, redressez le pahu (8),
Casquez vos têtes (9), ceignez vos reins,
letaumi (10) sur la poitrine, serrez fort le ventre qui a peur.
Petea a eu peur, Huaroro a eu peur de ma lance To Porahu
Tû fait luire ses reflets changeants, Tû la pierre lisse
qui coupe le pandanus élancé (11), Tû qui coupe le niurohiti.
Et voici que se dresse la pirogue de guerre,
O Atea (Déesse) de la nuit, le jour est ton
époux.
Sur le Pû Maruia se tient Honoura (12),
Il attrape au vol le salut des jeunes
gens.
Le branle est donné à la danse de guerre,.
et

s'empresse la troupe du rivage
(12) le Valeureux.
Aua est présent.
Faites retentir le pahu,
O mes cadets chéris,
autour de Tainanu

car
un

c'est un roi du corail intérieur
roi du marae, 0 mes cadets chéris

(1. 2. 3. 4. 3. 6. 7. 8. 9. 10. 11. 12).— Voir notes correspondantes

de la traduction littérale.

Société des

Études

Océaniennes

�117

PARAPORE
Teura i

te Onohi.

(i)

Traduction littérale.

Faa rarahi te

ura

i to rai e(2)

Agrandisse{ la pourpre du ciel
aha te hiatai

e

e

Teura i

Quel est le vent Teura qui
i

marumaru

qui

a

e ru

ai to

a

iho i nia ia'u nei

ombragé ici
aau e

sur

Teura

iho

maru

ombragé ici
e

Teura

moi-même

o

e

Teura

e

qui fait tressaillir tes entrailles o Teura
e pau ai tau aho ura iaia
qui épuise mon souffle embrasé pour toi
o

il

te fa mai ra

e

surgit là-bas
Tau Arii

toa i tai

e

un roc au

Teura

large

e

o

Teura

Punuateraitua
c'est le mien arii toi Punuateraitua
o

e ru au e

oe

hauriria

oppressée je suis et frissonne
e

hau taua mai nei i to'na aroha

l'épouvante vient de
a

tahi tiaraa to puru

son amour

aiai

no

Mara

ua

haapae ia

fois apparu ton visage beau de Mara m'éloigna
o ana
tiare, o ana hei anoa
tu es grotte fleur, tu es couronne toujours
une

eaha

ra e

noaa'i tena

mea

comment

posséder cette chose
ite rau o te ura
la passion qui dirige
l'élan multiple des flammes
te mateono ei pono

(li Cette Récitation poétique se rapporte au malheureux mariage
de Punuateraitua. Arii de Moorea et de Teura i te Onehi sa cousine.
Teura, cette Vseult tahitienne, ne partageait point la passion de son

époux. Dans ces strophes alternées, ils se lamentent l'un et l'autre
de leur tragique
destin.
(2) On peut interpréter cette figure poétique comme l'ordre donné
pour les préparatifs du mariage, « ura », plume
rouge, étant l'orne¬
ment des cérémonies et
l'insigne royal par excellence ; « rai », ciel,
pouvant désigner le marae.

Société des

Études'Océaniennes

�118

tula i te onini

ura o

te rai

pourpré du ciel
piri mai to'na aroha ia'u nei e Teura e
que s'unisse ici son amour à moi ô Teura
allume le sommet
ia

e

hitu tau

o

te hinaaro

sept périodes celles du désir
e varu tau o te poheono
huit de la passion (})

pohe
a

na

pohepohe noa na -hoi Teura i te Onohi
a été accablée vraiment Teura i te Onohi

été accablée,

i te tai

d'avoir

raa

i to aroha

faa rarahi te

ura o

oti

na

pleuré sur ton

e

amour

te rai

là accompli

e

Agrandisse\ la pourpre du ciel.
Traduction libre.

Déployez la

pourpre

du Ciel.

Quel est le vent, ô Teura qui a porté ici cette ombre,
qui a porté ici cette ombre sur moi-même, ô Teura,
qui te fait tressaillir jusqu'aux entrailles, ô Teura,
qui épuise mon souffle embrasé de toi.
Voici, o Teura, que là-bas, au large, un roc surgit.... »
«

—

C'est Toi,

toi, mon seigneur, Punateraitua.
m'oppresse et je frissonne
Quelle épouvante me vient de son amour ! »
«

—

Cela

« Une fois
apparu, ton visage si beau
O fleur des grottes, ô couronne éternelle
—

m'éloigna de Mara,
des grottes.

Comment posséder cette chose !
La

passion qui conduit l'élan multiple des flammes

embrase le sommet pourpre du ciel.
Ah ! que ton amour vienne s'unir au mien, ô Teura. »
—

«

huit

Sept sont les périodes du désir,
la

passion.
succombe, elle succombe en vérité, Teura i te Onohi,
sous le faix de ton amour
qui s'accomplit...»
avec

Elle

Déployez la pourpre du ciel !
la

(3) Le sens est à peu près celui-ci
passion qui consume.

Société des

Études

:

la phase suprême du désir est

Océaniennes

�119

AN AU

(Complainte).
Traduction littérale.

Farara(i)
Abattu

un

ra e e matai ;riate matai Tumatumatei tairi iho nei
vent irrité le vent Tumatuma qui a frappé ici
i nia iau

e

Teihoa

maintenant

sur

e

moi ô

mon

ami

te matai taua

ore ote mate i
pau ai tau aho i te
le vent pas ami, de la mort, qui
a épuisé mon souffle

à la

parau ino no oe i tae mai e
nouvelle mauvaise de toi qui
e

est arrivée

tia

me

vau e haere
tapea hia vau e te oto, ua
lève moi pour marcher, retenue moi par le

chagrin, est

hautaua, lia hauriariatau tino

e

épouvanté, est frissonnant mon corps.
Au

ae

Matarii

i nia e, aue hoi te aroha o te

ma

Nagent les Pléiades

en

haut, Oh ! vraiment la peine de la
taa

e raa

taua

séparation
eau ae o

nous

e

deux 6 mon ami,

Muriaha(2) 0 Neehu(2) i nia
Muriaha, Neehu en haut,

e ore
ma

ra

hoa

Faahu (2) e au ae 0

nagera Faahu, nagera

Apoto

e

te

anave

anei tau aroha

pensée

71e se

piri atu ia oe
rapprochera-t-elle de toi ?
e

i mahiti ai te pea i mau, i mau mau

Devenu court le fil a fait s'ouvrir le filet qui tenait, qui tenait
ai hoi taua nei

vraiment

e

nous

hoa

e

deux 6 mon ami

Hiti ae te mahana i nia e, reva atu hoi oe i una e
Se leva le soleil en
haut, t'en allas toi là-bas

(1) Farara évoque l'image, difficile à rendre, des branches d'arbres
que couche le vent.

(2) Faahu, Muriaha

et Neehu sont

Société des

trois mois de l'année tahitienne.

Études'Oeéaniennes

�120

e noho hoi oe i una, e, moe atu hoi oe i una
habitas toi là-bas, disparus toi là-bas

eihea
ou

ra vau

imi ai ia

moi chercher toi?

oe

en

? ei

^

anei i te papa

raro

bas est-ce dans les

rii rii e
profondeurs de l'Océan

ei roto anei i te tau

vana

?

est-ce dans les

de la

mer

caves

?

Ua tia mai te matai o te mûri aroha ia oe, i matatara iho ai taua
est levé le vent du regret pour toi, qui a détaché nous
nei

tau

e

deux,

ipo e
aimé.

o mon

Traduction libre.

S'est abattu
est
vent

Je

un

vent de

colère, Le vent Tumatumaqui
sur moi, ô mon ami,

fondre

venu

ennemi, vent de mort, épuisant mon souffle
à la triste nouvelle qui de toi m'est venue.

me

lève pour partir, le chagrin me retient, l'épouvante
et l'effroi

me

tiennent

au

corps.

Nagent là-haut les Pléiades (i). ... ô angoisse de
sépare, nous deux, ô mon ami.
S'en

ce

qui nous

iront, nageant, Faahu, Muriaha etNeehu (2).... mais
ma pensée,
elle, se rapprochera-t-elle de toi ?

Devenu court le fil
nous

lâché les mailles du filet

a

rassemblait,

nous

deux, ô

qui
ami.

mon

Là-haut le soleil s'est
es

Où te

levé, tu t'es en allé là-bas, tu
parti habiter là-bas, tu as disparu là-bas...

chercherai-je désormais ? tout en bas aux fins fonds
de l'Océan, dans les caves de la mer ?

Il s'est levé le vent de

détachés,

(1) Matarii,
(2) Noms de mois.

—

peine, celui qui nous
deux, ô mon aimé...

ma

nous

Voir note

tion littérale.

Société des

a

correspondante dans la traduc¬

Études Océaniennes

�121

UTE

Traduction littérale

Outu Roro Vaihi te fenua

Pointe

roro

ï&amp;aihi la terre

O te riorio
Le riorio

(i) iti tai aoe
petit chante au jour

O Temuri

O

e.

raue, manaonao e,

Temuri, ô inconstante, ô inquiétante.

Afea mai

tau vini ura

oe

Quand viendras-tu ô

e

mon

(2)
vini rouge

Ua riro
A été

paha atu oe e
prise peut-être toi là-bas.

Traduction libre.

Pointe Roro, terre Vaihi.
Le

petit riorio (1) chante avec le jour.
inconstante, ô inquiétante,
quand vas-tu venir, ô ma perruche rouge (2)?
Peut être on t'a prise là-bas
O Temuri, ô

( Traduit du tahitien par la Princesse Takau POMARE
et M. CHADOURNE,— Droits réservés.)

(1) Riorio : sorte de grillon. La croyance est établie que le chant
communique la pensée des morts. C'est un petit bruit doux
et
saccadé, qui s'interrompt par instants. L'appel du riorio est suivi
d'une sorte de dialogue entre le riorio et ceux qui par lui parlent
avec leurs morts. Les silences de l'insecte sont
interprétés aussi bien
du riorio

que son chant.

(2) Vini
puis

une

ura :

petite perruche dont l'espèce

a

disparu de Tahiti de¬

dizaine d'années.

Société des

Études'Océfiniennes

�122

Depuis la parution de notre Bulletin en septembre dernier
appliqué, dans la mesure
de ses moyens, à répondre aux directives tracées dans le dernier
le Bureau de la Société d'Etudes s'est

Editorial.

En vue de la conservation des vestiges du passé maori que
possède encore la Colonie, le Bureau a été amené à demander
l'application stricte des dispositions de l'arrêté du 11 juin 1917,
notamment à l'occasion de la Mission de l'honorable M. Stokes,
savant du "Bishop Museum d'Honolulu". Cette mission avait
rapporté des Iles du Sud, de Raivavae spécialement, une très
importante et très intéressante collection de statues et de pierres
gravées.
Conformément à la demande du Bureau de la Société, le Gou¬
vernement n'a pas cru devoir autoriser l'exportation de ces objets.
Toutefois sur les instances de M. Stokes qui fit ressortir, au cours
d'une abondantecorrespondancel'utilitépour le Bishop Museum,
en vue d'un
prochain Congrès, de pouvoir examiner sur pièces le
résultat des recherches de son délégué, celui-ci fut, à titre excep¬
tionnel, autorisé à exporter et à conserver à titre de prêt, pour
une durée de
cinq ans, un spécimen de chaque série d'articles.
En présence du Bureau, M. Stokes choisit lui-même ses spé¬
cimens. Les autres articles furent remis au Museum de Papeete.
Ils y figurent actuellement dans une salle récemment aména¬
gée.
Le Musée s'est enrichi également de dons de M. Georges
Biddle. Ce peintre américain, élève de l'école française moderne,
fit deux séjours successifs à Tahiti. Au cours du dernier il sé¬
journa près de deux ans dans le district de Tautira.
Bien que son œuvre échappe entièrement à la compétence cri¬
tique de cette publication, notons qu'elle reflète une vision ex¬
trêmement personnelle des couleurs, des formes, et des visages
de ce {Days. A ce titre nous sommes heureux de conserver la trace
du généreux artiste.
L'exposition des œuvres de Georges Biddle,
dont notre Société a eu la primeur,
vient de trouver à New-York

Société des

Études

Océaniennes

�123

accueil

empressé dont la presse américaine a rendu compte.
qu'elle rencontrera à Paris, où elle a lieu
actuellement, le même succès.
L'assemblée générale de la Société réunie le 4 décembre 1922,
pour la réception de M. le Gouverneur Rivet, a donné l'occasion
au Chef de la Colonie de fixer la
participation du Gouvernement
à nos travaux dans une allocution que nous reproduisons ici :
un

Il est vraisemblable

Monsieur le Président,

Messieurs,
Le patronage que les statuts de la Société des Etudes Océa¬
niennes confèrent au Chef de la Colonie, s'il est un honneur
dont

j'apprécie, comme il convient, tout le prix, ne m'en appa¬
moins comme un devoir, agréable mais effectif, dont les
charges, pour nouveau Membre que je sois, ne me sont pas in¬
connues. Les entretiens qu'il m'a été donné d'avoir, avant mon
départ de France, avec le fondateur de votre Compagnie, le Gou¬
verneur JULIEN. dont je salue le souvenir, la lecture attentive des
actes qui ont présidé à la constitution et à l'organisation de votre
Institution, la vue d'ensemble que les Bulletins de la Société
raît pas

m'ont fourni

sur

permis de fixer

ses

directions et

son

fonctionnement m'ont

conception du rôle qui m'est imparti de par
vos
règlements. Ce rôle, je tiens d'ores et déjà à vous en donner
l'assurance, m'apparaît déterminé non point par le souci d'exer¬
cer

un

ma

contrôle administratif

sur

une

Société d'études dont le

caractère et
mais par la.

l'objet ne comportent aucune tutelle de ce genre,
nécessité d'apporter à votre groupement, pour ses
recherches, ses démarches et ses travaux, en vue de ses relations
intérieures et extérieures, l'autorité morale et les moyens maté¬
riels qui assurent son existence et son développement.
Si elle ne trouvait pas, dans le pouvoir qui réglemente, un étai
indispensable dans son œuvre conservatoire, si elle ne disposait
d'autre part que des moyens procurés par ses propres ressour¬
ces, la Société d'Etudes, quels que soient l'énergie, l'activité et
le désintéressement de ses Membres, risquerait de se trouver
démunie et pratiquement dans l'incapacité d'atteindre son but.
C'est donc au Gouvernement de la Colonie qu'incombe la charge
d'appuyer de son autorité et de doter des ressources nécessaires
un
groupement qui, en retour, assure à la Colonie le profit ma¬
tériel et moral de ses travaux. Cette intervention laisse à la So¬
ciété d'Etudes toute l'indépendance nécessaire à ses recherches,

Société des

Études'Océaniennes

�124

à

initiatives ; elle facilite ses démarches sans entraver son ac¬
tion, elle aide à ses réalisations sans leur imposer aucune marque
officielle, en lui conservant son autonomie et son libre jeu. Ma
ses

conception personnelle à cet égard correspond, je crois, à la thèse
qui a prévalu depuis la reprise de vos travaux : c'est ainsi que par
un arrêté du 31 décembre 1921 vous
avez obtenu le rattachement
du Musée et acquis ainsi le droit d'en administrer et surveiller
les collections, d'en désigner le Conservateur et de disposer, au
mieux de vos intérêts, de la subvention annuelle servie par la
Colonie.

J'ai donc tenu à

affirmer dès maintenant mon intention
une collaboration qui a déjà donné ses
fruits. En effet, les récentes acquisitions faites par votre Bibliothè¬
que et votre Musée, la très intéressante dernière édition de votre
Bulletin et la propagande poursuivie à cette occasion en France
et à l'étranger, auprès des Institutions et des personnalités scien¬
tifiques, des revues et des journaux, en un mot l'ensemble de
vos travaux et de vos démarches depuis
la reprise de votre ac¬
tivité, me donnent les plus fermes espoirs pour les résultats à
de continuer

vous

sur ces

bases

attendre de notre effort concerté.
Si

voulez

bien, en vue de préciser dès maintenant les as¬
pects pratiques de cette collaboration, nous passerons ensemble
en revue les différents domaines où votre initiative
pourra se trou¬
ver secondée parles
moyens que je serai en mesure de vous don¬
vous

ner.

Le

premier des buts proposé par vos fondateurs est la conser¬
vestiges et des témoins de la civilisation maori, des
derniers monuments du passé de ces îles, d'un passé aboli dont
les traces sont d'autant plus précieuses qu'il devient plus diffi¬
cile de les déceler. Cette œuvre est nécessaire et urgente, car il
s'agit de sauver ce qui demain ne sera plus. Mais elle est difficile
car les
fragments qui demeurent sont dispersés; les plus inté¬
ressants se trouvent dans les îles les plus lointaines, exposés à
la détérioration, à la destruction inconsidérée ou à des fouilles
souvent avides. Les découvrir, les classer les préserver et, dans
la mesure du possible, les rassembler : telles sont les quatre pha¬
vation des

de l'œuvre conservatoire dont vous avez la responsabilitéDans chacune d'elles, je m'efforcerai de vous seconder. Le per¬
sonnel administratif des Archipels sera invité à joindre son
ses

investigations que vous voudrez tenter, soit par
correspondance en fournissant les renseignements que vous de-

concours aux

Société des

Études

Océaniennes

�125

manderez, soit directement à l'occasion des missions que la So¬
pourrait confier aux Membres susceptibles de se déplacer
à travers les îles. D'autre part, en ce qui concerne la préservation
des objets offrant un caractère et un intérêt historiques, il sera
possible de reviser la réglementation actuelle en vue de restrein¬
dre leur exportation voire même leur acquisition. Je sais que la
question a été déjà soulevée et je serais volontiers disposé à la
résoudre aussitôt que me seront adressées des propositions
basées sur un classement précis permettant une exacte discri¬
ciété

mination.
Comme suite à cette

œuvre

de

conservation,

vous avez pour

mission

d'approfondir la connaissance de la langue et des cou¬
tumes, des mœurs et des arts, des traditions et du fofklore des
populations anciennes et actuelles de l'Océanie. A cet effet
vous disposez d'un Bulletin dont les rubriques
s'alimentent d'une
documentation diverse et nourrie, puisant aux sources même
son sujet, et d'une Bibliothèque qui,
grâce aux échanges du

de

Bulletin, reçoit régulièrement les publications les plus intéres¬
santes en matière polynésienne. Tous les moyens matériels affé¬
rents à la publication du Bulletin'st à sa diffusion continueront
de vous être donnés. La Bibliothèque continuera de recevoir, en
outre des publications d'ordre scientifique qui lui sont adressées,
les journaux et les revues dont le service est fait à la Colonie.
En ce qui concerne les rapports que vous avez noués ou que
vous êtes appelés à nouer avec d'autres centres d'études du mon¬
de polynésien et les Sociétés de même ordre d'Europe, d'Amé¬
rique et d'Asie, relations qui font également partie de votre pro¬
gramme et dont tient compte votre arrêté de fondation, je serai
toujours heureux, devant les bénéfices de tout ordre que votre
Compagnie et la Colonie même sont appelées à en retirer, à en¬
courager et à faciliter, dans la mesure de mes moyens, leur
développement. Les savants envoyés en mission parles Sociétés
correspondantes de la vôtre trouveront un accueil d'autant plus
favorable à leurs recherches qu'ils en échangeront plus généreuse¬
ment avec vous les résultats, qu'il s'associeront plus étroitement
à vos travaux, soit en faisant part
à votre Bulletin de leurs
rapports, soit en vous communiquant leurs études, soit en fai¬
sant bénéficier le Musée de découvertes qu'ils ne seront qu'excep¬
tionnellement autorisés à exporter. C'est dans ce sens, en effet,
que je compte résoudre le problème qui se pose devant la néces¬
sité d'entretenir les relations les plus amicales avec les Sociétés

Société des

Études'Océaniennes

�126

étrangères, et celle, plus impérieuse encore, de conserver à la Co¬
lonie des richesses qui constituent le patrimoine historique et
artistique de nos Etablissements.
Enfin, j'ai vu, dans votre dernier Bulletin, s'indiquer vos in¬
tentions au sujet de la mise en œuvre du tourisme local. Dans
cet ordre d'idées, comme dans les précédentes, un vaste champ
d'action vous est ouvert où je me féliciterais de voir tous les
concours se rallier à votre effort. Il est hors de doute qu'une
partie de l'avenir de ces îles repose sur la.mise en valeur de leurs
beautés pittoresques, hors de doute que le jour où les globe¬
trotters d'Europe, d'Amérique et d'Asie, attirés par la renommée
de nos Archipels, prendront le chemin de Tahiti, il en résultera
pour la Colonie une prospérité matérielle et un prestige de nature
à modifier singulièrement sa position. Mais cela suppose toute
une préparation dont une
grande partie vous incombe : tout ce
qui a trait à la divulgation minutieuse de nos richesses touristi¬
ques— cartes, itinéraires, descriptions, tracés, etc., rentre dans
vos attributions. Etablir le guide de Tahiti et des Archipels serait
une des manières les plus utiles d'ouvrir la voie au grand touris¬
me. Ce travail, me direz-vous,
comporte aussi une importante
aide matérielle : les chemins de montagne sont à débrousser, des
pistes sont à ouvrir pour atteindre les sites les plus réputés, cer¬
taines excursions sont de véritables expéditions nécessitant de
la main-d'œuvre, des équipes de prisonniers... Dans toute la
mesure du possible, cette aide,
j'essaierai de vous la fournir.
J'ai terminé, Messieurs, cette longue revue des terrains divers
où votre action est appelée à demander au Gouvernement de la
Colonie concours et appui. L'un et l'autre vous sont acquis.
Votre œuvre désintéressée est de celles qui honorent non seule¬
ment l'Institution qui l'entreprend mais le pays où elle se réalise.
C'est une entreprise intellectuelle à longue échéance, mais à
vaste portée, dont le bénéfice ira non seulement à cette Colonie
mais à l'Histoire, à l'Art et à la Science : c'est un honneur et un
devoir que de la commanditer.
Comme suite à l'affirmation de
lonie

adressé

ses

intentions le Chef de la Co¬

Administrateur-s et

Agents spéciaux de Ta¬
hiti, Moorea et des Archipels une circulaire en date du 11 janvier
1923 qui, nous l'espérons, permettra de réaliser, avant qu'il ne
soit trop tard, la mise à l'abri des derniers vestiges de la civilisa¬
a

aux

tion Maori. Voici les termes de cette circulaire.

Société des

Études

Océaniennes

�127

Papeete, le

il

janvier

1923.

Le Gouverneur des Etablissements

sieurs les Administrateurs des

français de l'Océanie, à Mes¬
Archipels et Agents spéciaux.

La Société des Etudes Océaniennes, dans une Séance pleinière
du 4 décembre 1922 que j'ai eu l'honneur de présider, et dont
trouverez le compte-rendu au Journal officiel du 16 décem¬
bre 1922, a attiré de la façon la plus instante mon attention sur
la nécessité d'intervenir sans retard en vue de la conservation
des derniers vestiges de la civilisation maori, dispersés dans nos
vous

îles, exposés à la détérioration, à la destruction inconsidérée

ou

à des fouilles souvent avides. En assurant la Société d'Etudes
de l'intérêt que je prenais à son œuvre, à ses recherches et à

l'effort tenté par elle pour préserver de
et sauver leurs richesses

l'oubli le passé de nos
historiques et artisti¬
ques, j'ai pris l'engagement de lui procurer l'entier concours de
l'Administration des archipels.
Je ne doute pas que vous n'ayez à cœur de prêter votre colla¬
boration la plus dévouée à une œuvre désintéressée destinée à
honorer et à enrichir la Colonie, d'après les directions suivantes :
Vous aurez, dès réception de la présente circulaire:
i° A établir un relevé
complet et détaillé de tous les monu¬
ments vestiges ou fragments (marae ou mea'e, lieux de réunion
et d'assemblées, autels, lieux d'exposition des morts, enceintes,
statues, pierres de sacrifices, pierres gravées, façonnées ou or¬
nées d'inscriptions ou dessins même rudimentaires, en un mot,
portant des traces de l'art ou de l'industrie primitive) existant
dans l'étendue de la circonscription que vous administrez, soit
sur des propriétés privées, soit
sur des terrains domaniaux. Le
relevé que vous m'adresserez devra comporter toutes indications
de lieux, noms de propriétaires, descriptions des objets, de riature à permettre leur classement immédiat. Aussitôt ce relevé
établi vous aviserez les propriétaires ouïes possesseurs d'objets
en instance de
classement, d'après la listedonnéeci-dessus, qu'ils
Etablissements

ne

sauraient les aliéner

ou

les détruire et doivent veiller à leur

conservation. Vous les inviterez également à vous faire connaître
s'ils désirent en consentir la cession au Musée de Papeete, qui
sera

seul autorisé à s'en rendre

ment

dans

acquéreur. Vous indiquerez égale¬
quelles conditions les objets transportables pourraient

être amenés

au

Chef-lieu ;

Société des

Études'Océaniennes

�128

2°

A

exercer une

surveillance minutieuse

sur. les

fouilles et les

recherches effectuées par les missions étrangères qui,
vent mal instruites des dispositions pourtant formelles
du

trop sou¬

de l'arrêté

juin 1917, transportent au Chef-lieu, en vue de leur expor¬
tation, la part la plus intéressante du patrimoine historique et ar¬
tistique de la Colonie. Il vous appartiendra de rappeler en temps
utile les dispositions du texte susvisé aux personnes qui seraient
tentées de les enfreindre, et d'interdire de la façon la plus stricte
l'exportation pour une autre destination, que le Musée de Papeete
de tous les articles visés par l'article 5 de l'arrêté du 11 juin 1917.
Toutefois, sous cette réserve, les travaux de savants en mission,
m

à

quelque nationalité qu'ils appartiennent, devront être, dans la
du possible, largement facilités, en particulier pour ceux
qui auront été accrédités auprès de vous par la Société d'Etudes
mesure

Océaniennes ;

30 A contribuer d'une façon générale par vos investigations
personnelles et par des communications aussi fréquentes que
vos fonctions vous le
permettront, à l'œuvre entreprise par la So¬
ciété d'Etudes Océaniennes. 11 vous sera tenu le plus grand compte
detous les renseignements, rapports et documents que vous serez
en mesure de m'adresser
pour la Société sur les particularités his¬
toriques, archéologiques, ethnologiques, philologiques ou au¬
tres du groupe que vous administrez, et de toutes démarches
destinées à faciliter les recherches, les découvertes ou les acqui¬
sitions de la Société d'Etudes.
Vous voudrez

circulaire,

me

obtenus dans

bien, en m'accusant réception de la présente
faire part des premiers résultats que vous aurez

ces

différents ordres d'idées.
RIVET.

Société des

Études

Océaniennes

�129

innova©!!

Croyances relatives aux âmes et à l'antre vie chez
les Polynésiens.
Par A. LEVERD.

INTRODUCTION.
Les croyances relatives aux âmes et à l'autre vie se retrouvent
semblables dans toute la Polynésie et correspondent même

assez
assez

bien

aux

idées que

s'en faisaient les Anciens et notamment

les Grecs.

ombre, un double du corps qui, séparée de lui,
généralement sa forme. Cet esprit, dans l'autre monde,
mange, boit, vit en société à peu près comme les vivants et s'y
livre à toutes sortes de jeux; mais ces aliments, leurs maisons,
ces jeux ne sont aussi que des
ombres.
Au reste, la vie d'outre tombe n'est que l'ombre de la vie pré¬
sente et elle n'est pas une expiation. Nulle idée de sanction des
actions morales n'intervient, mais seulement la punition du man¬
que de respect pour les dieux et les prêtres et du manque de zèle
religieux par inobservation des rites.
Si d'autre part l'on considère le caractère plutôt consolant de
cette vie d'oUtre-tombe l'on comprendra l'immortalité de ces peu¬
ples, pourtant accessibles à la pitié et à l'amour, et leur indiffé¬
L'âme est

une

conserve

rence

de la mort.

Les âmes subissent seulement, avant d'atteindre leur demeure
définitive, une série de tribulations où elles sont exposéesàtou¬
tes sortes de périls dont seule une connaissance profonde des

Société des

Études'Océaniennes

�130

rites et de nombreuses offrandes des parents, pourront les sauver.
Les Polynésiens admettent que s'échappant comme un fluide
du corps de l'homme en
ou de coma, l'âme erre

état de prostration, d'évanouissement
à l'aventure, exposée, si elle a contact
avec les choses de l'autre monde, à ne plus revenir, auquel cas il
y a mort réelle. Mais si cette âme rencontre quelque esprit d'an¬
cêtre bienveillant qui la ramène, la mort n'a été qu'apparente.
Nombreuses sont aussi les légendes où, comme dans la fable
antique d'Eurydice et d'Orphée, quelque amant est descendu chez
les esprits et en a ramené l'âme de son amie pour la réincarner*
Essence de l'âme.

—

Formes

conduit

qu'elle affecte et comment elle se

envers

le corps,.

Lorsque quelqu'un se trouve dans un état d'inconscience, c'est
la mort a pris possession du corps et ouvert la porte à l'es¬
prit (varua) pour s'en échapper.
Nous voyons dans la légende hawaïenne de « Ka-ilio-hae », que
l'âme descend le long du corps et le quitte par le « pied gauche».
Sortie de là, elle «bourdonne comme un insecte». Elle s'effraye
au moindre bruit, à l'aspect du mort, et volète comme un oiseau,
en se posant sur les branches.
Dans la légende de « Hiku» et «Kawelu» (Iles Hawaii), nous
voyons le « Kahuna » (tahuga : prêtre) « Eleio », obliger l'âme de
« Kawelu», déshabituée du corps après sept jours d'absence et
incommodée par l'odeur du cadavre, à réhabiter celui-ci en la te¬
nant serrée dans ses mains et en la forçant à rentrer sous l'ongle
de l'orteil, point le plus éloigné du centre de vie. 11 faut pour cela
qu'il la comprime, ce qui implique un certain degré de substanque

tialité.
L'âme entre

péniblement et veut revenir en arrière : le Kahuna
empêche. Elle se débat dans le corps, mais ne peut en sor¬
tir ; elle atteint le cœur ou plutôt les entrailles : Kawelu respire,
son cœur bat ; elle est rendue à la vie. (Mid-Pacific
Magazine juil¬
let 1912, p. 67, et s);
Ainsi le « Kahuna », voit l'âme de «Kawelu», la saisit, com¬
prime de ses mains « Hiku», d'ailleurs a été la chercher dans le
« Pô »
(Monde inférieur) et l'a saisie pour la ramener. — Toutes
ces opérations sont facilitées par
des incantations.
Aux Samoa, la légende de « Tui-Topetope » ,nous révèle des
l'en

croyances

analogues

:

Société des

Études

Océaniennes

�131

Tui-Topetope », revenant de « Tutuila » et débarquant à
Upolu », apprend la grave maladie du Chef « Puepue-Mai ». Il
regarde à l'intérieur de la maison et y voit un certain nombre
de dieux du Mont « Fiso », assis sur le pas de la porte et se pas¬
sant l'âme du chef mourant. Elle était
enveloppée dans une feuille.
L'un des dieux près de la porte dit à « Tui-Topetope » que, dans
l'obscurité, il avait pris pour un des leurs : « Prends ceci et il lui
passa l'âme». «Tui-Topetope» la prit et. le matin suivant, s'offrit
à guérir le chef. Les parents ayant accepté son intervention, il
reintroduisit l'âme et rendit ainsi la santé à « Pue-Pue-Mai » (Tur¬
ner Samoa p. 142 et
143).
L'âme était alors comprimée et enveloppée et n'avait pas forme
«

«

humaine.
Dans la
«

légende de « Kaha-Lao-Puna » (Iles Hawaii), l'âme de
apparaît au jeune chef « Mahana » et suivant

Kaha-Lao-Puna »,

l'ombre, celui-ci retrouve le

corps.

Ici, c'est par des incantations que le « Kahuna » ramène la vie
dans le corps de « Kaha-Lao-Puna ». Lorsque, par la suite, Ka¬
ha-Lao-Puna doit paraître devant le roi pour prouver sa résurrec¬
tion et confondre son meurtrier « Kauhi », l'ami de celui-ci, le
sorcier

les où

«

«

Kaea »,

bien si elles sont
ment

conseille d'étendre de grandes et tendres feuil¬
» doit s'asseoir et il dit : « Remarquez
déchirées ; si elles ne le sont pas, c'est seule¬

Kaha-Lao-Puna

l'esprit de

«

Kaha-Lao-Puna

».

Mais les

sœurs-esprits (mortes) de « Mahana », qui accompa¬
gnent « Kaha-Lao-Puna », ayant connaissance du dessein du sor¬
cier, avisent leur vivante compagne de déchirer promptement les
feuilles de chaque côté afin que leur-nature spirituelle ne soit pas
décelée.. et qu'elles ne soient pas prises et détruites par le sor¬
cier « attrapeur d'esprits ».
« Kaea
», voit les feuilles déchirées, mais il déclare sentir la
présence de créatures surnaturelles. Le Juge « Akaaka », grandpère de « Kaha-Lao-Puna », sarcastique, avise «Kaea» d'essayer
de voir la face des esprits dans un récipient plein d'eau. Kaea
accepte, se penche inconsidérément sur le vase et voit seulement
la réflexion de sa propre figure. « Akaaka » sachant que la ré¬
flexion était celle de l'esprit du sorcier, la saisit entre ses
et l'écrase. « Kaea » tombe mort à côté du récipient.
Ainsi
en

l'esprit d'un mort peut revêtir l'aspect d'un vivant, même
plein jour, au point de tromper ceux qui n'ont pas la science

Société des

Études'Océaniennes

�132

du

«
tahuga » (prêtre et
lui permet pas d'agir sur
feuilles en les foulant.

Nous

avons un

Pena

»

cas

sorcier), mais son essence spirituelle ne
la matière, par exemple de déchirer les

analogue dans la légende de

Ura » et
(p. 52.)
« Ura et Pena étaient deux
amis, ils allèrent un jour à Tupai ;
« ils vinrent à
manquer de vivres. Il fut convenu que Ura irait
« à Borabora, chercher des
provisions; mais pendant son absen« ce, le corps de Pena étant venu à
mourir, il l'enterra lui-même« (L'âme" enterra le
corps). Ura apporta des vivres le septième
« jour au lieu du
cinquième comme ils en étaient convenus ce
« qui avait causé la mort de Pena. Le
spectre de Pena ne fit au« cun
reproche à son ami, et se mit à manger avec lui les vivres
« qu'il avait
apportés. Mais pendant le repas, Ura s'aperçut qu'il
« n'avait plus affaire
qu'à l'âme de son ami, il fit donc semblant
« de ne point s'en
douter, et lui donna la coupe en coco pour aller
« chercher de l'eau
douce; alors il profita de son éloignement
« pour s'évader dans sa
pirogue. Pena, à son retour, ne trouvant
« plus Ura, et voyant une ombre au loin sur
l'eau, jugea qu'il en
« était
abandonné; saisi d'une violente colère, il entra dans le
« corps d'un
otuu (héron bleu), atteignit Ura au récif de Raau« oro et le tua à
coups de bec ».
Ici, l'esprit du mort non seulement prend la ressemblance du
corps, mais il peut aussi agir sur la matière et même s'incarner
dans le corps d'un animal. Ces incarnations sont d'ailleurs fré¬
quentes et les Tahitiens croyaient notamment que l'âme, peu
après la mort, et quelquefois longtemps après, s'incarne ainsi
dans le corps de quelque animal ou insecte, et vient rôder autour
des lieux qui lui furent chers.
A Futuna (Wallis) et aux
Samoa, lorsque quelqu'un venait
de mourir de mort violente, les
parents étendaient des nattes sur
le sol et s'écartaient
quelque peu. Ils attendaient qu'un insecte
vienne s'y poser ou que l'ombre d'un oiseau
y passe, et ils pliaient
de suite la natte
que l'on enterrait auprès du corps. L'esprit alors
procédait comme celui des personnes mortes de mort naturelle.
Par contre, nous
voyons aussi qu'aux Samoa l'esprit ou « agaaga (aller) conservait souvent l'image exacte du corps et qu'il
était souvent visible alors
qu'il se rendait au « Fâfâ » (entréede
l'au-delà), mais ne répondait pas aux questions des vivants.
«

des Iles de la Société relatée dans de

Aujourd'hui

encore les Tahitiens croient

Société des

Études

a

«

«
Bovis

»

l'apparition des es-

Océaniennes

�133

sous leur forme de
d'ailleurs on y croit

prits
me

Migration des esprits.

vie ou sous forme d'animaux tout com¬
communément chez nous.
—

Retour à la vie « Oromatua ».

Mort
Partout

en

Polynésie, l'esprit du mortdevait faire un longtragénérale¬

pour se rendre à sa demeure définitive, exception
ment faite pour celui des personnes mortes de mort

jet

—

apparente.

Celui-ci en effet, agissait différemment
du lieu fatal, harcelant les vivants.

violente.

et errait sans but autour

A Tahiti

lorsque l'âme quittait le corps, ce qui s'appelait
», (l'esprit arraché par le dieu), il était
supposé que le dieu de la mort « Heva » l'envoyait chercher.
Les Tahitiens imaginaient que les « oromatua » (esprits bien¬
veillants des ancêtres), attendaient souvent près du corps pour
saisir l'esprit lorsqu'il serait tiré (comme ils le supposaient)
de la tête, et le conduire vers le Pô (La Nuit, non générique du
monde inférieur).
Aussitôt après la mort, le « tahuâ tutera » était employé dans
«

unuhi te

varua ete atua

le but de découvrir la

cause

de cette mort.

prêtre prenait sa pirogue et pagayait doucement
long du rivage, près de la maison où gisait le corps, afin de
« surveiller le
passage de l'âme qui, il était supposé, devait vo« 1er avec sur elle le
signe de la cause de la mort. Si le mort avait
« été maudit
par les dieux, l'esprit appafaissait avec une flamme,
« le feu étant
l'agent employé dans les incantations des sorciers,
« s'il avait été «
pifao » ou tué par un don de quelqu'ennemi
« des dieux, son âme
apparaissait avec une plume rouge, signe
«
qui indiquait que des mauvais esprits étaient entrés dans ses
« aliments ».
(Ellis, Polynesian Researches 1829. vol. i p. 517518.)
Aussitôt après, l'âme voletait vers deux pierres placées à Ta¬
hiti au Nord-Ouest de l'île à Tataa (la pointe actuelle de Fanatea). Si elle se posait sur celle de droite, elle pouvait continuer
sa route vers le Pô, si elle se posait
sur celle de gauche elle
était coupable de quelque crime contre les dieux et devait être
purifiée avant d'aller plus loin.
C'est là du moins ce qu'en dit Moerenhout.
Aux Sandwich à l'île Maui nous trouvons également un pro¬
montoire de Kekaa (les Sandwichiens changent t en k) où les
âmes se rendaient avant d'aller plus outre.
«

«

A cet effet, le

le

Société des

Études'Océaniennes

�134

Selon d'autres, l'âme se rendait

d'abord, après la mort appa¬
à Vaiare, àMoorea, où se trouvaient deux pierres
«ofai ora» (la pierre de vie) et «ofai pohe» (la
pierre de mort).
Comme l'âme était aveugle, au début tout au moins, et en tout
cas fprt maladroite, elle se
posait sur l'une ou sur l'autre pierre.
rente du corps

Se poser sur «Ofai-ora» lui permettait de revenir dans le corps
et il n'y avait eu que mort apparente;
se poser sur «Ofai-pohe»
était un arrêt définitif.
De Bovis attribue la même propriété aux deux
pierres de
Tataa à Tahiti qui s'appelaient dit-il «Ofai-ora» et
«Ofai-pohe»
et cette

explication semble la vraie.

A Raî-atea les âmes

rassemblaient

auprès de trois pierres
et, delà,
se rendaient sur le
plateau du Te-Mehani, séjour des dieux.
D'après les renseignements que nous avons personnellement
recueillis à Faâa même, il résulte que les deux pierres de
Tataa sont situées à la limite de Fanatea, urt peu à flancs de
colline et qu'elles s'appellent «Ofai-ora» et «Ofai-pohe». Nous
se

«Ofai-ara-riorio»*c(Ofai-rei-rioiio»

les

avons

et «Ofai-maue-raa»

photographiées.

Les âmes des « arii » et des « aito », c'est-à-dire celles de la
classe dirigeante et des guerriers se posaient sur «Ofai-ora» et
celles des «toea

tapu» ou « manahune », c'est-à-dire du vain
peuple qu'on prenait pour les sacrifices humains, se posaient
sur «

Ofai-pohe ».

La

première était ainsi dénommée parce que le tambour y bat¬
tait constamment pour l'arrivée des âmes illustres. 11 n'en était
pas de même pour l'autre destinée aux âmes vulgaires.
De là, les âmes se rendaient à Raiatea, les premières sur un
pic
appelé : «Pu-ôoro-i-te-ao » (Puôoro du jour) et les secondes sur
un autre dénommé «
Pu-ôoro-i-te-pô » (Puôoro de la nuit). Ces
deux pics sont situés à côté du plateau du Mehani,
non loin du
lieu appelé Vai-pihia. Sur le premier commençaient les réjouis¬
sances sans fin
qui étaient le partage des âmes nobles.
Nous n'avons pu savoir ce que les âmes devenaient par la suite,
selon cette

source

d'information.

Aux

Samoa, des esprits spéciaux analogues aux «oromatua»
voltigeaient près des maisons des mourants pour convoyer l'âme
vers le «Fafa»
point extrême de l'Archipel où se trouvent deux
trous, entrées du chemin qui conduisait aux régions inférieures.
Près de ces trous était situé un cocotier appelé «Leosia ». Si une

Société des

Études

Océaniennes

�135

âme le touchait, elle retournait immédiatement dans le
corps et
là aussi la mort n'avait été
qu'apparente.
A

Mangaia, Ile Cook, l'âme d'une personne supposée morte,
au « Reinga-vaerua
» (Saut des âmes) constitué par
trois pierres à l'Ouest de l'île. Si elle rencontrait une âme
amie,
celle-ci avant d'y arriver la ramenait et le patient était
supposé
rendait

se

s'être évanoui.

Dans la
été

légende de « Ka-IIio-Hae » aux îles Hawaii dont il a déjà
parlé, l'âme de celui-ci rencontre celle d'une sœur, morte il
longtemps et qui avait le pouvoir de ramener certains esprits

y a
à la vie. C'était
de la

sœur

un «

Au-makua-hoo-ola

conduit celui de

des ombres

«

(esprit vivifiant). L'esprit

Ka-Ilio-Hae

lui recommandant bien de

en

»

à travers la demeure
toucher à rien, tout

ne

n'étant qu'ombres et le contact ou l'absorption de ces ombres
devant empêcher le retour à la vie.
Mais ceci semble en contradiction avec la légende de Hiku et
Kawelu où l'esprit de cette dernière est ramené bien que s'étant
mêlé à la vie des esprits. Il est vrai que c'est par un vivant, à
l'aide d'un stratagème et d'incantations.
Ainsi les

esprits « Aumakua-ho-ota » (oromatua-faa-ora) ne pou¬
d'autres esprits à la vie que si ces esprits n'avaient
point encore eu de contact avec le monde des ombres, car il n'est
pas douteux, que des vivants ou plutôt leur âme (désincarnée,
aient pu, dans presque tous les archipels, ramener l'âme d'un
mort, même si cet esprit s'était déjà mêlé à la vie des ombres.
Outre l'exemple de Kawelu cité plus haut, la Nouvelle-Zélande
nous en offre plusieurs autres. Dans la légende de Hutu et Pare,
l'âme de Hutu désincarnée ramène du monde inférieur, celle de
Pare, qui s'était tuée pour lui. Mais là aussi l'intervention d'un
vaient

ramener

vivant est nécessaire.
Dans la légende néo-zélandaise
celui-ci peut revenir, après avoir

de «Te-Atarahi», l'âme de
visité le Pô, parce que les

parents l'avaient
aux mets

averti, au moment de la mort, de ne pas toucher
sacrés, (mets des enfers).

De Bovis nous dit qu'aux Iles de
leur trajet Vers le Pô, cueillaient des

fleurs étaient mortelles

et les

la Société, les âmes, dans
fleurs, mais que certaines

anéantissaient. Ne serait-ce pas

plutôt qu'en cueillant
retour à la vie

Nous

avec

ces fleurs, elles ne pouvaient
l'aide d'une âme secourable ?

tantôt que l'âme tahitienne était aveugle et
posait indifféremment sur l'une ou l'autre pierre.

avons vu

qu'ainsi elle

se

espérer de

Société des

Études'Océaniennes

�136

Il semble

plutôt que l'âme ait été à ses débuts très maladroite et
facile à tromper et assez semblable à l'âme hawaïenne que nous
décrit la légende de « Ka-Ilio-Hae ».
L'esprit d'un mort récent, selon les croyances hawaïennes ne
pouvait aller que dans une seule direction. Cette direction lui
était imprimée par une force supérieure à la sienne. Si le
gardien
d'une âme (aumataua), la frappait d'un côté, elle partait et mar¬
chait dans la direction qui lui était ainsi imprimée jusqu'à ce que
la force et l'expérience des âmes lui vienne.
L'âme en général, après s'être posée sur la pierre de mort,
commençait une série de migrations que nous verront par la
suite, mais elle ne se hâtait pas de le faire et hantait parfois pen¬
dant longtemps les lieux qui lui étaient chers.
Les âmes des guerriers tués dans les batailles semblent, un
peu partout dans la Polynésie avoir échappé à cette loi de mi¬
grations.
De Bovis, dit d'elles, page 40. « Il y avait aussi les âmes de ceux
qui avaient été tués dans une bataille, âmes guerrières mortes
toutes armées et en nombreuses compagnies. Elles paraissaient
exemptes de la commune loi, continuaient à résider dans le voi¬
sinage des lieux où elles s'étaient séparées d'avec leur corps,
revêtaient une enveloppe impalpable en tous points semblable
à leur dépouille mortelle au moment où elles l'avaient quittée,
portantmême"éternellement Iatrace récente des blessures qu'elles
avaient reçues : spectres hideux et d'un natureLfarouche, elles
exerçaient une foule de cruautés nocturnes sur le passant assez
hardi pour s'approcher du lieu de leur résidence. »
Et de Bovis

poursuit :
avait encore, outre cela, les âmes des princes et des héros
capables de devenir à leur tour des divinités et auxquelles on
«

Il y

rendait ensuite

un

culte inférieur»

Il y avait enfin, une sorte de croyance vague que certaines
âmes étaient absorbées dans le sein de la divinité, mais il nous à
été impossible de nous procurer la moindre donnée claire à ce
«

sujet.

»
Nous ferons remarquer que l'âme des princes et des héros
s'incarnaient fréquemment, selon les Tahitiens dans l'âme de

quelque animal : oiseau

poisson principalement. Beaucoup de
requins
et l'on dit encore aujourd'hui que ces ancêtres
ou

famille ont ainsi des âmes d'ancêtres incarnées dans des

qui ont leur

nom

Société des

Études

Océaniennes

�137

sont bienveillants à leurs

de la

parents vivants. Ces idées procèdent

métempsycose des Hindous.

Dans bien des cas, nous l'avons vu, ces incarnations n'étaient
que
Pô.

momentanées et l'âme reprenait ensuite

son

chemin

vers

le

Quant à l'absorption de l'âme dans le sein de la divinité aus¬
après la mort, aussi bien que leur anéantissement quand
elles touchaient certaines fleurs, nous ne pouvons rien dire de
positif sus ce point. Les autres archipels ne semblent pas avoir
eu de croyances semblables et nous
pensons qu'il doit y avoir
sitôt

erreur à moins que ce ne
tion inférieure qui, dans

soit le cas des âmes des gens de condi¬
certaines îles, aux Tonga par exemple

n'ont pas d'âme.

Migrations des âmes.
Dans toutes les îles de la Polynésie les âmes se rendaient au

point le plus nord-ouest ou le plus ouest généralement appelé
«Reiga» ou saut des âmes ou encore comme dans les îles de la
Société « Tere-ia-Varua» (départ des âmes). Nous trouvons une
pointe de ce nom au point le plus ouest de Maupiti et à la pointe
nord-ouest de Porapora. A Tahiti cette pointe, également au
nord-ouest s'appelle Tataa.
L'âme se dirigeait vers le Nord-ouest vers l'Hawaiki, l'enfer
et la terre des ancêtres, la Malaisie et peut-être l'Asie d'où les

Polynésiens sont venus.
Cette région primitive d'où ils sont issus, les Polynésiens la
considéraient comme leur Paradis. Pour eux cette région est
« raro »
(en bas) c'est-à-dire du côté où ie soleil se couche, et sous
les vents alizés.
Et de ce double

du mot

il est résulté que, pour
les âmes se dirigent vers le nordouest, bien qu'ils considèrent la terre ancestrale dans cette direc¬
tion, le monde inférieur, le Pô ou Hawaiki, est situé sous terre,
dans les régions inférieures.
sens

beaucoup d'îles, et bien

« raro»,

que

Touchant les îles de la Société
Bovis :

«
«
«

La route la

à citer de

plus ordinaire consistait d'abord à s'arrêter dans
la montagne Rotui pour y faire une certaine
seconde avait lieu dans l'île de Rai-atea au Mehani, d'où le convoi se rendait ordinairement à l'îlot de
Tupai, situé à l'extrémité occidentale de l'archipel qui était
«

«

nous aurons encore

l'île Moorea
station ; la

sur

Société des

Études'Océaniennes

�138

à peu

près le lieu définitif où les âmes des trépassés étaient
gardées sous bonne garde. Aussi cette île était-elle redoutée
« avec une superstition
si singulière qu'on n'osait y aborber qu'en
.« nombreuse compagnie et personne n'y fixait sa résidence. »
De Bovis fait bien de ne pas affirmer que c'est là le séjour dé¬
finitif des âmes, car si c'était le rendez-vous de celles de presque
tout l'archipel, il n'en est pas moins vrai qu'après un séjour plus
ou moins prolongé
dans cette île, elles passaient outre vers le
«

«

Pô.
A Maupiti, en effet, nous l'avons vu, la pointe «Tere-ia-varua»
d'où les âmes se rendaient au Pô était situé à l'ouest du côté

opposé à Tupai ce qui montre que tout au moins les âmes
Maupiti ne se rendaient pas à Tupai.
De Bovis nous dit encore : « Il y avait au contraire, pour les
« âmes de ceux qui avaient vécu dans un
respect convenable des
« prêtres et des «marae», une
espèce de ciel appelé «Rohutu« noanoa » : ce
paradis était situé au dessus de la plus haute mon« tagne de Raiatea,
et les âmes qui faisaient leur migration
« étaient
déposées en passant par le chef des génies convoyeurs
« qui
s'appelait «Ure-taetae» (qui parait-être le sauveur des
« âmes, le préservateur contre
l'anéantissement). Il n'était donc
« pas besoin
pour elles d'aller jusqu'à Tupai. »
Il semble bien que de Bovis et avec lui Moerenhout se soient
quelque peu trompés sur l'interprétation de ces croyances. Mais
nous reviendrons sur ce sujet, lorsque nous traiterons des
régions inférieures.
A la Nouvelle-Zélande, les âmes se dirigeaient vers le Nord (ici
en effet la Malaisie, l'Hawaiki
est au Nord) jusqu'à ce qu'elles arri¬
vent à une colline appelée « Waihokimai ». Là, elles se reposaient,
pleuraient et se lamentaient et là aussi elles se débarrassaient de
leurs vêtements spirituels, feuilles de «Wharangi», «makuku»
et de « horopito » dans lesquelles elles étaient enveloppées. Elles
de

se

rendaient ensuite

et

delà, tournant pour toujours le dos

sur une autre

colline du

nom

de Wai-otioti

monde vivant, elles se
rendaient au «Reinga-wairua » ou «Rerenga-vairua» (saut des
âmes) situé au Cape Nord. A cet endroit se trouvaient deux ra¬
cines droites dont la partie supérieure était attachée à un arbre
de « pohutukawa », et la partie inférieure plongeait dans la mer.
Il y a là également une ouverture dans les algues flottantes par
où les âmes se rendent au
«Reinga» (ire division du Pô).
Elles y aperçoivent une rivière et une grève de sable. Après

Société des

Études

au

Océaniennes

�139

qu'elles ont traversé la rivière, leur nom est appelé, on leur sou¬
haite la bienvenue et l'on place des mets devant eux. Si elles en
mangent, elles ne peuvent plus revenir. (Shortland « Maori Reli¬
gion and Mythotogy » 45. — Voir plus haut Te-Atarahi).
Aux Samoa, l'âme suivait le rivage jusqu'au point extrême
Nord-Ouest de l'archipel à l'Ouest de Savaii. De là elle plon¬
geait sous l'Océan pour se rendre au « Pulotu ». C'est ainsi égale¬
ment qu'elle passait d'île en île jusqu'à Savaii.
11 y avait au point extrême ouest d'Upolu une pierre du saut
d'où les âmes plongeaient pour atteindre l'île Manono à l'Ouest
de laquelle se trouvait une autre pierre où elles plongeaient à
nouveau pour atteindre Savaii à l'extrémité ouest de laquelle
àFare-a-lupo était situé le « Fafa» ou entrée du chemin qui con¬
duisait au Pulotu. Là se trouvaient deux trous : les âmes des
chefs descendaient par le grand et les autres par le petit.
Là
tait

encore se

âmes

aux

trouvait le cocotier appelé « Leosia» qui permet¬
qui le touchaient de revenir à la vie. Descendues

dans le «Fafa»
torrent

ou

«Ruao» les âmes étaient entraînées par un

lequel elles flottaient sans pouvoir revenir en arrière
jusqu'au Pulotu (Turner, Samoa p. 258).
Aux îles Havaii le «Leina Kauhane » (Reiga tauhane) où les
âmes quittent l'archipel est à la pointe Kaena à l'extrémité
sur

Ouest d'Oahu.
A

l'ouest appelées «Reingaesprits partaient pour le
«Avaiki» (Hawaiki). A Rarotonga le «Reinga» est en un lieu
nommé «Tuoro» à l'ouest également. (Tregear, Polynesian
Comparative dictionary— mot Reinga).
Enfin aux îles Loyalty même, près de la Nouvelle-Calédonie
où la population est mêlée de polynésien, les esprits s'en allaient
vers l'Ouest en un endroit appelé «Loeha».
Mangaia, il

vaerua»

y avait trois pierres à
situées à Oreraa d'où les

Société des

Études'Océaniennes

�140

PSXX.O&amp;OGS3B
Noms d'illustres marins Paumotu des

temps

passés.
Par

le

Le

Leur

nom

P. Hervé AUDRAN.

de leur ba-

nom

teau

respectif

Rata

Teao-Pikopiko

Hono

Gaire Heinua

Maui

Taitai Aroha
Temuri-Henua
Taumatini

Moëva
Hiro

Rogo

Hotu Taihinui

Tautu

Teivi

Mapu
Tagaroa

Tagohe
Tepapai Gavarivari

Le monde qui dort
profondément

L'os de Hotu

Hotu

o

Sa signification

Teariki Faukura

Temanu

L'oiseau

Pahoa

Tevaipuna

La

Taumata-Rura

Moemoe Neneva

source

Tarateihio

Temokio Moreo

Tiki

Temaoroa

Le long requin

Tapuragi
Paga
Tapakia
Tepeva

O Manu-Rura
Tere Pahei Tau
Hoputao
O Teuto Kahoru

L'oiseau

Tehavare

Pugatau

Teuhati

Te Kaero

O Taumatakura

Teivi

o

rouge

La queue
L'os de Tuma

Tuma

Maraheara

Tetoi

La hache

Puraga

Tepoe I Ata

Teatu hiva

Tepuamahu

La perle dans le nuage
La fleur odorante

Pakaranui

Paoro

Tuamea

Tehikavanaga

Tepariaira
Vaha Mea

Tetumu

Tahutahu

Pokia

Kapiri

Igo

Tarai Hau

Tetohu

Tepua i Farekia
O Paero

Tuata

Société des

Bouche chose
a

Maui

Sorcier de Maui

Approche

Études

Tonneau

Océaniennes

�141

Le
Leur

nom

nom

de leur ba¬

teau

respectif

Maheata

Tevaimea

Taheta

Temurihau

Pou

O Mahina

Vanaga
Tapu
Maehagaririfatu

Ana Horohia
Temihi

Kae

Tutunui

Temai

Piakura

Tearau Henua

Marere Tuohea

Te Puai

Teunu

Tagikau

a

Manu

Teuho

Arai Te taga

Temaeva

Puatemakaroa

Vaerua

Tetahara

Temagitutake

Tevaka

Hamau

Mahuraro

signification

Tepua

Tupa

a

Sa

Le mal de

La force de l'oiseau

Tupou

Taoroa

Kuporu

Tepotuarau
Tepuhipuhi
Tagihia

Turumanava

Tuma

Muirau

Taiea

Tutu

Fakahau
Tihori

Marihini

Ahupou

Tariahea

Teruahine

Tane

Hotupu

Atea

Tepapai Ahuroa

Société des

Tupa

La vieille

Études'Océaniennes

�142

130&amp;3£&amp;021X2 'ST

.A.

UT3EXlATffXl£

TAHITI

Mentalité

féminine

(Par Orsmond H. WALKER).
Autrefois.

Dans la

grande vallée de Papenoo, à flanc de montagne et à un
principale reçoit un petit affluent, se trouve
une grotte appelée "Te ana marara a rere a tau
Cette grotte est assez spacieuse, haute d'une dizaine de mètres,
profonde d'autant et mesure environ vingt mètres de large. Par
une particularité assez curieuse de la nature, elle est divisée en
deux par un mur allant du fond à l'ouverture, mais n'atteignant
pas la voûte, de sorte qu'on peut facilement l'escalader et que de
l'un des compartiments on entend tout ce qui se dit dans l'autre.
Elle est orientée vers le soleil levant et de telle façon que l'on
n'aperçoit la mer que de l'une des salles, la vue de l'autre se trou¬
vant masquée par la montagne.
C'est là que nous nous trouvions un soir, confortablement ins¬
tallés pour passer la nuit sur des lits de fougère desséchée et re¬
gardant distraitement les reflets rougeâtres que le feu allumé
dans la salle voisine qui nous servait de cuisine projetait sur la
voûte, lorsque le vieux Tavi qui nous servait de guide nous ra¬
conta la légende suivante que je transcris littéralement :
Dans les temps anciens où les habitants de Tahiti étaient trop
nombreux pour vivre tous sur le rivage, cette grotte était habitée
par un homme Turi et sa femme Reva dans ce compartiment-ci, et
par un homme Tere dans le compartiment d'à côté. Tere n'avait
pas de femme. Pendant très longtemps, ils vécurent en bons voi¬
sins ; le célibataire venait souvent le soir après le coucher du
soleil faire la causette avec Turi et Reva. Ils se donnaient
récipro¬
tournant où la rivière

quement des vivres suivant les circonstances.
Quelquefois Tere ou Turi descendait à la plage pour chercher
■du sel " paatai" et toujours le
partage s'effectuait au retour; si
l'un ou l'autre faisait bonne pêche,
anguilles, chevrettes ou nato,
le produit en était également
partagé. Mais il arriva un temps où
toute nourriture devint rare
; les feïs ne produisaient pas, les

Société des

Études

Océaniennes

�143

rivières étaient
sentir.

dépourvues de poissons et la famine

se

fit bientôt

Pendant les

premiers temps de cette disette, leur sincère amitié
poussait à partager loyalement les rares victuailles qu'ils
avaient la chance de trouver ; mais petit à petit les choses chan¬
gèrent ; Tere s'aperçut que le ménage Turi avait quelquefois de
bonnes aubaines qu'il mangeait en cachette. Il en conçut
une
grande colère et, pour se venger de son ami, résolut de lui enle¬
les

ver sa

compagne.
Il continua cependant

à faire bonne figure à Turi, mais ne par¬
lui et sa femme. En outre il profitait de
toutes les sorties de son voisin pour passer le mur et taire des
propositions malhonnêtes à Reva, qui toujours les repoussait,
le menaçant d'en informer son mari.
Il fut d'abord doux et persuasif, puis il voulut
employer la force,
mais toujours sans atteindre son but, tellement Reva était fidèle
àTuri. Il pensaalors qu'en se privant un peu pour pouvoir donner
quelque chose de plus à manger à Reva, il la disposerait favora¬
blement à son égard. Dès lors, chaque fois qu'il le
pouvait, il
glissait à sa voisine quelque friandise, un morceau d'igname
sauvage, ou un feï vert, trouvé à grand'peine dans un vallon
éloigné. Elle acceptait tout de bon cœur, et quoique Tere lui re¬
commandât de manger séance tenante, elle disait toujours: "Non,
je partagerai avec mon mari." Ceci lui causait de la peine, mais,
d'un autre côté, comme elle semblait être moins
rigide à son
égard, il continua son petit manège.

tageait plus rien

Un

avec

jour, il découvrit qu'à peine il avait tourné le dos, Reva

avalait tous les aliments qu'il lui donnait sans se soucier d'en
laisser la moindre parcelle pour son mari. Ceci le

remplit de joie
je prendrai cette femme ; je
ne crains
plus rien, je l'aurai ; je n'ai plus qu'à attendre le mo¬
ment propice. »
et il se dit

:

«C'est par son ventre que

Ce moment arriva le soir même. Turi était rentré

avec une

belle

anguille qu'il avait eu la chance extraordinaire de trouver dans
un ruisseau très
éloigné. Il se mit à la préparer pour leur repas
du soir ;
l'enveloppa soigneusement dans des feuilles de bananier
et la mit cuire

Reva

sur

les charbons ardents.

possédait pas de joie à la pensée de manger de ce
délicieux poisson dont ils étaient privés depuis si longtemps.
ne se

Tere reniflait

cherchait

un

avec

moyen

envie l'odeur de la cuisine de

de mettre à exécution

Société des

son

Études'Océaniennes

ses

projet.

voisins et

�144

voir la mer, tandis que de
voyait que la montagne en face.
toutes ses forces en regardant la mer ;
« Ah, le beau bateau, ah, qu'il est grand ! Qu'il vogue vite ! Dire
qu'il va disparaître et mes amis ne l'auront même pas vu. Ah,
quel dommage! », et il continuait à pousser de telles exclama¬
tions que Turi et Reva accoururent à ses côtés pour contempler
cette merveille, laissant leur anguille dans son enveloppe de
feuilles de bananier, posée sur la braise ardente.
« Ah ! vous arrivez trop tard, dit Tere, le.navire vient de dis¬
paraître derrière cette montagne, attendez un instant que je grim¬
pe sur le mur, je vous dirai s'il est visible de là ».
Les deux époux regardent naïvement l'horizon et Tere de passer
vivement dans leur compartiment, de prendre le paquet conte¬
nant l'anguille et de repasser de nouveau chez lui, en leur criant :
« On ne voit rien de là-haut, mais j'ai pu me rendre compte que
votre dîner est complètement consumé par" les flammes. » Il
avait eu soin en emportant l'anguille de jeter une brassée de
fougères sèches sur les braises et une grande flamme s'éleva.
Turi et Reva se précipitèrent chez eux et ne trouvant plus trace
de leur anguille ils furent persuadés que le feu l'avait consumée.
Il s'ensuivit une dispute où l'on échangea des paroles amères :
Reva dit a Turi qu'il ne méritait pas d'avoir une femme, puis¬
qu'il n'arrivait pas à la nourrir; elle ajouta qu'il fallait être un
fier imbécile pour n'avoir pas songé à écarter les matières inflammablesde la braise, lorsqu'on faisait cuire un mets aussi précieux.
Pendant ce temps, Tere mangeait l'anguille tout en se livrant
De

son

compartiment, il pouvait

celui de ses voisins on ne
Il se mit donc à crier de

ai-je eu de la chance
si belle anguille, et avec ça si près d'ici. Je me
demande comment mon voisin Turi ne l'a pas trouvée avant moi;
lui qui a une femme à nourrir, il devrait être plus adroit que moi
qui suis seul ».
Reva entendait ces propos et ne tarda pas à se rendre compte
que Tere avait vraiment une anguille, car l'odeur en parvenait
jusqu'à elle.
Elle eut vite fait de prendre son parti : «&lt; Je m'en vais, dit-elle
à Turi, je vais rejoindre Tere qui, lui, a bien su trouver, cuire et
ne pas laisser brûler une anguille. Désormais je serai sa femme
et je resterai avec lui ». Turi eut beau la supplier de rester et
lui promettre les mets les plus succulents, rien ne l'arrêta. Elle
s'en alla vers Tere dont elle partagea le souper et la couche.
Turi de son côté maugréait contre sa mauvaise fortune et sa

à haute voix

d'avoir

aux

attrapé

réflexions suivantes : « En

une

Société des

Études

Océaniennes

�145

négligence. «J'aurais dû, se disait-il, faire plus attention au feu »,
ne savait que
gémir et pleurer.
Les jours passèrent, et Reva restait toujours avec Tere. Turi
chantait quelquefois ou jouait de la flûte, quoique sans beau¬
coup d'entrain, espérant que sa musique évoquerait chez Reva le
et il

souvenir de
sans

son amour

et la ferait

revenir à

lui, mais hélas

succès.

Il allait

en

der conseil à

bord de la

faire
son

son

deuil, quand l'idée lui vint d'aller deman¬
qui demeurait dans la plaine, au

vieil oncle

mer.

L'oncle l'accueillit très bien et lui dit

en souriant : « Mon enfant
souviens-toi d'une chose: la femme ne suit que son désir, elle
n'aime que l'homme fort, rude et subtil, qui peut satisfaire tous

caprices. Et puisque dans le cas de Reva, c'est le désir de
des aliments qui est la passion dominante, il nous faut
pour la reconquérir faire tomber devant elle une pluie d'aliments.
D'après ce que tu m'as raconté, il semblerait que le poisson est
son mets préféré, il faut
donc que cette pluie d'aliments soit une
pluie de poissons. Je vais te tirer d'embarras, tu n'auras qu'à
suivre mes conseils. Retourne donc à la montagne, prends un
air dégagé, chante, joue de ta flûte, et tous les soirs,
jusqu'à la
pleine lune, adresse à haute voix une prière aux dieux de tes an¬
cêtres pour qu'ils t'envoient une pluie de poissons. Trois nuits
après la pleine lune, tu profiteras du moment entre le coucher
du soleil et le lever de la lune pour abattre la tête de tous les
pieds de feï qui couvrent le flanc de la montagne devant la grotte,
jusqu'au fond de la vallée. J'arriverai alors avec des centaines de
poissons volants et j'en accrocherai à chaque tronc que tu auras
décapité. A ce moment, je te dirai ce que tu auras à faire ».
Le jeune homme partit presque
consolé, assuré, qu'avec l'aide
de son oncle, il
regagnerait bientôt sa femme.
L'oncle fut fidèle au rendez-vous ; il avait pris une quantité de
poissons volants et, en compagnie de son neveu, il en mit un ou
deux, même trois, sur chaque tronc de feï suivant leur grandeur.
Quand tout ceci fut terminé, il dit à Tere : « Remonte main¬
tenant à ta grotte; tiens-toi à l'entrée et prononce à haute vcf.x
ses

manger

de manière à être entendu de Turi et de Reva l'incantation sui¬
vante
«
«
«
«

:

O dieux de

mes ancêtres, venez à mon aide,
Apportez-moi des aliments, du poisson de préférence,
Faites pleuvoir sur moi, une pluie de poissons.
Et pour mieux faire voir votre puissance,

Société des

Études'Océaniennes

�146

sans fruits qui se trouvent devant moi ;
poissons de là mer de prendre leur essor :
« Qu'ils volent jusqu'à moi. Exaucez ma prière.
« Faites que dans quelques instants, je puisse voir que vous
« avez exaucé le fils de ceux qui vous ont toujours servis ».
« Tu répéteras cette prière, continua l'oncle, jusqu'à ce que la
lune apparaisse au-dessus de la crête de la montagne et le spec¬
tacle qui s'offrira aux yeux des habitants de la grotte sera pro¬
digieux. Sous les rayons de la lune tous les poissons scintille¬
ront comme autant d'étoiles. Tu pousseras alors de grands cris
de joie et tu rendras grâce aux dieux de tes ancêtres, puis tu ap¬
pelleras Tere et Reva pour qu'ils contemplent ton œuvre, et tu
demanderas à Tere si ses dieux pourraient en faire autant. Pro¬
fite de l'embarras où il se trouvera pour le tourner en ridicule aux
yeux de Reva à qui tu offriras du poisson. Tu verras qu'elle ira
droit se coucher dans ton compartiment tant elle sera émerveillée
de la puissance de tes dieux. »
Turi suivit à la lettre les conseils de son oncle, et il arriva
exactement ce que celui-ci avait prédit : Reva repassa sans façon
du côté où elle trouvait à satisfaire son appétit.
«

Détruisez

«

Ordonnez

ces

arbres

aux

Aujourd'hui.
Manea, Chef de Maraa, avait une fille qu'il jugea en âge de se
marier; il lui tint donc le langage suivant: « Je vois que tu es
devenue une femme et il serait bon que tu aies un mari qui puisse
subvenir à tes besoins, car je deviens vieux et puis mourir d'un
moment à l'autre. J'ai pensé que Tino te conviendrait. C'est
un
garçon tranquille, honnête et laborieux. 11 est estimé de tous
dans le pays, d'une très bonne famille et il héritera un jour de
toutes les terres de ses parents. Si le ciel vous accorde des en¬
fants, il pourront se vanter d'une illustre lignée d'ancêtres ».
Hira (c'était le nom de la
fille) répondit à son père, qu'à aucun
prix elle ne consentirait à se donner à un homme comme Tino.
« Comment,
dit-elle, c'est un fait bien connu de tout le district
qu'un jour en revenant de la vallée avec une charge de feï, il s'est
arrêté près d'un tronc d'arbre
coupé pour y déposer sa charge
et la reprendre sur l'autre
épaule, tandis que son compagnon fit
glisser le bois supportant la charge d'une épaule à l'autre sans
même arrêter sa marche. Tu
comprendras donc aisément, père,
que mes amies ne manqueraient pas, le cas échéant, de me rap-

Société des

Études

Océaniennes

�147

peler ce manque d'adresse, et je ne veux pas que l'on puisse re¬
procher pareille chose à l'homme qui sera mon mari »;
Le père contrarié la pria de réfléchir encore, mais elle lui dé¬
clara que c'était inutile d'insister, qu'il fallait renoncer à Tino, sa
décision étant irrévocable.
11

le tint pour

dit et, quelque temps après, jeta son dévolu
jeune homme d'un district voisin, qui à peu de chose près
valait le premier. Il s'appelait Terai. Mais, avant d'en parler à sa
fille, il dit à un de ses fils de l'inviter à venir passer quelques
jours au milieu d'eux, sous prétexte d'assister à la pêche du thon
qui battait alors son plein.
Terai arriva donc, et à la première rencontre avec Hira,lechef
crut deviner que son protégé avait fait bonne impression sur sa
fille. Il attendit quelques jours, et voyant que Hira n'avait pas
changé d'attitude envers Terai, il lui en toucha quelques mots.
Grande fut sa surprise lorsque sa fille lui dit d'un ton ferme
et décidé : « Non, je ne veux pas de cet homme ; tu me l'aurais
proposé hier, que je l'aurais peut-être encore accepté, mais après
ce
que mes yeux ont vu ce matin même, non, non, je ne pour¬
rais pas me résoudre à m'unir à pareil époux. »
Le père interloqué la prie de préciser. « Eh bien, dit-elle, c'est
bien simple, jamais aucun de mes frères, ni toi, ni mes oncles
n'avez fait pareille chose. J'étais assise sur la plage, attendant le
retour des pêcheurs et je m'aperçus que Terai qui n'était pas allé
aux thons péchait
le long du bleu dans ta petite pirogue. Je fus
prise d'une grande joie ; je savais que c'était pour moi qu'il pé¬
chait des « tarao » car, la veille, je lui avais dit que j'étais fiu (fa¬
tiguée) du thon et que le tarao était mon poisson préféré. J'étais
pleine d'orgueil et mes amies me regardaient d'un œil envieux ;
un si beau
jeune homme sacrifiant pour moi le plaisir de pêcher
le thon en pleine mer, pour prendre ces petits poissons
dans le
lagon ; n'était-ce pas un signe qu'il m'aimait? Mais ne, voilà-t-il
pas qu'en arrivant à la plage, il descend de la pirogue et la fait
échouer sur le sable ; puis au lieu de la prendre par une des tra¬
verses du balancier et de la traîner en la soulevant, jusqu'à l'abri ;
il s'assied sur le rebord de la pirogue et
appelle à son aide deux
ou trois
garçonnets qui jouaient sur le sable à quelques pas. Au¬
tant mon orgueil avait été grand, autant le fut ma honte. Mes
amies se regardèrent en étouffant leurs rires ; et l'une d'elles,
Tiiva, dit à haute voix: « Que je suis heureuse que ces poissons
n'aient pas été péchés pour moi, où est donc celle d'entre nous
qui en mangera? », et elle me lança un regard ironique. Tu vois,
se

sur un

Société des

Études'Océaniennes

�148

père, cela m'est impossible d'avoir un mari comme celui-là, il
m'obligerait un jour à traîner sa pirogue, et mes amies le tour¬
neraient

en

ridicule et moi

avec ».

père qui commençait à connaître sa fille ne trouva rien à
lui répondre tout d'abord. Puis timidement, il est vrai, il essaya
d'excuser le malheureux Terai en disant que peut-être il était
malade, ou avait les pieds piqués par les oursins. « Non ! fut la
réponse de Hira, je n'en veux pas ».
Quelque temps après, le chef qui avait à faire un voyage dans
un district éloigné, résolut d'emmener avec lui sa fille pour lui
faire faire la connaissance d'un certain jeune homme de ce dis¬
trict qui s'appelait Paitia et qu'il trouvait digne d'être son gen¬
Le

dre.

fille arrivèrent donc chez les parents de

Paitia, et
faire des amies parmi les jeunes filles de
son âge. Paitia se montrait empressé auprès des visiteurs et fai¬
sait son possible pour plaire à Hira qui elle-même le regardait
d'un œil favorable. La démarche vive et aisée de ce jeune homme,
l'agilité avec laquelle il sautait à cheval, plaisaient à la jeune fille,
et sa voix surtout lui était agréable quand il chantait les « ute »
Le chef et

Hira

de

ne

son

sa

tarda pas

à

se

district.

Le chef était heureux de voir sa fille

prendre le jeune Paitia en

amitié et bientôt il demanda à Hira si elle avait enfin

rencontré

qui lui convenait : « Oui père, je ne trouve rien à reprocher
àce jeune homme, mais je ne suis pas ici depuis assez longtemps
pour pouvoir bien l'apprécier, je te demande donc de m'accorder un ou deux jours encore avant de me prononcer définitive¬
ment. Elle se mit dès lors, à questionner ses amies sur les habi¬
tudes, qualités et défauts du jeune homme.
Toutes lui dirent qu'il avait des défauts; d'après l'une il était
coureur, mais Hira répondit que ce n'était pas un défaut et qu'elle
aurait vite fait de le mettre au pas. Une autre lui dit qu'il s'eni¬
vrait quelquefois, lorsqu'il portait le coprah à Papeete, et qu'il
lui était arrivé souventde rapporter moins d'argent qu'il n'aurait
dû. Elle répondit à celle-là, que si Paitia était à elle, elle ne le
laisserait pas aller seul en ville et qu'elle se faisait forte de l'em¬
pêcher de boire. Une troisième amie lui raconta qu'il était joueur
et qu'il avait plus d'une fois levé la main sur une femme dans
des moments décoléré. « Oh, fit Hira, tout cela n'est rien;
l'homme qui joue, le fait pour s'amuser quand il n'a pas d'autre
distraction ; quant à celui qui bat une femme, c'est généralement
par jalousie, et pour être jaloux, il faut aimer. »
celui

Société des

Études Océaniennes

�149

Elle était presque décidée à dire à son père qu'elle voulait Paitia, lorsqu'elle aperçoit un jour ce dernier sortant de la « fareumu» et portant un panier plein de maiore qui
sortait du «ahimaa ». Elle éprouva une certaine fierté à le voir
ainsi, persua¬
dée que c'était lui qui avait allumé le feu et préparé le four. Elle
s'empressa d'en faire la remarque à ses amies, vantant l'adresse
de Paitia : « Celui-là est un homme, dit-elle, voyez comme il a
réussi son four ; les maiore sont bien cuits et les viandes bien
rôties.
Sans

sœurs de Paitia et léurs amies s'écriè¬
Mais pas du tout, ce n'est pas lui, c'est Mata qui
fait le four. Paitia ne s'y hasarde plus depuis que nous l'avons

rent
a

»

en

arrière-pensée, les
riant

: «

taquiné lorsqu'il a raté la cuisson de tout un repas, un jour que
notre père avait des invités; même nous l'avons surnommé
depuis « ai ota » (mangeur d'aliments crus). »
La malheureuse Hira ne pouvait en croire ses oreilles ; elle fail¬
lit perdre connaissance; quelle honte d'avoir voulu d'un homme
incapable de réussir un four ! Ah non, décidément, ce n'est pas
celui-là qu'elle épousera ! Elle ne s'exposera pas lorsque plus
tard, elle traversera le district, le dimanche pour aller au temple,
à entendre les gens dire: Voilà Umu ama ore ma (four
mal
chauffé), voilà Hira et son homme Aiota ! Quel affront ! Non, se
dit-elle, je n'en veux plus.
Elle alla droit à son père, et lui raconta ce qu'elle venait
d'ap¬
prendre, ajoutant qu'il fallait retourner le plus tôt possible dans
leur district et qu'elle ne voulait plus voir Paitia.
Le père navré, mais au fond ne pouvant blâmer la perspicacité
de sa fille, lui dit : « C'est très bien, Hira, désormais tu feras ce
que tu voudras, je ne te présenterai plus aucun jeune homme.
Je ne te demande qu'une chose, avant de choisir un époux, préviens-moi d'abord de tes intentions.
Au

départ, Paitia versa quelques larmes en serrant la main in¬
et il ne put réprimer un mouvement décoléré,
lorsqu'il vit Hira sourire aimablement à Mata, le souillon de la
maison, qui avait si bien réussi la cuisson des aliments.
Hira et son père étaient de retour chez eux depuis plusieurs
semaines quand un matin apparut Mata.
Fatigué des injures que Paitia ne cessait de lui prodiguer de¬
puis le départ de Hira, il résolut de quitter la maison et d'aller
demander asile au père de Hira. Il fut bien accueilli, le vieux
chef ne se doutant de rien, l'employa pour la pêche,
pour marier
la vanille et pour tous les travaux de la maison. Hira
put bientôt
différente de Hira

Société des

Études'Océaniennes

�150

c'était un jeune homme adroit et très actif:
voyait revenir de la montagne avec de lourdes charges de
fei qu'il faisait passer d'une épaule à l'autre sans aucune difficul¬
té ; il était excellent pêcheur et comme il était très fort, portait
seul les pirogues les plus lourdes. Le four était souvent préparé
par lui et les aliments étaient toujours cuits à point. Le soir au
bord de la mer, avec les jeunes gens et jeunes filles de son âge,
il était le boute-en-train pour les danses et chants.
Il lui arrivait bien parfois de se procurer quelques spiritueux
et alors les réunions se terminaient par des batailles, mais il y
déployait beaucoup de force physique et de ruse.
Il était d'humble origine et n'était pas très bien fait de sa per¬
sonne : ses pieds étaient tellement larges et les orteils tournés
en dedans à un tel
point qu'il n'avait jamais pu se chaussera
l'européenne comme les autres jeunes gens du district.
Hira avait observé tout cela mais sa résolution était prise :
Puisque son père ne lui parlait plus de mariage, elle lui ferait sa¬
voir qu'elle avait choisi Mata.
En apprenant ce choix, le vieux s'écria que c'était une mésal¬
liance, que sa fille pourrait trouver beaucoup mieux ; rien n'y fit.
Hira répondit que s'il persistait à s'opposer à leur mariage, elle
se sauverait de la maison avec Mata ; si bien que le père finit par
se

rendre compte que

elle le

y

consentir.
Ils

ménage ; Hira paraîtlrès heu¬
Mata, malgré les coups qu'elle reçoit lorsqu'il
a trop bu, ou
lorsqu'elle refuse de lui donner de l'argent (car
c'est elle qui tient les cordons de la bourse) pour aller jouer avec
reuse

ses

se

marièrent donc et font bon

d'avoir

son

amis.

Du moment que le fare-maa est bien garni de régimes de fei ou
d'autres fruits, et que la pêche est fructueuse et que les pierres
du ahi-maa sont chauffées convenablement,
et n'en demande pas davantage.

Hira est satisfaite

Orsmond H. Walker.

Société des

Études Océaniennes

�151

lanTÉRÂTURSi

Le

l'OliSOàOS&amp;lE

Lyrisme des Tahitiens.

Comme contribution à l'étude

le

Lyrisme des Tahitiens
M. Chadourne dans le n° 6 de.notre Bulletin, nous
croyons intéressant de transcrire ici, avec un essai de traduction,
une
complainte élégiaque recueillie, il y a centans, par le savant
missionnaire M. J. M. Orsmond.
Les érudits de la langue tahitienne apprécieront certainement
l'harmonie et le style archaïque de ce petit poème, remarquable
d'autre part par la sincérité des sentiments, la passion contenue
qu'il exprime, la fraîcheur et la délicatesse des images qu'il
évoque.
publiée

sur

par

E. AHNNE.

E Pche tai valiine.
From

Raiatea, written 1824.

Moanarai te tane.

She

Aitoofa te vahine.
left her husband at Tainuu and set off to Borabora; he stood
by the shore and said :
E haere
e

mai, mai Toa (i)
purotu hara

tau vahine

Mai te hororaa
e

mai te tahe

te uataina

te

o

raa 0

(3) raa

0

au

e

Aitoofa

e.
i Onoiau

(2)

e,

ra,

vaipue nei,
to'u nei

mateono i te pee raa

ia

aau

oe.

E

Aitoofa, e aroha mai to tane a mate.
tapairu (4) te outu o Tainuu.
E matau, e riaria, e nauaitu hia te tane i te fa
Ua

e,

i te hiti mai

0

te aroha

o te

raa,
vahine here hia.

(1) Toa : Un guerrier. Nom donné à Borabora, île célèbre par ses guerres.
(2) Onoiau : La seule passe de Maupiti, où le courant est parfois si violent
que les bateaux no peuvent le remonter.
(3) Uataina ou Aataina : Désirer ardemment.
(4) Tapairu : Suivante de la reine. La pointe au S.-O. de Raiatea appelée
Tainuu, sur laquelle se trouve un marae.

Société des

Études'Océaniennes

�152

0 te mata nei a tevahi ioio maitatai.
Nànà noa iho te tane, te vaira mararo.
E marama taupe i to'a tefruru o te

tane,

te huru

o

Moanarai i teienei

tona inoino, e e ata nui haamarurai
to te tane i tae i tana vahine i nonoa
ra,
e

mai rai

Aue hoi

rumaruma

ite

au raa ae o

to'u tai i teienei.

nei e, aue hoi au nei,
Tau vahine iti purotu hara,
au

tau hoa here faàtoa manava,
tau hoa ia vero, ua

eia hia aenei.
E hei fara, e hei hinano
tau i poro faina na oe e Aitoofa
e,
e noha ua reva oe. Aue
hoi au nei
Te ravea te rave iau nei e.
Te

manu

atu

na oe

Te vaiho hia nei
te taa nia

Ua faarue
ta

oe

0

i te

areare

e.

(i) i te aoa'(2) tu

na.

Vavaara (3), e o Rotui (4)
Temehani i mûri ia oe.

oe

to

o

oe

hopu

nei tiare hotu

raa

raa

iti vai ateatea,

tuutuuore.

Aue

oe e Aitoofa
e, e titi horoa (3) oe.
Aue tou mamaee, e te
pioi o to'u nei aau.
Aue te faanoi e, e te manao faoonohi.
Te uruhia nei au i te

topatie (6). Aue taua

Te

noinoi(7) maite nei

te manao

o to tane

Aue tau mahanai (8)
e.
To mata aiai i aro ê tu e.

Aita tura faufaa utuafare e.
E tara tui au nei, e tara maitai

Eaha ta
1

oe

hara i ino noa'i

hipà ê atu nei

e

au

e.

nei i te

faaaroha,

nei.

tau vahine e,

oe.

(1) Areare: Le clapotis des vagues.
(2) Aoa : Le chenal entre Raïatéa et Tahaa.
(3) Vavaara : Une large vallée pleine de buissons embaumés et de fleurs,

proche de l'enfer de Tahiti et Moorea, le Mehani.
(4) Rotui : La grande montagne qui forme une partie du Mehani.
(5) Titihoroa ou Titihoria : Un joùet d'enfant en forme de pirogue que le
vent soulève et emporte.
(■6) Topatie : Colère qu'on ne peut maîtriser.
(7) Noinoi : Redoublement denoi : Faiblir, être épuisé, réduit au silence.
(8) Mahanai : Epouse chérie.

Société des

Études

Océaniennes

�153

Eaha

oe

i ooti

pitoai ia'u nei, itaiva hoi.

E vahine hamani ino.
E

vero

Te

tatautoru(i)tou ri ri i tp otuitui(2)
taahihia (3) vau nei.

raa

i roto iau nei.

manava

Te aataina nei to'u manava ia oe.
Te toetoe nei au i te mûri aroha noa
E Aitoofa e, a hoi mai.
Teie te pupaura na oe,
Teie te hei

ura na

raa.

oe,

Teie te hei poe mata uiui na oe,
Teie toa utuafare, o vau ia o Manarai tane.

TB ADUCTIOU

Complainte

sur une

(Recueillie à Raïatéa

en

femme.
1824.)

Aitoofa, la femme, a quitté son époux Moanarai à Tainuu,.
pour aller à Borabora.
Moanarai se tient sur le rivage de la mer et se lamente ainsi:
Reviens, oh! reviens de Toa, chère Aitoofa,
mon
épouse d'une beauté sans égale !
Comme le courant qui sort de la passe d'Onoiau,
comme le torrent furieux qui déborde de la vallée,
O

ainsi le désir incessant de mon amour
s'élance et te poursuit.
O Aitoofa, prends pitié de ton époux qui va mourir.
La pointe de Tainuu deviendra comme une jolie femme,

l'époux tremblera, il frémira, il s'évanouira,
quand il verra reparaître et se lever la face de l'aimée.
C'est encore l'œil qui est le plus admirable.
De quelque côté que regarde l'époux, tout lui déplaît.
La lune qui se couche à l'ouest
est l'image de l'époux, de Moanarai en ce moment.
La tristesse du mari pour l'épouse qui le délaisse
(1) Vero tatautoru : Tempête qui ne'cesse point.
(2) Otuitui : Redoublement de otui : Battre à coups redoublés, comme lespulsations du sang.
(3) Manava taahihia ou Manavataahia : Relâchement des intestins causépar la peur.

Société des

Études'Océaniennes

�154

•est
et

comme un

ma

grand

douleuren

ce

nuage

noir

moment est

comme

le ciel

qui s'assombrit.

Ah ! pauvre moi ! Ah ! pauvre moi !
Ma petite femme caressante est partie,
belle

petite femme, mon amie, ma consolation,
tempête m'a été dérobée.
j'ai cueilli pour toi une couronne de pandanus,
une couronne de fleurs de pandanus, ô Aitoofa.
Et voici : tu es partie ! Pauvre moi !
Est-ce ainsi que tu me traites ?
Tu t'envoles sur le clapotis du chenal.
Tu laisses derrière toi Vavaara, la vallée aux buissons
ma

mon

amie dans la

em¬

baumés
et

Rotui, la mâchoire supérieure du Temehani.

Tu

as

abandonné la

ton buisson de

source

claire où tu te

baignais,

tiare, toujours couvert de fleurs.

Hélas ! Aitoofa, tu es un jouet d'enfant emporté par le
Oh ! la souffrance et la rage de mon cœur !
Hélas ! je suis abattu ! la pensée du suicide me hante.

Un vent de folie souffle

en

moi. Malheur à

nous

vent.

deux !

La

pensée du pardon s'affaiblit chez ton mari.
ma petite femme chérie,
ton visage charmant s'est éloigné de moi,
mon foyer est détruit.
je suis un bon mari, le meilleur des époux.
duel crime ai-je commis envers toi mon épouse
pour que tu m'aies abandonné ?
Pourquoi as-tu coupé le cordon ombilical qui nous unissait,
pour me fuir? Tu es une femme cruelle.
Ma colère est une tempête incessante
qui frappe à coups redoublés au-dedans de moi.
Je n'ai plus de force dans les entrailles,
Hélas !

le désir de mon cœur te poursuit.
Je suis glacé à force de te regretter.
Chère Aitoofa, oh ! reviens ;
Pour toi, voici un bouquet de plumes rouges !
Pour toi, une couronne de plumes écarlates !
Pour toi, un collier de perles étincelantes !
Et voici aussi ton foyer, c'est moi, Moanaraiton époux.

Société des

Études

Océaniennes

�155

La

plonge à Hikueru.
(Fragment.)

octobre 23. — Hier, à bord d'une de ces petites chaloupes à
qui, moyennant deux paires de nacres par plongeur,
opèrent, matin et soir, le remorquage des pirogues, j'ai pu me
rendre compte du prodigieux tour de force qu'est la pêche des
huîtres perlières aux Tuamotu, prodigieux déjà par l'habileté
et la dépense d'énergie qu'il exige, d'un prodigieux.superlatif, si
peu que l'on tienne compte du danger couru.
Tout le jour, disséminées à la surface d'un bleu noir et opa¬
que (on plonge maintenant aux plus grandes profondeurs du la¬
gon par 20 et 30 brasses de fond), plusieurs centaines de piro¬
gues sont mouillées, dans lesquelles se tiennent souvent deux
personnes, le plongeur et son aide, parfois des hommes seuls
qui. font eux-mêmes toute la besogne. A la suite de tant d'ex¬
plorations sous-marines (uncertain repérage, d'autre part, étant
possible sur les touffes de cocotiers qui garnissent l'atoll concen¬
trique), les fonds nacriers particulièrement riches semblent être
suffisamment localisés. Alors que, moi, je n'ai sous les yeux
qu' une vaste nappe d'eau uniforme, nos Pomotu ne se détachent
de la chaloupe qui les traîne (vingt-cinq pirogues à la queue leu
leu, tel un bizarre, flexible vertébré, font un pittoresque cortège)
que parvenus sur des emplacements préalablement sélectionnés
par eux. Certains, qui veulent tâter d'un nouveau chantier, nous
abandonnent seuls et demeurent à l'écart, à des centaines de
mètres de tout voisin. La plupart restent groupés à vingt ou trente
mètres d'intervalle : sans doute se disent-ils qu'au cas où ils ne
remonteraient pas, mieux vaut n'être pas trop loin des autres.
Insécurité un peu moins apparente, bien qu'en réalité
Tous nos hommes lâchés et dispersés sur le secteur de plonge,
la chaloupe revient stopper au milieu d'un groupe de pirogues.
Déjà les plongeurs sont à l'ouvrage : les trois petites coques au¬
près de moi sont vides. Sensation inu'suelle, un peu gênante,
mais quelques secondes à peine se passent et les propriétaires
émergent. Une ombre trouble tout à coup l'eau profonde, puis,
engainéedans l'épais saphir translucide, se precise en une forme
mouvante, dont, peu à peu, les contours et la teinte cuivrée
m'apparaissent, se rapprochant et de plus en plus nets, comme
à travers une
lorgnette enfin mise au point. Une tête sort. L'hom5

moteur

Société des

Études'Océaniennes

�156

me

respire,

sans

du tout paraître essoufflé, il se hisse sur sa pi¬

rogue, s'asseoit de côté, les jambes pendantes, les pieds dans
l'eau. Il reste quelques minutes tranquille, le corps détendu— une
belle

figure athlétique de bronze luisant,

sous

le soleil

—

puis se

prépare à plonger de nouveau.
Cette préparation à la plongée est réellement un spectacle frap¬
pant pour le nouveau venu. Correspond-elle à une nécessité
physiologique, à des rites transmis héréditairement? Est-elle le
meilleur procédé empiriquement mis au point d'entraînement
aux immersions
prolongées? A tout moment, sur les lieux de
pêche, on entend les plongeurs remontés hêler longuement à la
cantonnade : de grands cris un peu funèbres qui se croisent sans
se répondre, comme des hululements d'oiseaux marins, comme
des plaintes de blessés. Au lieu d'appeler, certains, pour se re¬
mettre en forme, sifflent sans moduler, en de longues expirations
qui doivent leur vider le sac pulmonaire de tout ce qui n'est pas
air neuf.

Après avoir

certain temps, clamé droit devant lui, mon
rythmiquement, la tête penchée en avant,
la poitrine creusée. Bientôt, il se laisse glisser le long du bord,
respire encore un*peu, sans l'effort d'aspiration que je prévoyais,
sa main lâche la pirogue et le voici qui s'enfonce, accrochéà un
filin qu'entraîne rapidement, vers le fond sableux où reposent
les belles coquilles, un gros poids de plomb. La corde se dévide
voisin

se

un

meta haleter

interminablement dans le bateau abandonné. Une minute, du¬
rant

laquelle j'essaie en vain de percer du regard la masse d'eau
formidable—plus de 30 mètres d'épaisseur à cet endroit-là—qui
me sépare du
plongeur. Je ne distingue naturellement rien, mais
j'ai vu, ces temps derniers, plonger à quelques brasses de profon¬
deur et, sur une terre comparativement plus éloignée de moi, plus
inaccessible que ne le seraient d'une rive tahitienne les cimes de
l'intérieur, se mouvoir un homme aux mouvements d'une ai¬
sance, d'une lenteur étranges.
Celui-ci, je le vois « with the mind's eye », cueillir les nacres
et les placer dans la large
poche de mailles plombées qu'il ne
remontera que comble. D'une main gantée de toile, il arrache
les pintadines bayantes et qui se referment au contact avec une
telle force qu'elles broieraient un doigt qui se ferait prendre. 11
se déplace aussi peu que
possible, d'abord parce qu'il est dange¬
reux de s'éloigner de la corde de montée, mais aussi parce
que
la plus grande économie de mouvement s'impose : la pression

Société des

Études

Océaniennes

�157

est

telle,

en

effet, qu'un effort, même minime, peut provoquer

la rupture d'un rouage dans le débile organisme humain soumis
à cette épreuve extraordinaire ; déjà, aux efforts si légers d'un

corps qui semble impondérable, succède habituellement, une
fois remonté là-haut, un affaiblissement général, et la moindre

exagération peut alors

se payer cher.
Au bout d'une minute et'demie environ,

le processus de la
De temps à autre,
sur son

préparation
il se repose

front les lunettes à la

de caoutchouc,

l'homme reparaît et
guère varier.
plus longtemps, relevant

recommence sans
un peu
creuse

qui lui tiennent,

armature de cuivre bordée

l'eau, les yeux au sec. Sou¬
vent, au contraire, il ne remonte même pas à bord de la pirogue
et se suspend à l'avant pour souffler.
L'habileté des plongeurs est, bien entendu, variable, ainsi qu'il
sied chez des hommes au métier exceptionnel. J'en connais qui
ramènent chacun, les jours où ils plongent, plus de 200 kilos de
nacres; d'autres n'en déchargent, le soir, sur la plage, qu'unecentaine de kilos, et ceux-là doivent être considérés comme de bons
plongeurs ; le plus grand nombre, après les premières semaines
de cueillette aisée, aux abords du lagon ou sur'les gros pâtés de
coraux à fleur d'eau, n'atteignent pas 50 kilos dans leur journée.
11 y a lieu de croire que la pratiquera plus efficace pour pêcher
de grandes quantités de nacres, est celle suivie par la plupart des
plongeurs en renom: des plongées brèves mais fréquentes;
guère plus d'une minute sous l'eau, mais à peine quelques mi¬
nutes à la surface. Au lieu que ceux qui demeurent deux et trois
minutes au fond, s'ils ramassent plus de nacres à chaque plon¬
gée, fpar contre, sont obligés de passer beaucoup plus de temps
en haut à recouvrer leurs forces
; finalement le résultat n'est pas
en faveur de leur méthode. Et sans
compter qu'ils risquent plus
sous

d'y rester.
11

guère de semaine, en effet, qu'un jeune, encore
ou qu'un homme mûr présumant trop de ses
forces déjà déclinantes, ne revienne à la surface, le sang lui sor¬
tant du nez et des oreilles, son dernier souffle entre les dents.
On l'en tire généralement, mais le voilà
guéri delà plonge pour
quelque temps. Il arrive aussi qu'on ne l'en tire pas. Quelquefois,
il y en a un qui reste au fond : si c'est un isolé, il se
peut qu'on
s'en aperçoive seulement à la fin du jour,
quand la chaloupe vient
rechercher ses clients du matin. Mais, en général, un plongeur
qui ne remonte pas dans un temps normal, son aide ou.quelque
ne se

passe

inexpérimenté,

Société des

Études'Océaniennes

�158

fille oisive, dans une pirogue, non loin, après avoir
un effroi grandissant, se résout à donner l'alarme.
La nouvelle

guetté

avec

propage comme une traînée de poudre. C'en est
aujourd'hui de la plonge. Personne ne se risque plus à
descendre, si ce n'est un petit nombre de courageux « fetii »,
amis du manquant, qui vont à sa recherche. Bientôt l'un reparaît
:
au bout de sa corde est amarré le
corps du compagnon qu'il a
trouvé gisant sur le sable sous-marin près^'une nacre, subite¬
ment électrocuté par la pression ou
paralysé par l'oxydation de
son
organisme. Quelques soins — massages'et mouvements res¬
piratoires parfaitement appropriés, mais vains. Les lamentations
s'élèvent dans le beau jour impassible. On quitte les lieux de
plonge et, du village, la population de femmes, d'enfants et
d'inaptes voit revenir, à cette heure insolite, les chaloupes et leur
longue queue de pirogues, dont l'une, entre toutes, porte au
bout d'un harpon tenu verticalement et tel un
pavillon en berne,
un « pareu ». Sur la
rive, ils savent ce que cela veut dire : il y a
un mort, un
noyé
Mais qui ?
Toutes les pirogues sont
identiques et, jusqu'à proximité, comment distinguer le mari, le
fils, le parent sauf? Le tumulte croît — gémissements, cris, dis¬
cours délirants, courses
paniques — jusqu'à ce que, du plus loin
qu'on puisse entendre, un nom soit jeté à la foule massée sur
la grève.
se

fini pour

Une seule famille maintenant est en deuil et hurle sa
peine,
mais la consternation est générale et la
peur aussi chez ces hom¬
mes-enfants qui, ne raisonnant ni leur courage ni leur crainte,
peuvent être d'une témérité extrême et d'une égale pusillanimi¬
té. Des jours, toute une semaine quelquefois, se passent
avant
que letran-tran ne reprenne. Un matin, les sirènes des convoyeurs
redonnent le signal. 11 y a quelque temps que le camarade est
mort et

enterré,

on a eu

le temps de bien boire, l'occasion de

chanter et de danser par là-dessus. L'homme se
filet à nacres et se dirige vers la plage où

lève, prend son
l'attend sa pirogue. Là

plonge recommence

—

jusqu'au suivant

octobre. - Dans l'après-midi incandescente (le soleil croule
du terrain ainsi que des coulées de lave en fusion), un
coup de vent. Verte mer végétale encerclant une mer liquide, les
palmes et les vagues renaissent à la fois. A vue d'œil, l'horizOn se bouche, le ciel se
remplit de suie. La première goutte
tombe, puis deux, trois, quatre,- puis d'innombrables. Averse
/7

et gagne

Société des

Études

Océaniennes

�159

d'un moment, rageuse,
reflambe tout.

telle

une

cinglée de

verges, et

le soleil

Sur un fond violâtre, au loin, parmi les flocons de l'écume, je
distinguées pirogues qui se meuvent vers nous, un pareu gon¬
flé en guise de voile. Bientôt les coques blanches se silhouettent,
dansantes, au ras des flots, et aussi leurs occupants. Dans la zone
d'un émeraude scintillant qui succède à l'arrière-plan noir glacé
du lagon, une robexlaire, ici et là, fait une tache caressante.
Des petites maisons de palmes mordorées, aux toits chevelus,
les femmes sortent et vont

le sable à la rencontre des

esquifs
rapprochent, chassés par la risée, tels des mouches d'eau.
Une jeune fille passe, grattant machinalement sa guitare ; une
matrone, son dernier-né lui chevauchant la hanche. Teoroi, ma
voisine, parée à miracle d'un sarrau vieux rose, les cheveux rele¬
vés en un casque à la belle courbure, au haut cimier, marche, onduleuse, les seins pointant et chaque pas découvrant l'attache dé¬
licate du jarret, à l'envers des beaux genoux.ronds. Enfin, voici
les hommes qui s'en reviennent avec leur pêche: ils marchent
conjugués, le plongeur et son aide, portant deux à deux un bâton,
auquel est suspendu un large filet rond, rempli de nacres, leur
récolte du jour. Ces nacres ont été ouvertes, visitées et vidées du¬
rant le trajet du retour, et plus d'un, qui n'a l'air de rien en ce
moment, porteà la taille, dissimulée dans un nœud de son pareu,
une menue trouvaille qui,
tout à l'heure, provoquera l'efferves¬
cence de toute la gent
perlière d'Hikueru. On verra, pour un
rendez-vous d'autant plus impérieux qu'il n'est jamais concerté,
surgir les acheteurs parisiens ou chinois, leurs espions courir à
droite et à gauche, s'approcher pour de mystérieux colloques
leurs « fetii » (leurs alliés) et bientôt éclatera la nouvelle: « La
vieille Mihi a trouvé une perle de 20 carats, blanche, ronde, un
vrai petit soleil », ou bien « Z... a soufflé, à la barbe des con¬
frères, une toupie grise qu'il a payée dans la pirogue même, oui,
Monsieur, 5.000 piastres
»
qui

sur

se

A.

Société des

Étodes'Océaniennes

�160

131S MOISIS E°5Ï?

2PaKÏ&amp;©!!i©lffIIa

Migrations Polynésiennes.
Dans un précédent numéro du Bulletin, M. F. R. Chapman, de
Wellington, le distingué membre correspondant de notre Société,,
bien connu par ses travaux sur l'histoire et les origines des peu¬
ples de race maorie, avait demandé s'il n'existait aucun souvenir,
dans les traditions tahitiennes, d'un grand bateau, dénommé
"Arai-te-Uru
qui aurait abordé en Nouvelle-Zélande à une épo¬
que bien antérieure aux migrations historiques.
Suivant la tradition, ce " pora" venait d'une terre appelée
"Itaite Wbenua ", et le regretté Percy Smith, rédacteur du "Jour¬
nal de la Société Polynésienne", estimait que ce nom ne pouvait
désigner que Tahiti.
M. F. R. Chapman a bien voulu nous envoyer la liste complè¬
te des passagers et de l'équipage du bateau " Arai-te-Uru", et
il estime qu'il serait très intéressant et fort utile, au point de vue
historique, de rechercher si, dans les traditions tahitiennes, on ne
retrouve pas des noms de personnes ou de localités correspon¬
dant à

ceux

de cette liste.

publions donc cette liste, espérant que quelques-uns de
nos
correspondants voudront bien contribuer à éclaircir cette
question.
Nous

1. Te Uikura

9.

2. Te Ahu-patiki
3. Te Maro-kura
4. Otukakau

Hamna

10. Mauka-kukuta
11.

5. Omawete et Motupohuc
6. Te Kiekie
7. Ohua-te-kere-kere
8. Te Rau-kaupeka

Société des

Whiti-kaupeka

12. Totara
13. Te Aruhe-para

14. Otuma-nawa-ta
15. Waitaki
16. Te Marotiri et Tarehu

Études Océaniennes

�47. Te Moroku
48. Te Karo
49. Puna Kotuku
20. Te Piri
21. Oteuku
22. Oteake

23.
24.
25.
26.
27.
28.
29.
30.
31.
32.
33.
34.
35.
36.
37.
38.
39.
40.
41.
42.
43.
44.
45.
46.
47.
48.
49.
50.
51.
52.
53.
54.
•55.
56.
•57.
58.
59.
60.
*61.
•62.
63.
64.
65.
&lt;66.

mokotaha

a

Te Kohurau

o

Te Ikaraeroa

Te Aka-tarewa

Tatara-kaimoko
Te Po

e

tè Rakitamau

Paritea

Pouruturaki
o

Pakareia
Okowhiu
Te Wai-matau
Mauka-atua

Te Whai a te ao
Ka Iwi-o te weka

Whatiwhati-poika
Kai-te-ihi

Pakihiwi-tahi

Puketapu
Te Rua^tupapaku
Katamariki

a

Heikura

Okauia

Te Pakatata
Te

Wai-paepae

o

Te Whata

Te Unui-koau

Ohinemaru

83. Tahu-anini
84.
85.
86.
87.
88.

TaruaaTeMoko
Te Rua-taniwha
Te Waa-a-akohe

Aroaro-kaehe
Ritua

Te

Wai-tuapapa

Arai-te-uru
Paka-te-aio
Ka Mautaurua

TeKohai

89. Kura-matakitaki

Kirikiri-katata

90.
91.
92.
93.
94.

Motu-ariki

Otehiwai

Wai-korukoru
Pukeuri
o

74.
75.
76.
77.

79.
80.
81.
82.

Arapaowa

Te Horo

Mau-kiekie

Ohikaroroa
78. Ohineamiomio

Te Monoao
Tahi

67.
68.
69.
70.
71.
72.
73.

te Wiwihi

Papakaiao
Te Wairere
Ma-kohukutuku
Te Waka-a-Taha

Otua-hu
Orore

Kawa

Oturarua

Puke-hopai
Te Awa-mokihi

Papa-rekareka
Te Kai-hinaki

Te Tapuiri
Toka-a-tara
Otawhiroko

Oraumoa
Porutaiki
Te Koere-patiki

Taki-a-maru
Patuki-rua
Taki-a-amaru (was a

female)

Société des

Otumaihi
Kaiwaka
Kaiwaka (was a wife
Tumaihi

Oraki-te-oraro
95. Raki-te-oraro
96.
97.
98.
99.
100.
101.
102.
103.
104.

Maraitewheta •
Omakau
Te Rua-karehu

105.
106.
107.
108.
109.
110.
111.
112.

Wai-pouri

Makau
Te Rua-karehu
Orereto
Te Awa-wi
Te Awa-koko-mika

Wai-werowero
o

matire

Kawa o Tirarea
Te Pa-toko
Mimiha-nui

Waikano

Tamaipi

Te Ika-a-puku
Oteraki-whaitiri
113. Te Wai a Te kuruki
114. Waho-te-raki
115. Okuruheku
116. Otepopo

Études'Océaniennes

of)

�162

Tawera

138.
139.
140.
141.
142.

Maitahi
Kai-tarika

143. Te-ana-raki
144. Kokotahi

117. Mata-kanakana
118.
119.
120.
121.
122.
123.
124.
125.
126.
127.
128.
129.
130.
131.

Kai-terihi
Wai-makariri
Tawhu-te-nui

'

Otuhaitara
Te Po-waikawa
Otakiroa
Te Koaka a Umi
Rakai-kore heo

Otaia

145. Totara

Pure-ora

146. Te Pohatu

Makihikihi

147. Te Awa-mako
148. Ururoa
149. Aorangi (aoraki)
150. Tapuaenuku
151. .Maukalere

Te

Ropateke

Mataraki

Kai-tanga-ta

Tiori-raki
Tarutu-wai
132. Te Kai a mokiki
133. Tarutu-wai
134. Matai-raki

135. Oteruawai
136. Te Kai a mahuika
137. Otakitu
Note

:

a

Roko

152. Maukaroa
153. Te Makahinu
154.
155.
156.
157.

Otara

(Tara)

Paakaroa
Tunutunu
Hiroa

Quelques-uns de ces noms sont en langue Maorie, d'autres dans le
Ngaitahu (Nlle-Zélande méridionale).

dialecte de

E. A.

Société des

Études

Océaniennes

�163

2L3M&amp;&amp;A.7raXS

3TO!ib35Xt&gt;3Rïa

Tiurai le Guérisseur (i).
(Par Orsmond WALKER).
Issu d'une des

plus puissantes famille de l'île. Tiurai, s'il l'a¬
prépondérant parmi les

vait voulu, aurait pu occuper un rang
chefs influents des Tevas.

Mais de très bonne heure, alors qu'il n'était
une indifférence complète pour les

qu'un adolescent,
distinctions socia¬
les. et une aversion bien marquée pour la vie publique avec son
train d'honneurs, de conventions et de déceptions.
A la société des jeunes gens de son âge, il préféra celle des
vieillards avec lesquels il apprit les secrets de la thérapeutique
indigène, qu'il pratiqua sous toutes ses formes jusqu'à sa mort.
Dans le traitement de ses malades, il remarqua que la foi jouait
un grand rôle dans la
guérison, et qu'elle était un des principaux
facteurs du succès de ses maîtres ; il fitdonc une étude spéciale
de ses diverses manifestations et de l'état psychologique de ses
patients, et obtint dans la suite des résultats merveilleux, pres¬
que prodigieux, d'où la réputation qu'il acquit de "biolrio", sor¬
il montra

cier.
Il mourut

en 1918, à l'âge
de 83 ans, victime de l'épidémie de
grippe espagnole.
A le voir on ne lui aurait pas donné plus de 50 ans, tellement

il était actif et bien conservé.
Au

physique, il était le type parfait de l'aristocrate tahitien.

Très bel homme, il mesurait 2 mètres de haut, et était d'une très
forte carrure.

(1). L'auteur

essaye de présenter TIURAI, tel qu'il l'a connu. Lorsqu'au
récit, il reproduira des conversations qu'il a eues avec cet e xtra¬
ordinaire personnage, au cours des vingt ans qu'il l'a fréquenté, il s'en tien¬
dra autant que
possible à la traduction littérale des paroles de Tiurai. La
personnalité de Tiurai, était bien caractérisée et cependant pleine de contra¬
dictions en sorte qu'il est difficile de se faire de lui une opinion bien définie.
cours

de

ce

Société des

Études'Océaniennes

�164

port était élégant et aisé, sa démarche lente
gracieuse. Ses mouvements également lents, mais décidés.
Son air habituel était celui du commandement, mélangé d'une
infinie bonté, mais quelquefois hautain.
Une abondante chevelure ondulée, presque frisée, couvrait sa
tête, à peine grisonnante.
Sa grande figure ronde était sans rides et il avait encore toutes
D'allure altière,

son

mais

dents.

ses

Ses yeux petits, très noirs et brillants, ombragés par d'épais
sourcils noirs comme du jais, avaient lorsqu'il s'adressait à un
papaa » blanc, une expression d'espièglerie ironique et presque
dédaigneuse.
Son nez aquilin était grand mais bien proportionné, quoique un
peu large à la base, sa bouche moyenne et bien formée montrait
une denture parfaite et propre.
Ses lèvres légèrement épaisses étaient souvent plissées par un
petit sourire qui finissait presque en une moue.
L'espace entre les narines et la lèvre supérieure était rasé, mais
il laissait pousser enbordurcde la lèvre même une petite mous¬
«

tache courte et taillée

en

brosse.

Son menton dénué de barbe était
tait

une

large et proéminent, il déno¬

fermeté bien arrêtée et la détermination.

Sa voix était grave

mais claire, sa parole était bien articulée et

scandée.

simplement en un "pareil",
portait
très
jaune qu'il
court ; son buste, ses bras et ses
jambes étaient toujours nus; mais quand il avait à sortir, ce qui
Son vêtement ordinaire consistait

bleu et

lui arrivait très rarement, invariablement il s'habillait d'une che¬
mise de calicot blanc et d'un pareu

noir qui lui descendait-un peu
plus bas que les genoux, et bien qu'il allât toujours pieds nus et
tète nue, il ne manquait jamais dans les grandes occasions de
porter suspendue sur ses épaules une vieille paire de souliers et
à la main un vieux chapeau de feutre.
11 habitait une vieille hutte toute délabrée, faite de quelques
bâtons de purau, couverte de feuilles de cocotiers et ouverte aux
quatre vents des cieux.
Une natte de pandanus étendue par terre lui servait de lit, avec
bûche

une

11

sous une

des extrémités

n'y avait

duisaient
dans

un

a

guise d'oreiller.
ustensiles se ré¬
d'auge taillée d'une seule pièce
quatre "penu
pilons en pierre
en

aucun meuble dans sa case, et ses
un " umete",
espèce

tronc

d'arbre, trois

Société des

ou

Études Océaniennes

�165

et de nombreuses coques de noix de cocos
polies de différentes
grandeurs, qui servaient de bols.
Comme objet d'importation étrangère il ne
possédait, à part,
son
linge, que deux couteaux ; l'un assez petit, strictement des¬
tiné à ses opérations
chirurgicales et préparations médicinales,
et l'autre plus grand, genre coutelas
employé pour tous les be¬
soins courants : couper du bois à brûler,
nettoyer du poisson,
fendre des " maiore", ou
découper son tabac.
D'innombrables petits paquets d'herbes sèches, de racines et
d'écorces de plantes pendaient aux solives de sa hutte qui était
du reste si basse qu'il ne
pouvait s'y tenir debout.
De grands arbres, " tamanu" et "hutu", entouraient la case et
l'abritaient des rayons du soleil, la rendant plus habitable.
De grandes pierres éparses çà et là et les grosses
racines des
arbres servaient de siège à ses visiteurs.
Le bouquet de gros arbres sous lesquels s'élevait la case de
Tiurai, était entouré de toutes parts d'un inextricable fouillis de
lantana, de buissons, débroussaillés et de lianes de toutes espè¬
ces, à travers lequel un sentier étroit et tortueux menait à la plage.
Un autre sentier qu'on eut cru tracé pour un labyrinthe menait
dans le sens opposé et aboutissait à la route de ceinture par une
brèche dans le mur de corail qui entourait le domaine de Tiurai.
Pour un étranger passant sur la grand route, l'endroit n'offrait
aucun intérêt; nul ne se serait
jamais douté qu'il fût habité et
on n'aurait probablement
pas même remarqué le petit sentier
mal entretenu que des centaines de malades foulaient journelle¬
ment.

Personne n'aurait osé, sans

l'ordre de Tiurai, touchera quoi

que ce fut sur le parcours du sentier et le désordre voulu restait
intact. Un obstacle quelconque était franchi d'une façon ou d'une
autre

jusqu'à

ce que

Tiurai l'enlevât ou donnât l'ordre de l'en¬

lever.
Une branche sèche tombait-elle par hasard en travers du sen¬
tier, elle était enjambée par les visiteurs ou si elle était trop haute,
on passait dessous en se baissant.
Et pourtant, il n'était certainement aucun point de l'île fré¬
quenté par autant de personnes que ce coin-là, car jamais Tiurai
ne se rendait
auprès de ses malades; ceux-ci venaient à lui ou
lui étaient portés.
Au cas où le malade était trop gravement atteint pour pouvoir

Société des

Études'Océaniennes

�166

un parent, unami ou un serviteur venait consul¬
lui demander conseil et secours.
Pour les soins qu'il donnait, Tiurai ne s'attendait point à un

être

transporté,

ter le sorcier et

paiement en espèces et n'en acceptait jamais. Il disait toujours
qu'il donnait lui avait été donné gratuitement et que par
conséquent il le donnait à son tour gratuitement.
Ses malades lui apportaient bien des présents sous forme de
fruits et de provisions ; mais ceci se faisait discrètement et sans
paroles de part et d'autre. L'un apportait un paquet de " maiore",
et le déposait n'importe où près de la hutte, un autre un paquet
de poissons qu'il accrochait à la branche d'un arbre, un troisième
.laissait un régime de " fei", ou un paquet de " iaro", et ainsi
que ce

de suite.

Quelquefois, sa hutte était littéralement encombrée de vivres
espèces, en quantité suffisante pour nourrir vingt per¬
sonnes pendant une semaine.
En apparence, il restait insensible à tous ces cadeaux, mais de
temps à autre lorsqu'un malade ou son envoyé lui paraissait pau¬
vre et misérable, il lui disait en le congédiant : « Prends ce paquet
de poissons » ou « Ramasse ce régime de bananes », et l'autre
de s'exécuter sans rien dire, persuadé que cela faisait partie du
de toutes

traitement.

Tiurai, disposait ainsi de toutes ses victuailles avant la fin de
journée, ne gardant pour lui-même que le strict nécessaire et
le lendemain il avait de nouveau de quoi donner.
Il n'avait jamais d'argent, le tabac qu'il fumait poussait autour
de sa case; il n'achetait pas d'allumettes, une bûche brûlait cons¬
tamment sous la cendre et lui procurait à volonté, le feu.
Quand il avait vraiment besoin de quelques francs pour s'ache¬
ter un "pareu", ou un vêtement
quelconque, il faisait venir un
de ses proches parents et lui demandait la somme nécessaire à
valoir sur sa part des revenus provenant des terres de famille,
qu'il refusait d'ailleurs de toucher entièrement.
Une chose remarquable dans les relations de Tiurai avec ses
malades était la façon dont il leur parlait, à eux ou à leurs en¬
voyés.
Quoiqu'il fût d'une humeur assez égale, et toujours prêt à sou¬
la

rire, il avait des

moments

d'impatience.

Si des visiteurs osaient lui adresser la
parole, avant qu'il ne leur
eût jeté un mot de bienvenue, il leur ordonnait de se retirer, leur
disant qu ils n'avaient
pas à s'approcher de lui, qu'ils n'étaient

Société des

Études

Océaniennes

�167

pas

du tout malades ; et ceux-ci faisaient demi-tour et

se

retiraient

sans murmurer.

En arrivant chez eux,

ils trouvaient souvent que le malade
pour lequel ils avaient été consulter Tiurai, était en parfaite santé,
ou si c'était pour eux-mêmes, ils étaient
complètement guéris.
D'autre part, on a vu

des personnes s'approcher silencieuse¬
Tiurai, avec tous les signes de respect et de soumission
attendant qu'il voulût bien leur adresser la parole. 11 restait tota¬
lement indifférent à leur approche, puis subitement leur criait :
« Est-ce ainsi
que vous pénétrez chez les gens sans leur faire les
salutations d'usage? Sans saluer le maître de céans ? Allez-vous
en ! si vous
croyez que vous avez besoin de moi, vous vous trom¬
pez, allez, vous n'êtes pas malades ! » Et elles s'en allaient doci¬
lement, sans mot dire, et se trouvaient guéries.
Habituellement, il était assez loquace et faisait un brin de cau¬
sette avec chaque malade qu'il
soignait.
11 n'avait aucun ordre apparent dans le choix des malades. Ils
attendaient pêle-mêle autour de sa hutte et il les appelait vers lui
ment de

allait à

selon

caprice.
qu'un consultant arrivé à la pointe du
jour n'était traité par Tiurai, que tard dans l'après-midi, tandis
qu'un autre était soigné aussitôt arrivé.
Malgré, cela, il disait avec le plus grand sérieux : « Chacun son
ou

Il

se

tour

eux

son

trouvait souvent

».

Il

employait souvent des citations bibliques : « Les premiers
seront les derniers » disait-il, lorsqu'il voyait que le malade était
pressé ; et s'il jugeait que le cas n'était pas urgent, il le faisait
attendre pour exercer sa patience.
*
*

*

Tiurai, faisait preuve d'une remarquable présence d'esprit dans
les différents cas qui se présentaient à lui. Il avait beaucoup de
bon sens, des connaissances variées d'hygiène, d'anatomie et de

botanique médicinale ; dans le traitement de ses malades il em¬
ployait tour à tour auto-suggestion, mind-reading, practicaljokes, etc..
Les exemples suivants donneront une idée de la façon dont
il procédait.
*

*

Un

*

jeune homme de Raiatea, île située à 130 milles de Tahiti,
depuis plusieurs semaines d'un mal de gorge.

souffrait

Société des

Études'Océaniennes

�168

essayé tous les remèdes de son district et
les plus réputés de l'île. Le mal ne
faisait qu'empirer, lorsque les parents du jeune homme décidè¬
rent de l'amener à Tahiti, pour voir Tiurai.
En arrivant chez le sorcier, le jeune homme, dont la gorge
était très enflée et la mâchoire raide, avait de la peine à articuler
quelques mots.
Son vieux père qui l'accompagnait, expliqua à Tiurai, que le
mal datait de plus d'un mois et que l'enflure, depuis quelques
jours, était devenue telle que le jeune homme ne pouvait plus
manger et que c'était tout juste s'il pouvait avaler un peu d'eau
On avait vainement

consulté même les " tabua

de

coco.

Tiurai, qui avait écouté sans mot dire, fit signe au jeune hom¬
d'avancer, et lui dit d'ouvrir la bouche ; mais la douleur était
telle qu'il ne put pas même desserrer les dents.
« A
genoux ! cria alors Tiurai ». — Le jeune homme avec mille
me

précautions obéit lentement en tremblant ; le moindre effort qu'il
faisait lui causait des élancements douloureux dans la gorge.

Voyant l'hésitation du malade, Tiurai cria encore plus fort :
je te dis, et mets tes mains par terre en avant de
toi, et marche à quatre pattes comme si tu étais un porc. »
Le père regardait son fils avec commisération en jetant au sor¬
cier des regards furtifs où l'on pouvait lire la crainte et le repro¬
che ; tandis que le fils faisait de son mieux pour exécuter les or¬
«

A genoux,

dres du Maître.
Tiurai continua

:

Cours maintenant, tel le cochon

par une meute de chiens, cours donc ! »
Le jeune homme obéit encore, quoique
la douleur.

poursuivi

près de succombera

« Cours encore, dirige-toi vers ce régime de bananes vertes
qui.est devant toi, dit Tiurai, le montrant du doigt, et mordsen une, comme si tu étais un
porc affamé ».
Le jeune homme arriva tout haletant près du régime de bana¬
nes, mais il était si faible qu'il ne put pas exécuter le dernier ordre
donné, et il resta en arrêt implorant un meilleur traitement.
« Mords, hurla
Tiurai, je te dis de mordre, et avec tes dents

arrache
Le

un

fruit

» :

jeune homme terrorisé obéit et

poussa un

long gémisse¬

ment.

Le mouvement subit

qu'il fit

Société des

pour

ouvrir

sa

Études Océaniennes

bouche, fit crever

�169

l'abcès qui était dans la gorge et l'on put voir
couler abondamment d'entre ses lèvres

le pus blanc et jaune

Tiurai, lui dit alors d'un ton moins autoritaire : « Baisse la tête,
postérieur », ce que fit docilement le malade qui déjà

et lève ton
se

sentait mieux.

Toujours assis

le bloc de corail d'où il n'avait pas bougé,
père et lui dit : « Prends donc un
de ces jeunes cocos (il montra un
paquet qu'on venait de lui ap¬
porter quelques minutes avant) ouvre-le et porte-le à ton fils
pour qu'il puisse se rincer la bouche ».
Le vieillard tout ému, mais émerveillé obéit et
porta le coco à
son fils, le tenant de
façon que ce dernier pût en aspirer le liqui¬
de pour Se laver la bouche ».
« Maintenant, continua
Tiurai, ouvre un autre coco, et donnele à ton fils
pour qu'il puisse se gargariser la gorge ».
Tiurai

se

sur

tourna alors vers le

Le vieillard obéit

une

deuxième fois et Tiurai ordonna alors

au

jeune homme de se tenir debout et de se gargariser la gorge.
« Allez maintenant,
continua-t-il, dans quelques jours vous
ne vous souviendrez
plus lequel de vous deux était malade ».
« Mon fils,
ajouta-t-il, en s'adressant au jeune homme, garga¬
rise-toi la bouche

avec

de l'eau de coco, au moins trois fois par

jour, et plus souvent si tu le peux ».
En effet, huit jours après le jeune homme était tout à fait
gué¬
ri et pouvait manger et boire comme tout le monde.
Je demandai à Tiurai, pourquoi toute cette mise en scène, et il
me répondit: «C'est
bien simple, pour soigner mes compatriotes,
il faut que les choses les
plus simples leur soient présentées com¬
me très
compliquées et ce n'est qu'une fois le résultat obtenu
qu'ils s'aperçoivent que j'ai raison. Si j'avais expliqué à ce vieux et
à son fils tout ce que je leur ai fait faire avant de leur
ordonner,
j'aurais perdu mon temps. Cela me fait penser à Mihaela (i)
qui m'a raconté l'histoire de l'œuf et du blanc qui a atterri le pre¬
mier en Amérique. Lorsqu'il eut fait tenir un œuf debout, il ré¬
pondit à ceux qui disaient qu'ils auraient pu faire de même:
« C'est bien
simple mais il fallait y penser ». Je voyais que ce
garçon souffrait beaucoup, et par la forme de l'enflure de son cou,
(1). MIHAELA, prononcé Mihaera, tahitien pour MICHEL, Nom donné au
qui Tiurai en qualité de voisin avait de longues conversa¬
tions. Tiurai, était également Catéchiste de son quartier, par conséquent avait
souvent affaire avec le Missionnaire catholique du district.
R P. Michel, avec

Société des

Études'Océaniennes

�170

qu'il s'agissait d'un abcès dans la gorge. Je n'aurais jamais
cet abcès avec mon couteau, car le malade ne pouvait
pas desserrer la mâchoire. En lui ordonnant de tenir entre ses
dents une banane, je savais très bien que l'abcès, s'il était à point,
s'ouvrirait de lui-même etquele pus se dégagerait parla bouche,
je lui ai fait baisser la tête pour que le pus ne descende pas dans
son estomac. L'eau de coco pour laver sa plaie est l'eau la plus
pure que l'on puisse trouver, elle est naturellement stérilisée.
Comme vous voyez, je n'ai pas eu à le toucher, et mon malade
est parti satisfait et persuadé que je suis un grand homme, tan¬
dis que je n'ai fait que ce que tout autre aurait pu faire, inspiré
par le bon sens ».
Sur le ton du plus profond mépris pour les méthodes euro¬
péennes, il ajouta : « Si ce garçon avait été se faire soigner par
les " taote
(médecins européens), ils l'auraient en dépit du bon
sens, couché sur le plat de son dos ; ils l'auraient peut-être en¬
dormi et lui auraient ouvert son abcès de telle façon que le pus
aurait probablement pénétré dans son estomac. Et s'il était mort
empoisonné, ils auraient dit et écrit dans leurs livres, l'opération
j'ai

vu

pu percer

a

très bien

tout à fait

réussi, mais le malade a succombé à
indépendante de l'opération ».

une

affection

*
*

*

Un homme d'environ quarante ans,

habitant à Pueu, district
presqu'île de Taiarapu, éloigné de chez Tiurai, d'environ
80 kilomètres, était resté alité à la suite d'une chute qu'il fit dans
un ravin en revenant des"
feïs".
Sa femme et ses "fetii", l'avaient soigné de leur mieux, et ce¬
pendant iis ne pouvaient pas arriver à le remettre sur pied.
Tout fut essayé, mais sans succès. Le malade paraissait s'affai¬
blir de plus en plus sans cependant souffrir.
Un parent allant à Papeete, s'arrêta chez Tiurai, pour le consul¬
ter au sujet du malade et Tiurai, lui dit
après un long silence:
« Tu n'es
pas venu exprès de Pueu, pour me voir, c'est en pas¬
sant pour aller à Papeete
que tu t'arrêtes pour demander mes
conseils. Eh bien, va à Papeete, et retourne à Pueu. Si ton
"fetii",
veut guérir, qu'on me l'amène ici ».
Le parent un peu gêné
par les paroles du sorcier et de crainte
que ce dernier ne lui jetât un sort, ne perdit pas de temps.
11 alla donc à Papeete, fit ses affaires et le soir même il
repre¬
de la

nait le chemin de Pueu.

Société des

Études

Océaniennes

�171

Ayant fait connaître au malade et à sa famille le résultat de sa
Tiurai, il fut décidé qu'on transporterait le malade chez

visite à
le

guérisseur.
Ce

ne fut pas chose facile. Une voiture fut
préparée, un mate¬
las mis dans le fond et des " tifaifai", (espèce de
draps de lit

faits par les femmes indigènes) tendus tout autour de la
capote.
Le malade fut couché sur le matelas et sa femme et ses filles s'ins¬
tallèrent autour de lui pour

l'éventer et le

masser en cours

de

route.

La voiture

mit

en route, les chevaux allant au
pas pour évi¬
partit dans la nuit pour ne pas voyager pen¬
dant la chaleur du jour.
Vers midi le cortège arrive chez Tiurai.
Le malade paraissant épuisé et prêt à rendre l'âme, on tint
conseil et il fut décidé que l'on essayerait de demander à Tiurai,
de venir, contrairement à son habitude, jusqu'à la route, ne
pou¬
vant pas pénétrer jusqu'à sa case.
Le frère s'arma de courage et alla exposer la situation à Tiurai,
qui l'écouta sans dire un mot, jusqu'à ce qu'il eut fini de parler.
« Reste ici, dit-il alors à
l'envoyé, je vais aller à la voiture. Tu
dois avoir faim, mange ce que tu trouveras à manger ».
En effet, il se leva et se dirigea vers la route où attendait la
se

ter les cahots. On

voiture.
En arrivant il dit
Ici »,

«

: «

repondit

Où est le malade, si malade il y a

une

des femmes,

en

? »
soulevant le rideau de

tifaifai.
«

et

Enlevez

se

ces

il lui demanda
«

Où est ton fouet?

: «

a

besoin d'air »,

qui était assis surla banquette
».

Je n'en ai pas, fut la réponse, je n'en ai pas besoin,

mes venus au
«

tifaifai, dit Tiurai, cet homme

tournant vers lec'onducteur

Ah !

vous

pas ».
êtes venus

au

pas, eh

bien,

nous som¬

vous retournerez au

trot marmotta Tiurai.
«

Descendez toutes de cette voiture, ordonna-t-il

toi, dit-il

au

aux

cocher; tourne la voiture du côté d'où tu

femmes,

es venu ».

Pendant que
rement des

Tiurai,

le conducteur exécutait ses ordres, au grand effa¬
spectateurs en général et des " fetiis en particulier,

dirigea vers une touffe de goyaviers d'où il arracha une
flexible.
revint vers la voiture, donna la baguette au conducteur et
se

branche longue et
Il

lui dit

: «

Voilà

un

fouet ! Fais courir tes chevaux aussi vite que

Société des

Études'Océaniennes

�172

tu le pourras, suis
Punaruu ; traverse

la route jusqu'à ce que tu arrives aù pont de
le pont et va sans ralentir ton allure, jusqu'à
ce que tu trouves un endroit où le terrain soit assez plat pour que
ton attelage puisse tourner sans s'arrêter. Et souviens-toi d'une
chose, c'est qu'il t'arrivera malheur si tu cèdes aux prières de cet
homme qui se dit malade ; il te demandera, te suppliera de t'arrêter, mais ne l'écoute pas. Va et reviens vite ».
Le conducteur ne savait que répondre, le malade gémissait
déjà et les " fetiis'', étaient consternés.
« Pars ! dit Tiurai, et le conducteur donna de
grands coups de
baguette à ses chevaux qui bondirent en avant.
Tiurai se retourna, et avec un fin sourire il dit à la foule : « Cet
homme sera guéri à son retour ».
Sans ajouter un mot, il se hissa sur le mur en corail qui bor¬
dait la route et s'assit pour attendre.
Personne ne lui adressa la parole, on aurait pu entendre une
mouche voler; les passants s'arrêtaient et grossissaient la foule,
et à voix basse demandaient ce qui se passait. On leur chucho¬
tait, à qui mieux mieux les explications les plus variées : le
hiobio ", prépare un miracle disait l'un, un autre annonçait que
l'homme serait semé en route, un troisième disait que le malade
"

serait mort à

son retour, et ainsi de suite.
Après trois quarts d'heure d'attente on aperçut la voiture qui
revenait, les chevaux galopaient et le conducteur les frappait

comme un

forcené.

Le voyez-vous, dit alors Tiurai, il est guéri ».
L'homme était assis sur son séant et de ses deux mains
«

ponnait

se cram¬

barreaux de la banquette du conducteur.
« Descends », lui dit alors Tiurai.
L'homme descendit presque ahuri, mais esquissant un sou¬
aux

rire.
«

sur

Remonte maintenant
la

en

voiture, lui dit Tiurai, assieds-toi

banquette et reconduis ta voiture chez toi

11 obéit

comme

dans

un

».

rêve.

Puis s'adressant

au cocher, Tiurai ordonna: « Va dire à celui
maison de venir, son frère est guéri ».
Le frère ne tarda pas à arriver et resta comme médusé en vo:
yant le malade qu'il avait amené, prêt à les reconduire.

qui est dans

ma

Toute la bande remonta dans la voiture

malade, reprit la route de Pueu,
foule émerveillée.

Société des

Études

aux

qui, conduite par le
applaudissements de la

Océaniennes

�173

Lorsqu'on me raconta cette guérison extraordinaire, je me ren¬
dis chez Tiurai, pour lui demander de vouloir bien me donner
quelques renseignements sur la façon dont il avait opéré.
11 hésita un peu avant de me répondre, et finit par me dire :
« Après tout, je peux
te le dire ; tu es Tahitien de naissance et tu
me
comprendras. Je ne l'aurais pas raconté à un vrai« papaa »,
parce qu'il ne m'aurait pas cru et se serait moqué de moi (i).
Voilà, lorsque le " fetii", du malade est venu me voir en passant,
je l'ai écouté, et je me suis rendu tout de suite compte que le ma¬
lade en question souffrait d'une maladie de la pensée (mai manao) (2) et qu'il fallait que je l'obligeasse à réagir petit à petit pour
se rendre
compte que physiquement il était guéri de ses contusions.
Mais il avait

eu un tel choc en tombant dans le précipice,
esprit (Tiurai disait: pensée) avait été ébranlé et il ne
pouvait plus se rendre compte que son corps " tino ", (3) était
«

que son

délivré de ses souffrances.
« 11 fallait donc le
préparer
sant dire par son parent qu'il

à un grand mouvement en lui fai¬
avait à venir chez moi. Pendant le
trajet, quoique persuadé qu'il souffrît de la moindre secousse de
la voiture, il a dû se rendre compte que le mal était plus sup¬
portable qu'il ne l'aurait cru.
« En arrivant chez moi, au lieu de me trouver
inquiet sur son
sort et prêt à lui faire des concessions, il m'a entendu demander
où était le malade, si toutefois malade il y avait. Cela frappa sa
pensée et il commença à douter qu'il fût malade.
« Lorsqu'il eut entendu les ordres précis que je donnais au
conducteur, il se dit : Je dois vraiment ne pas être malade, sans
quoi Tiurai, n'oserait pas faire ce qu'il fait.
« Il
commençait donc à réagir. Lorsque les secousses de la
(1). Tiurai, n'aimait pas causer de ces questions aux personnes qu'il sa¬
ne pas avoir
foi en lui et gardait un mutisme complet lorsque son inter¬
locuteur avait l'air de se moquer de ses théories, ou les tourner en ridicule.
(2). Mai: Maladie. Manao : Pensée. Pourrait se traduire par maladie ima¬
ginaire. Mais Tiurai, admettait une maladie réelle de la pensée, et disait qu'il
y avait des maladies de " varua ", esprit et de " vaite ", âme. — Manao veut
également dire idée.
(3) Tino : Corps : Tiurai, guérissait les mai tino, maladie du corps, mai
manao, maladie de la pensée, mai varua, maladie de l'esprit, et mai vaite,
maladie de l'âme. Cette dernière maladie n'était jamais la maladie de l'âme du
vivant qui en souffrait mais de celle, d'un ancêtre ou d'un parent défunt. Tan¬
dis que dans la maladie de l'esprit c'était l'esprit du vivant même qui souffrait.
vait

Société des

Études'Océaniennes

�174

pendant la course folle que j'avais ordonnée le faisaient
sursauter, il se dit que la seule chose qui lui restât à faire était
de se défendre, comme n'importe quelle personne normale l'eût
voiture

fait, c'est-à-dire se tenir assis et parer les secousses.
Il s'est vite aperçu

qu'il pouvait le faire sans difficultés, et
petit à petit il s'est rendu compte qu'il ne ressentait plus de
«

douleur.

»

.

J'écoutai tout cela, peu satisfait de l'explication et je deman¬
n'y avait pas autre chose qu'il me cachait,
Il me dit : « Oui, il y a bien autre chose que je ne te dis pas,
parce que je ne puis l'exprimer en paroles ; mais sans tout ce ma¬
nège que j'ai imposé à ces gens, cette force que je ne puis pas
t'expliquer et que je sens en moi, n'aurait été d'aucun effet.»
dai à Tiurai s'il

*

*
*

Un autre

exemple de la méthode extraordinaire qu'employait

Tiurai dans certains
Le vieux Chef de

cas

est le suivant :

Tautira, Ori,

qui j'avais de très bonnes
chaque fois qu'il
s'en allait jamais sans emporter quel¬
avec

relations avait l'habitude de descendre chez moi
venait à

Papeete et il

que petit présent.
Une fois, il partit

ne

de chez moi

avec un

litre de sirop de gre¬

nadine. En. route il s'arrêta à Faâa chez sa petite-fille mariée au
fils du chef de ce district et qui avait une fillette d'environ qua¬
tre ans,

L'enfant aperçut, dans le
demanda à en goûter.
Le vieux Chef

en

panier du vieux, le litre de sirop et

bon Tahitien cédant

arrière-petite-fille, lui laissa boire du sirop

aux

instances de

pur autant

son

qu'elle en

voulût.

Jusqu'à ce moment, l'enfant qui paraissait saine et très forte
jamais été malade.
Quelque temps après, elle eut des malaises que les parents
prirent pour des convulsions, comme en ont souvent les en¬
fants à cet âge.
Mais ces convulsions se
produisaient de plus en plus souvent
et 1 on
s'aperçut bientôt que c'étaient des crises d'épilepsie.
Le père de l'enfant
qui était employé dans le bureau d'un doc¬
teur à Papeete en causa à ce dernier et il fut décidé
que l'enfant
serait soignée à
l'européenne et même hospitalisée, les crises de¬
venant très fréquéntes.
n'avait

Société des

Études

Océaniennes

�175

L'état de l'enfant, au lieu de s'améliorer, allait en
les médecins finirent par

dire

aux

empirant et

parents qu'il n'y avait rien à

faire, la maladie étant incurable.
Les parents tirent sortir la petite fille de
l'hôpital où elle avait
été internée depuis plusieurs semaines et allèrent consulter Tiurai, qui demanda des détails sur toutes les manifestations de la
maladie, l'état de l'enfant avant les premières crises, etc, etc.
Il se recueillit un instant,
puis brusquement dit :« Cette enfant
n'a-t-elle pas, avant sa maladie, absorbé quelque
produit fait par
les blancs?, quelque chose de
liquide et très doux?. »
Les parents répondirent que l'on ne se souvenait
pas du tout
lui avoir donné chose semblable. Il est
vrai, ajoutèrent-ils, que
la petite fille était friande de miel,
etqu'elle en mangeait beaucoup
avec du
pain ou du maiore etqu'elle en buvait même quelquefois.
« Ce n'est
pas cela, dit Tiurai : le miel ne lui aurait rien fait,
puisque les abeilles font le miel ici avec le suc des fleurs qui pous¬
sent dans son pays natal. Allez et
lorsque vous pourrez vous rap¬
peler quel liquide étranger vous avez donné à cette enfant, reve¬
nez alors me le dire, et seulement
alors, je pourrai la guérir».
Les parents partirent perplexes, mais ne doutant
pas un seul
instant que Tiurai avait raison.
•En arrivant chez eux, ils rapportèrent à tous ceux de la maison
les paroles de Tiurai et chacun cherchait dans sa mémoire,
lors¬
qu'une vieille qui était là, (la grand-mère paternelle de la malade)
dit avec un accent de
triomphe : « C'est évident que Tiurai a rai¬
son ne vous souvenez-vous
pas que Ori en passant ici une fois
avait une bouteille contenant un liquide
rouge et sucré que cette
enfant

a

consommé.

»

Mais oui, répondirent tous les autres en chœur, c'est bien ce¬
la, Tiurai a raison. »
On se remit immédiatement en route pour informer Tiurai
«

et lui dire le

la

nom

et la provenance

petite fille.
« Ah! dit
Tiurai, l'enfant

la, elle s'en

a

du produit qu'avait absorbé

du prendre abondamment de
visage; et ses mains et

est même barbouillé le

ce¬

ses

bras

en étaient couverts. Eh bien, allez maintenant demander à
la personne quia
donné ce sirop à Ori, de vous en donner encore

une

bouteille, et une fois que vous l'aurez, vous en verserez la
moitié dans un récipient contenant assez d'eau pour baigner
l'en¬
fant. Ensuite vous lui en donnerez à boire et vous en mettrez
sur

du

pain

que vous

lui donnerez à manger.»

Société des

Études'Océaniennes

�176

firent ce queTiurai leur ordonna: la mère de l'en¬
de vouloir bien lui
flacon identique à celui que son grand-père avait pris

Les parents

fant vint chez moi et demanda à ma femme
donner
tel

un

jour.

Nous fûmes, ma femme et moi, un peu surpris de cette deman¬
de et lui répondîmes que nous n'en avions pas en ce moment
dans la maison, et que par conséquent nous ne pouvions pas
lui donner satisfaction.

très contrariée et nous expliqua que c'était par ordre
qu'elle était venue nous trouver et nous supplia d'en¬
voyer acheter une bouteille de sirop.
Nous lui donnâmes alors un bon pour qu'elle allât en prendre
dans un magasin de la place à notre compte, mais elle refusa
de l'accepter .ainsi, nous disant que la bouteille devait lui être
Elle parut

de Tiurai

remise par nos mains.
Force nous fut d'envoyer

notre domestique en ville, chercher
sirop que nous remîmes à la femme qui avait attendu
patiemment. Elle partit toute joyeuse.
Les prescriptions de Tiurai furent suivies à la lettre, et l'en¬
fant fut complètement guérie, (i)
un

litre de

*

*

*

Un des cousins de Tiurai, un métis, souffrait d'un anthrax.
11 avait longtemps hésité avant d'avoir recours à Tiurai, car
il redoutait de

ce

dernier

quelques reproches ou plaisanteries fa¬

cétieuses.
On racontait en effet, que dans une affaire de succession, le mé¬
tis avait frustré Tiurai d'une somme de 1583 piastres chilien¬
nes.

(2)

Ne pouvant

plus supporter la douleur, il résolut d'affronter les

dé¬
fal¬
lait pas songer à appeler le médecin "papaa" qui l'aurait obligé
à subir une opération chirurgicale, chose qu'il ne pouvait enviremarques caustiques de son cousin, et envoya un serviteur
voué lui demander quelque chose pour le soulager; car il ne

(1) Cette enfant

a

maintenant 18

ans

et

ne

donne plus aucun signe du

mal

dont elle souffrait.
Tiurai

qui était l'ennemi juré de toute nourriture importée, a voulu mon¬
compatriotes que tout produit européen leur était néfaste, et qu'il
ne s'en servait
que pour combattre le mal même qu'il avait causé.
(2) Dans ce temps, la monnaie chilienne était la monnaie courante locale.

trer à

ses

Société des

Études

Océaniennes

�177

sager sans frémir; il avait vu tant de cas où les coups
ri avaient été suivis d'une issue fatale.

de bistou¬

Le serviteur en question arriva chez Tiurai et d'un air in¬
quiet et à voix basse lui dit le but de sa visite.
Tiurai le pria de répéter un peu plus fort, feignant de n'avoir
pas bien entendu; l'envoyé répéta, mais pas assez fort pour Tiu¬
rai, qui lui dit de façon à être entendu de tous ceux qui étaient
présents: «Qu'as-tu donc à parler si bas? As-tu une extinction
de voix, ou ton maître, mon frère, (i) est-il atteint de quelque
maladie honteuse, que tu t'obstines à parler bas?»
Le serviteur confuset terrifié redit pour la troisième fois, mais
à haute voix cette fois-ci: « Mon maître, ton frère, a un anthrax
qui ne veut pas s'ouvrir et qui le fait beaucoup souffrir. 11 te fait
demander quelque remède pour le guérir ou tout au moins le
soulager. »
« Ah! dit Tiurai, il souffre d'un anthrax,
je le plains; le remè¬
de est simple, mais difficile à obtenir. Va, et dis-lui de réunir en
un sac,
1583 piastres chiliennes qu'il fera bouillir pendant deux

heures dans de l'eau. Avec cette eau, tu lui feras des compresses
chaudes que tu lui appliqueras aussi souvent que possible, et au
bout de deux jours le ''taupo" l'anthrax crèvera de lui-même. »
L'homme partit et transmit les ordres de Tiurai à son maître.
Celui-ci qui était toujours dans la gêne, eut beaucoup de peine
à

se

procurer

la

(1) Cousin

voulue, et n'y réussit qu'en vendant
qui lui demanda plusieurs jours.

somme

parcelle de terre,

ce

une

so dit frère on
Teina.- frère ou sœur
:

frère

Tuaane:

Tuaana

sœur

tahition :
plus jeune.
plus âgé.
plus âgée.

on faisant allusion à son cousin employa le mot "teina". Le cou¬
question aurait pu être plus âgé que Tiurai que ce dernier l'aurait quand
même appelé "Teina", les ascendants de Tiurai étant d'une branche aînée
par rapport à ceux du cousin.
Il arrive souvent qu'un jeune adolescent emploi le mot "Teina" pour dé¬
signer un cousin beaucoup plus âgé que lui-même ; ce dernier étant le fils

Tiurai

sin

en

d'un oncle cadet.

où un homme de 50 ans parle de son "meles mots oncle ou tante n'existant pas en Tahitien), lorsqu'il s'agissait d'un cousin de son père, beaucoup plus jeune que
D'autre part j'ai vu des cas,
tua" (qui signifie père ou mère,

lui-même.

Société des

Études'Océaniennes

�178

Bref, deux jours après
s'ouvrit et le malade fut

avoir commencé le traitement, l'anthrax
soulagé, (i)
*
*

*

Tiurai

profitait volontiers d'un fait concernant ses malades,
quelconque commise par eux pour leur donner
une leçon.
Ce qui suit, donnera une idée des punitions qu'il infligeait à
ceux qui pour une raison ou l'autre, (particulièrement pour des
raisons d'intérêt personnel,) ne se conformaient pas à ses pres¬
criptions.
d'une action

ou

*
*

Une Tahitienne avait

un

*

fils d'une douzaine d'années,

constamment des douleurs dans le ventre et ne

qui avait
pouvait garder

aliment.

aucun

Le

père de l'enfant était mort et la mère avait épousé un Chi¬
nois qui élevait des porcs et faisait la boucherie.
Elle eut l'idée de consulter Tiurai sur l'état de son fils, et le
sorcier lui conseilla simplement de donner au malade une nour¬
riture Légère, et une soupe de poulets tous les soirs.
La femme rentra chez elle, et se mit en quête d'attraper un
poulet dans la basse-cour de son mari chinois.
« Que fais-tu là, luiditce dernier, laisse cesvolailles
tranquilles,
je les réserve pour le marché.»
La femme ennuyée, lui expliqua que. Tiurai avait ordonné
une soupe de poulet
pour son fils et demanda avec instance la
permission de tuer un poulet au moins ce jour-là.
« Va-t'en dire à ton charlatan de Tiurai
que les Chinois ne
croient pas à ses sottises et que tu es une femme pauvre. Qu'il
te conseille donc pour ton fils un traitement moins onéreux. »
La femme navrée, retourna séance tenante chez Tiurai et lui
répéta les paroles du Chinois.
Tiurai ne montra pas le moindre signe d'impatience se borna
à dire à la femme: «C'est bien "aita
epeapea". Va, donne à ton
(1) Tiurai a voulu humilier son cousin en lui rappelant la somme dont il
frustré, et confirmer publiquement un bruit qui courait depuis plus
de vingt ans.

avait été

Par la môme
me

et

en

sentir à

occasion, c'était faire abandon de ses droits sur cette som¬
comme remède,
Tiurai voulut faire
cousin l'importance de cette somme et la difficulté de se la
pro¬

lui ordonnant de s'en servir

son

curer.

Société des

Études

Océaniennes

�179

fllsdes aliments légers et fais-lui boire ce soir un
peu d'eau chaude
dans laquelle tu mettras du sel et un
peu de riz. Quand tu au¬
ras l'occasion de trouver un
poulet, ne manque pas de le prendre,
et fais-en une
soupe pour ton fils qui

après quinze jours de

ce

traitement sera guéri et pourra manger comme tout le monde.»
La femme partit et ce soir-là, elle donna à son fils une écuelle
d'eau de riz salée.
Le lendemain et tous les
jours suivants elle put lui donner un
bouillon de poulet, car un poulet lui était

apporté tous les jours
le même.
jour, elle alla trouver Tiurai pour lui
dire que son fils avait
reprit ses forces et était guéri.
Tiurai lui dit: «Je suis heureux
que ton fils soit guéri, mais
dis à ton époux chinois
que je lui souhaite de ne jamais avoir be¬
par des passants; jamais par
Au bout du quinzième

soin de moi.»

Plusieurs mois après notre Chinois se blessa à la
jambe, d'un
coup de houe. Il se soigna avec des médicaments chinois mais
sans effet. La
plaie s'étendait et il commençait à boiter.
11 alla voir le médecin
européen qui lui prescrivit le repos et lui
donna des onguents. 11 ne pouvait se décider à rester
tranquille
car son travail en souffrait et il ne
voulait pas négliger ses clients.
Le résultat fut que le mal ne fit
que croître et embellir et la

plaie lui couvrit bientôt tout le tibia.
Sa femme le supplia de la laisser aller consulter
Tiurai, mais
lui qui se souvenait des paroles de ce
dernier, refusa d'abord d'en
entendre parler.
Cependant le mal empirait, il finit par consentir à ce que sa

femme allât consulter Tiurai.
A peine eut-elle exposé la situation au maître
que celui-ci dit:
ce n'est
plus une question de poulets, c'est une

question de
de jours, mais de semaines.
désorientée, comprenait vaguement qu'il
faisait allusion aux poulets
employés dans le traitement de son
fils, mais elle ne pouvait saisir ce qu'il voulait dire au sujet des
porcs, des jours et des semaines.
« Oui, continua Tiurai, ton mari a des
porcs, dis-lui de faire
tuer un pourceau d'une ou de deux semaines
; qu'il en prenne
le "atoatoa" (i) droit et qu'il jette tout le reste de l'animal.
Qu'il
coupe l'atoatoa en deux et qu'il applique les deux morceaux sur
porcs ; il ne s'agit plus
La femme un peu

(t) Atoatoa

:

mot tahitien

pour

Société des

désigner "le testicule

Études Océaniennes

de l'animal".

�180

plaie pendant trois jours. Au bout de trois jours, reviens me
je te dirai ce qu'il y aura lieu de faire. Fais-lui bien com¬
prendre que le remède que j'indique ne sera efficace que si tout
le restant de l'animal est jeté. »
La femme partit et fit part à son mari des paroles de Tiurai.
Celui-ci ne put se décider à suivre pareille ordonnance et comme
il était couché depuis la veille il lui sembla que sa jambe allait
mieux et il en profita pour dire à sa femme : « C'est inutile d'in¬
sister, je ne ferai pas ce que ce fou ordonne, du reste je vais
sa

voir et

mieux.

»

Mais

ne

voilà-t-il pas que pendant la nuit notre Chinois fait de
la fièvre et délire ; il parle de ses cochons, de sa jambe, de Tiu¬
rai et effraie tout le monde dans la maison.
Sa femme sachant que

seul Tiurai pouvait modifier l'ordon¬
n'ose pas exécuter ses ordres

que le Chinois avait refusée,
avant de le consulter à nouveau.
nance

Elle arrive chez lui
sé.

au

petit jour et lui raconte

ce

qui s'est pas¬

(i)

Tiurai

répondit : il n'est plus question
trois semaines mais de porcs (3) de

de pourceaux (2) de
trois ou quatre mois ;
il ne s'agit plus de semaines, mais de mois.
Et il répéta les ordres de la veille, sauf que le "atoatoa" de¬
vait provenir d'un porc de trois ou quatre mois; ajoutant qu'il
était juste temps encore pour commencer le traitement, sans
quoi le Chinois pourrait fort bien trépasser.
La femme, qui malgré tout, tenait à son Chinois, fit diligence
pour le rejoindre.
Il souffrait beaucoup, mais ne délirait plus. Il consentit en gé¬
missant à ce que les ordres du sorcier fussent exécutés ; mais à
plusieurs reprises demanda que la viande du porc ne fut pas je¬
tée, mais qu'elle fut mise dans la marmite où l'on faisait cuire
à manger pour les animaux, afin d'éviter une perte totale.
La femme fut inexorable, et dit que Tiurai avait bien recom¬
mandé que la viande fût jetée, sous peine de rendre le remède
deux

ou

inefficace.
Le atoatoa de droite fut donc seul conservé. Il fut

coupé

(1) La distance ne comptait pas pour les fervents de Tiurai.
six kilomètres entre la maison du Chinois et celle du
guérisseur.
(2) Puaafanaua oni : cochon de lait mâle.
(3) Opai pae : cochon mâle de quelques mois.

Société des

Études

Océaniennes

en

deux

Il y avait

�181

et les

deux

morceaux

appliqués

sur

la plaie du malade. Aussitôt

se fit sentir et le malade alla de mieux en mieux.
Au bout de trois jours, la femme retourne rendre compte à
Tiurai qui lui dit de tuer un autre cochon et de répéter le même
un

soulagement

traitement, mais en prenant cette fois-ci le atoatoa de gauche.
En outre, il recommanda de ne pas jeter la viande, mais de cou¬
per le porc en deux quartiers et de les suspendre à un arbre près
de la route.

Tous les trois

jours, la femme retournait voir Tiurai, qui
chaque fois lui donnait les mêmes instructions, mais faisant al¬
terner les atoatoa de droite et
gauche.
Le Chinois maugréait contre la sévérité de Tiurai, et se la¬
mentait chaque fois qu'un porc était tué. Mais il îallait se rendre
à l'évidence; aucun autre traitement ne l'avait
soulagé comme
celui-ci.
Les choses continuèrent ainsi

jusqu'à ce que trente porcs eus¬
ordres de Tiurai, et lorsque la femme
alla lui rendre compte pour la trente-unième fois, il lui dit : « Ton
mari a suffisamment payé son avarice. Lorsqu'il s'est agi
de ton
fils pour qui, il fallait un poulet par jour, il a lésiné ; mais tu n'en
as néanmoins
pas manqué. Eh ! bien, il a donné en échange des
quinze poulets, trente porcs ; et ceux qui ont déposé un poulet
chaque jour chez toi, ont tous eu leur part dans la viande de
porc que tu suspendais à l'arbre près de la route. »
« Dis maintenant à ton Chinois,
que sa plaie se fermera dans
quelques jours ; il n'aura qu'à la tenir propre en la lavant avec
de l'eau bouillie et le reste viendra tout seul. Mais
qu'il se sou¬
vienne à l'avenir, que celui qui veut trop retenir, perdra beau¬
coup, tandis que celui qui donne libéralement, récoltera abon¬
sent été

immolés par les

damment. »
Tiurai à qui je demandai un jour, pourquoi il avait donné
l'ordre de jeter le premier porc me dit : « C'est parce que je savaisque le Chinois était dur à la détente et j'ai voulu lui faire
violence tout de suite ; d'autant plus que je n'avais pas encore
eu

le

temps de prévenir ceux à qui je destinais la viande de porc

dans la suite'.

»
*
*

Dans un district
mille de métis.

assez

L'ancêtre qui était un

«

éloigné de chez Tiurai, vivait

européen avait construit

Société des

Études Océaniennes

sa

une

fa¬

demeure

sur

�182

bout de terrain entouré de toutes parts par

des marécages.
petite chaussée traversant le marais, allait de la route de
ceinture au terrain en question et tant que les fossés bordant la
chaussée, étaient entretenus, les eaux s'écoulaient facilement,
ce qui assainissait les alentours.
L'européen qui mourut à un âge très avancé, avait l'éléphantiasis ainsi que sa femme.
Il laissa derrière lui une nombreuse famille: enfants, petitsenfants et arrière-petits-enfants vivaient tous sur le terrain dans
des maisons qu'ils avaient construites sans tenir compte de la
nature du sol, soucieux surtout d'être près de la route.
11 en résulta que la majorité des adultes avaient l'éléphantiasis
un

Une

et les enfants avaient constamment des accès de fièvre

Les hommes
ne

tardaient pas

ou

de toux.

les femmes

qui se mariaient dans cette famille
à être poitrinaires ou atteints du "feefee" élé-

ou

phantiasis.
Lors des

premiers symptômes précurseurs du feefee : fièvre,
lymphangite "mariri", ces malades allaient toujours demander
conseil à Tiurai, qui finit par remarquer qu'ils présentaient tou¬
jours les mêmes cas.
Un jour qu'un des jeunes gens de cette famille était venu le
voir pour un "mariri" au bras, Tiurai, ne lui donnant pas le
temps de dire pourquoi il était venu, lui demanda: « Où de¬
meures-tu?» Le
—

«

jeune homme lui dit où. «Etton frère

A côté de chez moi

sur

le même terrain

».

—

«

un

Et ton

tel?»
neveu

qui s'est marié avec la fille d'un tel ? » — « Il habite aussi notre
quartier » — «Et ta sœur qui a épousé un tel et qui a beaucoup
d'enfants et de petits-enfants? » Le jeune homme un
peu dérouté
répond docilement : Elle habite également chez nous avec son
mari, ainsi que ses enfants et ses petits-enfants ; notre ancêtre
blanc avait agrandi la propriété que lui avait apportée sa femme
notre aïeule, en achetant d'autres terres voisines, de sorte
que
nous avons amplement assez
pour nous tous. La vallée nous
fournit les feïs, la plaine sert de
pâturages à nos bestiaux, et aux
endroits qui le permettent nous avons des cocotiers et de la va¬
nille.
«

»

Àh

! dit

Tiurai, quels sont les endroits qui vous permet¬
plantations de cocotiers et de vanille? »
endroits non marécageux,
répondit le malade. »

tent de faire des
«

Les

«

Et où

avez-vous

élevé

vos

maisons d'habitation ?

Tiurai.

Société des

Études Océaniennes

»

continua

�183

Près de la

grand route ; chacun construit la sienne où bon
semble, mais de préférence près de la route », fut la réponse.
« Mais, reprit Tiurai, si
je ne me trompe, tout le terrain en
question est marécageux dans la partie bordant la grand route. »
« Oui,
répondit le jeune homme qui commençait à se deman¬
der si Tiurai ne se moquait pas de lui, mais il
y a par ci par là
des îlots de terrain ferme sur lesquels nous avons construit. »
« Ah,
reprit Tiurai, c'est bien ce que je pensais : vous tous
dans votre famille, vous vous croyez plus forts et plus
intelligents
que le cocotier et la vanille. Vous voulez vivre dans un marais,
«

lui

là où le cocotier et la vanille refusent de
pousser. Voyez le coco¬
secs et sains et le
grand air ; aussi il est
robuste et donne tout ce qu'il a sans
il
"eieie"

tier, il aime les terrains

ostentation,
est
"teoteo" orgueilleux, prends modèle sur le co¬
cotier, il représente le ''maohi" l'indigène.
« Le vanillier non
plus, n'aime pas les marais, il aime les ter¬
rains fermes, mais il lui faut pour vivre,
l'appui des plantes qui
croissent autour de lui ; il tire sa nourriture des
plantes vivantes,
par ses tentacules et se nourrit aussi par ses racines, des débris
de celles qui meurent autour de lui et
qu'il a souvent étouffées.
« Tout lui est bon, et lui-même n'est bon à rien.
Que produitil ? Rien, si ce n'est une
gousse, dont il faut encore provoquer
la naissance par l'inoculation artificielle de sa
fleur, et cette gousse
ne
produit qu'un parfum.
« Je ne te conseille donc
pas d'imiter le vanillier qui représerie
le "papaa", l'étranger; on connaît sa
présence par l'odeur dont
s'imprègne l'atmosphère ; il est orgueilleux "teoteo" parce que
les hommes recherchent son odeur, mais il n'est nullement élé¬
gant "eieie".

élégant mais

«

11 croit que tout

est abandonné à lui-même il

qu'il ressemble
«

lui appartient et

à tout et
produit rien.
Cependant il n'aime pas les marais, c'est en cela seulement

lorsqu'il
«

pas

au

se cramponne

ne

cocotier.

Ce dont tu souffres

moment est le"mariri", et quoi¬
que douloureux ce n'est pas grave, à condition toutefois de ne
pas l'avoir trop souvent, car il pourrait engendrer le "feefee".
en

ce

Je vois que la poussée a atteint son paroxysme et maintenant
s'agit de ne pas prendre froid et de ne manger que des aliments
légers, principalement des fruits.
« Rentre chez
toi, et lorsque tu seras complètement débar«

il

Société des

Études

Océaniennes

�184

le trait rouge sur ton bras aura dis¬
démolis ta maison et transporte-la loin du marais, au bord
mer de préférence ou dans les cocotiers. Conseille à tous

rassé de ta douleur et que
paru,
de la

les membres de ta famille de faire de même.
«

Lorsque vous reconstruirez vos maisons, supprimez les

portes pleines ou vitrées ; faites des portes grillagées qui per¬
mettront à l'air de circuler librement; et laissez les rayons du
soleil pénétrer dans vos demeures. N'accumulez pas, à l'instar
des

Européens, les immondices dans des fosses puantes, mais
de la famille aille faire ses besoins au bord
purifie tout.
Et vous verrez qu'à l'avenir, vous n'aurez plus d'ennuis, et

que chaque membre
de la mer qui lave et
«

vos
«

craindront rien à leur tour.
conseils à tes frères et parents, et qu'ils aban¬
tarder les coins marécageux, même s'il faut vous

enfants

ne

Donne

ces

donnent

sans

éloigner de la grand route. Faites des tranchées dans vos marais
pour l'écoulement des eaux et vos bestiaux trouveront plus à
manger. »
Le jeune
comme

de

sa

homme déconcerté trouva que Tiurai l'avait traité
quantité négligeable et rentra chez lui très peu satisfait

visite.

son entrevue avec le maître, et fit part de son dé¬
sappointement; car dit-il : « lorsque d'autres sont allés le con¬
sulter pour le même cas que le mien, il leur a prescrit certains
médicaments et certaines actions, quant à moi, voilà tout ce qu'il
a
pu me dire. »
L'aîné de ses oncles, perclus d'éléphantiasis, qui avait bien
écouté ce que notre jeune homme avait eu à raconter, lui dit:
« Mon fils, Tiurai a raison. Notre père qui était un Européen,
avait toujours entretenu lui-même les fossés bordant le chemin
menant à sa maison, celle que j'habite actuellement ; et tant qu'il
eut les forces nécessaires il l'a fait lui-même, mais avec l'âge il a
dû cesser, et il ne tarda pas à contracter le mal dont nous souffronstous ; mariri sur mariri, puis le feefee. Nous nous moquions
des peines qu'il prenait et nous considérions son travail comme
inutile. 11 nous disait bien d'entretenir ces fossés, mais nous avons
toujourscruquec'étaientdesidéesdevieux blancet nous n'avons
pas suivi ses conseils. »
Chacun approuva ces paroles et le résultat fut que les uns se
mirent à faire du drainage autour de leurs maisons, les autres
transportèrent leurs maisons ailleurs, et la maladie a disparu,

11 raconta

Société des

Études

Océaniennes

�185

sauf les

cas

sement

(i).

de feefee

qui avaient été contractés avant l'assainis¬
*
*

Tiurai recommandait

*

beaucoup le grand air et l'exercice phy¬

sique.
Pour cela il entourait

ses prescriptions de mystère et donnait
qui obligeaient le malade à faire de longues prome¬
nades dans les vallées et sur les montagnes.

des ordres

*
*

*

Une femme

qui croyait son fils, un adolescent de seize ans,
tuberculose, alla consulter Tiurai.
Celui-ci lui demanda si son fils crachait du sang et s'il était
essoufflé lorsqu'il marchait :
« Non, dit la mère mais il tousse
beaucoup la nuit et tousse
aussitôt qu'il fait de la marche ou prend du mouvement. »
« C'est çà, dit Tiurai, c'est le mouvement
qui guérira la toux,
exactement comme l'eau étanche la soif; ton fils ne bouge pas
parce qu'il tousse, par conséquent pour ne pas tousser il va fal¬
loir l'habituer à bouger beaucoup. Un homme qui a soif boit de
l'eau. S'il en boit peu il aura encore soif ; s'il en boit beaucoup il
apaisera sa soif. Les petites toux persistantes, comme c'est le cas
de ton fils sont un indice que le poumon a besoin d'air frais,
par
conséquent il faut lui en donner. Et pour lui en donner il faut
aller là où il est pur et pour le chercher, il faut marcher. Toutefois
avant de donner une prescription à ton fils j'aimerais à le voir.
« Envoie-le moi donc, demain matin, à
pied ; qu'il marche
doucement ; je te le renverrai le soir après lui avoir dit le traite¬
ment qu'il aura à subir. »
Sans discuter, la femme se retira et le lendemain matin le jeune
homme se mettait en route pour aller chez Tiurai qui demeu¬
atteint de

rait à

onze kilomètres de chez lui.
11 arriva chez le sorcier assez fatigué, ce qui n'empêcha pas ce
dernier de lui dire : « Te voilà arrivé (2) sois le bienvenu. Tu me

parais aimer la marche, puisque tu es venu à pied. »
« Non,
répondit notre adolescent, ce n'est pas parce que j'aime

(1) Il est à remarquer qu'il a fallu que Tiurai confirmât la théorie du
Européen pour que sa descendance y ajoutât foi.
(2) Tiurai qui n'avait jamais vu le jeune homme avant, le reconnut entre
20 ou 30
personnes qui avaient déjà passé chez lui ce matin-là.
vieil

Société des

Études

Océaniennes

�186

la marche que
né. »

je suis venu à pied, mais parce que tu

l'as ordon¬

« Bien, répondit Tiurai, repose-toi ici, et ce soir après la
grande chaleur, tu rentreras chez toi. En attendant, fais ce que tu
veux, mange ce que tu veux, mais ne pars pas avant que je ne
l'ordonne ; et lui montrant du doigt un tas de paquets de fruits
et d'aliments que ses visiteurs lui avaient apportés : « Choisis ce
qui te plaira », lui dit-il.
Puis Tiurai s'occupa des autres visiteurs sans plus s'inquiéter
de notre jeune homme, que s'il avait oublié son existence.
Le jeune homme prit un coco, l'ouvrit et en but lentement le
contenu, mit la noix de côté et plus tard la reprit et la mangea.
Il s'étendit au pied d'un arbre et somnola un moment, puis fit
les cent pas jusqu'à la grève par le petit sentier tortueux.
11 s'assit sur la grève et contempla la mer, les récifs, les bri¬
sants, Moorea et l'horizon.
Après deux ou trois heures de rêverie il regagna la hutte de
Tiurai, celui-ci observait le plus strict silence que notre malade
se garda bien de rompre.
Il se choisit deux ou trois fruits : bananes et oranges, et s'al¬
longea, les épaules et la tête contre un gros arbre.
Enfin vers quatre heures de l'après-midi Tiurai parla : « Tevane, appela-t-il, approche et écoute ce que j'ai à te dire. »
Tevane, c'était le nom de notre malade, Tiurai l'avait deviné,

obéit

en

silence.

guériras, reprit Tiurai, à condition toutefois que tu sui¬
mes instructions, tandis que tu mourras si tu y
déroges tant soit peu. »
« Parle, répondit Tevane,
je t'écoute, et j'obéirai (i). »
Le remède est simple, continua Tiurai, mais il existe dans la
montagne; et il faut que tu ailles le chercher toi-même. Tu
iras, mais il ne faut pas que tes pas se règlent sur ceux d'un
compagnon. Tu iras seul, et tu te reposeras, sans qu'un com¬
pagnon soit là pour te dire : « Marche vite » ou « Partons main¬
«

ves

Tu

fidèlement

tenant. »

(1) Lo grand succès do Tiurai était dû à l'obéissance passive et aveugle
ses malades. Les uns obéissaient
par crainte, les autres par foi. Lorsque
les prescriptions, comme pour le cas de Tevane, demandaient un gros effort
de la part du patient, elles étaient exécutées non
pas tant par désir de guérir
que par crainte du mauvais sort que Tiurai pouvait jeter en cas de désobéis¬
de

sance.

Société des

Études Océaniennes

�187

N'as-tu pas couru

les montagnes, continua Tiurai, et n'asjamais porté des charges de feï ? Ne connais-tu pas une crête
où pousse le "Apiri"? (i) Ne connais-tu pas une crête où
pousse
le " Puarata" ? (2) Ne connais-tu pas une crête où pousse
le " Rimarimatafai" ? (3) Et ne connais-tu pas une crête où
pousse le
"Mamau" ? (4).
Tiurai avait posé toutes ces questions rapidement sans don¬
ner le
temps au jeune homme de répondre, aussi Tevane était-il
assez embarrassé
lorsque le sorcier se tut.
« Si,
dit-il, je sais où croissent les plantes que tu viens de me
nommer. Mon père me les a montrées,
lorsque je l'accompagnais
aux feïs, autrefois, avant ma maladie
(5).
« Comme tous les
garçons de mon âge, nous aimons tresser
«

tu

pour nos têtes des couronnes de Rimarimatafai que nous ornions
de fleurs de Puarata et d'Apiri, tandis que les hommes se con¬

tentaient de

n'importe quel feuillage pour abriter leur tête des
jour je suis revenu de la montagne avec six
régimes de feï, c'était la première fois que j'en portais autant :'mon
père m'avait habitué à deux, puis trois, puis quatre, puis cinq et
c'était la première fois que j'en portais six. (1) J'arrivai chez nous
rayons du soleil. Un

et

au

moment de poser mon

fardeau,

en

faisant le mouvement

d'épaule qui devait m'en débarrasser, j'ai senti quelque chose
craquer dans ma poitrine, et depuis je tousse, et je ne suis plus
retourné aux feïs. Ceux de mon âge en portent dix maintenant,

(1) Apiri : Dodonea Yiscosa. Sa fleur
qui sont jaune-rose servent d'ornement.

a un

parfum très doux, et ses graines

(2) Puarata : Metrosideros Collina, donne de belles grappes de fleurs rouges.
(3) Rimarimatafai, appelée aussi Maiuutafai : Lycopodium Cernuum. Plante
très recherchée par les indigènes pour ornement de fête.
(4) Mamau : Cyathea Medullaris. Fougère arborescente, la seule existante à
Tahiti, ne vient guère au-dessous de 400 mètres d'altitude.
(5) Les chercheurs de feï habituent de très bonne heure leurs enfants à les
suivre aux feï?. Des enfants de 10 à 11
tent des charges proportionnées à leurs

ans

vont

avec

leurs aînés et rappor¬

forces.

(1) L'enfant porte deux régimes pour commencer et au fur et à mesure
qu'il s'habitue aux sentiers et à la charge, le père augmente le nombre de ré¬
gimes. Lorsqu'il y a un nombre pair de régimes le bâton porte-charge repose
sur l'épaule du
porteur au milieu de sa longueur ; lorsqu'il y a un nombre
impair, le bâton est reculé ou avancé de façon à garder f'équilibre.

Société des

Études Océaniennes

�188

j'aurais tant voulu continuer et arrivera pouvoir faire comme
père qui en porte dix-huit (2).
Tiurai fit un petit mouvement de satisfaction et dit au ma¬
lade : «-C'est bien ce que je pensais, ton mal provient d'un "fati" (3) qui n'a pas été soigné comme il convient. Mais tu es jeune
et tu pourras sûrement retourner aux feïs, car tes forces revien¬
et

mon

dront.

Je vais maintenant te dire ce que tu auras à faire : Tu vas
toi maintenant, et tu te reposeras demain.
« Après-demain ; tu iras le matin jusqu'à la crête où pousse le
Apiri, tu cueilleras une branche fleurie que tu sentiras avant de
la cueillir, tu la rapporteras chez toi et tu l'accrocheras sur ta vé«

retourner chez

randah.

jours qui suivront, tu iras au petit jour t'asseoir sur
l'ombre du plus grand des cocotiers
que le soleil levant projettera devant toi sur la mer, ne soit pas
plus longue que la largeur de la plage. A ce moment-là tu ren¬
treras à la maison et tu mangeras ce que tu voudras sauf de la
Les deux

«

le sable et tu attendras que

viande.

soir, lorsque le soleil sera descendu dans l'ouest au niveau
pic de Tohivea à Moorea, tu retourneras à la plage t'étendre
sur le sable jusqu'à ce que le soleil ait disparu, et tu rentreras
chez toi, mais n'attends pas la nuit.
« Le quatrième
jour tu iras à la crête où pousse le Puarata et
tu cueilleras juste assez de fleurs pour te tresser une couronne,
puis tu reviendras à la maison et tu te reposeras. Tu placeras la
couronne à côté des fleurs de Apiri. Les deux jours suivants tu
iras à la plage matin et soir comme je te l'ai déjà indiqué.
« Le septième jour, tu iras à la crête où pousse le Rimarimatafai et tu en cueilleras une dizaine de branches que tu attacheras
en une
gerbe, que tu rapporteras à la maison et que tu placeras
à côté du Apiri ot du Puarata.
« Les deux jours tu
iras à la plage matin et soir, comme je te
l'ai déjà indiqué.
«

Le

du

(2) Les chercheurs de feïs s'entrainent à porter le plus de régimes possible ;
lorsqu'on parle de la force d'un tel, on dit : il est fort, il porte 16 régimes,
ou 18 régimes ainsi de suite. Il arrive souvent
qu'ils engagent des paris entre
eux, et le cas est cité où à Papeari un homme est arrivé à porter 24 régimes.
(3) Fati : Terme employé par les indigènes pour désigner une lésion in¬
et

terne

ou une

forte contusion.

Société des

Études

Océaniennes

�189

Le dixième

jour, tu iras à la crête où pousse le Mamau et tu
prendras la feuille qui sera à hauteur de ton visage, tu la rap¬
porteras et tu la mettras à côté du Apiri, du Puarata et du Ri«

marimatafai.

Les deux

jours suivants, tu iras à la plage matin et soir com¬
je te l'ai déjà indiqué.
« Le treizième jour tu prendras
les quatre paquets de Apiri,
Puarata, Rimarimatafai et Mamau, tu les lieras ensemble et tu
me les
apporteras. A ce moment là je verrai quelle suite je don¬
nerai à ton traitement. Maintenant, pars. »
Le jeune homme qui avait écouté le maître avec le plus pro¬
fond respect se retira tout perplexe se demandant si jamais il
arriverait à exécuter pareils ordres.
Arrivé chez lui, ses parents ainsi que lui-même furent étonnés
du peu d'essoufflement qu'il ressentait.
«

me

Sans hésitation, les ordres furent exécutés et deux semaines

après notre jeune homme arrivait chez Tiurai avec les quatre
paquets qu'il avait été lui-même chercher à la montagne.
11 avait bien meilleure mine déjà, Tiurai défit le paquet qu'il
rendit à Tevane, disant : « Oui, ces plantes te guériront. Prends
ce paquet et
remporte-le.
« Arrivé chez toi, tu retireras un petit
paquet de chaque plante
comme je viens de le faire et tu le mettras dans un récipient
contenant de l'eau bouillante. Quand l'eau diminuera de chaleur,
tu y tremperas un pareu bien propre et tu te frictionneras le
corps ; puis tu jetteras l'eau et les débris de plantes.
« Demain tu te reposeras, mais tu iras matin et soir sur la
plage ainsi que je te l'ai déjà indiqué.
Après-demain tu iras jusqu'à la crête où pousse le Mamau, et
de là*tu descendras dans la vallée et tu chercheras un pied defeï
portant du fruit sur la rive droite du ruisseau et dont le nombre
de feïs sur le régime n'excédera pas sept.
« Si tu le trouves, tu cueilleras le régime et tu le fendras en
deux et tu le porteras en "mau raau" (bâton porte-charge) chez
toi. Si toutefois tu ne trouvais pas de régime avec le nombre de
feïs voulu, ne persiste pas, mais reviens les mains vides. Que ton
ombre soit toujours vers la mer, n'attends pas qu'elle soit vers
la montagne pour reprendre le chemin de la maison ; c'est-à-dire
va toujours dans la direction inverse de ton ombre. En rentrant
chez toi, tu prendras encore quelques fragments de Apiri, de

Société des

Études Océaniennes

�190

Puarata, de Rimarimatafai et de Mamau et tu te frictionneras à
l'eau tiède comme jes te l'ai indiqué.
« Tu retourneras à la recherche de ce régime à sept fruits tous
les deux jours tant qu'il te restera des fragments de ces plantes.
« Dans le cas où tu trouverais facilement le régime sur la rive
droite, tu retourneras deux jours après pour en chercher un sur
la rive

gauche,

en

observant les mêmes recommandations que
il ne te restera plus de plantes, tu

pour la rive droite. Quand
viendras me voir. »

paquet et exécuta ces ordres
de régime à sept fruits et lorsque les
feuilles et les fleurs qu'il faisait bouillir furent épuisées, il vint
en rendre
compte à Tiurai; ceci se passait environ trois se¬
maines plus tard.
Tiurai le vit s'approcher et d'un ton où l'on pouvait discerner
l'orgueil et la joie, il lui dit : « Tu peux commencer à deux (i).
Va, retourne chez toi et samedi prochain lorsque les jeunes gens
de ton quartier iront aux feïs, va avec eux et rapporte deux ré¬
gimes ; tous les samedis tu iras et chaque fois tu rapporteras un
régime de plus; jusqu'à ce que tu arrives à six régimes. A ce
Le

jeune homme partit

à la lettre. Il

ne

avec son

trouva pas

moment-là, reviens me voir. »
Le jeune homme partit et fit ce que Tiurai lui dit.
Au bout de cinq semaines il revint et Tiurai l'accueillit par
ces paroles: « Le
craquement dans ta poitrine s'est il repro¬
duit? » « Non », répondit le jeune homme.
Et ton essoufflement, subsiste-t-il toujours?
« Non »,
répondit encore le jeune homme.
« Eh bien, pars,
reprit Tiurai, continue pendant sept semai¬
nes à porter six régimes
après quoi tu pourras augmenter gra¬
duellement selon ton désir et tes forces.
Le jeune homme partit sans mot dire;

»

il était bien guéri.
Sept semaines plus tard il dépassait les six régimes.
Le lecteur se demande probablement pourquoi Tiurai avait
agi de la sorte dans le cas de Tevane Laissons-lui la parole :
« Lorsque la mère est venue me
voir, je ne pouvais croire à la
tuberculose de

son

fils,

car

leur robustesse.
Je soupçonnais donc

elle et toute

sa

famille étaient

réputées

pour
«

une

maladie inconnue et je voulus

(1) Il faisait allusion à la charge de feï: deux régimes.

Société des

Études Océaniennes

voir

�191

le malade.

J'éprouvai tout de suite la foi de la mère et le courage
qu'il vint à pied chez moi.
« Je le
gardai toute la journée pour l'étudier à mon aise sans
qu'il s'en aperçût et me rendis compte qu'il n'était pas tubercu¬
du fils

en

ordonnant

leux.

Je savais que l'exercice et le grand air lui feraient du bien, et
pour le décider à obéir avec bonne volonté, je voulus donner un
but à ses promenades en lui indiquant les
plantes qu'il avait à
chercher, l'intéressant ainsi à son traitement.
«

Je l'accablai de questions, pour voir si le découragement
changé de tactique.
« Je choisis les
quatre plantes que vous connaissez, car il fal¬
lait que la longueur de ses promenades fût
réglée progres¬
sivement : le Apiri ne croît qu'à partir d'une certaine hauteur,
le
Puarata un peu plus haut, le Rimarimatafai
plus haut, puis le
«

viendrait auquel cas, j'aurais

Mamau.

« Je lui ordonnai d'aller le matin à la
plage pour respirer le
bon air et jouir de la fraîcheur ; le soir il allait s'étendre sur le sa¬
ble chaud et
emmagasiner de la chaleur

pour

la nuit.

Les plantes qu'il rapportait étaient la preuve qu'il allait où
je lui disais, et ont servi ensuite à convoyer cette force que je
sens en moi et qui
guérit.
«

Ayant vu son état s'améliorer, je lui ordonnai d'aller cher¬
régime à sept fruits qui est très rare, et qui à cause de
son
poids minime, aurait pu être transporté par lui sans fatigue.
« Je lui
indiquai une rive de la rivière pour que la recherche
soit systématique et non au petit bonheur, lui
occupant ainsi la
«

cher le

pensée

au

lieu de la laisser errante.

Pour

qu'il allât fidèlement jusqu'au point où je voulais et
limiter la durée de ses promenades, je lui recommandai de ne
jamais aller plus loin que l'endroit où le soleil projetterait son
«

ombre devant lui.
«
Je lui aurais indiqué le temps à passer dans les vallées par
des heures, qu'il aurait été ou serait revenu selon son
caprice.
« C'est ainsi
que je lui indiquai également le temps à passer

sur

la

née

ou

«

plage matin et soir,

sans

quoi il y serait resté toute la jour¬

tard la nuit.

11 est assurément

guéri et il attribue les

causes

de

sa

guérison

diverses recommandations que je lui ai faites. 11 croit que ce
sont les actions elles-mêmes qui guérissent tandis
que c'est le
grand air et l'exercice obtenu par les actions.
aux

Société des

Études

Océaniennes

�192

Souvent, avant que la personne qui

venait le consulter n'eût

parlé, Tiurai lui indiquait le but de sa visite.
C'est ainsi que lorsque le fils d'un Européen bien connu à Pa¬
peete, alla le voir pour le consulter, sans grande conviction, il est
vrai, mais dans le but surtout de connaître cet étrange person¬
nage, Tiurai lui dit avec beaucoup de bonhomie : « Tu viens me
voir parce que tu as entendu parler de moi. Tu ne crois pas que je
puisse guérir, et comme prétexte de ta visite tu me demandes
pourquoi tu souffres de l'estomac et des reins et pourquoi tu as
fréquemment des migraines. »
L'Européen interloqué, balbutia quelques explications, mais
Tiurai lui dit: « Je pourrais néanmoins te dire, que tu souffres
de l'estomac parce que tu manges beaucoup trop de plats épicés
et tu consommes trop de vinaigre.avec tes aliments.
« Quant à tes maux de reins et tes migraines, les ennuis que
tu as de ce côté proviennent de ce que la femme qui t'a coupé le
cordon ombilical n'était pas experte en la matière et te l'a coupé
trop court, de sorte qu'au lieu d'avoir ton nombril fermé comme
tout le monde, tu l'as en partie ouvert. Le froid pénètre par là,
te donne mal aux reins et te cause des migraines.
« Supprime les épices et le vinaigre et tu seras délivré de tes
maux d'estomac ; porte constamment une ceinture autour du
ventre et tu n'auras plus mal aux reins et tes migraines seront
plus rares. »
Le visiteur fut littéralement consterné, car Tiurai tombait
juste: il avait en effet une particularité au nombril, et on lui
avait toujours dit que cela tenait à ce que la sage-femme qui lui
avait coupé le cordon lors de sa naissance l'avait coupé trop près.
11 était également sujet à de fréquents maux d'estomac, de
reins et de tête, et était en effet trèsfriand de condiments épicés
et de vinaigre dont il assaisonnait la plupart de ses mets.
11 reprit contenance, et persuadé que quelque domestique ou
familier de la maison avait renseigné Tiurai à son sujet, il lui
dit d'un ton railleur : « Eh là, tu es bien renseigné, qui donc est
venu te dire ces choses qui d'ailleurs sont vraies? »
Avec

légère moue, Tiurai lança la boutade suivante :
qui m'a renseigné est le même qui m'a dit que tu avais,
il y a quelques instants, dit à ton compagnon de route, que tu
allais confondre ce charlatan de Tiurai par des questions aux¬
quelles il ne pourrait pas répondre. »
«

une

Celui

Société des

Études

Océaniennes

�193

Ceci mit le comble à la confusion de
zaine

d'indigènes assistaient à

l'Européen,

car une di¬

cette conversation.

II

se retourna vers son
compagnon, un jeune étranger de pas¬
sage à Tahiti, par conséquent ne connaissant pas un mot de
tahitien et lui dit :
« C'est
curieux, c'est lui qui me confond. II vient de me répé¬

ter presque

littéralement ce que je vous avais dit tout à l'heure
voiture. Nous étions seuls et personne ne nous a entendus
;
comment donc a-t-il deviné nos intentions ?
en

Jusqu'à ce jour je l'ai pris pour un aventurier, aujourd'hui je
qu'il est un homme extraordinaire, et dorénavant je ne le
tournerai plus en ridicule.
« Je suis venu vous montrer un
charlatan, mais c'est un voyant
«

crois

que nous avons devant nous. »
Les deux Européens crurent rentrer dans les bonnes
grâces de
Tiurai en lui offrant l'un un paquet de
cigarettes, l'autre quel¬
ques pièces d'argent,
fusa disant :

mais le vieux sorcier, d'un geste noble

re¬

Ne donnez

jamais avant qu'il vous soit demandé, car vous
toujours des erreurs, celui qui donne avant qu'on
lui demande croit deviner les besoins de celui à
qui il donne,
mais il se trompe souvent. Vous n'avez rien
que je convoite,
«

commettrez

allez votre chemin. »
Et sans faire plus

attention

aux

deux Européens que s'ils

n'existaient pas, Tiurai se leva et se tourna vers
siteurs pour leur demander ce qu'ils voulaient.
*

Il

ses autres

vi¬

*

faudrait trop de temps et déplacé pour raconter en
détail les différents moyens que Tiurai employait pour
guérir
ses malades, et l'on pourrait dire : autant de
cas, autant de mé¬
thodes différentes.
nous

*
*

*

Le

pouvoir de Tiurai comme guérisseur a été très discuté ;
a fait des cures merveilleuses lorsqu'il a été obéi à la
lettre, et d'un autre côté des personnes dignes de foi affirment
qu'ils ont vu souvent mourir des malades soignés par Tiurai.
Une personne soignée par Tiurai pour la typhoïde est morte.
On lui a fait le reproche de l'avoir laissé mourir. « Elle est
morte dit-il, parce qu'elle ne savait pas qui croire. Elle se
rappelait
qu'autrefois les médecins européens soignaient cette maladie à
certes il

Société des

Études

Océaniennes

�194

aujourd'hui ils la soignent avec des envelop¬
moi je l'ai soignée sans eau chaude
enveloppements froids humides. Le manque de confiance seul

l'eau chaude,

pements froids humides, et
ni

est cause de sa mort.
*
*

♦

Nous

ne

voulons donner ici

aucune

appréciation personnelle

Tiurai ; nous nous sommes bornés à enregistrer quelquesuns des résultats vraiment surprenants que ses méthodes ont
sur

provoqués.
11 ne parlait que de choses sérieuses, et la plupart du temps
par paraboles.
Nous avons quelquefois eu des conversations avec lui au cours
desquelles il a bien voulu nous donner des explications sur les
maladies vraiment indigènes et celles qui ont suivi l'arrivée des
Européens. C'est ainsi qu'il nous a appris que la tuberculose ap¬
pelée vulgairement aujourd'hui en tahitien, "tutoo", n'existait
pas avant l'arrivée des blancs. Le mot " tutoo" signifiait : asthme,
ou toux persistante ; à l'apparition de la tuberculose le Tahitien
n'ayant pas de mot pdur désigner cette affection l'a par analogie
appelée "tutoo".
De même pour la syphilis, qui n'existait pas avant l'arrivée de
Bougainville et Cook ; les premiers accidents se manifestent par
deschancres ressemblant au "tona", espèce de verrue ou excrois¬
sance de chair, les Tahitiens l'appelèrent "tona".
Même la lèpre n'existait pas. Le mot "oovi" employé autre¬
fois pour désigner la scrofule ou l'atrophie d'un membre, ser¬
vit aux Tahitiens pour nommer la lèpre ; les premiers signes étant
souvent l'atrophie d'un membre ou la déformation du visage.
*
*

En

Tiurai

*

point de vue tahitien était un patriote
qui était étranger lui était en horreur.
Il ne cessait de dire que tous les malheurs qui s'abattaient sur
ses compatriotes étaient dûs à l'arrivée des blancs.
somme

convaincu. Tout

au

ce

11 était foncièrement honnête et
11 était sévère dans

ne

faisait de mal à personne.

jugements, mais pas rancunier.
religieuxetconnaissait sa bible pour ainsi dire par cœur.
De bonne heure, harcelé dit-on, par ses parents, pour
qu'il se
mariât, il passa au catholicisme et leur fit savoir qu'il observerait
ses

11 était

le célibat et deviendrait moine.

Société des

Études

Océaniennes

�195

Tous ses contemporains : Ori, Hitoti, Afaitaata, Mairau et tant
d'autres vieux Tahitiens bien connus sont unanimes à recon¬
naître que jamais personne n'a connu Tiurai autrement que
chaste.

Terrassé par la

grippe espagnole en 1918, il est mort victime
malades, qui en venant lui demander la guérison lui ont
apporté la maladie.
de

ses

Il a été enterré par quelques voisins dans le cimetière catho¬
lique de Punaauia, qui n'était séparé de son domaine que par un
mur de corail (1).

(1) Nous reproduisons

une

lettre de Mgr Hermel

au

sujet de Tiurai.

Papeete, le 8 janvier 1925,
Monsieur,
J'ai demandé au R. P. Célestin s'il avait quelques détails sur les origines
catholiques de Tiurai. Il n'en possède malheureusement pas, car, m'a-t-il dit :
Tiurai était déjà catholique lors de mon arrivée à Tahiti ». (Ce qui fait
plus de 3o ans).
Tiurai a été enterré dans le cimetière catholique de Punaauia. Sa tombe
se trouve près de la grande Croix du cimetière, à gauche, en entrant c'est-à«

dire donc du côté de Paea.

Agréez, Monsieur,

mes

respectueuses et dévouées salutations.
A. HERMEL.

Société des

Études 'Océaniennes

�TABLE DES

MATIÈRES

ANCIENNES ET NOUVELLES
PAGINATIONS
Éditorial
numéro 1 mars 1917
Arrêté portant création

de la Société d'Études

Océaniennes
Liste des membres résidents pp 5-7
Divinités mégalithiques de l'île Raivavae pp 18-19
Ile de Christmas pp 25-30

1
6
25

Légende des "Pierres marchantes" Ofaitere
de Papetoai p31

14

numéro 2

septembre 1917

Bureau de la SEO / Conservation et non-exportation
des monuments et objets ayant un caractère

historique

ou

artistique / Affectation de l'ancienne

d'Infanterie à la SEO pp 37-40
Moeava, ou le grand kaito paumotu pp 53-62

15
19
28
37
44

caserne

Fin du corsaire Seeadler pp 62-71
Ascension de l'Aorai pp 71-77

Variétés
numéro 3

;

France-Tahiti

mars

Napuka et

pp

78-80

1918

ses

habitants-légende du

cocotier pp 126-136
Chants des conscrits d'Eimeo et de Tahiti pp
Notice sur la pierre Anave pp 146-147
numéro 4

46
142-146 57

61

septembre 1918

Poésies : Bienvenue aux troupes australiennes et
italiennes ! Le lagon bleu - Les teintes
sombres pp 218-221

63

numéro 5 mars 1919
Notes sur le dialecte paumotu / Particularité de

Napuka

pp

30-41

67

Glorieux épisode de la vie de Moeava pp 46-53
Épitaphe du tombeau de Henry Nott à Arue p 53
Variétés : Tahiti nui La N"e-Cythère (cantate) Sur le récif pp 57-59

79
86

-

Société des

Études

Océaniennes

87

�197

numéro 6 septembre 1922

Éditorial pp 1-6
Archéologie des îles Marquises, liste de
quelques marae de l'île Hiva Oa pp 6-10
Rectifications à l'orthographe

tahitienne pp 23-24
Liste des poissons, de certains mollusques,
cétacés et amphibies des îles Tuamotu pp 25-29
Tourisme en Océanie pp 52-54
Lyrisme des Tahitiens Poèmes tahitiens pp 64-76

90

95
100

102
106
109

numéro 7 avril 1923

Éditorial pp 1-7
Croyances relatives aux âmes
chez les Polynésiens pp 8-18

122
et à l'autre vie
129

Noms d'illustres marins Paumotu
des temps passés pp 19-20

140

numéro 8 décembre 1923
Mentalité féminine autrefois
et

aujourd'hui

pp

29-37

142

numéro 9 décembre 1924

Lyrisme des Tahitiens pp 20-23
Plonge à Hikueru pp 24-28
Migrations polynésiennes pp 50-52

151
155

160

numéro 10 juillet 1925

Tiurai, le guérisseur

pp

3-35

L'important avis plaçant la SEO

163

sous

le haut-patronage

du président de la République a paru dans le Bulletin n° 4
de septembre 1918 p 160.
La gravure de la page 99 illustrait le sommaire du Bulletin n° 6
de septembre 1922.

Société des

Études

Océaniennes

���Société des

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�Le Bulletin
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qui paraissent dans le Bulletin mais cela n'implique pas qu'il
épouse les théories qui y sont exposées, ou qu'il fait sien les
commentaires et assertions des divers auteurs qui, seuls, en
prennent toute la responsabilité.
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Le Bulletin

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membres.

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-

pays

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                <text>La Société des Études Océaniennes (SEO) est la plus ancienne société savante du Pays. Depuis 1917, elle publie plusieurs fois par an un bulletin "s’intéressant à l’étude de toutes les questions se rattachant à l’anthropologie, l’ethnographie, la philosophie, les sciences naturelles, l’archéologie, l’histoire, aux institutions, mœurs, coutumes et traditions de la Polynésie, en particulier du Pacifique Oriental" (article 1 des statuts de la SEO). La version numérique du BSEO dispose de son ISSN : 2605-8375.</text>
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